WeRead Powered by ReaderPub
Le Témoin: 1914-1916 cover

Le Témoin: 1914-1916

Chapter 22: XX. — Le Miracle
Open in WeRead

Explore more books like this:

About This Book

A sequence of lyrical poems charts a witness's meditation on war, mortality, and spiritual hope, moving through dusk and night scenes, meetings with a weary wanderer, and reflections on love, suffering, and national duty. Images alternate between intimate grief and public exhortation: conversations about fatigue and desire, invectives and calls to arms, portrayals of loss and mourning, and moments of serene idealism. The work blends biblical and classical allusions, seascapes and provincial landscapes, and combines personal elegy with collective testimony to examine courage, faith, and the search for unity amid upheaval.

XX

Ce spectacle et ces voix nous venaient d’un lointain
Formidable, — et ni mes regards ni mes oreilles,
Qui n’auraient pu subir réalités pareilles,
Ne percevaient image ou son ; seuls, mes esprits
En eux-mêmes portaient ce spectacle et ces cris.
Et je sentais en moi, dans mon simple cœur d’homme,
Les souffrances de tous, dont je souffrais la somme.
Et je compris quel faix terrible, à mes côtés,
Portaient, après dix-neuf cents ans, les reins voûtés
Du grand Juif ; car son dos, qu’il redressait naguère,
Se courbait sous les maux que déchaîne la guerre,
Et qui lui rappelaient l’horreur du monde ancien.
— « Paris, libre cerveau, cœur du monde chrétien,
Va périr !… Rien ne peut faire mentir l’oracle,
Criai-je. Rien ne peut nous sauver — qu’un miracle ! »
— « L’oracle, dit le vieux, sur quoi se fonde-t-il ? »
— « Sur l’imminence et sur la grandeur du péril.
Quand le boulet, dans l’air, accourt droit sur la cible,
Empêcher qu’il la frappe est la chose impossible :
Rien ne l’arrêtera sur la fin du trajet. »
Or, à travers le sol sacré qu’il ravageait,
Peuple conculcateur de la miséricorde,
L’effroyable Germain, armée et pourtant horde,
Roulait à flots grondants comme un torrent mortel.
Oiseaux rocks fabuleux, souillant le bleu du ciel,
Les taubes allemands, les éperviers corsaires,
Sur Compiègne déjà planaient, crispant leurs serres,
Et, l’incendie au poing, chargés d’engins maudits,
Déguisés en soldats, je voyais des bandits
Qui menaçaient Paris du martyre et des flammes…
Et le torrent de fer sanglant, de feux infâmes,
Gagne la capitale ! y touche ! en rugissant
Sa joie affreuse ; et tout est rouge, flamme et sang…
Quand, sous mes yeux hagards, soudainement tout change…
La course au sud devient fuite à l’est ?…
— « C’est étrange !
Le hideux cauchemar, criai-je, est-il fini ?
Joffre le patient, Maunoury, Galliéni,
Comme Hercule, changeant, d’un simple coup d’épaule,
Le cours d’un fleuve, ont-ils détourné de la Gaule
L’horrible envahisseur, près de nous submerger ?
Ou quel dieu nous a-t-il sauvés d’un tel danger ? »