WeRead Powered by ReaderPub
Le Témoin: 1914-1916 cover

Le Témoin: 1914-1916

Chapter 6: IV. — Dans la Nuit
Open in WeRead

Explore more books like this:

About This Book

A sequence of lyrical poems charts a witness's meditation on war, mortality, and spiritual hope, moving through dusk and night scenes, meetings with a weary wanderer, and reflections on love, suffering, and national duty. Images alternate between intimate grief and public exhortation: conversations about fatigue and desire, invectives and calls to arms, portrayals of loss and mourning, and moments of serene idealism. The work blends biblical and classical allusions, seascapes and provincial landscapes, and combines personal elegy with collective testimony to examine courage, faith, and the search for unity amid upheaval.

IV

Il dit. Nous cheminions dans la longue vallée,
Sous la nuit orageuse et comme désolée.
Au ciel, pas un éclair, pas un petit point d’or ;
Le mont pourtant s’y découpait plus noir encor ;
Nos sentiers rocailleux, contournant la montagne,
Étaient noirs ; pas un feu, dans toute la campagne,
N’annonçait la douceur des asiles humains ;
Et la nuit transformait en gouffres nos chemins.
Il dit : — « Que souffre-t-on qui soit plus qu’une peine,
Tant que l’on n’a vécu rien qu’une vie humaine ? »
— « C’est avoir tout souffert qu’avoir subi l’amour,
Dis-je ; c’est l’éternel enfer en un seul jour !
Né du désir, toujours déçu, de tout connaître,
L’amour, faux prometteur de joie, attire un être
Comme l’aimant fatal attire un brin de fer.
L’amour, qui soumet l’âme aux frissons de la chair,
Et nous fait accepter l’horreur de nous survivre,
Est un vin traître dont l’odeur vireuse enivre.
L’homme, meilleur que Dieu, voudrait, mais veut en vain,
Mêler aux âpretés de ce perfide vin
Un miel que la nature ignore : la tendresse ;
Seules, les voluptés sont donneuses d’ivresse,
Et, fier de piétiner des flancs nus, de beaux seins,
Comme le vendangeur écrase les raisins,
L’amant ivre, brutal et cruel par nature,
Sans pitié comme Dieu, foule la créature !
La tendresse eût voulu poser, comme une sœur,
Sur un front douloureux son charme de douceur ;
Le dévoûment, son baume apaisant sur la plaie ;
Mais devant la laideur, le lâche amour s’effraie
Et se détourne… il faut des corps neufs au désir !
Le Minotaure, entre les vierges, veut choisir,
Et ce dragon, aussi nombreux que nous le sommes,
Renaît sans cesse au cœur des femmes et des hommes,
Et la moitié du monde, en un rut sans pitié,
Férocement affronte et mord l’autre moitié !
A peine si, parfois, un tendre et triste couple
Par les sentiers perdus s’enlace d’un bras souple ;
Les autres, se roulant à terre, n’ont en eux
Que des tourments jaloux et des amours haineux ;
Et telle, subissant la destinée aveugle
Qui livre au taureau fou la génisse qui meugle,
La vie en gémissant se terrasse et se mord,
Et s’enfante à jamais pour l’amour et la mort ! »