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Le temple enseveli

Chapter 40: I
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About This Book

L'auteur propose une série d'essais philosophiques et mystiques qui sondent la nature de la justice, du destin et de la vie intérieure. Il remet en question l'idée d'un Juge suprême et distingue la justice sociale des notions de justice physique — l'indifférence de la nature, l'hérédité, les lois causales — et de justice psychologique, issue de la conscience humaine. Par l'analyse des rapports entre actions, conséquences et responsabilité morale, il explore la fragilité des croyances courantes et esquisse une approche spirituelle qui cherche un principe moral plus profond et moins visible que les institutions humaines.

L’ÉVOLUTION DU MYSTÈRE

I

Il est fort raisonnable de croire, et beaucoup d’intelligences un peu lasses des incertitudes naturelles de la science croient, faute de mieux, que l’intérêt principal de notre vie, que tout ce qui est vraiment élevé et digne d’attention dans notre destinée, se trouve presque uniquement dans le mystère qui nous entoure, et de préférence dans ces deux mystères plus redoutables et plus sonores que les autres : la mort et la fatalité. Je crois aussi, mais d’une façon un peu différente, que l’étude du mystère sous toutes ses formes est la plus noble à laquelle puisse se livrer notre esprit, et c’est d’ailleurs l’étude et le souci de tous les hommes qui, dans la science, l’art, la littérature et la philosophie, s’élèvent au-dessus de l’observation et de la reproduction des petits faits, des petites réalités ou des petites vérités acquises. Ils y excellent plus ou moins, ils vont plus ou moins loin, plus ou moins haut, dans ce qu’ils savent, à proportion du respect qu’ils ont pour ce qu’ils ignorent, à proportion de l’ampleur que leur imagination ou leur intelligence sait donner à l’ensemble des forces qu’on ne peut pas connaître. C’est la conscience de l’inconnu dans lequel nous vivons qui confère à notre vie une signification qu’elle n’aurait point si nous nous renfermions dans ce que nous savons, ou si nous croyions trop facilement que ce que nous savons est de beaucoup plus important que ce que nous ignorons encore.

II

Il faut se faire une conception générale de ce monde. Toute notre vie morale, toute notre vie humaine s’appuie sur cette conception. Mais une conception générale de ce monde, qu’est-elle, pour la plus grande part, si on l’examine de près, qu’une conception générale de l’inconnu ? Il n’est pas permis, quand il s’agit d’une idée aussi grave et dont les conséquences sont aussi sérieuses, de prendre celle qui nous plaît le mieux, qui nous semble la plus imposante ou la plus belle. Nous sommes tenus de choisir celle qui nous paraît la plus vraie ou plutôt la seule vraie, car je ne crois pas que l’homme puisse sincèrement hésiter entre deux vérités apparentes ou réelles. Il s’en trouve toujours une qui, à un moment donné, lui semble plus vraie que l’autre. Son devoir, dans tout ce qu’il fait, dans tout ce qu’il dit, dans tout ce qu’il pense, dans son art, dans sa science, dans sa vie intellectuelle ou sentimentale, est de se tenir à celle-là. Peut-être lui sera-t-il impossible de la définir. Peut-être ne lui apportera-t-elle aucune certitude satisfaisante. Peut-être ne sera-t-elle au fond qu’une impression plus profonde, plus sincère que les autres. N’importe. Il n’est pas besoin, pour que nous chérissions une vérité, qu’elle soit irrécusable ou inattaquable. C’est déjà beaucoup qu’elle nous ait fait voir que les idées que nous aimions avant elle n’étaient point d’accord avec l’expérience loyale de la vie. Cela suffit pour que nous nous y attachions de toute notre reconnaissance, jusqu’à ce qu’elle subisse le sort qu’elle fit subir à l’idée primitive. Le grand mal, celui qui détruit notre vie morale, et menace l’intégrité de notre esprit et de notre caractère, n’est point de se tromper ou d’aimer une vérité incertaine, mais de rester fidèle à ce qu’on ne croit plus entièrement. « Le plus bel emploi de notre vie, a-t-on dit, c’est d’accroître la conformité de notre intelligence à la réalité. »

III

S’il n’était question que de se faire de l’inconnu l’image la plus grandiose, la plus tragique, la plus imposante, la plus écrasante, nous aurions tort de nous restreindre. Il est certain qu’à bien des points de vue, l’attitude la plus belle et la plus religieuse, en face du mystère, c’est le silence ou la prière, l’acceptation et la crainte. Au premier abord, l’abandon total, l’effroi grave mais contenu, devant une force immense, irrésistible, inconnaissable, mais attentive, humainement surhumaine, souverainement intelligente, et peut-être paternelle, semblent plus dignes, plus sacrés, qu’une interrogation patiente, minutieuse et tranquille. Mais sommes-nous encore en état, avons-nous encore le droit de choisir ? Il ne s’agit plus de la beauté ou de la grandeur de l’attitude. En face du mystère comme en face de toute chose et bien plus qu’en face de toute autre chose, il y va non pas de beauté ou de grandeur, mais de vérité et de sincérité. Notre devoir n’est plus de chercher à conformer les faits à nos préférences instinctives, à notre idéal, mais de nourrir des aspirations assez vastes, assez désintéressées pour qu’elles soient toujours prêtes à s’harmoniser avec tous les faits incontestables. Ce qu’il y avait de beau dans l’agenouillement ou la prosternation, c’est le passé qui l’y avait mis, ou plutôt ce qui était une vérité dans le passé. Pour nous, peut-être n’avons-nous pas une autre certitude, mais nous ne sommes plus pénétrés de la même vérité. Si nous ne connaissons pas l’inconnu, si nous ignorons ce qu’il est, du moins savons-nous en partie ce qu’il n’est pas ; et si nous reprenions l’attitude de nos pères, nous reprendrions cette attitude devant ce que nous savons qu’il n’est pas. Car, s’il n’est pas absolument établi que l’inconnu ne soit ni attentif ni personnel, ni souverainement intelligent et juste, s’il n’est pas absolument prouvé qu’il n’ait ni la forme, ni les intentions, ni les passions, ni les vices, ni les vertus de l’homme, il est incomparablement plus probable qu’il ignore tout ce qui nous paraît capital dans notre existence. Il est incomparablement plus probable qu’il a peut-être réservé à l’espèce, dans son plan démesuré et éternel, une petite place éphémère, mais que l’action de l’individu le plus puissant, le meilleur ou le pire n’y a pas plus d’importance que n’en eurent, dans l’histoire des continents et des mers, les mouvements à peine perceptibles de l’obscure cellule géologique. S’il n’est pas irréfutablement démontré que l’infini et l’invisible ne soient pas aux aguets autour de nous, pesant notre bonheur ou notre malheur, selon les intentions bonnes ou mauvaises de nos actes, guidant pas à pas nos destins, et organisant, avec l’aide de forces innombrables, les péripéties de notre naissance, de notre avenir, de notre mort et de notre vie d’outre-tombe, d’après des lois incompréhensibles mais inéluctables, il est incomparablement plus probable que l’invisible et l’infini interviennent à chaque instant dans notre vie, mais à titre d’éléments indifférents, énormes et aveugles, qui passent sur nous et en nous, nous pénètrent, nous façonnent et nous animent, sans se douter de notre existence, comme le font l’eau, l’air, le feu et la lumière. Or, toute notre vie consciente, toute cette vie qui forme notre seule certitude et notre seul point fixe dans le temps et l’espace, repose en somme sur « d’incomparables probabilités » du même ordre, et il est rare qu’elles soient aussi « incomparables » que celles-ci.

IV

Il ne faudrait jamais avoir regret à ces heures ou une croyance grandiose nous abandonne. Une foi qui s’éteint, un ressort qui se brise, une idée dominante qui ne nous domine plus parce que nous croyons la dominer à notre tour, cela prouve que nous vivons, que nous marchons, que nous usons beaucoup de choses parce que nous ne demeurons pas immobiles. Rien ne devrait nous être plus doux que la vue d’une pensée qui nous a longtemps soutenu et qui ne peut plus se soutenir elle-même. Et si nous n’avons rien à mettre à la place du ressort brisé, ne nous tourmentons point. Mieux vaut que la place reste vide que d’y laisser un ressort qui se rouille ou d’y introduire une vérité nouvelle à laquelle nous ne croyons qu’à demi. D’ailleurs, la place n’est vide qu’en apparence, et, à défaut d’une vérité déterminée, il y reste tout au fond une vérité sans nom qui attend et qui appelle. Et s’il arrive que cette vérité attende et appelle trop longtemps dans le vide, que rien ne se forme qui vienne remplacer le ressort enlevé, vous verrez que dans la vie morale, comme dans la vie physique, le besoin créera l’organe, et que la vérité négative finira par trouver en elle la force nécessaire pour remettre en mouvement les rouages reposés. Et nous constatons souvent que les vies qui n’ont plus qu’une force de ce genre ne sont pas les moins puissantes, les moins utiles.

Au reste, alors même que la croyance s’en irait tout entière, elle n’emporterait rien de ce que nous lui avons donné, et pas un des efforts sincères et désintéressés que nous avons faits pour l’étendre et l’embellir n’est perdu. Chacune des pensées que nous y avons ajoutées, chacun des bons sacrifices que nous avons eu le courage de réaliser en son nom, laisse une empreinte dans notre être moral. Le corps disparaît, mais le palais qu’il a bâti reste intact, et l’espace qu’il a conquis ne se referme pas. Or, préparer des demeures pour les vérités qui viendront, maintenir en bon état les forces qui devront les servir, faire en soi de l’espace, c’est un travail qui n’est pas stérile et une œuvre à laquelle il ne faut jamais renoncer.

V

Je pensais à ces choses, ayant été forcé, l’autre jour, de jeter un coup d’œil sur divers petits drames que j’ai faits, et où l’on voit les inquiétudes, d’ailleurs excusables, — mais qui ne sont plus suffisamment inévitables pour qu’on ait le droit de s’y complaire, — d’un esprit qui se laisse aller au mystère. Le ressort de ces petits drames, c’était l’effroi de l’inconnu qui nous entoure. On y avait foi, ou plutôt, je ne sais quel obscur sentiment poétique avait foi (car dans les poètes les plus sincères, il faut souvent séparer quelque peu le sentiment instinctif de leur art des pensées de leur vie réelle), on y avait foi à des puissances énormes, invisibles et fatales, dont nul ne devinait les intentions, mais que l’âme du drame supposait malveillantes, attentives à toutes nos actions, ennemies du sourire, de la vie, de la paix, de l’amour. Peut-être étaient-elles justes, au fond, mais seulement dans la colère, et elles exerçaient la justice d’une manière si souterraine et, si tortueuse, si lente, et si lointaine, que leurs châtiments, — car elles ne récompensaient jamais, — prenaient l’apparence d’actes arbitraires et inexplicables du destin. En un mot, c’était un peu l’idée du Dieu des chrétiens mêlée à celle de la fatalité antique, refoulée dans la nuit impénétrable de la nature, et, de là, se plaisant à guetter, à déjouer, à déconcerter, à assombrir les projets, et le bonheur des hommes.

VI

Cet inconnu prenait le plus souvent la forme de la mort. La présence infinie, ténébreuse, sournoisement active de la mort, remplissait tous les interstices du poème. Au problème de l’existence il n’était répondu que par l’énigme de son anéantissement. D’ailleurs, c’était une mort indifférente et inexorable, aveugle, tâtonnant au hasard, emportant de préférence les plus jeunes et les moins malheureux, simplement parce qu’ils se tenaient moins immobiles que les autres et que tout mouvement trop brusque dans la nuit attirait son attention. Il n’y avait autour d’elle que de petits êtres fragiles, grelottants, élémentaires, qui s’agitaient et pleuraient un moment au bord d’un gouffre, et les paroles prononcées, les larmes répandues ne prenaient d’importance que de ce qu’elles tombaient toutes dans ce gouffre, et qu’il arrivait parfois que l’une d’elles y retentissait d’une certaine façon qui permettait de croire que l’abîme était vaste parce que le bruit qu’on y faisait était confus et sourd.

VII

Il n’est pas déraisonnable, mais il n’est pas salutaire d’envisager de cette façon la vie, et je n’en aurais pas parlé si l’on ne voyait pas, dès qu’arrive la moindre infortune, que cette conception ou une conception de ce genre est, au fond, celle de la plupart des hommes, de ceux-là mêmes qui semblent le plus rassurés et le plus réfléchis. Évidemment, par un certain côté, malgré tout ce que nous apprendrons, malgré toutes les conquêtes que nous ferons et toutes les certitudes que nous acquerrons peut-être, nous serons toujours de petits êtres chétifs et inutiles, voués à la mort et livrés aux caprices des forces négligentes et démesurées qui nous enveloppent. Nous paraissons un moment dans l’espace sans bornes, et n’avons d’autre mission appréciable que la propagation d’une espèce qui elle-même n’a aucune mission certaine, dans l’organisme d’un univers dont l’étendue et la durée échappent à l’imagination la plus puissante et la plus téméraire. C’est là une vérité, une de ces vérités profondes mais inactives que le poète peut saluer en passant, mais près desquelles l’homme aux mille devoirs qui vit dans le poète ne doit pas s’arrêter trop longtemps. Il y a ainsi une foule de vérités grandes et vénérables dans le domaine desquelles il n’est pas bon de s’endormir. Les vérités sont si nombreuses autour de nous que l’on peut dire que la plupart des hommes, et les plus méchants même, ont pour conseil et pour guide une grave et respectable vérité.

Oui, c’est une vérité et, si l’on veut, c’est la plus vaste et la plus certaine des vérités, que notre vie n’est rien, que l’effort que nous faisons est dérisoire, que notre existence, que l’existence de notre planète n’est qu’un accident misérable dans l’histoire des mondes ; mais c’est une vérité aussi que notre vie et que notre planète sont pour nous les phénomènes les plus importants, et même les seuls importants dans l’histoire des mondes. Laquelle est la plus vraie ? La première détruit-elle nécessairement la seconde, et sans la seconde aurions-nous la force de formuler la première ? L’une s’adresse à notre imagination et peut nous faire du bien dans son domaine, mais l’autre intéresse directement notre vie réelle. Il convient que chacune ait sa part. L’essentiel n’est pas de s’attacher à la vérité qui est peut-être la plus vraie au point de vue universel, mais à celle qui est certainement la plus vraie au point de vue humain. Nous ignorons le but de l’univers et si les destinées de notre espèce lui importent ou non ; par conséquent, l’inutilité probable de notre vie ou de notre espèce est une vérité qui ne nous regarde qu’indirectement et qui reste pour nous en suspens. Au lieu que l’autre vérité, celle qui nous donne conscience de l’importance de notre vie, est sans doute plus étroite, mais nous touche actuellement, immédiatement et incontestablement. Nous aurions tort de la sacrifier ou de la subordonner à une vérité étrangère. Certes, il nous est permis de ne pas perdre de vue la première, elle soutiendra et éclairera la seconde, nous apprendra à ne pas être son esclave vaniteux et borné et à tirer profit de tout ce qu’elle n’embrasse point. Mais si elle nous décourage et nous paralyse, c’est que nous ne nous rendons pas suffisamment compte de la place immense mais très précaire qu’elle occupe dans la région des vérités importantes, car elle dépend d’un grand nombre de problèmes qui ne sont pas encore résolus, tandis que les problèmes dont dépend la seconde sont résolus à chaque instant par la vie même. C’est aussi qu’elle est encore dans la période fébrile et dangereuse par laquelle passent toutes les vérités qui pénètrent en notre intelligence. Je veux dire la période de jalousie et d’intransigeance qui fait qu’elles ne peuvent rien supporter autour d’elles. Il faut attendre alors que la fièvre s’apaise, et si la demeure que nous leur avons préparée dans notre esprit est réellement saine et vaste, le moment ne tardera pas à venir où les vérités les plus contradictoires ne verront plus autre chose que le lien mystérieux qui les unit, et s’accorderont en silence pour mettre au premier rang, aider et soutenir celle d’entre elles qui a continué tranquillement sa besogne pendant que les autres s’effaraient, celle qui peut faire le plus de bien et qui apporte le plus d’espoir.

VIII

A l’heure présente, rien n’est plus singulier que le désarroi qui trouble nos instincts et nos sentiments, et parfois même nos idées — à moins d’excepter nos moments les plus lucides et les plus réfléchis — dès qu’il s’agit de l’intervention de l’inconnu ou du mystère dans les événements réellement graves de notre vie. On y trouve, dans ce désarroi, des sentiments qui ne répondent plus à aucune idée vivante, précise et acceptée, par exemple ceux qui ont rapport à l’existence d’un Dieu bien déterminé, plus ou moins anthropomorphe, attentif, personnel et providentiel. On y trouve des sentiments qui sont encore à demi des idées, par exemple ceux qui ont rapport à la fatalité, au destin, à la justice des choses. On y trouve aussi des idées qui sont en voie de devenir des sentiments, par exemple celles qui ont rapport au génie de l’espèce, aux lois de l’évolution et de la sélection, à la volonté de la race, etc. On y trouve enfin des idées qui sont purement des idées, et trop incertaines, trop éparses pour qu’on puisse prévoir le moment où elles se transformeront en sentiments, et où elles auront, par conséquent, une influence sérieuse sur notre manière d’agir, d’accepter la vie, et d’être heureux ou malheureux.

IX

On ne se rend pas compte de ce désarroi dans la vie, parce que d’ordinaire elle ne s’exprime pas, ne prend pas la peine de préciser à l’aide d’une formule ou d’une image la conscience de ce qu’elle éprouve. Mais il est très visible chez tous ceux qui assument la mission de représenter la vie réelle, de l’expliquer, de l’interpréter et de mettre en lumière les causes secrètes des bonnes ou des mauvaises destinées ; je veux dire chez les poètes, et surtout les poètes qui s’occupent le plus directement de la vie extérieure et active, les poètes dramatiques ; peu importe d’ailleurs qu’il s’agisse de romans, de tragédies, de drames proprement dits ou d’études historiques, car je prends les mots poètes et poètes dramatiques dans le sens le plus large.

Il faut l’avouer, c’est une grande force pour le poète ou pour l’interprète de la vie, surtout pour le poète dramatique, qu’une idée dominante et pour ainsi dire exclusive, et cette force est d’autant plus inépuisable, tient dans le poème une place d’autant plus considérable, que l’idée dominante est plus mystérieuse, qu’il est plus difficile de la contrôler ou de la définir. Cela, d’ailleurs, est très légitime, tant que le poète n’a pas le moindre doute sur la valeur de son idée dominante, et de très bons poètes ne se sont jamais interrogés sur ce point, n’ont pas douté, n’ont pas hésité. Voyez par exemple la place énorme qu’occupe l’idée du devoir héroïque dans les tragédies de Corneille, la foi absolue dans les drames de Calderon, la tyrannie du destin dans les poèmes de Sophocle.

X

L’idée du devoir héroïque est plus humaine et moins mystérieuse, que les deux autres, et bien qu’elle soit beaucoup moins féconde qu’elle n’était au temps de Corneille (car il est aujourd’hui fort peu de devoirs héroïques qu’il ne soit raisonnable et même héroïque de remettre en question, et il devient de plus en plus difficile d’en trouver un qui s’affirme réellement impératif), on peut encore, dans certaines circonstances imaginables, y avoir recours.

Mais quel poète moderne trouvera dans une foi qui, chez les plus croyants, n’est plus qu’un souvenir vacillant, la puissance et l’inspiration qu’y trouvait Calderon pour faire du Dieu des chrétiens l’acteur auguste et invisible, mais partout présent, et partout souverain de ses drames ? Et la tyrannie du Destin, de la force inflexible, qui pousse tel homme, telle famille, par tels chemins, vers tel malheur, vers telle mort, qui de nous peut raisonnablement l’accepter dans une vie que nous voyons soumise, il est vrai, à bien des forces inconnues, mais dont les plus sages parviennent à éviter, dans une certaine mesure, les chocs les plus malfaisants, et qui semblent, en tout cas, aveugles, indifférentes, inconscientes ? Nous est-il encore permis de supposer qu’il existe, dans l’univers, une puissance assez misérable, assez oisive, pour s’occuper uniquement à chagriner, à étonner les projets et les entreprises de l’homme ?

On a également usé d’une troisième force mystérieuse et souveraine, qui est la Justice immanente. Mais il faut remarquer que ce postulat de la justice immanente proprement dite, on n’a jamais osé s’en servir que dans les pires œuvres dénuées de tout souci de vraisemblance et de réalité. Affirmer que le mal est nécessairement et visiblement puni, que le bien est nécessairement et visiblement récompensé dans cette vie, cela est trop manifestement contredit par l’expérience quotidienne la plus élémentaire, pour qu’un poète véritable ait jamais pu trouver dans ce rêve arbitraire et inconsistant le point d’appui qu’il fallait à son travail. D’autre part, si on remet à une vie ultérieure le soin des récompenses et des châtiments, on rentre par un sentier détourné dans le domaine de la justice divine. Si enfin, la justice immanente n’est pas invariable, permanente, inévitable, infaillible, ce n’est plus qu’un caprice bienveillant et extraordinaire du destin ; et dès lors, ce n’est pas la justice, ce n’est plus même le destin, ce n’est plus qu’un hasard, c’est-à-dire presque rien.

Il y a, il est vrai, une justice immanente très réelle, celle qui fait que l’homme vicieux, cruel, malveillant, injuste, déloyal, est moralement moins heureux que l’homme bon, juste, dévoué, aimant, bienveillant, innocent, pacifique. Celle qui fait, comme on l’a dit, que le mal gravite vers la douleur avec la même certitude que la terre vers le soleil. Mais il s’agit alors d’une justice intérieure, très humaine, très naturelle, très explicable, et, si nous en étudions les causes et les effets, nous arrivons nécessairement au drame psychologique, qui se déroule sur une scène où l’on n’a plus l’arrière-plan profond et défendu par le mystère qui donnait aux événements du drame ou de l’histoire une perspective grandiose et sacrée. Mais la question est de savoir s’il est légitime de créer cet arrière-plan, en ayant recours à une conception de l’inconnu très différente de celle qui domine réellement notre vie ?

XI

Puisque nous parlons d’idées dominantes et de mystères, arrêtons-nous surtout aux diverses formes qu’a prises et que prend tous les jours l’idée de la fatalité, car aujourd’hui encore c’est la fatalité qui est l’explication suprême de ce qu’on ne peut expliquer, et c’est encore à elle que les interprètes de la vie ne cessent de penser.

Il se sont efforcés de la transfigurer, et de la rajeunir. Ils ont essayé d’introduire dans leurs œuvres, par cent canaux nouveaux et compliqués, les eaux glacées du grand fleuve désolé dont les demeures des hommes se sont peu à peu écartées. Il en est bien peu, parmi ceux qui ont su nous faire partager l’illusion qu’ils donnaient à la vie un sens définitif et grave, qui n’aient reconnu d’instinct l’importance souveraine que confère aux actions des hommes la puissance irresponsable du Destin, toujours auguste, et toujours excusable. Il semble que la fatalité soit la force tragique par excellence, et dès qu’elle pénètre dans une œuvre, elle y fait les trois quarts de la besogne. On peut affirmer que le poète qui trouverait aujourd’hui, dans les sciences matérielles, dans l’inconnu qui nous environne, ou dans notre propre cœur, l’équivalent de la fatalité antique, c’est-à-dire une force de prédestination aussi irrésistible, aussi universellement admise, écrirait à coup sûr un chef-d’œuvre. Il est vrai qu’il aurait probablement trouvé en même temps le mot de la grande énigme qui nous dévore, et que, par conséquent, cette supposition ne se réalisera pas de sitôt.

XII

Voilà donc la source où les poètes vont puiser l’eau lustrale qui doit purifier les plus cruelles tragédies. Il y a dans l’homme un instinct qui adore la fatalité ; et tout ce qui est fatal lui semble solennel, indiscutable et beau. Il voudrait être libre, mais il est plus satisfaisant de pouvoir se dire, dans certaines circonstances, qu’on ne l’est pas. Une divinité malveillante et inébranlable est souvent moins inacceptable qu’une divinité qui exige un effort pour écarter le mal. On aime malgré tout à dépendre d’une puissance qu’on ne peut pas fléchir, et ce qu’y perd la vanité de notre esprit, une sorte de vanité sentimentale le regagne, en se représentant cette vaste puissance attentive à nos desseins et donnant à nos actes les plus compréhensibles une signification auguste et éternelle. Enfin, la fatalité explique, excuse tout, en éloignant à une distance suffisante dans l’invisible ou l’inintelligible ce qu’il serait pénible d’expliquer et plus difficile encore d’excuser.

XIII

On a donc cherché à utiliser les débris de la statue de la déesse terrible qui dominait les tragédies d’Eschyle, de Sophocle et d’Euripide, et plus d’un poète a trouvé dans ses membres épars le marbre qu’il fallait pour façonner une déesse nouvelle, plus humaine, moins absolue et moins inconcevable. On en a tiré, par exemple, la fatalité des passions. Mais pour qu’une passion soit réellement fatale dans une âme consciente, et pour que le mystère reparaisse, qui excuse l’horreur en l’agrandissant et en l’élevant au-dessus de la volonté humaine, il faut l’intervention d’un Dieu, ou de tout autre force infinie et irrésistible. Ainsi Wagner a eu recours au philtre dans Tristan et Yseult, Shakespeare aux sorcières dans Macbeth, Racine à l’oracle de Calchas dans Iphigénie ; et dans Phèdre, à la haine spéciale de Vénus. Nous nous retrouvons, après un circuit, au cœur même de la nécessité d’autrefois. Ce circuit est plus ou moins admissible dans un drame archaïque ou légendaire, où toute fantaisie poétique est permise ; mais dans un drame qui voudrait serrer de plus près la vérité actuelle, il faudrait trouver une autre intervention, qui nous parût réellement irrésistible, pour revêtir les crimes de Macbeth, l’horreur où consent Agamemnon, et peut-être l’amour de Phèdre, d’une excuse fatidique, et leur donner ainsi la grandeur et la noblesse sombres qu’ils n’ont pas par eux-mêmes. Otez de Macbeth la prédestination maudite, l’intervention de l’enfer, la lutte héroïque contre une justice occulte qui, à tout moment, devient visible par les mille fissures de la nature révoltée, et le personnage principal n’est plus qu’un assassin odieux et forcené. Otez l’oracle de Calchas, voilà Agamemnon abominable. Otez la haine de Vénus, et Phèdre n’est qu’une malade dont la « qualité morale », la force de résistance au mal, est inférieure à ce que notre pensée exige pour s’intéresser réellement à un malheur.

XIV

A vrai dire, le spectateur ou le lecteur d’aujourd’hui ne peut plus se contenter d’aucune de ces interventions surnaturelles. Qu’il le veuille ou non, qu’il le sache ou l’ignore, au fond de sa conscience, il ne lui est plus possible de les prendre au sérieux. Il a une autre conception de l’univers. Il ne voit plus une volonté déterminée, obstinée, bornée et tracassière dans la multitude des forces qui agissent en lui et autour de lui. Si dans la vie il rencontre un criminel, il apprendra que cet homme a été poussé à son crime par ses malheurs, par son éducation, par des antécédents ataviques, par des mouvements passionnels que lui-même a éprouvés et réprimés, tout en concevant parfaitement qu’il est des circonstances où il lui eût été très difficile de les réprimer. Il ne pénétrera pas toujours la cause de ces malheurs ou de ces mouvements passionnels. Il cherchera, peut-être vainement, une raison aux injustices de l’éducation ou de l’hérédité. Mais, en tout cas, il ne songera plus à attribuer ce crime à l’interposition de l’enfer, à la colère d’un dieu ou à une série de décrets immuables gravés au livre du destin. Dès lors, pourquoi admettrait-il dans un poème une explication qu’il n’admettra pas dans la vie ? Le devoir du poète serait, tout au contraire, de lui proposer une explication plus haute, plus claire, plus largement et plus profondément humaine que celle que lui-même peut trouver. Sinon, il ne verra dans l’enfer, dans la colère du dieu, dans les décrets d’airain, qu’une ostentation de symboles qui ne le satisfont plus. Il est temps que les poètes le reconnaissent : le symbole suffit à représenter provisoirement une vérité admise ou une vérité qu’on ne peut ou qu’on ne veut pas encore regarder ; mais quand vient le moment où l’on veut voir la vérité même, il est bon que le symbole disparaisse. Il faut d’ailleurs, pour qu’un symbole soit digne d’une poésie réellement vivante, qu’il soit au moins aussi grand, aussi beau que la vérité qu’il représente ; il faut aussi qu’il précède une vérité et non pas qu’il la suive.

XV

Voilà pourquoi il est bien plus difficile d’introduire aujourd’hui dans une œuvre, et surtout de porter à la scène, de grands crimes et des passions vraiment tragiques, déchaînées et cruelles, car on ne sait plus où leur trouver l’excuse mystérieuse qu’ils exigent. Et cependant, nous sommes tout prêts encore, quand il s’agit de crimes ou de passions de ce genre, à admettre toute intervention de la fatalité, pour peu qu’elle ne soit pas trop manifestement inacceptable, tant l’excuse mystérieuse est dans notre nature, tant nous sommes persuadés, qu’au fond, l’homme n’est jamais aussi coupable qu’il paraît l’être.

Aussi bien ne demandons-nous cette excuse que lorsqu’il est question de crimes absolument contraires à la nature humaine, ou de malheurs réellement anormaux, et non provoqués par des fautes, crimes commis ou malheurs éprouvés par des êtres plus ou moins supérieurs et en tout cas conscients. Il nous répugne d’admettre qu’un crime et un malheur extraordinaires puissent n’avoir qu’une cause purement humaine. Nous désirons, malgré tout, une explication quelconque de l’inexplicable, et nous ne serions nullement satisfaits si le poète venait nous dire : Voilà le mal qu’a fait cet homme fort, conscient, intelligent. Voilà le malheur d’un héros, la ruine et la douleur de ce juste, l’iniquité tragique et sans remède dont ce sage est victime. Vous voyez les causes humaines de ces événements. Je n’en ai pas d’autres à vous faire voir, sinon peut-être l’indifférence de l’univers aux actions des hommes. Encore ne serions-nous pas mécontents s’il parvenait à nous donner le sentiment de cette indifférence, à la montrer, pour ainsi dire, en action ; mais comme le propre de l’indifférence est de n’agir point, de ne jamais intervenir, cela est à peu près impossible.

XVI

Mais qu’il s’agisse de la jalousie d’Othello, qui n’a rien d’inévitable, des malheurs de Roméo et de Juliette, qui ne sont nullement préétablis, nous nous passons parfaitement de l’influence purificatrice de la fatalité et de toute autre explication. Dans un autre drame, le chef-d’œuvre de Ford : ’Tis pity she’s a Whore, qui roule tout entier sur l’amour incestueux de Giovanni pour sa sœur Annabella, on nous mène au bord de l’abîme où nous avons coutume de réclamer l’excuse mystérieuse si l’on ne veut pas que nous détournions la tête. Pourtant, ici encore, nous nous en passons après une seconde de vertige douloureux. C’est que l’amour du frère et de la sœur, vu de haut, est un crime contre notre morale, mais non contre la nature humaine, et qu’en tout cas il trouve ici son pardon dans la jeunesse et l’aveuglement passionné de ceux qui le commettent. C’est d’autre part que le meurtre d’Othello trouve son excuse dans l’affolement où les machinations d’Iago ont entraîné la naïveté et la crédulité d’un demi-barbare, et Iago à son tour a une excuse dans sa haine injuste, mais non gratuite. C’est, enfin, que les malheurs des amants de Vérone s’expliquent par l’inexpérience des victimes et la disproportion trop manifeste de leurs forces à celles qu’ils devraient vaincre, car on peut remarquer que nous avons pitié de l’homme qui lutte contre des forces humaines supérieures, mais, s’il succombe, nous ne sommes point surpris. Nous ne pensons pas à regarder ailleurs, à interroger le destin, et, à moins qu’il soit victime d’une injustice surnaturelle, nous nous disons simplement : « Cela devait arriver ». Ce qui a besoin d’explications, c’est qu’une catastrophe puisse arriver après que toutes les précautions ont été prises que nous-mêmes aurions pu prendre.

XVII

Ainsi, nous avons peine à concevoir et à accepter la possibilité naturelle et humaine du crime quand il est commis par un être qui nous paraît intelligent et conscient. Nous avons peine aussi à concevoir et à accepter des malheurs naturellement inexplicables, imprévus et immérités. Il s’ensuivrait qu’on ne pourrait mettre au théâtre — et, quand je dis mettre au théâtre, c’est, bien entendu, une expression abréviative, il faudrait dire plutôt : nous faire assister d’une façon quelconque à une aventure dont nous ne connaissons pas personnellement toutes les circonstances ni les acteurs, — il s’ensuivrait donc qu’on ne pourrait mettre au théâtre que des injustices, des fautes, des crimes commis par des personnages qui ne jouiraient pas d’une conscience suffisante, et des malheurs que subiraient des âmes faibles, victimes de leurs désirs, innocentes, mais imprévoyantes, imprudentes et aveugles. A ce prix, nous n’aurions jamais besoin de l’intervention de ce qui est situé hors de la psychologie habituelle de l’homme. Mais une telle conception du théâtre ne répondrait pas du tout à la réalité de la vie où nous voyons au contraire des êtres très conscients commettre des actions très criminelles, et des êtres très bons, très prudents, très vertueux, très justes et très sages, en proie à une foule de misères et de malheurs inexpliqués. Les premiers drames, les drames des inconscients, des opprimés, certes, nous intéressent et nous apitoient, mais le drame véritable, celui qui va au fond des choses, celui qui s’attaque sérieusement aux vérités importantes, notre drame à tous, en un mot, celui qui plane sur toute notre vie, c’est le drame où les forts, les conscients et les intelligents commettent des fautes et des crimes presque inévitables ; c’est le drame où le juste et le sage luttent contre des malheurs tout-puissants, contre des forces qui déconcertent la sagesse et la vertu ; car le spectateur, si faible, si peu honnête qu’il soit dans la vie réelle, se compte toujours au nombre des justes et des forts ; et s’il regarde les malheurs des faibles, si même il y prend part, jamais il ne se met entièrement à la place de ceux qui les subissent.

XVIII

Nous nous retrouvons ici à l’endroit assez sombre où finit l’action que la volonté humaine la plus juste et la plus éclairée a sur les événements dont dépend notre bonne ou mauvaise fortune. Il n’est guère de drame un peu élevé, guère de grand poème dont l’un ou l’autre héros n’atteigne ce carrefour où sa destinée se décide. Pourquoi cet homme bon et sage commet-il cette faute ou ce crime ? Pourquoi cette femme, qui sait ce qu’elle fait, accomplit-elle ce geste qui fixe à jamais son malheur ? Qui a forgé tous les maillons de la chaîne de désastres qui étreint cette famille inoffensive ? Pourquoi tout croule-t-il autour de celui-ci et tout se rétablit-il autour de celui-là qui est moins fort, moins sage, moins actif, moins habile ? Pourquoi l’un rencontre-t-il l’amour, la douceur, la beauté, et pourquoi l’autre trouve-t-il sur sa route la haine, la trahison et la méchanceté ? Pourquoi, à mérites égaux, par ici le bonheur obstiné, et par là le malheur infatigable ? Pourquoi la tempête permanente autour de cette maison, et sur l’autre les étoiles invariables ? Pourquoi de ce côté le génie, la santé, la richesse, et, de l’autre, la pauvreté, la maladie et l’imbécillité ? D’où vient cette passion source de tant de maux, d’où sort cette passion source de tant de biens ? Pourquoi l’adolescent que j’ai rencontré hier s’en va-t-il lentement vers un bonheur profond, et pourquoi son ami s’avance-t-il vers la mort du même pas précis, ignorant et tranquille ?

XIX

La vie nous met souvent en présence de questions de ce genre, mais combien de fois, pour y trouver une réponse satisfaisante, nous faut-il l’aller chercher dans les régions du surnaturel, du préétabli, du surhumain, du mystère ? Seuls, quelques croyants sincères reconnaîtront en ces événements l’intervention divine. Mais nous, si nous avons l’occasion de pénétrer dans la maison de la tempête ou dans celle de la paix, nous en sortons rarement sans avoir vu la cause très humaine de la tempête ou de la paix. Si nous avons connu l’homme bon et sage qui a commis cette faute ou ce crime, nous avons connu aussi toutes les circonstances qui l’ont déterminé et que ces circonstances n’étaient point surnaturelles. Si nous avons approché la femme qui a fait le geste qui décide son malheur, nous savons parfaitement que ce geste n’était pas fatal et qu’à sa place nous ne l’aurions pas fait. Si nous avons vécu dans l’intimité de celui autour de qui tout croule et dans celle de son voisin autour de qui tout se rétablit, nous avons vu aussi le gland du chêne tomber sur un rocher ou dans une terre fertile, sans penser à des forces malveillantes et pleines d’intentions obscures. Et si la pauvreté, la maladie, la mort demeurent les trois déesses injustes de l’existence humaine, elles ne nous inspirent plus la crainte superstitieuse d’autrefois. Il nous semble aujourd’hui qu’elles sont avant tout inconscientes et aveugles, qu’elles ne connaissent aucune des lois idéales que nous avons cru qu’elles sanctionnaient, et nous avons trop souvent constaté qu’au moment où nous les appelions épreuve, récompense, châtiment, purification, leurs caprices sans discernement démentaient le nom trop haut et trop moral que nous leur donnions.

XX

Quelque portée que soit notre imagination à admettre et à désirer l’intervention de puissances supérieures à l’homme, dans la vie pratique il en est peu parmi nous, même parmi les plus mystiques, qui ne soient persuadés que notre malheur moral dépend, au fond, de notre esprit et de notre caractère, et nos malheurs physiques du jeu de certaines forces souvent mal connues, de relations de cause à effet souvent mal définies, mais qui pourtant ne sont pas totalement étrangères à ce que nous pouvons espérer de pénétrer un jour dans la nature. Et nous vivons en somme sur cette certitude qui n’est réellement ébranlée que lorsqu’il s’agit de nos propres infortunes, car alors il nous est difficile de discerner ou de nous avouer les fautes que nous avons commises, et trop pénible à notre espoir humain de reconnaître que nos malheurs n’ont pas de causes plus profondes que ceux du gland de chêne qui tombe sur un rocher, de la vague qui se meurt dans le sable, ou s’écrase contre la falaise, de l’insecte dont un rayon qui brille ranime les petites ailes, ou dont l’oiseau qui passe engloutit l’existence.

XXI

Mon voisin, que je connais intimement, que je vois tous les jours, dont j’estime les habitudes régulières, et les mœurs inoffensives, je suppose qu’il perde coup sur coup sa femme dans un accident de chemin de fer, l’un de ses fils dans un naufrage, un autre dans un incendie, et que le dernier meure de maladie ; je serai douloureusement étonné, mais je ne songerai guère à attribuer cette série de désastres à une vengeance divine, à une justice invisible, à une prédestination singulière et mauvaise, à une fatalité, acharnée et consciente. Je penserai à la vie, à ses mille hasards malheureux, j’y verrai des coïncidences affreuses, mais il ne me viendra pas à l’esprit qu’une volonté surhumaine ait jeté ce train dans l’abîme, ait dirigé ce navire sur un écueil, ait allumé cet incendie, ait fait ces efforts monstrueux pour chagriner ou châtier un pauvre être alors même que celui-ci se fût rendu coupable d’une grande faute, d’une de ces grandes fautes humaines si petites en face de l’univers, d’une faute qui n’est peut-être pas sortie de sa pensée ou de son cœur, et qui n’a pas fait osciller un brin d’herbe sur la face de la terre.

XXII

Mais lui, frappé de ces grands coups réitérés et effrayants comme des éclairs dans une nuit d’orage, pensera-t-il de même, les trouvera-t-il aussi familiers, aussi naturels et aussi explicables ? Les mots : destin, fortune, hasard, malchance, fatalité, étoile, et peut-être le mot Providence, ne prendront-ils pas dans son esprit une signification qu’ils n’avaient jamais eue ? N’interrogera-t-il pas sa conscience sous une autre lumière, ne sentira-t-il pas autour de sa vie des influences, une puissance, une sorte de mauvais vouloir que je n’y vois pas ? Qui a raison ? Qui, de lui ou de moi, voit plus loin et plus clair ? Aperçoit-on dans les heures troublées des vérités que l’on n’aperçoit pas dans les heures plus calmes ? et quel moment choisir pour donner un sens à la vie ?

En général, l’interprète de la vie, quel qu’il soit, prend les heures troublées. Il se met et nous met dans l’état d’âme des victimes. Il nous représente les malheurs d’autrui en raccourci, si brusquement, si massivement, que nous avons un instant l’illusion d’un malheur personnel. En outre, il lui est à peu près impossible de nous les peindre tels que nous les voyons dans la vie réelle. Si nous avions vécu de longues années avec le personnage principal du drame qui nous bouleverse, si ce personnage avait été notre frère, notre ami, nous aurions probablement dénombré, reconnu au passage toutes les causes de son infortune, qui nous étonnerait moins, et, bien souvent, nous paraîtrait au contraire très naturelle et presque humainement inéluctable. Mais l’interprète de la vie n’a ni le temps ni le pouvoir de nous parler de toutes les causes véritables. Elles sont d’ordinaire insignifiantes, infiniment petites, multiples, et extrêmement lentes. Il est donc porté à substituer aux causes humaines et réelles qu’il ne peut nous montrer, qu’il lui est impossible d’étudier et d’énumérer, une cause générale et assez vaste pour envelopper le drame tout entier. Et cette cause générale assez vaste, où la trouver, sinon dans les deux ou trois mots que nous balbutions quand nous ne voulons pas nous résigner au silence : Divinité, Providence, Fatalité, Justice obscure et anonyme ?…

XXIII

On peut se demander jusqu’à quel point cela est légitime et salutaire, et si la mission du poète est de reproduire et d’entretenir le trouble et l’égarement des minutes peut-être les moins lucides, ou d’augmenter la clairvoyance des instants où l’homme se croit en possession de toute sa force et de toute sa raison. Il y a quelque chose de bon dans nos malheurs et par conséquent dans l’illusion d’un malheur personnel. Ils nous font rentrer en nous-mêmes. Ils nous montrent nos faiblesses, nos erreurs et nos torts. Ils éclairent notre conscience d’une lumière mille fois plus indiscrète et plus active que ne le feraient des années d’études et de méditations. Ils nous font aussi sortir de nous-mêmes, nous apprennent à regarder autour de nous, et nous rendent sensibles aux peines de nos frères. Ils font mieux encore, nous dit-on. Ils nous forcent à lever les yeux, à reconnaître une puissance supérieure à la nôtre, à saluer une justice invisible, à nous incliner devant un mystère impénétrable et infini. En vérité est-ce là le meilleur de leur œuvre ? Oui, il était salutaire, au point de vue de la morale religieuse, qu’ils nous obligeassent de lever les yeux, quand nos yeux rencontraient un Dieu incontestable et qui nous paraissait souverainement bon, souverainement juste, immuable et certain. Il était salutaire que le poète qui avait en son Dieu un idéal inébranlable, élevât nos regards le plus souvent possible vers cet idéal unique et définitif. Mais aujourd’hui, qu’avons-nous à offrir à ces regards émus quand nous les éloignons des vérités et de l’expérience ordinaires de la vie ? Qu’avons-nous à dire en présence de l’injustice qui triomphe et du crime impuni et prospère, si nous entraînons l’homme au delà des lois plus ou moins compensatrices de la conscience et du bonheur intérieur ?… Quelle explication avons-nous à donner devant l’enfant qui meurt, devant l’innocent qui périt, devant le malheureux injustement persécuté par le hasard, si nous voulons en donner de plus hautes, de plus brèves, de plus frappantes et de plus décisives que celles dont il faut bien que nous nous contentions dans l’existence journalière, puisque ce sont les seules qui répondent à un certain nombre de réalités ? Avons-nous le droit, pour solenniser l’atmosphère de notre œuvre, de réveiller des craintes et des préjugés que nous ne pourrions nous empêcher de désapprouver et de combattre si nous les rencontrions encore dans nos amis ou nos enfants ? Avons-nous le droit de profiter d’un moment d’angoisse pour substituer aux petites mais respectables certitudes que l’homme a péniblement acquises par l’observation des habitudes du cœur et de l’esprit humains, des coutumes de la matière, des lois de l’existence, des caprices du hasard et de l’indifférence maternelle de la nature, avons-nous le droit de profiter de cette angoisse pour substituer à ces certitudes une fatalité que tous nos actes nient, des puissances devant lesquelles nous ne songerions pas à nous agenouiller si le malheur qui frappe notre héros venait à nous frapper nous-mêmes, une justice mystique qui nous épargne plus d’une explication difficile mais qui ne ressemble guère à la justice plus active et plus positive avec laquelle nous comptons dans notre vie personnelle ?