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Le transporté (1/4) cover

Le transporté (1/4)

Chapter 11: VI.
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About This Book

The narrative begins with the demolition of a great Parisian hotel and centers on the richly appointed salon of the celebrated Lucrèce Dorio, where neoclassical décor and ritualized dress reveal social performance and affectation. Vignettes trace her dealings with attendants and a sequence of suitors, while incidental episodes show young veterans and fashionable men composing rustic and epic verse to suit public tastes. A prefatory voice treats transportation as a consoling moral remedy, and the work combines close social portraiture with ironic observation of shifting manners, literary fashions, and post‑revolutionary theatricality.

Joséphine s'agita brusquement sur son fauteuil.

—Le compte est juste, dit Bonaparte.

—C'est la veille de Noël, ajouta Brémond; c'est le jour de nos soupers de famille. Je yeux avoir mon enfant avant la nuit. Je compte si bien sur le citoyen Fouché, que j'ai commande un souper double au cabaret de la Pomme-de-Pin, rue Thionville, pour huit heures du soir. Si je ne vois pas mon fils aujourd'hui, il arrivera quelque malheur à lui ou à moi. Ça ne manque jamais.

—Quel âge a-t-il ton fils? dit Bonaparte.

—Vingt ans, mon général.

—Y a-t-il longtemps que vous ne l'avez vu? dit Joséphine.

—Oh! oui!—répondit Brémond, avec un soupir qui se fondit en deux larmes. Oui, longtemps… Mais cette histoire nous mènerait trop loin; je la garde pour le citoyen Fouché, si mon général…

—Brémond,—interrompit brusquement Bonaparte qui venait d'écrire deux lignes sur un billet. Je n'ai rien à refuser à un soldat blessé devant Saint-Jean-d'Acre. Voici une signature qui t'ouvrira la porte de Fouché et de Dubois… Tu n'as rien autre chose à me demander?

—Rien, mon général.

—Es-tu à l'abri du besoin?

—Oh! tout-à-fait à l'abri, grâce à Dieu, mon général. J'ai un petit jardin à La Seyne et une pension de 250 francs.

—Et tu es heureux?

—Si je retrouve mon fils, je serai heureux comme un second premier consul.

—As-tu renoncé à la mer?

—Oh! non, mon général; seulement, et toujours à cause de ma jambe, j'ai renoncé au sabre d'abordage et au grappin; mais je me fais, dans la rade de Toulon, des pêches superbes, à la ligne, à la parangrote, au thys et au bourgin.

—C'est bien! adieu, mon brave camarade d'Égypte. Si jamais tu trouves ta pension de retraite trop modeste, souviens-toi de l'adresse du premier consul.

—Oui, mon général; c'est une adresse connue; aux Tuileries, place du
Carrousel, et point de numéro.

Le marin s'inclina profondément devant son général et madame Bonaparte, frappa son coeur avec sa main, pour résumer l'expression de sa reconnaissance dans une pantomime énergique, et sortit du cabinet du premier consul.

Muni de cette puissante recommandation, Sidore Brémond vit toutes les portes s'ouvrir à deux battants.

La signature de Bonaparte avait la magique vertu du rameau d'or de la sybille, et tous les cerbères des antichambres ministérielles courbaient leurs têtes poudrées devant la veste bleue du marin solliciteur.

Fouché, après avoir reçu Brémond avec tous les honneurs dus au billet d'introduction, reconnut que cette affaire n'était pas de son ressort, et il le renvoya au préfet de police Dubois, en le recommandant avec chaleur, comme un personnage qu'il ne fallait pas livrer aux ricochets ordinaires des gens de bureaux.

Après quelques demandes et quelques réponses insignifiantes:

—Citoyen Brémond, dit Dubois, votre fils est-il bien à Paris?

—Il y est comme vous et moi, citoyen préfet. Je l'ai vu, comme je me vois dans ce miroir; c'était au milieu de la décade dernière. Un père ne se trompe pas. Votre Paris, avec sa foule et ses chevaux, vous montre un visage connu au coin d'une place, et puis il vous l'enlève quand on croit le tenir. Dans vos rues, nous sommes mêlés comme des jeux de cartes. On sortait du Théâtre de la Nation: je regardais la voiture du premier consul: un gros fanal se lève tout-à-coup devant moi comme la pleine lune; dans cette clarté, je reconnais mon fils; j'ouvre les bras, je me précipite; une vague m'emporte à l'autre bord, et j'embrasse une vieille ci-devant baronne qui revenait de l'émigration. Mon fils avait disparu, comme si le diable s'en était mêlé.

—Votre fils est-il venu à Paris avant vous? demanda Dubois avec ce ton magistral qui semble cacher au vulgaire les plus hautes intentions.

—Non, citoyen préfet. Je suis arrivé d'Égypte sur la frégate le Muiron, avec l'amiral Gantheaume et le général Bonaparte. J'ai couru à mon village pour embrasser mon fils Xavier… Depuis deux ans, il avait disparu du pays. C'était une tête chaude, et sa pauvre mère me disait toujours: Cet enfant nous donnera plus de pluie que de soleil… Figurez-vous, citoyen préfet, que Xavier n'avait que quatorze ans au siège de Toulon; eh bien! ma famille s'était réfugiée au hameau d'Éxenos, un peu plus haut que les nuages: Xavier descendit un beau matin au camp de Dugommier, et voulait s'engager dans l'armée de la République! Avez-vous vu un démon comme ça? moi, je l'ai cherché partout, je l'ai demandé partout. Si toutes les villes avaient le bons sens de n'avoir qu'une rue, comme La Seyne, j'aurais découvert mon Xavier; mais ici, à Paris, c'est comme si je cherchais une épingle dans le désert des Pyramides. Aidez-moi donc, citoyen préfet: soyez ma boussole, mon pilote, ma croix du sud; mettez-vous au gouvernail; et guidez la barque de Sidore Brémond.

Dubois fit un sourire administratif, et balançant avec méthode une prise de tabac inspirateur, il dit:

—J'ai pris de bonnes notes, Sidore Brémond; je suis renseigné parfaitement. Tenez-vous tranquille, votre affaire devient la mienne. Je vous rendrai votre fils.

—Avant ce soir, citoyen préfet?

—Avant ce soir… Où logez-vous? Sidore Brémond.

—Rue de l'Échelle, à l'auberge de l'Ancre d'or.

—C'est bien, je vais m'occuper de vous.

—Citoyen préfet, je vais chez moi, et j'attends mon fils.

Dubois fit un geste officiel, et regarda la porte d'un oeil accompagnateur.

Le marin salua et sortit.

Encore le 3 nivôse.—Machine infernale.

VI.

Nous vivons encore dans la même journée.—Le premier consul se promène à pas brusques dans son cabinet de travail, et son secrétaire Bourrienne, assis devant une table éclairée par une seule lampe, écrit avec l'agilité d'un sténographe.

Une nuit sombre couvre la vaste place du château.

Quelques réverbères jalonnent de points lumineux les ténèbres extérieures, et font le semblant d'éclairer les rares piétons qui traversent la zone glaciale du Carrousel.

Une voix timide a prononcé ces mots dans l'antichambre:

La voiture du premier consul est avancée.

Bonaparte répondit par un mouvement de tête, et continua de dicter à
Bourrienne.

Les conditions posées par M. de Cobentzel, disait-il avec vivacité, sont inadmissibles après Marengo. Je veux que l'Autriche se sépare de l'Angleterre; je veux que le traité de paix soit établi sur les bases du traité de Gampio-Formio. Je veux maintenir l'indépendance des duchés de Modène et de Toscane. Je veux que l'Autriche paye les frais de la dernière campagne. Je demande l'abandon de la rive gauche du Rhin. L'Autriche aura l'Adige pour limite, et nous cédera Mantoue immédiatement.

Bonaparte s'arrêta devant une fenêtre, effaça brusquement avec sa main la brume de la vitre, et après avoir jeté sur le Carrousel un coup d'oeil rapide, il se retourna et dit:—Je suis obligé d'aller à l'Opéra… Bourrienne, demain matin à six heures, soyez exact… dites à Berthier, à Lannes et à Lauriston de se tenir prêts: ils m'accompagneront à l'Opéra.

L'expression de noble fierté qui animait le visage de Bonaparte lorsqu'il dictait ses ordres à l'Autriche, s'effaça tout-à-coup, et fit place à un sourire charmant. Joséphine rentrait dans le cabinet du premier consul.

—Quelle journée de travail et d'émotion vous avez passée! dit-elle à son mari: vous devez être bien fatigué?

—Ma chère Joséphine, tout n'est pas rose, dans le métier de premier consul. Je suis le premier ouvrier du pays. Il ne faut pas que quelqu'un, en France, puisse se vanter de travailler plus que moi.

—Bonaparte,—dit Joséphine d'un ton triste,—vous êtes donc bien décidé à sortir ce soir?

—Changerais-je d'avis, Joséphine? On m'attend à l'Opéra…

—On vous y attendait aussi le soir de Ceracchi et d'Arénas, interrompit mélancoliquement la jeune femme.

—Eh bien! que m'est-il arrivé de fâcheux ce soir-là?

—Rien, grâce à Dieu, mais.. Bonaparte,—ajouta Joséphine avec l'émotion d'une sibylle,—la Providence cesse quelquefois de nous protéger, quand elle nous a trop avertis… Ne méprisez point le pressentiment d'une femme! il y a quelque chose de terrible dans l'air… ne sortez pas!

Le premier consul étendit gracieusement sa petite main vers la bouche de Joséphine, pour l'engager à parler plus bas; et avec un sourire aussi bienveillant que le geste, il lui dit:

—Voyez donc comme les mêmes scènes se renouvellent dans les palais! cela me fait songer à la femme de César; elle mettait son mari, le vainqueur de Pharsale, aux arrêts forcés.

—Eh bien! dit Joséphine, voulez-vous pousser la comparaison jusqu'au bout?… César n'écouta point le pressentiment de sa femme, et…

—Oh! je n'accepte pas la comparaison—interrompit Bonaparte.—César se rendait au capitole pour se faire couronner empereur, et il rencontra les poignards des jacobins aristocrates de Rome; mais moi, je ne vais pas chercher une couronne à l'Opéra. Je vais entendre un oratorio; je vais protéger de pauvres artistes; je vais rappeler, par mon exemple, le beau monde aux fêtes de la grande musique et des beaux arts. Tout est mort en France; il faut tout ressusciter.

Joséphine frappa son front avec sa main, et se plaçant devant la porte que le premier consul allait ouvrir, elle dit, avec une voix pleine de mélancolie:

—Ce n'est pas le 3 nivôse, aujourd'hui, pour moi; c'est le 24 décembre, c'est la veille de Noël, c'est une soirée de famille.

À pareil jour, on aime à s'entretenir des souvenirs de son enfance, et de son pays natal. Vous me parlerez de votre mère et de votre île bien-aimée, cette soeur de la mienne: soyez ce soir un homme vulgaire; demain vous reprendrez encore cette langue superbe qui a réveillé l'Égypte et l'Italie; aujourd'hui, 24 décembre, le soldat du Mont-Thabor doit songer à la crèche de Bethléem!

Bonaparte s'inclina devant Joséphine et garda quelque temps le silence.

Ses yeux, qui avaient emprunté leur couleur rayonnante au golfe bleu d'Ajaccio, exprimèrent les touchantes émotions des souvenirs de l'enfance; car elles arrivent aussi dans ces sphères suprêmes du pouvoir, où la gloire du présent fait tant de bruit qu'elle semble anéantir les humbles affections du passé.

—Joséphine,—dit-il, avec un accent de sensibilité que le jeune héros réservait aux scènes intimes,—vous êtes la femme des bonnes inspirations; ce que vous venez de dire ne sera pas perdu. La France était chrétienne avant d'être républicaine; je veux lui rendre sa religion et rouvrir ses églises. Dieu a béni mes armes, et je relèverai ses autels.

—Ah!—s'écria Joséphine radieuse de joie,—voilà une pensée qui vous portera bonheur! Maintenant, mon ami, allez où votre devoir vous appelle. Le Livre saint a écrit pour vous ce verset que je lisais ce matin: Mille tomberont à votre gauche, dix mille à votre droite, et vous resterez debout [3].

[Note 3: Cadent à latere tuo mille, et decem millia à dextris tuis, à te autem non appropinquabit.]

—Adieu, Joséphine,—dit Bonaparte en ouvrant la porte,—vous êtes la soeur de mon ange gardien.

Le premier consul rendit à son visage cette expression d'héroïque fierté qui ravissait le coeur de ses nobles compagnons d'armes, et rencontrant dans la grande galerie Berthier, Lauriston et Lannes, il leur dit:

—Nous sommes un peu en retard, n'est-ce pas, mes amis?

—Le premier consul ne peut jamais être en retard, dit Lauriston; l'horloge du château l'attendait pour sonner huit heures.

Lannes désapprouva par un haussement d'épaules cette flatterie qui avait un parfum trop monarchique.

Les Tuileries inspirent ces choses-là même sous un régime républicain.
Ce sont les palais qui font les courtisans.

Au bas du grand escalier des Tuileries, Bonaparte donna cet ordre à
Berthier:

—Point de piqueurs en avant, l'escorte en arrière; ne jouons pas au roi.

La voiture du premier consul partit avec une vitesse inaccoutumée.

Le cocher, nommé César, doué d'un républicanisme douteux, venait de célébrer en famille la veille de Noël, et cet incident, qu'aucun historien n'a remarqué, sauva providentiellement la vie au premier consul et aux grenadiers de l'escorte.

Le cocher avait abusé des libations permises par la solennité chrétienne, et il communiqua subitement à ses chevaux l'ivresse qui brûlait son front.

—Mes amis,—dit Bonaparte en s'asseyant dans sa voiture,—nous allons entendre de la belle musique ce soir, et je promets aux Parisiens de leur donner du Cimarosa et des Bouffes. Nous sommes tous artistes dans notre famille. Un de mes aïeux, Louis Bonaparte, qui a écrit le siège de Rome de 1527, dont il fut le témoin oculaire, a fait aussi un traité sur les oeuvres de Palestrina et de Carissimi; il a défendu avec son épée le pape Clément VIII contre les païens de son époque; il a protégé sa fuite jusqu'à Viterbe; et, après le retour du calme, il a restauré les exécutions de Palestrina dans la chapelle Sixtine, sous le pontificat de Paul III. Voilà donc une noblesse d'artiste et de soldat qui oblige. En mémoire de mon glorieux aïeul Louis Bonaparte, je donnerai des temples aux beaux arts, et je créerai un Conservatoire de musique à Paris.

Cette loi de grâce et d'amour qu'improvisait ainsi Bonaparte, lorsqu'il allait assister à l'oratorio de la Création du monde, fut promulguée au milieu de la foudre et des éclairs, comme la loi du mont Sinaï.

Aux derniers mots du premier consul, une clarté vive illumina l'intérieur de la voiture, comme si le soleil se fût levé subitement au milieu de la nuit.

Un formidable coup de tonnerre jaillit du pavé contre le ciel, fit trembler la ville sur ses fondements, et déchira l'air de scories embrasées comme une éruption de l'Etna.

Deux cataractes de vitres brisées roulèrent des toits voisins sur le pavé de la rue.

Un immense cri d'effroi retentit autour du volcan et se perdit dans les profondeurs de la ville; ce lugubre hurlement de tout un peuple n'avait pas été entendu depuis le dernier jour de Pompéi.

C'était la machine infernale, allumée par Saint-Réjant sous les pas du premier consul.

Le cocher, brave comme le héros dont il portait le nom, se courba sur les rênes, et emporta ses chevaux, comme un attelage d'hippogriffes, au péristyle de l'Opéra.

Un des grenadiers de l'escorte se pencha vers la portière, reçut un ordre, et courut annoncer à Joséphine que le premier consul était sorti vivant de cette embûche de mort.

Bonaparte se montra calme et serein dans sa loge de l'Opéra, au moment même où le fracas de l'explosion annonçait aux Parisiens une nouvelle tentative d'assassinat.

Des applaudissements frénétiques accueillirent le jeune héros, qui venait de traverser, sous la garde du ciel, une zone de feu plus terrible que le pont d'Arcole et la Tour Maudite de Ptolémaïs.

Maintenant, des hauteurs de l'histoire, descendons aux détails inconnus.

Lorsque les grandes catastrophes s'accomplissent, il y a autour d'elles bien des scènes subalternes que le narrateur officiel dédaigne de recueillir.

Bien des souffrances intimes, oubliées par les graves historiens, lesquels, de tout temps, ont voué exclusivement leur plume à l'aristocratie des infortunes humaines.

L'orchestre de l'Opéra exécutait l'oeuvre de Haydn, dans ce moment solennel qui commençait pour la France une ère nouvelle.

La musique du maître exprimait les premiers vagissements de la nature, après les ténèbres du chaos.

La lumière sortait de la nuit, l'homme du néant, la vie de la mort.

Un monde était crée au souffle de Dieu.

Entouré de cette mélodie céleste de la Création, Bonaparte préparait son fiat lux et étendait sa main sur le chaos.

C'était le 24 décembre![4]

L'aube de Bethléem dorait le front de Rome!

Comme dit le vers sublime de Victor Hugo.

[Note 4: Il est à remarquer que la première revue passée par notre Président de la République, Louis-Napoléon Bonaparte, est l'anniversaire demi-séculaire du 3 nivôse (24 décembre 1800).]

On vit alors quelques hommes quitter les loges et les stalles, et sortir du théâtre avec cette nonchalance affectée qui annonce une grande vivacité d'action.

Arrivés sous le péristyle, ils se ruèrent avec la foule vers le lieu où le crime infernal venait de s'accomplir.

Toutes les maisons s'étaient spontanément illuminées dans la rue
Richelieu et dans les petites ruelles qui rayonnent de la rue
Saint-Honoré et aboutissent au Carrousel.

Chaque fenêtre encadrait des groupes haletants, qui interrogeaient avec des yeux effarés les mystères de la place publique.

Le spectacle était lugubre.

On voyait passer, à la lueur des torches, des civières sanglantes, chargées de lambeaux humains, que suivaient des enfants et des femmes, avec des cris de désolation.

Parmi ces hommes qu'une pensée de désordre faisait sortir de l'Opéra, se trouvait le jeune Maurice Dessains.

Avec cette candeur et cette naïveté primitives qui distinguent les conspirateurs de tous les temps et de tous les pays, il ne vit d'abord que des complices inconnus, dans cette foule qui encombrait toutes les avenues de la rue Richelieu, et n'ayant pas encore apprécié le véritable caractère de ce complot, il s'attendait à une insurrection, et n'élevait aucun doute sur le succès.

Ce qu'il entendit en parcourant toutes les lignes de cette foule orageuse, ne lui permit pas de garder longtemps ses illusions de conspirateur.

Toutes les voix vomissaient des malédictions contre les assassins.

Toutes les mains étaient levées au ciel pour lui demander que la foudre tombât sur eux.

Impossible d'accuser d'hypocrisie tout ce peuple qui fulminait cet immense anathème et chantait la gloire du premier consul.

Il fallut bien rejeter au loin l'espoir d'un nouveau 13 vendémiaire, et s'éloigner en toute hâte de cette foule irritée, qui cherchait sur chaque visage suspect cette pâleur délatrice qui annonce un criminel.

Maurice Dessains se dirigea lentement vers la maison de son ami Genest, et, chemin faisant, il apprit tous les détails de l'horrible attentat.

Au coin de la rue de Rohan, un orateur monté sur une borne racontait les incidents du crime et en rejetait tout l'odieux sur le parti républicain.

Maurice, plus indigné que prudent, osa donner un démenti à cette assertion.

Des murmures menaçants s'élevèrent autour de lui, et comme les actes allaient succéder aux paroles, il recula devant une lutte inégale et se réfugia dans l'allée sombre de la maison de son ami.

La mansarde de la jeune et pauvre Louise était habitée par la mort et le désespoir.

L'épouvantable explosion de la machine infernale de la rue Saint-Nicaise avait retenti dans la rue de Rohan qui en est si voisine.

Genest se galvanisa un instant, étendit sa main droite vers la fenêtre, et murmura ces mots avec son dernier souffle:

—La bataille commence et je n'y suis pas!

Louise se précipita sur lui… Il était mort.

Maurice Dessains entra, et trouva la jeune femme sanglotant sur un cadavre.

La pâle clarté d'une veilleuse assombrissait encore cette scène de deuil.

La rue Mesnars.

VII.

—Quelle soirée, citoyen Alcibiade! dit Lucrèce Dorio, en jetant sur un fauteuil le manteau de fourrure qui couvrait ses belles épaules nues, et en s'asseyant devant un grand feu. Nous ne serons jamais tranquilles! Cela ne finira-t-il pas!

—Ma divine Lucrèce, dit Alcibiade, en quittant son chapeau et sa canne, et en s'appuyant du coude gauche sur l'angle de la cheminée.

—Je crois que tout le personnel du Tartare s'est domicilié à Paris. Je viens de voir des hommes dont Pluton seul a signé les passeports; comment voulez-vous que cela finisse? La police n'a pas le signalement des démons!

—Eh! bien, moi, dit Lucrèce, je me permets de croire que la police était dans le complot.

—Il n'est pas défendu de calomnier la police, dit froidement Alcibiade.

—Si tout ce que vous venez de me raconter est vrai, continua Lucrèce,—je ne calomnie pas. Comment! la police sait qu'il y a vingt-cinq complots tramés contre le premier consul, et elle ne place pas un seul de ses agents sur le chemin des Tuileries à l'Opéra! La police permet que des bandits établissent une charrette de mitraille dans cet étroit boyau de la rue Nicaise, le coupe-gorge le plus suspect de Paris! Il y a eu là pendant une heure, des préparatifs d'assassinat; il y a eu une petite fille ramassée sur le pavé, dressée au piège, payée avec mystère, et tout cela s'est accompli sans le moindre obstacle, quand la voiture du premier consul sortait du Carrousel! Oh! rien ne peut justifier la police! Ce n'est pas de la négligence, c'est de la complicité.

—Nous verrons, dit Alcibiade.

—Vous ne verrez rien, poursuivit Lucrèce; rien. On découvrira deux ou trois septembriseurs; on les pendra pour quelque vieux crime, et la police continuera de veiller sur les jours du premier consul comme elle a veillé ce soir… Avez-vous revu ce pauvre Maurice Dessains?

—Non, Lucrèce… Il est sorti du théâtre avec beaucoup d'autres, quand le premier consul est entré. J'ai parcouru la rue Richelieu, la rue Honoré, la rue Nicaise; j'ai regardé tous les visages, et je n'ai pas trouvé trace de notre jacobin poitrinaire. Il est probablement tombé dans les griffes de Dubois…

—Alcibiade, interrompit vivement Lucrèce, mon pauvre Maurice n'a rien de commun avec les assassins de la rue Nicaise! ne calomniez pas cet enfant…

—Pardon, chère Lucrèce; j'ai oublié de vous raconter un des incidents de ce soir… Je me suis trouvé sur le passage du premier consul quand il sortait de sa loge… En ce moment vous n'auriez pas reconnu Bonaparte. Nous venions de le voir si calme à l'exécution de l'oratorio. Ce calme était menteur. En traversant le corridor, il ressemblait à ce Dieu de la Thrace qui épouvante les Euménides avec un regard. Bonaparte disait à Lauriston, en serrant son bras contre le sien: Ceci est un complot jacobin. L'hydre du 9 thermidor remue encore. Il faut en finir avec les septembriseurs; je mettrai l'Océan entre eux et nous!… Voilà ce que j'ai entendu. Vous voyez donc bien, ma belle Lucrèce, que tous les jacobins sont compromis dans le complot de la rue Nicaise, et qu'il suffit d'être reconnu jacobin pour être arrêté comme criminel.

À ces mots la porte s'ouvrit et Tullie entra mystérieusement dans le salon.

Alcibiade passa du sérieux au sourire, et dit d'un ton léger:

—Ah! voilà Tullie qui vient gravement à nous, le doigt sur la bouche, comme la déesse Muta!

La femme de chambre fit un signe de maîtresse, et imposa silence au jeune homme, puis, désignant la fenêtre, elle dit à voix très-basse:

—La police est là. J'ai vu des gens de mauvaise mine qui regardent les numéros, sous les réverbères. On cherche quelqu'un dans le quartier.

Alcibiade allongea un pas démesuré vers un angle du salon, prit son chapeau, et s'excusant par une pantomime incompréhensible, il salua Lucrèce, et sortit avec l'agilité souple d'une apparition.

—En voilà un qui ne se compromettra jamais, dit Tullie à l'oreille de sa maîtresse.

—Oh! je devine la pensée du citoyen Alcibiade, répondit tristement
Lucrèce.

—Il est rusé comme un poltron; au premier signe il devine tout, et quand il s'éloigne brusquement, c'est qu'il a flairé un danger. Alcibiade est un de ces hommes qui ont failli être chats.

Tullie s'assit familièrement sur un tabouret aux pieds de sa maîtresse, et l'interrogea par un silence significatif et avec des yeux effarés.

—Oh! ne vous effrayez pas, Tullie, ajouta Lucrèce; ce danger ne vous regarde pas. Vous êtes en sûreté ici…

—Je le crois, dit Tullie, du ton d'une femme qui ne croit pas.

—Cependant, ajouta-t-elle, j'ose remarquer, madame, que votre voix tremble quand vous me rassurez.

Le projet d'une réponse agita les lèvres de Lucrèce, mais la réponse n'arriva pas.

La jeune femme regarda la pendule et inclina sa tête vers la fenêtre de la rue, pour écouter le roulement d'une voiture qui côtoya l'angle de la maison, et se perdit dans les hauteurs de la rue Richelieu.

Quelques instants après, deux coups de marteau, suivis de deux autres, diminués comme des échos des premiers, résonnèrent sur la pomme de cuivre du n° 1 et firent tressaillir les deux femmes.

—Oh! il faut lui ouvrir à tout prix, dit Lucrèce en se levant avec vivacité.

—Depuis dix ans, les femmes ont plus de courage que les hommes, dit Tullie en courant à l'antichambre pour recevoir le visiteur annoncé par les coups de marteau.

Il entra comme un spectre de minuit, pâle, funèbre, désolé: la vie rayonnait encore dans ses yeux et sur les points saillants de ses joues.

Mais le corps, épuisé de douleurs, trop lourd pour la faiblesse des pieds, semblait se dévouer, une dernière fois, au service de l'âme et profiter d'un sursis arrivé à son suprême moment.

Il ne s'assit point; il tomba sur un fauteuil et pencha son front sous deux larmes que la femme laissa tomber sur lui comme un baptême de mort.

—Mon pauvre Maurice!

Dit Lucrèce avec une de ces voix qui galvanisent un cadavre,

—Mon cher enfant, prenez pitié de vous… vous êtes glacé.

—Je me survis à moi-même, répondit Maurice avec un organe éteint; le devoir, un devoir sacré m'a donné une âme nouvelle pour me traîner jusqu'ici. J'ai deux mots à vous dire, et puis, je livre à la terre ou à l'échafaud un corps que la souffrance a tué avant la mort.

La jeune femme prit les mains de Maurice dans les siennes, et cette étreinte maternelle sembla le ressusciter.

L'homme qui souffre retrouve une mère dans la première femme dont il implore le secours.

—Écoutez-moi bien, poursuivit Maurice d'un ton plus ferme, il y a en ce moment, rue de Rohan, n° 5, une jeune femme et un cadavre; il y aura bientôt deux cadavres si les secours n'arrivent pas. Il faut sauver la pauvre Louise Genest; demain, elle sera morte de faim et de douleur. Son mari était un excellent ouvrier, doreur sur métaux. Il a fait ce que font tous les malheureux privés dé travail: il a conspiré. C'est la seule profession qui reste à ceux qui n'en ont plus. Aujourd'hui la société est inexorable envers les ouvriers; elle leur arrache les nobles outils des mains, et elle punit quand ils prennent les armes du conjuré. Mon ami Genest a frappé à la porte de tous les ateliers de luxe. Il n'y a plus de luxe, lui a-t-on répondu. Alors, il a bien fallu mourir; il est mort. Le grabat lui a épargné l'échafaud… Prenez soin, madame, de la pauvre Louise, je vous confie cette bonne action, avant mon dernier soupir; c'est le seul legs de mon testament.

Un élan du coeur se refléta vivement sur la figure de Lucrèce, et la réponse attendue tombait de ses lèvres, lorsqu'un bruit de portes ouvertes avec violence les fit tressaillir tous deux et suspendit l'entretien.

Dans l'antichambre, Tullie poussa un cri aigu comme celui d'une sentinelle surprise par l'ennemi, et six hommes armés envahirent le salon.

Maurice et Lucrèce restèrent immobiles, et ne témoignèrent ni terreur, ni étonnement, car, dans les époques de troubles extérieurs et d'agitation domestique rien ne surprend les âmes fortes.

Elles s'attendent à tout sur le pavé de la rue, et dans les murs de leurs foyers…

Georges Flamant, le chef de l'escouade de police qui occupait le salon, était un homme de quarante ans; il exerçait sa profession depuis l'année 1786, et tous les changements d'hommes, de constitutions et de systèmes le trouvaient debout sur toutes les ruines.

Il avait servi, avec un égal zèle, Louis XVI, la République, le Directoire, et il s'apprêtait à servir le Consulat, en attendant les régimes nouveaux.

Ces hommes qui se perpétuent ainsi et fonctionnent toujours, quand, autour d'eux, toutes les machines se détraquent, ont des secrets de conservation inconnus du vulgaire et des candides historiens.

Pourtant, à force de sagacité et d'étude humaine, on aborde le fond de ces êtres mystérieux, et on explique leur énigme, à voix basse, de peur de souiller ses lèvres en l'expliquant tout haut.

Ce personnage avait un corps tout composé d'angles aigus; on voyait qu'il était né pour prendre, sans jamais pouvoir être pris.

Sa tête et son visage donnaient une idée vivante de ces formidables sauriens dont l'empreinte est restée sur les ardoises des fossiles.

Ses yeux, d'un vert mat, démesurément écartés vers les tempes, annonçaient aussi cette faculté d'exploration vaste et continue qui n'appartient qu'aux oiseaux de rapine.

Son teint avait cette pâleur nerveuse que donne l'énergie des passions; ses cheveux, taillés à fleur d'épiderme, ressemblaient à la calotte noire d'un homme d'église ou à la trace d'un coup de foudre tombé sur la tête d'un démon.

Quand on est construit sur ce modèle, on est toujours sûr de trouver de l'emploi dans les officines secrètes de la police.

Les types d'Antinoüs et d'Adonis en sont exclus pour vice de beauté.

Une voix lugubre, qui était bien la voix d'un pareil homme, prononça ces mots:

Je vous arrête au nom de la loi.

—Citoyen Georges Flamant, dit Lucrèce avec une ironie stridente.

—Quand une femme vous chasse, vous trouvez tout de suite un procédé ingénieux pour rentrer chez elle. Au reste, je vous attendais. Lorsqu'il y a des espions devant ma porte, je sais que vous n'êtes pas loin.

Et s'adressant à Maurice, elle lui dit, en lui serrant les mains:

—Ne faites point de résistance; suivez ces hommes, ne craignez rien, vous êtes innocent. Robespierre n'est plus roi par la grâce de l'enfer; on n'égorge plus maintenant, on juge; je paraîtrai comme témoin à votre procès, et je révèlerai les infamies qui ont inspiré à cet homme le guet-à-pens où vous êtes tombé cette nuit.

Maurice était sur les limites qui séparent la vie de la mort.

La honte de paraître faible lui donna un instant d'énergie factice.

Il embrassa tendrement la jeune femme et marcha d'un pas ferme jusqu'au seuil de la maison, où stationnait la voiture qui devait le conduire à la prison de la Force, sous bonne escorte.

Georges Flamant resta seul avec Lucrèce, et s'adossant contre une console, il croisa les bras et regarda la jeune femme avec des yeux qui exprimaient tout, excepté la bonté.

—Lucrèce, dit Georges Flamant avec une voix qui tremblait sur chaque syllabe, tu sais maintenant que les portes s'ouvrent devant moi, quand je le veux: c'est le privilège de notre état. Aussi les femmes intelligentes se gardent bien de nous consigner à l'antichambre et de faire évader leurs amants par la fenêtre, lorsqu'il y a un pied de neige sur le pavé. On joue ici, chez toi, un mauvais jeu, le jeu de l'amour et du complot. Tu aurais dû me ménager davantage, car tu dois me craindre doublement: je t'aime et je te hais avec une égale passion. Cela t'éclaire sur tes dangers… Voyons, c'est à toi de régler la vie que nous devons mener ensemble. Je ferai ce que tu voudras, l'ami et l'ennemi sont prêts.

Lucrèce appuyait ses lèvres frémissantes sur son poing droit, et labourait le tapis avec la pointe de son pied.

—Lucrèce, poursuivit Georges Flamant, le silence est la plus irritante des réponses. Ne sois pas ton ennemie. Aime-toi un peu, toi qui en aimes tant d'autres. Réfléchis. Tu es au bord d'un précipice; ma bonté te retient encore par un fil; si je le coupe, tu tombes, et tout est fini pour toi.

La jeune femme se précipita vers le guéridon, et agita vivement sa sonnette, pour appeler Tullie à son secours.

—Oh! ma petite ingénuité de Lucrèce,—dit Georges en riant,—tu peux sonner le tocsin, ta femme de chambre ne l'entendra pas.

Lucrèce regarda fixement Georges, avec toutes les convulsions de l'effroi.

—En ce moment, continua-t-il, ta complice entre à la Salpêtrière ou aux
Madelonnettes…

—Ma complice! interrompit Lucrèce, de quelle infâme calomnie, de quelle indigne délation êtes-vous l'agent?

—A la bonne heure! dit froidement Georges; le silence est rompu… Il n'y a pas de calomnie, ma chère petite Agnès, Tullie et toi, vous êtes placées hors de la loi commune. On vous tolère, on ne vous protège pas. La police a le droit de vous traiter comme bon lui semble, surtout lorsque vous profitez de sa tolérance pour conspirer ici avec des jacobins, des chouans et des septembriseurs.

—Vous mentez! s'écria Lucrèce! vous mentez comme un démon de luxure et de fausseté que vous êtes!

—Ne nous fâchons pas, ma toute belle,—dit Georges avec un ton d'une douceur effrayante,—nous allons nous expliquer à l'amiable; cela vaut mieux.

Et il tira de sa poche une liasse de manuscrits, en poursuivant ainsi:—Connais-tu cette écriture?… Bon! la pâleur qui te couvre le visage me répond: Oui. Tu la connais… nous venons de faire une petite perquisition au domicile de Maurice Dessains et de son ami Genest, et voilà ce que nous avons trouvé: Une bonne correspondance avec les Jacobins les plus compromis. Rien que cela. Il y a de quoi faire tomber trente têtes sur l'échafaud. Veux-tu lire un de ces papiers?… tiens, prends au hasard. Ce sera le dernier billet doux de ton bien-aimé Maurice.

Une sueur froide couvrait le visage de la jeune femme, Georges continua:

—Et, maintenant, tu vas voir si je suis le démon que tu dis… Voilà trente pièces oui conduisent demain ton Maurice à la guillotine. Si je les jette dans ce feu, il n'y a plus de charges criminelles contre lui; la tête de Maurice est dans tes mains: tu peux la sauver ou la perdre. Choisis.

Georges Flamant tenait les papiers suspendus sur la braise et regardait
Lucrèce avec des yeux de tigre amoureux.

A la rue Mesnars.

(SUITE.)

VIII.

Il y a des idées secourables que Dieu nous envoie dans les situations désespérées, comme la planche que le naufragé trouve en pleine mer, quand ses bras de nageur ne fonctionnent plus.

Lucrèce fut soudainement illuminée par un rayon d'espoir, et sa figure, sa voix, sa pose prirent un caractère nouveau.

—Citoyen Georges Flamant, dit-elle avec un ton dédaigneux.

—Vous êtes libre dans vos actions, même chez moi. Ainsi, il vous est permis de brûler ces papiers, écrits par un enfant étourdi et peu dangereux.

—Et après?—demanda Georges, d'une voix émue.

—Eh bien! après, vous serez étonné d'avoir fait une bonne action contre vos habitudes.

—Voilà tout, Lucrèce?

—Vous êtes bien exigeant, citoyen…

Alors, si une bonne action ne vous suffit pas, vous en ferez une autre, vous mettrez Tullie en liberté.

—Ensuite?

—Ensuite, si vous prenez goût aux choses nobles et délicates, vous vous ferez honnête homme, quoiqu'un peu tard.

—Je ne m'attendais pas, Lucrèce, à trouver ici des leçons de morale et de vertu.

—Flamant, à côté de vous, je me crois un ange. Pardonnez-moi mon ambition.

—Lucrèce, vous avez des railleries charmantes, mais elles manquent d'à-propos; vous vous faites d'étranges illusions sur votre état… je ne suis pas venu ici pour écouter vos impertinences, mais pour vous éclairer… J'ai trois mandats d'arrêt dans ce portefeuille; le troisième est lancé contre vous. Un de mes agents est là dans votre vestibule, et la voiture qui doit vous conduire à la Salpêtrière vous attend au coin de la rue Mesnars… Vous connaissez maintenant mon pouvoir et votre danger… Avez-vous encore quelque sarcasme en réserve dans votre esprit?

—Citoyen Flamant, dit la jeune femme avec le plus grand calme.

—Vous avez admirablement combiné votre affaire; vous avez tout prévu: vous méritez de réussir. Une seule chose a échappé à votre intelligence; le plus rusé démon ne s'avise jamais de tout. Le rôle que vous jouez si bien n'est pas nouveau; vous refaites ce que mille autres ont fait avant vous, et avec succès, dans les dernières années de la Terreur. Une femme, poursuivie par la brutale passion d'un homme, se trouve compromise dans l'horrible position où je suis; pour sauver la vie des siens et pour se sauver elle-même, elle succombe: c'est inévitable, c'est obligé, c'est attendu. Eh bien, citoyen démon, je veux coudre une variation à cette histoire uniforme…. faites avancer la voiture de la prison: je vous suis, emmenez-moi.

La jeune femme se leva vivement, prit son manteau fourré, rabattit le capuchon de soie noire sur sa tête, et fit le signe résolu qui veut dire:

—Précédez-moi, je vous suis.

Flamant resta interdit, comme le pilote qui sur une mer unie trouve un écueil que la carte n'a pas prévu.

—Pauvre femme! pauvre étourdie!—dit-il après réflexion; vous ne savez donc point où va vous conduire ce premier pas que vous faites?

—S'il ne me conduit pas dans vos bras, j'accepte l'échafaud, répondit
Lucrèce d'un ton résolu et écrasant.

Pour modifier un peu l'héroïsme de cette réponse, l'historien est obligé de dire que la jeune femme comptait sur l'expédient secret dont nous avons parlé plus haut, et qui s'expliquera plus tard, comme l'exige l'intérêt du récit.

—Belle Lucrèce, dit Flamant, avec une voix où le fiel s'enduisait d'une couche mielleuse, vous consentez donc à quitter ce boudoir voluptueux, ces meubles de satin, ces lambris d'or, pour le cachot fétide, le grabat de paille des criminels? Vous consentez à mourir jeune, belle, adorée, à passer de votre lit de soie sur la planche de l'échafaud, et de la main qui vous caresse à la main qui vous tue? Réfléchissez, Lucrèce. Des femmes aussi jeunes, aussi belles que vous, et bien plus honorées, ont trouvé un peu de paille pour leur dernière couche, et pour dernier amant le bourreau!

—Eh bien, dit Lucrèce, voilà justement ce qui me donne la force et ce qui fait ma consolation. Vous n'aviez pas besoin de me rappeler ces glorieux exemples, je les savais par coeur, et j'y songeais en ce moment.

—C'est incroyable! dit Georges en frappant ses mains l'une contre l'autre.

Vraiment, je ne comprends pas…

—Ah! dit Lucrèce, vous ne comprenez pas! et moi, je vous comprends très-bien. Les hommes ont de singulières idées sur les femmes! Certes, je n'aurais garde de faire parade de ma pruderie et de ma vertu. J'ai été prodigue du bonheur que je puis donner aux autres, et je ne me repens pas d'une vie qui n'a rendu malheureuse que moi. Si un sourire de mes yeux, si un souffle de mes lèvres pouvait rendre la vie à un homme inconnu, tombé à mes pieds dans une agonie d'amour, je relèverais cet homme en lui disant: Vivez! Mais vous, Georges Flamant, s'il fallait choisir entre la première de vos caresses et le dernier coup de hache du bourreau, je n'hésiterais pas un moment: j'embrasserais la hache, et je vous repousserais. Voilà les femmes! Des hommes comme vous ne les comprendront jamais.

—Lucrèce,—dit Flamant, avec une voix agitée par une colère sourde, —de plus fières que vous se sont un jour humiliées. Vous êtes en mon pouvoir, comme une esclave. Votre état vous met en dehors de toute protection. La loi ne s'est occupée de vous que pour vous flétrir et vous inhumer de votre vivant. Vous n'avez pas même un nom, car celui que je vous donne ne vous appartient pas. Regardez autour de vous: il y a un désert et moi. Votre énergie de ce moment n'est qu'une colère folle. Trois nuits d'insomnie, un grabat de paille infecte et le régime du pain noir affaiblissent les plus forts et apprivoisent les plus fous. Lucrèce, nous nous reverrons. Aujourd'hui, vous refusez mon amour; demain, je vous accorderai ma pitié.

Flamant fit un geste brusque, et marcha vers la porte du salon.

—M'est-il permis, dit Lucrèce, d'écrire quelques lignes et d'apporter à la prison ce qui m'est…

—Rien ne vous est permis,—interrompit brutalement Georges. Suivez-moi.

Il ouvrit la porte et dit à l'agent qui se promenait dans l'antichambre:

—Ici, Jean Bon-OEil. Écoute. Tu garderas cet appartement toute la nuit.
Demain, au jour, nous viendrons apposer les scellés partout.

Jean Bon-OEil, espèce de lévrier, habitué à marcher sur deux pattes, entra dans le salon, ferma la porte, et, transi de froid comme tous les animaux de son espèce au mois de décembre, il s'étendit voluptueusement sur le tapis, devant les chenets, et s'endormit.

Flamant conduisait sa victime à la prison.

Le portier, se croyant enfin délivré des soucis de cette orageuse soirée, réfléchissait profondément dans sa loge, et se soumettait à un sévère examen, pour se demander s'il n'avait rien dit ou fait pour se compromettre aux yeux de la police, lorsqu'un violent coup de marteau asséné par une main despotique, ébranla le vestibule, comme un coup de foudre égaré au milieu de l'hiver.

La main qui tira le cordon tremblait sur ses cinq doigts.

Un homme entra, et sa respiration orageuse annonçait quel genre de voix allait éclater aux oreilles du portier.

—C'est ici que demeure la citoyenne Lucrèce Dorio?

Demanda le nouveau visiteur avec un organe de mistral.

—Oui, répondit le portier, toujours persuadé qu'on n'est jamais compromis par un monosyllabe.

—Au rez-de-chaussée?

—Oui.

Le nouveau venu se précipita vers la porte indiquée, l'ouvrit comme s'il l'eût enfoncée, et s'arrêta un instant sur le seuil, comme s'il eût été ébloui par le luxe merveilleux du salon où il entrait.

—Il n'y a personne ici? cria-t-il en avançant de deux pas.

À cette interrogation, qui aurait réveillé les morts comme une trompette de Josaphat, l'agent de police, endormi devant la cheminée, se leva nonchalamment et frotta ses yeux qui refusaient de s'ouvrir.

—Je suis Sidore Brémond, natif de La Seyne, dit le marin, et je viens ici chercher mon fils qui a changé de nom, comme tout le monde, et qui s'appelle Maurice Dessains.

Jean Bon-OEil regarda le marin avec un sourire de faune railleur, et s'assit en couvrant ses jambes longues et grêles des vastes draperies de sa redingote chamois.

Sidore Brémond poursuivit:

—J'ai attendu la réponse du citoyen préfet jusqu'à présent, à l'hôtel de l'Ancre-d'Or, et voici le billet que je reçois…….. «Votre fils, sous le nom de Maurice Dessains, est en ce moment chez la citoyenne Lucrèce Dorio, rue Mesnars, 1. S'il en est temps encore, faites-le sortir tout de suite et quittez Paris avec lui cette nuit même…»

—Eh bien!—continua le marin, en frappant l'épaule de l'agent de police, que dites-vous de cela?

Jean Bon-OEil haussa les épaules et poussa un rugissement sourd.

—Je crois que ce citoyen se moque de moi, dit le marin dans un a parte menaçant.

—Êtes-vous muet, citoyen?

Un râle strident courut entre les larges lèvres du limier de la police, et son regard, obliquement braqué sur le marin, prit une expression fauve qui était l'éclair d'un coup de foudre.

—Tu me menaces! dit le marin en dégourdissant son bras droit. Tu crois me faire peur avec ta face d'excommunié? J'en ai bien vu d'autres! Prends garde! j'ai la peau sensible et le poignet dur comme un cabestan. Si je te cueille entre mes deux doigts, je te fais faire un demi-cercle dans l'entrepont, et je t'envoie à tribord, comme une gargousse qui a perdu son boulet.

—Et moi! cria le sbire d'une voix sifflante, je t'arrête au nom de la loi.

Et il saisit vivement le collet de la veste bleue du marin.

—Ah! tu m'arrêtes! dit le marin; et moi je te coupe, avec un boulet ramé, comme un mât d'artimon.

Cela dit, Sidore Brémond étreignit le sbire dans ses deux mains, comme dans un étau, et le renversant dans toute sa longueur sur le tapis, il ajouta:

—Si tu fais un geste, je t'étends sous la cheminée, et je te rôtis des deux côtés comme saint Laurent… À présent, tu vas me répondre, et tout de suite….. Le citoyen Dubois, qui sait tout, m'a assuré que mon fils est ici. Donc il y est. Cette citoyenne Lucrèce Dorio est sa maîtresse, ou quelque chose comme ça: je le devine sans être sorcier. Je devine aussi que mon fils court de grands dangers avec dette citoyenne qui veut se faire épouser par lui, demain. C'est pour sauver mon fils de ce mariage que le préfet de police me lance ici comme une bombe; me voilà. Où est mon fils?

—Vous voulez le savoir?—dit Jean Bon-OEil, étouffé sous le genou du marin.

—Parle donc.

—Et quand vous le saurez, vous sortirez d'ici?

—Oui.

—Votre fils a été arrêté ce soir.

—Arrêté par qui?

—Par la justice.

—Quelle justice?

—La nôtre.

—Arrêté, pourquoi?

—Comme jacobin et conspirateur.

—Tu mens; c'est impossible…—Fais-moi parler à la citoyenne Lucrèce
Dorio…

—Elle est arrêtée aussi…

—Ne bouge pas, reste à l'ancre; je vais interroger le portier.

Le marin sortit du salon, et le portier, chassé du retranchement ordinaire des monosyllabes, finit par confirmer la triste vérité à Sidore Brémond.

Le malheureux père resta quelque temps immobile de stupeur.

Et, comme on lui fit observer qu'un étranger ne pouvait passer la nuit dans la maison, il se dirigea lentement vers la porte, et, quand il se trouva dans la rue, sa première idée fut de courir chez le citoyen préfet Dubois.

En ce moment, minuit sonnait à l'horloge de l'arcade Colbert.

Sidore Brémond secoua tristement la tête comme pour se dire à lui-même qu'une visite au préfet de police était impossible à une heure aussi avancée.

Il renvoya donc cette visite au lendemain.

Comme il se dirigeait vers la rue de l'Échelle, en passant dans la rue Traversière-Saint-Honoré, il s'arrêta pour prêter l'oreille à un groupe de nouvellistes que les patrouilles n'avaient pas encore dispersés.

—Je vous affirme, disait une voix, que le complot est tout royaliste.

La machine a été faite en Angleterre par le neveu de Demerville qui est un chouan reconnu.

—Eh bien! moi, disait un autre, je tiens de bonne source que le fils de l'ex-marquis de Soubrany et le frère de Romme, ont été vus avant hier rue de l'Amandier, dans la remise d'un charron…

—Qu'est-ce que ça prouve? Interrompit une voix impatiente,

—Moi aussi j'étais chez un charron avant-hier.

—Oui, continuait l'autre, mais tu n'as pas commandé à ce charron des roues creuses et une petite voiture suspecte, et tu n'as pas conspiré, toi, contre les thermidoriens, comme les Bourbotte, les Goujon, les Romme et les Soubrany.

—Il y a des uns et des autres comme au 13 vendémiaire, hasardait timidement quelqu'un.

—Pas du tout, remarquait un homme instruit.

Au 13 vendémiaire, il n'y avait que des royalistes, et la preuve c'est que les trois colonnes qui marchaient sur la Convention étaient commandées par deux généraux vendéens, Lafont et Dahican.

—C'est juste! observèrent plusieurs voix.

—Cependant un commissaire de police vient de me dire,—observa un nouveau venu, qu'on a arrêté ce soir des hommes de tous les partis, et même des femmes.

—Allons donc, des femmes! dirent quelques voix d'incrédules.

—Oui, des femmes! continua l'autre; j'ai vu la police entrer rue Mesnars, 1, et en sortir avec deux prisonniers: une femme, une femme superbe! et un jeune homme, maigre et pâle, qui avait une tournure aristocrate comme un fils d'émigré.

Sidore Brémond n'eut pas la force d'en entendre davantage.

Il essuya deux larmes qui brûlaient ses joues, et leva les yeux au ciel, comme font tous les marins du Midi aux heures d'angoisse.

Puis il reprit lentement le chemin de l'auberge de l'Ancre-d'Or.

La transportation.

IX

Dans les premiers jours de février 1801, la corvette l'Églé sortait de Rochefort par une bonne brise qui jouait dans toutes ses toiles, et la faisait voler comme un goëland sur l'écume de la mer.

En mettant quelques-uns de ses passagers en scène, nous comblerons la lacune des détails intermédiaires, et rien ne manquera au récit de ce qui doit le rendre complet:

—Nous marchons très-bien, dit un jeune homme, en se retournant du côté du pilote, comme s'il eût voulu entamer tout de suite une conversation.

—Nous filons dix noeuds, dit le pilote sans avoir l'air de répondre.

—Dix noeuds?… eh! dit le passager, comme s'il eût compris.

—Nous courons bâbord-amures, depuis un quart-d'heure, dit le timonier; le vent vient de sauter du nord-nord-ouest au sud-est.

—Ah! fit le passager avec un geste qui voulait indiquer la variation du vent, et qui la prenait au rebours.

—Citoyen, demanda le pilote, est-ce la première fois que vous naviguez?

—Oui, timonier.

Pendant ce début d'entretien, le passager et le pilote avaient l'air de parler au hasard, sans trop se préoccuper de ce qu'ils disaient.

Chacun d'eux portait sur sa figure et dans ses yeux cette expression indécise qui veut dire: Je ne sais trop où j'ai vu cet homme, mais je l'ai vu quelque part.

Enfin, le pilote formula, le premier, cette pantomime en paroles, et le passager lui dit:

—Il faut que vous soyez excellent physionomiste, si vous me reconnaissez, car moi qui me suis connu toute ma vie, je ne me reconnais plus, quand je passe devant un miroir.

—Oh! c'est parce que vous avez changé d'habit, peut-être…

—J'ai changé de tout, mon brave timonier. Mon costume et ma toilette m'auraient trop gêné en mer. J'ai taillé mes cheveux à la Titus; j'ai pris un large pantalon, en sacrifiant la beauté de ma jambe, et j'ai adopté la carmagnole et les souliers à cordons.

Le pilote donna un coup de poing sur la barre du gouvernail, et s'écria:

—J'y suis maintenant, c'est vous!

Puis sa figure prit une expression étrange, et ses lèvres se fermèrent hermétiquement, comme s'il eût regretté une imprudente exclamation.

—Mais c'est bien vous! dit le passager….

Le timonier se leva vivement, et prononça un chut étouffé par la prudence et accompagné du geste impérieux qui ferme la bouche qui va parler trop haut.

—Vous êtes donc ici en contrebande? demanda le jeune homme, en se rapprochant avec mystère de son interlocuteur.

—Vous êtes un honnête homme? dit le marin.

—Je ne suis que cela.

—Continuez… car au moindre écart, mon beau damoiseau, je vous envoie par dessus les bastingages, dans la République des requins.

—Ah! mon brave pilote, dit le passager en riant. Vous êtes un ingrat. Vous avez donc oublié que je vous ai soutenu dans mes bras au tribunal, quand vous avez entendu prononcer la condamnation de votre fils, et que je vous ai accompagné à votre auberge de l'Ancre d'or….

—C'est vrai, interrompit le marin avec émotion.

—Mais, excusez-moi; j'ai ici auprès de moi un trésor, et je tremble de me le voir enlever à la moindre indiscrétion.

—Votre fils Maurice est parmi les déportés de Madagascar.

—Oui.

—Dieu soit béni! Il a évité Cayenne… Il est vrai que Madagascar n'a pas aussi une très-bonne réputation de salubrité.

—Pardon, citoyen passager, j'ai oublié votre nom… ou pour mieux dire, je ne l'ai jamais su.

—Michel-Ange Saint-Blanchart, et depuis l'an II, Alcibiade tout court.

—Moi, je suis Sidore Brémond, de la Seyne…. marin, de père en fils, depuis l'arche de Noé… Ainsi, je connais Cayenne et Madagascar comme les deux pouces de mes mains. À Cayenne, il y a des maladies de foie, à Madagascar, il y a des fièvres qui tuent. Quand la justice déporte des criminels, elle ne les envoie pas dans des paradis terrestres. Elle choisit, sur la carte, ce qu'il y a de mieux dans le mal, et sa clémence est pire que la cruauté. Le bourreau tue d'un seul coup; le climat n'est pas aussi expéditif, il lui faut un an pour la même opération…

—Aussi, interrompit Alcibiade, je compte bien traverser Madagascar comme un oiseau de passage, et aller m'établir ailleurs.

—Pas si vite citoyen Alcibiade, dit le marin en secouant la tête. Il y a des hommes qui valent mieux que leur réputation. Madagascar est comme ces hommes. Je connais cette île comme le fond de ma bourse quand elle est vide. J'ai relâché deux fois à Port-Dauphin, et à Nossy-Bay quand je naviguais sur le Solide de la maison Élysée Baux, capitaine Marchand; Dieu veuille avoir son âme!

—Il est mort?

—Non, il s'est tué… Je puis donc, citoyen Alcibiade, vous rassurer tout-à-fait sur Madagascar. Cette grande île a son bon côté comme votre femme, si vous en avez une. Ne craignez rien. Quand le moment viendra nous en parlerons. Le capitaine Marchand (que Dieu ait son âme)! me disait toujours: Sidore, quand tu verras des caquiers entre les tropiques, tu peux dire: Cette terre est habitable pour l'homme. Le caquier est un arbre qui produit des fruits rouges et d'une chair délicieuse qui craignent le mauvais air comme nous chrétiens. Je sais, à Madagascar, un coin où les caquiers sont aussi nombreux que les pins dans le bois de Cuges. C'est là que je déposerai mon pauvre fils Maurice et j'espère bien qu'il vivra…

—Permettez-moi de vous dire, interrompit Alcibiade, que je connais beaucoup le citoyen votre fils; c'est un jeune homme très-distingué, plus étourdi que coupable, et très-sobre de caractère, comme tous ceux qui ne jouissent pas d'une bonne santé. Donnez-moi des nouvelles toutes fraîches de ce pauvre Maurice Dessains? Comment se porte-t-il maintenant?

—Aussi bien que possible, grâce à Dieu! Les mêmes choses qui tuent les uns font vivre les autres. Toutes ces secousses l'ont ranimé. L'agitation du malheur boucane l'homme, comme disait Vilepran, le flibustier de Saint-Domingue; et quand nous sommes ainsi boucanés, l'âme ne trouve pas une brèche pour sortir de notre corps… Ce matin, j'ai questionné avec insouciance le médecin du bord sur la santé de quelques déportés, pour savoir des nouvelles de l'état de mon fils.

—Ce jeune homme, m'a-t-il dit d'un ton de prédicateur, a de précieuses ressources; il a des tubercules au poumon, c'est évident, mais il y a chez lui une vigoureuse réaction de jeunesse, qui, secondée par le changement d'air, cicatrisera les tubercules. Je pourrais même affirmer qu'il débarquera au port de Madagascar, en ne conservant de lui que son nom, comme cela est arrivé au navire Argo, qui, ayant été radoubé vingt fois dans la traversée, laissa en mer toute sa vieille charpente, et ne garda du départ que les quatre lettres d'Argo.

—Comment! dit Alcibiade, nous avons ici un docteur de cette force-là? j'en aurai soin… Continuez, citoyen, je veux savoir ce qu'a dit votre fils quand il vous a retrouvé ici.

Le marin fit un sourire dont la parole allait traduire la singulière expression.

—Vous n'avez donc pas lu, citoyen Alcibiade, l'ordre du jour que le capitaine a placardé au grand mât?

—Non. J'ai bien vu le placard; mais, comme j'ai six mois pour le lire, je ne me suis pas pressé.

—Diable! il faut lire les ordres du jour, citoyen Alcibiade: celui dont je vous parle défend à tous les hommes de l'équipage d'adresser la parole à un transporté, sous peine de mort.

—Comment, dit Alcibiade, vous allez voyager avec votre fils jusqu'au bout du monde, et il ne vous sera pas permis de lui dire un mot sans courir le risque d'être pendu à la grande vergue comme un forban!

—Ah! citoyen Alcibiade, les capitaines ne plaisantent pas. Ce sont des despotes et des tyrans, salés par l'air de la mer, et doublés en cuivre comme leurs vaisseaux; ce sont les martyrs du devoir: ils se pendraient eux-même s'ils se surprenaient parlant à un déporté par distraction.

—C'est incroyable, dit Alcibiade, que sous un régime de République…

—La République, interrompit le marin, n'existe que sur la terre et au ciel, mais en mer elle jetterait bientôt son bonnet par-dessus les mâts. En mer, il n'y a qu'une bonne tyrannie qui puisse nous donner la liberté. Moi, je suis marin, et je suis partisan du despotisme à bord.

—Ainsi, mon brave timonier, vous vous résignez à voir votre fils à distance pendant un mois?

—Sans doute… d'ailleurs j'ai juré d'être un modèle de bonne conduite…

—À qui avez-vous juré cela?

—Au premier consul.

—Vous connaissez le premier consul?

—Parbleu! il a servi avec moi en Égypte.

—Charmant! le marin… et le premier consul sait que vous avez un fils dans les cent trente déportés qui sont partis de Nantes et de Rochefort?

—Non, non, non, citoyen Alcibiade; jamais je n'aurais eu la force d'avouer à mon général la faute de Maurice;… mais j'ai profité de la protection que le premier consul m'accorde pour obtenir, en vingt-quatre heures, du ministre de la marine la place de pilote à bord de l'Églé. Dieu fera le reste. J'ai obtenu même la permission de rester à Madagascar, si cela me convient, et nous avons ici un pilote pour me remplacer…

—Ainsi quand vous rencontrerez, sur le pont, votre fils, vous ne lui parlerez pas?

—Oui, citoyen Alcibiade…

—Ce sera fort, pilote Brémond! Je n'ai pas l'honneur d'être père de quelqu'un comme Maurice, mais je sais bien qu'il me serait impossible de fermer ma bouche et mes bras devant un tel fils, d'ici à Madagascar.

—Citoyen Alcibiade, nous sommes, nous, de vieux républicains trempés dans les eaux de Syrie, comme des lames d'acier. On nous répète à chaque instant qu'il s'est trouvé à Rome un père qui a tué son enfant conspirateur. Il m'est encore plus facile de ne pas embrasser le mien, et de le traiter en inconnu pendant six mois. Mon sacrifice à la patrie est plus léger, n'est-ce pas?

—C'est juste, Sidore Brémond; je n'avais pas songé à Brutus; merci de la leçon.

—Soyez tranquille, je vous en apprendrai bien davantage, avec le temps, citoyen Alcibiade. J'ai fait deux fois le tour du monde. J'ai couru les mers avec d'Estaing, Lapérouse, Surcouf, Marchand et Brueys. J'ai parlé à tous ces grands hommes comme je vous parle à vous. Mon éducation, vous voyez, n'a pas été faite chez un maître d'école de village, et comme je ne suis pas né trop bête, ainsi que tout marin du Midi, j'ai profité des leçons de mes précepteurs. Vous verrez.

—Allons! dit Alcibiade, j'entre à votre école, et je viendrai m'asseoir sur ce banc tous les jours… de quelle manière pourrai-je payer vos leçons, mon cher pilote?

—Vous serez pendant toute la traversée le père de mon enfant. Vous n'appartenez pas à l'équipage, vous: il ne vous est donc pas défendu de parler à nos déportés. Eh bien! vous pourrez m'être utile et me rendre service tous les jours.

—De grand coeur, Sidore Brémond,—dit Alcibiade en serrant la main du pilote.

—Et pour commencer, poursuivit le marin, rendez-moi un premier service… Descendez à l'entrepont; passez, comme par hasard, devant la cabine n. 3; causez un instant avec Maurice, et revenez me donner de ses nouvelles. Je brûle de savoir comment il supporte la mer.

Alcibiade exécuta sur-le-champ l'ordre paternel avec beaucoup de délicatesse, et vint rendre ainsi compte de sa mission:

—J'ai vu Maurice; il dort dans sa cabine, et son sommeil paraît fort tranquille. J'ai bien regardé surtout son visage; rien n'y annonce la souffrance intérieure; toutes les lignes en sont calmes, et la respiration est douce, comme celle d'un enfant au berceau.

—Merci, merci, dit le marin en riant avec des larmes.

—Oh! la mer! la mer! quel médecin du bon Dieu! quand elle ne tue pas sur le coup, elle donne la force et la vie! le capitaine Marchand disait quelquefois: La mer guérit de tous les maux de la terre.