WeRead Powered by ReaderPub
Le transporté (1/4) cover

Le transporté (1/4)

Chapter 16: XI.
Open in WeRead

Explore more books like this:

About This Book

The narrative begins with the demolition of a great Parisian hotel and centers on the richly appointed salon of the celebrated Lucrèce Dorio, where neoclassical décor and ritualized dress reveal social performance and affectation. Vignettes trace her dealings with attendants and a sequence of suitors, while incidental episodes show young veterans and fashionable men composing rustic and epic verse to suit public tastes. A prefatory voice treats transportation as a consoling moral remedy, and the work combines close social portraiture with ironic observation of shifting manners, literary fashions, and post‑revolutionary theatricality.

Il avait bien raison!… J'en ai tant vu de miracles comme celui-là!…
Vous l'avez connu bien souffrant, mon fils, n'est-ce pas, citoyen
Alcibiade?

—Je l'ai connu agonisant; mais je voyais dans ses yeux, qu'il y avait de la ressource chez lui.

—Excusez-moi si je vous accable de questions, les pères sont comme ça… Avez-vous connu les relations de Maurice avec une femme de la rue Mesnars?

—Oui, répondit Alcibiade, avec un violent effort.

—Qu'est-ce que c'est que cette femme-là?

—Cette femme… Oh! une très-bonne femme… une femme du monde… du grand monde… la citoyenne Lucrèce Dorio.

—A-t-elle été jugée comme complice de mon fils?

—Oh! la police a étouffé cette affaire. Avec les femmes, la police ne se gêne pas. On les emprisonne, et tout est dit. On économise ainsi les avocats et le papier timbré… La citoyenne Lucrèce Dorio est aux oubliettes… Quintidi dernier, avant de partir, j'ai fait encore une tentative pour découvrir cette pauvre Lucrèce. J'ai perdu mes pas.

—Mais pourquoi diable aussi les femmes conspirent-elles? C'est un métier d'homme, et encore il ne vaut rien.

—Lucrèce Dorio ne conspirait pas du tout, dit Alcibiade avec vivacité.

—Et pourquoi donc l'a-t-on arrêtée avec mon fils! Ces injustices sont, sans doute, ignorées du premier consul?

—En France, nous sommes encore un peu dans le chaos; tout n'est pas bien débrouillé. Aussi je vais à Madagascar pour donner le temps à la justice de se faire juste, et à l'horizon de se faire clair.

—Ah! dit le marin, en jetant les jeux vers l'échelle des écoutilles,—voilà une découverte à laquelle je ne m'attendais pas! Nous avons des passagères à bord!

—Il y en a même de fort jolies, dit Alcibiade… Elles viennent prendre l'air sur le pont.

—Elles paraissent bien tristes, ces pauvres femmes, dit le marin;—sont-elles déportées aussi?

—Non, dit Alcibiade avec embarras.—On est toujours triste quand on quitte son pays… La gaîté leur reviendra bientôt, j'espère… Me permettez-vous, mon brave pilote, d'aller causer un instant avec quelques-unes de ces passagères?

—Ah! citoyen Alcibiade, dit Brémond en riant, la traversée ne vous paraîtra pas longue, au milieu de cette cargaison.

Le jeune homme salua légèrement le pilote d'un double signe de main et de tête; comme pour lui dire:

—A bientôt.

Physionomie du bord.

X.

Nos jeunes passagères s'étaient assises sur une longue banquette du côté de la poupe du vaisseau, et, comme les femmes dont parle Virgile, elles regardaient la mer en pleurant [5].

[Note 5: Pontum adspectabant flentes.]

Une d'elles, placée à l'écart sur un amas de toiles et de câbles, ne pleurait pas; mais ses yeux ressemblaient à deux sources taries qui n'ont plus rien à donner; ils avaient la teinte de l'épuisement.

Cette pauvre créature ne rencontrait aucune distraction dans un spectacle si nouveau pour elle.

Dans ce merveilleux mouvement qui emporte une planche sur l'abîme.

Dans les chants des matelots délivrés de la terre.

Dans les murmures des voiles, des pavillons, des flammes, des cordages, des vergues, qui sont les cris de joie du vaisseau, qui part, sous de beaux auspices, entre le double azur de l'Océan et du ciel.

Notre jeune passager Alcibiade s'arrêta respectueusement à quelques pas de cette femme, qui lui fit un de ces saluts imperceptibles, remarqués de ceux qui les reçoivent.

—Eh bien, Louise, comment vous trouvez-vous?

—Un peu mieux… merci, répondit la jeune femme, avec un sourire qui venait de la source des larmes.

—Un peu de patience, ma pauvre Louise, croyez-moi. Je n'arrive pas ici pour vous consoler. Les consolations viennent du temps, et non pas des hommes. Vous avez tout souffert déjà, si jeune, et vous n'avez plus rien à connaître dans le malheur, que la guérison.

—Citoyen Alcibiade, partout où je vois des hommes, je vois des insultes… Dites-moi, y a-t-il encore ici quelques affronts à recevoir?

—Ici, Louise! oh! ne craignez rien. Vous êtes entourée d'honnêtes gens. Ce vaisseau est un asile pour vous. Chaque matelot serait au besoin votre protecteur. Vous verrez, en voyageant, des pays sauvages, mais soyez tranquille, vous ne retrouverez nulle part votre mansarde de la rue de Rohan.

—Mais je retrouverai partout mes souvenirs, dit Louise avec un accent de mélancolie mortelle.

—Vous vous en créerez de nouveaux, et ceux-là chasseront insensiblement les anciens. Dans un long voyage, chaque jour crée des souvenirs préparés pour le lendemain: au bout de six mois notre tête en sera pleine à tel point que notre existence parisienne ne sera plus qu'un rêve. L'essentiel est de ne pas se laisser écraser par le présent, car l'avenir ne se charge de notre guérison qu'à condition que nous serons assez forts pour l'attendre. Rappelez-vous, Louise, le jour où je vous ai vue pour la première fois; c'était au commencement de la décade dernière. Vous aviez subi en peu de temps tout ce qu'une femme ne peut pas subir; vous aviez perdu votre mari Genest, et votre protecteur Maurice Dessains; vous étiez sans pain, sans asile, sans ressources, et pourtant votre jeunesse se rattachait à la vie, et se cramponnait au bord du tombeau pour ne pas y descendre…. Ne rougissez pas de ce que vous avez fait ensuite, pauvre Louise. Il est si doux de vivre quand on est jeune!… Vous avez cru trouver un ami généreux dans le premier homme qui s'est présenté à vous, et vous n'avez rencontré qu'un secours de passage, un abandon, une honte. Ce premier ami était un scélérat qui fait métier de ces infamies, et qui se protège lui-même avec un autre métier. Alors il vous est arrivé, Louise, ce qui est arrivé à bien d'autres: l'égoïsme vous ayant refusé une assistance désintéressée, il a fallu vous donner pour recevoir, triste échange que vous n'avez pas voulu continuer, et qu'une révolte sublime contre vous-même a chassé de votre maison! Vous avez appelé à votre secours le repentir qui purifie et la mort qui délivre, et je me suis trouvé sur votre chemin pour vous relever avec une parole d'espoir et vous montrer une vie nouvelle dans un monde nouveau. Comparez maintenant le dernier jour de votre mansarde et le premier jour de ce voyage, et vous verrez que le progrès vers le bien est déjà très-grand, et qu'avec un peu de courage, votre convalescence d'aujourd'hui s'appellera guérison demain.

Louise inclina la tête en signe d'approbation et regarda son jeune bienfaiteur avec des yeux où rayonnaient ces actions de grâces qui partent de l'âme.

Le jeune homme lui fit un léger salut de la main, et continua cet entretien dans le voisinage, avec d'autres passagères de l'Églé.

Nous connaîtrons mieux bientôt cette mystérieuse mission que le citoyen Alcibiade se donnait, et qui ne pouvait être inspirée que dans ces terribles époques où la société en péril confie son salut à toutes les intelligences et à tous les dévouements.

Au reste, nous n'inventons pas, nous racontons, pour la première fois, ce que l'histoire a oublié.

L'histoire oublie à peu près tout, excepté l'ennui.

En ce temps-là, il y eut donc des juges qui se rassemblèrent dans une de ces salles froides, sombres, humides, qu'on appelle un tribunal.

Ces juges, mal payés, mal nourris, mal logés, mal mariés, étaient descendus des quatrièmes étages de ces rues hideuses qui avoisinent le Palais-de-Justice.

Ils avaient apporté au tribunal leurs ennuis, leurs soucis, leurs souffrances, leurs haines, leurs petitesses, et, sans trop examiner la cause des innocents et des coupables, comme l'histoire les en accuse, ils condamnaient à la déportation tous les prisonniers que la police leur présentait, et qui n'avaient nullement trempé dans le complot infernal de la rue Saint-Nicaise.

Or, pendant que ces mêmes juges continuaient à traîner leur ennuyeuse vie dans la boue infecte des carrefours du temple de Thémis, et dans les brouillards distillés en pluie sur l'ardoise de leurs mansardes, un vaisseau emportait les condamnés vers les régions splendides de l'Équateur.

Parmi ces malheureux, il s'en trouva qui ne voulurent plus se reconnaître pour tels, et qui même osèrent jeter sur leurs juges des regards de commisération du haut de cet Océan qui les berçait dans les flots d'azur et de soleil, en leur promettant des rivages où la terre nourrit l'homme sans lui demander son sang et sa sueur.

Au milieu du jour, quand les premières brises du printemps accoururent du Tropique avec les exhalaisons embaumées de la mer et des fleurs, les déportés s'enivrèrent au spectacle de cette création immense qui semblait n'exister que pour eux.

Ils ouvraient avec délices leurs lèvres à cet air divin qui les purifiait des souillures des villes, et renouvelait leurs âmes et leurs corps, et toutes ces têtes ardentes, où fermentait l'exaltation politique, se remplirent de rêves délicieux qui, sans doute, allaient s'accomplir à cet horizon splendide que la proue du vaisseau leur désignait comme le doigt du géant des mers.

Le spectacle le plus touchant qu'un voyage maritime puisse offrir, est celui de la rencontre de deux vaisseaux sur la vaste ornière de l'Océan.

Les hommes, qui sont toujours prêts à s'égorger dans une bataille civile sur les deux côtés du ruisseau de leur rue, s'embrassent toujours avec des tendresses fraternelles, quand ils se rencontrent, sous le pavillon du même pays, dans les solitudes de la mer.

Alors, ils ne se demandent pas la couleur de leur opinion et la nuance de leur journal; ils se tendent, les uns aux autres des mains amies, et se partagent leur pain et leur manteau.

Le communisme, inventé par saint Martin, a toujours fleuri à l'ombre des mâts et des voiles; c'est la religion des marins.

On la retrouverait dans les villes, si les maisons étaient des vaisseaux.

Le navire marchand, l'Actéon, parti de Cayenne et faisant voile pour Rochefort, rencontra l'Églé en pleine mer, et lui fit des signaux de détresse.

Les deux vaisseaux se rapprochèrent, et l'Eglé, qui avait tout, fit d'abondantes largesses à l'Actéon qui n'avait rien.

On navigua de conserve pendant quelque temps, pour se donner des nouvelles de Cayenne et de Paris.

On se rendit des visites à l'aide d'embarcations croisées, et quoique les passagers de l'Églé eussent quitté la France depuis fort peu de temps, beaucoup d'entre eux écrivirent à la hâte des lettres à leurs familles et à leurs amis, et les jetèrent dans la boîte de l'Actéon.

Il avait à coup sûr, à bord de ces deux navires, toutes les opinions qui divisaient alors cette pauvre France éternellement divisée, depuis l'invention de la fraternité.

Il y avait des royalistes, des jacobins, des girondins, des thermidoriens, des modérés, des constitutionnels.

Eh bien! quand l'Actéon qui avait mangé sa dernière ration, eut été ravitaillé généreusement, tous ces hommes qui représentaient la France de 1801 se serrèrent les mains, se baignèrent de larmes, se souhaitèrent toutes les félicités humaines, et leurs adieux se croisèrent longtemps sur la mer, quand les deux navires eurent repris le chemin de leur destination.

Maurice, notre jeune transporté, n'avait pas perdu un seul incident de cette scène.

Il recevait la première des leçons que l'expérience des voyages lui tenait en réserve, et tout ce que nous venons de remarquer plus haut, s'agitait, en réflexion muette, au fond de son coeur.

Trop faible encore pour affronter le grand air du pont, Maurice avait assisté à cette touchante rencontre derrière la vitre de sa cabine, et tout en observant, il avait écrit une lettre, non à sa famille et à ses amis, mais à la seule personne qui remplissait son souvenir et son coeur.

Cette lettre, modèle de candeur et de naïveté adolescentes, était donc adressée à Lucrèce Dorio, que Maurice avait laissée, à la rue Mesnars, le soir de son arrestation.

On jugera des sentiments de ce jeune homme par l'honnêteté primitive de son style et de son esprit.

«Chère Lucrèce,

«Un poète a écrit cette pensée: Plus loin les corps, plus près les âmes!

«Je sens aujourd'hui que cela est profondément vrai.

«Ainsi, plus je m'éloigne de vous et plus je m'en rapproche.

«Quand je serai aux extrémités de ce monde, votre âme, soeur de la mienne, flottera autour de moi dans chaque rayon de soleil.

«Des juges stupides peuvent séparer nos corps, mais aucune force humaine ne peut briser cette chaîne invisible et immatérielle de deux âmes qui ne sont qu'un souvenir.

«Il est plus difficile de mourir qu'on ne pense, puisque je suis encore parmi les vivants.

«Mais je sais bien d'où m'est venue la force au dernier souffle de mon agonie.

«J'ai senti éclater en moi un si violent désespoir à l'idée de mourir loin de vous, que la mort a reculé devant son oeuvre et m'accorde un sursis.

«Soyez heureuse dans ce temple d'or et de soie où votre divinité dérobe au ciel ce qu'elle donne à la terre.

«Gardez-moi votre amour qui se compose de toutes les tendresses écloses dans le coeur de la femme, quand elle est à la fois épouse, soeur et mère, et je crois alors que je pourrai attendre et vivre, car mon âme, c'est votre amour.

«MAURICE DESSAINS.

«A bord de l'Églé, en pleine mer

Comme il pliait cette lettre, le jeune passager, que nous continuerons d'appeler Alcibiade, parut devant la cabine de Maurice, et lui dit:

—Nous avons le meilleur des capitaines; c'est un vieux républicain d'Aboukir, et tout en faisant son devoir, il aura beaucoup de complaisance pour les déportés, dont il partage sournoisement les opinions. Je vous apporte cette bonne nouvelle, citoyen Maurice Dessains.

Maurice regardait avec de grands yeux ébahis le passager, et cherchait dans ses souvenirs le nom qu'il devait donner à cette figure.

—Vous ne voulez donc pas me reconnaître, citoyen Maurice? dit Alcibiade en souriant. Eh bien! je vous laisse chercher; à bord tout sert d'amusement. Je vous livre l'énigme de ma personne… En attendant, je vois que vous venez de faire votre lettre comme tout le monde, et si vous craignez de vous exposer à l'air, qui est très-vif, je serai heureux d'être votre facteur.

Maurice remercia d'un signe de tête, ferma sa lettre, mit l'adresse.

A la citoyenne Lucrèce Dorio, rue Mesnars, 1.

Et la remit au jeune passager, qui s'acquitta tout de suite de la commission.

Sans commettre le délit d'indiscrétion, Alcibiade crut pouvoir lire l'adresse de cette lettre, avant de la confier à un passager de l'Actéon.

—Pauvre enfant! se dit-il, il ignore tout!… Voilà une lettre qui n'arrivera pas à bon port.

Et comme il se dirigeait vers la dunette pour réfléchir sur la conduite qu'il devait tenir vis-à-vis de Maurice, il aperçut Sidore Brémond, assis à côté du banc de quart.

Le pilote fit le signe qui veut dire: Approchez-vous, et dit d'une voix contenue:

—Citoyen Alcibiade, j'ai confié la barre à mon lieutenant, et je suis ici comme un chasseur à l'affût pour voir si ce que vous savez bien se montrera. Mon coeur me bat comme la première fois que j'entendis le premier coup de canon de l'Anglais.

—Mon brave timonier, dit Alcibiade en secouant la tête, ce que vous attendez ne paraîtra pas. Oh! n'ayez point de souci!… tout va de mieux en mieux… c'est moi qui ai consigné Maurice dans sa cabine; je suis son second médecin: il en faut toujours un second pour corriger le premier.

—Que Dieu vous rende vos soins! dit Brémond en serrant la main d'Alcibiade.

—Voyez-le souvent, et venez plus souvent encore me parler de lui.

—C'est convenu, mon patron… Adieu, j'entends la cloche qui sonne le dîner: je meurs de faim; l'air de la mer est de l'absinthe première qualité… Encore un mot, mon cher Sidore, comment se fait-il que personne ne soit malade à bord depuis le départ?

—C'est que nous avons eu presque toujours vent arrière, citoyen
Alcibiade…

—Ah! voilà encore une chose maritime que j'ignorais, mon maître.

—Je vous en apprendrai bien d'autres à Madagascar, dit le pilote en riant; mais soyez toujours pour mon fils le second médecin qui corrige le premier.

Nuit des tropiques.

XI.

L'Eglé eut bientôt à subit la chance commune à tous les vaisseaux qui sortent d'un port quelconque avec une brise favorable.

La mer est presque toujours tranquille au rivage, comme pour séduire les voyageurs; on s'embarque sur la foi de cette promesse azurée; on rêve une traversée merveilleuse, une promenade à voiles sur un océan qui s'est fait lac dans sa vieillesse, et qui a renoncé à sa vieille haine contre les coquilles à trois-mâts.

Puis tout-à-coup, le soleil se couvre la face, l'eau prend une teinte livide, le navire se plaint, les toiles frissonnent, les mâts pleurent, les pavillons et les flammes ont des accès de folie, et on entend des voix qui dirent: Voilà un grain!

Un grain! quel petit mot pour une si grande chose!

C'est la tempête inévitable, c'est l'insurrection des gouttes d'eau, la bataille des vagues et des hommes.

C'est le formidable phénomène que la science met sur le compte du vent, et qui est produit, peut-être par de puissantes éruptions volcaniques, ensevelies au fond des abîmes de la mer, et dont le Vésuve et l'Etna ne sont que d'innocents échantillons, des miniatures de cabinet.

Le pont de l'Eglé, balayé par le vent et argenté par l'écume des vagues, n'est plus habitable que pour les matelots.

Passagers et passagères gardent leurs cabines, et prient Dieu.

La tempête a cela de bon qu'elle humilie l'incrédulité.

Il y avait, à bord, quelques déportés encyclopédistes, qui traitaient Robespierre de réactionnaire, parce qu'il reconnaissait l'Être suprême dans une loi insérée au Moniteur; eh bien! ces philosophes, réunis dans le club flottant de l'Eglé, priaient Dieu comme les autres, et ne s'en cachaient pas. Il est fâcheux que les écrivains athées du XVIIIe siècle n'aient pas navigué.

Il était facile de nier Dieu sur le quai des Théatins et dans la rue
Guénégaud, quand il n'y avait pas même une barque pour descendre à
Saint-Cloud.

Les mauvais jours succédaient aux mauvaises nuits.

L'Océan s'obstine dans ses colères et dans sa vieille rancune contre les vaisseaux et les marins.

L'Océan a peut-être raison; il a ses habitants qu'il garde, et il veut que la terre garde les siens, et comme il ne vient jamais se promener dans nos vallons et sur nos montagnes, il s'indigne quand il voit la terre se promener sur lui.

Cependant, lorsqu'on s'approche du tropique, on trouve des vents légers et tièdes, des flots cléments, des régions sereines.

C'est le domaine du soleil; les vagues somnolentes ont perdu leur énergie; le démon des tempêtes, vaincu par le feu du ciel, expire de langueur au fond des abîmes.

L'Océan se change en miroir et en lac où se regarde et se baigne le soleil.

Tant que dura cette série d'ouragans, le peuple de l'Eglé ne se montra point sur le pont.

Le pilote et Alcibiade n'eurent que de rares et courtes entrevues.

Le devoir enchaînait l'un au gouvernail et l'autre à la couchette de
Maurice.

Cependant, comme une succession de tempêtes a son bon côté quelquefois, l'Eglé, emportée par les ailes des vents et les cimes des vagues, avait franchi des distances énormes; la première ligne du tropique fut coupée dans le dernier de ces élans de l'agile corvette.

Un soir, après le coucher du soleil, le vent tomba comme un tyran épuisé par sa violence; la mer se nivela comme une plaine de saphir, et les étoiles se clouèrent au firmament avec un éclat et une prodigalité inconnus dans les nuits brumeuses du Nord.

L'été se révéla soudainement, avec les splendeurs et les parfums de ses nuits.

Il n'y eut pas de transition; nous, sédentaires habitants des villes, nous sommes obligés d'attendre les beaux jours, un calendrier à la main.

Mais un vaisseau a l'heureux privilège, au milieu de l'hiver, de déployer ses voiles et de courir à la conquête de l'été.

En ce moment, les juges du 14 nivôse 1801 traversaient le Pont-au-Change pour aller juger les pâles humains.

Le thermomètre de l'ingénieur Chevalier les glaçait avec douze degrés au-dessous de zéro.

Tous les déportés avaient envahi l'esplanade de la poupe, et ils contemplaient, dans un religieux silence, cette nature révélée spontanément, et qui les entourait de lumière, de parfums, de chaleur, d'harmonies, de caresses, sous un ciel tissu d'or et semé des arabesques de Dieu.

La mer, si orageuse la veille, ressemblait à une femme qui, après avoir soumis à de formidables épreuves son amant, le récompense par des trésors d'extases.

Toute la vie que la création porte en elle semblait pleuvoir du haut des mâts, et suivre les ailes du vaisseau, avec le murmure mystérieux qui s'exhale de toutes les lèvres de l'Océan.

Cette caresse immense qui étreint l'homme, dans une nuit des tropiques, acheva la résurrection de notre jeune déporté Maurice Dessains.

Il était là, lui aussi, spectateur enivré de toutes ces augustes merveilles.

Il se sentait vivre pour la première fois; il aspirait avec des lèvres altérées ce baume divin qui lui rendait la jeunesse avec ses joies intérieures et ses beaux rêves de long avenir.

Une voix humaine qui se serait élevée en ce moment eût été comme l'insulte de l'esclave au triomphe de Dieu.

Le choeur invisible des voix de la nuit chantait les grandeurs de la création, et aucune bouche n'osait interrompre l'hymne des étoiles et de la mer.

Ainsi s'écoulaient sur le pont du vaisseau ces premières heures de ravissement.

Nul, parmi les conviés, ne quitta la place de ce festin que Dieu servait à quelques hommes, et tous s'endormirent sous les tentes des mâts, en attendant que le soleil, avec le premier baiser de ses rayons, vînt les réveiller comme un officieux ami.

Maurice, en ouvrant les veux, vit à son côté le jeune passager qu'il n'avait pu reconnaître la veille.

Et comme la familiarité s'établit naturellement tout de suite entre deux voyageurs sur mer, ils avaient échangé quelques phrases et s'étaient bientôt serré les mains, comme d'anciennes connaissances de Paris et de la rue Mesnars.

—Pauvre femme!—dit Maurice, qu'elle doit souffrir! Je viens de faire un rêve bizarre…

—Comme tous les rêves, dit Alcibiade.

—Il me semblait, poursuivit Maurice, que j'étais assis, là-bas, sur la corniche de la poupe, devant une mer qui charriait des étoiles, comme ces fleuves qui charrient des grains d'or. J'éprouvais une joie ineffable à sentir ma respiration libre et ma poitrine inondée de fraîcheur: c'est la première fois qu'un rêve me donne cette volupté. La voûte du ciel était sombre, comme si toutes les étoiles fussent tombées dans la mer. Je ne voyais rien, je n'entendais rien autour de moi, et je m'écoutais vivre avec délices, comme l'égoïste anachorète de l'Océan. Puis, après un intervalle dont l'horloge des rêves ne mesure pas la durée, j'ai prêté l'oreille à une voix douce qui montait de la mer et disait mon nom. Une femme, immobile comme une statue, s'est élevée lentement jusqu'à moi, comme si la mer l'eût aidée dans cette ascension. J'ai reconnu le visage de Lucrèce; son corps se perdait dans des nuages d'étoffes de toutes couleurs; elle regardait fixement, et avec tristesse, le pont du navire, sans se tourner un instant vers moi; puis elle a étendu les bras, comme pour désigner du doigt quelque chose. Un cri aigu est sorti de ses lèvres, et ce cri m'a réveillé.

—Citoyen Maurice, dit Alcibiade, je vous trouve si bien portant ce matin, que je crois pouvoir, sans danger pour vous, causer de la belle Lucrèce, puisqu'elle vous poursuit encore dans vos rêves, et qu'elle prolonge la rue Richelieu jusqu'à l'équateur… Voyons, parlez-moi avec franchise, aimez-vous encore cette femme d'un amour sérieux?

—Est-ce que tout amour n'est pas sérieux, citoyen Alcibiade?

—Hélas! non, mon cher Maurice… Je crois que vous avez étudié profondément le Contrat social, la théorie d'Anacharsis Clootz et la Constitution de l'an VIII, mais que vous avez négligé l'étude de l'amour… On aime une femme de plusieurs manières. Nous l'aimons pour elle, pour nous, pour nos amis, pour nos rivaux, pour le public, pour notre orgueil, pour nos sens, pour ses vertus, pour ses vices, pour ses qualités, pour ses défauts, et quelquefois nous ne savons pas nous-mêmes pourquoi nous l'aimons. Maurice, excusez mon indiscrétion, elle a un but honorable, et vous en serez convaincu plus tard. Pouvez-vous me préciser la nuance d'affection qui vous entraîne vers Lucrèce, et vous fait tremper votre plume dans l'encrier du tropique pour lui écrire à la rue Mesnars?

—J'aime Lucrèce comme Saint-Preux aimait Julie, comme Torquato aimait Éléonore, comme Chénier aimait Camille. Je crois toujours qu'il n'y a pas deux manières d'aimer.

—C'est que, voyez-vous, citoyen Maurice, dit Alcibiade, je tiens à vous voir guéri radicalement à la poitrine et au coeur, au physique et au moral; c'est pour cela que je vous parle ainsi. Puis, si je suis content de vous, je vous promets une récompense que le roi le plus puissant ne pourrait vous accorder.

—Quelle récompense?—demanda Maurice, en ouvrant démesurément ses grands yeux noirs.

—Ah! c'est encore mon secret, trop curieux jeune homme… Avez-vous un frère ou une soeur?

—Non, dit tristement Maurice.

—Eh bien! si je vous, disais, si je vous prouvais qu'ici, à bord de ce navire, parmi cette colonie de passagers, vous avez un frère ou une soeur que je puis mettre dans vos bras à l'instant même, vous croiriez-vous récompensé?

—Oh! ne me donnez pas ces illusions cruelles, citoyen Alcibiade; ne me parlez pas de récompenses impossibles; je serai sincère avec vous sans condition.

—Lucrèce est votre premier amour?

—Oui.

—Vous n'avez jamais aimé d'autre femme?

—Jamais… Est-ce qu'on aime deux femmes dans sa vie, citoyen
Alcibiade?

—Mais oui, assez souvent même.

—Quand on est veuf?

—Avant.

—À quel parti odieux ces hommes parjures appartiennent-ils?

—Au parti du genre humain.

—Alcibiade, vous calomniez!

—Quand on calomnie l'univers, on ne calomnie personne… Enfin, dites-moi, je vous prie, dites-moi quelle est votre opinion sur Lucrèce Dorio?

—C'est une femme digne de respect.

—Ah!

—Comment, ah!

—C'est juste, Maurice, j'ai eu le tort de faire cette exclamation. Un homme doit respecter toutes les femmes, et surtout celles qui veulent s'affranchir du respect. Ne faisons rougir personne de ses vices; cela décourage et empêche le retour à la vertu.

—J'aime à croire, dit Maurice d'un ton sec,

—Qu'aucune de ces paroles obscures ne regarde Lucrèce, et que vous ne faites aucune allusion…

—Oh! je parle en général, dit Alcibiade d'un ton léger, le spectacle de la mer rend méditatif et sentencieux. Je laisse tomber des aphorismes dans l'eau.

—Citoyen Alcibiade, c'est moi, maintenant, qui vous demande de la franchise, et surtout de la clarté… Si j'étais sur le point d'épouser Lucrèce Dorio, et si je demandais un conseil à votre expérience et à votre amitié, que me répondriez-vous?

—Je vous répondrais sur-le-champ: Maurice, ne vous mariez pas.

—Et pourquoi?

—Parce qu'on ne doit jamais conseiller à un ami de se marier. Dans le mariage le plus pacifique, il y a toujours une tempête, comme celle que nous venons de subir, et alors on se brouille avec l'ami qu'on a conseillé; quelquefois on se bat en duel avec lui, et on le tue pour s'éviter d'être tué; cela s'est vu très-souvent.

—Alcibiade, dit Maurice avec impatience, vous éludez mes questions avec un art diabolique… Voici la dernière que je vous fais: Vous connaissiez Lucrèce avant moi, que pensez-vous de cette femme sous le rapport de la conduite, du caractère et des moeurs?

—Lucrèce est une femme adorable, et voilà son défaut capital; c'est une déesse: voilà son tort. Si vous l'épousiez, elle ne vous demanderait pas un salon, elle exigerait un temple; il faudrait mettre un piédestal dans sa corbeille de noces. Ce serait la coquetterie passée à l'état olympien. Après le mariage, on ne recevrait pas de visites, chez vous, mais des adorations; les bouquets seraient des encensoirs; les compliments, des hymnes; les saluts, des génuflexions; les plafonds, des coupoles. Son mari serait un grand-prêtre qui n'aurait jamais le loisir de regarder seulement en face la divinité, au milieu de la cohue d'adorateurs qui obstrueraient l'autel. Voulez-vous essayer du métier de pontife conjugal; essayez, vous dirai-je, mais vous n'aurez pas assez de vos yeux pour surveiller tant de lévites et tant de chérubins acharnés contre votre repos de mari.

Maurice appuya son coude sur le parapet du navire et sa tête sur sa main, et parut absorbé dans ses réflexions.

—Alcibiade, dit-il, après une longue pause, j'aime trop cette femme pour examiner ce qu'il y a de faux ou de vrai dans le portrait que vous m'en faites. Je conviens cependant que tout ce que j'ai vu dans les habitudes intimes de Lucrèce donnerait quelque crédit à vos paroles, en faisant la part de leur exagération… Au reste, que suis-je en ce moment?… un malheureux! un déporté! un vagabond!… Est-ce bien le moment de songer à un avenir qui ne peut jamais être à moi?

—Voilà de la sagesse! dit Alcibiade… Voilà les bonnes réflexions qu'inspire le spectacle de la mer et de l'infini! La folie est un bagage qu'on laisse sur la terre… Et maintenant, je vous ai promis une récompense, et je tiendrai ma parole… Maurice, la santé vous est revenue, et si vous avez de la tendresse et de l'amour à dépenser, je leur enseignerai une destination… Maurice, votre père est vivant, et vous le verrez!

En ce moment l'image de Lucrèce s'évanouit devant Maurice, et ses yeux, son visage, son geste exprimèrent un ravissement qu'aucune parole ne saurait rendre, aucun pinceau ne saurait saisir.

Il essaya de parler, mais il ne trouva rien d'assez digne pour exprimer l'allégresse qui éclatait dans son coeur.

—Maurice, ajouta Alcibiade; quand le moment sera venu, je vous rendrai votre père. Ceci est un secret entre nous. Ayez foi en ma parole. On ne ment pas, quand une frêle planche vous sépare de l'abîme de l'Océan. Ce que je vous dis est donc la vérité. Pas un mot de plus. Descendez à votre cabine, et continuez-vous le repos salutaire de la dernière nuit.

Pendant cet entretien, un marin, assis au pied du grand mât, regardait, avec des yeux humides, le jeune Maurice, et ne perdait pas un de ses gestes et de ses mouvements.

C'était un père qui se réjouissait de son fils, comme la mère dont parle le Livre Saint [6].

[Note 6: Matrem filiorum lætantem.]

Mer calme, coeur agité.

XII.

La rencontre de Maurice et de Louise sur le pont de la corvette était inévitable, comme on le pense bien.

Il y eut d'abord, de part et d'autre, une stupéfaction sans pareille, comme si deux morts se retrouvaient vivants.

Les demandes et les réponses se croisèrent entre leurs bouches avec une vivacité qui n'attendait jamais les dernières syllabes.

Louise mit pourtant plus de lenteur à expliquer sa trop mystérieuse présence à bord de ce navire.

Il est vrai que la candeur de Maurice était toujours prête à s'accommoder d'un motif quelconque, ce qui enlevait aux explications de Louise leurs plus scabreuses difficultés.

Au reste, Alcibiade, qui avait prévu cette rencontre, avait aussi dicté à Louise un rôle qui sauvait la délicatesse de la jeune femme, sans trop s'éloigner de la vérité.

Louise dit à Maurice que, dégoûtée de la vie depuis ses derniers malheurs, elle avait accepté les secours d'un parent, et qu'elle allait dans quelque colonie anglaise, où elle espérait vivre du travail de ses mains.

Cette rencontre portait avec elle son péril.

Maurice avait voué depuis longtemps à Louise une affection fraternelle, et, sans doute, il se refusait à l'idée d'élever ce doux sentiment à la hauteur de l'amour.

D'ailleurs, Louise était dans cette phase du veuvage où l'austère robe de deuil semble exclure toute profane affection.

Maurice se sentait donc à l'aise à côté d'une femme qu'il regardait plus que jamais comme sa soeur.

La rencontre se réduisait au bénéfice d'une liaison intime, mais chaste, commencée dans une mansarde et continuée sur le pont d'un navire.

C'était un incident providentiel qui allait adoucir les ennuis d'une longue traversée, à la plus grande satisfaction de tous deux.

Cette réflexion fut faite simultanément par Louise et Maurice, tant elle était naturelle, et leur premier entretien ne roula que sur ce sujet.

Voyager ensemble, se voir tous les jours, assister au coucher du soleil, au lever des étoiles, au spectacle de l'Océan, aux manoeuvres du vaisseau, associer enfin leur amitié mutuelle dans toutes les peines et toutes les joies que cette vie maritime leur promettait à tous deux.

Quel charme dans ce rêve qui, chaque jour, devait s'épanouir en consolante réalité!

Sidore Brémond et Alcibiade assistèrent de loin à cette première entrevue de Maurice et de Louise, et ils s'en réjouirent, en songeant qu'il y avait là une diversion heureuse dont le résultat, quel qu'il fût, devait amener la guérison morale de notre jeune déporté.

Aussi le père et l'ami se promirent-ils bien de favoriser par leur absence, et de toute autre manière, tous les développements de cette chaste union, de cette fraternelle amitié.

Il est vrai que le marin et Alcibiade, beaucoup moins candides que Maurice, hasardèrent sur le dénouement une opinion qu'auraient partagée beaucoup d'hommes expérimentés.

L'Églé passait la ligne et voguait avec une lenteur qui ressemblait à l'immobilité.

Toutes les voiles avaient beau se cotiser pour recueillir un souffle, le souffle était mort.

Les longues flammes pendaient le long des mâts comme des peaux de serpents exposées au soleil par un naturaliste.

Le pavillon tombait lourdement de la poupe et traînait sa frange dans l'eau.

La mer ressemblait à une plaine de saphir toute coupée de lames d'or.

C'était comme un désert sans bornes sur lequel on s'attendait toujours à voir passer les étincelantes caravanes des ambassadeurs du soleil.

Une rosée de lumière flottait dans l'air et couronnait d'une auréole la cime des mâts, en distillant sur les toiles ses teintes splendides.

Cependant une fraîcheur suave montait de la mer au pont du vaisseau, comme l'éventail agité devant la face d'un émir.

Les matelots, dispensés du travail par la léthargie de l'Océan, dormaient sous les tentes avec une volupté qui se laissait lire sur leurs visages, et leurs lèvres ouvertes aspiraient au vol cette haleine exquise qui sortait, par intervalles, des profondeurs de la mer, entre deux horizons embrasés.

Louise avait adopté une place à l'écart, sur le pont, où elle s'occupait, par contenance, d'un travail à l'aiguille qui lui permettait de se livrer à toutes les distractions.

Sa toilette de bord brillait par une négligence adorable; cependant, par une coquetterie si naturelle qu'elle était innocente, aucun des charmes de la jeune femme n'était perdu pour le plaisir des yeux.

La robe de serge noire s'échancrait très-bas, au dessous de la racine du col; les manches absentes laissaient à découvert deux bras charmants, dont l'éblouissante nudité trouvait son excuse dans les ardeurs intolérables du tropique; il était facile de voir que, toujours à cause du climat équinoxial, la jeune femme avait réduit son ajustement à sa plus indispensable simplicité; la robe accusait la beauté du corps, sans aucune fraude clandestine, ainsi que cela se voit, ou plutôt ne se voit point, dans les pays septentrionaux, où la rigueur du climat accumule les étoffes intérieures avec une menteuse profusion.

Au centre de ce foyer d'atmosphère lumineuse et flottante, aucun rayon n'était plus éblouissant que le visage de Louise, et l'azur du ciel de l'équateur n'était pas aussi doux au regard que la nuance de ses yeux.

Partout cette merveille de beauté gracieuse aurait commandé l'adoration; mais, sur le pont d'un navire, dans ces zones, berceau de l'amour; et sous l'obsession de ce démon du midi qui brûle le corps et l'âme, la beauté de Louise était un écueil plus terrible que le roc à fleur d'eau, relevé par Davis sur ces mêmes parages de l'équateur.

Maurice luttait avec insouciance devant ce péril, et à chaque instant, il s'apercevait que l'amitié courait risque de changer de nom, et que le doux mot de soeur qu'il adressait d'abord à Louise, se refusait à sortir de ses lèvres, comme un mensonge.

Un soir, au moment où le soleil couchant déchaînait une fraîche brise sur les voiles plombées du navire, Maurice dit à la jeune femme:

—Il me semble que le vent se lève, j'ai vu remuer les boucles de vos cheveux, et votre tête est immobile sur votre travail.

—Tant mieux! dit la jeune femme, en jetant un regard rapide par dessus le bord, et le ramenant à son aiguille. Il serait temps de marcher un peu. J'ai une crainte qui va vous faire sourire, citoyen Maurice.

—Quelle crainte?

—Écoutez. Puisque notre vaisseau ne marche pas, il me semble qu'il pourrait se faire qu'il ne marchât plus. Le vent arrive de la terre, dit-on, et la terre est si loin, qu'il n'a pas la force d'arriver jusqu'à nous.

—Eh bien! dit Maurice, quel grand malheur voyez-vous à cela!

—Belle demande! Si le vaisseau ne marchait plus, faute de vent, nous serions obligés de passer toute notre vie en pleine mer.

—Je ne demande pas, mieux,—dit Maurice en souriant,—jamais je n'ai connu un monde meilleur que celui qui m'entoure. Ce vaisseau est le seul endroit habitable que je connaisse. Mes jours heureux ont commencé ici, entre les deux tropiques. En débarquant que trouverai-je? À coup sûr ce que j'ai quitté à mon départ, c'est-à-dire des hommes, des passions, des haines, des vengeances, enfin cette chose inhumaine qu'on appelle l'humanité. Ici je ne désire, je ne redoute rien. Je suis content de la veille, et si je ne la regrette pas aujourd'hui, c'est que je suis sûr qu'elle recommencera demain. J'aimerai cette petite brise, tant qu'elle jouera, comme un doigt invisible dans la soie d'or de vos cheveux; mais je ne l'aimerai plus si elle monte aux voiles de ce vaisseau.

—Parlez-vous sérieusement, citoyen Maurice! Vous consentiriez à rester ici, comme dans une île plantée de trois mâts, sans voir autre chose que les oiseaux de passage, qui se perchent sur les vergues et disparaissent quand ils se sont reposés?

—Oh! certes, oui, j'y consentirais de grand coeur. Je suis prêt à signer un bail perpétuel. J'ai pris à bord de si douces habitudes, que mon coeur se déchirera quand il faudra les quitter.

—Quelles habitudes?—demanda Louise avec une naïveté qui commençait à se faire fausse.

—Mais il me semble que vous les connaissez,—dit Maurice avec une voix qui commençait à se faire émue;—je passe toutes mes journées auprès de vous, et je n'ai même jamais donné un regard à ces oiseaux de passage dont vous venez de me parler.

—Citoyen Maurice,—dit Louise en souriant,—regardez là-haut… le vent monte aux voiles. Les flammes remuent. Il y de petites rides sur la mer. Votre désir ne sera pas exaucé. Je sens que nous marchons. Voyez comme l'eau change de couleur… Regardez donc, citoyen Maurice, le soleil qui nous fait ses adieux… Vous n'aimez donc pas voir le coucher du soleil aujourd'hui?

—Non.

—Quel non sec!… et pourquoi, citoyen Maurice?

—Parce que la nuit va tomber, et qu'un ordre du capitaine veut que les passagères descendent à l'entrepont quand la nuit est venue… Si, au moins, il y avait ici, comme partout, un long crépuscule; mais la nuit tombe lourdement sur la ligne de l'équateur avec le dernier rayon du jour.

—Y a-t-il une raison pour cela?—demanda Louise en feignant de n'avoir pas saisi le côté mystérieux de la colère de Maurice contre la nuit.

—La science trouve toujours des raisons pour expliquer les phénomènes, et quand la science a vu qu'il n'y avait pas de crépuscule sous l'équateur, elle a prouvé qu'il ne devait peint y en avoir.

—Voilà la nuit! dit Louise en se levant avec vivacité.

—Vous descendez, Louise?

—Il le faut bien… toutes les passagères ont déjà disparu… Adieu, citoyen Maurice, à demain.

—Adieu, Louise… maintenant je vais regarder les étoiles, puisque je n'ai plus rien à regarder sur le pont.

Maurice ne resta pas longtemps dans l'attitude de contemplation qu'il avait prise après le départ de la jeune femme; une main tomba sur son épaule; il se retourna et vit Alcibiade, habillé de blanc de la tête aux pieds, comme un planteur.

—J'ai travaillé tout le jour dans ma cabine—dit Alcibiade avec un sérieux forcé—et je viens respirer aux étoiles un instant avec vous.

—C'est vrai!—dit Maurice avec embarras—je ne vous ai pas rencontré une seule fois, il me semble, sur le pont. De quoi vous occupez-vous?

—Oh! d'une bagatelle… d'un mémoire que je veux envoyer à l'Académie des sciences.

—Un mémoire sur quoi?

—Sur le phénomène de l'eau de l'Océan, dans les régions de l'équateur.

—Vous avez remarqué un phénomène? demanda naïvement Maurice.

—Oui, et depuis trois jours ce phénomène m'absorbe. J'ai découvert que l'eau sur laquelle nous marchons ou pour mieux dire sur laquelle nous ne marchons pas, est une eau presque douce, et qu'elle n'a ni bitume ni sel. J'en ai causé avec le capitaine, qui ne sort jamais de sa chambre, lui, et le capitaine m'a dit que demain nous nous enfermerions dans le laboratoire de chimie, et que nous soumettrions à une analyse minutieuse dix pintes d'eau de mer. Voulez-vous assister à cette expérience, Maurice? cela vous amusera sans doute; que diable! il faut bien faire quelque chose pour charmer l'ennui de ce calme plat.

—Mais,—dit Maurice, toujours plus embarrassé,—je suis très-ignorant de ces choses-là… Je ne vous serai pas d'une grande utilité… Ennui pour ennui, j'aime mieux m'ennuyer sur le pont que dans un laboratoire.

—Au fait, vous avez raison, Maurice. Moi, j'ai commencé, il faut que j'aille jusqu'au bout. J'aurai terminé mon mémoire après-demain, et ensuite… ensuite—ajouta-t-il d'un air épanoui et en se frottant les mains,—je me livrerai à un amusement pour me récompenser de mon travail.

—Ceci est plus acceptable, dit Maurice.

—Ah! justement, poursuivit Alcibiade, c'est la seule chose où je refuse un associé.

—Laissez-moi réfléchir, citoyen Alcibiade.

—Épargnez-vous la peine de réfléchir sous l'équateur, il fait trop chaud. Je vais vous dire la chose… Maurice, laissez-moi vous dire deux mots, bien bas à l'oreille… J'ai découvert au fond de mon coeur, le premier germe d'une passion.

—Dans quel genre?

—Genre féminin! belle demande! connaît-on une autre passion, à mon âge, et sur le domaine de Vénus Aphrodite, pour parler encore un peu la langue du Directoire défunt…

—Vous avez un amour à bord?—dit Maurice, avec une émotion qu'il ne s'expliquait pas bien.

—Oui.

Maurice trembla et s'affermit sur ses pieds, comme si le tangage et le roulis l'eussent pris à l'improviste, après le calme plat.

—Ah! vous aimez une femme du bord!—dit-il en riant faux.

—Que voulez-vous,—poursuivit Alcibiade, en se dandinant comme un marquis de comédie,—il faut bien que j'en finisse avec l'ennuyeuse vie de garçon! La révolution m'a forcé d'être une antithèse vivante, j'accepte mon destin. Je suis né gentilhomme et la République m'a fait roturier; je suis né riche et la banqueroute m'a ruiné; je suis né Parisien et la fantaisie va me faire Malgache; je suis né célibataire, il faut que l'amour me fasse mari.

—Vous vous mariez! dit Maurice toujours plus agité.

—À l'arrondissement de Madagascar, c'est décidé. Ce sera un antithèse de plus. Je ne suis pas veuf, et j'épouse une veuve.

—Une veuve!—répéta Maurice comme un écho sépulcral;—il y a donc des veuves ici?

—Il y a des veuves partout. Ce n'est pas une veuve du Malabar que je veux épouser! mais une blanche blonde, une Européenne charmante comme la douceur, belle comme la grâce, divine comme la volupté. Je vous dirai son nom demain. Adieu; je vais travailler à mon mémoire sur la nature des eaux de l'Océan équinoxial.

Maurice, foudroyé de stupeur, s'incrusta sur la poupe du vaisseau, où il resta immobile comme la poulaine voisine qui figurait l'Églé.

FIN DU PREMIER VOLUME.

* * * * *

Coulommiers.—Imprimerie de A. MOUSSIN.