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Le transporté (1/4)

Chapter 6: I.
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About This Book

The narrative begins with the demolition of a great Parisian hotel and centers on the richly appointed salon of the celebrated Lucrèce Dorio, where neoclassical décor and ritualized dress reveal social performance and affectation. Vignettes trace her dealings with attendants and a sequence of suitors, while incidental episodes show young veterans and fashionable men composing rustic and epic verse to suit public tastes. A prefatory voice treats transportation as a consoling moral remedy, and the work combines close social portraiture with ironic observation of shifting manners, literary fashions, and post‑revolutionary theatricality.

The Project Gutenberg eBook of Le transporté (1/4)

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Title: Le transporté (1/4)

Author: Joseph Méry

Release date: February 18, 2011 [eBook #35319]

Language: French

Credits: Produced by Mireille Harmelin, Valérie Auroy and the Online Distributed Proofreaders Europe at http://dp.rastko.net. This file was produced from images generously made available by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica)

*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LE TRANSPORTÉ (1/4) ***

Produced by Mireille Harmelin, Valérie Auroy and the Online

Distributed Proofreaders Europe at http://dp.rastko.net. This file was produced from images generously made available by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica)

LE

TRANSPORTÉ

PAR

MÉRY

I

PARIS

GABRIEL ROUX ET CASSANET, ÉDITEURS,

24, rue des Grands-Augustins.

1852

A

JOACHIM HOUNAU.

MON JEUNE AMI,

Sans votre permission je vous dédie ce livre par des motifs que son titre vous expliquera mieux que je ne puis le faire moi-même.

À l'inverse de beaucoup de publicistes, et désirant n'être pas de l'avis de tout le monde, j'envisage la transportation sous un jour nouveau et consolant. Ce livre est donc un remède que je vous offre; une consolation écrite par un médecin moral, votre ami.

MÉRY

Paris, 25 décembre 1848.

Lucrèce Dorio.

I.

En ce moment on est en train de démolir un vaste hôtel, à l'angle de la rue Ménars et de la rue Richelieu; c'était autrefois une somptueuse résidence qui a subi la loi commune à tous les grands édifices parisiens.

Le palais d'un seul va devenir la demeure d'une foule: dans le jardin on coupe les arbres pour planter des maisons.

Cet hôtel était déjà divisé en plusieurs habitations, vers la fin de l'année 1800.

Le rez-de-chaussée avait pour locataire une femme frappée de célébrité, une jeune élève du Directoire, nommée Lucrèce Dorio, malgré les registres de l'État civil qui la nommaient autrement.

Depuis la mort du général Joubert, tué à la bataille de Novi quelques semaines après son mariage, beaucoup de jeunes femmes belles, oisives, et passionnées pour les toilettes de deuil, avaient embrassé la profession de veuves, et tenaient un rang fort distingué dans le monde galant.

Ces femmes avaient toutes dans leur salon de réception, un portrait d'officier supérieur peint par un élève de David d'après un médaillon.

Ce portrait, dont l'original avait oublié d'exister, représentait le mari tué dans les guerres italiennes, et la veuve le regardait souvent avec des yeux humides d'émotion, lorsqu'elle avait des spectateurs.

La jeune Lucrèce Dorio, dont plusieurs vieillards de soixante-huit ans parlent encore, et qu'ils ont admirée à la première représentation de l'opéra bouffe I Zingari in Fiera, était une superbe brune à l'image des statues divines que le premier consul envoyait d'Italie à Paris, comme un Olympe de marbre.

Vers cette époque de ferveur mythologique, une femme comparée dans l'Almanach des Muses, à Junon, à Vénus, à Flore, arrivait, entre deux hémistiches, à la célébrité parisienne, et voyait incessamment fumer dans sa retraite l'encensoir païen des quatrains.

Tel fut le destin classique de Lucrèce Dorio: chantée par M. Vigée dans une héroïde, elle fut proclamée déesse, à l'angle de la rue Ménars, et l'ombrageuse police qui exploitait alors très-habilement les déesses dans un intérêt de surveillance consulaire, mêla quelques-uns de ses affidés profanes au cortège des pieux adorateurs de Lucrèce Dorio.

Un soir de décembre 1800, la belle Lucrèce tisonnait devant sa cheminée de salon, comme une Vestale, et suivait le mouvement des aiguilles de sa pendule, avec un intérêt qui ressemblait à de l'ennui.

Deux candélabres, hérissés de bougies, illuminaient ce petit temple, et donnaient à la déesse un éclat de beauté fabuleuse.

Chaque pièce de l'ameublement était une imitation de l'antique.

Les fauteuils se déguisaient en chaises curules, les guéridons en trépieds, les tables en autels, les bougeoirs en lampes sépulcrales.

On voyait sur les panneaux des portes des cimeterres en sautoir, agrafés par des liasses de foudres à dard, le tout surmonté d'un casque de consul avec un cimier éploré.

Tullie, la jeune camériste, entra familièrement, comme une confidente de comédie, et dit d'une voix prudente:

—Madame reçoit-elle ce soir?

—Oui et non, répondit Lucrèce, en se renversant nonchalamment sur sa chaise curule, et en croisant sur son sein ses beaux bras, antiquement nus, selon les moeurs du Directoire.

—Cela veut dire que madame ne recevra pas le citoyen Périclès? ajouta
Tullie.

—Est-il venu? demanda Lucrèce.

—Il est dans l'antichambre…

—Que fait-il?

—Il souffle sur ses doigts, madame.

—Tullie, envoyez le citoyen Périclès à Feydeau, où je suis.

—C'est bien, madame est à Feydeau.

Tullie sortit pour exécuter cet ordre.

Quelques moments après, un coup de marteau retentit sur la porte extérieure, et Tullie rentra en disant en sourdine:

—Madame est-elle aussi à Feydeau pour le citoyen Georges Flamant?

—Ah!—dit Lucrèce avec un mouvement convulsif,—les dieux ne me délivreront pas de cet ennuyeux mortel!…. Dites à Georges Flamant que le froid m'a saisie hier, au Carrousel, à la revue du citoyen premier consul, et que mon médecin m'a ordonné le lit et la transpiration.

—Le citoyen Georges Flamant est un fin matois qui n'en croira pas un mot.

—Cela m'est bien égal, dit Lucrèce en congédiant d'un brusque mouvement de tête, sa femme de chambre.

Tullie s'inclina, frotta ses petites mains, et sortit pour congédier le nouveau visiteur.

Lucrèce prit sur un trépied l'Almanach des Grâces, et lut une idylle, pleine de naïveté bocagère, intitulée la Chaumine de Daphnis, dont l'auteur était Marcel Chauvaron, capitaine dans les hussards de Berchigny.

A cette époque, la poésie champêtre était cultivée par les héros d'Arcole, de Lodi, de Marengo, et la poésie belliqueuse par de très-jeunes citoyens d'un caractère doux, qui écrivaient des poèmes épiques pour s'affranchir de la conscription.

L'auteur d'une épopée, appelé par le sort sous les drapeaux, se présentait au conseil de révision son manuscrit en douze chants à la main; il se déshabillait à l'ordre du président, qui lui demandait ensuite:

—Quelle est votre infirmité naturelle?

—J'ai fait un poème épique répondait le conscrit, et il présentait son rouleau.

Le secrétaire du conseil l'ouvrait, et après avoir lu le premier vers toujours ainsi conçu:

Je chante les fureurs de Mars et de Bellone,

il disait au poète:

—Habillez-vous, poltron; votre ouvrage sera examiné par l'Institut.

Après l'idylle, la belle Lucrèce commençait la lecture d'une héroïde sur les amours de Sapho, lorsque la voix de Tullie annonça le citoyen Alcibiade.

Lucrèce ferma le livre et demanda vivement à son miroir si l'ennui n'avait pas dérangé ses beaux cheveux, dessinés par le célèbre coiffeur Amiel, d'après la tête de la Vénus capitoline, dernier présent du premier consul au Musée du Louvre.

La femme de chambre comprit cette réponse, et introduisit le citoyen
Alcibiade.

C'était un de ces beaux qui allaient se faire admirer par les dames romaines, au portique d'Octavie.

Seulement le citoyen Alcibiade s'éloignait, par le costume, de ses modèles antiques.

Son habit d'un vert exagéré, secouait deux fleuves de boutons de nacre sur un vaste gilet à ramages, ouvert à deux battants.

Son menton s'absorbait dans le gouffre d'une cravate aux noeuds vagabonds.

Deux chaînes de montres absentes flottaient à la ceinture de sa culotte de casimir chamois, et ses cheveux pétris de poudre, se divisaient en cadenettes sur les tempes, et se rejoignaient dans un rouleau massif, sous le collet de l'habit vert.

Type de la jeunesse bourgeoise de 1800, le citoyen Alcibiade avait adopté des manières alertes et fringantes, en opposition tranchée avec l'antique raideur monarchique, et le collet monté de l'OEil-de-Boeuf.

On avait abandonné ces pompeuses exhibitions de l'individu aux acteurs pailletés de la Comédie Française.

Il y avait déjà l'abîme d'un siècle entre le bon ton traditionnel du marquis se transportant lui-même avec solennité comme une relique, et l'ébouriffant muscadin du Consulat, vive créature, prodiguant les gestes, les éclats de rire, les contorsions, dans des flots de poudre blanche et de madrigaux païens.

Le citoyen Alcibiade entra en fredonnant l'air du Tableau de Grétry, l'opéra du jour:

Non, jamais je ne changerai!

Et se dépouillant d'un vaste manteau à broderies d'or, il baisa la main de Lucrèce, prit un fauteuil, le fit pirouetter sur un de ses pieds, et s'assit lestement après la troisième évolution du fauteuil.

—Un temps abominable! dit-il sans attendre la demande obligée. Un vrai jour de nivôse. Décembre ne veut pas avoir l'air d'avoir usurpé son nouveau nom. Il pleut du blanc, comme disent les royalistes. Partout des rubans de neige. J'ai laissé mes pieds dans la rue Richelieu. Pas un fiacre sur place! Il y a pourtant cent cinquante voitures publiques à Paris! Ma déesse a fort sagement fait de garder son temple ce soir.

—J'ai voulu me préparer à sortir demain, citoyen Alcibiade.

—Ah! oui! ma belle Cypris! demain! Grande soirée au théâtre de la République. Nous y serons tous. On chante l'Oratorio d'Haydn, la Création du monde parodiée en vers français, par le citoyen Ségur jeune, comme dit la Gazette. Le premier consul y sera.

—Et moi aussi, dit Lucrèce, j'y serai.

—Charmant! s'écria le citoyen Alcibiade; nous aurons Mars et Vénus à l'oratorio. Aussi, la Gazette annonce que le prix des places est doublé.

—Il faut bien venir au secours de ces pauvres théâtres qui meurent de faim et de froid, dit Lucrèce; c'est le devoir des femmes. Les hommes sont aux armées et les petits écus en émigration.

—Il y avait foule hier, ma Phryné, à la première représentation d'Owinska, à Feydeau.

—Du citoyen Grétry?

—Non, belle Aspasie, du citoyen Gaveaux. J'aime mieux son opéra de l'Amour filial; mais madame Scio a chanté hier comme une sirène. On ne chante pas mieux dans l'Olympe quand Orphée y donne des concerts. J'étais dans la loge de Corinne, qui, parole d'honneur, a porté beaucoup de tort au succès de madame Scio.

—Corinne a chanté?

—Non, belle naïade; elle a suspendu à la ceinture de sa loge un châle que la favorite de Tippo-Saëb a vendu à un aristocrate anglais.

—La mode des châles ne prendra pas,—dit Lucrèce d'un ton dédaigneux; —une femme bien faite ne s'emprisonnera jamais dans ces nuages de coton indien. On n'a pas reçu des dieux une jolie taille pour la cacher en public.

—Voilà justement, ma Danaë, dit Alcibiade, ce que disait hier soir la blonde Lesbie, dans un entr'acte d'Owinska.

—Quelle langue parlez-vous ce soir! citoyen Alcibiade?—interrompit brusquement Lucrèce,—allez-vous passer devant moi la revue de vos maîtresses, comme Dorat, le poète sentimental, qui en avait cinq! [1]

[Note 1: Dorat commence ainsi une de ses pièces, dans la première édition de ses oeuvres:

Il est passé le temps des cinq maîtresses.

La critique s'étant récriée contre ce nombre, le poète mit trois maîtresses à la seconde édition, et après une nouvelle exclamation satirique de Morellet, la troisième édition réduisit Dorat à deux maîtresses.]

—Vous me croyez donc bien fat, divine Lucrèce!—dit Alcibiade en se levant sur la pointe d'un pied, avec une pirouette;—quelle idée vulgaire avez-vous de moi? votre esprit de jeune sybille ne m'a donc point deviné? Montez sur votre trépied, ô belle prêtresse, et abaissez-vous à lire dans mon coeur.

—Je n'ai pas le temps de rendre des oracles à domicile; j'attends une visite: ouvrez vous-même le livre de votre coeur, et si le chapitre n'est pas long, lisez-le-moi.

—Vous attendez une visite, madame?

—Oui,—dit la jeune femme, avec un mouvement de dépit,—mais lisez toujours.

—Un jeune homme, sans doute?…

—Non, un vieillard.

—Qui se nomme?

—Maurice Dessains.

Lucrèce Dorio.

(SUITE.)

II.

—Un vieillard de vingt-deux ans! dit Alcibiade.

—Poitrinaire au troisième degré. On est vieillard à tout âge, quand on doit mourir le lendemain.

—Ce pauvre Maurice est à la veille de sa mort, et il vous rend une visite aujourd'hui, avec ce froid noir qui me tue, moi, gros garçon vigoureux et incrusté dans la vie comme Hercule à trente ans!… Il y a quelque énigme là-dessous, mon beau sphinx. Je ne savais pas que le mont Cithéron se fût aplani dans un rez-de-chaussée de la rue Ménars. Prenez garde aux OEdipes de la police du préfet Dubois; ils devinent tout, et ils dévorent les sphinx.

—Alcibiade, taisez-vous!—dit la jeune femme avec un regard sévère, et pleine d'émotion.—Nous sommes ici comme dans la rue, et la neigé amortit le bruit des pieds des passants. Il y a des oreilles collées peut-être contre mes volets extérieurs…

—Pauvres oreilles! je les plains comme celles de Midas,—dit Alcibiade en riant,—douze degrés au-dessous de zéro! Les mouchards sont trop mal payés pour faire le pied de grue dans la neige; ils savent que Maurice Dessains vient chez vous, et ils ne quitteront pas, ce soir, le coin de leur feu pour apprendre ce qu'ils n'ignorent pas.

—Maurice Dessains,—dit Lucrèce négligemment,—est donc un jeune homme bien dangereux?

—Pour les femmes, non, mais pour le gouvernement, oui.

—Quelle plaisanterie!—dit Lucrèce, avec un éclat de rire modulé sur des notes fausses;—quoi! Maurice Dessains, cette créature frêle, pâle, valétudinaire, est un danger pour le géant des Pyramides et de Marengo! Alcibiade, vous êtes fou!

—C'est toujours l'injure qu'on jette à l'homme sage!… Pisistrate disait à Minerve: Folle déesse, mère de la folle Athènes, pourquoi n'es-tu pas restée dans la tête de Jupiter! Vous voyez comme de tout temps on a traité la sagesse!… Est-ce que je vous ai parlé du premier consul? Qu'a de commun le citoyen Dubois avec le citoyen Bonaparte! La police fait son métier de police; elle travaille pour son compte; elle se croit le gouvernement; elle se garde d'abord elle-même, pour s'épargner une chute dans le ruisseau. Le premier consul est aux Tuileries, il s'occupe des funérailles de Kléber et de Desaix; des affaires du général Menou, qui est en Égypte; du Trésor public, qui souffre; de notre marine aux abois; de la société qu'il faut reconstruire; de l'Anglais, qui s'habille tour-à-tour en Russe, en Allemand, en Hollandais pour tracasser la France; il s'occupe de tout enfin, excepté de la police, de la rue Ménars et du valétudinaire, votre ami, qui doit mourir demain.

—C'est bien, Alcibiade, je vous pardonne vos épigrammes en faveur de votre enthousiasme pour le premier consul; mais vous avez oublié une chose, la seule intéressante ici; dites-moi quel danger fait courir à la police du citoyen Dubois ce pauvre Maurice Dessains?

—Parbleu! votre Maurice est un conspirateur jacobin qui joue le rôle de poitrinaire, comme Brutus jouait le rôle de fou…

—Maurice conspire… et contre qui? reprit Lucrèce Dorio.

—Belle demande! contre le premier consul!… Ce n'est pas contre l'empereur de la Chine.

—Oh! c'est une atroce calomnie, citoyen Alcibiade! Si vous n'êtes que l'écho, je vous pardonne; mais si tous êtes la voix, sortez!

—Alors, je reste,—dit froidement Alcibiade, on ne chasse pas un écho.

La figure de Lucrèce avait pris une expression singulière qui traduisait dans ses nuances et ses lignes une foule de ses sentiments.

La nonchalante déesse redevenait mortelle, avec toutes les heureuses passions de la femme: une pâleur subite effaçait l'incarnat savoureux de ses joues et de ses lèvres; des étincelles électriques jaillissaient de ses beaux yeux noirs; un frisson courait sur ses épaules nues, et ses petites mains se crispaient en serrant les têtes de griffons de son fauteuil.

Le citoyen Alcibiade, debout et mollement appuyé contre la cheminée, croisait, avec grâce, deux bas de soie, étirés dans toute leur longueur, du genou à l'escarpin, et regardait le plafond, comme on regarde le ciel pour voir si la fin de l'orage approche.

—Belle Lucrèce,—dit-il après un moment de silence,—du haut de l'Olympe où vous êtes, vous ne voyez pas les petites choses de la terre. Assise au banquet des dieux, vous ignorez ce que font les hommes: eh bien! permettez-moi de vous l'apprendre. À Paris, on conspire partout. Les chouans du treize vendémiaire conspirent; les thermidoriens conspirent; les émigrés conspirent; enfin, on affirme que Bonaparte, contre lequel tout le monde conspire, conspire lui-même pour ramener aux Tuileries le premier Bourbon qui lui tombera sous la main…

—Et vous ajoutez foi à toutes ces horreurs?—interrompit la jeune femme.

—Je crois le vrai, je repousse le faux, répondit tranquillement Alcibiade; il y a des complots organisés, c'est incontestable. Le calme est à la surface, l'orage est au fond: il remontera, j'en suis sûr. Soyez prudente; c'est un conseil d'ami que je vous donne. Laissez conspirer les hommes à leur aise, puisque c'est leur manie, mais écartez les conspirateurs de votre gynécée. L'arme de la femme, a dit un ancien, est une aiguille et non pas un poignard. Vous me trouvez bien sérieux, ce soir, ma belle Lucrèce; mais permettez-moi de cesser de rire un instant, parce que je sais trop que nous nous égorgerons demain.

—Et comment êtes-vous si bien instruit de ce que tout le monde ignore?—dit Lucrèce avec un sourire ironique,—vous, jeune homme de dissipation, de folle vie, de plaisirs ténébreux? vous, l'insouciant libertin qui ne fréquentez dans Paris, que des femmes de galant renom, et qui ne lisez dans les gazettes que l'annonce des spectacles du soir?

—Ah! c'est précisément mon genre de vie qui me donne la connaissance de tout, ma divine Lucrèce, et si vous ne m'aviez pas interrompu, tout-à-l'heure, avec les cinq maîtresses du poète Dorat, vous sauriez déjà quel homme je suis sous l'enveloppe d'un berger de ville, endimanché par Watteau.

—Voilà qui promet beaucoup à la curiosité d'une femme, dit Lucrèce en souriant; regardez ma pendule, elle a dix minutes à tous donner.

—Votre pendule est bien avare, ce soir, madame, mais je ne prendrai que la moitié de ses dons. Ce sera beaucoup trop encore pour vous expliquer comment le genre de vie que je mène m'initie à tous les secrets des misères de la femme et des étourderies du conspirateur, dans l'étrange époque où nous vivons…

La jeune femme appuya sa tête sur le dossier de son fauteuil, pour prendre une pose favorable d'audition. Alcibiade poursuivit ainsi:

—Je suis né, belle Lucrèce, pour aimer le vice, et un jour de bonne réflexion, je me suis effrayé de ce penchant naturel. J'ai voulu combattre; j'ai été vaincu. Le vice a été le plus fort. Alors, j'ai dit: le vice n'est peut-être pas aussi vicieux qu'on le pense: la bonne nature, en le créant avec prodigalité, a eu sans doute une intention mystérieuse qu'il faut découvrir. Ainsi raisonnant, je suis arrivé à cette conclusion: le vice est l'engrais qui fait germer la vertu. En regardant autour de moi, j'ai vu beaucoup de jeunes femmes, perdues d'honneur et devenues marchandises vivantes; quelle cause, me suis-je demandé, a produit tant de hontes publiques? Les froids sophistes m'ont répondu: «Ces femmes sont nées avec de mauvais penchants; ce sont des victimes de leurs passions.» La réponse ne m'a pas satisfait. J'ai mieux aimé interroger les victimes, et il m'a été démontré que la misère était la source du mal. Douze ans de malheurs viennent de passer sur nous. Le travail a cessé de nourrir les pauvres familles. Il a fallu se battre au-dedans et au-dehors. Les hommes ont disparu; mais les orphelins restent. Il n'y a plus de couvents, on les a vendus pour faire des assignats. Quelle ressource peuvent trouver ces jeunes filles? La rivière ou la prostitution. Toutes n'ont pas le courage de mourir; elles se vendent et elles vivent, c'est plus aisé…

—Cela suffit,—interrompit Lucrèce, en recueillant dans son mouchoir deux perles qui tombaient de ses yeux.

—Voilà un sujet de conversation intolérable pour moi!

Et la jeune femme roidissant son bras, et ramenant sa main sur son front, ajouta:

—Les hommes vivent de révolutions, de guerre civile, de batailles, d'échafauds; ils enlèvent aux femmes leurs pères, leurs frères, leurs maris, et ils nous flétrissent ensuite, quand nous devenons ce qu'ils nous ont faites!… En quel horrible temps vivons-nous!

—Belle Lucrèce,—dit Alcibiade, en regardant la pendule,—mon sursis est expiré. Je vous ai exposé le commencement de ma théorie, j'espère un jour vous en démontrer la fin, en action. Tenez-vous joyeuse, et reprenez vos sourires. La tristesse ne doit jamais sortir du fond du coeur, et il faut toujours que notre visage soutienne son mensonge de gaîté devant nos amis et notre miroir.

—Adieu, Alcibiade,—dit Lucrèce avec émotion; vous valez mieux que votre renommée…

—Et vous aussi, Lucrèce… nous nous connaissons.

Le citoyen Alcibiade s'enveloppa de son manteau, tendit sa main à Lucrèce, à travers une masse flottante de gros drap bleu, et dit-en sortant:—A demain, à l'oratorio d'Haydn.

L'écueil du conspirateur.

III.

Comme toutes les jeunes femmes qui affectent une grande gaîté devant des témoins, Lucrèce redevint profondément triste quand elle se retrouva seule.

Le bruit sourd que fait une voiture, en roulant sur un pavé couvert de neige, la fit tressaillir au milieu de ses réflexions.

Elle se leva vivement, courut à la fenêtre et prêta l'oreille au dehors.

Cette fois, Tullie ouvrit la porte du salon, et n'annonça personne.

Un jeune homme entra, fit un salut respectueux et prit place au fauteuil désigné.

C'était Maurice Dessains; sa figure pâle et sérieuse traduisait les souffrances de l'âme et du corps; l'abattement se peignait dans tous ses membres; la vie semblait s'être réfugiée dans ses yeux noirs, où elle flamboyait de cet éclat désespéré dont brille le feu qui va s'éteindre.

Ses cheveux, taillés jusqu'à la racine, laissaient à découvert cette forme de tête séraphique, où fermente l'exaltation; il portait le costume sévère des puritains du jour.

L'étroite houppelande brune, à large collet, boutonnée jusqu'au menton.

Une distinction suprême accompagnait chaque mouvement et chaque geste de ce jeune homme, qu'une sensibilité trop précoce et les terribles émotions d'une période de sang avaient changé en vieillard.

—Vraiment, je ne vous attendais pas ce soir, Maurice, dit la jeune femme en activant le feu de la cheminée. Le temps est horrible… c'est bien imprudent à vous de sortir… Comment vous trouvez-vous aujourd'hui?

Un sourire triste comme un rayon d'automne traversa le visage de
Maurice.

—Je vais de mieux en mieux, dit-il d'une voix altérée; je sens que ma guérison approche. On ne souffre pas longtemps quand on souffre beaucoup… On meurt, c'est la plus sûre des guérisons.

—Peut-on parler ainsi, à votre âge!—dit Lucrèce, avec une voix qui s'efforçait de vaincre son émotion.

—Chez vous, l'âme est en lutte avec le corps; le docteur Broussais vous l'a dit: l'une est forte, l'autre faible. Rétablissez l'équilibre par le repos et le calme. Affaiblissez l'esprit, et vous fortifierez le corps. La médecine a souvent raison.

—C'est mon avis… elle m'a condamné.

—Vous mentez, Maurice!… Hier, j'ai encore consulté pour vous le docteur Rigal qui a étudié votre état, et qui connaît très-bien votre organisation. Il m'a fait beaucoup de demandes sur le genre de vie que vous meniez. J'ai répondu à tout, avec franchise, comme un témoin devant un tribunal. Je tenais à être éclairée, et je ne voulais pas provoquer, par des mensonges, une réponse rassurante qui ne m'aurait point rassurée du tout. Or, le docteur Rigal pense, comme le docteur Broussais, que votre jeunesse est pleine de généreuses ressources qui vous sauveront, si quelque désespoir mystérieux n'a pas intérêt à changer votre maladie en suicide… Maurice, je n'admettrai jamais cette dernière et horrible supposition.

—Vous avez raison, Lucrèce,—dit le jeune homme, avec un ton ironique; —moi, vouloir sortir de la vie par la porte d'un suicide que la nature a la bonté de m'ouvrir! quelle aberration! les hommes qui portent sur eux des mains violentes sont des infortunés qui fléchissent sous le fardeau de la vie, et tombent, avec l'espoir de se relever dans un monde meilleur, ou de savourer, à leur dernier soupir, l'éternité du néant; mais, moi, quelle raison me conseillerait un suicide! Je suis orphelin, pauvre, souffrant, déshérité; j'ai ouvert mes lèvres d'adolescent à l'air de la liberté, et la liberté meurt ou va mourir; j'ai rempli ma tête de rêves et d'illusions sublimes, et l'ouragan venu d'Égypte a balayé ce mirage, devant moi, le 18 brumaire, à l'orangerie de Saint-Cloud! j'ai cherché mon père dans les préaux de toutes les prisons, dans l'égout sanglant de tous les échafauds, dans les herbes de tous les cimetières, et je n'ai trouvé partout que des ossements ou des cadavres sans nom! et vous voudriez que j'abandonne follement les douceurs d'une pareille vie! Moi! un déserteur de la félicité! oh! je ne commettrais pas ce crime d'ingratitude envers le destin; je laisse le suicide aux malheureux; mes béatitudes rejettent bien loin la consolation de la mort.

—L'ironie de l'enfer est peinte sur votre figure!—dit Lucrèce en regardant, avec épouvante, le visage de Maurice.—L'imprudent! il se poignarde en parlant ainsi!

Et prenant cette voix d'or où vibrent toutes les tendresses de la femme, elle ajouta:

—Maurice, vous n'aimez donc plus personne dans ce monde… pas même ceux qui vous aiment?… Le suicide est le dernier effort de l'égoïsme. Celui qui se tue volontairement s'est habitué à se croire seul ici-bas; il ne voit personne autour de son orgueil; il ne s'informe point si l'arme qui le tue ne peut tuer que lui du même coup… Maurice, est-vous ainsi fait?

—Lucrèce,—dit le jeune homme d'un ton lent et mélancolique,—vous attribuez toujours ma tristesse incurable à des causes qui n'existent pas. Je mourrai, si Dieu le veut, mais je ne commettrai pas le crime d'accélérer ma mort… Toutefois, si je la rencontre, je ne la fuirai pas…

—Vous partez donc pour l'armée, Maurice?—demanda vivement Lucrèce, en saisissant les mains du jeune homme.

—Plût à Dieu! Lucrèce… Heureux les vaillants qui sont tombés pour la République à côté du noble Desaix ou de Dupetit-Thouars, vainqueurs ou vaincus, toujours glorieusement, à Marengo ou à Aboukir!.. Moi… cela m'est refusé!… A la première étape, mes pieds fléchiraient sous l'armure du soldat! Avant le champ de bataille, je trouverais l'Hôtel-Dieu…

—Alors, Maurice, vous avez un duel:—dit la jeune femme, en jetant ses bras autour du col du jeune homme, et avec un accent ineffable de sensibilité—vous avez un duel?

—Non, Lucrèce, non.

—Ce non est bien timide, Maurice; les femmes devinent tout, quand les hommes se taisent. Vous avez un duel, avec quelque chouan du 13 vendémiaire, avec quelque fils de thermidorien, avec quelque soldat de l'orangerie de Saint-Cloud? On n'entend parler que de cela dans Paris! C'est la guerre civile en détail…

—Vous vous trompez, Lucrèce,—interrompit Maurice avec un sourire forcé,—si vous êtes assez bonne pour prendre quelque souci d'un pauvre malade, ne cherchez point le péril là où il n'est pas.

—Et où est le péril?

—Le péril!…—répondit Maurice avec un embarras mal déguisé… il y a toujours du péril quelque part, au temps où nous vivons… le péril court les rues depuis dix ans…

—Si cela est ainsi,—dit la jeune femme en se levant, vous ne sortirez pas de chez moi; je vous garde à vue; vous êtes mon prisonnier.

À cette menace, Maurice ne put réprimer un mouvement involontaire qui n'échappa point à Lucrèce, et justifia ses soupçons.

—Écoutez-moi, Lucrèce,—dit Maurice en affectant du calme,—vous saurez toute la vérité…. Mais attendez un jour encore… Demain soir, je vous apprendrai tout….. Maintenant, j'ai de grands devoirs à remplir, et…

—De grands devoirs!—interrompit Lucrèce,—je n'attendrai pas demain pour les connaître. Je les connais.

—Impossible!—dit Maurice en fixant ses regards sur le visage de
Lucrèce.

—Impossible, dites-vous, Maurice? Eh bien! vous allez voir!…. Vous conspirez contre le premier Consul!…

Maurice bondit sur son fauteuil, et une rougeur vive colora sa pâle figure d'agonisant.

—Ah!—poursuivit Lucrèce,—pauvre jeune homme, vous ne savez pas tromper, vous ne savez pas mentir! Vos lèvres tremblent et ne parlent pas: vous avez des paroles toutes prêtes pour la franchise, vous n'en trouvez point pour la dissimulation… Il conspire, ce malheureux!

Maurice garda un silence morne, et sa tête s'inclina sur sa poitrine.

L'homme le plus fort devant les hommes est toujours le plus faible devant les femmes, et vice-versa.

—Sommes-nous folles quelquefois!—ajouta Lucrèce avec un rire faux, —on aime un homme, non pas parce qu'il est pauvre, malade, orphelin; on l'aime pour l'accabler de soins, pour veiller à sa vie, pour être son infirmière, sa soeur de charité; voilà la récompense! On prend souci d'une tête qui doit passer des mains d'une femme aux mains du bourreau!

—Lucrèce! Lucrèce!—dit Maurice d'un ton déchirant,—vous me tuez avant lui!

—Maurice, parlez-moi, contez-moi tout,—dit Lucrèce, en mettant dans son organe toutes ces notes caressantes qui arrachent les plus dangereuses confidences de l'abîme du coeur.

—Maurice, comment vous est-elle venue cette fatale idée? quels faux amis, vous ont attiré dans ces repaires où se forgent les armes de l'assassinat?

Une plainte stridente sortit de la poitrine du jeune homme.

Il mit sa main sur la bouche de Lucrèce pour arrêter sa parole, et, faisant un violent effort:

—Lucrèce, dit-il, vous ne pouvez comprendre ces choses-là… Vous ne souffrez pas comme nous des malheurs du temps!… quand la liberté, payée par le sang de nos pères va périr, le devoir des hommes…

—Oh! ne parlez pas ainsi aux femmes—interrompit vivement Lucrèce; —elles ne vous comprennent pas. Toujours du sang pour payer du sang! des morts pour venger des morts! Cela ne finira donc jamais! Comment voulez-vous que les femmes comprennent cette logique qui perpétue à l'infini le deuil et le sang au nom de la fraternité? Notre intelligence ne s'élève pas si haut. Plaignez-nous.

—Lucrèce! Lucrèce! il faut frapper un coup, et ce sera le dernier!

—Maurice! Caïn disait la même chose, il y a six mille ans!… Tout meurtrier sème un vengeur.

—Adieu, Lucrèce,—dit le jeune homme en se levant;—adieu, nous nous reverrons demain.

Lucrèce courut à la porte, la ferma vivement et retira la clé.

—Vous ne sortirez pas, vous dis-je; vous ne sortirez pas,—dit-elle d'un ton de reine.—Voyons, que comptez-vous faire demain?

—Lucrèce, je vous jure que j'ignore les secrets de la conspiration; ce que je sais seulement, le voici: Demain, un grand coup se frappera; le parti vaincu au 13 vendémiaire et le parti vaincu au 9 thermidor doivent se soulever dans une commune insurrection contre l'ennemi commun, et, après la bataille, nous verrons qui règnera du chouan ou du républicain.

—Folie atroce! À quelle monstrueuse combinaison vous associez-vous,
Maurice?

—Que nous importe la couleur de nos auxiliaires, si la liberté triomphe demain!

—Triomphe par l'assassinat du premier consul?… Achevez donc votre confidence; allez jusqu'au bout!

Maurice fit un geste plein de dignité, et dit:

—Lucrèce, nous livrerons une bataille; nous n'assassinerons pas! Si je savais qu'un lâche poignard dût se lever contre Bonaparte, mon bras désarmerait l'assassin, ou ma poitrine recevrait le coup.

—Ce malheureux enfant!—dit Lucrèce en tordant ses bras sur sa tête, —voilà le calme qu'il se donne pour guérir! Maurice, prends pitié de toi; ta vie n'a plus qu'un souffle, et…

—Et je le sais bien! interrompit le jeune homme; aussi veux-je donner ce dernier souffle à la République. J'étais né avec de nobles idées, avec une vocation pour les grandes choses, Dieu m'a refusé la force du corps sans laquelle il n'y a point de héros. Eh bien! une occasion se présente, pour moi, de résumer en un seul jour une longue vie glorieuse, je saisirai cette occasion. J'offre mon agonie à la République, et je meurs, le sourire au front, en songeant que la République vivra.

La jeune femme, assise, et la tête appuyée sur ses mains, semblait absorbée dans une mystérieuse méditation.

Maurice la regarda quelque temps avec un intérêt tendre; puis, son regard s'étant arrêté sur la pendule, il tressaillit, comme un homme qui vient d'être averti par l'heure qu'un rendez-vous solennel est manqué.

Il s'approcha lentement de la fenêtre, sans que le bruit de ses pieds, amorti par le tapis, excitât l'attention de Lucrèce, et ouvrant la vitre avec une dextérité prompte, il s'élança dans la rue, en criant son adieu!

Lucrèce se leva, tendit ses mains vers la fenêtre, et réprima un cri, par une inspiration de prudence.

Tout-à-coup ses yeux s'illuminèrent de l'éclair d'une pensée; elle fit de la main un geste énergique, comme si elle eût répondu à un invisible contradicteur, et s'asseyant devant un guéridon, elle écrivit un billet de deux lignes, et le cacheta.

L'adresse écrite, elle ouvrit sa porte et sonna.

—Tullie,—dit-elle à sa femme de chambre qui entrait,—les fenêtres du rez-de-chaussée servent de porte au besoin; Maurice vient de sortir par là pour économiser mon portier… Fermez, cette fenêtre, Tullie… Bien!… Écoutez, Tullie, croyez-vous que mon portier sache lire?

—Quelle idée!—dit Tullie en riant aux éclats,—est-ce qu'il serait portier, s'il savait lire? [2]

[Note 2: Cela ne regarde que les portiers de 1800, comme on le pense bien.]

—C'est juste, Tullie. Alors, il n'y a pas de danger d'indiscrétion… donnez ce billet au portier, et dites-lui d'aller le jeter tout de suite à la petite poste du Palais-National… Tout de suite, entendez-vous bien.

—Le citoyen Georges Flamant vous a fait une seconde visite,—dit Tullie en prenant le billet et marchant vers la porte.

—Il a demandé des nouvelles de votre santé.

—Bien, Tullie! ne perdez pas de temps; portez cette lettre, et rentrez tout de suite pour me déshabiller.

Cette lettre historique était adressée à la femme du premier consul, à
Joséphine, et elle était ainsi conçue:

    «Une grande conspiration doit éclater.
    Que la garde consulaire veille!»

(Sans signature. )

La nuit du 23 au 24 décembre est ordinairement la plus longue de toutes les nuits, mais cette fois, elle eut les proportions de l'éternité dans l'alcôve où la belle Lucrèce attendit vainement le repos ou le sommeil.

Une revue du premier consul.

IV.

Il y avait ce jour-là une immense foule de curieux sur la place du Carrousel et aux fenêtres des hôtels, des maisons et des masures qui obstruaient alors toutes les issues des Tuileries et du Louvre.

C'était une de ces fêtes militaires comme en donnait souvent le premier consul à ses soldats et aux Parisiens.

Bonaparte passait en revue sa garde consulaire et deux régiments de cavalerie, arrivés avec les trophées de la victoire de Hohenlinden.

Rien aujourd'hui ne saurait donner une idée de l'enthousiasme qui éclatait à ces solennités héroïques, où le général et le soldat se rendaient une mutuelle visite, dans l'entr'acte de deux victoires, sur la place du Carrousel.

Les spectateurs de ces merveilleuses scènes comprenaient qu'un monde nouveau était découvert, le monde de la gloire!

Et après tant de jours de sang et de terreur, ils croyaient ressusciter d'entre, les morts, en voyant luire l'aube des jours sereins dans les drapeaux du Thabor, la montagne de Dieu, et d'Héliopolis, la ville du soleil.

Le peuple qui, à force de se souvenir des échafauds, semblait avoir oublié la liberté, respirait, avec la joie du convalescent, cette atmosphère nouvelle que les soldats lui rapportaient du fond de la mer Adriatique, du sommet des Alpes, des jardins de l'Italie, des plages d'Aboukir.

Le peuple suivait sur la carte d'Europe et d'Afrique toutes les glorieuses étapes de nos armées.

Il s'exaltait à la lecture des bulletins; il tressaillait à cette multitude d'échos se renvoyant à l'infini des noms de victoires, de la crête des Apennins à la cime des Pyramides.

Et quand il s'était enivré de cette épopée fabuleuse, il la voyait apparaître, en histoire vivante, dans l'hippodrome du Carrousel, avec ses légions de géants, ses trophées conquis dans les temples du Tibre et du Nil.

Avec les glorieux haillons de ses bannières que tout un monde venait de saluer à genoux.

C'est alors que les acclamations s'élevaient plus vives encore, quand, sur le front des colonnes républicaines, passait, à cheval, le jeune héros dont le nom était déjà connu dans ces solitudes orientales que traversèrent Alexandre et César.

La joie du peuple arrivait au délire; toutes les têtes s'inclinaient de respect, avec les bannières des légions; tous les visages se mouillaient de larmes; toutes les mains se tendaient vers le glorieux vainqueur de Marengo et du Thabor.

Et lui, calme dans cette fête comme dans une bataille, mystérieux comme l'avenir, consolant comme l'espoir, traversait, avec une simplicité sublime, cette éruption d'enthousiasme populaire, et semblait chercher au livre du ciel les destinées promises par cette étoile qu'il avait vue, comme les Mages, se lever sous le palmier de l'orient.

La revue terminée, le premier consul s'arrêta devant le deuxième régiment de carabiniers, pour adresser quelques paroles de félicitations à ce corps, qui s'était couvert de gloire à la bataille d'Hochstett.

Au même instant, un homme sortit d'un groupe de curieux et s'élança vers Bonaparte; deux cavaliers lui barrèrent le chemin, et des surveillants de police s'emparèrent de lui.

La découverte du complot tout récent d'Aréna et de Ceracchi justifiait cette sévérité de vigilance, car, en ce moment, aucune vie n'était plus précieuse que celle du premier consul.

—Je vous dis qu'il faut que je parle au premier consul! cria d'une voix de tonnerre l'homme suspect qu'on venait d'arrêter.

Le costume de cet homme annonçait un marin.

Et son accent formidable, ses yeux noirs en éruption, son teint d'un brun tropical, ses gestes traducteurs des paroles, annonçaient un marin du Midi.

Les curieux, qui obstruaient le guichet du Carrousel où se passait la scène, accoururent en foule; et, dans ce nombre, on aurait pu remarquer des gens qui paraissaient décidés à saisir une occasion quelconque de trouble pour improviser ou pour terminer une conspiration.

Le premier consul ne jeta qu'un regard rapide de ce côté; il fit signe au général Duroc, et lui dit:

—C'est un des nos braves Égyptiens, va le délivrer.»

Duroc obéit; et, quoiqu'il n'eût pas au même degré que Bonaparte cette merveilleuse faculté du souvenir, il reconnut le marin que la police amenait prisonnier.

—Voilà le général Duroc!

S'écria le marin en se débattant comme un requin dans un filet:

—Laissez-moi parler au citoyen Duroc! Nom d'un tonnerre! vous dis-je; je suis Sidore Brémond, un loup de mer de La Seyne, pilote de la gabarre la Junon, boiteux du pied gauche par la faute des Turcs! Vous avez mon signalement; laissez-moi passer, tas de Ponantais d'eau douce, ou je vous rase comme des pontons!

À cette menace, Duroc arriva devant le rassemblement, délivra le marin par un signe de bienveillance, et lui dit:

—Dans une heure, le premier consul te recevra aux Tuileries. Demande le général Duroc, là… au concierge de cet escalier.

Un cercle respectueux se fit autour de Sidore Brémond, qui releva fièrement la tête, croisa les bras, cambra son torse, et promena des regards insolents sur les hommes de police et sur les curieux.

Quelques paroles vives, échangées sous la voûte du guichet, firent subitement diversion à cette scène, et la foule se porta de ce côté.

À toutes les époques d'agitation politique, la foule ne cesse d'accourir çà et là.

Le poète observateur Virgile, qui vivait dans une époque semblable à la nôtre, a répété à l'infini ces deux mots, concurrit populus, le peuple accourt.

Nous continuons d'accourir depuis ce temps-là.

Cette fois il s'agissait, pour la foule, d'écouter une discussion que l'histoire du mémorable 3 nivôse n'a pas accueillie dans sa gravité, trop ennemie des humbles détails.

Mais le roman, qui se pique d'être plus vrai que l'histoire, est friand des incidents subalternes, car ce sont eux qui déterminent les grands événements et les présentent sous leur véritable jour.

Il n'y avait pas à cette époque, à tous les coins de Paris, ce luxe d'affiches qui annoncent trente spectacles à la fois, et tapissent une colonne ou un pan énorme de mur public.

Quatre modestes placards suffisaient alors pour annoncer les soirées de la Comédie-Française, du Théâtre de la République et des Arts, du Vaudeville et de Feydeau.

Or, le 3 nivôse, l'affiche du Théâtre des Arts, placardée sur un coin du Carrousel, était ainsi conçue:

Première exécution de LA CRÉATION DU MONDE, oratorio d'Haydn, parodié en vers français par le citoyen Ségur jeune.

—Le citoyen premier consul assistera à cette solennité musicale.

—Eh bien! moi,—disait un membre de la foule,—si j'étais le premier consul, je n'irais pas à cet oratorio.

—Citoyen, tu manquerais au public!—criait un autre.

—Le premier consul est bien respectable, c'est vrai; mais le public est aussi respectable que lui: il ne faut pas lui manquer, dit un troisième.

—Oh!—poursuivait le premier,—si c'était le citoyen Bonaparte qui eût autorisé le directeur du théâtre des Arts à composer ainsi cette affiche, je n'aurais rien à dire, mais le directeur a pris cela sur lui; c'est une spéculation: il veut faire recette, voilà tout.

—Ce directeur n'a pas tort, citoyen; les recettes ne sont pas fortes par le temps qui court; on en fait comme on peut.

—Ah! oui, citoyen! et si le premier consul, qui a bien d'autres affaires que la Création du monde sur les bras, ne va pas au théâtre ce soir?

—La recette sera faite; c'est l'essentiel pour le directeur.

—Moi, je dirais mieux que tout cela,—interrompit un nouvel interlocuteur.

Choeur de curieux.—Ah! voyons ce que dirait ce citoyen!

—Je dirais que le premier consul ne devrait jamais compromettre sa vie en public, surtout depuis le 18 vendémiaire dernier. Ce jour-là, au théâtre, si le général Lannes n'avait pas veillé sur son ami Bonaparte, le premier consul était assassiné dans sa loge, par Demerville, Aréna, Ceracchi, Topino-Lebrun et bien d'autres encore…

—C'est vrai! murmura la foule.

Nous serions dans un joli gâchis demain si le premier consul était tué ce soir d'un coup de poignard.

—Ou de toute autre manière, dit une bouche invisible.

—Oui,—dit un jeune homme en baissant la voix,—il y a des gens bien informés qui m'ont dit qu'un baril de poudre avait été découvert par le machiniste de l'Opéra dans un souterrain du théâtre!…

—Mon Dieu! nous ne serons donc jamais tranquilles!—crièrent plusieurs personnes à la fois.

—Les affaires avaient un peu repris,—dit un homme d'un certain âge.

—Voilà que le complot du 18 vendémiaire a fait encore émigrer les écus de six francs! J'en sais quelque chose, moi; je suis doreur sur métaux, rue Bourg-l'Abbé.

Encore un attentat contre le citoyen premier consul, et le commerce ne se relève plus.

Un par file à gauche, exécuté par le 2e de carabiniers, divisa brutalement en quatre parties ce club en plein air.

Les divers corps de troupes regagnaient leurs quartiers, et le premier consul rentrait aux Tuileries, escorté par les fanfares militaires et les acclamations du peuple.

La foule s'écoula par trois colonnes, vers la rue Saint-Nicaise, le Louvre et le quai; partout ce monde enthousiaste exaltait le nom et la gloire du vainqueur de Marengo.

Un jeune homme qui s'était mêlé à tous les groupes, avait observé tous les visages et écouté tous les discours, traversa la place du Carrousel après la revue, et entra dans une maison de la rue de Rohan.

Il monta péniblement jusqu'à l'étage des mansardes, donna un léger coup de l'ongle du doigt à une porte fêlée, et entra quand une voix intérieure eût répondu:

—Entrez!

C'était une de ces chambres comme il en existe sous les ardoises de tous les toits de Paris.

On y trouvait l'absence de tout ce qui est nécessaire à la vie domestique, et pour tout meuble, le seul qui manque rarement.

Un grabat de paille pour mourir.

Une jeune femme était assise sur un escabeau, dans cette attitude d'heureuse insensibilité qui est le privilège de ceux qui ont abusé de la douleur.

Elle se leva pour recevoir l'étranger et serrer affectueusement sa main.

—Eh bien! comment sommes-nous aujourd'hui?

Demanda le visiteur à voix basse, et en désignant d'un signe de tête le grabat sur lequel un homme était étendu.

La jeune femme répondit par une pantomime désolante, et elle dit ensuite:

—Et vous, citoyen Maurice Dessains, souffrez-vous un peu moins aujourd'hui?

—Un peu moins, répondit machinalement Maurice, le jeune homme que nous avons déjà vu rue Mesnars.

Et il s'avança vers le grabat.

Le malade de la mansarde souleva péniblement la tête, et montra un visage couvert d'une pâleur humide.

Un visage d'agonisant.

Il balbutia quelques mots d'une voix rauque, et Maurice appuya son oreille sur le chevet pour écouter ce que disait le malade.

—J'entends très bien ce que tu me demandes, mon pauvre Genest, dit Maurice; je suis monté tout exprès pour te dire qu'il n'y a rien de nouveau jusqu'à présent.

Bonaparte a passé quelques soldats en revue; l'enthousiasme a été froid comme le temps. Je n'ai pas entendu un seul cri; les soldats avaient des visages mornes; le peuple semblait n'attendre qu'une occasion pour s'insurger contre Monk ou Cromwell. Malheureusement, nos chefs n'ont pas paru!…

—Nous sommes trahis! dit d'une voix sépulcrale le pauvre agonisant.

—Je le crois,—dit naïvement Maurice.

—Et mourir! mourir, sans savoir si nous triompherons demain! murmura le malade.

—Au nom de Dieu! donne-toi un peu de calme, mon ami,—dit la jeune femme, avec une voix douce comme une consolation.

—Pauvre Louise! dit l'agonisant.

Et le regard éteint qui tomba sur elle se ralluma un moment et s'éclaira d'un rayon d'amour et de pitié.

Louise, dont le costume et le visage étaient dévastés par la misère et la douleur, conservait encore pourtant ce charme divin que la jeunesse donne à une femme, même dans la mansarde démeublée par la pauvreté.

Une coiffe à dentelles flottantes couvrait ses cheveux d'or fluide, comme un nuage cache des gerbes de rayons.

Un fichu d'indienne se croisait sur son sein avec un relief charmant.

L'exquise perfection de son corps dissimulait l'indigence de sa robe, et la grâce innocente de sa figure faisait oublier la mansarde et le grabat.

Le malade fit un signe imperceptible, et Maurice se rapprocha du lit, avec une nonchalance affectée, pour ne pas attirer l'attention de Louise, qui paraissait absorbée dans un muet et sombre désespoir.

—Il y a une réflexion qui me tue bien mieux que la maladie: dit l'agonisant avec un effort suprême: qui viendra au secours de cette pauvre Louise, lorsque?…

Il ne put achever cette phrase de désolation; la fin de la demande expira dans un soupir.

Maurice n'osa point hasarder une formule de consolation banale que le malade n'aurait pas acceptée.

Il était, lui aussi, dans une de ces positions désespérées où il est impossible de s'offrir comme protecteur.

Pauvre, souffrant, compromis dans les éventualités et les incertitudes d'un complot, il ne pouvait donner à un ami que l'heure présente; le lendemain ne lui appartenait pas.

Il feignit donc de n'avoir pas entendu ou compris les dernières paroles du malade, et prenant un ton moins triste:

—Mon ami, dit-il, l'espoir a été inventé au ciel pour des êtres comme nous; espérons. Si la liberté triomphe aujourd'hui, elle nous rendra forts et heureux. Pour des hommes comme nous, la vie a des ressources et la liberté a des miracles. Espérons.

Le malade fixa ses yeux au plafond, et tendit la main à Maurice, qui la serra en ajoutant:

—Adieu, je vais à mon destin et au tien.

Il salua respectueusement la jeune femme et sortit.

Aux Tuileries.

V.

Aux Tuileries, debout devant la porte de son cabinet de travail, jouant du bout de ses pieds avec la flamme qui les réchauffait, après la revue glaciale du 3 nivôse, Bonaparte ouvrait ses dépêches du jour, et comme il était seul et que nul témoin ne pouvait lire sur la mobile expression de sa figure les secrets de sa correspondance, il s'abandonnait naïvement, comme le plus bourgeois des citoyens, à la joie ou à la tristesse, selon la nature des nouvelles qu'il recevait.

Joséphine entra.

Bonaparte embrassa tendrement sa femme comme un mari de la veille, la fit asseoir sur un fauteuil devant le feu et s'assit à côté d'elle.

—Ma chère Joséphine, dit-il avec un sourire charmant, la guerre est un métier d'été; tu es créole, et je suis Corse: nous nous comprenons, n'est-ce pas?

—La revue a été bien belle pourtant, dit Joséphine, et vous avez été accueilli bien chaudement, malgré la saison.

—Alors, Joséphine, tu as donc vu que j'avais expédié lestement ma revue aujourd'hui… Nous avons 9 degrés au-dessous de zéro. Ce n'est pas la température de Marengo et des Pyramides… Ces pauvres soldats de Macdonald ont dû bien souffrir! ils viennent de traverser la grande chaîne des Alpes, au coeur de l'hiver!… Toutes les nouvelles que je reçois des armées sont excellentes. Macdonald, Brune et Vandamme vont faire des merveilles dans le Tyrol italien. La campagne d'hiver sera superbe. L'Europe veut m'imposer la guerre. Eh bien! moi, je lui imposerai la paix.

—Ah! quel nom béni vous venez de prononcer!—dit Joséphine, en croisant ses mains, et levant les yeux au ciel.

—Mais, dit Bonaparte avec feu, j'ai poursuivi la paix à travers vingt champs de bataille; il y a toujours un mauvais génie qui me l'arrache des mains quand je la tiens!… et quand je lui aurai donné la paix à ce bon peuple de Paris, à cette chère France, je suivrai les exemples des Antonins, je convierai le peuple aux nobles amusements des arts. Il y a chez nous une activité d'esprit, un besoin d'enthousiasme qu'on doit entretenir sans cesse. Il nous faut une paix enivrante comme la guerre. Je meublerai Paris comme un beau salon; je lui donnerai des arcs de triomphe, des musées, des colonnes votives, des fontaines, des quais, des ponts, des théâtres, des monuments, des promenades; je ferai de cette ville la capitale du monde. Nous aurons ainsi une autre gloire, la gloire de la paix.

En disant ces mots, Bonaparte rayonnait de joie.

L'enthousiasme entourait son visage d'une auréole, et la douce expression de ses yeux avait quelque chose de divin.

Joséphine inclina la tête et garda le silence.

Bonaparte prit la main de sa femme, la porta légèrement à ses lèvres et lui dit:

—Ma chère, est-ce que tu ne crois pas à la paix?

—Je crois en vous, comme en Dieu, répondit-elle: mais il faut bien peu de chose pour détruire ce bel avenir que nous rêvons… Bonaparte, vous êtes entouré de complots et d'assassins; votre ministre Fouché…

—Joséphine,—interrompit le premier consul en souriant,—la Providence veille sur moi; c'est le meilleur des ministres; elle ne m'a pas conduit par la main à travers Arcole, Lodi, St-Jean-d'Acre, Jaffa, Marengo, pour me faire tomber sous un poignard…

—Lisez ceci,—dit vivement la jeune femme en présentant à son mari plusieurs lettres. Et vous verrez que tous les complices d'Aréna et de Ceracchi ne sont pas en prison.

Bonaparte reçut avec un geste bienveillant les lettres offertes, et fit semblant de les brûler.

—Je remercie, dit-il, ces correspondants anonymes, mais je n'ai pas besoin d'eux pour savoir qu'un homme arrivé où je suis est entouré de complots. Cela durera quelque temps encore, puis l'air se purifiera; l'épidémie touche à sa fin…

En serrant affectueusement les mains de sa femme, il ajouta ces deux vers d'Athalie:

    Cependant, je rends grâce au zèle officieux
    Qui, sur tous mes périls, vous fait ouvrir les yeux.

Après cette citation, Bonaparte sonna et dit à Duroc, qui ouvrit la porte du cabinet:—Introduisez ce marin de St-Jean-d'Acre.

Et il ajouta en se tournant vers sa femme:

—Pour faire diversion à ta tristesse, je vais te montrer une chose curieuse et amusante.

Sidore Brémond entra d'un pas résolu, comme s'il eût pris le cabinet du consul à l'abordage.

Il ôta son chapeau goudronné, salua brusquement de la tête, des mains, et du torse, et, raidissant sur ses pieds, il attendit fièrement l'interrogation de Bonaparte.

—Voici un brave d'Égypte, dit le premier consul en s'adressant à sa femme.

—Voyons, mon ami, raconte à madame Bonaparte ton aventure de
Saint-Jean-d'Acre; après, nous causerons de toi.

—C'est une babiole, mon aventure, dit Brémond, avec un air de dédain qu'il se donnait à lui-même:

À la bataille d'Aboukir, j'eus l'honneur de sauter avec le vaisseau l'Orient. J'étais habillé de goudron, je m'incendiai comme de l'étoupe, mais le bon Dieu me fit tomber dans l'eau et m'éteignit. Les Anglais du Thésée me pêchèrent dans le golfe comme un thon, et le commodore Sidney Smith m'amena prisonnier à Saint-Jean-d'Acre, une ville pleine de Turcs et de maudits de Dieu. Je m'ennuyais comme un marin débarqué. J'avais le mal de terre. Un renégat français me proposa de servir une pièce de canon sur le rempart. J'acceptai, avec l'intention, bien entendu, d'escamoter le boulet et de tirer à poudre.

Une nuit, pendant le siège, j'allais m'endormir sur mon affût, quand je vis deux Turcs qui fumaient leur pipe à côté de moi. Alors, je fis ce raisonnement: ces Turcs sont deux; je suis seul, donc il y a cinquante pour cent de bénéfice pour la République. Cela dit, j'embrassai vigoureusement les deux Turcs, et je me précipitai avec eux du haut du rempart dans le fossé qui n'avait point d'eau. Les Turcs restèrent sur le coup; moi, je me cassai la jambe gauche, et je me traînai à trois pattes jusqu'aux avant-postes républicains, où le général Bonaparte me reçut, comme s'il eût été mon père, me recommanda au citoyen médecin Desgenettes, qui me guérit en quinze jours, et me laissa boiteux.

Un éclair de gaîté illumina le visage triste de Joséphine; elle tendit sa belle main à Sidore Brémond, et lui dit:

—Vous êtes un brave homme, et je serais heureuse de demander quelque chose pour vous au premier consul. De quel pays êtes-vous?

—De la Seyne, en rade à Toulon; ma mère était d'Ollioules, mon père de
Six-Fours.

—De la Seyne, dit Bonaparte, en passant la main sur son front, comme pour en extraire un souvenir. C'est un nom qui ne m'est pas inconnu.

—Je crois bien, dit le marin; vous êtes né dans le même endroit, mon général, nous sommes pays.

—Ah! tu n'es pas fort en géographie,—dit Bonaparte en souriant,—je suis né à Ajaccio…

—Pardon, mon général, interrompit le marin; vous vous trompez; vous êtes né, comme moi, en rade de Toulon, à côté de la Seyne, sur le Petit-Gibraltar, et vous fûtes baptisé par une blessure au front, devant moi.

—Il a raison, dit Bonaparte, c'est là que je suis né. Voyons, madame
Bonaparte, que pouvons-nous faire pour mon compatriote?

—Avez-vous des enfants?—demanda Joséphine à Brémond avec une vive émotion.

Deux larmes mouillèrent subitement le visage bronzé du marin, sa voix rude et ferme s'adoucit et trembla.

—J'ai un enfant, dit-il, un seul… et c'est pour lui que je viens voir mon général, et…

L'émotion suspendit la phrase; mais le premier consul ayant fait à Brémond un geste de bienveillance qui l'engageait à poursuivre, le marin acheva ainsi:

—On m'a dit que la police savait tout, et que les citoyens Dubois et Fouché connaissent tous les étrangers de cette grande ville: si je m'adresse à ces hauts personnages, ils ne m'écouteront pas. J'ai pensé qu'il vaut mieux s'adresser à Dieu qu'aux saints, et je suis venu. Mon enfant est à Paris, et vous me rendrez la vie, mon général, si vous ordonnez au citoyen ministre Fouché de me le découvrir avant ce soir.

—Avant ce soir,—dit Bonaparte en souriant, ce sera difficile. Vous avez tous, en province, des idées exagérées sur l'intelligence de la police de Paris… Il faut être moins exigeant, mon brave Brémond, donne trois jours à Fouché, il trouvera ton enfant.

—Trois jours, ça ne fait pas mon compte, mon général, il me faut mon enfant ce soir, entre sept et huit heures…

—Es-tu encore au service?

—Ah! mon Dieu! non, mon général; il faut avoir au moins deux jambes pour servir la République; avec elle, on va toujours au pas de course, et je suis boiteux.

—Rien ne t'oblige à quitter Paris demain?

—Rien, mon général… Mais puisqu'il faut tout dire, je suis superstitieux comme tous les Provençaux.

—Ou comme les créoles,—interrompit le premier consul. Tu as fait sourire madame Bonaparte qui vient de t'approuver d'un signe de tête. Voyons, conte-lui tes superstitions; elle te comprendra mieux que moi.

—C'est aujourd'hui le 3 nivôse, poursuivit le marin. Le calendrier de la République ne m'a pas fait oublier l'ancien. Le 3 nivôse répond, jour par jour, au 24 décembre.