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Le transporté (2/4) cover

Le transporté (2/4)

Chapter 10: XVIII.
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About This Book

A young woman confined in a damp cell resists the persistent advances and threats of a coercive visitor who manipulates a newspaper to accuse her lover of political crimes and to menace her with deportation to a deadly penal colony or exile into a squalid house of prostitution. She maintains a resolute silence, studies the printed lists with painstaking care, and then composes a desperate, improvised message by cutting words from the paper, preparing a petition to a powerful patron to verify her identity and seek rescue.

—Il dort vingt-quatre heures par jour.

—Pauvre enfant!… Avez-vous été content, citoyen Alcibiade, de ma manoeuvre devant l'Anglais?

—Très-content, mon patron.

—Quand j'ai découvert le King-Georges, citoyen Alcibiade, je n'ai plus vu que mon fils, et je me suis dit: Sauvons tout pour le sauver.

—Très-bien, Brémond; je vous quitte pour lui. Excusez-moi.

Les jours qui suivirent amenèrent les mêmes incidents.

Un vent frais soufflait sur le pont, et interdisait toute sortie, même aux passagers que le mal de mer ne tourmentait plus.

L'Églé avait quitté les régions tièdes; les haleines polaires régnaient dans les eaux, où la corvette semblait venir prendre un point d'appui pour remonter dans l'Océan indien.

Le cap des Tempêtes ayant été heureusement doublé, notre navire retrouva le climat délicieux des belles zones qu'il avait traversées dans l'Océan atlantique.

Les eaux et les brises se firent clémentes, et les courants du canal de
Mozambique, si redoutés du pilote, se montrèrent favorables à l'Églé.

Aujourd'hui, lorsque, grâce à la vapeur, on s'embarque de grand matin sur un paquebot pour descendre un fleuve, les passagers, hommes et femmes, entrent, silencieux et mornes, comme des somnambules, dans la grande salle des voyageurs.

La bougie brûle encore sur une table, devant un journal abandonné; chacun regarde son voisin d'un air hostile; des masses confuses de drap et d'étoffes encombrent les banquettes et le plancher; les femmes achèvent le sommeil de l'auberge derrière les voiles verts de leurs chapeaux bosselés.

Quelques hommes, encapuchonnés de burnous, restent debout et bâillent; d'autres s'endorment sur le dur édredon des tables ou sur les banquettes de faux velours.

Un prêtre récite son bréviaire et une religieuse dit son chapelet.

Quand toute cette population flottante se réveille, on croirait voir les funèbres passagers de la barque à Caron.

Les visages distillent la mélancolie; les yeux ont des éclairs sinistres; il semble qu'une guerre civile va éclater entre quatre murs de bois.

Cependant les heures s'écoulent avec les eaux du fleuve: un riant soleil, une fraîche tente appellent ce monde haineux sur le pont du paquebot.

Les paroles circulent, les voiles verts se lèvent, les visages prennent des sourires, les regards se colorent de bienveillance; et aux dernières heures du voyage, une si touchante familiarité s'établit entre ces passagers, qu'on les croirait tous liés entre eux par une amitié de vieille date.

Cette amitié compte douze heures de paquebot; elle avait commencé, le matin, par des symptômes d'hostilité sourde.

Si cette singulière métamorphose se fait remarquer, dans une de ces promenades à la vapeur, entre un lever et un coucher du soleil, que ne doit-on pas attendre d'une longue traversée sur deux océans?

Aux derniers jours du voyage de l'Églé, lorsque le beau temps eut ramené les passagers et les passagères sous les tentes du pont, l'intimité entre les deux sexes avait pris un caractère sérieux qui promettait beaucoup à l'avenir, et qui devait tenir mieux encore que ce qu'elle promettait, en présence des plus grands témoins de la création, l'Océan et le soleil.

La jeune et belle passagère, Louise Genest, avait reparu à son ancienne place, et Alcibiade, avec son amicale perfidie habituelle, s'était lestement placé entre elle et Maurice, et lui adressait des félicitations sur le courage dont elle avait fait preuve, dans les ennuis et les dangers du bord.—Nous voici bientôt arrivés, madame, lui disait-il, et quand vous aurez mis le pied sur cette terre nouvelle, vous en ferez votre paradis.

—Citoyen Alcibiade, dit la jeune fille en soupirant, je ne vois pas encore bien clair dans mon avenir.

—Votre avenir, madame, est à vous. On ne pleure pas toujours en ce monde: Dieu nous a donné la joie pour nous en servir après la douleur. Vous avez en vous la jeunesse, la vie, et la force; je ne parle pas de la beauté, qui ne gâte jamais rien: avec ces trésors, on est riche partout. Regardez, là, devant vous, cet horizon. Il y a une île grande comme la France, et dans cette île un coin adorable, où sont les ombres tièdes, les eaux douces, et les fruits doux. Il y a aussi des trésors de l'amour dans chaque rayon du soleil, et un de ces rayons tombera sur votre front charmant, et réjouira votre âme comme une fête qui n'a point de fin.

—Ah! monsieur, dit Louise, ne me donnez pas de pareils rêves….

—Si je vous les donne, c'est que je ne redoute pas pour vous le réveil, interrompit Alcibiade; croyez-vous donc, Louise, que je vous ai arrachée à votre mansarde pour vous accabler d'une vie telle que la première? Je savais très-bien ce que je faisais, et je sais très-bien ce que je dis en ce moment. Vous ne vous conduisez pas, je vous conduis, et croyez que je ne veux pas vous laisser égarer sur le chemin de votre bonheur.

Alcibiade avait dans sa voix ce charme qui divinise la parole de l'homme, et qui est la musique du coeur.

Louise regarda d'un oeil souriant cet horizon lumineux qui lui était désigné comme une terre de promission.

La jalousie, cette noble passion qui tue l'amour ou le rend immortel, agitait en ce moment le coeur de Maurice et couvrait sa face d'une sueur froide, sous une température africaine.

Ce sentiment, tout nouveau pour lui, donnait à son imagination des perspectives inconnues, et lui révélait surtout une passion véritable dans ce qu'il avait regardé comme un amusement de passager aux prises avec l'ennui.

Alcibiade feignit de le rencontrer par hasard, entre deux mâts, et lui dit:—Je viens de causer un instant avec cette pauvre Louise Genest, et….

—Et?—dit Maurice, comme un écho qui s'adjoindrait un point d'interrogation.

—Eh bien! la charmante veuve évite l'abordage comme l'Églé devant le King-Georges; elle ne mord pas à la phrase galante; c'est une vertu bronzée au soleil de l'équateur. J'étais encore amoureux ce matin, mais ce soir je donne ma démission.

Le visage de Maurice passa subitement de l'agitation à la sérénité, ce qui n'échappa point à la finesse d'Alcibiade.

—Vous reculez bien aisément devant les obstacles?—dit Maurice en souriant,—les veuves n'oublient pas si vite leurs maris.

—Bah! mon cher Maurice, quand une veuve a mis deux océans, deux longues tempêtes, et le King-Georges entre elle et son mari, c'est une veuve de dix ans révolus, et encore j'abrège. Il y a un siècle que le pauvre Genest est mort… Non, ce n'est pas cela, et alors c'est autre chose… c'est…

—C'est?…

—Louise a une inclination secrète au fond du coeur. J'en suis sûr. Je connais les veuves de la terre; celles de la mer sont encore plus veuves. Louise nourrit une passion… heureux mortel!

—Et quel est cet heureux mortel? demanda timidement Maurice.

—Ah! voilà l'énigme! nous sommes trois cents amoureux à bord de l'Églé. Impossible de deviner l'élu.

—Vous dites cela comme si vous le connaissiez, Alcibiade.

—Eh! bien, oui, Maurice, je le connais, et je lui cède volontiers le pas.

—Pouvez-vous me montrer cet élu dans l'équipage, mon cher Alcibiade?

—Maurice, vous vous le montrerez à vous-même, dans un moment… Écoutez; je descends pour causer un instant avec le pilote, ce brave homme que vous aimez tant; nous voulons vous ménager, lui et moi, une petite surprise quand nous serons en vue de Madagascar….

—Quelle surprise? demanda vivement Maurice.

—Comment voulez-vous que je vous fasse aujourd'hui une surprise qui doit vous surprendre demain? Soyez raisonnable, Maurice…. écoutez-moi…. Quand je serai descendu, en vous quittant, un beau jeune homme s'approchera de Louise, prendra une place à ses pieds, et engagera un entretien avec elle. Ce jeune homme est l'heureux mortel en question. Adieu.

Et Alcibiade s'éloigna en riant….

Maurice garda quelque temps un air pensif, puis secouant la tête, comme pour en chasser une idée importune, il s'avança vers Louise, et s'assit à ses pieds avec de courageuses intentions.

Un quart-d'heure après, Alcibiade passa nonchalamment devant son ami, et, sans le regarder, il dit d'une voix très-distincte:

—Heureux mortel!

Maurice sentit rougir son visage sous sa triple couche de soleil.

Arrivée.

XVIII.

—Voici une place charmante pour causer,—dit Alcibiade à Maurice, en s'asseyant sur les arcs-boutants de la proue, à l'ombre d'une voile.

Aujourd'hui, si le vent nous continue ses bonnes grâces, nous assisterons à un spectacle qu'il faudrait payer de la moitié de notre sang.

Après un long voyage, raccourci de beaucoup, il est vrai, par la faveur constante des vents, nous allons enfin voir notre belle terre promise.

C'est le pilote qui vient de me donner cette nouvelle.

Vous verrez un point noir à l'horizon; à chaque élan du navire, ce point s'élargira, en couvrant la ligne du ciel, et deviendra la rade hospitalière qui allonge ses deux bras comme une mère pour recevoir ses enfants.

C'est Nossy-Bay, à la pointe sud de Madagascar.

—Enfin! nous voilà au port!

Dit Maurice en croisant les mains et en levant les yeux vers le ciel.

—Écoutez, Maurice. Ce port sera le second berceau de votre seconde naissance. Remerciez les hommes et la loi, qui savent si bien récompenser en punissant.

—Au fait,—interrompit Maurice,—je ne comprends pas trop bien les juges des tribunaux de Paris….

—Ni moi non plus, Maurice; et probablement ils ne se comprennent pas eux-mêmes. En général, les hommes qui font des lois sont des êtres sédentaires qui ont un cabinet d'étude rue Cassette, faubourg Saint-Germain. Ils connaissent les codes de Minos, de Solon, de Lycurgue, de Justinien, et les capitulaires de Charlemagne, mais ils ne sont pas forts en géographie. Ces législateurs ont donc inventé la déportation ou la transportation.

—C'est singulier! dit Maurice.

—Attendez encore, poursuivit Alcibiade; vous allez voir les agréments de cette loi.

Exemple: Un jeune homme, et il y en a beaucoup comme celui-là; un jeune homme se reconnaît un goût invincible pour les voyages de long cours; il ne rêve que d'Archipels lumineux, d'Océans plus ou moins pacifiques, de mines de perles, d'émeraudes, de diamants, de corail, de femmes de toutes couleurs, séduites avec des verroteries, d'héritières anglaises qui ont une île pour dot.

Par malheur, ces longs voyages coûtent des sommes énormes, et notre jeune rêveur n'a pas un denier. Alors, il se ravise, et prend une résolution sage; il se faufile, le plus innocemment possible, dans un complot coupable, évite la mort, et n'évite pas la déportation: un superbe vaisseau est nolisé pour le déporté; la philanthropie des publicistes réclame pour lui les plus grands égards; on le soigne donc comme un passager qui a payé sa place; chaque matin, le docteur du bord lui rend une visite. Enfin, il est traité en fils de famille, en aimable enfant prodigue, et il reçoit chaque jour une portion de veau gras de la table du commandant.

—Voilà justement mon histoire, dit Maurice.

—Votre histoire, Maurice, est encore plus compliquée. Vous étiez, vous, déporté, transporté, exilé, par le tribunal du hasard, dans les climats du Nord, homicides pour certaines organisations; vous étiez un Ovide chez les Scythes; un palmier transplanté sur le Pont-Neuf; un enfant du soleil cerclé de glaçons. Vous dépérissiez à vue d'oeil, comme le jeune Potavéry, ce sauvage du Sud, domicilié rue Mouffetard.

Voilà que votre nom se trouve mêlé à une liste de conspirateurs. Aussitôt la justice sévère vous déracine du Pont-Neuf où s'exhalait votre dernier souffle; on fulmine, d'une voix enrhumée par nivôse, un réquisitoire contre vous; on vous frète une jolie corvette de vingt-quatre pièces de canon, et on vous oblige, au nom de Thémis vengeresse, à vivre, à ressusciter, à respirer les baumes de la mer, à faire trois repas par jour, à être amoureux d'une veuve adorable, à visiter les merveilles de ce monde, universelle patrie de nous tous, et à cultiver sur une terre féconde, cent mille arpents dont le propriétaire est le soleil, lequel se laisse facilement exproprier.

—Voilà un châtiment, c'est vrai, dit Maurice.

—Maintenant, Maurice, croyez-vous être seul à jouir des bénéfices de votre châtiment? les deux tiers de nos déportés sont dans le même cas. Ils étaient morts comme vous, et comme vous ils vivent. Les hommes ne savent ni récompenser ni punir, et tout cela me prouve que nous marchons à un ordre nouveau, et que la Providence sait bien ce qu'elle fait, si les hommes ne le savent pas….

—Continuez, Alcibiade….

—Je regarde notre brave pilote qui me fait des signes inintelligibles comme un sauvage de Madagascar…. Je crois qu'il demande à être honoré de votre salut…. Saluez-le donc, Maurice, avec le plus charmant sourire de vos yeux.

—Mais cette atroce consigne ne finira donc pas?—dit Maurice, après avoir salué gracieusement son père; me sera-t-il toujours défendu de serrer la main de ce brave homme dont la vue seule me réjouit?

—Un peu de patience, Maurice, toutes les consignes de mer expirent sur terre… Attendez le moment: ce ne sera pas encore très-long.

—Continuez donc, Alcibiade, je suis fâché de vous avoir interrompu.

—Maurice, la révolution de 89 a tout déplacé; les forces vives du pays montent peu à peu du fond à la surface, et menacent d'envahir le sol tout entier. Il n'y aura bientôt plus de place pour tout le monde au festin. Aujourd'hui, chacun a le droit de vivre, et chacun soutiendra son droit.

La mot égalité a traversé l'air, cela suffit, il ne retombera pas au néant. L'avenir est un créancier qui se prépare à demander beaucoup au passé son débiteur: il faudra payer à l'échéance; avisons. Un homme avait très-bien compris tout ce que le présent doit léguer de broussailles à l'avenir: c'est Bonaparte. Sa récente campagne de Syrie est un mystère dont les esprits frivoles n'ont saisi que la moitié.

Un mot prononcé, comme une phrase d'oracle, devant Saint-Jean-d'Acre, a révélé une pensée féconde et parallèle à la situation. Après soixante assauts inutiles livrés devant la Tour-Maudite, Bonaparte résolut de lever le siège, et il prononça tristement ces paroles: Le sort du monde était dans cette tour!

—Je n'ai jamais bien compris cette exclamation, dit Maurice.

—Maurice, bien peu de gens l'ont comprise, et cela doit vous consoler. Bonaparte voulait accomplir l'oeuvre inachevée d'Alexandre. Il venait de jeter son regard aquilin sur la situation, et il comprenait qu'il était urgent de déplacer cette dévorante activité d'esprit, fille de l'éruption de 89, et de lui créer un autre foyer lointain, sur des terres en friche, et sous un soleil nouveau.

Paris, ce grand centre d'agitation, que l'imprévoyance de soixante-six rois a laissé former sur les deux rives de la Seine, Paris menaçait de devenir une cité prétorienne, toujours disposée à détruire et à élever un gouvernement quelconque, comme Byzance autrefois: il fallait donc occuper ailleurs le génie aventureux et superbe de ses enfants. Ce qu'Alexandre avait fait pour la Macédoine, impatiente du joug de Philippe, Bonaparte allait le tenter pour l'orageuse France de 89. C'était un plan merveilleux et sauveur. Il s'agissait de pénétrer jusqu'aux régions de l'aurore, avec ces soldats de fer qui ont traversé le vallon des deux Pyramides et franchi le Thabor, et de planter le drapeau colonisateur de la France dans ces fertiles plaines de Lahore qui sont arrosées par cinq fleuves, et fécondées par le soleil.

Saint-Jean-d'Acre pris, ce plan s'achevait; le sort du monde était dans sa tour. Bonaparte ne se trompait pas. Aujourd'hui, les hommes, à leur insu, semblent vouloir continuer ce plan, et on envoie des déportés aux terres lointaines. Chaque exilé de France est un grain de semence déposé sur le berceau d'une colonie. Quand se fera la moisson? Dieu le sait; après un demi-siècle peut-être; les nations peuvent attendre, elles ont la vie longue. Nous sommes, nous, sur ce navire, l'avant-garde de cette migration future qui doit soulager la France, en l'éparpillant sur les continents et les archipels lointains. Nous ressemblons à ces deux Hébreux que Josué envoya en Palestine, et qui s'en revinrent en rapportant sur leurs épaules des échantillons d'une fécondité merveilleuse, pour attirer leurs frères vers les champs promis.

—Que Dieu vous écoute, pour le bonheur de notre malheureux pays! dit
Maurice en joignant ses mains.

—Quant à moi, poursuivit Alcibiade, vous verrez bientôt ce qu'un homme frivole, un aristocrate échappé de la lanterne en se déguisant en fou, un Alcibiade parisien a résolu de faire pour préparer des ressources aux hommes de l'avenir. Un soir,—c'était, je crois, le 2 nivôse,—un soir, je causais de mes penchants vicieux avec une femme à jamais perdue pour nous deux, avec la belle Lucrèce Dorio, et je lui disais que tout homme doit employer ses vices au profit de l'humanité, puisque les vertus sont si rares.

Un jour, ajoutai-je, vous me verrez mettre ma théorie en action. Ce jour est venu. Nous allons nous appliquer à l'oeuvre, vous et moi, et nous aurons avec nous de bons travailleurs. Ce que je vous dis à présent, Maurice, je l'ai dit à chacun de vos camarades en particulier, dans nos entretiens de la cabine et lorsque l'ouragan sifflait sur le pont; ils m'ont tous répondu, tous, en me serrant la main, comme vous faites en ce moment. Les hommes graves, les hommes d'État ont perdu le pays; il est temps que les hommes de plaisir et de frivolité le sauvent, sinon dans le présent, du moins dans l'avenir…. Maurice, regardez…. le point noir se lève à l'horizon!

A ces mots, le cri terre! terre! tomba du sommet des mâts, et tout le peuple du navire accourut sur le pont.

Les larmes inondaient tous les visages; tous les pavillons se hissaient aux cordages des mâts, et l'Églé saluait de son artillerie joyeuse cette terre, fille de l'Afrique et de l'Océan indien.

Alcibiade qui, dans les moments solennels, savait donner à sa figure une gravité qu'on ne lui avait jamais vue, prit Maurice par la main, et lui dit:

—Mon ami, je vous ai promis une récompense, et vous allez la recevoir.

—J'attends,—dit Maurice, avec une émotion extraordinaire.

—Maurice, votre âme est forte, et votre corps a repris toute sa vigueur. Aujourd'hui, vous pouvez supporter, sans péril, une crise violente… vous me promettez de ne prononcer aucune parole, de ne faire aucun mouvement qui puisse attirer sur nous l'attention des gens du vaisseau.

—Oui,—répondit Maurice, en fixant des yeux effarés sur son interlocuteur.

—Recueillez toute votre énergie, Maurice, il y a des coups de foudre de toute espèce; l'extrême joie et l'extrême douleur sont intolérables pour les âmes faibles….

—Oh! parlez! parlez! je suis prêt à tout entendre,—interrompit Maurice en s'agitant convulsivement sur ses pieds.

—Maurice,—dit Alcibiade en baissant la voix et montrant du doigt l'horizon,—Maurice, votre patrie est là, et votre père est ici.

Ces deux mots: Mon père! sortirent comme un murmure sourd et comprimé des lèvres de Maurice.

En ce moment, l'agitation et le désordre régnaient sur le pont du navire, et le canon de la corvette retentissait sur l'Océan.

Le jeune déporté suivit l'indication du doigt d'Alcibiade, et, en tournant la tête, il aperçut derrière son épaule un visage mouillé de larmes et deux bras qui s'ouvraient pour une étreinte.

C'était Sidore Brémond.

Les deux coeurs se fondirent en un seul coeur qui savoura, en un instant, toutes les allégresses du ciel.

Alcibiade les sépara violemment, et dit: Assez:

Puis, reprenant le ton léger et la physionomie riante:—Maurice, —ajouta-t-il,—je voudrais bien savoir ce que font en ce moment les juges qui vous ont condamné à la déportation. Comme ils seraient heureux s'ils avaient eu le bon esprit de se condamner eux-mêmes! Quel est celui d'entre eux qui n'envierait pas votre destin? Vous retrouvez votre père, vous êtes aimé d'une femme charmante, vous allez descendre dans un beau pays, vous avez la jeunesse et la santé de vos passions. Vos juges vous ont condamné au bonheur à perpétuité.

—Je vous jure, mon ami,—dit Maurice,—que je ne commettrai pas une seule faute qui puisse faire casser ce jugement.

L'Églé courait à toutes voiles, et on voyait déjà sortir de la ligne de l'horizon les crêtes bleues des montagnes et la cime des arbres du rivage africain.

La lettre de l'Actéon

XIX

Le vieux portier de la maison n°1, rue Mesnars, avait fait une bonne action; depuis plusieurs jours, il donnait l'hospitalité à un de ses collègues chassé de sa loge pour cause de démolition d'hôtel, au carrefour Saint-Nicaise.

Du moins ce collègue, en demandant un asile au vestibule d'une maison opulente, avait expliqué ainsi l'origine de ses infortunes de portier.

Ce jour-là, le pauvre expulsé venait de s'asseoir auprès du poêle de faïence, et réchauffait en même temps ses pieds et ses mains, pendant que son regard, animé d'un sourire de gratitude, se tournait vers le maître de la loge, et lui transmettait toute l'éloquence du coeur.

—Ah! nous avons un rude hiver cette année,

Dit le vieux portier en ouvrant le poêle et en faisant à son collègue la politesse d'une nouvelle bûche.

On n'a pas vu tant de neige et de verglas depuis l'hiver de 89.

—Quel hiver, celui de 89!

Dit le collègue en frissonnant de tout son corps.

Je l'avais prédit à ma pauvre femme… quand je vis la fontaine de la rue de l'Arbre-Sec toute gelée, le 2 février, le jour de la Chandeleur, je dis: Ce sera un fameux hiver! et je ne me trompais pas.

—Citoyen… pardon, j'ai encore oublié votre nom…

—Lemaney…

—Citoyen Lemaney, avez-vous fait aujourd'hui, votre tournée au faubourg
Saint-Germain?

—Ah! mon Dieu! oui… impossible de trouver une porte! Il y a des propriétaires qui se sont mis à tirer eux-mêmes le cordon, par économie ou par peur… cependant on m'a donné quelque espoir rue des Pères. J'ai été renvoyé à sextidi de la décade prochaine…

—C'est bien, citoyen Lemaney…

—J'espère que je ne vous suis pas à charge au moins!..

—Pas du tout, citoyen Lemaney. Il faut bien se porter secours entre collègues… Et puis, comment voulez-vous m'être à charge? Vous entrez ici à neuf heures du matin, vous apportez votre petit déjeuner, vous vous chauffez à mon poêle; nous causons; vous me lisez la Gazette, et quand le jour tombe, vous allez vous coucher rue Fromenteau, à l'auberge des Deux-Pigeonson loge à la nuit, pour un sou, à ce que vous m'avez dit.

—Tout ça est très-exact, Interrompit Lemaney avec une émotion équivoque.

Mais si l'hiver n'était pas rigoureux comme il est, je passerais mes journées au Palais-National ou à la place des Vosges, et je ne vous importunerais pas…

—Voyons, citoyen Lemaney,—dit le portier,—ne parlons plus de ça: nous nous fâcherions…. M'apportez-vous quelques nouvelles aujourd'hui?

—Pas la moindre…. seulement on m'a dit qu'on allait construire un pont de fer entre le Louvre et le palais des Quatre-Nations.

—Un pont de fer! ça ne me paraît guère possible: quand j'y passerai, je le croirai.

—C'est ce que j'ai dit au frotteur de l'hôtel Cambacérès, qui m'a annoncé cette nouvelle.

—Le citoyen Cambacérès était votre voisin, quand vous logiez au carrefour Nicaise?

—Nous étions porte à porte.

—Citoyen Lemaney, savez-vous pourquoi le citoyen consul Cambacérès, qui avait le droit, comme le citoyen Lebrun, de se loger aux Tuileries, n'y est pas entré?

—Dam! c'est qu'il a eu peur d'en sortir…. Le citoyen Cambacérès est un fin matois, quoique gros.

—À ces paroles, trois coups de marteau retentirent sur la porte; une main automate tira le cordon, et le facteur entra, un trousseau de lettres à la main.

Une voix timbrée au conservatoire de la poste, entonna cette phrase dans le vestibule:—La citoyenne Lucrèce Dorio, huit sous et demi.

Le portier prit nonchalamment la lettre, paya le facteur, et après avoir refermé la porte de la loge, il dit, comme en a-parte:

—Celle-là, au moins, ne restera pas à mon compte.

Puis, élevant la voix pour la remettre au ton de l'entretien interrompu:

—Croiriez-vous, citoyen Lemaney,—dit-il,—que j'ai là pour dix écus de lettres que d'anciens locataires ne sont pas venus réclamer?

—Des émigrés sans doute?

—Pas plus émigrés que moi, citoyen Lemaney; ce sont de mauvais payeurs, qui m'ont dit en partant:

—Mathieu, reçois les lettres qui arriveront à mon adresse; on viendra les réclamer…. Oh! oui, bonsoir! personne n'a paru. J'aimerais mieux cependant ces dix écus dans ma poche que dans la bourse de la République….

—Il faut vous faire rendre vos dix écus, citoyen Mathieu, interrompit vivement Lemaney.

—Et par qui?

—Dam! par le gouvernement.

—Est-ce qu'il rend quelque chose, le gouvernement, citoyen Lemaney?

—Il vous rendra vos dix écus.

—Ah! je voudrais bien voir ça!

—Vous le verrez…. Que me donnez-vous pour ma commission? je me charge de vous les faire rendre.

—Je vous donnerais bien un petit écu,—dit le portier en riant aux éclats.

—Non, je ne demande pas tant,—dit le portier d'un air scandalisé.

—Écoutez, citoyen Mathieu, je dois un compte de douze nuits à l'auberge des Deux-Pigeons: donnez-moi une pièce de douze sous, et je vous fais rentrer dans vos dix écus, moins mes douze sous de commission.

—C'est entendu, citoyen Lemaney…. Voilà toutes ces pauvres lettres dans un tiroir, vous pouvez les prendre….

—Après mon déjeuner, je ferai cette course à la direction des postes…. Ne me donnez-vous pas celle que vous venez de recevoir à présent pour la citoyenne duchesse Glorio?…

—Lucrèce Dorio,—dit en riant le portier.—Ah! celle-là envoie souvent ici sa femme de chambre…. Vous l'avez vue, je crois, tridi dernier…. Une jolie petite fille avec une robe de bouracan vert, et des dentelles larges comme ça, qui lui battent les joues comme des ailes de tourterelle….

—Ah! oui, oui,—dit Lemaney après une réflexion feinte ou vraie,—je l'ai vue effectivement. Elle est entrée, elle vous a fait un signe, et elle est sortie, comme si un amoureux l'enlevait.

—Vive comme la poudre! Oh! un amoureux ne l'enlèvera pas, celle-là, c'est elle qui enlèvera l'amoureux…. Eh bien, citoyen Lemaney, quand on voit cette espiègle de Tullie à côté de sa maîtresse, elle paraît laide. Il faut vous dire aussi que mon ancienne locataire, la citoyenne Lucrèce Dorio, est une Vénus comme il n'y en a pas.

—Son mari doit être bien jaloux….

—Elle est veuve, citoyen Lemaney. Son mari a été tué en Suisse, à la bataille de Zurich…. Tenez, j'ai acheté la gravure; la voilà collée à côté du miroir…. La citoyenne Lucrèce, en entrant dans ma loge, pour me donner douze francs d'arrhes de son loyer, regarda cette gravure et dit en riant: Tiens! c'est la bataille où mon mari a été tué! Voilà comment j'ai appris cela.

—Celle-là ne doit pas manquer d'amoureux,—dit Lemaney, en riant d'un air stupide.

—Ah! je vous garantis que non!—dit le portier en étendant ses bras, et en les levant ensuite vers le plafond de sa loge,—et à telles enseignes que le propriétaire voulait lui faire signifier son congé pour le terme de messidor dernier; mais j'ai répondu de sa bonne conduite, moi, et tout s'est arrangé. Vous connaissez comme moi les vieux propriétaires; ils ne peuvent pas souffrir les amoureux: ils disent que ça déprécie les immeubles; comme s'ils n'avaient jamais rien déprécié, eux, quand ils étaient jeunes, et qu'ils n'avaient pas de maisons.

—Enfin,—dit Lemaney,—vous avez gagné le procès de la citoyenne
Lucrèce Lorio.

—Dorio, Dorio, vous estropiez toujours son nom, citoyen Lemaney…. Oui, c'est vrai, j'avais gagné son procès; mais un beau jour, elle a fait enlever ses meubles, et elle a quitté la maison…. Une femme généreuse comme une ci-devant reine, et qui vous mettait dans la main un louis d'or comme une pièce de six liards!… Tenez, je me chauffe encore de son bois; elle m'en a laissé plein la cave; et dire qu'on a traité cette femme comme une espionne de Pitt et Cobourg!

—Vous croyez donc, citoyen Mathieu, qu'elle ne rentrera plus chez vous?—demanda Lemaney d'un air nonchalant.

—Jamais plus…. Elle est partie à la campagne.

—Aux environs de Paris, probablement?

—Ah! voilà ce que je ne sais pas, citoyen Lemaney…. quelquefois pourtant je m'imagine qu'elle est allée chez la famille de son mari.

Un sourire involontaire traversa la figure de Lemaney.

Le vieux portier ne remarqua pas ce sourire, et il parut absorbé par les tristes réflexions que lui inspirait la perte de cette excellente locataire, la citoyenne Lucrèce Dorio.

Lemaney se plongea dans la lecture de l'Almanach du Consulat, tout frais éclos des presses de Lejay, place Thionville, unique livre de la bibliothèque du portier.

Le bruit d'une voiture qui doublait l'angle de la rue Mesnars arracha le citoyen Mathieu à ses réflexions.

Un instant après, le cordon de la loge répondit au marteau de la porte, et une jeune fille couverte d'un manteau de soie noire rembourré de fourrures s'élança dans le corridor d'un pas leste qui connaissait le terrain.

—Ah! ah! dit le portier; c'est la petite citoyenne Tullie!

À ces mots, Lemaney ferma nonchalamment l'Almanach du Consulat, et prenant le paquet de lettres, il dit avec insouciance:

—Citoyen Mathieu, je vous laisse en bonne compagnie; je vais chez le directeur de la poste pour réclamer nos dix écus.

Le vieux portier fit un signe d'approbation, et tendit la main à son collègue, qui sortit.

Quand Lemaney eut tourné le coin de la rue Mesnars, il s'arrêta et examina le pavé avec une attention singulière.

Une couche de neige recouvrait un verglas solide, et imposait beaucoup de circonspection et de lenteur aux pieds des hommes et des chevaux.

Cette remarque parut satisfaire Lemaney, car il redressa la tête, de l'air d'un homme qui se félicite d'une observation qu'il vient de s'adresser à lui-même.

Ensuite, il entra dans une petite boutique d'apparence suspecte, quitta sa casquette de loutre et sa veste de drap d'Auvergne, se coiffa d'un énorme chapeau, colline de feutre, coupée de trois vallons, se revêtit d'une houppelande respectable, et courut se placer en observation aux avenues de la rue Mesnars.

Tullie n'avait répondu que des monosyllabes aux vingt questions plus ou moins oiseuses du portier; elle tenait enfin une lettre, et dans sa légitime impatience de la porter à sa maîtresse, elle ne perdit dans la loge que le temps nécessaire pour réchauffer ses pieds engourdis.

Remontant bientôt en voiture, elle dit au cocher: Allez où vous m'avez prise, et allez bon train, on sera reconnaissante.

À quoi le cocher répondit:

—Ma petite citoyenne, le pavé n'est pas bon. Hier, deux chevaux de mon bourgeois se sont cassé les jambes sur le Pont-Neuf.

La voiture partit donc d'un pas très-modéré; elle gagna les boulevards et suivit leur ligne jusqu'à la hauteur de la rue des Tournelles, dans les solitudes du Marais.

Inutile d'ajouter que le faux portier Lemaney avait suivi la voiture, qui s'arrêta rue des Tournelles, 57.

Une heure après, Georges Flamant vit entrer cher lui son fidèle agent
Lemaney.

Ainsi fut bientôt découvert l'asile qu'avait choisi Lucrèce Dorio, en sortant de prison.

Lemaney avait joué son rôle en homme élevé dans les officines de cette sombre déesse ajoutée à la légende mythologique par les païens du dernier siècle et qui, plus tard, devait être adorée sous le nom de Police dans un temple de la rue de Jérusalem.

La lettre de l'Actéon.

(SUITE.)

XX.

Le soir de ce jour, à la veillée, Lucrèce et Tullie, plus unies que jamais par une familiarité née dans la même infortune, continuaient un entretien intime, dont la lettre de Maurice était le sujet.

Les deux jeunes femmes étaient en ce moment les uniques locataires de la maison de la rue des Tournelles, 57, dont le jardin, alors fermé par une grille de bois, longe le boulevard de la Bastille.

À l'époque où se passe cette histoire, ce quartier de Paris était presque inhabité et inhabitable à cause des émigrations et des désertions.

Peu d'années avant, Beaumarchais avait réfugié sa vie littéraire et son comptoir commercial de céréales et d'armes à feu dans cette solitude agreste, où sa maison était isolée, comme celle du Vieillard des Vosges, illustrée en opéra-comique à Feydeau.

La campagne commençait là et s'étendait à gauche jusqu'au faubourg
Saint-Antoine.

Le calme et le silence de cette contrée lointaine avaient déterminé le choix de Lucrèce Dorio; ne voyant plus rien autour d'elle, elle croyait n'avoir plus rien à redouter.

Son isolement était sa protection.

Tullie et deux femmes de service, qui arrivaient chaque matin de la rue Saint-Louis, étaient ses seules compagnes en attendant de meilleurs jours.

La lettre arrivée de Rochefort et confiée à l'Actéon, avait été, depuis le matin, cent fois prise et reprise, lue et relue: quelquefois Lucrèce en regardait fixement l'écriture, pour apprécier le degré de force de la main qui en avait tracé les caractères, et se faire ainsi une idée de la force du jeune voyageur.

La veillée était triste, une seule lampe éclairait le salon; les vitres d'une fenêtre dont les volets n'avaient pas été fermés laissaient voir un tableau d'extérieur, où la nuit et l'hiver associaient leur désolation.

Des guirlandes de neige couvraient les squelettes des arbres du jardin, et donnaient une teinte encore plus ténébreuse à la zone du boulevard, où Paris expirait alors dans le désert.

Un vent aigu, voix dolente de cette nuit, secouait les flocons figés à la cime des ormeaux de la Bastille et faisait grincer, sur son pivot, la plume de fer qui servait de girouette à la maison de Beaumarchais.

—Oh! ce pauvre enfant mourra dans la traversée!

Disait Lucrèce avec des larmes dans les yeux et dans la voix.

Plus de deux mille lieues sur mer! il y a de quoi tuer les plus forts, et lui n'avait qu'un souffle au bord des lèvres! pauvre Maurice!

—Avez-vous trouvé, madame, dans ce livre que je vous ai acheté hier, quelque chose sur cet affreux pays?

Demandait Tullie, en désignant un livre abandonné sur un guéridon.

—Oui, oui, Tullie,—dit Lucrèce en secouant tristement la tête,—j'y ai trouvé ce que je redoutais…. prends ce cours de géographie, ouvre-le à la page marquée par un signet, et lis.

Tullie ouvrit le livre et lut le passage:

«MADAGASCAR, grande île d'Afrique, située dans l'Océan des Indes, entre le dixième et le vingt-cinquième degré de latitude sud.

»Les fièvres mortelles qui règnent dans ce pays empêcheront toujours les
Européens d'y former des établissements.

»C'est un climat meurtrier, un sol partout marécageux et peu propre à la culture, excepté à celle du riz. Les maladies endémiques de…»

—Assez, assez,—interrompit Lucrèce,—tout le passage est sur le même ton…. Ceux qui ont écrit cela n'avaient aucun intérêt à calomnier ce pays; ce sont des voyageurs qui ont visité cette île, et qui ont écrit ce qu'ils savaient bien.

—C'est évident, dit Tullie.

Et la vive femme de chambre, fatiguée d'une scène triste, trop longtemps prolongée, hasarda, sur un autre ton, une réflexion accessoire qui pouvait changer la nature de cet entretien.

—Certainement,—dit-elle,—le citoyen Maurice Dessains est un jeune homme fort aimable; mais je crois qu'une femme avant de donner son affection, doit réfléchir à tous les désagréments que cette affection peut lui rendre.

Ainsi, madame, je ne pourrai jamais, moi, me décider à aimer une créature frêle, maladive, souffreteuse, enfin un valétudinaire de profession, surtout si, autour de moi, j'avais de quoi choisir dans un cercle d'amoureux bien constitués.

—Tullie,—dit Lucrèce,—tu es encore trop enfant; tu as le coeur de la jeune fille; un jour le coeur de la femme te viendra…. Mais c'est précisément à cause de cela que j'aime Maurice en songeant qu'il n'a plus de mère pour l'aimer; je le plains, en songeant qu'il n'a plus de mère pour le plaindre; je veux qu'à son lit de mort il emporte avec lui l'unique et suprême consolation que lui donne mon amour…. Je te dis, Tullie, que tu es trop jeune pour comprendre ces mystères de tendresse. Avise-toi d'aimer quelque robuste Antinoüs, fou de lui-même, et qui daignera t'accorder ses faveurs, et après, je t'attends au dernier quartier de ta lune de miel.

Tullie allait répondre quelque chose, car une femme de chambre répond toujours, mais elle remarqua sur le visage de Lucrèce une agitation subite.

Au moment où sa bouche s'ouvrait, un geste impérieux la ferma.

Lucrèce souffla sur la lampe au même instant, et, saisissant le bras de Tullie, elle la conduisit, sur la pointe des pieds, vers la vitre, et lui montra une ombre effrayante qui passait sur la neige du jardin.

Une veillée.

XXI.

Les deux femmes, immobiles de terreur, et blotties dans l'embrasure de la fenêtre, regardèrent longtemps le jardin, qui n'était éclairé que par la blancheur de la neige, mais elles ne découvrirent rien qui justifiât une première alarme.

La bise des nuits d'hiver continuait d'agiter les petits arbustes voisins, et leur donnait ainsi, dans les ténèbres, des aspects effrayants.

On aurait cru voir une ronde de spectres, ou un conciliabule nocturne de bandits.

Sous l'obsession d'une crise de terreur, on aime à se donner une explication rassurante, et à récuser le témoignage de ses yeux.

Lucrèce, qui retenait son haleine sur ses lèvres, respira dans un sourire; elle ferma le volet intérieur, ralluma la lampe, et dit à Tullie:

—Mon Dieu! quelle frayeur ces arbres m'ont donnée! J'ai les racines de mes cheveux qui me brûlent, et mon front est glacé.

—Mais qu'avez-vous donc vu ou cru voir?

Demanda Tullie en touchant familièrement le front de sa maîtresse.

Je n'en sais rien, Tullie; est-ce qu'on sait ce qu'on voit, dans la nuit! les cimes des arbres remuaient dans le jardin, et cela m'a fait peur.

—C'est toujours imprudent à deux femmes, dit Tullie, d'habiter une maison comme celle-ci, dans ce désert.

—Que veux-tu que je fasse Tullie? indique-moi un moyen de vivre; j'ai tout essayé, rien ne m'a réussi; je veux essayer la vertu. On en dit du bien; Voyons….

—Mais cet essai n'empêche pas d'avoir des locataires dans sa maison, pour vous défendre en cas de danger.

—Tullie, tu es un enfant. D'abord les locataires nous défendent très-peu en cas de danger; ensuite ils vous persécutent, vous espionnent, vous accablent de déclarations d'amour ou de haine, selon la manière dont ils sont reçus, et de bouche en bouche, de rue en rue, de portier en portier, ils dénoncent votre retraite à tout Paris, si bien qu'un jour on se retrouve encore en face avec ce démon de Georges Flamant.

—Que le diable l'emporte, ce Georges!

—Oh! n'attends pas cela, Tullie; le diable ne s'est jamais emporté lui-même. Je subirai cet être infernal tant que les pauvres femmes seront sans protection dans ce pays.

—Et comment, dit Tullie, n'avez-vous jamais eu l'idée de vous retirer dans une ville de province?…

—Ne prononce pas ce mot, Tullie. Je n'aurai jamais le courage de m'inhumer de mon vivant. Il me faut l'air de Paris pour vivre. Paris est le seul amant que je puisse aimer d'amour, et, depuis que j'y suis malheureuse, je l'aime davantage. As-tu seulement vu un coin de la province, Tullie, un seul coin?

—Jamais madame.

—Figure-toi des villes mortes, et enterrées sous la poussière; des citoyens qui périssent d'ennui, et qui demandent à leurs voisins l'aumône d'une distraction; des femmes qui ne s'habillent et ne sortent que pour l'anniversaire de la Constitution de l'an VIII; des sous-lieutenants oisifs qui font le siège de toutes les maisons où se cache une ombre de jolie femme; de petits théâtres qui ne jouent qu'en hiver, et qui sont habités au printemps par des chevaux. Tullie, j'aimerais mieux me bâtir, comme la courtisane Rhodope, un tombeau, ici, à Paris, avec des pierres données par mes amants, qu'habiter la province dans un palais bâti et meublé pour moi. Si je quittais Paris, un jour, je traverserais la province, en chaise de poste, les yeux et les stores fermés, et j'irais m'établir à la Louisiane, au Canada, ou à Pondichéry.

—Ah! comme je vous suivrais, moi, dans cette province-là!

Dit Tullie, en allumant un bougeoir.

—Je comprends le coup-d'oeil que tu viens de jeter sur la pendule,—dit Lucrèce, en s'arrachant à son fauteuil,—il est déjà minuit; c'est l'heure qui arrive le plus vite, quand on cause le soir.

Les deux femmes montèrent aux appartements par un escalier où semblaient monter avec elles tous les échos du large vestibule.

Une tristesse sourde tombait des étages supérieurs, car rien n'y annonçait la présence des êtres vivants.

La nouvelle chambre de Lucrèce n'était pas décorée selon le goût romain du gynécée de la rue Mesnars.

Elle avait gardé les traditions tapissières de l'école de Louis XIII; le lit surtout aurait pu figurer dans l'alcôve du palais du Sommeil, sur les monts Cimériens.

Il étalait des couches superposées du plus suave édredon, entre quatre piliers de bois des îles, où s'agrafaient des rideaux lourds, dont l'envergure, quand elle se déployait le soir, protégeait le sommeil avec quatre épaisses murailles de camaïeu.

—Ces femmes laissent toujours ma fenêtre ouverte!

Dit Lucrèce en entrant dans sa chambre à coucher.—Tullie, ferme tout cela bien vite, et déshabille-moi.

Tullie ferma portes et fenêtres, et vint se placer derrière le fauteuil où Lucrèce renversait en arrière sa belle tête toute ruisselante de cheveux noirs.

—Je vais vous faire une charmante toilette de nuit, madame,—dit Tullie en jouant avec ses petites mains dans la chevelure de sa maîtresse.

—Je vais vous coiffer comme une nouvelle mariée…. Nous ne voyons personne, c'est vrai; mais nous autres femmes, nous sommes un peu coquettes pour nous; n'est-ce pas, madame?

—Enfant!

—Que voulez-vous, madame! vous m'avez bien effrayée tantôt, et maintenant je chante comme l'oiseau après l'orage. Rien ne rend gai comme la peur, quand elle a passé.

—Eh bien! sois gaie, mais coiffe-moi.

—Si j'étais homme, j'aurais la passion des beaux cheveux…. Elles étaient folles, n'est-ce pas, les femmes qui se poudraient les cheveux avant la Révolution?… c'est comme la mode des gants, elle a été inventée par une femme qui avait de vilaines mains…. C'est aussi une femme chauve qui avait inventé la poudre amidon…. et les autres femmes qui ont de belles mains et de beaux cheveux sont-elles niaises de suivre ces modes-là!

—C'est assez juste, ce que tu me dis, ma petite Tullie, mais dépêche-toi.

—Ah! madame, vous êtes si belle que je ne vous quitterais plus, quand je vous tiens sous mes deux mains…. vous voilà coiffée à l'hermap…, j'ai oublié le nom que donne le coiffeur Amiel à cette statue qui dort, au Louvre, sur un matelas. C'est une coiffure de lit…. je vais vous défaire votre robe, ce ne sera pas long, madame…. Mon Dieu! les belles épaules! on dirait qu'il a neigé dessus…. Voyez comme je suis leste! je n'ai plus qu'à vous déchausser et puis je me retire dans ma petite chambre; c'est l'affaire d'un instant…. Tenez, madame, regardez…. je puis cacher un de vos pieds dans ma main; mes petites mains pourraient vous servir de souliers…. Je crois qu'il devrait être permis à une femme de chambre de baiser les pieds de sa maîtresse… Bien! j'ai pris ma récompense, et j'attends vos derniers ordres avant de me retirer.

—Bonne nuit, Tullie…. Vous entrerez dans ma chambre au petit jour.

Tullie alluma son bougeoir, s'inclina devant Lucrèce, et ouvrant et refermant une petite porte, elle traversa un long corridor de communication et entra dans sa chambre à coucher, en fredonnant l'air du Devin.

    Quand on sait aimer et plaire,
    A-t-on besoin d'autre bien?

Lucrèce se plaça devant son miroir, et comme pour juger si elle méritait les éloges de sa femme de chambre, elle donna quelques instants à une petite revue de coquetterie, indispensable complément de sa toilette de minuit.

Le fond de la chambre, reflété par le miroir, avait une teinte sombre et confuse, et les quatre piliers de l'alcôve, chargés de leurs rideaux massifs, prenaient, dans les profondeurs de la glace vénitienne des formes étranges, ce qui fit sourire Lucrèce, mais de ce sourire qui laisse la tristesse dans le regard.

Un murmure distinct, assez semblable à une respiration comprimée avec effort, arriva de l'alcôve, et la jeune femme tressaillit; elle se retourna vivement et regarda partout.

C'était une erreur d'imagination, sans doute causée par le souvenir de l'ombre fantastique du jardin.

Lucrèce marcha vers le lit, avec une terreur vague dont elle ne se rendait pas compte, et, si la honte d'avouer une peur enfantine ne l'eût pas retenue, elle aurait rappelé Tullie sur-le-champ.

Comme elle luttait avec cette indécision, les plis d'un des rideaux amassés autour d'un pilier parurent s'agiter du tapis au plafond.

Lucrèce ouvrit des yeux démesurés, et sentit brûler la racine de ses cheveux.

Au même instant, deux plis du rideau se séparèrent, et une tête horrible apparut, comme une fleur de l'enfer, subitement éclose sur le lit des Euménides, au souffle du démon.

La jeune femme, nue et frissonnante chercha un cri de détresse au fond de sa poitrine, mais sa langue se dessécha; elle voulut fuir, mais ses yeux se paralysèrent; une tempête de sang éclata dans son front; ses bras se raidirent en essayant une défense impossible; la vie s'éteignit au fond de son coeur; elle tomba, comme tomba la plus belle des statues, dans un temple livré à la dévastation.

* * * * *

Sept heures sonnaient à l'horloge du Cadran-Bleu, lorsque Tullie ouvrit sa fenêtre pour consulter les progrès du jour.

Elle donna un regard triste au tableau qui se déroulait devant elle.

Toujours la neige, toujours les arbres morts; toujours les toits couverts d'un suaire; et sur le boulevard quelques charrettes lourdes apportant des provisions aux marchés.

Tullie, faute d'interlocuteur, et éprouvant, comme l'oiseau qui se réveille, le besoin de chanter, se résigna au monologue:—Il est de trop bonne heure encore—se dit-elle en fermant sa vitre—pour entrer chez madame. On est si heureux de dormir quand il fait froid. Il y a des animaux qui dorment tout l'hiver. Que d'esprit ont ces animaux!… Entrez chez moi au petit jour, m'a dit madame… Oh! je sais bien ce qui l'a brouillée avec le sommeil aujourd'hui… Elle s'est couchée avec un projet de lettre dans la tête; elle veut écrire, ce matin, au citoyen Maurice, et il faut bien dix heures à une femme pour écrire quatre pages à son ami…

Le courrier de Rochefort part à cinq heures…. Je voudrais bien pourtant qu'on m'expliquât comment une lettre envoyée à Rochefort arrive à Madagascar, et qu'on ne paie que huit sous et demi pour deux mille lieues, lorsqu'il en coûte trois sous par la petite poste, pour écrire du boulevard du Temple au faubourg Germain… Ah! je vois que tout est encore très-mal arrangé dans ce pays, malgré les six révolutions qu'on nous a faites depuis douze ans!

Tullie ôta sa coiffe de nuit, s'ajusta complaisamment au miroir un bonnet à fines dentelles flottantes, épingla son fichu, serra les cordons de son tablier autour d'une taille souple et déliée comme le col d'un cygne, et, de la pointe de ses jolis doigts, effaçant la couche brumeuse distillée par le froid sur sa vitre, elle dit:

—Voilà le grand jour: c'est tout ce que le ciel peut nous donner de plus clair, quand il économise le soleil.

Entrons chez madame.

Rien ne pourrait dépeindre la surprise de Tullie, lorsqu'en entrant dans la chambre elle vit la fenêtre toute grande ouverte, et sa maîtresse encore au lit.

Ses regards tombèrent sur le jardin, où la neige gardait des empreintes de pas toutes fraîches et de dimensions différentes, ce qui attestait la visite nocturne de plusieurs hommes.

Tullie ne donna qu'un coup-d'oeil rapide à ce tableau effrayant, et elle se précipita vers l'alcôve pour réveiller sa maîtresse; mais le cri de terreur qu'elle poussa ne put pas même arracher Lucrèce à son immobilité de cadavre.

L'intérieur de cette alcôve sombre offrait un de ces spectacles émouvants qui ne se retrouvent que dans les villes prises d'assaut et abandonnées aux brutales fureurs des soldats.

Tullie, toute inondée de ses larmes, toute palpitante de terreur, ouvrit la porte, et descendit rapidement l'escalier, sans détermination bien précise, mais pour se réfugier dans le calme et la réflexion qui inspirent les bons conseils.

Madagascar.

XXI.

L'île de Madagascar est une petite Afrique placée à côté de la grande.

Sur la carte, elle ressemble à une chaloupe qui suit un vaisseau.

Une chaîne de montagnes la traverse du nord au sud, dans presque toute sa longueur.

Ainsi, le mont Lupata, nommé l'Arête, ou l'Artère du monde, sillonne l'Afrique dans la même direction: ce qui semble devoir prouver que Madagascar est un petit continent à part, et n'a pas été détaché, comme d'autres îles, du grand continent voisin, dans quelque cataclysme géologique.

C'est un pays primesautier, comme l'Australie et Bornéo.

Madagascar, est, au contraire, une mère féconde, qui a prodigué autour d'elle des rejetons, comme une planète entourée de satellites, sur le firmament de la mer.

De grands cours d'eau descendent de toutes les crêtes, de tous les réservoirs de la chaîne de montagnes qui traverse Madagascar, et cette richesse d'humidité permanente, sous un ciel de feu, au lieu de lui être favorable, lui a donné ces maladies endémiques, signalées par les géographes, et redoutées par les Européens.

Comme ces explications, toutes froides qu'elles sont au milieu d'un récit dramatique, sont pourtant indispensables, et se rattachent à cette histoire par le plus puissant des liens, on permettra au narrateur, ennemi des détails intermédiaires et oiseux, de s'arrêter, en quelques lignes, sur cette nouvelle topographie de Madagascar.

Ces grandes eaux qui descendent des deux versants ne conservent pas leur impétuosité torrentielle jusqu'au canal de Mozambique et à l'Océan indien.

Arrivées au pied des monts, elles rencontrent des plaines molles, des terrains gras, où elles stagnent paresseusement et où leur vive énergie s'éteint dans d'immenses marécages, bornés par les horizons maritimes.

Voilà les foyers indestructibles des fléaux de Madagascar.

Ce sont les marais Pontins ou le Delta du Rhône, sur une échelle à gigantesques proportions.

Le vent d'Afrique et le soleil de l'Inde ont épuisé le souffle et la flamme sur ces marécages, et ils sont encore ce qu'ils étaient aux premiers jours de la création.

Les naturels du pays vivent, dans cette atmosphère de fièvres, comme les paysans de Sienne et de Terracine en Italie, et d'Istres et de Saintes en Provence.

La terre natale a toujours l'air de prendre un soin exclusif des enfants qu'elle produit.

Toutefois, en regardant la carte du monde, et en songeant à l'avenir des peuples, si providentiellement conduit vers de nouvelles destinées par les mains de fer de la vapeur et des révolutions, il reste évident que tant de beaux pays lointains, où la fécondité peut même supprimer le travail, n'ont pas été créés exclusivement pour nourrir quelques peuplades sauvages, prosternées devant des fétiches et des manitous.

Et que les grandes migrations septentrionales doivent un jour venir demander leur place à ces splendides festins servis par le soleil et l'Océan, ces deux intendants de Dieu.

Cela étant admis, on interroge les voyageurs, et non les préjugés, et on arrive à de consolants résultats sur la question spéciale qui nous occupe en ce moment.

La chaîne de montagnes qui se hérisse du nord au sud de Madagascar décrit un arc immense, de sorte qu'elle laisse, à ses deux extrémités, de vastes plaines et des bois touffus s'étendre, d'un côté, jusqu'au cap Marie, de l'autre, jusqu'à la baie de Diégo-Suarez.

Aux deux pointes de l'arc, les conditions atmosphériques doivent changer absolument de caractère, surtout vers la pointe nord.

Sur ces tièdes rivages, on ne retrouve plus ces pernicieux courants qui dégénèrent en eaux stagnantes et exhalent le poison et la mort; ce sont partout des terrains légèrement accidentés, recouverts de fleurs et d'arbres, avec les ombres tièdes, les eaux douces et les fruits doux.

C'est l'Afrique qui vient expirer mollement sous le péristyle de l'Inde.

Ce sont les fécondes haleines des archipels voisins et du golfe d'Oman, qui semblent accourir sur les mers pour enrichir l'homme ou réjouir le désert.

Ce sont de petits golfes, des baies recueillies, des ports vierges, qui ont déjà reçu des noms, en attendant des vaisseaux.

Diégo-Suarez, qui s'ouvre près du cap d'Ambre.

Le port Louquez; les baies de Vohemare, de Nosse, d'Ifonty, de Narrenda, et d'autres asiles que le navigateur dédaigneux a effleurés en les abandonnant après leur baptême équinoxial.

Mais ce serait peu de trouver dans ces vastes contrées maritimes la fécondité du sol et la salubrité l'air.

La Providence ne fait pas les choses à demi, quand elle veut appeler l'homme, si l'homme oublie une fois d'être sourd.

L'antagonisme, ce vieux fléau de la terre, et cet amusement éternel des nations civilisées, doit se retrouver, et se retrouve avec ses haines les plus vives, chez les peuples sauvages.

Il ne faut pas demander aux barbares d'être plus chrétiens que nous.

Ainsi, ne nous étonnons point de rencontrer, dans cette île immense de
Madagascar, deux nations en état permanent de guerre ouverte.

Les Hovas et les Sakalaves.

Nous n'ayons rien à attendre des premiers, du moins dans le présent, mais l'avenir a des secrets de guérison pour toutes les haines.

Or, les Hovas se sont constitués nos ennemis; ils détestent notre pavillon, et sont toujours prêts à s'opposer de vive force, comme leur climat, à nos établissements de Madagascar.

Nous trouvons, par bonheur providentiel, une compensation à cette haine des Hovas, dans l'amitié de leurs éternels ennemis, les Sakalaves.

Ceux-ci nous accueillent fraternellement, nous aident à ravitailler et à radouber nos navires en souffrance, nous escortent dans nos chasses sur les bruyères du cap Saint-André.

Nous avons là des alliés naturels qui n'attendent que nos colons pour faire avec eux un traité d'alliance et saluer notre pavillon, hissé sur le cap d'Ambre, à l'extrême pointe de Madagascar.

Les Sakalaves sont tout disposés à être pour nous ce qu'ont été pour d'autres planteurs européens les sauvages Makidas, de la baie d'Agoa, sur un territoire africain.

Il y a même, dans ces sympathies mystérieuses des enfants des tropiques pour les aventuriers du septentrion, quelque chose qui fait réfléchir et illumine d'un rayon d'espoir les ténébreuses incertitudes de notre avenir.

Le jour où les planteurs des huttes d'Adhel et les colons partis de l'Atlas, se rencontreront, la charrue à la main, dans les solitudes vierges de l'Afrique, et fraterniseront dans le plus merveilleux des hyménées, ce jour-là sera une aurore d'un avenir nouveau, et le monde sera sauvé par la colonisation, qui est la véritable et la seule fraternité.

Un port sans vaisseaux.

XXII.

Le 18 septembre 1800, deux jeunes gens, qui bientôt nous diront leurs noms en causant, descendaient d'une petite colline, au lever du soleil, et marchaient vers le rivage de cet Océan qui laisse quelques-uns de ses flots tranquilles, dans le joli golfe de Diégo-Suarez, à la pointe nord de Madagascar.

Par intervalles, nos deux amis s'arrêtaient quand une éclaircie de tamarins gigantesques leur permettait d'embrasser une vaste étendue de mer, et ils regardaient alors avec des yeux avides jusqu'aux dernières limites de l'horizon.

—Croyez bien que je ne me suis pas trompé, disait le plus jeune à son compagnon;—j'ai vu de là-haut une petite voile blanche comme du lait, et qui s'est levée avec le soleil.

—Mon cher Maurice, disait l'autre, vos yeux sont meilleurs que les miens…. j'ai été, moi, exempté de la conscription pour la faiblesse de ma vue…. ainsi, je suis obligé de vous croire sur parole…. Au reste, il n'y a rien d'étonnant de découvrir une voile sur ces parages; nous sommes ici comme sur le balcon d'un belvédère, et tout ce qui se passe au large nous demande un salut.

Sidore Brémond, votre père, dont vous avez respecté le sommeil ce matin, nous a donné hier une leçon de géographie locale dont j'ai profité. Vous êtes, nous a-t-il dit, au carrefour de tous les grands chemins maritimes: A votre gauche, on arrive du Mozambique, des îles Comores et du Zanguebar; en face, des mille ports du golfe d'Oman; à droite, de tous les archipels et de tous les continents indiens. Quand j'habitais Paris, je voyais de ma fenêtre, rue Coquillière, une grande maison noire qui m'ôtait la respiration, et puis tous les fiacres qui allaient de la rue Plâtrière à la rue Grenelle-Saint-Honoré. J'aime mieux le belvédère de Diégo-Suarez, avec son loyer gratuit et son propriétaire absent….

—Alcibiade,—interrompit Maurice en frappant de la main droite sur le bras de son ami.

Maintenant il n'y a plus moyen de douter…. Pendant que vous parlez, la petite voile avance…. Oh! si le vent se levait un peu, dans un quart-d'heure elle serait ici!

—Quelle joie d'enfant cette voile vous donne, mon cher Maurice!… et si c'était une voile anglaise par hasard?

—Bah! est-ce qu'il y a ici, là, sur ce cap, des Anglais, des Espagnols, des Français? Il y a des hommes. Si nous étions en mer sous notre pavillon, j'aiguiserais mon sabre d'abordage; mais ici, sur une terre neutre, sur ce cap du bon Dieu, je suis l'ami de tous nos ennemis, et je ne cherche que des mains à serrer avec les miennes.

—Maurice!—dit Alcibiade avec une gravité comique,—Maurice, que vous êtes loin du condamné du 14 nivôse!…

—Est-ce qu'il peut y avoir des nivôses, ici, Alcibiade! Comprend-on la folie de ces faiseurs d'almanachs, qui ont baptisé trois mois de l'année avec trois horribles noms: ventôse, pluviôse, nivôse! qui enrhument ceux qui les prononcent, et qui m'avaient rendu poitrinaire au deuxième degré!…

En causant ainsi, ils étaient arrivés à un golfe charmant, tout bordé de verdure, et auquel il ne manquait que des vaisseaux pour avoir la physionomie d'un port de commerce.

C'était là que l'Églé avait débarqué ses passagers, quelques mois avant, en leur laissant toutes les ressources matérielles qui leur étaient nécessaires pour s'y établir.

De ce point de la côte, le regard embrassait un horizon immense, l'infini de la mer et du ciel.

Ce qui était un doute devint alors une vérité.

Nos deux amis apercevaient distinctement un petit navire qui cinglait dans la direction de Diégo-Suarez.

—Maurice, vous avez un télescope dans les yeux,—dit Alcibiade,—vous ne vous êtes pas trompé. Maintenant, pouvez-vous reconnaître, à cette distance, le pavillon de ce navire?

—C'est ce que je cherche à découvrir,—dit Maurice, en étendant sa main droite ouverte, au-dessus de ses yeux.—Par moments je distingue très-bien l'arrière, mais il me semble qu'il n'y a point de pavillon.

—C'est impossible, Maurice; je ne suis pas très-fort en science nautique, mais, en trois ou quatre mois de navigation, j'ai eu le temps d'apprendre qu'il y a toujours un pavillon à bord d'un navire….

—Eh bien! celui-là n'en a pas…. j'en suis très-sûr maintenant…. C'est une corvette en miniature; elle est découpée pour bien marcher; quand il fait du vent, on dirait un oiseau de mer…. Elle n'a que deux mâts, et fort penchés en arrière, comme s'ils allaient tomber…. Je distingue six sabords, ce qui annonce un petit navire de guerre de douze pièces de canon….