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Le transporté (2/4) cover

Le transporté (2/4)

Chapter 16: XXIV.
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About This Book

A young woman confined in a damp cell resists the persistent advances and threats of a coercive visitor who manipulates a newspaper to accuse her lover of political crimes and to menace her with deportation to a deadly penal colony or exile into a squalid house of prostitution. She maintains a resolute silence, studies the printed lists with painstaking care, and then composes a desperate, improvised message by cutting words from the paper, preparing a petition to a powerful patron to verify her identity and seek rescue.

—Voilà une effronterie superbe! dit Alcibiade; est-elle comique cette coquille de noix qui déclare la guerre à l'Océan indien!

—Regardez, Alcibiade; elle vient de faire une manoeuvre très-habile, et qui prouve qu'elle connaît ces parages aussi bien qu'un vaisseau sérieux…. Elle a descendu vers le sud pour prendre le vent et éviter l'Ile de Sable, comme nous avons fait avec l'Églé, un peu plus haut, dans la même direction, pour éviter le Banc de Nazareth.

—Mon cher Maurice, vous parlez comme un marin consommé…. maintenant, je vais vous parler, moi, comme un homme qui connaît la terre….

—Voyons.

—Ce petit navire me paraît suspect; un navire qui cache le pavillon de son pays, est comme un homme qui cache son nom de famille. Je me méfie des choses anonymes…. Si nous restons ici, à découvert, nous serons bientôt aperçus…. Voici, à droite du golfe, un massif de tamarins sombres comme une association de cavernes; cachons-nous là, comme des douaniers qui flairent la contrebande, et sans être vus voyons et attendons ce qui va venir.

Maurice approuva d'un signe de tête, et ils descendirent tous deux vers le point d'observation désigné.

Malgré le secours d'une petite brise qui se leva, le navire garda la mer, au moins encore une bonne heure.

C'était, en effet, une miniature de goélette, qui avait, sans doute, perdu la moitié de ses forces voilières dans quelque ouragan, et qui se traînait sur les vagues comme un albatros blessé à l'aile.

Quand elle entra dans le golfe, comme dans un lieu de refuge, son artillerie resta muette et aucun bruit n'interrompit le chant des tourterelles grises, des cailles et des perruches multicolores domiciliées sur les arbres voisins.

La goélette jeta un câble à terre, et un matelot l'amarra aux racines d'un cocotier.

L'équipage, composé de dix hommes, resta sur le pont.

Ce golfe et cet atterrage étaient, sans doute, un pays d'ancienne connaissance pour les gens du bord, car aucun d'eux ne daigna donner un regard de curiosité à ce paysage primitif, à cette nature virginale, moitié endormie dans une ombre délicieuse, moitié réveillée au soleil de l'équateur.

Le capitaine, qu'il était facile de reconnaître à ses gestes impérieux plutôt qu'à ses insignes de commandement, car il était nu jusqu'à la ceinture, s'élança d'un bond sur la mousse épaisse qui couvrait la rive, et fit un signe à un homme de bord, son lieutenant présumé.

Maurice et Alcibiade, en observation dans le massif d'arbres, n'avaient pas perdu un seul mouvement du navire et de ceux qui le montaient.

Si un entretien s'engageait entre les deux marins, nos amis se trouvaient placés de manière à tout entendre, et jamais leurs oreilles ne s'étaient ouvertes avec une aussi fiévreuse avidité.

Celui des deux débarqués qui avait des allures de capitaine, se mit à considérer avec une attention singulière toutes les variétés d'arbres qui bordaient la rive droite du golfe; on aurait cru voir un botaniste en travail de collection pour quelque Flore indienne.

Cependant la physionomie de cet homme excluait bien vite toute idée de cette nature.

Sa figure, empourprée de soleil, avait toutes les lignes et tous les caractères saillants de l'audace héroïque; ses yeux semblaient s'être allumés au foyer de l'équateur; ses bras nus, son col léonin, son torse bruni et sillonné de muscles, annonçaient un exercice de luttes vigoureuses, tout-à-fait étrangères aux moeurs du botaniste et du savant.

Quel était donc ce mystère maritime, qui venait ainsi se proposer comme une énigme à nos deux jeunes Européens?

Aux premiers mots, ce mystère allait être dévoilé.

Servir son pays.

XXIII.

—Capitaine, j'attends vos ordres, dit l'un des deux marins.

—Il faut envoyer deux hommes en chasse,—dit le capitaine, en langue française, et d'un ton résolu.

Les cailles abondent à Madagascar, comme vous savez, il ne faut qu'une heure pour en tuer cent. Voilà de quoi réparer votre long jeûne, en y ajoutant une couffe de riz benafouli….

—C'est bien, capitaine….

—Attends encore, mon brave Marapi. Vous mettrez à bord autant de noix de cocos que la cale en peut contenir, et vous en donnerez à nos malade du scorbut. Le charpentier viendra choisir dans ce taillis de quoi remplacer les deux vergues qui nous manquent, et le gouvernail qui est avarié. Voilà le plus urgent. Nous ne resterons ici que très-peu de jours, dès que je pourrai me remettre en mer, je doublerai le cap d'Ambre et le cap Saint-Sébastien, pour achever de me ravitailler dans la baie de Nosse, où nous trouverons ce qui nous manque ici.

—Capitaine, dit l'autre marin, me permettez-vous de faire une observation?

—Parle, parle, mon brave Marapi.

—Eh, bien! mon capitaine, je crois que nous pouvons trouver dans les atterrages de Diégo-Suarez tout ce que nous trouverons de l'autre côté de l'île. Nous sommes en septembre, les courants du canal de la Mozambique sont très-dangereux, et je doute fort que la Perle, dans l'état d'avarie où elle se trouve, puisse doubler le cap Saint-Sébastien et entrer dans le canal. Nous risquons de faire côte sur l'île Glorieuse, ou sur l'île Anjouan.

—Très-bien parlé, mon brave Marapi, mais l'oeil du maître y voit mieux que l'oeil du serviteur, et je persiste dans ma première idée.

—Capitaine, je suis à vos ordres, dit le marin en s'inclinant.

—Voyons, mon brave, quand la Perle pourra-t-elle doubler le cap
Saint-Sébastien?

—Après les moussons.

—Et que ferons-nous ici, en attendant?

—Nous vivrons de pêche et de chasse.

—Beau métier pour des gens comme nous! Y songes-tu bien, Marapi? toi, le lion de Java! toi, dont le nom signifie colère du feu! comme le volcan de ton île! tu consens à te faire chasseur et pêcheur, comme un Hollandais du Port-Natal, ou un planteur suédois de Trenquebar!… Et si cet endiablé de lord Cornwallis, pendant que nous sommes en chasse, nous relance avec une embarcation, comment la Perle se défendra-t-elle?—Y as-tu bien songé?

—Il est vrai, capitaine, que nous sommes diablement avariés.

—Combien avons-nous d'hommes à bord?

—Seize, capitaine.

—Combien en état de trouer un sabord ennemi avec un sabre et un pistolet?

—Huit tout au plus, capitaine…. La mer, le scorbut, et notre malheureuse descente à Sataoli nous ont détruits tout-à-fait.

—Bien, Marapi! tu vois donc que ce n'est pas sur la côte où je suis qu'il y a chance de se ravitailler complètement. On trouve partout des bois de construction, des noix de cocos, des réserves de pêche, des forêts de chasse, mais il est plus difficile de trouver des hommes, des recrues, des matelots, des loups de mer, pour les associer au noble métier que nous faisons. Je ne suis, moi, ni chasseur, ni pêcheur, ni même corsaire; je suis un ravageur d'Anglais, un épouvantail que la France a laissé dans l'Inde, après nos désastres sur le Coromandel.

J'ai une grande mission à remplir; j'ai un glorieux exemple à donner aux marins, mes compatriotes, disséminés sur les deux rives du Bengale, aux îles de la Sonde, à la Nouvelle-Hollande, au Zanguebar. Si tous les colons de France savent m'imiter et font leur devoir, la Compagnie anglaise des Indes est ruinée au bout de trois ans, et lord Cornwallis n'osera plus sortir du fort Saint-Georges, qu'il vient d'élever à Madras. Ainsi ce que n'ont pu faire Suffren et d'Estaing, ces dieux de la mer, nous le ferons, nous, avec des coquilles de noix, plus nombreuses que les îles Maledives et Laquedives, nous formerons une prodigieuse escadre d'écueils flottants, échelonnés sur la route commerciale d'Angleterre aux Indes, et toute la puissance britannique viendra échouer contre nous. D'autres enfants de la France n'ont-ils pas déjà réussi dans la même entreprise?

N'as-tu pas entendu parler cent fois des flibustiers français de Saint-Domingue? En voilà des héros taillés sur bronze! On voulait aussi les flétrir d'un vieux surnom odieux, et voici comment ils répondirent: Le 24 août 1781, jour de la fête du roi, ils brûlèrent, en signe de réjouissance, deux millions de bois de Campêche, dans la presqu'île d'Yucatan.

Maurice et Alcibiade, embusqués dans le voisinage, avaient écouté cet entretien avec un intérêt sans égal, et plusieurs fois ils s'étaient fait violence pour ne pas sortir de leur retraite.

Mais à ces dernières paroles, ils ne se continrent plus, et ils se montrèrent, avec un visage riant, à ces deux marins.

—Amis! dit Maurice, comme s'il eût répondu au qui vive? d'une sentinelle française, placée sur le promontoire de Madagascar.

—Amis! répéta comme un écho, Alcibiade.

Ces deux mots si simples, servant de réponse à une question qui n'était pas formulée, avaient, dans ce moment, un caractère de simplicité sublime.

Les deux marins en entendant du bruit dans les feuilles, et en voyant apparaître deux hommes sur un promontoire désert, s'étaient tout d'abord placés en attitude de défense.

Mais les joyeuses et sereines figures des jeunes gens, leurs gestes pleins d'une grâce exquise, le charme de leurs voix qui prononçaient les plus douces des syllabes françaises, éloignèrent toute méfiance de l'esprit des deux marins, lesquels, du reste, n'étaient pas gens à prendre aisément l'alarme.

—Voilà des amis qui nous tombent du ciel fort à propos, dit le capitaine; et d'où venez-vous donc, mes bons amis?—ajouta-t-il en leur tendant ses mains.

—Nous venons de Paris, dit Alcibiade en riant.

—De Paris! s'écria le capitaine, et que venez-vous faire ici?

—Nous venons vous rendre service, capitaine, dit Maurice d'un ton résolu.

—Ma foi! messieurs, j'accepte tout ce que vous m'offrirez, car j'ai besoin de tout. Mais ceci demande quelques explications préalables. Je suis chez moi, ici, donnez-vous la peine de vous asseoir; il me reste à bord un quart de jambon de Labiata et quelques flacons de vieux Constance, nous allons causer à l'ombre. Je vais d'abord vous dire qui nous sommes: voilà Marapi, mon lieutenant, créole français, né, par hasard, à Solo, île de Java, et moi, je suis le capitaine Surcouf.

A ce grand nom, Maurice et Alcibiade, qui s'étaient assis déjà sur des sièges de velours naturel, se levèrent, et ôtant leurs larges chapeaux de paille, ils s'inclinèrent de respect devant l'Achille de l'Océan indien.

Deux matelots descendirent du bord avec les provisions demandées, et les quatre convives se mirent en devoir de leur faire honneur.

Quand la première faim fut apaisée, on se livra aux longs entretiens, selon un ancien usage des matelots avariés, usage qui remonte à ces matelots Troyens réfugiés dans un petit golfe protecteur; Virgile a chanté leurs infortunes navales, leurs repas sur l'herbe et leurs longs entretiens de convives rassasiés [3].

[Note 3:
    Est in secessu longo locus; insula portum
    Efficit, objectu laterum
    …. Prima fames epulis, mensæque remotæ.
    …. Longo socios sermone requirunt.
]

Le capitaine Surcouf apprit donc, dans tous ses détails, l'histoire de Maurice, le voyage de l'Églé à Madagascar, et les projets d'une colonie de déportation. Quand ce récit fut terminé:

—Jeune homme, dit le corsaire en lui serrant les mains,—croyez à la parole d'un homme qui a la plus belle des expériences, celle que donnent les périls de chaque jour; vous avez payé, en conspirant, otre tribut à des traductions de livres de collège. Il y a bien des manières de conspirer; vous avez choisi la plus absurde de toutes. Vous avez conspiré avec l'idée évidente de réussir et sans songer qu'après le succès vous autorisiez tous vos ennemis à conspirer ensuite contre vous. Voyez où peut aller un pays ainsi ballotté de complots en complots indéfiniment! Moi, je me suis reconnu un penchant à faire la même chose. Alors, je me suis dit: Conspirons contre la puissance maritime de l'Angleterre. Les coups de canon que je tirerai n'effrayeront point les vieillards, les femmes, les enfants et les moribonds dans les villes; ils ne troubleront que les échos de l'Océan de l'Inde, et je ne rencontrerai jamais en France un crêpe ou une robe de deuil que mes cartouches de conspirateur auront noircis. Qui de vous ou de moi raisonnait patriotiquement?

—Permettez-moi de ne pas répondre, capitaine Surcouf, dit Maurice, comme un écolier devant son maître.

—Au lieu de conspirer contre Bonaparte, vous auriez dû tous venir à son aide, quand il voulait faire une brèche à l'Orient,—poursuivit l'illustre corsaire,—votre Directoire a été stupide comme le sénat de Carthage, dans une situation analogue. Ainsi, les deux plus grandes choses, tentées par les deux plus grands hommes, ont échoué par la faute de quelques avocats ignorants et jaloux. Bonaparte a été abandonné en Syrie, comme Annibal à Métaponte. Nous étions, tous, ici, des milliers d'Européens et d'Asiatiques, occupés à prêter l'oreille au canon de Saint-Jean-d'Acre; chaque jour un heureux mensonge nous apportait cette triomphante nouvelle: Bonaparte a forcé la porte de la Syrie! il a traversé l'Arabie déserte, il a descendu le golfe persique, il a franchi le détroit d'Ormus, il a mis le pied sur le sol de l'Inde; à son approche, les peuples esclaves se soulèvent des bouches du Gange aux bouches de l'Indus et l'Angleterre de l'Asie va retrouver contre elle un nouveau Washington venu du Nord! Hélas! nous avions trop présumé du bon sens du Directoire!…

Vous avez épuisé vos forces en complots, en luttes, en paroles, en victoires, en défaites stériles. Vous croyez toujours avoir atteint l'apogée de la puissance quand vous gagnez une bataille sur les Allemands, ou quand vous réprimez une sédition dans Paris, et vous vous énervez sous les tiraillements des opinions folles; vous écartelez la France en lui prêchant l'union; vous êtes mécontents de votre passé, vous ne savez que faire de votre présent, et vous éteignez tous les phares allumés sur les mille écueils de votre avenir.

—C'est dur, mais c'est vrai, capitaine, dit Alcibiade; il n'y a que la fréquentation de l'Océan qui puisse mettre cette sagesse dans la bouche d'un homme….

—Vous voyez en moi, continua Surcouf, un homme qui a de très longues heures de nuit et de jour pour réfléchir, et qui trouve de bien rares occasions de formuler ses pensées en langage humain. Les hommes qui m'entourent n'aiment d'autre éloquence que celle du canon. Aujourd'hui le ciel m'envoie deux auditeurs européens, et j'abuse peut-être du droit de me faire écouter….

—Capitaine, interrompit Maurice, tout ce que vous dites nous intéresse beaucoup plus que vous ne pensez….

—Eh bien! dit Surcouf, j'ajouterai quelques mots encore…. Vous aimez votre pays, n'est-ce pas?

—Sans doute!

—Croyez-vous que pour servir son pays, il faille nécessairement habiter un coin de la France, et voter pour envoyer un tribun muet au Tribunal, ou bien être régimenté dans une des armées qui battent ces éternels Allemands?

—Je pense, dit Maurice, qu'il y a d'autres manières de servir son pays.

—On sert son pays partout, continua le corsaire. Il y a deux déportés de Sinnamary qui cultivent les mûriers de Chine dans une plantation de Zanguebar: ils servent la France. Il y a cinq fructidorisés qui donnent des leçons de français à la ville du Cap, à Fort-Dauphin et à Goa: ils servent la France. Il y a cent émigrés, connus de moi, qui ont fondé, sur les côtes indiennes, des écoles, des filatures, des usines, des villages: ils servent la France. Vous ne sauriez croire combien l'exil en terre lointaine inspire tous les nobles sentiments du devoir. J'ai vu à Botany-Bay des condamnés redevenir honnêtes par orgueil national, en face de l'étranger qui les regarde. Que ne doit-on pas attendre alors des exilés honnêtes! Si la moitié de la France déportait l'autre moitié, elles seraient heureuses toutes deux.

—Je le crois, dit Alcibiade; et ce serait peut-être le seul moyen de guérir l'incurable.

—Monsieur Maurice Dessains, dit Surcouf, voulez-vous que je vous fournisse une belle occasion de vous venger de votre pays qui vous exile?

—Je veux bien, capitaine.

—Eh! bien! servez votre pays.

—Ma foi, capitaine, je ne demande pas mieux.

—Jeune homme, un de ces jours je vous montrerai à l'horizon un pavillon anglais défendu par vingt pièces de gros calibre et cent hommes d'équipage, et je vous dirai: Ce soir, ce navire de la Compagnie nous appartiendra: voulez-vous arborer notre drapeau tricolore à misaine de l'Anglais? Que me répondrez-vous?

—Oui.

—Très-bien! je vous pardonne votre conspiration absurde contre
Bonaparte.

Sur ces derniers mots, on entendit un coup du fusil dans les profondeurs du bois: des échos infinis répétèrent cette détonation, et des milliers d'oiseaux, s'envolant de la cime des arbres, couvrirent le ciel d'un nuage d'azur, d'écarlate et d'or.

Un pari de corsaire à pilote.

XXIV.

Ce coup de feu qui retentissait dans la solitude était un appel et une voix; c'est ce que Maurice comprit tout de suite, et il se levait pour marcher dans le bois à la découverte de son père ou de ses compagnons, lorsque le capitaine Surcouf l'arrêta par ces mots:

—Restez donc ici, monsieur Maurice; vous ne connaissez pas le pays de ce côté du golfe; vous allez vous perdre dans une forêt vierge, sans boussole et sans Croix-du-Sud. Vos amis, qui probablement vous cherchent, savent où ils vont; ils suivent la pente du terrain qui conduit à la mer; ils connaissent leur direction, attendez-les ici.

Et, prenant une carabine de la main d'un matelot qui était descendu du bord avec une provision d'armes, il répondit à l'appel venu des profondeurs du bois.

Aussitôt, un troisième coup dans le lointain.

—Maintenant,—dit Alcibiade,—ce dialogue me paraît fort clair. Nous avons laissé couler, ici, les heures sans les compter. Nos amis de la petite colonie se seront inquiétés de notre longue absence, et ils nous appellent à grands coups de carabine dans le bois.

—Nous sommes en mesure d'attendre nos amis et nos ennemis,—dit Surcouf;—la Perle est embossée avec la fierté d'un vaisseau à trois-ponts, et elle regarde le bois avec six sabords ouverts, qui ne sont jamais endormis.

Les yeux des matelots étaient ouverts, comme les sabords de la Perle, dans la même direction, et leurs mains caressaient les crosses des carabines.

On entendit bientôt un bruit confus de voix, multipliées à l'infini par les échos des solitudes, et, dans les éclaircies de la lisière du bois, on vit se détacher, sur la verdure des arbres, les vestes blanches des colons européens.

Le premier qui parut était Sidore Brémond.

Maurice s'élança au devant de lui, et s'excusa de sa longue absence, en lui montrant le curieux tableau que la rive du golfe encadrait.

Cinq condamnés du 14 nivôse, vêtus en planteurs africains, robustes comme des hommes purifiés par la mer, joyeux comme des criminels qui ont trouvé la vie dans la mort, suivaient Sidore Brémond et contemplaient avec des yeux ravis le spectacle déroulé devant eux.

Surcouf s'était levé pour recevoir les nouveaux venus, et il examinait la figure de Brémond avec cette attention minutieuse qui précède ordinairement l'explosion d'une reconnaissance entre deux anciens amis.

Ce doute allait être éclairci au premier éclat méridional de la parole du pilote de l'Églé.

—Il me semble que je vois la Caranque de la Seyne, quand je vois ce coin de mer, dit Brémond en agitant son bras autour de lui.

Voilà le bois de pins de Saint-Mandrier; voilà l'isthme des Sablettes; c'est la même couleur d'eau et de terrain. Oh! la Seyne! la Seyne! le plus beau pays du monde!… Cela me mouille les yeux comme à un enfant.

—Je ne me trompe pas!—dit Surcouf en se précipitant du haut de ses mains sur les mains du pilote.

C'est Sidore de la Seyne!… Eh bien! est-ce qu'on ne reconnaît plus
Surcouf, le camarade du Pluton?

—Surcouf!—s'écria Brémond avec un visage rayonnant comme l'équateur, —mais qui, diable! te reconnaîtrait dans cette absence de costume! Tu ressembles au père Tropique, en négligé d'Océan!… Oh! mon brave Surcouf!

—Enfants!—cria Surcouf en se tournant du côté de la Perle, feu de bâbord et de tribord, pour saluer la France qui nous rend visite à Madagascar!

À cet ordre, la Perle dérapa, et, tournant sur sa quille, elle se fit remorquer par une petite chaloupe jusqu'à l'entrée du golfe.

Là, ses deux flancs tournés vers les deux horizons de la mer, elle salua de toutes ses voix les premiers colons de la République française; et le rivage répondit, de vallons en cimes, de golfes en promontoires, comme une terre morte qui ressuscite à la voix de Dieu.

—Eh! donnez-moi donc des nouvelles de nos amis,—dit Surcouf, en offrant un verre de Constance à Brémond,—comment avez-vous laissé l'Infernet?

—Comme on laisse une tour à l'entrée d'un port,—dit le pilote, en avalant le nectar du Bacchus indien.

L'Infernet est toujours un géant que rien ne peut démolir; c'est un marin à trois-ponts.

—Et le brave Lucas, que fait-il?

—Il se porte bien, comme tout officier qui vient d'avoir de l'avancement.

—Et Tourrel du Martigues? et le brave Bettanger?

—Ils ont été blessés à Aboukir à côté de moi. D'excellents marins, et qui doivent aller loin si un boulet ne les arrête pas.

—Est-ce que tu crois aux boulets, toi, Sidore Brémond?

—Pas plus que toi; je cite un proverbe.

—À la bonne heure! Et parle-moi un peu de Ganteaume?

—C'est toujours un marin de terre; mais à part ce défaut, on ne peut rien dire de lui.

—Et Villeneuve?

—Oh! un bon marin toujours, celui-là! mais il porterait malheur à une barque chargée de capucins. C'est un de ces marins qui aiment la mer et que la mer n'aime pas.

—Brémond, j'ai gardé le meilleur pour le dernier….

—Cosmao?

—Tu l'as deviné, Brémond; donnez-moi des nouvelles de Cosmao?

—Toujours debout, comme le cap Sicié. Ah! ce ne sont pas les bons officiers et les bons marins qui nous manquent; ce sont les amiraux…. En partant, j'ai entendu dire que Latouche-Tréville était tombé malade. Bon chef celui-là, mais constitution faible. Un marin ne doit jamais garder le lit, comme un chanoine. J'ai beaucoup admiré Jean-Bart, moi, mais quand on me dit qu'il était mort d'une fluxion de poitrine, comme un procureur, je l'effaçai des litanies de mes saints.

—Et maintenant, mon brave Brémond,—dit Surcouf,—veux-tu me faire l'honneur de visiter mon vaisseau-amiral?

—Ah! très-volontiers, Surcouf.

—Messieurs,—dit Surcouf en s'adressant aux colons, avec un geste et un sourire des plus gracieux,—je vous fais à tous la même invitation. En votre honneur, j'ouvrirai un écrin d'un grand prix.

—Tu as des perles de Ceylan à bord?—demanda Brémond.

—J'ai mieux que cela dans cet écrin, mon brave Brémond. J'ai un collier de bouteilles de rhum, baptisé à la Jamaïque, et qui devait être bu par Palmer de Batavia.

—Nous le boirons,—dirent les colons en choeur.

—C'est avec cette planche que tu fais tant de bruit, Surcouf?

Dit Brémond en mettant le pied sur le pont de la Perle.

—Ma foi,—dit Surcouf,—si j'avais un vaisseau de cent vingt, j'en ferais moins.

—Il a raison,—dit Brémond,—un vaisseau de cent vingt offre trop de marge aux boulets. En mer, la Perle est invisible; il suffit d'une vague pour la couvrir: les canonniers anglais y perdent leur poudre et les gabiers leur plomb.

—As-tu bien tout examiné?—dit Surcouf.

—Mais…. oui…. tout…. il me semble.

—As-tu découvert ce qui manque à la Perle?

—C'est singulier, Surcouf; j'examine tout avec mon oeil de phoque, et il me semble que tous les apparaux et les agrès sont au grand complet.

—Mon brave Brémond,—dit Surcouf en frappant l'épaule du pilote,—il me manque huit hommes d'équipage.

—Je persiste,—dit Brémond en riant,—il ne te manque rien.

—Ah! ceci est fort, Brémond!

—Surcouf, tu es Ponentais, et je suis Provençal: voyons qui sera le plus fin des deux. Veux-tu accepter un pari?

—Qu'as-tu à perdre, Brémond?

—Rien; voilà pourquoi je parie.

—Eh bien! que veux-tu gagner?

—Tout, parce que je n'ai rien.

—Alors, choisis dans mon trésor de corsaire.

—As-tu une belle parure de corail à perdre dans un pari?

—Est-ce que nous manquons jamais de ces choses-là?… Marapi, apporte-moi la corbeille de noces de miss Giulia Holwel.

—C'est une Anglaise que tu vas épouser?

—Est-ce qu'un corsaire a le temps de se marier, mon cher Brémond!… C'est une corbeille de noces envoyée de Londres à la fille du gouverneur de Ceylan. Elle était estimée quatre mille livres. J'arrêtai au passage ce beau présent nuptial; je gardai pour moi ce qu'il y avait de moins précieux, une parure de corail et un collier de perles, et j'envoyai le reste à miss Giulia Holwel.

—Voilà un trait charmant!—dit Alcibiade;—c'est de la belle galanterie française en pleine mer.

—Un jour,—continua Surcouf,—je me suis montré plus galant encore. Je capturai à bord de l'Emperor miss Anna Heatfield, qui allait se marier à Madras, et je la rendis à sa corbeille de noces.

—Ceci est imité de Scipion,—dit Alcibiade.

—Erreur historique,—reprit Surcouf;—il a été prouvé que Scipion n'aimait pas les femmes, ce qui met au néant cette bonne action de continence, célébrée en vers, en gravures et en tableaux menteurs…. Ah! voici la parure de corail de miss Giulia!… Maintenant, dis-moi, mon brave Brémond, est-ce que tu vas faire un cadeau de noces à la reine des Hovas que tu veux épouser?

—Et pourquoi pas, si elle y consentait?—dit Brémond en éclatant de rire.

—Un jour, je me suis précipité des remparts de Saint-Jean-d'Acre par dévouement à la République; eh bien! pour rendre service à mon pays, je me précipiterais encore dans le lit de la reine des Hovas, quoique l'abîme soit plus dangereux.

—Je suis sûr,—dit Alcibiade,—que la reine des Hovas ferait des bassesses royales pour avoir cette parure de corail.

—Pauvre femme!—dit Brémond en serrant la parure dans sa poche,—elle ira pêcher du corail où elle voudra, mais pas ici…

—Tu regardes donc notre pari comme gagné?

Interrompit Surcouf en riant.

—Comme gagné, Surcouf.

—Mais au moins, mon brave Brémond, tu devrais me faire connaître le pari. Tu es plus corsaire que moi, en ce moment.

—Nous avons parié,—dit Brémond,—qu'il ne manquait rien à bord de la
Perle.

—Oui, Brémond.

—Bien! Combien avais-tu d'hommes d'équipage avant tes malheurs?

—Vingt-quatre.

—Combien t'en reste-t-il pour continuer la course?

—Brémond, j'en ai perdu huit, il m'en reste donc seize.

—Surcouf, tu as perdu ton pari; il ne te manque rien. Compte: nous sommes vingt-quatre combattants à bord; il ne manque au large que l'Anglais.

Les condamnés du 14 nivôse ôtèrent leurs chapeaux en criant:

—Vive la France! vive la République! vive Surcouf!

—Ah! j'ai perdu!

Dit Surcouf en inclinant la tête.

—Maurice, mon enfant,—dit Brémond en lui donnant la parure de corail, —voilà le cadeau de noces de ta femme, Louise…. quand tu l'épouseras!… pas avant, bien entendu!

—Est-elle en sûreté, au moins, votre belle fiancée?

Demanda Surcouf à Maurice.

Maurice regarda son père, comme pour le prier de répondre.

—Elle est à la ferme hollandaise des familles Van-Gelden,—dit Brémond;—d'honnêtes planteurs, des patriarches que Noé a, je crois, déposés sur le cap d'Ambre, en passant. Toutes nos femmes sont là. Nos hommes campent à Sea-Hill, le jour, sous des arbres, la nuit, sous les étoiles, qui sont chaudes ici comme des soleils. C'est ce brave citoyen Alcibiade, le jeune homme le plus corrompu du défunt Directoire, qui a tout réglé dans la colonie des deux sexes, et lui a donné la Constitution de l'an X.

Alcibiade s'inclina comme un législateur justement félicité.

Surcouf écoutait Brémond avec une distraction marquée; ses yeux se tournaient à chaque minute vers l'horizon du golfe d'Oman, et sa figure, toujours sereine, était traversée de quelques lignes soucieuses: au dernier mot de Brémond, il fit un signe à Marapi, qui courut à l'arrière, et lui apporta sa lunette d'approche. Au même instant, tous les yeux se plongèrent avec avidité dans la direction du nord.

-C'est un trois-mâts, navire marchand!

Dit Brémond, en roulant ses doigts devant ses yeux.

—Un superbe trois-mâts!—dit Surcouf;—un vaisseau de la Compagnie…. il vient de Surate ou de Bombay, vent arrière et bonne brise…. Marapi, crie au charpentier de monter à bord avec ses deux vergues; le gouvernail est réparé, c'est l'essentiel. On a travaillé lestement, et on a bien fait…. Enfants, à vos pièces!… Il nous reste cinq heures de jour…. Pilote Brémond, il faut gagner votre pari complètement…. Placez-vous au gouvernail… et toutes les voiles dehors!….. La Perle est en convalescence, cette promenade la guérira.

Les déportés crièrent trois fois:

—Vive Surcouf!

Un d'eux lui dit:

—Nous sommes des recrues, capitaine, instruisez-nous; qu'avons-nous à faire?

—Ce que je ferai, répondit Surcouf.

Le Swan.

XXV.

Le charpentier, après cinq heures de travail assidu, n'avait pu, même avec l'aide de deux matelots, donner à son travail toute la perfection désirable; mais la Perle était si bien découpée pour la manoeuvre, qu'elle se passait d'une restauration minutieusement faite dans toutes les règles de l'art nautique.

À peine eut-elle gagné la mer, qu'elle prit le vent et glissa comme un navire qu'on lance au flot par la rainure d'un chantier de construction.

Maurice et Alcibiade, revenus enfin de la surprise où les avait jetés cet incident inattendu, se communiquèrent, à l'écart et à la hâte, quelques idées, en redoutant toujours qu'un ordre du capitaine vînt imposer silence à tout l'équipage dans ce moment solennel.

—Croyez-vous que la campagne sera longue, Maurice? demanda Alcibiade avec un sourire sérieux.

—C'est justement ce que j'allais vous demander, Alcibiade.

—Alors, Maurice, je vais vous faire la réponse que vous m'auriez faite; je n'en sais rien.

—Avec un diable d'homme, comme ce Surcouf, on sait quand on part, et…

—Voilà tout ce qu'on sait, interrompit Alcibiade.

—Au moins, si…

—Eh bien? au moins, si…

Maurice se tourna du côté de la terre, et ses yeux se voilèrent de deux larmes honteuses.

Le rivage fuyait de toute la vitesse de la Perle; les grands arbres s'abaissaient vers le sol; les collines se mettaient au niveau des plaines, bientôt de Diégo-Suarez au cap d'Ambre, il ne restait plus qu'une ligne confuse, un nuage parallèle à l'horizon.

—Au moins, si vous aviez dit le plus léger des adieux à Louise, poursuivit Alcibiade; vous voyez, Maurice, que je sais ramasser une phrase quand on la laisse tomber.

—Je vous remercie de ce soin, Alcibiade.

—Maurice, la terre disparue oubliez la terre. Soyez à votre devoir. La femme nous empêche souvent d'être un homme, quand le péril est venu.

—Oh! ne craignez aucune faiblesse pour moi, Alcibiade, mon père est ici.

Le capitaine Surcouf, qui était descendu dans l'entrepont, remonta, et fit cesser par sa présence tous les entretiens engagés parmi les marins auxiliaires.

Surcouf avait revêtu son costume de fête; un large pantalon de toile blanche, bordé sur les coutures, de boutons de nacre sans nombre; une veste de crêpe de Chine bleu, légère comme un tissu d'ailes de colibri; un gilet blanc, à larges revers, garni de perles à toutes ses boutonnières, une cravate de soie noire, mince comme un collier d'ébène fluide, et un chapeau plat de paille de riz, timbré d'une cocarde tricolore, de la plus grande dimension.

Alcibiade qui n'était pas tout-à-fait corrigé de ses habitude mythologiques, s'écria, en voyant apparaître Surcouf:

—Il ressemble au Neptune de l'Océan de l'Inde; il ne lui manque qu'un trident de corail!

Surcouf agitait dans sa main droite, au lieu de ce trident, un sabre d'abordage, qui n'avait jamais vu son fourreau; c'était une bonne lame d'Orient, aiguisée partout et emmanchée dans un treillis de fer, solidement construit.

Ainsi préparé au combat, cet homme, debout sur la dunette, dominant au regard tous les horizons, échangeant avec le soleil la flamme de ses yeux, semblait distribuer les trésors de son audace à quelques matelots, perdus sur l'abîme, et les rendre dignes de la domination de l'Océan.

Il fit un signe à Maurice, et le jeune homme s'avança.

—Eh! bien, monsieur Maurice, lui dit Surcouf, que pensez-vous de ce que vous voyez en ce moment?

—Je pense à faire ce que vous ferez, capitaine.

—Cette conspiration est-elle de votre goût?

—Oui, et je suis fier d'être votre complice.

—Regardez, Maurice, si votre imagination de conspirateur citadin a jamais rêvé quelque chose de plus beau! si votre jeune esprit, qui vous entraînait aux nobles aventures, a jamais conçu quelque chose de plus grand! L'Océan est partout; nulle part la terre. Là-bas un vaisseau anglais avec vingt-quatre pièces de canon; ici un navire d'enfant et quelques grains de poudre. Un duel à mort qui se prépare, et pour seul témoin le soleil!

À la voix du héros de l'Inde, tous les matelots et les déportés accourus autour de lui bondissaient d'enthousiasme, et agitaient leurs armes dont les éclairs se croisaient, avant la foudre prête à sortir.

Sidore Brémond, muet et calme à sa barre, conduisait le gouvernail avec l'expérience d'un pilote habitué à tous les périls, à toutes les fêtes, à toutes les mers: en ce moment il se regardait comme le père de tous.

Les lunettes d'approche de la Perle permettaient déjà de voir la scène qui se passait à bord du navire ennemi.

Les matelots et les nombreux passagers semblaient en proie à une anxiété des plus vives; dans le lointain, la Perle, toute couverte de ses voiles, de ses flammes, de ses pavillons, avait un air sinistre, malgré la folle gaîté de ses allures, et les matelots anglais, qui brossent tout avec soin, brossaient déjà les boulets, où luisent les armoiries de la Licorne et du Lion.

Surcouf s'approcha du pilote, et, s'asseyant à son côté, il lui dit:

—Je viens un instant tenir conseil de guerre avec toi.

Le pilote et le capitaine parlèrent bas, et on se mit à l'écart pour respecter leur entretien.

Deux matelots, montés de l'entrepont, jetèrent devant l'équipage tout un arsenal d'armes de choix; toutes les mains se précipitèrent sur elles, comme des avares sur un trésor mis au partage.

On eût dit que la Perle n'était peuplée que d'Achilles découvrant des armes au gynécée de Scyros.

—Deux mots à la hâte,—dit Alcibiade en tirant Maurice à l'écart; —comment trouvez-vous ce vaisseau anglais?

—Quoiqu'il soit encore très-éloigné, ce vaisseau me paraît superbe.

—Trop superbe! Maurice: je viens de l'examiner à la lunette; il est au moins vingt fois plus grand que la Perle. Nous allons assister à une expérience navale fort curieuse. C'est le nain qui va essayer de prendre le géant. Le prendra-t-il?

—Pourquoi pas, Alcibiade, notre Surcouf connaît son métier.

—Je crois qu'il abuse de ses connaissances, cette fois.

—Vous doutez donc du succès, Alcibiade?

—J'en doute si fort, que si nous prenons ce gros vaisseau, je croirai toujours que c'est ce gros vaisseau qui nous a pris.

—Enfin le problème va s'éclaircir…

—Quant à moi,—dit Alcibiade, en chargeant ses pistolets d'abordage, —je suis digne de mon ancêtre Albert de Saint-Blanchard, qui, envoyé comme ambassadeur civil auprès de don Juan d'Autriche, fut obligé d'assister, malgré lui, à la bataille de Lépante, en 1571, où il fut tué sur un vaisseau espagnol, toujours malgré lui.

FIN DU DEUXIÈME VOLUME

Coulommiers.—Imprimerie de A. MOUSSIN.