Verrai-je ta fille aujourd'hui?
DALAND.
Tu la verras, si tu la trouves belle...
LE HOLLANDAIS.
(À lui-même.)
Dans mon salut encor j'ai foi
Du malheureux seule espérance.
Pourrai-je enfin compter sur toi?
DALAND.
Qui m'as guidé dans ta fureur,
Je n'ai, sans chercher davantage,
Qu'à profiter de mon bonheur.
Soyez bénis, ô vents contraires,
Qui vers ces bords m'avez poussé;
Mon vœu, ce vœu de tous les pères,
«Un gendre riche!» est exaucé!
LE HOLLANDAIS.
Pour me sauver soit descendu!
Enfin de ma torture étrange,
Pour moi le terme est-il venu?
ENSEMBLE.
LE HOLLANDAIS.
Puis-je rêver un sort meilleur?
DALAND.
À lui ma fille et ma maison!
(La tempête est complétement apaisée, le vent a tourné.)
LE PILOTE, à bord.
LES MATELOTS, agitant leurs chapeaux.
LE PILOTE, répétant sa chanson.
LES MATELOTS.
Hiva! ah! Hiva!...
DALAND, au Hollandais.
Le vent est bon, la mer est belle
Allons! levons l'ancre à l'instant
Vers mon pays tout nous appelle.
(Les Matelots lèvent l'ancre et mettent les voiles dehors.)
LE HOLLANDAIS.
Le vent est frais, mon équipage est las.
Après un court repos, je suis ta route.
DALAND.
LE HOLLANDAIS.
Ce vaisseau-là
Bientôt te rejoindra!
DALAND
Adieu! Puisses tu voir
Ma fille dès ce soir!
LE HOLLANDAIS.
DALAND, allant au bord de son navire.
Allons? allons!
Alerte, compagnons!
LES MATELOTS, avec joie.
Auprès des miens
Ma belle, je reviens.
L'ouragan sur ma tête
En vain gronda
Ma belle me voilà!
Hurrah!...
Sans un bon vent du sud jamais
À toi je ne reviendrais!
Ah! souffle! souffle encor bon vent
Ma belle en ce jour m'attend!
(Le Hollandais monte sur son navire.)
FIN DU PREMIER ACTE.
ACTE DEUXIÈME
Une chambre spacieuse dans la maison de Daland. Aux murs sont accrochés des instruments de marine, des cartes, etc.—Au fond un portrait d'homme au visage pâle, à la barbe brune, au vêtement noir.
SCÈNE PREMIÈRE
SENTA, MARIE, JEUNES FILLES.
(Marie et les Jeunes Filles filent, assises autour de la cheminée. Senta, au fond d'un grand fauteuil les bras croisés, semble absorbée dans la contemplation du portrait.)
CHŒUR DES JEUNES FILLES.
Tourne, tourne, va gaîment.
Bon rouet tourne et nous donne
Mille fils en bourdonnant.
Mon bien-aimé s'en va voguant
Et pense à celle qui l'attend.
Mon bon rouet tourne en sifflant
Si tu pouvais donner le vent
Comme il viendrait promptement.
File vite, ô jeune fille!...
Bon rouet tourne et babille.
MARIE
Voyez comme va l'ouvrage!
Chacune pense au mariage.
LES JEUNES FILLES.
Silence vous savez bien
Que la chanson n'est pas finie!
MARIE.
Mais toi, Senta, tu ne dis rien?...
LES JEUNES FILLES.
Tourne, tourne, va gaîment
Bon rouet tourne et nous donne
Mille fils en bourdonnant
Mon bien-aimé voyage encore
Au sud il va gagner de l'or.
Mon bon rouet tourne gaîment
Cet or est pour la belle enfant
Qui file, file vaillamment
File vite ô jeune fille
Bon rouet, tourne et babille
MARIE, à Senta qui reste plongée dans sa contemplation.
Si tu ne files, vraiment,
Tu n'auras nul présent.
LES JEUNES FILLES.
Son bien-aimé n'est pas en mer
C'est du gibier qu'il lui promet...
Ce qu'un chasseur vaut, on le sait.
Ah! ah! ah! ah!...
(Senta semble chanter tout bas et comme pour elle un motif de la ballade.)
MARIE.
Veux-tu passer ta vie entière
À rêver devant un portrait?
SENTA, sans changer de place.
Pourquoi m'avoir dit ce qu'il est?
(Soupirant.)
MARIE.
LES JEUNES FILLES, entre elles.
Le noir marin la fait songer.
MARIE.
LES JEUNES FILLES.
MARIE.
Viens, Senta; viens donc, s'il te plaît.
LES JEUNES FILLES.
Il est rempli d'un fol amour,
Cela peut mal finir vraiment!
Érik est vif! au sang ardent!
Un malheur vient si promptement.
(Elles s'interrompent en riant.)
(Entre elles.)
De son noir rival le portrait:
Ah! ah!...
SENTA, avec vivacité.
Voulez-vous me mettre en colère?
LES JEUNES FILLES, se remettant au travail avec un empressement affecté et comme pour ôter à Senta le temps de les gronder.
Tourne, tourne, va gaîment.
Bon rouet tourne et nous donne
Mille fils en bourdonnant!
SENTA.
Qui gronde et bourdonne sans fin!
Si vous voulez qu'aussi je chante
Il faut chercher meilleur refrain!
LES JEUNES FILLES.
SENTA.
Dis la ballade je t'en prie.
MARIE.
Que le Vaisseau Fantôme reste en paix!
SENTA, aux Jeunes Filles.
Et que votre âme s'attendrisse
Sur ce cruel et long supplice!
LES JEUNES FILLES.
SENTA.
LES JEUNES FILLES.
MARIE, avec dépit.
(Les jeunes filles quittent leurs rouets et se groupent autour de Senta placée dans le grand fauteuil. Marie prend son rouet et va filer près de la cheminée.)
BALLADE.
SENTA.
I
Avez-vous vu le vaisseau mort,
Mât noir et voile rouge?
Un homme pâle veille à bord
Sans que jamais il bouge:
Hui!... quel sifflement
Hui!... quel bruit du vent
Hiva!...
Il doit fuir sur les flots
Et sans fin, sans merci, sans repos!
L'instant peut venir de la délivrance
S'il trouve un cœur
Qui jusqu'à la mort l'aime avec constance.
Pauvre marin
Exauçant ma prière,
Le ciel j'espère
Te le fera trouver enfin!
(Vers la fin Senta se tourne vers le portrait. Les jeunes filles écoutent avec intérêt. Marie a cessé de filer.)
II
En vain la foudre gronde,
Je veux lutter quand ce serait
Jusqu'à la fin du monde!
Hui! Satan bientôt
Hui! l'a pris au mot!
Hiva!
Son arrêt est d'errer sur les flots
Sans merci, sans repos!
L'instant peut venir de la délivrance.
L'ange sauveur
En lui du salut a mis l'espérance.
Pauvre marin,
Exauçant ma prière
Le ciel j'espère
Te le fera trouver enfin!
LES JEUNES FILLES.
Exauçant ma prière
Le ciel j'espère
Te le fera trouver enfin.
SENTA.
(Après que les Jeunes Filles ont répété le refrain, elle continue avec une émotion croissante.)
III
Pour chercher une belle.
Pas une, hélas! depuis le temps
Ne lui resta fidèle.
Hui! la voile au vent!
Hui! Vite en avant!
Hiva! Ah! faux amour! faux serment!
Sans merci, sans repos, en avant!
LES JEUNES FILLES.
Celle que promit Dieu se trouve-t-elle?
Jusqu'à la mort
Où trouver ce cœur qui sera fidèle?
SENTA, se levant saisie d'une inspiration soudaine.
Dieu tout-puissant, fais qu'il paraisse,
Que grâce à moi sa peine cesse!
(Les Jeunes Filles se lèvent effrayées.)
MARIE et LES JEUNES FILLES.
SCÈNE II
Les Mêmes, ÉRIK.
ÉRIK, qui du seuil a entendu Senta.
LES JEUNES FILLES.
MARIE.
Portrait maudit! Il s'en ira.
Dès que le père reviendra,
ÉRIK, sérieusement.
SENTA, qui était restée immobile et semblait ne rien entendre paraît s'éveiller et s'élance avec joie.
ÉRIK.
L'on peut voir son navire.
MARIE.
Et rien n'est prêt dans la maison!
LES JEUNES FILLES.
MARIE.
Les marins ont fait maigre chère
À la cuisine il faut courir.
LES JEUNES FILLES.
Je ne saurais me contenir.
MARIE.
C'est son devoir qu'on doit remplir.
LES JEUNES FILLES.
Rien ne pourra nous retenir.
(Marie pousse les Jeunes Filles devant elle et les suit.)
SCÈNE III
SENTA, ÉRIK.
Senta veut suivre les Jeunes Filles, Érik la retient.
ÉRIK.
Délivre moi de mon tourment,
Ou bien achève, ôte-moi l'existence?
SENTA, hésitant.
ÉRIK.
Ton père vient; et s'il doit repartir,
À son désir il faudra bien te rendre.
SENTA.
ÉRIK.
Mon cœur toujours fidèle et tendre,
Mon peu de bien, ma chance de chasseur,
À toi, réponds, est-ce assez pour prétendre,
Est-ce un refus qu'il faut attendre?
Et quand mon cœur sera meurtri,
Senta, qui doit parler pour lui?
SENTA.
Je vais chercher mon père
À son retour, s'il ne me voyait pas,
Cela pourrait déplaire.
ÉRIK.
SENTA.
ÉRIK.
SENTA.
ÉRIK.
Tu fuis devant ma folle ardeur!
Entends encor, je t'en conjure,
Ce dernier cri de ma douleur;
Lorsque mon cœur sera meurtri
Senta, qui doit parler pour lui?...
SENTA.
Ainsi tu doutes de mon cœur?
D'où vient le trouble qui t'oppresse,
Dis-moi qui cause ta douleur?
ÉRIK.
En toi, Senta, faut-il donc que j'espère?
Exauças-tu jamais une prière?
Mon cœur gémit et jour et nuit!
SENTA.
ÉRIK.
Ce portrait...
SENTA.
ÉRIK.
SENTA.
ÉRIK.
SENTA.
Réponds! as-tu donc peur des chansons, des portraits?
ÉRIK.
SENTA.
ÉRIK.
SENTA.
(Conduisant Érik près du portrait.)
Vois comme avec un noir chagrin
Son œil voilé vers moi s'abaisse.
Ah! de son sort l'éternelle détresse
Me fait souffrir d'affreux tourments!
ÉRIK.
Tu disais vrai, songe d'horreur!
Dieu te protége!
Satan t'a prise au piége.
SENTA.
ÉRIK.
Un rêve ici t'éclairera.
(Senta s'assied épuisée dans le fauteuil. Au commencement du récit d'Érik elle semble tomber dans un sommeil magnétique et voir à son tour tout ce qu'on lui raconte. Érik est debout auprès d'elle, appuyé sur le siége.)
ÉRIK, d'une voix voilée.
Je contemplais le flot bruyant,
Et chaque vague sur la plage
Venait s'abattre en écumant,
Quand un vaisseau fend l'onde amère
Étrange, bizarre, inconnu.
Deux hommes s'avançaient à terre,
L'un d'eux, Senta, c'était ton père.
SENTA, les yeux fermés.
ÉRIK.
Au noir habit, au front sévère.
SENTA, de même.
ÉRIK, montrant le portrait.
SENTA.
ÉRIK.
Tu vins pour saluer ton père.
Avec ferveur tu t'es hâtée,
Vers l'étranger lors emportée,
À ses genoux tu t'es jetée.
SENTA, avec une impatience croissante.
ÉRIK.
Il te pressait dans son ardeur.
Tu l'embrassais avec bonheur...
SENTA.
ÉRIK, regardant Senta avec un étonnement douloureux.
SENTA, s'éveillant tout à coup, avec la plus vive exaltation.
ÉRIK.
SENTA.
ÉRIK.
Mon rêve est vrai!...
(Érik s'enfuit rempli d'épouvante. Senta après un élan d'enthousiasme retombe dans une muette contemplation et reste à la même place l'œil fixé sur le portrait.)
SENTA, d'une voix douce, mais très-émue.
Qu'exauçant ma prière
Ce cœur sincère
Le ciel te le réserve enfin!
SCÈNE IV
SENTA, DALAND, le HOLLANDAIS.
La porte s'ouvre. Daland et le Hollandais entrent. Aussitôt que le Hollandais paraît, le regard de Senta passe du portrait sur lui. Elle pousse un cri de surprise et demeure immobile, comme fascinée, sans quitter l'étranger des yeux.—Le Hollandais s'avance sur le devant de la scène. Daland s'est arrêté à la porte et y reste comme attendant que Senta vienne au-devant de lui.
DALAND, s'approchant lentement de Senta.
Quoi! pas un sourire, un baiser?
Quel charme étrange te captive?
Est-ce ainsi qu'on doit me traiter?
SENTA, dès que Daland est arrivé près d'elle, elle lui prend la main.
(L'attirant plus près d'elle.)
Père, qui peut-il être?
DALAND.
A l'étranger enfant, ton accueil peut sourire,
C'est un marin qui vient demander un abri,
Sans femme, sans patrie, errant sur son navire,
Des biens les plus vantés il revient enrichi.
Il veut, chassé de sa patrie,
Payer bien cher un toit ami.
Veux-tu, Senta, dis, je t'en prie,
Que l'étranger habite ici?
Chez nous qu'il trouve un abri?
(Au Hollandais.)
De tant d'attraits es-tu content?
Est-il besoin que je la vante?
De son sexe elle est l'ornement.
(Le Hollandais fait un mouvement d'assentiment.)
DALAND, à Senta.
L'espoir de ton amour l'amène auprès de nous
Tends-lui la main, qu'il soit, si ton cœur le désire,
Ton fiancé ce soir, et demain ton époux.
(Senta tressaille, mais reste calme. Daland prend une parure et la montre à sa fille).
Il garde encor plus beaux présents.
N'est-il donc là rien qui te tente?
Tout est à toi, si tu consens.
(Senta, sans paraître entendre, demeure les yeux fixés sur le Hollandais. Celui-ci, de son côté, la contemple sans écouter Daland.)
Allons! laissons-les seuls, cela vaut mieux.
(Il considère attentivement le Hollandais et sa fille.)
(À Senta.)
Un tel bonheur n'est pas fréquent.
(Au Hollandais.)
Son front est pur, son cœur constant.
(Daland s'éloigne lentement en les considérant tous deux avec complaisance. Le Hollandais et Senta restent seuls. Ils demeurent immobiles.)
SCÈNE V
SENTA, LE HOLLANDAIS.
LE HOLLANDAIS.
Son seul aspect vient m'émouvoir.
Telle souvent m'apparut son image,
Telle à présent j'ai cru la voir.
Combien de fois mes yeux sur une femme
Se sont levés dans un ardent désir!
Car à mon cœur Satan laissa sa flamme
Pour redoubler les maux qu'il doit souffrir.
Le sombre feu qui toujours me dévore,
Du nom d'amour l'appellerai-je encore?
Oh! non! plutôt du salut c'est l'espoir!
À ce cœur pur puisse-je le devoir!
SENTA.