WeRead Powered by ReaderPub
Le Ventre de Paris cover

Le Ventre de Paris

Chapter 5: III
Open in WeRead

Explore more books like this:

About This Book

The narrative centers on a weary returnee who finds refuge in a vast central food market and becomes absorbed in its rhythms. Detailed scenes of early-morning arrivals, vendors, and stalls contrast abundance and deprivation while the market's smells, sights, and commerce shape daily life. Interpersonal tensions and local power struggles intersect with political surveillance and past guilt, driving the protagonist's attempts to hide and rebuild. The work alternates vivid descriptive passages of food and trade with social observation about class, appetite, urban modernity, and the moral pressures of a surveilled society.

— Faites-le pour nous, Florent, dit-elle. Nous tenons une certaine position dans le quartier, qui nous force à beaucoup de ménagements…J'ai peur qu'on ne jase, la, entre nous. Cette place arrangera tout, vous serez quelqu'un, même vous nous ferez honneur.

Elle devenait caressante. Une plénitude emplissait Florent; il était comme pénétré par cette odeur de la cuisine, qui le nourrissait de toute la nourriture dont l'air était chargé; il glissait à la lâcheté heureuse de cette digestion continue du milieu gras où il vivait depuis quinze jours. C'était, à fleur de peau, mille chatouillements de graisse naissante, un lent envahissement de l'être entier, une douceur molle et boutiquière. À cette heure avancée de la nuit, dans la chaleur de cette pièce, ses âpretés, ses volontés se fondaient en lui; il se sentait si alangui par cette soirée calme, par les parfums du boudin et du saindoux, par cette grosse Pauline endormie sur ses genoux, qu'il se surprit à vouloir passer d'autres soirées semblables, des soirées sans fin, qui l'engraisseraient. Mais ce fut surtout Mouton qui le détermina. Mouton dormait profondément, le ventre en l'air, une patte sur son nez, la queue ramenée contre ses flancs comme pour lui servir d'édredon; et il donnait avec un tel bonheur de chat, que Florent murmura, en le regardant:

— Non! c'est trop bête, à la fin… J'accepte. Dites que j'accepte,
Gavard.

Alors, Lisa acheva son boudin, s'essuyant les doigts, doucement, au bord de son tablier. Elle voulut préparer le bougeoir de son beau-frère, pendant que Gavard et Quenu le félicitaient de sa détermination. Il fallait faire une fin après tout; les casse-cou de la politique ne nourrissent pas. Et elle, debout, le bougeoir allumé, regardait Florent d'un air satisfait, avec sa belle face tranquille de vache sacrée.

III

Trois jours plus tard, les formalités étaient faites, la préfecture acceptait Florent des mains de monsieur Verlaque, presque les yeux fermés, à simple titre de remplaçant, d'ailleurs. Gavard avait voulu les accompagner. Quand il se retrouva seul avec Florent, sur le trottoir, il lui donna des coups de coude dans les côtes, riant sans rien dire, avec des clignements d'yeux goguenards. Les sergents de ville qu'il rencontra sur le quai de l'Horloge lui parurent sans doute très-ridicules; car, en passant devant eux, il eut un léger renflement de dos, une moue d'homme qui se retient pour ne pas éclater au nez des gens.

Dès le lendemain, monsieur Verlaque commença à mettre le nouvel inspecteur au courant de la besogne. Il devait, pendant quelques matinées, le guider au milieu du monde turbulent qu'il allait avoir à surveiller. Ce pauvre Verlaque, comme le nommait Gavard, était un petit homme pâle, toussant beaucoup, emmaillotté de flanelle, de foulards, de cache nez, se promenant dans l'humidité fraîche et dans les eaux courantes de la poissonnerie, avec des jambes maigres d'enfant maladif.

Le premier matin, lorsque Florent arriva à sept heures, il se trouva perdu, les yeux effarés, la tête cassée. Autour des neuf bancs de criée, rôdaient déjà des revendeuses, tandis que les employés arrivaient avec leurs registres, et que les agents des expéditeurs, portant en sautoir des gibecières de cuir, attendaient la recette, assis sur des chaises renversées, contre les bureaux de vente. On déchargeait, on déballait la marée, dans l'enceinte fermée des bancs, et jusque sur les trottoirs. C'était, le long du carreau, des amoncellements de petites bourriches, un arrivage continu de caisses et de paniers, des sacs de moules empilés laissant couler des rigoles d'eau. Les compteurs-verseurs, très-affairés, enjambant les tas, arrachaient d'une poignée la paille des bourriches, les vidaient, les jetaient, vivement; et, sur les larges mannes rondes, en un seul de coup de main, ils distribuaient les lots, leur donnaient une tournure avantageuse. Quand les mannes s'étalèrent, Florent put croire qu'un banc de poissons venait d'échouer là, sur ce trottoir, râlant encore, avec les nacres rosés, les coraux saignants, les perles laiteuses, toutes les moires et toutes les pâleurs glauques de l'Océan.

Pêle-mêle, au hasard du coup de filet, les algues profondes, où dort la vie mystérieuse des grandes eaux, avaient tout livré: les cabillauds, les aigrefins, les carrelets, les plies, les limandes, bêtes communes, d'un gris sale, aux taches blanchâtres; les congres, ces grosses couleuvres d'un bleu de vase, aux minces yeux noirs, si gluantes qu'elles semblent ramper, vivantes encore; les raies élargies, à ventre pâle bordé de rouge tendre, dont les dos superbes, allongeant les noeuds saillants de l'échine, se marbrent, jusqu'aux baleines tendues des nageoires, de plaques de cinabre coupées par des zébrures de bronze florentin, d'une bigarrure assombrie de crapaud et de fleur malsaine; les chiens de mer, horribles, avec leurs têtes rondes, leurs bouches largement fendues d'idoles chinoises, leurs courtes ailes de chauves-souris charnues, monstres qui doivent garder de leurs abois les trésors des grottes marines. Puis, venaient les beaux poissons, isolés, un sur chaque plateau d'osier: les saumons, d'argent guilloché, dont chaque écaille semble un coup de burin dans le poli du métal; les mulets, d'écailles plus fortes, de ciselures plus grossières; les grands turbots, les grandes barbues, d'un grain serré et blanc comme du lait caillé; les thons, lisses et vernis, pareils à des sacs de cuir noirâtre; les bars arrondis, ouvrant une bouche énorme, faisant songer à quelque âme trop grosse, rendue à pleine gorge, dans la stupéfaction de l'agonie. Et, de toutes parts, les soles, par paires, grises ou blondes, pullulaient; les équilles minces, raidies, ressemblaient à des rognures d'étain; les harengs, légèrement tordus, montraient tous, sur leurs robes lamées, la meurtrissure de leurs ouïes saignantes; les dorades grasses se teintaient d'une pointe de carmin, tandis que les maquereaux, dorés, le dos strié de brunissures verdâtres, faisaient luire la nacre changeante de leurs flancs, et que les grondins roses, à ventres blancs, les têtes rangées au centre des mannes, les queues rayonnantes, épanouissaient d'étranges floraisons, panachées de blanc de perle et de vermillon vif. Il y avait encore des rougets de roche, à la chair exquise, du rouge enluminé des cyprins, des caisses de merlans aux reflets d'opale, des paniers d'éperlans, de petits paniers propres, jolis comme des paniers de fraises, qui laissaient échapper une odeur puissante de violette. Cependant, les crevettes roses, les crevettes grises, dans des bourriches, mettaient, au milieu de la douceur effacée de leurs tas, les imperceptibles boutons de jais de leurs milliers d'yeux; les langoustes épineuses, les homards tigrés de noir, vivants encore, se traînant sur leurs pattes cassées, craquaient.

Florent écoutait mal les explications de monsieur Verlaque, Une barre de soleil, tombant du haut vitrage de la rue couverte, vint allumer ces couleurs précieuses, lavées et attendries par la vague, irisées et fondues dans les tons de chair des coquillages, l'opale des merlans, la nacre des maquereaux, l'or des rougets, la robe lamée des harengs, les grandes pièces l'argenterie des saumons. C'était comme les écrins, vidés à terre, de quelque fille des eaux, des parures inouïes et bizarres, un ruissellement, un entassement de colliers, de bracelets monstrueux, de broches gigantesques, de bijoux barbares, dont l'usage échappait. Sur le dos des raies et des chiens de mer, de grosses pierres sombres, violâtres, verdâtres, s'enchâssaient dans un métal noirci; et les minces barres des équilles, les queues et les nageoires des éperlans, avaient des délicatesses de bijouterie fine.

Mais ce qui montait à la face de Florent, c'était un souffle frais, un vent de mer qu'il reconnaissait, amer et salé. Il se souvenait des côtes de la Guyane, des beaux temps de la traversée. Il lui semblait qu'une baie était là, quand l'eau se retire et que les algues fument au soleil; les roches mises à nu s'essuient, le gravier exhale une haleine forte de marée. Autour de lui, le poisson, d'une grande fraîcheur, avait un bon parfum, ce parfum un peu âpre et irritant qui déprave l'appétit.

Monsieur Verlaque toussa. L'humidité le pénétrait, il se serrait plus étroitement dans son cache-nez.

— Maintenant, dit-il, nous allons passer au poisson d'eau douce.

Là, du côté du pavillon aux fruits, et le dernier vers la rue Rambuteau, le banc de la criée est entouré de deux viviers circulaires, séparés en cases distinctes par des grilles de fonte. Des robinets de cuivre, à col de cygne, jettent de minces filets d'eau. Dans chaque case, il y a des grouillements confus d'écrevisses, des nappes mouvantes de dos noirâtres de carpes, des noeuds vagues d'anguilles, sans cesse dénoués et renoués. Monsieur Verlaque fut repris d'une toux opiniâtre. L'humidité était plus fade, une odeur molle de rivière, d'eau tiède endormie sur le sable.

L'arrivage des écrevisses d'Allemagne, en boîtes et en paniers, était très-fort ce matin-là. Les poissons blancs de Hollande et d'Angleterre encombraient aussi le marché. On déballait les carpes du Rhin, mordorées, si belles avec leurs roussissures métalliques, et dont les plaques d'écailles ressemblent à des émaux cloisonnés et bronzés; les grands brochets, allongeant leurs becs féroces, brigands des eaux, rudes, d'un gris de fer; les tanches, sombres et magnifiques, pareilles à du cuivre rouge taché de vert-de-gris. Au milieu de ces dorures sévères, les mannes de goujons et de perches, les lots de truites, les tas d'ablettes communes, de poissons plats pêchés à l'épervier, prenaient des blancheurs vives, des échines bleuâtres d'acier peu à peu amollies dans la douceur transparente des ventres; et de gros barbillons, d'un blanc de neige, étaient la note aiguë de lumière de cette colossale nature morte. Doucement, dans les viviers, on versait des sacs de jeunes carpes; les carpes tournaient sur elles-mêmes, restaient un instant à plat, puis filaient, se perdaient. Des paniers de petites anguilles se vidaient d'un bloc, tombaient au fond des cases comme un seul noeud de serpents; tandis que les grosses, celles qui avaient l'épaisseur d'un bras d'enfant, levant la tête, se glissaient d'elles-mêmes sous l'eau, du jet souple des couleuvres qui se cachent dans un buisson. Et couchés sur l'osier sali des mannes, des poissons dont le râle durait depuis le matin, achevaient longuement de mourir, au milieu du tapage des criées; ils ouvraient la bouche, les flancs serrés, comme pour boire l'humidité de l'air, et ces hoquets silencieux, toutes les trois secondes, bâillaient démesurément.

Cependant monsieur Verlaque avait ramené Florent aux bancs de la marée. Il le promenait, lui donnait des détails très-compliqués. Aux trois côtés intérieurs du pavillon, autour des neuf bureaux, des flots de foule s'étaient massés, qui faisaient sur chaque bord des tas de têtes moutonnantes, dominées par des employés, assis et haut perchés, écrivant sur des registres.

— Mais, demanda Florent, est-ce que ces employés appartiennent tous aux facteurs?

Alors, monsieur Verlaque, faisant le tour par le trottoir, l'amena dans l'enceinte d'un des bancs de criée. Il lui expliqua les cases et le personnel du grand bureau de bois jaune, puant le poisson, maculé parles éclaboussures des mannes. Tout en haut, dans la cabine vitrée, l'agent des perceptions municipales prenait les chiffres des enchères. Plus bas, sur des chaises élevées, les poignets appuyés à d'étroits pupitres, étaient assises les deux femmes qui tenaient les tablettes de vente pour le compte du facteur. Le banc est double; de chaque côté, à un bout de la table de pierre qui s'allonge devant le bureau, un crieur posait les mannes, mettait à prix les lots et les grosses pièces; tandis que la tablettière, au-dessus de lui, la plume aux doigts, attendait l'adjudication. Et il lui montra, en dehors de l'enceinte, en face, dans une autre cabine de bois jaune, la caissière, une vieille et énorme femme, qui rangeait des piles de sous et de pièces de cinq francs.

— Il y a deux contrôles, disait-il, celui de la préfecture de la Seine et celui de la préfecture de police. Cette dernière, qui nomme les facteurs, prétend avoir la charge de les surveiller. L'administration de la Ville, de son côté, entend assister à des transactions qu'elle frappe d'une taxe.

Il continua de sa petite voix froide, racontant tout au long la querelle des deux préfectures. Florent ne l'écoutait guère. Il regardait la tablettière qu'il avait en face de lui, sur une des hautes chaises. C'était une grande fille brune, de trente ans, avec de gros yeux noirs, l'air très-posé; elle écrivait, les doigts allongés, en demoiselle qui a reçu de l'instruction.

Mais son attention fut détournée par le glapissement du crieur, qui mettait un magnifique turbot aux enchères.

— Il y a marchand à trente francs!… à trente francs! à trente francs!

Il répétait ce chiffre sur tous les tons, montant une gamme étrange, pleine de soubresauts. Il était bossu, la face de travers, les cheveux ébouriffés, avec un grand tablier bleu à bavette. Et le bras tendu, violemment, les yeux jetant des flammes:

— Trente-un! trente-deux! trente-trois! trente-trois cinquante!… trente-trois cinquante!…

Il reprit haleine, tournant la manne, l'avançant sur la table de pierre, tandis que des poissonnières se penchaient, touchaient le turbot, légèrement, du bout du doigt. Puis, il repartit, avec une furie nouvelle, jetant un chiffre de la main à chaque enchérisseur, surprenant les moindres signes, les doigts levés, les haussements de sourcils, les avancements de lèvres, les clignements d'yeux; et cela avec une telle rapidité, un tel bredouillement, que Florent, qui ne pouvait le suivre, resta déconcerté quand le bossu, d'une voix plus chantante, psalmodia d'un ton de chantre qui achève un verset:

— Quarante-deux! quarante-deux!… à quarante-deux francs le turbot!

C'était la belle Normande qui avait mis la dernière enchère. Florent la reconnut, sur la ligne des poissonnières, rangées contre les tringles de fer qui fermaient l'enceinte de la criée. La matinée était fraîche. Il y avait là une file de palatines, un étalage de grands tabliers blancs, arrondissant des ventres, des gorges, des épaules énormes. Le chignon haut, tout garni de frisons, la chair blanche et délicate, la belle Normande montrait son noeud de dentelle, au milieu des tignasses crépues, coiffées d'un foulard, des nez d'ivrognesses, des bouches insolemment fendues, des faces égueulées comme des pots cassés. Elle aussi reconnut le cousin de madame Quenu, surprise de le voir là, au point d'en chuchoter avec ses voisines.

Le vacarme des voix devenait tel, que monsieur Verlaque renonça à ses explications. Sur le carreau, des hommes annonçaient les grands poissons, avec des cris prolongés qui semblaient sortir de porte-voix gigantesques; un surtout qui hurlait: « La moule! la moule! » d'une clameur rauque et brisée, dont les toitures des Halles tremblaient. Les sacs de moules, renversés, coulaient dans des paniers; on en vidait d'autres à la pelle. Les mannes défilaient, les raies, les soles, les maquereaux, les congres, les saumons, apportés et remportés par les compteurs-verseurs, au milieu des bredouillements qui redoublaient, et de l'écrasement des poissonnières qui faisaient craquer les barres de fer. Le crieur, le bossu, allumé, battant l'air de ses bras maigres, tendait les mâchoires en avant. À la fin, il monta sur un escabeau, fouetté par les chapelets de chiffres qu'il lançait à toute volée, la bouche tordue, les cheveux en coup de vent, n'arrachant plus à son gosier séché qu'un sifflement inintelligible. En haut, l'employé des perceptions municipales, un petit vieux tout emmitouflé dans un collet de faux astrakan, ne montrait que son nez, sous sa calotte de velours noir; et la grande tablettière brune, sur sa haute chaise de bois, écrivait paisiblement, les yeux calmes dans sa face un peu rougie par le froid, sans seulement battre des paupières, aux bruits de crécelle du bossu, qui montaient le long de ses jupes.

— Ce Logre est superbe, murmura monsieur Verlaque en souriant. C'est le meilleur crieur du marché… Il vendrait des semelles de bottes pour des paires de soles.

Il revint avec Florent dans le pavillon. En passant de nouveau devant la criée du poisson d'eau douce, où les enchères étaient plus froides, il lui dit que cette vente baissait, que la pêche fluviale en France se trouvait fort compromise. Un crieur, de mine blonde et chafouine, sans un geste, adjugeait d'une voix monotone des lots d'anguilles et d'écrevisses; tandis que, le long des viviers, les compteurs-verseurs allaient, pêchant avec des filets à manches courts.

Cependant, la cohue augmentait autour des bureaux de vente. Monsieur Verlaque remplissait en toute conscience son rôle d'instructeur, s'ouvrant un passage à coups de coude, continuant à promener son successeur au plus épais des enchères. Les grandes revendeuses étaient là, paisibles, attendant les belles pièces, chargeant sur les épaules des porteurs les thons, les turbots, les saumons. À terre, les marchandes des rues se partageaient des mannes de harengs et de petites limandes, achetées en commun. Il y avait encore des bourgeois, quelques rentiers des quartiers lointains, venus à quatre heures du matin pour faire l'emplette d'un poisson frais, et qui finissaient par se laisser adjuger tout un lot énorme, quarante à cinquante francs de marée, qu'ils mettaient ensuite la journée entière à céder aux personnes de leurs connaissances. Des poussées enfonçaient brusquement des coins de foule. Une poissonnière trop serrée, se dégagea, les poings levés, le cou gonflé d'ordures. Puis, des murs compactes se formaient. Alors, Florent qui étouffait, déclara qu'il avait assez vu, qu'il avait compris.

Comme monsieur Verlaque l'aidait à se dégager, ils se trouvèrent face à face avec la belle Normande. Elle resta plantée devant eux; et, de son air de reine:

— Est-ce que c'est bien décidé, monsieur Verlaque, vous nous quittez?

— Oui, oui, répondit le petit homme. Je vais me reposer à la campagne, à Clamart. Il paraît que l'odeur du poisson me fait mal… Tenez, voici monsieur qui me remplace.

Il s'était tourné, en montrant Florent. La belle Normande fut suffoquée. Et comme Florent s'éloignait, il crut l'entendre murmurer à l'oreille de ses voisines, avec des rires étouffés: « Ah bien! nous allons nous amuser, alors! »

Les poissonnières faisaient leur étalage. Sur tous les bancs de marbre, les robinets des angles coulaient à la fois, à grande eau. C'était un bruit d'averse, un ruissellement de jets roides qui sonnaient et rejaillissaient; et du bord des bancs inclinés, de grosses gouttes filaient, tombant avec un murmure adouci de source, s'éclaboussant dans les allées, où de petits ruisseaux couraient, emplissaient d'un lac certains trous, puis repartaient en mille branches, descendaient la pente, vers la rue Rambuteau. Une buée d'humidité montait, une poussière de pluie, qui soufflait au visage de Florent cette haleine fraîche, ce vent de mer qu'il reconnaissait, amer et salé; tandis qu'il retrouvait, dans les premiers poissons étalés, les nacres roses, les coraux saignants, les perles laiteuses, toutes les moires et toutes les pâleurs glauques de l'Océan.

Cette première matinée le laissa très-hésitant. Il regrettait d'avoir cédé à Lisa. Dès le lendemain, échappé à la somnolence grasse de la cuisine, il s'était accusé de lâcheté avec une violence qui avait presque mis des larmes dans ses yeux. Mais il n'osa revenir sur sa parole, Lisa l'effrayait un peu; il voyait le pli de ses lèvres, le reproche muet de son beau visage. Il la traitait en femme trop sérieuse et trop satisfaite pour être contrariée. Gavard, heureusement, lui inspira une idée qui le consola. Il le prit à part, le soir même du jour où monsieur Verlaque l'avait promené au milieu des criées, lui expliquant, avec beaucoup de réticences, que « ce pauvre diable » n'était pas heureux. Puis, après d'autres considérations sur ce gredin de gouvernement qui tuait ses employés à la peine, sans leur assurer seulement de quoi mourir, il se décida à faire entendre qu'il serait charitable d'abandonner une partie des appointements à l'ancien inspecteur. Florent accueillit cette idée avec joie.

C'était trop juste, il se considérait comme le remplaçant intérimaire de monsieur Verlaque; d'ailleurs, lui, n'avait besoin de rien, puisqu'il couchait et qu'il mangeait chez son frère. Gavard ajouta que, sur les cent cinquante francs mensuels, un abandon de cinquante francs lui paraissait très-joli; et, en baissant la voix, il fit remarquer que ça ne durerait pas longtemps, car le malheureux était vraiment poitrinaire jusqu'aux os. Il fut convenu que Florent verrait la femme, s'entendrait avec elle, pour ne pas blesser le mari. Cette bonne action le soulageait, il acceptait maintenant l'emploi avec une pensée de dévouement, il restait dans le rôle de toute sa vie. Seulement, il fit jurer au marchand de volailles de ne parler à personne de cet arrangement. Comme celui-ci avait aussi une vague terreur de Lisa, il garda le secret, chose très-méritoire.

Alors, toute la charcuterie fut heureuse. La belle Lisa se montrait très-amicale pour son beau-frère; elle l'envoyait se coucher de bonne heure, afin qu'il pût se lever matin; elle lui tenait son déjeuner bien chaud; elle n'avait plus honte de causer avec lui sur le trottoir, maintenant qu'il portait une casquette galonnée. Quenu, ravi de ces bonnes dispositions, ne s'était jamais si carrément attablé, le soir, entre son frère et sa femme. Le dîner se prolongeait souvent jusqu'à neuf heures, pendant qu'Augustine restait au comptoir. C'était une longue digestion, coupée des histoires du quartier, des jugements positifs portés par la charcutière sur la politique. Florent devait dire comment avait marché la vente de la marée. Il s'abandonnait peu à peu, arrivait à goûter la béatitude de cette vie réglée. La salle à manger jaune clair avait une netteté et une tiédeur bourgeoises qui l'amollissaient dès le seuil. Les bons soins de la belle Lisa mettaient autour de lui un duvet chaud, où tous ses membres enfonçaient. Ce fut une heure d'estime et de bonne entente absolues.

Mais Gavard jugeait l'intérieur des Quenu-Gradelle trop endormi. Il pardonnait à Lisa ses tendresses pour l'empereur, parce que, disait-il, il ne faut jamais causer politique avec les femmes, et que la belle charcutière était, après tout, une femme très-honnête qui faisait aller joliment son commerce. Seulement, par goût, il préférait passer ses soirées chez monsieur Lebigre, où il retrouvait tout un petit groupe d'amis qui avaient ses opinions. Quand Florent fut nommé inspecteur de la marée, il le débaucha, il l'emmena pendant des heures, le poussant à vivre en garçon, maintenant qu'il avait une place.

Monsieur Lebigre tenait un fort bel établissement, d'un luxe tout moderne. Placé à l'encoignure droite de la rue Pirouette, sur la rue Rambuteau, flanqué de quatre petits pins de Norwége dans des caisses peintes en vert, il faisait un digne pendant à la grande charcuterie des Quenu-Gradelle. Les glaces claires laissaient voir la salle, ornée de guirlandes de feuillages, de pampres et de grappes, sur un fond vert tendre. Le dallage était blanc et noir, à grands carreaux. Au fond, le trou béant de la cave s'ouvrait sous l'escalier tournant, à draperie rouge, qui menait au billard du premier étage. Mais le comptoir surtout, à droite, était très riche, avec son large reflet d'argent poli. Le zinc retombant sur le soubassement de marbre blanc et rouge, en une haute bordure gondolée, l'entourait d'une moire, d'une nappe de métal, comme un maître-autel chargé de ses broderies. À l'un des bouts, les théières de porcelaine pour le vin chaud et le punch, cerclées de cuivre, dormaient sur le fourneau à gaz; à l'autre bout, une fontaine de marbre, très-élevée, très-sculptée, laissait tomber perpétuellement dans une cuvette un fil d'eau si continu, qu'il semblait immobile; et, au milieu, au centre des trois pentes du zinc, se creusait un bassin à rafraîchir et à rincer, où des litres entamés alignaient leurs cols verdâtres. Puis, l'armée des verres, rangée par bandes, occupait les deux côtés: les petits verres pour l'eau-de-vie, les gobelets épais pour les canons, les coupes pour les fruits, les verres à absinthe, les choppes, les grands verres à pied, tous renversés, le cul en l'air, reflétant dans leur pâleur les luisants du comptoir. Il y avait encore, à gauche, une urne de melchior montée sur un pied qui servait de tronc; tandis que, à droite, une urne semblable se hérissait d'un éventail de petites cuillers.

D'ordinaire, monsieur Lebigre trônait derrière le comptoir, assis sur une banquette de cuir rouge capitonné. Il avait sous la main les liqueurs, des flacons de cristal taillé, à moitié enfoncés dans les trous d'une console; et il appuyait son dos rond à une immense glace tenant tout le panneau, traversée par deux étagères, deux lames de verre qui supportaient des bocaux et des bouteilles. Sur l'une, les bocaux de fruits, les cerises, les prunes, les pêches, mettaient leurs taches assombries; sur l'autre, entre des paquets de biscuits symétriques, des fioles claires, vert tendre, rouge tendre, jaune tendre, faisaient rêver à des liqueurs inconnues, à des extraits de fleurs d'une limpidité exquise. Il semblait que ces fioles fussent suspendues en l'air, éclatantes et comme allumées, dans la grande lueur blanche de la glace.

Pour donner à son établissement un air de café, monsieur Lebigre avait placé, en face du comptoir, contre le mur, deux petites table de fonte vernie, avec quatre chaises. Un lustre à cinq becs et à globes dépolis pendait du plafond. L'oeil-de-boeuf, une horloge toute dorée, était à gauche, au-dessus d'un tourniquet scellé dans la muraille. Puis, au fond, il y avait le cabinet particulier, un coin de la boutique que séparait une cloison, aux vitres blanchies par un dessin à petits carreaux; pendant le jour, une fenêtre qui s'ouvrait sur la rue Pirouette, l'éclairait d'une clarté louche; le soir, un bec de gaz y brûlait, au-dessus de deux tables peintes en faux marbre. C'était là que Gavard et ses amis politiques se réunissaient après leur diner, chaque soir. Ils s'y regardaient comme chez eux, ils avaient habitué le patron à leur réserver la place. Quand le dernier venu avait tiré la porte de la cloison vitrée, ils se savaient si bien gardés, qu'ils parlaient très-carrément « du grand coup de balai. » Pas un consommateur n'aurait osé entrer.

Le premier jour, Gavard donna à Florent quelques détails sur monsieur Lebigre. C'était un brave homme qui venait parfois prendre son café avec eux. On ne se gênait pas devant lui, parce qu'il avait dit un jour qu'il s'était battu en 48. Il causait peu, paraissait bêta. En passant, avant d'entrer dans le cabinet, chacun de ces messieurs lui donnait une poignée de main silencieuse, par-dessus les verres et les bouteilles. Le plus souvent, il avait à côté de lui, sur la banquette de cuir rouge, une petite femme blonde, une fille qu'il avait prise pour le service du comptoir, outre le garçon à tablier blanc qui s'occupait des tables et du billard. Elle se nommait Rose, était très-douce, très-soumise. Gavard, clignant de l'oeil, raconta à Florent qu'elle poussait la soumission fort loin avec le patron. D'ailleurs, ces messieurs se faisaient servir par Rose, qui entrait et qui sortait, de son air humble et heureux, au milieu des plus orageuses discussions politiques.

Le jour où le marchand de volailles présenta Florent à ses amis, ils ne trouvèrent, en entrant dans le cabinet vitré, qu'un monsieur d'une cinquantaine d'années, à l'air pensif et doux, avec un chapeau douteux et un grand pardessus marron. Le menton appuyé sur la pomme d'ivoire d'un gros jonc, en face d'une chope pleine, il avait la bouche tellement perdue au fond d'une forte barbe, que sa face semblait muette et sans lèvres.

— Comment va, Robine? demanda Gavard.

Robine allongea silencieusement une poignée de main, sans répondre, les yeux adoucis encore par un vague sourire de salut; puis, il remit le menton sur la pomme de sa canne, et regarda Florent par-dessus sa chope. Celui-ci avait fait jurer à Gavard de ne pas conter son histoire, pour éviter les indiscrétions dangereuses; il ne lui déplut pas de voir quelque méfiance dans l'attitude prudente de ce monsieur à forte barbe. Mais il se trompait. Jamais Robine ne parlait davantage. Il arrivait toujours le premier, au coup de huit heures, s'asseyait dans le même coin, sans lâcher sa canne, sans ôter ni son chapeau, ni son pardessus; personne n'avait vu Robine sans chapeau sur la tête. Il restait là, à écouter les autres, jusqu'à minuit, mettant quatre heures à vider sa chope, regardant successivement ceux qui parlaient, comme s'il eût entendu avec les yeux. Quand Florent, plus tard, questionna Gavard sur Robine, celui-ci parut en faire un grand cas; c'était un homme très-fort; sans pouvoir dire nettement où il avait fait ses preuves; il le donna comme un des hommes d'opposition les plus redoutés du gouvernement. Il habitait, rue Saint-Denis, un logement où personne ne pénétrait. Le marchand de volailles racontait pourtant y être allé une fois. Les parquets cirés étaient garantis par des chemins de toile verte; il y avait des housses et une pendule d'albâtre à colonnes. Madame Robine, qu'il croyait avoir vue de dos, entre deux portes, devait être une vieille dame très comme il faut, coiffée avec des anglaises, sans qu'il pût pourtant l'affirmer. On ignorait pourquoi le ménage était venu se loger dans le tapage d'un quartier commerçant; le mari ne faisait absolument rien, passait ses journées on ne savait où, vivait d'on ne savait quoi, et apparaissait chaque soir, comme las et ravi d'un voyage sur les sommets de la haute politique.

— Eh bien, et ce discours du trône, vous l'avez lu? demanda Gavard, en prenant un journal sur la table.

Robine haussa les épaules. Mais la porte de la cloison vitrée claqua violemment, un bossu parut. Florent reconnut le bossu de la criée, les mains lavées, proprement mis, avec un grand cache-nez rouge, dont un bout pendait sur sa bosse, comme le pan d'un manteau vénitien.

— Ah! voici Logre, reprit le marchand de volailles. Il va nous dire ce qu'il pense du discours du trône, lui.

Mais Logre était furieux. Il faillit arracher la patère en accrochant son chapeau et son cache-nez. Il s'assit violemment, donna un coup de poing sur la table, rejeta le journal, en disant:

— Est-ce que je lis ça, moi, leurs sacrés mensonges!

Puis il éclata.

— A-t-on jamais vu des patrons se ficher du monde comme ça! Il y a deux heures que j'attends mes appointements. Nous étions une dizaine dans le bureau. Ah bien, oui! faites le pied de grue, mes agneaux… Monsieur Manoury est enfin arrivé, en voiture, de chez quelque gueuse, bien sûr. Ces facteurs, ça vole, ça se goberge… Et encore, il m'a tout donné en grosse monnaie, ce cochon-là.

Robine épousait la querelle de Logre, d'un léger mouvement de paupières. Le bossu, brusquement, trouva une victime.

— Rose! Rose! appela-t il, en se penchant hors du cabinet.

Et, quand la jeune femme fut en face de lui, toute tremblante:

— Eh bien, quoi! quand vous me regarderez!… Vous me voyez entrer et vous ne m'apportez pas mon mazagran!

Gavard commanda deux autres mazagrans. Rose se hâta de servir les trois consommations, sous les yeux sévères de Logre, qui semblait étudier les verres et les petits plateaux de sucre. Il but une gorgée, il se calma un peu.

— C'est Charvet, dit-il au bout d'un instant, qui doit en avoir assez… Il attend Clémence sur le trottoir.

Mais Charvet entra, suivi de Clémence. C'était un grand garçon osseux, soigneusement rasé, avec un nez maigre et des lèvres minces, qui demeurait rue Vavin, derrière le Luxembourg. Il se disait professeur libre. En politique, il était hébertiste. Les cheveux longs et arrondis, les revers de sa redingote râpée extrêmement rabattus, il jouait d'ordinaire au conventionnel, avec un flot de paroles aigres, une érudition si étrangement hautaine, qu'il battait d'ordinaire ses adversaires. Gavard en avait peur, sans l'avouer; il déclarait, quand Charvet n'était pas là, qu'il allait véritablement trop loin. Robine approuvait tout, des paupières. Logre seul tenait quelquefois tête à Charvet, sur la question des salaires. Mais Charvet restait le desposte du groupe, étant le plus autoritaire et le plus instruit. Depuis plus de dix ans, Clémence et lui vivaient maritalement, sur des bases débattues, selon un contrat strictement observé de part et d'autre. Florent, qui regardait la jeune femme avec quelque étonnement, se rappela enfin où il l'avait vue; elle n'était autre que la grande tablettière brune qui écrivait, les doigts très-allongés, en demoiselle ayant reçu de l'instruction.

Rose parut sur les talons des deux nouveaux venus; elle posa, sans rien dire, une chope devant Charvet, et un plateau devant Clémence, qui se mit à préparer posément son grog, versant l'eau chaude sur le citron, qu'elle écrasait à coups de cuiller, sucrant, mettant le rhum en consultant le carafon, pour ne pas dépasser le petit verre réglementaire. Alors, Gavard présenta Florent à ces messieurs, particulièrement à Charvet. Il les donna l'un à l'autre comme des professeurs, des hommes très-capables, qui s'entendraient. Mais il était à croire qu'il avait déjà commis quelque indiscrétion, car tous échangèrent des poignées de main, en se serrant les doigts fortement, d'une façon maçonnique, Charvet lui-même fut presque aimable. On évita, d'ailleurs, de faire aucune allusion.

— Est-ce que Manoury vous a payée en monnaie? demanda Logre à
Clémence.

Elle répondit oui, elle sortit des rouleaux de pièces d'un franc et de deux francs, qu'elle déplia. Charvet la regardait; il suivait les rouleaux qu'elle remettait un à un dans sa poche, après en avoir vérifié le contenu.

— Il faudra faire nos comptes, dit-il à demi-voix.

— Certainement, ce soir, murmura-t-elle. D'ailleurs, ça doit se balancer. J'ai déjeuné avec toi quatre fois, n'est-ce pas? mais je t'ai prêté cent sous, la semaine dernière.

Florent, surpris, tourna la tête pour ne pas être indiscret. Et, comme Clémence avait fait disparaître le dernier rouleau, elle but une gorgée de grog, s'adossa à la cloison vitrée, et écouta tranquillement les hommes qui parlaient politique. Gavard avait repris le journal, lisant, d'une voix qu'il cherchait à rendre comique, des lambeaux du discours du trône prononcé le matin, à l'ouverture des Chambres. Alors Charvet eut beau jeu, avec cette phraséologie officielle; il n'en laissa pas une ligne debout. Une phrase surtout les amusa énormément: « Nous avons la confiance, messieurs, qu'appuyé sur vos lumières et sur les sentiments conservateurs du pays, nous arriverons à augmenter de jour en jour la prospérité publique. » Logre, debout, déclama cette phrase; il imitait très bien avec le nez la voix pâteuse de l'empereur.

— Elle est belle, sa prospérité, dit Charvet. Tout le monde crève la faim.

— Le commerce va très-mal, affirma Gavard.

— Et puis qu'est-ce que c'est que ça, un monsieur « appuyé sur des lumières? » reprit Clémence, qui se piquait de littérature.

Robine lui-même laissa échapper un petit rire, du fond de sa barbe. La conversation s'échauffait. On en vint an corps législatif, qu'on traita très-mal. Logre ne décolérait pas, Florent retrouvait en lui le beau crieur du pavillon de la marée, la mâchoire en avant, les mains jetant les mots dans le vide, l'attitude ramassée et aboyante; il causait ordinairement politique de l'air furibond dont il mettait une manne de soles aux enchères. Charvet, lui, devenait plus froid, dans la buée des pipes et du gaz, dont s'emplissait l'étroit cabinet; sa voix prenait des sécheresses de couperet, pendant que Robine dodelinait doucement de la tête, sans que son menton quittât l'ivoire de sa canne. Puis, sur un mot de Gavard, on arriva à parler des femmes.

— La femme, déclara nettement Charvet, est l'égale de l'homme; et, à ce titre, elle ne doit pas le gêner dans la vie. Le mariage est une association… Tout par moitié, n'est ce pas, Clémence?

— Évidemment, répondit la jeune femme, la tête contre la cloison, les yeux en l'air.

Mais Florent vit entrer le marchand des quatre saisons, Lacaille, et Alexandre, le fort, l'ami de Claude Lantier. Ces deux hommes étaient longtemps restés à l'autre table du cabinet; ils n'appartenaient pas au même monde que ces messieurs. Puis, la politique aidant, leurs chaises se rapprochèrent, ils firent partie de la société. Charvet, aux yeux duquel ils représentaient le peuple, les endoctrina fortement, tandis que Gavard faisait le boutiquier sans préjugés en trinquant avec eux. Alexandre avait une belle gaieté ronde de colosse, un air de grand enfant heureux. Lacaille, aigri, grisonnant déjà, courbaturé chaque soir par son éternel voyage dans les rues de Paris, regardait parfois d'un oeil louche la placidité bourgeoise, les bons souliers et le gros paletot de Robine. Ils se firent servir chacun un petit verre, et la conversation continua, plus tumultueuse et plus chaude, maintenant que la société était au complet.

Ce soir-là, Florent par la porte entre-bâillée de la cloison, aperçut encore mademoiselle Saget, debout devant le comptoir. Elle avait tiré une bouteille de dessous son tablier, elle regardait Rose, qui remplissait d'une grande mesure de cassis et d'une mesure d'eau-de-vie, plus petite. Puis, la bouteille disparut de nouveau sous le tablier; et, les mains cachées, mademoiselle Saget causa, dans le large reflet blanc du comptoir, en face de la glace, où les bocaux et les bouteilles de liqueur semblaient accrocher des files de lanternes vénitiennes. Le soir, l'établissement surchauffé s'allumait de tout son métal et de tous ses cristaux. La vieille fille, avec ses jupes noires, faisait une étrange tache d'insecte, au milieu de ces clartés crues, Florent, en voyant qu'elle tentait de faire parler Rose, se douta qu'elle l'avait aperçu par l'entre-bâillement de la porte. Depuis qu'il était entré aux Halles, il la rencontrait à chaque pas, arrêtée sous les rues couvertes, le plus souvent en compagnie de madame Lecoeur et de la Sarriette, l'examinant toutes trois à la dérobée, paraissant profondément surprises de sa nouvelle position d'inspecteur. Rose sans doute resta lente de paroles, car mademoiselle Saget tourna un instant, parut vouloir s'approcher de monsieur Lebigre, qui faisait un piquet avec un consommateur, sur une des tables de fonte vernie. Doucement, elle avait fini par se placer contre la cloison, lorsque Gavard la reconnut. Il la détestait.

— Fermez donc la porte, Florent, dit-il brutalement. On ne peut pas être chez soi.

À minuit, en sortant, Lacaille échangea quelques mots à voix basse avec monsieur Lebigre. Celui-ci, dans une poignée de mains, lui glissa quatre pièces de cinq francs, que personne ne vit, en murmurant à son oreille:

— Vous savez, c'est vingt-deux francs pour demain. La personne qui prête ne veut plus à moins… N'oubliez pas aussi que vous devez trois jours de voiture. Il faudra tout payer.

Monsieur Lebigre souhaita le bonsoir à ces messieurs. Il allait bien dormir, disait-il; et il bâillait légèrement, en montrant de fortes dents, taudis que Rose le contemplait, de son air de servante soumise. Il la bouscula, il lui commanda d'aller éteindre le gaz, dans le cabinet.

Sur le trottoir, Gavard trébucha, faillit tomber. Comme il était en veine d'esprit:

— Fichtre! dit-il, je ne suis pas appuyé sur des lumières, moi!

Cela parut très-drôle, et l'on se sépara. Florent revint, s'acoquina à ce cabinet vitré, dans les silences de Robine, les emportements de Logre, les haines froides de Charvet. Le soir, en rentrant, il ne se couchait pas tout de suite. Il aimait son grenier, cette chambre de jeune fille, où Augustine avait laissé des bouts de chiffon, des choses tendres et niaises de femme, qui traînaient. Sur la cheminée, il y avait encore des épingles à cheveux, des boîtes de carton doré pleines de boutons et de pastilles, des images découpées, des pots de pommade vides sentant toujours le jasmin; dans le tiroir de la table, une méchante table de bois blanc, étaient restés du fil, des aiguilles, un paroissien, à côté d'un exemplaire maculé de la Clef des songes; et une robe d'été, blanche, à pois jaunes, pendait, oubliée à un clou, tandis que, sur la planche qui servait de toilette, derrière le pot à eau, un flacon de bandoline renversé avait laissé une grande tache. Florent eût souffert dans une alcôve de femme; mais, de toute la pièce, de l'étroit lit de fer, des deux chaises de paille, jusque du papier peint, d'un gris effacé, ne montait qu'une odeur de bêtise naïve, une odeur de grosse fille puérile. Et il était heureux de cette pureté des rideaux, de cet enfantillage des boîtes dorées et de la Clef des songes, de cette coquetterie maladroite qui tachait les murs. Cela le rafraîchissait, le ramenait à des rêves de jeunesse. Il aurait voulu ne pas connaître Augustine, aux durs cheveux châtains, croire qu'il était chez une soeur, chez une brave fille, mettant autour de lui, dans les moindres choses, sa grâce de femme naissante.

Mais, le soir, un grand soulagement pour lui était encore de s'accouder à la fenêtre de sa mansarde. Cette fenêtre taillait dans le toit un étroit balcon, à haute rampe de fer, où Augustine soignait un grenadier en caisse. Florent, depuis que les nuits devenaient froides, faisait coucher le grenadier dans la chambre, au pied de son lit. Il restait là quelques minutes, aspirant fortement l'air frais qui lui venait de la Seine, par-dessus les maisons de la rue de Rivoli. En bas, confusément, les toitures des Halles étalaient leurs nappes grises. C'était comme des lacs endormis, au milieu desquels le reflet furtif de quelque vitre allumait la lueur argentée d'un flot. Au loin, les toits des pavillons de la boucherie et de la Vallée s'assombrissaient encore, n'étaient plus que des entassements de ténèbres reculant l'horizon. Il jouissait du grand morceau de ciel qu'il avait en face de lui, de cet immense développement des Halles, qui lui donnait, au milieu des rues étranglées de Paris, la vision vague d'un bord de mer, avec les eaux mortes et ardoisées d'une baie, à peine frissonnantes du roulement lointain de la houle. Il s'oubliait, il rêvait chaque soir une côte nouvelle. Cela le rendait très-triste et très-heureux à la fois, de retourner dans ces huit années de désespoir qu'il avait passées hors de France. Puis, tout frissonnant, il refermait la fenêtre. Souvent, lorsqu'il était son faux-col devant la cheminée, la photographie d'Auguste et d'Augustine l'inquiétait; ils le regardaient se déshabiller, de leur sourire blême, la main dans la main.

Les premières semaines que Florent passa au pavillon de la marée furent très-pénibles. Il avait trouvé dans les Méhudin une hostilité ouverte qui le mit en lutte avec le marché entier. La belle Normande entendait se venger de la belle Lisa, et le cousin était une victime toute trouvée.

Les Méhudin venaient de Rouen. La mère de Louise racontait encore comment elle était arrivée à Paris, avec des anguilles dans un panier. Elle ne quitta plus la poissonnerie. Elle y épousa un employé de l'octroi, qui mourut en lui laissant deux petites filles. Ce fut elle, jadis, qui mérita, par ses larges hanches et sa fraîcheur superbe, ce surnom de la belle Normande, dont sa fille aînée avait hérité. Aujourd'hui, tassée, avachie, elle portait ses soixante-cinq ans en matrone dont la marée humide avait enroué la voix et bleui la peau, Elle était énorme de vie sédentaire, la taille débordante, la tête rejetée en arrière par la force de la gorge et le flot montant de la graisse. Jamais, d'ailleurs, elle ne voulut renoncer aux modes de son temps; elle conserva la robe à ramages, le fichu jaune, la marmotte des poissonnières classiques, avec la voix haute, le geste prompt, les poings aux côtes, l'engueulade du catéchisme poissard coulant des lèvres. Elle regrettait le marché des Innocents, parlait des anciens droits des dames de la Halle, mêlait à des histoires de coups de poings échangés avec des inspecteurs de police, des récits de visite à la cour, du temps de Charles X et de Louis-Philippe, en toilette de soie, et de gros bouquets à la main. La mère Méhudin, comme on la nommait, était longtemps restée porte-bannière de la confrérie de la Vierge, à Saint-Leu. Aux processions, dans l'église, elle avait une robe et un bonnet de tulle, à rubans de satin, tenant très-haut, de ses doigts enflés, le bâton doré de l'étendard de soie à frange riche, où était brodée une Mère de Dieu.

La mère Méhudin, selon les commérages du quartier, devait avoir fait une grosse fortune. Il n'y paraissait guère qu'aux bijoux d'or massif dont elle se chargeait le cou, les bras et la taille, dans les grands jours. Plus tard, ses deux filles ne s'entendirent pas. La cadette, Claire, une blonde paresseuse, se plaignait des brutalités de Louise, disait de sa voix lente qu'elle ne serait jamais la bonne de sa soeur. Comme elles auraient certainement fini par se battre, la mère les sépara. Elle céda à Louise son banc de marée. Claire, que l'odeur des raies et des harengs faisait tousser, s'installa à un banc de poissons d'eau douce. Et, tout en ayant juré de se retirer, la mère allait d'un banc à l'autre, se mêlant encore de la vente, causant de continuels ennuis à ses filles par ses insolences trop grasses.

Claire était une créature fantasque, très-douce, et en continuelle querelle. Elle n'en faisait jamais qu'à sa tête, disait-on. Elle avait, avec sa figure rêveuse de vierge, un entêtement muet, un esprit d'indépendance qui la poussait à vivre à part, n'acceptant rien comme les autres, d'une droiture absolue un jour, d'une injustice révoltante le lendemain. À son banc, elle révolutionnait parfois le marché, haussant ou baissant les prix, sans qu'on s'expliquât pourquoi. Vers la trentaine, sa finesse de nature, sa peau mince que l'eau des viviers rafraîchissait éternellement, sa petite face d'un dessin noyé, ses membres souples, devaient s'épaissir, tomber à l'avachissement d'une sainte de vitrail, encanaillée dans les Halles. Mais, à vingt-deux ans, elle restait un Murillo, au milieu de ses carpes et de ses anguilles, selon le mot de Claude Lantier, un Murillo décoiffé souvent, avec de gros souliers, des robes taillées à coups de hache qui l'habillaient comme une planche. Elle n'était pas coquette; elle se montrait très-méprisante, quand Louise, étalant ses noeuds de ruban, la plaisantait sur ses fichus noués de travers. On racontait que le fils d'un riche boutiquier du quartier voyageait de rage, n'ayant pu obtenir d'elle une bonne parole.

Louise, la belle Normande, s'était montrée plus tendre. Son mariage se trouvait arrêté avec un employé de la Halle au blé, lorsque le malheureux garçon eut les reins cassés par la chute d'un sac de farine. Elle n'en accoucha pas moins sept mois plus tard d'un gros enfant. Dans l'entourage des Méhudin, on considérait la belle Normande comme veuve. La vieille poissonnière disait parfois: « Quand mon gendre vivait… »

Les Méhudin étaient une puissance. Lorsque monsieur Verlaque acheva de mettre Florent au courant de ses nouvelles occupations, il lui recommanda de ménager certaines marchandes, s'il ne voulait se rendre la vie impossible; il poussa même la sympathie jusqu'à lui apprendre les petits secrets du métier, les tolérances nécessaires, les sévérités de comédie, les cadeaux acceptables. Un inspecteur est à la fois un commissaire de police, et un juge de paix, veillant à la bonne tenue du marché, conciliant les différends entre l'acheteur et le vendeur. Florent, de caractère faible, se roidissait, dépassait le but, toutes les fois qu'il devait faire acte d'autorité; et il avait de plus contre lui l'amertume de ses longues souffrances, sa face sombre de paria.

La tactique de la belle Normande fut de l'attirer dans quelque querelle. Elle avait juré qu'il ne garderait pas sa place quinze jours.

— Ah! bien, dit-elle à madame Lecoeur qu'elle rencontra un matin, si la grosse Lisa croit que nous voulons de ses restes!…. Nous avons plus de goût qu'elle. Il est affreux, son homme!

Après les criées, lorsque Florent commençait son tour d'inspection, à petits pas, le long des allées ruisselantes d'eau, il voyait parfaitement la belle Normande qui le suivait d'un rire effronté. Son banc, à la deuxième rangée, à gauche, près des bancs de poissons d'eau douce, faisait face à la rue Rambuteau. Elle se tournait, ne quittant pas sa victime des yeux, se moquant avec des voisines. Puis, quand il passait devant elle, examinant lentement les pierres, elle affectait une gaieté immodérée, tapait les poissons, ouvrait son robinet tout grand, inondait l'allée. Florent restait impassible.

Mais, un matin, fatalement, la guerre éclata. Ce jour-là, Florent, en arrivant devant le banc de la belle Normande, sentit une puanteur insupportable. Il y avait là, sur le marbre, un saumon superbe, entamé, montrant la blondeur rose de sa chair; des turbots d'une blancheur de crème; des congres, piqués de l'épingle noire qui sert à marquer les tranches; des paires de soles, des rougets, des bars, tout un étalage frais. Et, au milieu de ces poissons à l'oeil vif, dont les ouïes saignaient encore, s'étalait une grande raie, rougeâtre, marbrée de taches sombres, magnifique de tons étranges; la grande raie était pourrie, la queue tombait, les baleines des nageoires perçaient la peau rude.

— Il faut jeter cette raie, dit Florent en s'approchant.

La belle Normande eut un petit rire. Il leva les yeux, il l'aperçut debout, appuyée au poteau de bronze des deux becs de gaz qui éclairent les quatre places de chaque banc. Elle lui parut très-grande, montée sur quelque caisse, pour protéger ses pieds de l'humidité. Elle pinçait les lèvres, plus belle encore que de coutume, coiffée avec des frisons, la tête sournoise, un peu basse, les mains trop roses dans la blancheur du grand tablier. Jamais il ne lui avait tant vu de bijoux: elle portait de longues boucles d'oreilles, une chaîne de cou, une broche, des enfilades de bagues à deux doigts de la main gauche et à un doigt de la main droite.

Comme elle continuait à le regarder en dessous, sans répondre, il reprit:

— Vous entendez, faites disparaître cette raie.

Mais il n'avait pas remarqué la mère Méhudin, assise sur une chaise, tassée dans un coin. Elle se leva, avec les cornes de sa marmote; et, s'appuyant des poings à la table de marbre:

— Tiens! dit-elle insolemment, pourquoi donc qu'elle la jetterait, sa raie!… Ce n'est pas vous qui la lui payerez, peut-être!

Alors, Florent comprit. Les autres marchandes ricanaient. Il sentait, autour de lui, une révolte sourde qui attendait un mot pour éclater. Il se contint, tira lui-même, de dessous le banc, le seau aux vidures, y fit tomber la raie. La mère Méhudin mettait déjà les poings sur les hanches; mais la belle Normande, qui n'avait pas desserré les lèvres, eut de nouveau un petit rire de méchanceté, et Florent s'en alla au milieu des huées, l'air sévère, feignant de ne pas entendre.

Chaque jour, ce fut une invention nouvelle. L'inspecteur ne suivait plus les allées que l'oeil aux aguets, comme en pays ennemi. Il attrapait les éclaboussures des éponges, manquait de tomber sur des vidures étalées sous ses pieds, recevait les mannes des porteurs dans la nuque. Même, un matin, comme deux marchandes se querellaient, et qu'il était accouru, afin d'empêcher la bataille, il dut se baisser pour éviter d'être souffleté sur les deux joues par une pluie de petites limandes, qui volèrent au-dessus de sa tête; on rit beaucoup, il crut toujours que les deux marchandes étaient de la conspiration des Méhudin. Son ancien métier de professeur crotté l'armait d'une patience angélique; il savait garder une froideur magistrale, lorsque la colère montait en lui, et que tout son être saignait d'humiliation. Mais jamais les gamins de la rue de l'Estrapade n'avaient eu cette férocité des dames de la Halle, cet acharnement de femmes énormes, dont les ventres et les gorges sautaient d'une joie géante, quand il se laissait prendre à quelque piège. Les faces rouges le dévisageaient. Dans les inflexions canailles des voix, dans les hanches hautes, les cous gonflés, les dandinements des cuisses, les abandons des mains, il devinait à son adresse tout un flot d'ordures. Gavard, au milieu de ces jupes impudentes et fortes d'odeur, se serait pâmé d'aise, quitte à fesser à droite et à gauche, si elles l'avaient serré de trop près. Florent, que les femmes intimidaient toujours, se sentait peu à peu perdu dans un cauchemar de filles aux appas prodigieux, qui l'entouraient d'une ronde inquiétante, avec leur enrouement et leurs gros bras nus de lutteuses.

Parmi ces femelles lâchées, il avait pourtant une amie. Claire déclarait nettement que le nouvel inspecteur était un brave homme. Quand il passait, dans les gros mots de ses voisines, elle lui souriait. Elle était là, avec des mèches de cheveux blonds dans le cou et sur les tempes, la robe agrafée de travers, nonchalante derrière son banc. Plus souvent, il la voyait debout, les mains au fond de ses viviers, changeant les poissons de bassins, se plaisant à tourner les petits dauphins de cuivre, qui jettent un fil d'eau par la gueule. Ce ruissellement lui donnait une grâce frissonnante de baigneuse, au bord d'une source, les vêtements mal rattachés encore.

Un matin, surtout, elle fut très-aimable. Elle appela l'inspecteur pour lui montrer une grosse anguille qui avait fait l'étonnement du marché, à la criée. Elle ouvrit la grille, qu'elle avait prudemment refermée sur le bassin, au fond duquel l'anguille semblait dormir.

— Attendez, dit-elle, vous allez voir.

Elle entra doucement dans l'eau son bras nu, un bras un peu maigre, dont la peau de soie montrait le bleuissement tendre des veines. Quand l'anguille se sentit touchée, elle se roula sur elle-même, en noeuds rapides, emplissant l'auge étroite de la moire verdâtre de ses anneaux. Et, dès qu'elle se rendormait, Claire s'amusait à l'irriter de nouveau, du bout des ongles.

— Elle est énorme, crut devoir dire Florent. J'en ai rarement vu d'aussi belle.

Alors, elle lui avoua que, dans les commencements, elle avait eu peur des anguilles. Maintenant, elle savait comment il faut serrer la main, pour qu'elles ne puissent pas glisser. Et, à côté, elle en prit une, plus petite. L'anguille, aux deux bouts de son poing fermé, se tordait. Cela la faisait rire. Elle la rejetta, en saisit une autre, fouilla le bassin, remua ce tas de serpents de ses doigts minces.

Puis, elle resta là un instant à causer de la vente qui n'allait pas. Les marchands forains, sur le carreau de la rue couverte, leur faisaient beaucoup de tort. Son bras nu, qu'elle n'avait pas essuyé, ruisselait, frais de la fraîcheur de l'eau. De chaque doigt, de grosses gouttes tombaient.

— Ah! dit-elle brusquement, il faut que je vous fasse voir aussi mes carpes.

Elle ouvrit une troisième grille; et, à deux mains, elle ramena une carpe qui tapait de la queue en râlant. Mais elle en chercha un moins grosse; celle-là, elle put la tenir d'une seule main, que le souffle des flancs ouvrait un peu, à chaque râle. Elle imagina d'introduire son pouce dans un des bâillements de la bouche.

— Ça ne mord pas, murmurait-elle avec son doux rire, ça n'est pas méchant… C'est comme les écrevisses, moi je ne les crains pas.

Elle avait déjà replongé son bras, elle ramenait, d'une case, pleine d'un grouillement confus, une écrevisse, qui lui avait pris le petit doigt entre ses pinces. Elle la secoua un instant; mais l'écrevisse la serra sans doute trop rudement, car elle devint très-rouge et lui cassa la patte, d'un geste prompt de rage, sans cesser de sourire.

— Par exemple, dit-elle pour cacher son émotion, je ne me fierais pas à un brochet. Il me couperait les doigts comme avec un couteau.

Et elle montrait, sur des planches lessivées, d'une propreté excessive, de grand brochets étalés par rang de taille, à côté de tanches bronzées et de lots de goujons en petits tas. Maintenant, elle avait les mains toutes grasses du suint des carpes; elles les écartait, debout dans l'humidité des viviers, au-dessus des poissons mouillés de l'étalage. On l'eût dite enveloppée d'une odeur de frai, d'une de ces odeurs épaisses qui montent des joncs et des nénuphars vaseux, quand les oeufs font éclater les ventres des poissons, pâmés d'amour au soleil. Elle s'essuya les mains à son tablier, souriant toujours, de son air tranquille de grande fille au sang glacé, dans ce frisson des voluptés froides et affadies des rivières.

Cette sympathie de Claire était une mince consolation pour Florent. Elle lui attirait des plaisanteries plus sales, quand il s'arrêtait à causer avec la jeune fille. Celle-ci haussait les épaules, disait que sa mère était une vieille coquine et que sa soeur ne valait pas grand chose. L'injustice du marché envers l'inspecteur l'outrait de colère. La guerre, cependant, continuait, plus cruelle chaque jour. Florent songeait à quitter la place; il n'y serait pas resté vingt-quatre heures, s'il n'avait craint de paraître lâche devant Lisa. Il s'inquiétait de ce qu'elle dirait, de ce qu'elle penserait. Elle était forcément au courant du grand combat des poissonnières et de leur inspecteur, dont le bruit emplissait les Halles sonores, et dont le quartier jugeait chaque coup nouveau avec des commentaires sans fin.

— Ah! bien, disait-elle souvent, le soir, après le dîner, c'est moi qui me chargerais de les ramener à la raison! Toutes, des femmes que je ne voudrais pas toucher du bout des doigts, de la canaille, de la saloperie! Cette Normande est la dernière des dernières… Tenez, je la mettrais à pied, moi! Il n'y a encore que l'autorité, entendez-vous, Florent. Vous avez tort, avec vos idées. Faites un coup de force, vous verrez comme tout le monde sera sage.

La dernière crise fut terrible. Un matin, la bonne de madame Taboureau, la boulangère, cherchait une barbue, à la poissonnerie. La belle Normande, qui la voyait tourner autour d'elle depuis quelques minutes, lui fit des avances, des cajoleries.

— Venez donc me voir, je vous arrangerai… Voulez-vous une paire de soles, un beau turbot?

Et, comme elle s'approchait enfin, et qu'elle flairait une barbue, avec la moue rechignée que prennent les clientes pour payer moins cher:

— Pesez-moi ça, continua la belle Normande, en lui posant sur la main ouverte la barbue enveloppée d'une feuille de gros papier jaune.

La bonne, une petite Auvergnate toute dolente, soupesait la barbue, lui ouvrait les ouïes, toujours avec sa grimace, sans rien dire. Puis, comme à regret:

— Et combien?

— Quinze francs, répondit la poissonnière.

Alors l'autre remit vite le poisson sur le marbre. Elle parut se sauver. Mais la belle Normande la retint.

— Voyons, dites votre prix.

— Non, non, c'est trop cher.

— Dites toujours.

— Si vous voulez huit francs?

La mère Méhudin, qui sembla s'éveiller, eut un rire inquiétant. On croyait donc qu'elles volaient la marchandise.

— Huit francs, une barbue de cette grosseur! on t'en donnera, ma petite, pour te tenir la peau fraîche, la nuit. La belle Normande, d'un air offensé, tournait la tête. Mais la bonne revint deux fois, offrit neuf francs, alla jusqu'à dix francs. Puis, comme elle partait pour tout de bon:

— Allons, venez, lui cria la poissonnière, donnez-moi de l'argent.

La bonne se planta devant le banc, causant amicalement avec, la mère Méhudin. Madame Taboureau se montrait si exigeante! Elle avait du monde à dîner, le soir; des cousins de Blois, un notaire avec sa dame. La famille de madame Taboureau était très comme il faut; elle-même, bien que boulangère, avait reçu une belle éducation.

— Videz-la-moi bien, n'est-ce pas? dit-elle en s'interrompant.

La belle Normande, d'un coup de doigt avait vidé la barbue et jeté la vidure dans le seau. Elle glissa un coin de son tablier sous les ouïes, pour enlever quelques grains de sable. Puis, mettant elle-même le poisson dans le panier de l'Auvergnate:

— La, ma belle, vous m'en ferez des compliments.

Mais, au bout d'un quart d'heure, la bonne accourut toute rouge; elle avait pleuré, sa petite personne tremblait de colère. Elle jeta la barbue sur le marbre, montrant, du côté du ventre, une large déchirure qui entamait la chair jusqu'à l'arête. Un flot de paroles entrecoupées sortit de sa gorge serrée encore par les larmes.

— Madame Taboureau n'en veut pas. Elle dit qu'elle ne peut pas la servir. Et elle m'a dit encore que j'étais une imbécile, que je me laissais voler par tout le monde… Vous voyez bien qu'elle est abîmée. Moi, je ne l'ai pas retournée, j'ai eu confiance… Rendez-moi mes dix francs.

— On regarde la marchandise, répondit tranquillement la belle
Normande.

Et, comme l'autre haussait la voix, la mère Méhudin se leva.

— Vous allez nous ficher la paix, n'est-ce pas? On ne reprend pas un poisson qui a traîné chez les gens. Est-ce qu'on sait où vous l'avez laissé tomber, pour le mettre dans cet état?

— Moi! moi!

Elle suffoquait. Puis, éclatant en sanglots:

— Vous êtes deux voleuses, oui, deux voleuses! Madame Taboureau me l'a bien dit.

Alors, ce fut formidable. La mère et la fille, furibondes, les poings en avant, se soulagèrent. La petite bonne, ahurie, prise entre cette voix rauque et cette voix flûtée, qui se la renvoyaient comme une balle, sanglotait plus fort.

— Va donc! ta madame Taboureau est moins fraîche que ça; faudrait la raccommoder pour la servir.

— Un poisson complet pour dix francs, ah! bien, merci, je n'en tiens pas!

— Et tes boucles d'oreilles, combien qu'elles coûtent?… On voit que tu gagnes ça sur le dos.

— Pardi! elle fait son quart au coin de la rue de Mondétour.

Florent, que le gardien du marché était allé chercher, arriva au plus fort de la querelle. Le pavillon s'insurgeait décidément. Les marchandes, qui se jalousent terriblement entre elles, quand il s'agit de vendre un hareng de deux sous, s'entendent à merveille contre les clients. Elle chantaient! « La boulangère a des écus qui ne lui coûtent guère; » elles tapaient des pieds, excitaient les Méhudin, comme des bêtes qu'on pousse à mordre; et il y en avait, à l'autre bout de l'allée, qui se jetaient hors de leurs bancs, comme pour sauter au chignon de la petite bonne, perdue, noyée, roulée, dans cette énormité des injures.

— Rendez les dix francs à mademoiselle, dit sévèrement Florent, mis au courant de l'affaire.

Mais la mère Méhudin était lancée.

— Toi, mon petit, je t'en…. et, tiens! voilà comme je rends les dix francs!

Et, à toute volée, elle lança la barbue à la tête de l'Auvergnate, qui la reçut en pleine face. Le sang partit du nez, la barbue se décolla, tomba à terre, où elle s'écrasa avec un bruit de torchon mouillé. Cette brutalité jeta Florent hors de lui. La belle Normande eut peur, recula, pendant qu'il s'écriait:

— Je vous mets à pied pour huit jours! Je vous ferai retirer votre permission, entendez-vous!

Et, comme on huait derrière lui, il se retourna d'un air si menaçant, que les poissonnières domptées firent les innocentes. Quand les Méhudin eurent rendu les dix francs, il les obligea à cesser la vente immédiatement. La vieille étouffait de rage. La fille restait muette, toute blanche. Elle, la belle Normande, chassée de son banc! Claire dit de sa voix tranquille que c'était bien fait, ce qui faillit, le soir, faire prendre les deux soeurs aux cheveux, chez elles, rue Pirouette. Au bout des huit jours, quand les Méhudin revinrent, elle, restèrent sages, très-pincées, très-brèves, avec une colère froide. D'ailleurs, elles retrouvèrent le pavillon calmé, rentré dans l'ordre. La belle Normande, à partir de ce jour, dut nourrir une pensée de vengeance terrible. Elle sentait que le coup venait de la belle Lisa; elle l'avait rencontrée, le lendemain de la bataille, la tête si haute, qu'elle jurait de lui faire payer cher son regard de triomphe, il y eut, dans les coins des Halles, d'interminables conciliabules avec mademoiselle Saget, madame Lecoeur et la Sarriette; mais, quand elles étaient lasses d'histoires à dormir debout, sur les dévergondages de Lisa avec le cousin et sur les cheveux qu'on trouvait dans les andouilles de Quenu, cela ne pouvait aller plus loin, ni ne la soulageait guère. Elle cherchait quelque chose de très-méchant, qui frappât sa rivale au coeur.

Son enfant grandissait librement au milieu de la poissonnerie. Dès l'âge de trois ans, il restait assis sur un bout de chiffon, en plein dans la marée. Il dormait fraternellement à côté des grands thons, il s'éveillait parmi les maquereaux et les merlans. Le garnement sentait la caque à faire croire qu'il sortait du ventre de quelque gros poisson. Son jeu favori fut longtemps, quand sa mère avait le dos tourné, de bâtir des murs et des maisons avec des harengs; il jouait aussi à la bataille, sur la table de marbre, alignait des grondins en face les uns des autres, les poussait, leur cognait la tête, imitait avec les lèvres la trompette et le tambour, et finalement les remettait en tas, en disant qu'ils étaient morts. Plus tard, il alla rôder autour de sa tante Claire, pour avoir les vessies des carpes et des brochets qu'elle vidait; il les posait par terre, les faisait péter; cela l'enthousiasmait. À sept ans, il courait les allées, se fourrait sous les bancs, parmi les caisses de bois garnies de zinc, était le galopin gâté des poissonnières. Quand elles lui montraient quelque objet nouveau qui le ravissait, il joignait les mains, balbutiant d'extase: « Oh! c'est rien muche! » Et le nom de Muche lui était resté. Muche par-ci, Muche par-là. Toutes l'appelaient. On le retrouvait partout, au fond des bureaux des criées, dans les tas de bourriches, entre les seaux des vidures. Il était là comme un jeune barbillon, d'une blancheur rose, frétillant, se coulant, lâché en pleine eau. Il avait pour les eaux ruisselantes des tendresses de petit poisson. Il se traînait dans les mares des allées, recevait l'égouttement des tables. Souvent, il ouvrait sournoisement un robinet, heureux de l'éclaboussement du jet. Mais c'était surtout aux fontaines, au-dessus de l'escalier des caves, que sa mère, le soir, allait le prendre; elle l'en ramenait trempé, les mains bleues, avec de l'eau dans les souliers et jusque dans les poches.

Muche, à sept ans, était un petit bonhomme joli comme un ange et grossier comme un roulier. Il avait des cheveux châtains crépus, de beaux yeux tendres, une bouche pure qui sacrait, qui disait des mots gros à écorcher un gosier de gendarme. Élevé dans les ordures des Halles, il épelait le catéchisme poissard, se mettait un poing sur la hanche, faisait la maman Méhudin, quand elle était en colère. Alors les « salopes, » les « catins, » les « va donc moucher ton homme, » les « combien qu'on te la paye, ta peau? » passaient dans le filet de cristal de sa voix d'enfant de choeur. Et il voulait grasseyer, il encanaillait son enfance exquise de bambin souriant sur les genoux d'une Vierge. Les poissonnières riaient aux larmes. Lui, encouragé, ne plaçait plus deux mots sans mettre un « nom de Dieu! » au bout. Mais il restait adorable, ignorant de ces saletés, tenu en santé par les souffles frais et les odeurs fortes de la marée, récitant son chapelet d'injures graveleuses d'un air ravi, comme il aurait dit ses prières.

L'hiver venait; Muche fut frileux, cette année-là. Dès les premiers froids, il se prit d'une vive curiosité pour le bureau de l'inspecteur. Le bureau de Florent se trouvait à l'encoignure de gauche du pavillon, du côté de la rue Rambuteau. Il était meublé d'une table, d'un casier, d'un fauteuil, de deux chaises et d'un poêle. C'était de ce poêle dont Muche rêvait. Florent adorait les enfants. Quand il vit ce petit, les jambes trempées, qui regardait à travers les vitres, il le fit entrer. La première conversation de Muche l'étonna profondément. Il s'était assis devant le poêle, il disait de sa voix tranquille:

— Je vais me rôtir un brin les quilles, tu comprends?… Il fait un froid du tonnerre de Dieu.

Puis, il avait des rires perlés, en ajoutant:

— C'est ma tante Claire qui a l'air d'une carne ce matin… Dis, monsieur, est-ce que c'est vrai que tu vas lui chauffer les pieds, la nuit?

Florent, consterné, se prit d'un étrange intérêt pour ce gamin. La belle Normande restait pincée, laissait son enfant aller chez lui, sans dire un mot. Alors, il se crut autorisé à le recevoir; il l'attira, l'après-midi, peu à peu conduit à l'idée d'en faire un petit bon homme bien sage. Il lui semblait que son frère Quenu rapetissait, qu'ils se trouvaient encore tous les deux dans la grande chambre de la rue Royer-Collard. Sa joie, son rêve secret de dévouement, était de vivre toujours en compagnie d'un être jeune, qui ne grandirait pas, qu'il instruirait sans cesse, dans l'innocence duquel il aimerait les hommes. Dès le troisième jour, il apporta un alphabet. Muche le ravit par son intelligence. Il apprit ses lettres avec la verve parisienne d'un enfant des rues. Les images de l'alphabet l'amusaient extraordinairement. Puis, dans l'étroit bureau, il prenait des récréations formidables, le poêle demeurait son grand ami, un sujet de plaisirs sans fin. Il y fit cuire d'abord des pommes du terre et des châtaignes; mais cela lui parut fade. Il vola alors à la tante Claire des goujons qu'il mit rôtir un à un, au bout d'un fil, devant la bouche ardente; il les mangeait avec délices, sans pain. Un jour même, il apporta une carpe; elle ne voulut jamais cuire, elle empesta le bureau, au point qu'il fallut ouvrir porte et fenêtre. Florent, quand l'odeur de toute cette cuisine devenait trop forte, jetait les poissons à la rue. Le plus souvent, il riait. Muche, au bout de deux mois, commençait à lire couramment, et ses cahiers d'écriture étaient très-propres.

Cependant, le soir, le gamin cassait la tête de sa mère avec des histoires sur son bon ami Florent. Le bon ami Florent avait dessiné des arbres et des hommes dans des cabanes. Le bon ami Florent avait un geste, comme ça, en disant que les hommes seraient meilleurs, s'ils savaient tous lire. Si bien que la Normande vivait dans l'intimité de l'homme qu'elle rêvait d'étrangler. Elle enferma un jour Muche à la maison, pour qu'il n'allât pas chez l'inspecteur; mais il pleura tellement, qu'elle lui rendit la liberté le lendemain. Elle était très-faible, avec sa carrure et son air hardi. Lorsque l'enfant lui racontait qu'il avait eu bien chaud, lorsqu'il lui revenait les vêtements secs, elle éprouvait une reconnaissance vague, un contentement de le savoir à l'abri, les pieds devant le feu. Plus tard, elle fut très attendrie, quand il lut devant elle un bout de journal maculé qui enveloppait une tranche de congre. Peu à peu, elle en arriva ainsi à penser, sans le dire, que Florent n'était peut-être pas un méchant homme; elle eut le respect de son instruction, mêlé à une curiosité croissante de le voir de plus près, de pénétrer dans sa vie. Puis, brusquement, elle se donna un prétexte, elle se persuada qu'elle tenait sa vengeance: il fallait être aimable pour le cousin, le brouiller avec la grosse Lisa; ce serait plus drôle.