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Le vieux muet, ou, Un héros de Châteauguay cover

Le vieux muet, ou, Un héros de Châteauguay

Chapter 10: PREMIÈRE PARTIE.
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About This Book

The narrative opens with an imposing, apparently mute elder living alone in a riverside former forge, whose silence and modest dwelling stir local curiosity. Through reminiscences and parish episodes the plot uncovers the figure's past and links private lives to larger historical moments, while following younger characters who confront questions of duty and future. The text consistently foregrounds religious faith, patriotic sentiment, and moral instruction, portraying devout community members and valorized ancestors, and seeks to blend agreeable storytelling with lessons intended to inspire virtue and intellectual effort among the youth.




PREMIÈRE PARTIE.




LA FAMILLE LORMIER

Avec la bienveillante permission du lecteur, nous remonterons à la source de cette histoire et ferons connaître l'origine, la jeunesse et les antécédents de ce personnage mystérieux que la population de Saint-Sauveur avait surnommé le Vieux muet ou le Bon sauvage de la grève.

Dans une de nos belles paroisses du district de Montréal qui bordent le majestueux Saint-Laurent, vivait, en 1812, une famille de cultivateurs composée du père, de la mère, de deux garçons et de deux filles.

Pour ne pas blesser les susceptibilités des alliés de cette famille, dont plusieurs demeurent encore au Canada, nous la désignerons sous le nom fictif de Lormier.

Habitant la paroisse Sainte-R..., depuis son enfance, le père de notre héros y avait acquis à cinq arpents de l'église, un lopin de terre sur lequel il élevait modestement sa famille.

L'aîné de ses garçons, Victor, avait atteint sa dix-neuvième année. Il venait de terminer, dans un collège de Montréal, un cours classique très médiocre.

Disons que le père Lormier et son épouse avaient accordé la plus grande part de leur affection à ce fils, dont ils voulaient faire un homme de profession, un mesieu.

La meilleure place au foyer et le meilleur morceau à table avaient toujours été donnés à cet enfant privilégié. Celui-ci ne manquait pas de talents; mais, gâté par la tendresse aveugle de ses parents, il était devenu orgueilleux, exigeant et paresseux.

Au physique, il ressemblait beaucoup à sa mère, qui était maigre et délicate, niais au moral, on ne lui voyait pas de ressemblance dans sa famille.

Le cadet Jean-Charles, âgé de seize ans, était l'antipode de son frère; et, au moral comme au physique, il était le portrait de son père—véritable colosse—qui passait pour être un des hommes les plus forts delà province de Québec.

Jean-Charles sortit de l'école le lendemain de sa première communion.

Il aimait l'étude passionnément; mais, en fils soumis et obéissant, il s'inclina devant la volonté de ses parents, qui voulaient faire de lui un habitant.

D'ailleurs, un généreux désir lui était venu de se sacrifier pour son frère.

Certes, l'aîné ne faisait rien pour s'attirer les bonnes grâces du cadet. Au contraire, il l'abreuvait sans cesse d'injures. Mais Jean-Charles acceptait tout pour l'amour de Dieu et par respect pour ses parents.

Cependant, il n'avait pas renoncé à l'étude complètement. Il étudiait sous la direction du curé de la paroisse, M. l'abbé Faguy, qui avait pour lui l'affection d'un véritable père.

L'enfant travaillait le jour aux travaux de la ferme, et, le soir, pendant que les camarades se livraient aux jeux, lui, s'enfermait dans sa chambre où il peinait jusqu'à minuit et une heure du matin. Il faisait de rapides et réels progrès.

Durant les vacances, Victor, qui voyait dans cet excès de travail un reproche à son adresse, cherchait à humilier Jean-Charles et à le tourner en ridicule aux yeux de la famille. Mais ces humiliations ne semblaient pas produire d'effet sur l'esprit de Jean-Charles. Il laissait dire son frère, et continuait son travail. Cependant, trois ou quatre fois par mois, il fermait ses livres pour aller faire une partie de chasse en compagnie de son vénérable précepteur.

Jean-Charles maniait le fusil avec une grande dextérité, et il revenait presque toujours de la chasse la gibecière bien garnie.

A seize ans, il était déjà un homme, car sa taille mesurait cinq pieds et onze pouces! Il promettait de devenir un colosse comme son père.

Chevelure d'ébène, peau basanée, front large, oeil brillant d'intelligence et d'énergie: tel était le portrait de Jean-Charles Lormier.

Tout le monde, excepté son malheureux frère, l'aimait et le respectait.

On l'aimait, parce qu'il était affable et laborieux; on le respectait, parce qu'il remplissait tous ses devoirs envers Dieu et envers ses parents.

Le curé de Sainte-R... avait observé depuis longtemps chez cet adolescent les plus rares qualités du coeur et de l'esprit. Mais celles qu'il admirait le plus, étaient la piété, la modestie et la charité.

Sa piété, vive et constante, édifiait les grands comme les petits; sa modestie l'empêchait de voir ses propres mérites; sa charité s'exerçait envers tous les enfants de son âge, mais elle semblait être plus vigilante envers ceux d'entre eux qui avaient le malheur de s'éloigner des sacrements.

Dans cette poitrine d'enfant battait déjà un coeur d'apôtre!

Le curé Faguy cultivait soigneusement ces belles qualités natives. Et l'élève subissait avec bonheur la douce influence du maître qui se dévouait sans cesse pour lui.

«En voilà un qui fera son chemin!» disaient de Jean-Charles les braves habitants de Sainte-R....




LA LOYAUTÉ DES CANADIENS-FRANÇAIS.

Nous sommes toujours surpris, et avec raison, de voir certains fanatiques mettre en doute la loyauté des Canadiens-français.

Pour faire disparaître ce doute de leur esprit malade, il nous faudrait, ni plus ni moins, renoncer à notre belle langue et à notre sublime religion. Car, à maintes reprises, sur le champ de bataille, nos compatriotes ont prouvé que l'Angleterre n'avait pas, au Canada, de sujets plus braves et plus loyaux qu'eux.

Quinze ans à peine après la cession de notre pays à l'Angleterre, c'est-à-dire en 1775, lors du siège de Québec par les Américains, qui donc repoussa l'envahisseur? L'histoire nous dit que ce fut une poignée de Canadiens-français, ayant à leur tête le capitaine Dumas.

Et, c'est en cette mémorable journée (31 décembre 1775), que les chefs de l'armée américaine, Montgomery et Arnold, trouvèrent la, mort en voulant prendre d'assaut la vieille cité de Champlain.

Pourtant, avant de parvenir jusqu'à Québec, l'armée américaine s'était mesurée avec la milice anglaise, et elle s'était emparée de Carillon, de Saint-Frédéric, de l'Ile-aux-noix, de Chambly, de Montréal et de Trois-Rivières... Mais il appartenait à des Canadiens-français de réparer, ici, les échecs successifs des Anglais et de sauver l'honneur de l'Angleterre!

Cependant, dès l'année suivante, les Anglais se voyant débarrassés des Américains, recommencèrent à persécuter nos compatriotes.

Ce qui humiliait probablement ces grandes âmes, c'était de penser que le salut du Canada était dû à la vaillance canadienne-française!

En 1778, le gouverneur Carleton, que les ultra-loyaux avaient accusé d'avoir eu trop d'égards pour nos compatriotes, fut rappelé en Angleterre et remplacé par le général Haldimand, qui se fit cordialement détester.

Haldimand ne semblait avoir qu'un seul désir: angliciser et protestantiser, par la violence, les Canadiens-français.

L'Angleterre en débarrassa le Canada en 1785.

Et que dire du règne de ces autres gouverneurs: sir Robert Prescott et sir James Henry Craig? Ce dernier, surtout, fut le plus grand persécuteur de notre race. Malheur aux Canadiens-français qui osaient revendiquer leurs droits! Pour ce crime, il fit jeter dans les cachots: Papineau, Bédard, Taschereau, Blanchet, Laforce et plusieurs autres.

L'histoire a donné à l'administration despotique de Craig le nom de Règne de la terreur.

Ce stupide tyran quitta le Canada en juin 1811.

Saluez avec respect, lecteur, le nom de son successeur: sir George Prévost!

Au début de son administration, il se montra courtois, libéral et généreux envers nos compatriotes, et s'efforça de réparer les injustices commises sous le règne de Craig.

De tels procédés lui attirèrent bientôt l'estime et le respect des Canadiens-français, qui ne demandaient qu'à être traités comme des hommes libres et non comme des esclaves!

L'Angleterre, d'ailleurs, avait plus besoin que jamais de compter sur l'appui des Canadiens-français. Car, étant en guerre avec la France et les États-Unis, elle redoutait une nouvelle invasion américaine.

Les Américains, eux, se dirent qu'ils pouvaient maintenant compter sur le concours des Canadiens-français, d'abord parce que ceux-ci avaient souffert de la tyrannie de Craig, et ensuite parce que leur mère-patrie, la France, faisait cause commune avec les États-Unis. Et, convaincus que les circonstances se prêtaient bien à une nouvelle tentative de conquête, ils lancèrent sur notre pays, en juin 1812, sous les ordres du général Dearborn, trois armées différentes.

Leur dessein était d'arriver du premier coup au coeur du pays, à Montréal. Mais ce joli plan fut déjoué par la milice canadienne; et les soldats de l'Oncle Sam, après avoir essuyé de grands revers, se retirèrent, l'humiliation et la rage dans l'âme!

Cependant, ils n'avaient pas abandonné l'idée de s'annexer le Canada, mais ils en remettaient l'exécution à plus tard.

Sir George Prévost, de son côté, ne négligea rien pour organiser la défense de la colonie. Il invita tous les hommes de bonne volonté à prendre les armes afin de repousser pour toujours les envahisseurs.

L'appel du gouverneur général fut entendu. Dans plusieurs paroisses, exclusivement canadiennes-françaises, on fit de nombreuses recrues.

Le capitaine M. L. Juchereau-Duchesnay, un des amis les plus dévoués du lieutenant-colonel de Salaberry, avait accepté la tâche de faire une levée de soldats.

Un dimanche du mois de mai 1813, il arrive à Sainte-R...

Après la messe, le maire le présente aux paroissiens, et leur dit que le brave capitaine va leur expliquer le but de sa visite.

La haute stature de l'étranger, sa figure sympathique, et le bel uniforme qu'il porte, lui attirent la bienveillance des auditeurs. D'une voix forte et vibrante, il dit:

Messieurs,

«Je viens remplir auprès de vous une mission qui m'a été confiée par son excellence le gouverneur-général.

«Permettez-moi de vous dire, d'abord, que notre pays est menacé d'une nouvelle invasion. En effet, nos voisins se préparent à franchir la frontière pour venir planter le drapeau étoilé sur le sol canadien.

«Ils savent que ce sont les Canadiens-français qui les ont repoussés en 1775. Et parce que la France est aujourd'hui en guerre avec l'Angleterre, les Américains croient que nos compatriotes les aideront à conquérir le Canada. Mais ils se font illusion; la voix de la loyauté doit parler plus haut dans nos coeurs que la voix du sang qui coule dans nos veines.

«Notre devoir est de prouvera ces ambitieux que leur espérance constitue une insulte pour nous, puisque c'est à la faveur de notre trahison qu'ils veulent réaliser leur rêve... Nous sommes Français, c'est vrai, mais nous ne sommes pas des traîtres!

«Faisons donc comprendre à ces gens que nous sommes avant tout Canadiens, c'est-à-dire loyaux à l'autorité établie ici, et loyaux au drapeau qui abrite et protège nos destinées!

«En 1775, la paroisse de Sainte-R... a fourni à la milice canadienne un bon nombre de vaillants soldats. Eh bien! messieurs, je suis convaincu que, cette fois-ci encore, votre paroisse ambitionne l'honneur d'être au premier rang pour combattre les ennemis de notre pays, quels qu'ils soient!

«Oui, le chaleureux accueil que vous me faites, le patriotisme qui rayonne sur les traits de l'ardente jeunesse que je vois devant moi, et l'enthousiasme qui fait battre vos coeurs, me prouvent que ce n'est pas en vain que je viens faire appel à votre dévouement pour la patrie!

«J'aurai le plaisir de passer quelques jours au milieu de vous; et, dès maintenant, je crois pouvoir dire avec assurance que je quitterai votre paroisse à la tête de plusieurs soldats, qui sauront faire refleurir sur le champ de bataille les traditions de vaillance que nous ont léguées nos glorieux ancêtres!»

Ces dernières paroles surtout sont saluées par de longs applaudissements.

De vigoureux jeunes gens entourent le capitaine, l'acclament bruyamment et lui offrent leurs services.

Le capitaine les remercie cordialement, mais leur conseille de consulter leurs parents avant de prendre une décision.

Le même jour, au souper, Jean-Charles amena la conversation sur la visite du capitaine Juchereau-Duchesnay, et il exprima à ses parents le désir d'offrir ses services au brave militaire.

—Tu n'es pas sérieux! lui dit sa mère.

—Oui, je suis très sérieux, ma mère! répondit respectueusement mais fermement Jean-Charles.

Le père ne parla pas tout d'abord, mais il était visiblement ému, car une larme perla au coin de ses paupières.

Le père Lormier était un patriote dans le vrai sens du mot, et, en 1775, il avait combattu contre les Américains.

Jean-Charles reprit:

—Notre pays a besoin de soldats pour le défendre contre les attaques d'un ennemi nombreux et puissant, et il me semble que c'est le devoir de tous les jeunes gens de coeur de voler à sa défense!

—Mais tu n'es encore qu'un enfant! interrompit la mère; que feras-tu sur un champ de bataille?

—Je ne suis qu'un enfant, peut-être, ma mère; mais je suis capable de porter un fusil, et je saurai m'en servir, Dieu merci!

La mère n'ajouta plus rien. Elle lisait dans les yeux de Jean-Charles une résolution inébranlable; et d'ailleurs elle avait sur cette question de la guerre les mêmes principes que son mari et son enfant.

—Voyons, fit Jean-Charles, en s'adressant à Victor, j'espère que tu ambitionnes comme moi l'honneur de servir le pays?

—Moi? moi? riposta Victor, sur un ton ironique; allons donc! Je suis trop patriote pour prêter le concours de mes bras aux Anglais... Va te faire casser la tête pour eux, si cela te plaît, mais n'insulte pas à mon patriotisme!

Le père Lormier, indigné d'entendre cet insolent langage, dit à Jean-Charles: «Va, mon enfant! et que Dieu te protège!»

Victor comprit la bévue qu'il venait de commettre, et voulut la réparer par ces paroles: «J'ai mes opinions là-dessus, mon cher Jean-Charles, mais je respecte les tiennes, et j'admire le zèle qui t'anime!»

Un triste silence fut la seule réponse que Victor reçut... Voyant que personne ne daignait relever ses remarques, il se remit à manger avec un appétit vorace, tout en lançant, à la dérobée, à son vaillant frère, un regard chargé de haine.

Quel débarras pour moi, pensait-il, si cet imbécile-là pouvait se faire casser la caboche par les Américains...

*
*   *

Ah! depuis quelques mois, Victor avait, baissé l'esprit de son père et de sa mère! Ils se reprochaient d'avoir eu pour lui trop d'indulgence et pour Jean-Charles trop de sévérité.

Quand Jean-Charles et. Victor furent sortis, le père et la mère Lormier échangèrent un triste et long regard.

Le père prit le premier la parole:

—Quelle leçon le bon Dieu nous donne tous les jours dans la conduite si différente de nos deux garçons! Jean-Charles—toujours méconnu et sacrifié,—n'a eu pour nous que de la tendresse et du respect, tandis que Victor,—sans cesse choyé et préféré,—ne nous a témoigné que de l'ingratitude!

—Hélas! soupira la mère Lormier, nous avons peut-être gâté Victor en le choyant trop...

—C'est justement ce que me disait l'autre jour le curé de Saint-Denis, reprit le père Lormier.

Comment! tu as osé te plaindre de Victor au curé de Saint-Denis?...

—Non. Sans mentionner le nom de notre fils, je plaignais les familles qui ont dans leur sein des enfants gâtés, et ma remarque a inspiré au prêtre les réflexions suivantes:

—L'enfant gâté devient souvent un être paresseux, ingrat, orgueilleux et méchant. Il ne peut en être autrement, puisque ses parents, sans le vouloir, flattent ses passions et ses vices... Ils prennent ses mauvaises actions pour des espiègleries et, ses vices pour des caprices passagers... Ce cher enfant! disent-ils, parfois, il est trop jeune pour comprendre qu'il fait mal; l'âge et la raison lui feront, bien discerner plus tard le bien du mal! Et, l'enfant marche, s'avance, s'enfonce dans cette voie tortueuse qui le mène, où? à l'inévitable perdition... Habitué, dès l'enfance, à agir selon ses caprices et sa volonté, il se moque bientôt des conseils de ses parents et, n'écoute que la voix de ses passions!

—Mais, interrompit la mère Lormier, Victor, heureusement, ne ressemble pas à l'enfant que tu viens de peindre!

—Au contraire, je trouve entre les deux bien des traits de ressemblance! Et c'est notre oeuvre... Nous sommes d'autant plus à blâmer, ajouta le père Lormier, que nous connaissions, par les sermons de M. l'abbé Faguy, les devoirs des parents envers les enfants; et d'autant plus à plaindre que nous avions la légitime ambition de donner à la société des enfants modèles...

-La mère Lormier ne répondit pas.

—Mieux vaut tard que jamais, s'écria énergiquement le père Lormier. en se levant de table; je vais, dès ce jour, recommencer l'éducation de Victor; je serai aussi sévère pour lui, dans l'avenir, que j'ai été tendre dans le passé!

—Cependant, dit la mère Lormier, il ne faut pas trop le brusquer, ce pauvre enfant! Il vaut mieux agir avec douceur et prudence!

La faiblesse naturelle de la naïve mère reprenait le dessus...

Quatre jours plus tard, Jean-Charles, après avoir reçu le Dieu des forts, quittait Sainte-R... pour une destination inconnue. Car lui et ses compagnons avaient renoncé à leur propre volonté pour se conformer à celle du brave capitaine Duchesnay, qui leur dit en partant: «Soldats! suivez-moi, et je vous conduirai à la victoire!»

*
*   *

Dans le cours de l'hiver de 1813, le cabinet de Washington se prépara soigneusement à la guerre. Il était déterminé, cette fois-ci, à remporter la victoire, à n'importe quel prix! Aussi, pour atteindre son but, choisit-il des officiers triés sur le volet, et des soldats éprouvés.

Dès les premiers jours du printemps, les Américains firent leur apparition sur le sol canadien. Ils étaient dirigés par les généraux Hampton et Wilkinson.

Durant cinq mois consécutifs, ils eurent à lutter contre les Hauts-Canadiens, qui voulaient non seulement entraver la marche de nos ennemis, mais les écraser et les mettre en fuite.

Malheureusement, c'est le contraire qui arriva, et les soldats du Haut-Canada essuyèrent défaites sur défaites!

Allons planter notre drapeau sur Montréal et Québec! s'écrièrent les Américains avec transport; dans quelques jours, nous serons les maîtres du pays...

Ils avalent la mémoire courte, puisqu'ils paraissaient avoir oublié les souvenirs de 1775. Mais les soldats canadiens-français devaient les leur rappeler d'une manière sanglante.




UN HÉROS DE SEIZE ANS

Nous sommes au matin du 26 octobre 1813. Le général Hampton a déployé sa nombreuse armée sur la rive gauche de la rivière Châteauguay, à quelques cents pieds de l'endroit choisi par le lieutenant-colonel de Salaberry.

Les deux armées ne sont séparées que par le ravin Bryson.

A dix heures, un officier s'avance à cheval vers l'armée du colonel de Salaberry et crie d'une voix de stentor: «Braves Canadiens, rendez-vous, nous ne voulons pas vous faire de mal!»

Pour toute réponse, il reçoit une balle qui le jette en bas de sa monture!

C'est de Salaberry lui-même qui vient de donner, par ce premier coup, le signal de la bataille!

De la position qu'il occupe, de Salaberry peut parfaitement voir les Américains, qui sont au nombre de plusieurs mille, tandis que le général Hampton ne peut, aucunement se rendre compte du nombre de ses ennemis; car de Salaberry a eu le soin de dissimuler ses soldats derrière d'énormes abattis.

Les Canadiens ne sont qu'une poignée, mais ils font un tel vacarme, qu'on les croirait deux fois plus nombreux que leurs ennemis!

Durant une heure, la fusillade est terrible de part et d'autre. Puis, elle cesse soudain du côté des Canadiens.

L'ennemi croyant à une retraite, se met à avancer en poussant des cris joyeux!

Court espoir qui détermine une fausse manoeuvre...

C'est ce que voulait le colonel de Salaberry. Sur son ordre, une décharge formidable a lieu presque à bout portant et jette la consternation parmi les Américains. Ils tombent sous les coups de nos soldats comme les épis de blé sous la faulx du moissonneur!

Les Canadiens font des prodiges de valeur: Jean-Charles Lormier se distingue entre tous les autres par une bravoure poussée jusqu'à la témérité, car il combat presque toujours à découvert.

Tout à coup, son fusil éclate entre ses mains et lui enlève un doigt! Il ramasse son arme, la prend par le canon et s'élance sous le feu de l'ennemi!

«Ce gaillard-là est devenu fou!» pensent les combattants...

Une balle lui transperce l'oreille droite et une autre l'atteint à la joue! Le sang ruisselle sur sa figure, mais il continue sa course à travers le ravin!

Où va-t-il? que va-t-il faire?

Rendu à deux pas des ennemis, il lève son bras armé des débris de sa carabine et en assène un coup sur la tête d'un officier, qui s'affaisse sur le sol comme une masse inerte!

Jean-Charles le désarme, et, avec l'agilité du lévrier, il court reprendre sa place d'honneur aux côtés de son capitaine!

Puis, sans perdre une seconde, il loge dans la tête d'un soldat américain la balle qui était destinée à un soldat canadien...

Ce coup d'audace si imprévu semble paralyser un instant les ennemis. Les Canadiens, au contraire, plus confiants que jamais, lancent aux soldats de Hampton une véritable pluie de balles, pendant qu'une vingtaine de sauvages, dirigés par le capitaine La Mothe, font, sous les arbres, un tapage d'enfer pour effrayer les Américains. Ce stratagème réussit à merveille. De plus en plus convaincus qu'ils ont affaire à des milliers de combattants, les envahisseurs commencent à reculer.

Aussitôt de Salaberry ordonne à ses braves de tirer tous ensemble, et cette décharge générale sème la mort et la terreur parmi les ennemis, qui se mettent à fuir dans toutes les directions!

Le colonel de Salaberry venait de remporter l'une des plus brillantes victoires que mentionnent nos annales.

La bataille avait duré quatre heures et demie.

Les Américains étaient au nombre de sept mille, et les Canadiens environ trois cent-cinquante...

La perte du côté des Américains fut de cinq cents, tant tués que blessés.

Les Canadiens perdirent trois prisonniers et eurent quatre blessés!

Ces chiffres sont plus éloquents que les discours et les écrits, et nous prions le lecteur de les graver dans sa mémoire afin de ne jamais les oublier.

Après la bataille, le lieutenant-colonel de Salaberry rassembla sa petite armée sur la crête du ravin Bryson; puis ayant complimenté ses soldats en général, il s'adressa en ces termes à Jean-Charles Lormier:

«Jeune homme, je suis heureux de vous féliciter et de vous dire, en présence de vos camarades, que vous avez bien mérité du pays! Je me ferai un devoir de signaler votre bravoure à son excellence le gouverneur-général.»

Ces nobles paroles furent saluées par des vivats chaleureux; car tous les soldats admiraient le courage que, depuis la reprise des hostilités, notre jeune héros avait montré en maintes circonstances, et tous l'aimaient et le respectaient.

*
*   *

D'après les ordres de sir George Prévost, les soldats devaient encore rester sous les armes, en prévision de nouvelles attaques. Mais Jean-Charles, vu les blessures qu'il avait reçues, était contraint de retourner dans sa famille.

Il avait, hâte sans doute de revoir ses parents, son vénéré pasteur, le clocher de son village; mais il lui répugnait, d'abandonner son poste avant que la guerre fut complètement terminée..

Il était allé, les larmes aux yeux, supplier le lieutenant-colonel de Salaberry de bien vouloir le garder dans ses rangs.

Le lieutenant-colonel, tout ému, lui avait répondu:

—Impossible, mon brave! le médecin s'y oppose formellement, et mon autorité doit s'effacer ici devant la sienne!

Habitué à respecter l'autorité. Jean-Charles reprit, sans murmurer, le chemin de sa paroisse.

La nouvelle de la glorieuse bataille de Châteauguay s'était répandue comme une traînée de poudre dans toutes les parties du Canada. Les noms des héros de cette bataille; de Salaberry, Jean-Charles Lormier, Juchereau-Duchesnay, Ferguson, La Mothe, Daly, Bruyère, l'Écuyer, Debartzeh. Longtin, Lévesque, O'Sullivaa, Johnson, Pinguet, Hebden. Schiller et Guy. volaient de bouche fin bouche et soulevaient des acclamations patriotiques.

A Sainte-R..., on connaissait les exploits de Jean-Charles Lormier. On savait déjà que, sur l'ordre du médecin, le jeune héros revenait dans sa famille, et l'on se préparait à le recevoir avec de grandes démonstrations de joie.

Le bon curé avait appris par une lettre du lieutenant-colonel de Salaberry que Jean-Charles arriverait à Sainte-R..., le 30 octobre au matin. Or, pour ce matin-la, il avait convié à son presbytère le père et le frère de Jean-Charles et tous les notables de la paroisse.

La maison de la famille Lormier était bâtie sur le chemin du roi, et, pour s'y rendre, notre héros devait passer devant le presbytère, où, sur la vaste véranda, le curé et ses convives l'attendaient.

Vers onze heures et demie, un cabriolet, traîné par un petit cheval vigoureux, allait passer comme une flèche devant le presbytère, quand le curé fit signe au conducteur d'arrêter.

Jean-Charles était dans cette voiture.

Il est agréablement surpris de rencontrer ceux qui lui sont chers et qui l'acclament avec enthousiasme. Il se jette dans les bras de son père, de son frère, du curé Faguy, et distribue à tous de chaudes poignées de main.

Tout le monde est heureux de le revoir et de fêter son retour.

Victor semble rayonnant, mais son coeur ne bat pas à l'unisson des autres. Cependant en hypocrite qu'il est, il prend une part bruyante à ce concert de louanges et d'allégresse.

Tout à coup, dominant les joyeux éclats de voix, la petite cloche de l'église sonne l'angélus.

Les convives se lèvent, chapeau bas, et le pasteur récite l'angelus auquel toutes les voix répondent.

L'angelus, dit le curé, c'est une invitation à la prière, mais c'est aussi une invitation à la table; et comme ma vieille ménagère m'annonce que le dîner est servi, je vous prie de venir manger le veau gras en l'honneur de notre ami Jean-Charles!

Après le repas, le curé conduit ses convives sur la véranda, et leur distribue des cigares. Quelques-uns—les grands fumeurs—déclinent la politesse et demandent la permission de fumer la pipe.

Lorsque cigares et pipes sont allumés, le curé prie Jean-Charles de raconter les événements auxquels il a été mêlé depuis six mois.

Jean-Charles n'avait pas l'habitude de parler devant un cercle aussi nombreux, et il se sent quelque peu intimidé; mais comme il est très. intelligent et qu'il a une excellente mémoire, il raconte avec simplicité les différentes escarmouches que la milice canadienne a eu à soutenir avant la bataille de Châteauguay. Il parle, avec la plus grande admiration de la science, de l'habileté et de la bravoure du lieutenant-colonel de Salaberry, et il rend justice à tous les officiers, anglais ou canadiens-français, qui ont partagé, avec l'intrépide de Salaberry, les dangers et la gloire des combats. Mais de lui-même, pas un mot. Il ne fait seulement pas allusion à ses blessures.

L'imbécile! se dit Victor: il ne parle pas de lui! Moi, si j'étais à sa place, je ferais sonner haut mes exploits, et j'en inventerais pour épater les badauds...

Mais les autres auditeurs ne pensent pas comme Victor. Ils connaissent, par des courriers, la part glorieuse que Jean-Charles a prise dans tous les engagements, et ils admirent la grande modestie du jeune héros.

Enfin, l'heure de la séparation sonne.

M. Robidoux, maire de Sainte-R..., se fait l'interprète des invités en remerciant le curé de sa charmante hospitalité.

Je veux, à mon tour, dimanche prochain, fêter notre ami Jean-Charles, et je vous invite tous ensemble pour le souper et la soirée.

—Je m'y oppose de toutes mes forces, M. le maire! dit fermement un jeune homme qui vient d'arriver.

Tous les regards se dirigent sur le nouveau venu.

—Tiens! bonjour, docteur! fait le curé, en s'adressant à celui qui vient de parler. Vous arrivez bien en retard, mon ami!

—Je vous en demande pardon, M. le curé, mais j'ai été appelé auprès de Louis Fournel, qui est dangereusement malade, et il m'a été impossible de venir plus tôt.

Le Dr Chapais s'avance vers Jean-Charles à qui il donne l'accolade la plus amicale.

—Oui, M. le maire, reprend-il, en ma qualité de médecin, je m'oppose à votre aimable proposition. D'ici à quelques temps, Jean-Charles a besoin d'un repos absolu. D'ailleurs, chose différée n'est pas abandonnée. Vous vous reprendrez plus tard, n'est-ce pas?

Le maire s'inclina devant la décision du Dr. Chapais, dont il savait apprécier le talent et le tact. Du reste, il n'aurait pas voulu retarder le rétablissement de notre héros ni même lui causer la moindre fatigue.

*
*   *

Le Dr Chapais accompagna Jean-Charles à la maison paternelle.

Nous renonçons à décrire la scène qui eut lieu quand le jeune héros arriva chez lui. Sa mère lui sauta au cou et le couvrit de baisers et de caresses. Elle riait et pleurait à la fois! Oui, elle pleurait, cette pauvre mère! car, bien des fois, depuis le départ de son enfant, elle s'était adressé d'amères reproches au sujet des injustices qu'elle comprenait avoir commises envers ce fils si bon, si tendre et si généreux! En même temps elle se reprochait d'avoir trop choyé Victor, qui la payait d'ingratitude. Je suis peut-être la cause du départ de Jean-Charles pour la guerre, se disait-elle encore: il a fui ce toit où la tendresse lui manquait!

Parfois, elle s'écriait: «Mon Dieu, faites que mon enfant revienne; s'il lui arrivait quelque malheur, j'en mourrais! S'il revient, ô mon Dieu, je vous fais la promesse de l'aimer comme il mérite de l'être, et de lui donner tous les soins qu'une bonne mère doit donner, sans préférence, à tous ses enfants!»

Maintenant, elle le voyait, cet enfant trop longtemps méconnu; elle l'étreignait sur son coeur et aurait voulu, en une minute, réparer les fautes de plusieurs années!

Le Dr. Chapais mit fin à ces transports en faisant observer délicatement à Mme Lormier que son fils était bien fatigué et qu'il avait besoin d'un repos du corps et de l'esprit.

—Sous nos bons soins, chère madame, ajouta-t-il, notre blessé se rétablira promptement.

Puis le médecin fit un examen minutieux des blessures de Jean-Charles, et lui déclara que sa blessure à la joue était assez sérieuse, surtout à cause du froid qui s'y était introduit durant les deux nuits qu'il avait passées sur la terre humide, sans couverture, après la bataille de Châteauguay.

Il pansa soigneusement le blessé et le força à prendre le lit.

—Je reviendrai te voir demain matin, lui dit-il en prenant congé.




CONVALESCENCE ET ÉTUDE

L'histoire devra flétrir comme elle le mérite la conduite inhumaine tenue par le général de Watteville (bras droit du gouverneur Prévost), à l'égard de la milice canadienne, durant l'automne 1813. Il avait en réserve mille soldats sur les bords de la rivière Châteauguay, et, cependant, il laissa le colonel de Salaberry combattre avec une petite armée de trois cent-cinquante hommes contre sept mille Américains!

Plus que cela, pendant que ce vaillant général se reposait sur un lit moelleux, dans une maison très confortable, il oubliait que les soldats canadiens n'avaient pas de couvertures de laine par cette froide et humide température d'automne!

Jean-Charles, comme nous l'avons dit, était resté deux nuits exposé à l'inclémence de la température, et le froid avait nécessairement aggravé son état.

Mais depuis qu'il goûtait les douceurs du foyer domestique, et qu'il suivait le traitement du Dr Chapais, il éprouvait un mieux sensible. Ses blessures se cicatrisaient à vue d'oeil, et il sentait que ses forces lui revenaient de jour en jour.

Cependant, au bout d'un mois, il était encore condamné au repos, et c'est le repos qui le faisait souffrir le plus.

Quand il voyait son vieux père travailler seul comme un mercenaire pour gagner le pain de toute la famille, tandis que lui était confiné dans sa chambre, il en ressentait un chagrin insupportable.

Un matin, il dit au médecin: «Est-ce que j'en ai pour longtemps à rester ainsi les bras croisés? Ne puis-je pas travailler une couple d'heures par jour aux travaux de la ferme? Il me semble qu'un peu d'exercice me ferait du bien?»

—Non, mon ami, répondit le médecin; ce n'est pas avant deux semaines que tu pourras reprendre les travaux manuels. Tout ce que je puis te permettre, pour le moment, c'est une petite promenade au grand air, par une journée ensoleillée.

—Quoi! je dois mener cette vie de fainéant durant deux semaines encore! mais vous n'êtes pas sérieux, sûrement! J'aimerais cent fois mieux être exposé aux balles des Américains que de rester, ici, inactif; l'inactivité me tue!

—Que veux-tu, mon cher? Il faut laisser à

Dieu et... un peu au médecin aussi le soin de ces choses...

Enfin, l'heure de la délivrance arriva pour Jean-Charles.

Le matin du seizième jour. à 4 heures, il se rendit à la grange. Ayant allumé une lanterne, il s'arma d'un fléau et se mit à battre le grain. Sous ses coups mesurés, les épis gémissaient et rendaient leurs grains qui volaient comme une poussière d'or.

A midi, aux sons de la cloche, il s'arrêta pour réciter la sublime prière de l'angélus, puis se remit à l'ouvrage jusqu'à ce que sa soeur vînt lui dire qu'on l'attendait depuis longtemps pour dîner.

Il était près d'une heure. Son père venait d'arriver avec une charge de bois.

Le père et la mère Lormier grondèrent leur fils d'avoir travaillé toute la matinée sans venir se reposer.

—Bah! répondit le jeune hercule, je n'ai pris qu'un petit exercice pour me mettre en appétit. D'ailleurs, je ne me suis jamais senti aussi bien que depuis que j'ai repris le travail.

—Tu te fais peut-être illusion, dit la mère; en tout cas, il ne faut pas abuser de ses forces; tu n'iras pas travailler cette après-midi.

—Voyons, ma mère! je vous prie de me laisser travailler; si vous saviez comme le travail me fait du bien!

Et voulant convaincre sa mère qu'il avait raison: «Voyez-vous ce baril de lard qui pèse trois cents livres; eh bien! il y a deux jours, je n'ai pas été capable de le remuer, et, maintenant, il me semble que je puis le soulever de terre.

Il prit le baril, le leva au bout de ses bras et le plaça sur un coin de la table!

La mère était convaincue...

—C'est bien! c'est bien! dit-elle. Mais d'abord mangeons!

Si j'avais la force de cet éléphant-là. pensa Victor, je lui en flanquerais une tripotée.... mais je suis la faiblesse même!

Victor n'avait pas attendu Jean-Charles pour dîner. Oh non!

Je ne me fais jamais attendre, moi, avait-il dit naïvement à sa mère, et je n'aime pas attendre les autres...

L'exactitude aux repas, selon Victor, était le nec plus ultra de la bienséance! Et, rendons-lui cette justice, il pratiquait cette bienséance mieux que personne, car il était toujours le premier à se mettre à table et le dernier à en sortir...

Après le dîner, Jean-Charles et son père se rendirent à la grange pour continuer à battre le grain.

Dans les mains du jeune homme le fléau faisait merveille.

—Pas si vite! lui fit observer son père; à te voir travailler, on dirait que tu veux rattraper le temps perdu par la maladie! Prends donc ton temps, rien ne presse!

—Pourtant, mon père, il me semble que je travaille plus lentement que vous!

Le fait est que le père Lormier n'était pas non plus un manchot à l'ouvrage!

Pas un ne pouvait dépiquer plus promptement que lui un minot de grains. Mais n'écoutant que sa bonne nature, il ménageait plus les autres que lui-même.

Le lendemain soir, Jean-Charles alla faire visite au bon curé, qui fut heureux de le revoir.

—Comment va la santé, mon brave?

—Bonne, M. le curé. Dieu merci! Je suis tellement bien que j'oublie parfois que j'ai été malade.

—A la bonne heure! mais prenez garde de commettre des imprudences... Êtes-vous encore disposé à reprendre l'étude?

—Certainement, M. le curé, et je vous avouerai que c'est le but principal de ma visite ce soir. Je viens vous prier de bien vouloir me donner trois leçons par semaine.

—Mais, oui; avec le plus grand plaisir! Vous avez sans doute oublié un peu, dans le cours des derniers mois, les leçons que je vous avais données?

—Je ne crois pas, M. le curé, car le soldat a souvent des loisirs, et j'ai employé tous les miens à l'étude.

—Alors, tant mieux! et je vous en félicite cordialement. Les loisirs consacrés à l'étude, mon enfant, sont des loisirs que Dieu bénit. Car la vraie science éclaire l'esprit, élève l'âme et met au coeur de celui qui la possède le désir et le courage de combattre les ennemis de Dieu et de la religion. Mais de nos jours, hélas! peu de nos compatriotes, en dehors des villes, ont l'avantage d'acquérir cette science. Il y a bien, il est vrai, depuis 1801, une loi pourvoyant à l'établissement d'une corporation connue sous le nom de l'Institution Royale qui a pour mission de créer des écoles publiques. Mais comme ces écoles sont administrées par des protestants, vous comprenez que les enfants catholiques ne peuvent pas les fréquenter sans danger pour leur foi.

—Est-ce qu'il n'y aurait pas moyen, M. le curé, de faire modifier cette loi de façon à obtenir pour les catholiques un enseignement conforme à leur foi?

—Ah! mon ami, voilà ce que le clergé demande depuis longtemps, mais, jusqu'à présent, il a été obligé de se contenter des belles promesses qui lui ont été faites. En attendant qu'une loi plus équitable soit adoptée, le clergé s'impose mille sacrifices pour répandre un peu partout les bienfaits de l'instruction et de l'éducation. Cependant il lui est impossible de tout faire, et, malgré son dévouement, la plupart des enfants catholiques grandissent dans l'ignorance. C'est un état de choses déplorable et désastreux pour notre religion, notre langue et nos libertés!

—Le clergé ne doit pas être seul à lutter je suppose que les députés qui nous représentent réclament aussi justice pour les catholiques?

—D'abord je vous dirai que les représentants de notre race, au Parlement, sont encore peu nombreux, et ils forment deux catégories bien distinctes: les vaillants et les pusillanimes. Les premiers, possédant la vraie science, luttent courageusement pour des principes et sacrifient leurs intérêts au bien public. Les derniers, manquant de lumière et de patriotisme, abandonnent souvent les principes afin de pouvoir obtenir,—prix de leur trahison,—quelques miettes du gâteau ministériel!

C'est ignoble, c'est honteux, mais c'est cela!

Tenez, il n'y a pas très longtemps, nous avons eu dans la personne du député X... un triste exemple de ces hommes sans valeur. Il avait fait un joli discours à la Chambre sur la question de l'instruction publique, et réclamé, avec vigueur, les réformes que les catholiques demandent depuis des années. En un mot, il avait fait son devoir.

Quelques jours plus tard, à la surprise de toute la députation, M. X... déclara de son siège que les catholiques devaient, en attendant mieux, envoyer leurs enfants aux écoles publiques dirigées par la corporation appelée l'Institution Royale... Le jour du vote, M. X... était absent de la Chambre... et, le surlendemain, il acceptait une haute position dans le service civil...

Quels secours pouvons-nous attendre de pareils représentants! Ils sont plus à craindre que des ennemis déclarés...

Ce qu'il nous faut aujourd'hui, à la Chambre, ce sont des hommes de foi, de science et de caractère; des hommes capables d'aider notre race à remplir sur ce coin de terre de l'Amérique sa mission providentielle, qui peut se résumer ainsi:

Gesta Dei per Canadae Francos!

—Ce député, M. le curé, n'est-il pas un catholique et un homme de science?

—Du catholique, il a le nom sans les vertus. De la science, il a les ombres sans les beautés.

Ah! mon ami, plaignons le sort de ce malheureux, et de ses pareils, qui se croient pourtant des esprits forts, et travaillons à acquérir la véritable science qui rend l'homme vertueux et vaillant. L'homme vertueux, c'est l'aigle qui regarde en face le soleil; l'homme vicieux, c'est le hibou qui recherche l'ombre et la nuit...

—Si je recherche la science, M. le curé, c'est parce que j'y vois le moyen d'apprendre à mieux connaître mes devoirs de fils, de chrétien et de citoyen. Si la science ne pouvait me procurer ces connaissances, je n'en voudrais pas!

—C'est bien, c'est très bien, cela! La vraie science, en effet, apprend à l'homme à connaître ses devoirs, et elle offre de plus à son esprit des jouissances inexprimables qu'il ne peut trouver dans les plaisirs désenchanteurs et déshonnêtes que tant de gens achètent au prix de leur fortune et de leur salut.

Quelques esprits bornés prétendent que la religion catholique est l'ennemi de la science et du progrès matériel. Rien de plus faux. La religion et la science, il est vrai, sont deux choses bien distinctes, mais qui savent s'unir pour le bien commun, le progrès et la grandeur de l'humanité.

Les études que vous poursuivez avec tant d'ardeur vous convaincront de ces vérités; et, j'en ai la certitude, vous serez plus tard un défenseur éclairé des solides principes qui sauvent les sociétés.

—C'est mon plus grand désir, M. le curé.

—Très bien! demain soir, mon cher, nous nous mettrons sérieusement à l'oeuvre.