UN CLERC NOTAIRE QUI S'AMUSE
Il y avait déjà plusieurs mois que Victor avait terminé ce qu'il appelait emphatiquement ses études, et il ne paraissait pas songer à son avenir.
Il savait friser ses moustaches, s'habiller et porter la badine comme un gommeux... et c'était tout! Mais le père Lormier, qui n'était pas riche, commençait à murmurer contre les dépenses de son fils aîné.
Le jour des Rois au soir, profitant d'un moment qu'il était seul avec Victor, il lui demanda ce qu'il se proposait de faire, plus tard, dans le monde.
Cette question parut surprendre le jeune homme, qui baissa la tête sans répondre.
—Voyons, insista son père, réponds-moi: as-tu déjà pensé à ton avenir?
—Oui... non... oui, j'y pense quelquefois.
—Eh bien?
—Je voudrais prendre... je voudrais... je voudrais étudier le... la... le notariat.
—Le notariat? à la bonne heure! c'est une profession que j'aimerais te voir embrasser. Dès ce soir, je vais écrire à mon vieil ami, le notaire Archambault, de Montréal, et à ma cousine Françoise, de la même ville, qui te traitera, j'en suis certain, comme son propre enfant.
—Je vous remercie infiniment, mon père, dit Victor.
Le père fut surpris et charmé d'entendre cette parole courtoise sortir des lèvres de son fils; car c'était la première fois, peut-être, que Victor lui adressait des remerciements...
Pauvre père! s'il avait pu lire en ce moment dans la pensée de son fils, il aurait reculé d'horreur!
*
* *
Depuis le commencement du carnaval, la jeunesse de Sainte-R... s'amusait très bien, mais d'une façon toujours conforme aux règles de la morale, que le vigilant curé savait faire respecter dans toutes les familles. Et la conscience des jeunes gens ne s'en trouvait que mieux, parce qu'elle n'avait que des peccadilles à se reprocher quand venait le saint temps du carême. Mais ces plaisirs innocents n'allaient pas du tout au goût dépravé et à la conscience élastique de Victor Lormier. Il lui fallait des amusements plus en harmonie avec les désirs malsains qui trônaient dans son coeur; et il savait que la paroisse de Sainte-R... ne pouvait pas lui fournir les plaisirs qu'il rêvait.
Il était à se demander comment il pourrait; faire, sans argent, pour atteindre son but ignoble, quand son père vint lui dire qu'il devait choisir une carrière.
Le père Lormier, en proposant à son fils, d'aller à Montréal, donnait donc à celui-ci le moyen et l'occasion de réaliser le rêve infâme: qu'il caressait depuis quelques jours! Le misérable jubilait intérieurement.
Il prit sa canne ut sortit en sifflant un motif d'opéra.
Il rentra au logis vers onze heures, et vit de la lumière dans la chambre de son frère.
Tiens! se dit-il, mon fou de Jean-Charles qui jongle encore avec ses livres? Je vais entrer le taquiner un tantinet avant de me coucher...
—Bonsoir, Jean-Charles! lui dit-il joyeusement, en lui tapant sur l'épaule.
—Bonsoir, Victor!
—Qu'est-ce que tu lis là: l'A. B. C., sans doute?
Et en disant cette sottise, il jette un coup d'oeil sur le livre ouvert et les feuillets écrits que Jean-Charles a devant lui.
—Quoi! s'écrie-t-il, tu traduis le latin maintenant?... Parbleu! elle est bonne celle-là!
Et il éclate de rire.
Jean-Charles ne répondant pas, Victor continue sur le même ton:
—Ah! c'est pour apprendre le latin que, depuis plusieurs semaines, tu suis régulièrement, tous les deux soirs, les leçons du curé! C'est encore dans les jardins de Virgile et d'Horace que tu pioches jusqu'à minuit et une heure du matin!
Franchement, je ne te comprends pas! Laisse-moi donc voir un peu ce que tu as barbouillé sur ces feuillets...
Après avoir lu, il dit:
Vraiment, tu m'épates! Je ne te croyais pas aussi savant que cela! Quoi! tu ne te contentes pas de faire une traduction libre de l'Énéïde et des Géorgiques de Virgile, mais tu ambitionnes de rendre fidèlement la pensée du prince des poètes latins! Pourquoi ne mets-tu pas ton chef-d'oeuvre en vers... Plaisanterie à part, ce n'est pas mal, assurément, ajoute-t-il, en remettant les feuillets sur la table. J'avoue même que je ne suis pas capable d'en faire autant. Mais à quoi va te servir toute cette science? Tu devrais comprendre que ça n'a pas plus de bon sens pour un habitant d'apprendre le latin, que pour un éléphant d'apprendre la valse!
Le latin pour un habitant: ha! ha! hi! hi!
Puis il reprend: Ce n'est pas nécessaire de connaître la langue de Virgile pour tenir le manchon de la charrue ou traire les vaches... Il ne te manquait que cela pour ressembler à Cincinnatus!... Ecoute! je te conseille de travailler plutôt à réformer ton écriture afin de pouvoir copier convenablement mes actes quand je pratiquerai le notariat à Sainte-R...
—Hein! es-tu enfin sérieux? lui demande Jean-Charles avec un réel intérêt.
—Certainement! je suis sérieux comme il convient à un futur notaire de l'être! C'est la profession que j'ai choisie, au grand plaisir de notre père. Dans quelques jours, je partirai pour Montréal, et j'entrerai, je crois, à l'étude de maître Archambault.
—Si tu dis vrai, je t'approuve moi aussi, mon cher Victor, et, tu peux compter sur mes humbles ressources pour t'aider à payer les frais de ta cléricature.
—Merci, Jean-Charles, et bonne nuit!
Le futur notaire alla se mettre au lit en disant: en voilà encore un naïf que je vais plumer à mon aise... Puis, sans réciter aucune prière, il s'endormit.
Jean-Charles, ainsi que le lecteur l'a remarqué, subissait toujours avec patience les balivernes et les injures de Victor.
C'est par le silence de la pitié, du reste, qu'un homme sage doit répondre aux injures d'un manant, surtout quand ce manant est un frère.
*
* *
Le soir des Rois, le père Lormier avait écrit au notaire Archambault et à sa cousine Françoise, et le surlendemain, il recevait des réponses favorables à ses deux lettres.
Le notaire Archambault lui disait: «C'est avec le plus grand plaisir que j'accepte pour clerc le fils de mon bon et vieil ami Lormier. Je n'ai pas l'avantage de le connaître, mais s'il possède les qualités de son père, il fera, grandement honneur à la profession du notariat.
«Tu m'as demandé une réponse par le premier courrier: tu l'as! A mon tour, je te demande de m'envoyer ton fils par la première diligence!»
La cousine Françoise terminait ainsi sa lettre:
«La mort m'a enlevé, il y a deux ans, mon fils unique. Eh bien! le tien prendra la place du défunt dans ma maison et dans mon coeur... Qu'il vienne, je l'attends.»
Le père Lormier était si content du changement apparent qu'il remarquait depuis quelques jours chez son fils, qu'il oublia tout ce qu'il avait souffert de sa part dans le passé.
La mère, avec ce sentiment de bonté qui se retrouve dans le coeur de toutes les mères, disait à son mari: «Après tout, nous ne devons pas regretter les sacrifices que nous avons faits pour ce cher enfant! Il s'est oublié c'est vrai, mais il était si jeune! Maintenant qu'il est disposé à mieux faire, aidons-le de toutes nos forces.»
Toute la famille allait s'ennuyer de l'absent; mais celui-ci promettait d'écrire, d'écrire souvent, et de tenir sa famille au courant de ses affaires... de ses succès! Enfin, on se saigna a blanc pour acheter de beaux habits à Victor.
Jean-Charles, au départ, lui glissa dans la main le fruit de ses épargnes; et le clerc notaire quitta Sainte-R... en versant une larme hypocrite sur les mains de sa mère défaillante...
J'ai de l'argent... et je suis libre! pensa Victor, en s'étendant sur le siège moelleux de la diligence.... Et il se prit à savourer par anticipation tous les plaisirs que l'argent et la liberté peuvent procurer à un coeur corrompu!
Il arriva à Montréal le même jour, vers 5 heures de l'après-midi, il appela un cocher et se fit conduire chez la cousine Françoise, Mme veuve de Courcy, qui habitait une assez jolie maison située sur la rue Saint-Denis.
Mme de Courcy était une femme de soixante ans, aux manières affables et au coeur très charitable. Elle vivait seule avec une vieille fille, qui était à son service depuis trente ans.
Dans l'espace de dix-huit mois, un double deuil était venu la frapper dans ses plus chères affections.
Son mari, homme probe, intelligent et laborieux, avait réalisé, dans le commerce de grains, une fortune de trente mille dollars, qu'il avait léguée à sa femme.
La veuve reçut Victor le coeur et les bras ouverts.
Elle s'informa de son père, de sa mère, de ses soeurs et en particulier de son frère, dont elle avait souvent entendu parler.
—Vous devez être fier de lui, n'est-ce pas? demanda-t-elle à Victor.
—Oh oui! répondit laconiquement celui-ci.
—Certes, vous avez bien raison, car il t'ait non seulement honneur à notre famille, mais à tous les Canadiens-français. J'ai bien hâte de faire la connaissance de ce jeune héros, J'espère que vous me ferez le plaisir de me l'amener bientôt?
—Oh oui!
—On le dit bon, généreux et fort comme six hommes?
—Oh oui!
Victor, évidemment, ne partageait pas à l'égard de son frère l'enthousiasme de la cousine Françoise; mais celle-ci ne parut pas s'en apercevoir, tant elle était heureuse de donner l'hospitalité à un membre de la famille Lormier, qu'elle affectionnait vivement.
—Justine! portez, s'il vous plaît, le bagage de monsieur dans la chambre que mon pauvre fils occupait.
Et elle ajouta: «M. Victor Lormier doit demeurer ici, et je désire qu'il soit traité comme l'enfant de la maison.»
Puis, s'adressant au jeune homme: «J'apprends que vous entrez à l'étude de M. le notaire Archambault?
—Oui, madame; je me sentais attiré depuis longtemps vers le notariat, et je crois qu'il était difficile de me choisir un meilleur patron que M. Archambault.
—En effet, mon cher, M. Archambault est un savant et un saint homme.
—Ah! un saint homme! fît Victor, d'un ton plutôt moqueur que sympathique. J'en suis fort aise!
Après une pause, il reprit: savez-vous à quelle heure cet excellent M. Archambault se rend à son bureau, le matin?
—On me dit qu'il y est toujours rendu avant sept heures.
—Sapristi! il parait qu'il est matinal, le saint homme! Et à quelle heure, s'il vous plait, va-t-il prendre son dîner?
—Il ne va pas dîner, il prend le lunch au bureau.
—Sapristi! Et il sort du bureau à quatre heures, je suppose?
—Pardon! jamais avant six heures.
—Sapristi! Ça lui fait des journées de onze heures! C'est donc un bourreau de travail que ce M. Archambault?
Il a une forte clientèle, voyez-vous, et puis c'est un homme très minutieux; mais il n'est pas exigeant du tout, et il n'impose à ses clercs qu'un travail raisonnable. S'il se tient aussi longtemps à son étude, c'est probablement aussi parce que sa demeure ne lui offre plus les attraits qu'elle avait autrefois. Il est veuf, et ses deux fils, qui sont mariés, résident à Ottawa.
Ces dernières paroles rassurèrent un peu Victor. Décidément, il y aurait moyen de s'amuser avec un si brave homme pour patron.
—Je vous remercie, madame, de vos bons renseignements, et vous demande pardon si je me suis permis de vous poser des questions, peut-être indiscrètes, au sujet de M. Archambault.
—Mais pas du tout, mon cher Victor! c'est tout naturel que vous désiriez connaître, avant de le voir, celui qui est chargé de vous diriger dans votre nouvelle carrière.
Justine vint dire à sa maîtresse que le souper était servi.
La salle à dîner était, comme les autres pièces de cette maison, d'une propreté remarquable. Peu de luxe, mais du goût et de l'ordre partout.
La vue de la table éveilla les convoitises gastronomiques du clerc notaire. Il fit royalement honneur aux mets délicieux qu'on lui servit, et complimenta délicatement et Mme de Courcy et Mlle Justine.
Bref, il se montra poli, aimable et reconnaissant. Cette reconnaissance partait plutôt du ventre que du coeur!
Vers sept heures et demie, il manifesta poliment à la maîtresse de céans l'intention d'aller voir un ancien confrère de classe.
—Allez, mon cher Victor; vous êtes libre! Ce confrère de classe, qui se nommait Urbain Chevanel, avait fait, de tout temps, le désespoir de ses maîtres et la désolation de ses parents. Il était clerc notaire. «Qui se ressemble, se rassemble», dit le proverbe. Or, Urbain et Victor justifiaient pleinement cette sentence morale. Ils s'étaient connus et liés d'amitié au collège, et saisirent la première occasion de se rassembler dans le monde interlope.
Nous ferons grâce au lecteur de l'entrevue qui eut lieu entre ces deux jeunes misérables et des projets qu'ils formèrent pour l'avenir...
Victor rentra chez Mm. de Courcy à dix heures. Celle-ci lui indiqua la chambre qui lui était destinée, et lui souhaita une bonne nuit.
Resté seul, le jeune homme fit une rapide inspection de son nouveau logis. C'était une chambre vaste et bien meublée. Plusieurs tableaux et images en ornaient les murs. Les tableaux représentaient les principales scènes, de la vie de Nôtre-Seigneur; et les images, l'auguste Vierge-Marie, puis la mort du juste et celle du pécheur.
A la tête du lit, pendait un joli bénitier supporté par deux anges, et au pied du lit, adossé au mur, était placé un prie-dieu, au-dessus duquel brillait un grand crucifix doré.
Victor se déshabilla à la hâte, et allait se mettre au lit, quand ses yeux rencontrèrent le prie-dieu et le crucifix doré qui semblait lui dire: «Mon enfant, viens prier!»
Il eut peur... Et s'approchant d'un large fauteuil, il s'y laissa choir.
Minuit sonna, et il était encore assis dans le fauteuil!
Allons! se dit-il, je ne suis plus un enfant!
Il se leva, éteignit la lumière et se jeta dans le lit en se cachant la tête sous les couvertures... Le sommeil vint bientôt le soustraire à la frayeur passagère que la vue de ces pieux objets lui avait inspirée...
A six heures et demie, le lendemain matin, il se leva, fit sa toilette et sortit pour échapper aux obsessions qui l'avaient énervé et effrayé la veille. Il rentra au bout de trois quarts d'heure.
Ce cher enfant! pensa la bonne Mme de Courcy, en le voyant revenir, il a sans doute été entendre la messe!
—Eh bien! mon cher étudiant, comment avez-vous passé la nuit?
—J'ai dormi comme un enfant, madame!
—Tant mieux! tant mieux! Allons déjeuner maintenant.
*
* *
En sortant de table, Victor prit congé de Mme de Courcy, en lui disant qu'il se rendait à l'étude de maître Archambault.
Il était neuf heures précises, lorsqu'il se présenta chez son futur patron, qui lui fit l'accueil le plus sympathique.
Après avoir causé quelques instants avec Victor, le notaire lui dit: «Je vous donnerai dix dollars par mois pour la première année, et dans la suite je vous rétribuerai selon vos mérites. Ce que j'attends de vous, c'est une bonne conduite et beaucoup de ponctualité, Vos heures de bureau seront de neuf heures du matin à quatre heures de l'après-midi. Vous prendrez une heure pour le lunch. Acceptez-vous ces conditions!»
—Certainement, monsieur, et avec reconnaissance!
—Très bien! Faites-moi le plaisir de copier cette longue obligation, que je veux présenter au bureau d'enregistrement ce matin.
Victor se débarrassa de sa badine et de son chapeau haute forme, et se mit à l'ouvrage.
Il avait une très belle écriture. A onze heures et quart, l'obligation était copiée et collationnée.
Le notaire lui tailla de la besogne, et sortit pour aller faire enregistrer l'obligation.
—Ouf! fit Victor, en s'épongeant le front, il faut que ça marche rondement avec lui!
Le notaire revint à midi et dix minutes, et son clerc écrivait encore.
—Comment! vous n'êtes pas allé dîner?
—Je n'ai plus qu'une douzaine de lignes à écrire pour terminer cet acte de vente.
—Vous le terminerez à votre retour; allez?
Victor n'était pas fâché d'interrompre l'ouvrage, car, n'ayant pas l'habitude du travail, il avait la main et le bras engourdis.
Il arriva chez Mme de Courcy, le sourire sur les lèvres. Je suis en retard, chère madame, dit-il.
—Mais non, mon enfant! J'espère que vous êtes content et de votre patron et de votre matinée?
—Oui, madame, je suis enchanté du patron, et j'ai fait de mon mieux pour lui donner satisfaction.
Il parla de ses heures de travail, mais ne souffla pas un mot des appointements que le notaire lui avait promis.
Comme toujours, il mangea consciencieusement et retourna au bureau pour une heure.
Le notaire tint Victor en baleine jusqu'à quatre heures, puis il le congédia en lui disant, pour l'encourager, qu'il était très satisfait de lui.
En sortant de l'étude de maître Archambault, notre étudiant lit la rencontre de son ami Urbain Chevanel, qui lui proposa de l'amener au restaurant du Saumon d'or.
—Ecoute, mon ami, lui dit Victor, je vais te suivre avec plaisir, mais je ne veux faire usage d'aucune liqueur enivrante, car il ne faut pas que ma maîtresse de pension s'aperçoive que je prends de la boisson.
—Viens toujours, et tu verras que dans cette maison, on peut s'amuser sans boire.
Ces paroles décidèrent le faible Victor.
Chevanel conduisit son ami au restaurant du Saumon d'or, tenu par une jeune femme de réputation douteuse. Cette maison était le rendez-vous de plusieurs jeunes libertins qui avaient adopté cette maxime: «Il faut que jeunesse se passe!»
C'était le milieu souhaité par Victor. Dès la première visite, il fit quelques liaisons, se mit au courant, se montra généreux, dépensa cinq dollars, et prit pied. Il se crut conquérant, mais il était surtout conquis. Tous ses instincts mauvais s'unirent pour le lier, l'enchaîner! Il eut bien quelques vagues remords, puis il s'abandonna lâchement, bêtement à l'éternel ennemi de notre salut...
Oh! qu'elle est profonde cette chute du jeune homme dans le premier enivrement de la passion, où sa tête tourne avec son coeur, où son jugement et sa conscience battent en retraite; et où se forme la chaîne qui le tient esclave, peut-être pour toujours!
—Vers cinq heures et demie, Victor prit congé, en promettant d'être de retour à huit heures.
—Au souper, il tint à Mme de Courcy ce langage: «J'ai renouvelé connaissance, hier, avec un ancien confrère de classe qui étudie le notariat depuis un an et qui possède une bibliothèque renfermant les meilleurs ouvrages sur le droit. Cet ami, garçon charmant et très laborieux, m'a fait l'offre d'aller étudier avec lui tous les soirs. Or, comme je désire acquérir le plus de science légale possible, je serais heureux d'accepter l'offre qu'il me fait; mais j'hésite, parce que nous pourrions étudier très tard parfois, et ce serait ennuyeux pour vous ou pour Mlle Justine de m'ouvrir la porte à onze heures ou minuit.»
—N'allez-pas, pour cette raison, mon enfant, refuser une offre aussi avantageuse. D'ailleurs, j'ai deux clefs, et, si vous le désirez, je vous en donnerai une, et vous pourrez revenir à l'heure que vous voudrez.
Inutile de dire que Victor accepta la clef. C'était son intention d'en demander une, et, pour atteindre son but, il avait inventé une histoire, que Mme de Courcy avait gobée comme un verre de lait.
Le misérable ayant gagné son point, se leva de table, salua respectueusement la brave femme, et... se rendit tout droit au Saumon d'or...
C'est dans ce lieu et dans d'autres semblables que, désormais, au sortir de son bureau, le clerc notaire dépensera sa jeunesse, ses facultés, son honneur, et l'argent qu'il obtiendra sous de faux prétextes...
Ce jour-là, il se vautra dans la fange et l'orgie jusqu'à deux heures le lendemain matin.
Sûr qu'il était de pouvoir rentrer au logis sans être remarqué, il ne s'était pas gêné de vider plusieurs verres de liqueur forte, afin, le misérable! de ne plus être effrayé, comme la veille, par la présence des pieux objets qui décoraient sa chambre!
Il dormit d'un sommeil de plomb, comme dort le pourceau après s'être roulé dans la boue...
*
* *
Trois mois s'écoulèrent sans amener de changement dans la vie honteuse de Victor. Il avait dépensé les cinquante dollars que Jean-Charles lui avait donnés et tout l'argent qu'il avait gagné chez son patron. Puis se trouvant pris au dépourvu, il n'avait pas reculé devant un infâme mensonge pour arracher trente dollars à Mme de Courcy.
Voici le subterfuge qu'il avait employé.
Un jour, il dit à la bonne veuve: Depuis longtemps, nous consacrons, mon ami et moi, la plus grande partie de nos loisirs à la préparation d'un ouvrage sur le droit canadien, que nous voudrions publier en brochure. Le coût de l'impression s'élèverait à cent-cinquante dollars, mais si nous pouvions donnera présent le tiers de cette somme à l'éditeur, celui-ci se mettrait immédiatement à l'oeuvre, et dans un mois nous pourrions mettre notre ouvrage en vente chez tous les libraires de la province. De plus, nous avons l'assurance de sir George Prévost que l'état en achètera cent exemplaires. De sorte que nous sommes sûrs de réaliser un joli bénéfice. Mon ami possède vingt-cinq dollars, mais, malheureusement, je ne suis pas en mesure de fournir la même somme, et, si je l'osais, je vous prierais de me la prêter.
—C'est vingt-cinq dollars qu'il vous faut?
—Oui, chère madame.
—Mais avec plaisir, mon enfant! Je vous en prêterai bien trente, si vous aimez.
—C'est bien, chère madame; j'emploierai le surplus à des bonnes oeuvres...
Et la naïve et trop confiante dame versa les trente dollars dans la main de l'hypocrite!
*
* *
Chose étonnante, malgré l'existence orageuse qu'il menait, Victor était toujours à son poste, aux heures réglementaires, chez maître Archambault; car il avait l'ambition maintenant de se faire admettre à la pratique du notariat. Il travaillait bien et avait même acquis l'esprit d'ordre que possédait à un rare degré son patron.
Aussi le notaire en était satisfait, et il s'était fait un devoir de le déclarer dans une lettre au père Lormier.
Grâce à l'hypocrisie, dont il était l'incarnation même, Victor avait réussi à capter entièrement la confiance de Mme de Courcy.
La brave femme écrivait à Mme Lormier que son fils était le modèle des étudiants de Montréal!
Et de son côté, Victor, comme il l'avait promis, adressait souvent à ses parents des épîtres qui les attendrissaient jusqu'aux larmes... Mme Lormier lisait et relisait si souvent ces épîtres, qu'elle les savait par coeur!
—Ce tendre enfant! ce cher ange! disait-elle parfois à son mari; quand on pense qu'on se permettait de lui faire des reproches...
Jean-Charles se réjouissait sincèrement des bonnes nouvelles que sa famille apprenait sur le compte de Victor.
Je l'ai condamné sans le bien connaître, pensait-il. Et il demandait pardon à Dieu du jugement téméraire dont il croyait s'être rendu coupable à l'égard de son frère...
UNE PARTIE DE CHASSE
Le printemps de 1814 brillait dans toute sa splendeur. L'homme, les oiseaux, les insectes, la brise et les ruisseaux semblaient unir leurs voix pour célébrer la résurrection de la nature.
La paix qui régnait enfin dans notre pays et le retour des beaux jours faisaient renaître l'espérance dans tous les coeurs.
Les habitants des villes et ceux des campagnes avaient repris leurs travaux respectifs avec une ardeur fébrile, voulant réparer les dommages considérables causés à l'industrie, au commerce et à l'agriculture par les soldats américains. Mais, hélas! cette paix n'était que le calme qui précède la tempête. Les Américains se préparaient à frapper un nouveau coup pour s'emparer du Canada.
Aussi, vers la fin de mai, ils traversèrent la frontière et recommencèrent leurs attaques contre la milice canadienne.
Le lieutenant-colonel de Salaberry, resté sur la brèche, voyait sa petite armée s'accroître de jour en jour de recrues, qui lui arrivaient de toutes parts.
Jean-Charles Lormier, après avoir obtenu le consentement de ses parents, offrit ses services, qui furent agréés avec bonheur. Mais ce n'est pas avec le même bonheur que ses bons parents lui accordèrent leur consentement. Au contraire, ils ne voulurent pas d'abord entendre parler de son départ pour la guerre.
—Non, non, tu n'iras pas! lui dit son père.
—Mais pourquoi donc, mon père, ne voulez vous pas que j'y aille?
—A cause des dangers auxquels tu seras sans cesse exposé. Tu risques de perdre la vie ou au moins la santé dans cette guerre.
—C'est vrai, mon père. Mais n'est-il pas du devoir des citoyens de risquer leur santé et même leur vie pour combattre les ennemis de leur pays?
—Nous avons assez de patriotisme au coeur pour le comprendre ainsi, reprit la mère; mais tu as déjà fait ta part à la bataille de Châteauguay, puisque tu y a perdu un doigt. Il me semble que, sur le seuil de notre vieillesse, la patrie ne doit pas exiger, de nous, deux fois le même sacrifice dans l'espace de quelques mois...
—Hélas! il m'est bien pénible, chers parents, de me séparer de vous, et de penser que mon départ va vous causer de la peine et de cruelles angoisses; mais ne croyez-vous pas comme moi qu'il nous faille toujours sacrifier l'amour de la famille à l'amour de la patrie? D'ailleurs, cher père, je veux marcher sur vos traces. En 1775, vous avez combattu vaillamment les ennemis de notre pays, et vous êtes sorti sain et sauf de tous les combats. Eh bien! j'espère que Dieu me donnera votre vaillance et m'accordera le bonheur de vous embrasser après la victoire!
Un long silence suivit ces dernières paroles. Puis le père et la mère Lormier, après avoir pressé Jean-Charles sur leur coeur, lui dirent:
—Pars, enfant! nous prierons Dieu pour toi!
*
* *
Jean-Charles devait partir dans deux jours. Il mettait la dernière main à ses préparatifs, lorsqu'il entendit frapper à la porte. Il alla ouvrir, et se trouva en présence de l'abbé Faguy. Le curé portait un fusil sous le bras.
—Bonjour, M. le curé! Est-ce que vous venez à la guerre, vous aussi? lui demanda le jeune homme en riant.
—Oui, mon brave, je vais faire la guerre aux gibiers, et je viens vous prier de me servir de capitaine.
—Je vous servirai plutôt de lieutenant; et je vous remercie de me fournir l'occasion de m'exercer la main avant de me trouver en face des Américains!
Il décrocha son fusil, et partit avec son aimable précepteur et ami.
Neuf heures venaient de sonner.
Jean-Charles dit à sa mère qu'il serait de retour pour le dîner.
Les chasseurs suivirent d'abord le rivage en tuant, par ci par là, quelques bécassines, puis, après avoir marché l'espace d'une vingtaine d'arpents, ils entrèrent dans le bois.
Le but du curé, en entrant dans la forêt, était de faire la chasse aux insectes plutôt qu'aux gibiers, car l'abbé Faguy était un entomologiste distingué.
—Pendant que je poursuivrai les infiniment petits, dit-il à Jean-Charles, tâchez d'attraper les infiniment gros...
Il accrocha son fusil à la branche d'un arbre et se mit à examiner soigneusement l'épais tapis de mousse qu'il avait sous les pieds, et qui lui promettait une ample moisson d'insectes!
Jean-Charles s'enfonça dans la forêt et chassa jusqu'à onze heures avec beaucoup de succès, puis il revint à l'endroit où il avait laissé le prêtre. Mais l'entomologiste n'était pas revenu, car son fusil pendait encore à la branche de l'arbre.
Jean-Charles se disposait à s'asseoir sur la mousse, quand, tout à coup, il entend un rugissement suivi d'un cri de détresse. S'emparant de son fusil, il s'élance dans la direction d'où vient le bruit Mais à peine a-t-il fait quelques pas, qu'il s'arrête, glacé de terreur, devant le spectacle qui s'offre à ses regards.. Il aperçoit d'abord deux oursons qui gambadent follement autour d'un arbre, et, plus loin, une ourse d'une taille énorme tenant l'abbé Faguy entre ses pattes, et s'apprêtant à le dévorer...
Notre héros épaule son fusil, et lance une balle à l'ourse qui roule sur le corps du curé. Il jette son arme à terre et bondit sur l'animal, Mais celui-ci, qui n'est qu'étourdi, se dresse soudain de toute sa hauteur devant le jeune homme et lui pose ses terribles griffes sur les épaules.
Jean-Charles est un instant ébranlé parle choc. Cependant, il garde son sang froid et se remet solidement sur pied. Puis de la main gauche il étreint l'ourse à la gorge, et de la droite il le frappe à coups redoublés sur l'a tête!
Une lutte épouvantable s'engage entre l'homme et l'animal. Mais l'ourse, déjà affaiblie par la blessure de la balle, ne peut résister longtemps aux coups que le poing formidable de notre héros lui applique toujours au même endroit, et elle tombe lourdement sur le sol.
Le lutteur prend son fusil et se débarrasse complètement de la bête en lui logeant une balle dans l'oreille.
Il se penche sur le corps inanimé du prêtre et constate, avec épouvante, que celui-ci ne donne aucun signe de vie, bien qu'il ne paraisse pas avoir été blessé.
Le prêtre est-il mort on simplement évanoui?
Jean-Charles tente de le ranimer en lui mouillant les tempes, mais ses soins et ses efforts sont inutiles. Alors, sans songer à son épuisement et à ses blessures, d'où le sang s'échappe abondamment, il prend l'abbé Faguy dans ses bras et se dirige vers le village.
La distance à franchir n'est que de vingt-cinq arpents, mais le chemin est très étroit et rocailleux, et notre, héros marche avec beaucoup de lenteur pour ne pas perdre l'équilibre et tomber avec son précieux fardeau.
Il arrive au presbytère à midi et demi.
En l'apercevant, tout couvert de sang, et portant le curé dans ses bras, la vieille ménagère pousse des cris de paon!
—Allons, calmez-vous, mademoiselle, et envoyez chercher immédiatement le Dr Chapais.
Il entre en titubant, comme un homme ivre, et dépose son vénérable ami sur un canapé.
Cinq minutes plus tard, le serviteur du curé arrivait avec le Dr Chapais.
Ayant fait un examen rapide, le médecin constata qu'il n'y avait rien de grave. Un simple évanouissement, dit-il.
En effet, sous ses soins le prêtre reprit bientôt connaissance.
En ouvrant les yeux, il aperçut Jean-Charles tout couvert de sang et les vêtements en lambeaux. Il se souvint de la scène du bois Panet, et frémit en se rappelant l'attaque de l'ourse. Il ignorait le reste, mais il devinait tout maintenant et comprenait que le jeune homme lui avait sauvé la vie, au péril de la sienne! Et, dans un élan de reconnaissance, il lui saisit les mains ensanglantées et les couvrit de baisers et de larmes.
Jean-Charles était dans un état qui faisait pitié à voir.
Le Dr Chapais lui dit: «Vite! mon ami, monte dans la voiture avec moi et je vais t'accompagner chez ton père!»
—Non! protesta le curé; je ne veux pas que ses parents le voient dans cet état. Placez-le dans ma meilleure chambre, et je veux qu'il y reste jusqu'à ce qu'il soit complètement rétabli. Nous avertirons sa famille ce soir.
—Dans ce cas, dit le médecin, en prenant le bras da blessé, obéissons à M, le curé, et suis-moi!
Il le conduisit dans la chambre même du curé.
Après avoir étanché le sang qui coulait encore à flots des blessures du jeune homme, le médecin alla chercher à sa pharmacie ce dont il avait besoin pour faire les premiers pansements.
Avant de sortir du presbytère, il dit à l'abbé Faguy: «Notre ami porte sur les épaules et sur la poitrine des blessures très sérieuses, et il faut vraiment qu'il soit doué d'une force merveilleuse pour n'y avoir pas déjà succombé.
J'espère pouvoir le sauver, car les blessures à la tête qui m'inspiraient de vives inquiétudes, ne sont pas graves du tout. Mais je vous recommande de bien veiller sur lui pour l'empêcher de commettre des imprudences.
—Oh! docteur, vous pouvez être sûr que je ne le quitterai presque pas. Je me rends à l'instant auprès de lui.
—Pardon, M. le curé, je vous défends bien de vous lever avant ce soir. Je vais vous préparer un médicament qui vous remettra parfaitement. A bientôt.
*
* *
A une heure et demie, voyant que Jean-Charles n'était pas revenu, le père et, la mère Lormier commencèrent à avoir des inquiétudes à son sujet.
—C'est étrange, dit la mère Lormier, qu'il ne soit pas déjà arrivé. Il m'a promis qu'il serait ici pour midi. J'ai le pressentiment d'un malheur, ajouta-t-elle, en se portant une main au front.
—Allons! chasse cette sombre pensée. M. le curé l'a probablement retenu chez-lui pour dîner.
Mme Lormier branla la tête en signe de doute, et dit: «Va toujours t'en assurer.»
Le père Lormier partit aussitôt pour aller au presbytère. C'est le serviteur François qui lui ouvrit la porte.
Le père Lormier lui demanda si M. le curé était de retour.
François allait répondre, quand l'abbé Faguy, qui avait reconnu la voix du visiteur, dit: «Oui, M. Lormier, entrez!»
Le père Lormier entra, et en voyant le prêtre couché sur le canapé, la figure triste et pâle, il lui demanda, d'une voix tremblante:
—Et mon fils?
—Il est ici, répondit le curé; venez vous asseoir près de moi.
—Mais, M. le curé, dites-moi tout: il est arrivé malheur à mon fils, n'est-ce pas?
—Oui, mon ami, mais il est mieux maintenant.
—Où est-il? je veux le voir!
—Il est dans ma chambre, et le médecin est justement à panser ses blessures.
—Ses blessures, dites-vous? Grand Dieu! que lui est-il donc arrivé?
—N'eus étions depuis environ une heure dans le bois Panet. Votre fils s'était éloigné pour chasser, et moi je m'amusais à chercher des insectes pour ma collection. Devant mes yeux passa un lépidoptère d'une rare espèce; je voulus le saisir au vol, mais il disparut dans un buisson. Je m'élançai à sa poursuite et j'allais l'attraper, quand, du milieu du buisson, surgit une ourse qui se jeta sur moi et me renversa à terre. Je m'évanouis.
Que se passa-t-il ensuite? Dieu et votre brave, fils seuls le savent! lorsque je repris mes sens, j'étais étendu sur mon canapé, et j'avais à mes côtés Jean-Charles. Le cher enfant vous contera, le reste.
Tout ce que je sais, c'est que je dois la vie à l'héroïsme de votre fils... Son dévouement lui a valu plusieurs blessures, mais aucune n'est grave; et la meilleure preuve, c'est que mon sauveur, après avoir tué l'ourse, m'a porté dans ses bras depuis le bois-Panet jusqu'ici... Mais, comme ses vêtements étaient en désordre, et que le sang s'échappait de ses blessures, je n'ai pas voulu le laisser partir sans lui faire donner les soins que son état requérait.
A ce moment, le Dr Chapais entra, et le père Lormier le supplia de lui laisser voir Jean-Charles.
—Oui, je vous permets de le voir, mais ne lui parlez pas, car il repose sous l'influence d'un narcotique.
Le médecin conduisit le père Lormier dans la chambre où son fils reposait, la tête presque entièrement enveloppée de bandages.
Debout comme une statue, et la tristesse peinte sur la figure, le vieillard, muet, regardait ce spectacle navrant. Tout à coup, il s'approcha du lit et mit son oreille près de la bouche du malade, afin de s'assurer s'il vivait encore; puis ayant entendu sa respiration, il se releva un peu tranquillisé. Revenu auprès du docteur, il le pria de lui dire franchement toute la vérité.
—Votre fils n'est pas en danger, répondit le Dr Chapais, et je vous assure qu'il guérira complètement; mais je ne crois pas qu'il puisse quitter la chambre avant cinq ou six semaines. Et, d'ailleurs, c'est le désir de M. le curé que Jean-Charles se rétablisse ici.
—Eh! soupira le père Lormier, comment vais-je m'y prendre pour annoncer cette triste nouvelle à ma femme et à mes pauvres filles...
—Tenez, mon ami, dit l'abbé Faguy, voici ce que vous devez faire D'abord, vous êtes trop bon chrétien pour ignorer que rien ne peut arriver sans la permission de Dieu. Eh bien! allez dire franchement à votre famille: «Notre pauvre Jean-Charles a reçu des blessures en luttant contre une ourse pour sauver la vie du curé, mais ses blessures ne sont point graves. Cependant, il n'est pas revenu avec moi, parce que le curé, qui l'aime autant qu'un père aime son enfant, et qui est la cause de l'accident, a voulu absolument garder notre fils chez-lui, afin de le soigner lui-même. C'est un malheur, c'est vrai, qui nous arrive, mais à quelque chose malheur est bon. Grâce à cet accident, Jean-Charles ne pourra pas partir pour le champ de bataille, où sa bravoure l'aurait peut-être conduit à la mort.»
Ces dernières paroles parurent frapper l'esprit du père Lormier. Il répondit avec calme: «Vous avez raison, M. le curé, et je comprends qu'au lieu de murmurer, nous devons plutôt remercier le bon Dieu d'avoir permis ce malheur pour nous laisser notre fils!»
UN TRAIT D'HONNÊTETÉ
ET DE DÉVOUEMENT
Le serviteur du curé, François Latour, en vaquant dans le presbytère aux occupations de sa charge, avait saisi assez de bribes des conversations pour comprendre tout ce qui s'était passé, ce jour-là, dans le bois-Panet.
Le même soir, vers six heures, et sans dire où il allait, il prit un long couteau bien aiguisé et se rendit à l'endroit où son maître et Jean-Charles avaient failli perdre la vie.
Il trouva les deux fusils, l'un accroché à la branche d'un arbre et l'autre à demi enterré dans la mousse.
A quelques pas plus loin, il aperçut le cadavre de l'ourse sur lequel dormaient les deux oursons.
Ah! mes gueux! se dit-il, vous êtes la cause que votre mère a voulu dévorer mon maître et son ami Jean-Charles...Attendez un peu, mes petits gueux!
Il prit son couteau et le plongea jusqu'au manche dans la gorge de chaque ourson. Les pauvres petits ne semblèrent seulement pas se réveiller; ils firent entendre un léger râle, et ce fut tout... C'est bon pour vous, mes gueux! grommela le père François, en leur donnant à chacun un coup de pied.
Et toi, ma vieille gueuse! dit-il, en apostrophant l'ourse: c'est dommage que tu ne vives plus! Je te ferais promptement ton biscuit, à toi aussi!
Tiens, vieille gueuse! attrape ça toujours... Et il lui appliqua un coup de talon de botte sur le museau...
Bon! maintenant, à l'ouvrage!
Il se mit en devoir d'enlever la peau à l'ourse et aux oursons. Ce fut le travail d'une heure.
Il fit des trois peaux un paquet qu'il s'attacha en bretelle sur les épaules, prit les deux fusils et retourna au presbytère.
Le lendemain matin, ayant obtenu un congé de quelques jours, il partit, à pied et sac au dos, pour Montréal.
Il fit le trajet en deux jours.
*
* *
François Latour avait été en service, autrefois à Montréal, chez un homme très riche, qui s'appliquait à l'étude de l'histoire naturelle, et qui possédait un vaste musée d'oiseaux et d'animaux.
Je sais, se disait François, que mon ancien maître a déjà des ours dans son musée; mais quand je lui aurai montré la peau de l'ourse qui a failli dévorer son ami, M. l'abbé Faguy, je suis sûr qu'il voudra se la procurer, et... il ne l'aura pas pour des prunes... Et je suis sûr aussi qu'il achètera les peaux des petits gueux pour les faire empailler et les mettre aux côtés de leur mère.
François arriva chez son ancien maître, M. Normandeau dit Deslauriers, qu'il trouva dans son musée, où il passait la plus grande partie de son temps.
Comme il connaissait bien les êtres, il entra sans se faire annoncer, et dit: «Salut, M. Normandeau! comment vous portez-vous?»
—Salut! salut! mon bon François! Je suis très bien, Dieu merci! et toi, comment va la santé?
—Très bonne, M. Normandeau. J'ai toujours bon pied et bon oeil! et la preuve, c'est que je suis venu de Sainte-R... à pied et sans lunettes...
—Pas possible! Et avec ce paquet-là sur le dos?
—Oui, M. Normandeau.
—Tu viens sans doute résider à Montréal, pour enseigner, comme autrefois, le catéchisme et la grammaire aux enfants pauvres de la ville. Et c'est ton bagage que tu as là?
—Non, M. Normandeau, j'ai renoncé pour toujours à l'enseignement. Du reste, je suis très bien chez M. l'abbé Faguy, et je ne voudrais pas quitter ce bon maître pour tout l'or du monde!
—Oh! c'est beau cela! J'aime à t'entendre parler ainsi. A propos, comment est-il, ce cher M. Faguy?
—Pas trop bien, allez! M, Normandeau!
Mardi dernier, il a été sur le point d'être écharpé par une ourse.
—Hein! qu'est-ce que tu baragouines là, François?
Le vieux serviteur raconta tout ce qu'il avait appris au sujet de cette tragique affaire.
—Mais! c'est effrayant ce que tu viens de me raconter! s'exclama M. Normandeau. Quel est donc le nom de ce valeureux jeune homme qui a ainsi risqué sa vie pour sauver celle de ton maître?
—Jean-Charles Lormier, monsieur.
—Jean-Charles Lormier, dis-tu? N'est-ce pas ce même jeune homme qui s'est tant distingué à la bataille de Châteauguay?
—Oui, monsieur.
—Oh! alors, je ne suis pas surpris d'une telle bravoure et d'un pareil tour de force de sa part, car on le dit aussi fort que brave.
—Oui, monsieur, et, de plus, il est sobre, honnête, pieux, instruit, laborieux et pas fier. Enfin, je ne lui connais que des qualités.
—Je te crois, mon cher François. Est-ce que le médecin espère le réchapper?
—Oui, monsieur. Le Dr Chapais a déclaré au père Lormier que son fils n'est pas gravement blessé et qu'il sera complètement rétabli dans. quelques semaines.
—Tant mieux! Et ton paquet? Je parie que c'est la peau de l'ourse?
—Tout juste, monsieur, et celle des oursons. Comme Jean-Charles n'est pas riche et que sa maladie va être pour lui et sa famille une occasion de dépenses, j'ai pris sur moi de vendre les trois peaux et d'en remettre le produit à ce jeune homme que j'aime et que j'admire. J'ai cru bien faire en venant vous prier d'acheter ces peaux.
—Certes! oui, tu as bien fait, et laisse-moi te dire que je trouve vraiment noble le motif qui t'anime! Je ne t'offrirai pas le prix que l'on offre ordinairement pour des peaux d'ours, parce que les peaux que tu me présentes ont une histoire intéressante pour moi et une valeur inestimable.
Viens avec moi, dit-il, en passant dans la pièce voisine, qui lui servait d'office et de cabinet d'étude.
Il ouvrit un coffre de sûreté et en retira quatre cents dollars qu'il remit à François, en lui disant: «Tu donneras cette somme à notre jeune héros.» Puis, lui remettant un billet de cent dollars, il ajouta: «Tu garderas cet argent pour toi.»
Maintenant, je te défends de retourner à Sainte-R... à pied! Mais comme je sais que tu es entêté, vieux Breton que tu es! et que tu pourrais bien enfreindre la défense, je vais te faire mener à Sainte-R... en voiture, par mon cocher Philippe...
François accepta avec plaisir le prix libéral que M. Normandeau lui offrit pour les trois peaux, mais il voulut refuser le cadeau personnel que son ancien maître lui faisait en même temps.
M. Normandeau lui dit sévèrement: «Si tu n'acceptes pas cette gratification, je serai bien fâché contre toi.»
François accepta. Il remercia le généreux donateur, le salua et se dirigea vers la porte.
-Arrête! mon vieux! lui cria M, Normandeau. T'imagines-tu que je vais te laisser partir sans dîner... Nenni, suis-moi!
Il appela Jacqueline, sa cuisinière, et lui recommanda de bien servir le vieux François, et donna ordre à son cocher d'aller, après le repas, mener son ancien serviteur à Sainte-R...
M. Normandeau parut sur le seuil de sa porte au moment où François allait partir, et il lui dit:
—Présente à M. le curé mes respects et à Jean-Charles Lormier le témoignage de ma sincère admiration! Bon voyage, mon cher François!
—Merci! M. Normandeau.
*
* *
François était tout rayonnant de bonheur en songeant à l'agréable surprise qu'il allait causer à M. le curé et à Jean-Charles, et il fredonnait sans cesse.
—Vous êtes bien joyeux, père François, aujourd'hui! fit remarquer le cocher.
—Oui, mon fiston; tu ne sais pas le bonheur qui m'arrive, toi?
—Non, je ne le sais pas, bien sûr!
—D'abord, je dois te dire que mon bon maître, M. le curé Faguy, a manqué de laisser sa vie dans la gueule d'une ourse...
—Ah! et c'est pour cela que vous êtes si joyeux!
—Mais non, gros bêta! si tu m'avais donné le temps de finir, tu aurais compris la raison de ma joie.
—Excusez-moi de vous avoir coupé la parole, père François. Parlez, bourgeois, votre serviteur vous écoute!
Et le vieillard, qui connaissait l'honnêteté du cocher Philippe Trudel, mit celui-ci au courant de la tragédie qui s'était déroulée dans le bois-Panet. Il lui expliqua le but de son voyage, à Montréal, et lui en fit connaître l'heureux résultat. Puis il conclut: voilà pourquoi...
«Votre fille est muette!» lui crièrent en riant deux jeunes gens ivres qui passaient, bras dessus, bras dessous.
Le père François dévisagea les deux compères et tressaillit en reconnaissant, dans l'un des deux, Victor, le clerc notaire... Le vieux serviteur courba la tête et resta rêveur.
—Qu'est-ce que vous alliez dire, père François, lui demanda Philippe, quand ces deux polissons vous ont coupé le sifflet?
—Ah! j'allais dire... j'allais dire: voilà pourquoi je suis si... joyeux aujourd'hui!
—Oui, vous étiez joyeux tantôt, mais pas à présent, père François... «Votre fille est muette», ont-ils dit... Allez-vous vous offenser de cette folle remarque? Je ne connais pas ces jeunes gens par leurs noms, mais je les connais bien de vue, et je sais que le plus petit des deux est apprenti notaire chez M. Archambault. C'est un dépensier et une fine canaille que ce gaillard-là!
Le père François avait perdu sa belle humeur et ne répondait que par un triste sourire aux plaisanteries intarissables de Philippe.
A la fin, le cocher cessa de lui parler et se dit en lui-même: «C'est peut-être vrai que sa fille est muette... J'avais toujours cru pourtant que le bonhomme n'était pas marié... Enfin ça ne me regarde pas!»
—Hue! marche donc, paresseux! cria-t-il, en lançant un vigoureux coup de fouet au cheval, qui prit un train rapide.
«Victor est un dépensier et une fine canaille», se répétait le vieux serviteur... mais où prend-il l'argent? Est-ce que son père et Jean-Charles seraient assez naïfs pour se laisser exploiter par lui?»
Et le bonhomme reprenait son monologue: «C'est bon à savoir que Victor est un dépensier; mais je te promets, mon petit clerc notaire, que tu ne dépenseras pas à boire l'argent que j'ai dans ma poche! J'aurai l'oeil sur toi...»
*
* *
Il est environ une heure.
Dans la nuit devenue sombre, le cheval va son train régulier, monotone. L'air plus vif, le cabotage du cabriolet, le bruit des sabots; tout cela engourdit l'esprit et le corps, paralyse la langue et favorise les réflexions ou le sommeil.
Tout à coup, comme on vient de s'engager dans un petit bois, le père François aperçoit deux hommes masqués qui s'approchent de la voiture, le pistolet à la main. L'un décharge son arme sur Philippe, qui culbute et va rouler, tête la première, dans la boue! L'autre forban dit à François: «Donne-moi ta bourse ou je te tue!»
Le vieillard se met à crier: «Au voleur! à mon secours! Jean-Charles, à mon secours!»
—Quoi! qu'est-ce qui vous prend, père François? demande Philippe, en se réveillant.
Et François se débat dans la voiture en continuant à crier: «A mon secours, Jean-Charles!»
—Aie! aie! réveillez-vous donc, père François! dit Philippe, en secouant le vieux serviteur; pourquoi criez-vous donc au secours?
—Ouf! fait le bonhomme, en se frottant les yeux; je te dis que je l'ai échappé belle...
—Échappé à quoi?
—Je rêvais que deux voleurs masqués nous avaient attaqués; l'un t'avait déjà tué, mon pauvre Philippe... et l'autre se préparait à m'en faire autant... mais il voulait d'abord avoir ma bourse, le brigand! Ah! quand j'y pense! brrr...
—Mais remettez-vous, père François; je ne suis pas mort, Dieu merci! et votre bourse est encore à la même place, je suppose!
—Oui, mon ami, répond François, après avoir palpé la bourse qui repose sur son coeur. Mais tout de même, ce n'est pas prudent de dormir, la nuit, en traversant des bois qui peuvent être infestés d'Américains...
—Mais, babiche! à qui la faute, père François?
Il y a quatre heures que vous êtes muet comme une cruche de sirop, et trois heures que vous dormez comme une marmotte!
A la fin des fins, ça m'embêtait de veiller et de parler tout seul, et je me suis endormi à mon tour... Vous étiez pourtant bien joyeux et bien jaseur en partant de Montréal; puis, crac! vous avez fermé votre boîte parce que deux p'tits polissons vous ont dit que votre fille était muette... Mais dites donc, père François, est-ce vrai, ça, que votre fille est muette? Je vous croyais encore garçon comme moi, par exemple...
—Mais je n'ai ni fille ni garçon, mon cher Philippe, puisque je suis célibataire.
—Ha bien! c'est ce que je pensais. Mais, alors, pourquoi avez-vous paru mécontent en entendant dire à ces muscadins: votre fille est muette? S'ils avaient dit ça à mon adresse, je leur aurais répondu qu'ils mentaient comme des arracheurs de dents, car je sais bien que ma fille—je veux dire celle que je vas voir—n'a pas la langue dans sa poche...
En effet, vous ne savez pas ça, vous, père François, que je fréquente Melle Jacqueline, la cuisinière de M. Normandeau?
Oui-da! tu n'as pas mauvais goût!
Non, n'est-ce pas? Eh bien, puisque ça parait vous intéresser, je vas vous faire connaître comment je m'y suis pris pour la demander en mariage.
D'abord, je dois vous dire que ce que je recherche, moi, c'est une fille sage, réservée, pieuse et, qui sait, faire usage de ses dix doigts! Eh bien! Melle Jacqueline possède toutes ces qualités-là. Elle est belle comme un coeur, bonne comme un ange, douce comme un agneau et vive comme un taon, à l'ouvrage! Elle va à confesse tous les mois, et elle n'hésiterait pas à y aller plus souvent, la chère créature, si elle commettait le mal! Mais je suis sûr qu'elle déteste trop les péchés pour en commettre!
Tenez! elle me fait si bien penser à moi: chaque fois que je vas à confesse, je ne trouve rien de sérieux à dire, mais j'y vas quand même et souvent parce que je sais que le démon nous guette partout, le venimeux qu'il est! Mais je sers le bon Dieu du mieux que je peux, je remplis fidèlement les devoirs de mon état, et j'espère que le ciel ne m'abandonnera pas...
Pardon, excusez-moi, père François, si je me suis éloigné un brin de mon sujet. J'y reviens. Donc, un jour, je dis à Melle Jacqueline: «Je gage que vous n'aimez pas les garçon, vous?»
Elle baissa la tête et devint aussi ronge qu'une cerise mûre!
J'ajoutai: «Si un honnête garçon, que vous connaissez bien, vous demandait en mariage, que lui répondriez-vous?»
Cette fois, par exemple, elle releva la tête, et, devenant rosé, elle répondit: «Je lui dirais que je vas penser sérieusement à sa demande.»
—C'est bien! Melle Jacqueline, lui dis-je; j'aime votre réponse autant que votre personne, et c'est moi qui vous demande en mariage! Je vous donne le temps d'y penser, car je ne suis pas pressé, moi! Je vous en reparlerai dans quinze jours, si ça vous plait.
—C'est bien! mesieu, me dit elle. Et elle se retira, la figure encore couleur de rosé!
Durant les quinze jours, je ne la reluquai seulement pas une seule fois du coin de l'oeil; mais le seizième jour, l'ayant rencontrée dans la cuisine, à six heures du matin, je lui dis carrément; «Eh bien, Melle Jacqueline, qu'est-ce que vous faites de ma demande en mariage?»
—Je la garde! dit-elle, en souriant.
Ce fut tout, mais ce fut assez pour ce jour-là...
Le lendemain matin, l'ayant encore rencontrée, je lui demandai: «Consentez-vous à devenir ma femme?»
—Oui, M. Philippe, avec plaisir, répondit-elle de sa voix si douce, si douce!
—Merci! lui dis-je; j'en parlerai à M. Normandeau.
Je ne sais pas si vous êtes comme moi, père François, j'ai pour habitude de remettre rarement à demain ce que je peux faire aujourd'hui. Or, ce même jour, j'allai trouver M. Normandeau dans son cabinet d'étude. Il se promenait les mains derrière le dos, et semblait penser à ses bêtes...
—Que veux-tu, Philippe? me demanda-t-il, en s'arrêtant.
—Ça vous déplairait-il, M. Normandeau, si je courtisais Melle Jacqueline, votre cuisinière, pour la marier à Pâques?
Oh! père François, le bourgeois était de bonne humeur ce jour-là, car je ne l'avais jamais encore entendu rire de si bon coeur... Il se jeta dans son fauteuil, et se tint les côtes cinq minutes de temps... Et moi je riais rien que de le voir rire! La bonne humeur de mon bourgeois me donna de la hardiesse, et je repris: «J'ai parlé de l'affaire à Melle Jacqueline, et elle a accepté ma demande en mariage; mais comme je ne voudrais pas la fréquenter sans votre permission, c'est pour ça que je vous en parle.»
M. Normandeau devint sérieux et me dit:
—C'est bien! Philippe, je t'accorde cette permission; mais si je m'aperçois que tu abuses de ma tolérance, je te flanquerai à la porte!
—N'ayez pas peur, M. Normandeau, je suis un honnête garçon, et Melle Jacqueline est une fille qui sait tenir sa place...
—Va! Philippe, ajouta M. Normandeau; je paierai le violon le jour de tes noces!
—Avez-vous compris ces paroles, père François: «Je paierai le violon le jour de tes noces!» Dans la bouche de M. Normandeau, ces paroles veulent dire: «C'est moi qui paierai toutes les dépenses...»
—Sais-tu bien que tu as de l'esprit, Philippe? dit en riant le père François.
—En voilà une demande! beau dommage que je le sais! C'est vrai que l'autre jour, s'étant fâché contre moi, M. Normandeau m'a dit: «Mon pauvre Philippe! je vois bien que tu n'as pas inventé les manches de pelle ni les poignées de portes!»
Mais je lui ai répondu:»Ce n'est pas de ma faute, M. Normandeau, car quand je suis venu au monde, les manches de pelle et les poignées de ports étaient déjà inventés!»
—C'est pas bête, cela, m'a dit M. Normandeau, en me tapant sur l'épaule. Si tu n'as pas inventé les manches de pelle ni les poignées de porte, je crois, par exemple, que tu as in venté la belle humeur!
—Pour ça, M. Normandeau, c'est possible! mais c'est une invention qui ne m'a pas encore enrichi!
—Console-toi, mon cher Philippe, car les qualités et les vertus clé ta Jacqueline valent cent fois mieux que la richesse...
—Je crois que M. Normandeau disait vrai. Qu'en pensez-vous, père François?
—Il a raison. L'homme perd tout s'il perd son âme; et la richesse, c'est souvent du bois qui sert à attiser le feu de l'enfer...
—Tiens! qu'est-ce qu'on voit là-bas, dans l'opuscule? s'écria Philippe...
—Dans l'opuscule, dis-tu? tu veux dire sans doute dans le crépuscule?
—Crépuscule ou opuscule, reprit Philippe, ça m'est bien égal; mais qu'est-ce qu'on voit la-bas? On dirait que c'est un clocher?
—Mais, oui! répondit François: c'est le clocher de l'église de Sainte-R...
—Quoi! déjà? Eh babiche! que le temps a passé vite depuis trois heures! s'exclama Philippe...
—C'est parce que tu as sans cesse parlé de Jacqueline, mon fiston!
—Bien, oui! père François; ça me ragaillardit quand j'en parle...
—Tu as bien de la chance, toi, d'être toujours joyeux! soupira François.
—De la chance, dites-vous? mais il me semble que tout le monde peut avoir cette chance-là. On n'a qu'à la prendre, et, quand on l'a prise, la tenir! Vous l'aviez comme moi cette chance-là, père François, quand nous avons quitté Montréal, hier l'après-midi, puis tout d'un coup, patata! vous l'avez lâchée en entendant les deux malotrus dire: votre fille est muette. Tenez, père François, j'ai dans la caboche, l'idée que vous pensez toujours à ces deux muscadins, et que c'est à eux que vous rêviez quand vous criiez: «Au voleur! Jean-Charles à mon secours!» Pas vrai, ça, père François?
—Oui, c'est vrai, Philippe!
—Alors, babiche! vous me cachez quelque chose! Vous n'avez donc pas confiance en moi? Je vous ai bien fait mes confidences, moi, au sujet de Jacqueline; pourquoi ne me feriez-vous pas les vôtres an sujet de ces deux gaillards?
—Es-tu capable de garder un secret, Philippe?
—Eh babiche! Je crois bien! Je me crois capable de garder un secret comme la statue Nallason...
—Tu veux dire la statue Nelson?
—Oui. C'est ça qu'est pas bavarde, la statue Melson! Elle n'a jamais dit à personne pour quoi ils l'ont perchée si haut...
—Eh bien, écoute! Philippe. Tu m'as dit que le clerc du notaire Archambault est un dépensier et une fine canaille; comment sais-tu cela?
—Vous savez que je passe presque tout mon temps dans les écuries de M. Normandeau. Je soigne les chevaux et je veille à l'entretien des harnais et des voitures. C'est pas pour me vanter, mais, babiche! je vous certifie que tout ça est à l'ordre. Or, en face de l'écurie qui touche à la rue, il y a, depuis deux ans, un restaurant appelé le Saumon d'or, qui sert de rendez-vous à la jeunesse crapuleuse de la ville. Ce restaurant est tenu par une femme à l'âme malpropre, à ce qu'on dit, mais, moi, je ne la connais que de figure, et ça m'en dit assez!
Souvent, le soir, le clerc notaire arrive au restaurant dans un carrosse traîné par deux chevaux. Souvent aussi je l'entends dire, à la porte du Saumon d'or, à ses amis: «C'est moi qui paye toutes les dépenses ça soir!» Une fois même, il y a deux ou trois mois de ça, je lui ai entendu dire: «Il me reste encore dix dollars sur les cinquante que mon imbécile de frère m'a donnés! nous allons les boire à sa santé ce soir!»
Le père François, dans la voiture, trépignait de colère et d'indignation...
—Le gueux! ah! le gueux! répétait-il... Et dire que sa famille s'imagine que ce gueux-là est le modèle des étudiants!
—Vous connaissez donc sa famille? interrogea Philippe.
—Oui, mon cher; ce gueux, ce misérable est le frère de Jean-Charles qui a arraché l'autre jour, M. le curé Faguy des griffes de l'ourse...
—Vous ne me dites pas ça?...
—Oui, c'est incroyable, mais c'est pourtant vrai! Tu comprends maintenant pourquoi je suis devenu si triste et si sombre en voyant ce sans-coeur sous l'influence de la maudite boisson... Ce misérable a jeté dans l'orgie et la débauche l'argent que Jean-Charles a gagné sur le champ de bataille, à Châteauguay... Et dépenser ainsi le prix du sang d'un héros, c'est un crime qui crie vengeance au ciel! Eh bien! notre devoir à nous, Philippe, c'est de démasquer ce misérable, afin de l'empêcher au moins d'extorquer d'autre argent à sa pauvre famille. Tu peux m'aider à atteindre le but que je me propose, en me tenant au courant des allées et venues de Victor Lormier, car tel est le nom de ce chenapan! Écris-moi, et garde le secret de la confidence que je viens de te faire!
—Ne craignez pas de coups de langue de ma part, père François; sur ce chapitre-là, je serai aussi muet que la tombe!
—Merci! mon cher Philippe. Dans tous les cas, je t'assure que ce vaurien de Victor ne mettra pas la patte sur l'argent que m'a donné M. Normandeau...
—Puis moi, dit Philippe, en faisant claquer son fouet, je vous assure qu'avec cet archet-ci, je vas faire danser à Victor un rigodon à la porte du Saumon d'or... Et en travaillant d'accord, vous à Sainte-R..., moi à Montréal, nous allons peut-être réussir à arracher aux griffes du diable ce gredin-là!
—Je le souhaite de tout mon coeur, dit le père François. Prions Dieu de nous aider et de nous éclairer.
—Nous y voici! nous y voila! fit Philippe. en arrêtant la voiture à la porte du presbytère.
—Fais le tour, dit François, et entre le cheval dans la cour.
—Non, merci! je prends un verre d'eau, et je tourne bride tout de suite, car il est trois heures, et je veux coucher à Montréal ce soir.
—Si tu crois, mon fiston, que je vas te laisser partir comme ça, tu te trompes grandement reprit le père François, en prenant le cheval par la bride et le faisant entrer dans la cour. Aide-moi à dételer, et vite! Bon! tu ne repartiras que lorsque tu auras mangé et que tu te seras reposé comme il faut, et ton cheval aussi.
D'ailleurs, tu n'as pas besoin de te gêner, car le presbytère, ici, n'est pas seulement la maison du bon Dieu et du prêtre, c'est la maison de tout le monde! La maison est petite, mais le coeur du curé qui l'habite est grand!
—Si j'accepte, père François, ce n'est pas pour moi, mais plutôt pour le pauvre cheval qui à le ventre vide et les béquilles fatiguées...
François mit le cheval dans l'étable, changea la litière et donna à l'animal une bonne portion d'avoine, de l'eau et une botte du foin.
Maintenant, pensons à nous, dit-il à Philippe.
Le vieux serviteur, qui paraissait avoir ses coudées franches au presbytère, dit à la ménagère: «Préparez-nous un bon déjeuner, et, après le repas, vous donnerez une chambre à mon ami, M. Philippe Trudel, qui a bien besoin de repos, car nous avons passé la nuit sur la route.»
A quatre heures, bien repu, mais insuffisamment reposé, Philippe reprit le chemin de Montréal, malgré les instances que François avait faites pour le retenir plus longtemps.
—Merci! père François, avait répondu Philippe, je tiens à être chez le bourgeois ce soir.
—Oui, je comprends, mon drôle! tu as hâte de revoir Jacqueline, hein?
—Eh babiche! vous avez deviné juste, père François!
—N'oublie pas de m'écrire au sujet de l'affaire, tu sais!
—N'ayez pas peur! mais ne faites pas encadrer mes lettres, par exemple! je ne suis pas comme vous un ancien maître d'école, moi! et je mets plus souvent la main au fouet qu'à la plume!
—Bonne santé! Philippe.
—Vous pareillement, père François... Hue! marche donc, blond...
«Quel honnête et joyeux garçon! pensait le vieillard, en regardant s'en aller son jeune ami. Jacqueline sera sûrement heureuse avec lui!»
*
* *
Pendant que Philippe se reposait, François avait demandé des nouvelles du curé et de Jean-Charles à la vieille ménagère. Sachant celle-ci très curieuse, il supposait qu'elle devait être bien renseignée. Il ne se trompait pas, car la vieille s'était tenue au courant.