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Le vieux muet, ou, Un héros de Châteauguay cover

Le vieux muet, ou, Un héros de Châteauguay

Chapter 23: UNE BOMBE QUI ÉCLATE
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About This Book

The narrative opens with an imposing, apparently mute elder living alone in a riverside former forge, whose silence and modest dwelling stir local curiosity. Through reminiscences and parish episodes the plot uncovers the figure's past and links private lives to larger historical moments, while following younger characters who confront questions of duty and future. The text consistently foregrounds religious faith, patriotic sentiment, and moral instruction, portraying devout community members and valorized ancestors, and seeks to blend agreeable storytelling with lessons intended to inspire virtue and intellectual effort among the youth.




UN TRIO DE NOBLES COEURS

Jean-Charles était toujours l'objet des soins empressés du Dr Chapais, de l'abbé Faguy et du vieux François. Tous rivalisaient de zèle et de délicatesse pour hâter son rétablissement, et tromper les ennuis de sa réclusion.

Tout danger avait disparu, et même le médecin assurait que, dans quelques jours, le blessé serait en pleine convalescence.

Les longues veilles au chevet du malade, les inquiétudes que lui avait inspirées son état, avaient lourdement pesé sur l'âme et le corps de l'excellent prêtre. Il s'était produit chez-lui une dépression grave, et un moment, on avait craint pour sa santé. Mais le repos du corps et la tranquillité de l'esprit eurent raison de ces défaillances, et bientôt, aux devoirs de son ministère, il put ajouter l'étude, qu'il avait négligée depuis quelque temps.

Le vieux serviteur, lui, bien que souvent préoccupé de l'inconduite de Victor, se montrait joyeux et assidu auprès de Jean-Charles.

Un matin, notre héros lui dit: «Je vous ai causé involontairement de la peine, l'autre jour, mon bon M. Latour, et je vous en demande bien pardon.»

—Mais non, M. Lormier, pas que je sache!

—Écoutez, mon bon ami; je sais tout. Ce sont les dernières paroles que je vous ai adressées, au sujet de mon malheureux frère, qui ont provoqué votre syncope. Du reste, je connais mon pauvre frère, et je vous avoue que je tremble pour son salut, si Dieu ne fait un miracle en sa faveur! Voyons, M. Latour, dites-moi franchement ce que vous avez appris, à Montréal, sur le compte de Victor.

Le vieillard baissa la tête, et une grosse larme, semblable à une perle, tomba de ses paupières.

—Ne craignez pas de m'offenser, reprit Jean-Charles, car je suis prêt à tout. Parlez!

Le vieux serviteur, d'une voix émue, mit le malade au courant de la vie désordonnée du clerc notaire.

—Est-ce que M. le curé sait comment mon frère se conduit à Montréal?

—Oui. Après mon indisposition, M. le curé m'a tellement pressé de questions, que j'ai été obligé de tout lui avouer. M. l'abbé Faguy a écrit à votre frère une lettre qui devra lui toucher le coeur.

—Vous avez bien fait d'en parler à M. le curé. Je crois que son concours nous permettra d'arrêter mon frère sur la pente de l'abîme. Je me reproche amèrement d'avoir donné de l'argent à Victor, et, par là, de lui avoir fourni l'occasion d'offenser le bon Dieu. Mais je me propose, à l'avenir, avant de débourser un sou pour lui, d'exiger la production des comptes, et je ne payer que les dettes d'une provenance honorable.

—Bonjour, bonjour, mes bons amis! dit le curé, en entrant dans la chambre du malade.

Mais remarquant la tristesse qui était peinte sur les figures de Jean-Charles et de François, il ajouta: «Ne dirait-on pas que vous vous amusez à broyer du noir!»...

En effet, M. le curé, reprit notre héros, nous nous livrions à des pensées bien sombres, puisqu'il était question de Victor! J'ai supplié mon vieil ami de me dire la vérité, toute la vérité, et maintenant je sais tout. Il m'est impossible d'abandonner mon frère, même au milieu de ses égarements; mais, voulant mettre un frein à ses passions, j'ai décidé de ne payer que les dettes qu'il aura contractées pour des fins utiles et honorables, et encore sur la production de comptes authentiques. D'ailleurs. je sens que j'ai besoin d'économiser si je veux aider mon père à payer la pension de mes deux soeurs qui entreront, après les vacances, au couvent des religieuses de la Congrégation de Notre Dame, à Montréal, Si Victor aime nos soeurs, comme je le crois, il les visitera souvent, et ses entrevues devront lui faire beaucoup de bien. C'est dans l'espoir d'obtenir cet heureux résultat que j'ai fait consentir mon père à envoyer mes soeurs à Montréal.

—Mon cher Jean-Charles, dit l'abbé Faguy, vous agissez avec sagesse, et je ne saurais trop approuver la décision que vous avez prise à l'égard de Victor. Mais savez-vous que je commence à croire qu'on a exagéré les torts de votre frère? A une lettre sévère que je lui ai adressée, ces jours-ci, je viens de recevoir une réponse aussi digne que rassurante. Écoutez en la lecture, ajouta le curé, d'un air triomphant.

Et il lut la lettre que nous avons citée plus haut.

—Quel tissu de mensonges et d'hypocrisies! ne put s'empêcher de s'écrier François, dans un moment de noble indignation.

—Que dites-vous? interrogea le curé, surpris de la hardiesse inaccoutumée de son serviteur.

—Pardon, M. le curé! ces mots m'ont échappé, et je les retire en vous offrant toutes mes excuses ainsi qu'à M. Lormier.

—Sur quoi vous basez-vous, insista le curé, pour dire que cette lettre est un tissu de mensonges et d'hypocrisie; voyons, parlez!

—Sur de nouveaux renseignements que je viens de recevoir de mon ami Philippe.

—Et ces renseignements?

—Les voici! fit simplement François, en tendant la lettre de Philippe.

La lecture de cette épître aussi franche que originale, parut convaincre l'abbé Faguy, et il la communiqua à Jean-Charles sans faire une seule remarque.

Le bon curé avait évidemment pris ses désirs généreux pour la réalité; et d'ailleurs il était si indulgent et si droit, qu'il croyait difficilement à l'hypocrisie et à la méchanceté chez les autres. C'était un optimiste dans le sens chrétien du mot.

—Peut-on ajouter foi aux paroles de ce Philippe? demanda Jean-Charles, en s'adressant au curé.

—Oui, répondit le curé; je connais le cocher de M. Normandeau depuis plusieurs années, et je le tiens pour un garçon de la plus grande respectabilité; et, du reste, je ne vois pas quel intérêt il aurait à nous tromper.

—Alors, que dois-je faire, M. le curé?

—Mettre en pratique la décision que vous avez prise, et prier beaucoup. Quelque chose me dit que Victor se convertira. Sera-ce tôt? sera-ce tard? c'est le secret de Dieu; mais nous pouvons, par nos prières, hâter sa conversion.

—Je vous demande mille pardons, M. Lormier, dit François, d'avoir augmenté votre chagrin, mais vous m'avez exprimé le désir de connaître toute la vérité, et je me suis conformé, avec regret, à votre désir.

—Merci, mon bon M. Latour; j'aime les positions nettes. Pour combattre un mal, il est essentiel de le bien connaître.

—Maintenant, Jean-Charles, interrompit le curé, j'ai une offre à vous faire, mais je veux que vous me promettiez tout de suite de l'accepter sans discussion.

—J'hésite grandement à vous faire cette promesse. Je redoute de votre part un nouveau sacrifice, et je sais que j'ai déjà trop abusé de votre générosité...

—Que dites-vous là, Jean-Charles! Oubliez-vous que vous m'avez sauvé la vie au péril de la vôtre, et que je ne pourrai jamais acquitter ma dette de reconnaissance?

D'ailleurs, soyez tranquille; il ne s'agit pas de sacrifice, mais d'un simple devoir. Écoutez-moi. Vous voulez aider votre frère, autant que l'honneur vous permettra de le faire: très bien! Vous voulez aussi contribuer aux frais de l'instruction et de la pension de vos soeurs: très bien encore! Mais avez-vous calculé la somme d'argent que toutes ces dépenses représenteront, d'ici à quelques années? Avez-vous songé que votre bon père se fait vieux,—très vieux même depuis sa dernière maladie—, et que tôt ou tard, vous serez le seul soutien de la famille? A toutes ces questions, je réponds: non! Je sais que vous ne tenez pas registre de vos bonnes actions, et que votre main gauche ignore ce que donne votre droite... Mais permettez-moi de compter pour vous et de m'associer à vos oeuvres. Dites-moi, n'est-ce pas? que vous acceptez, d'avance mon offre.

—Eh bien! M. le curé, je l'accepte, en priant Dieu de vous rendre au centuple le bien que vous me faites!

—Voila ce qui s'appelle parler en chrétien! Vous connaissez l'entraînement irrésistible qui m'attirait vers l'entomologie. Vous savez aussi que je possédais la collection d'insectes la plus complète peut-être qu'il y eût dans le pays. Eh bien! la tragédie du bois-Panet m'a guéri de cette passion, et je me suis débarrassé de ma collection en la vendant au Dr Provencher, de Québec, pour la somme de quinze cents dollars. Et c'est cette contribution que je vous offre de grand coeur.

—Mais! vous n'y pensez pas, M. le curé! se récria Jean-Charles.

—Oui. j'y pense, et l'affaire est bâclée, puisque vous m'avez promis d'accepter sans discussion...

Le produit des insectes et celui des peaux d'ours forment un capital de dix-neuf-cents dollars, que j'ai déposés à votre crédit à la caisse d'économie de N... Voici votre livret de banque.

—Mais, fit observer le vieux François, dix-neuf cents dollars ne forment pas une somme ronde, et je vous demande la permission de compléter les deux mille dollars en y ajoutant l'argent que M. Normandeau m'a donné, et dont je n'ai pas besoin à mon âge...

—Amen! dit le curé.

—Ha bien! je proteste de toutes mes forces! s'écria Jean-Charles. Non, mille fois non! mon bon M. Latour! Je ne peux pas et je ne dois pas accepter un pareil sacrifice de votre part...

—Pourquoi donc, M. Lormier? Je ne suis qu'un serviteur, c'est vrai, mais je n'ai pas besoin de cet argent, moi! J'ai, ici, le gîte, le vêtement, la nourriture et mes gages par dessus le marché. Puis je suis à la veille de mourir, et je n'ai pas d'héritiers naturels. Pourquoi refuseriez-vous à un vieillard, qui a déjà un pied dans la tombe, la satisfaction et l'honneur de contribuer à une bonne oeuvre?...

—Acceptez! acceptez! insista le curé. Je suis sûr que cette contribution portera bonheur et au donateur et au donataire!

Jean-Charles voulut parler, mais l'émotion qu'il ressentait le rendait incapable d'exprimer une seule parole.

Prenant les mains bienfaitrices du prêtre et du vieillard, il y déposa un baiser respectueux et une larme de reconnaissance.

Maintenant, dit le curé, mettons notre entreprise sous la protection de la Sainte-Vierge, et tout ira bien!




UN DOUBLE COMPTE DE MÉDECIN

Depuis trois semaines, Victor gardait sa chambre.

Une désolante solitude s'était faite autour de lui. Seul le Dr Lamouche était venu chaque jour lui apporter des soins et des distractions. Notre étudiant s'indignait de cet abandon des amis.

Les lâches! se disait-il; moi qui ai jeté l'argent à pleines mains pour leur procurer toutes sortes de plaisirs! Moi qui me suis sacrifié pour eux en mille circonstances! Ah! les lâches! les ingrats!

Pauvre malheureux! C'était plutôt un service que ses amis lui rendaient en ne le compromettant pas par leurs visites suspectes! Et puis cette abstention intelligente prouvait qu'il restait un fond de pudeur au coeur de ces jeunes compagnons de débauche.

Du reste, l'ami vrai, le seul qui n'abandonne personne, qui console et soutient toujours, était là, cloué au crucifix, les bras et le coeur ouverts!

Si Victor s'y était jeté, il aurait trouvé, avec la consolation, la force de dompter ses passions et de régner sur lui-même. Mais, l'insensé! au lieu de lever ses regards vers Dieu, il les abaissait sur les pages des romans les plus immoraux, dont il nourrissait son esprit...

Ce jeune homme, bien qu'il ne priât plus, n'était pourtant pas un incroyant. Il y avait encore dans un pli de son âme une parcelle de foi; mais les mauvaises lectures avaient paralysé sa conscience, faussé son jugement et contaminé son coeur...

*
*   *

Le premier matin que Victor alla à l'étude de maître Archambault, celui-ci le reçut avec la plus grande bonté.

—Êtes-vous réellement assez fort pour reprendre l'ouvrage? lui demanda-t-il.

—Je suis encore faible, répondit le jeune homme, mais je m'ennuyais trop pour rester plus longtemps à la maison!

—Je comprends cela parfaitement, mais je vous conseille de ne pas étudier autant que vous l'avez fait dans le cours des derniers mois. Pour ma part, je me reproche de vous avoir parfois accablé de travail, et je me propose de vous ménager plus à l'avenir.

—Vous êtes vraiment bien bon, mais je vous prie de ne pas vous gêner, car je m'aperçois que le travail me va à merveille.

*
*   *

Victor ne sortait pas du tout le soir, car il avait une peur terrible du fouet du pseudo-fantôme, et, au reste, il boudait encore ses amis qui l'avaient délaissé durant sa maladie.

Il n'avait pas revu non plus le Dr Lamouche à qui il avait témoigné sa reconnaissance et promis, pour plus tard, une généreuse rémunération.

—Allons donc! avait répondu le docteur, crois-tu, mon cher Victor, que je voudrais accepter une rémunération pour des soins donnés à un ami tel que toi? tu badines!

—Non. je ne badine pas, et c'est mon intention de te payer aussitôt que je toucherai de l'argent.

—Tiens, mon cher ami, si tu veux m'être agréable, ne me parle pins jamais de cela...

Un matin, pendant l'absence du notaire, Victor cherchait, parmi les papiers privés de M. Archambault, des notes dont il avait besoin pour dresser un contrat de mariage, lorsque, tout à coup, au bas d'un feuillet, il aperçut la signature du Dr Lamouche. Il jeta un coup d'oeil rapide sur le chiffon, et cette lecture le mit dans une colère folle. Voici quel était la teneur de cet écrit:

Reçu de M. le notaire Archambault la somme de cent dollars pour soins professionnels donnés à son clerc, M. Victor Lormier.

J. A. LAMOUCHE, M. D.

—Le misérable! l'hypocrite! le voleur! vociféra Victor, en lançant un affreux juron. Tu vas avoir de mes nouvelles, mon brigand de docteur!...

Puis, ayant trouvé les notes qu'il cherchait, il se mit à rédiger le contrat, et, tout en travaillant, il pensait au Dr Lamouche: «Puisque ce misérable-là a eu l'effronterie de se faire payer par le notaire Archambault, je ne serais pas surpris qu'il eût poussé l'impudence jusqu'à réclamer de l'argent de Mme de Courcy! Je m'en assurerai aujourd'hui même.»

En effet, au dîner, il amena la conversation sur le Dr Lamouche.

—Comment trouvez-vous ce jeune médecin? demanda-t-il à Mme de Courcy.

—Il me parait bien habile.

—Oui, mais il a la réputation de se faire payer promptement et grassement. Vous en savez peut-être quelque chose, chère madame?

Mme de Courcy se contenta de sourire.

—Pardon, madame, reprit Victor; voulez-vous avoir la bouté de me dire si vous avez reçu un compte du Dr Lamouche pour les soins qu'il m'a donnés, et si vous avez acquitté ce compte?

—Oui. mon cher Victor, il m'a réclamé cent. dollars, que je lui ai payés avant-hier.

Victor jeta sa serviette sur la table, s'excusa, prit son chapeau et se rendit tout droit chez le Dr Lamouche, qu'il trouva seul devant une table somptueusement garnie.

—Comme tu arrives bien! dit le docteur en approchant de la table un siège pour Victor.

—Oui, j'arrive pour te prendre à festoyer aux dépens du notaire Archambault, misérable que tu es!

—Mais, mon cher ami, si tu es sérieux, je ne comprends pas ce que tu veux dire!

—Je veux dire que tu as eu l'effronterie, pour ne pas dire plus, de te faire payer cent dollars par le notaire Archambault pour les soins que tu m'as donnés...

—C'est faux! dit le docteur, en jouant l'indignation.

—Quoi! tu as l'audace de nier! Eh bien, vas-tu me dire que ce reçu n'a pas été écrit et signé par toi?

La production du reçu désarma le docteur, qui se mit à ricaner cyniquement. Puis il dit: «Oui, c'est vrai; mais il a le moyen de payer, ce bonhomme-là!»

—Ne t'avais-je pas promis que je te paierais? alors, pourquoi ne m'as-tu pas attendu quelque temps?

—C'est que j'avais besoin d'argent, et je supposais, sans doute avec raison, que tu me ferais attendre trop longtemps... et tu sais que la patience n'est pas au nombre de mes vertus!

—D'ailleurs, est-ce que cent dollars n'est pas une somme exorbitante pour le gallon d'eau boriquée et l'onguent fait avec la graisse du diable que tu m'as donnés?

—Et mes soins, et les trente-cinq visites que je t'ai faites, ne comptent donc pas avec toi?

—Dans tous les cas, tu admettras que cette somme était plus que suffisante.

—Je conviens qu'elle est suffisante.

—Alors, comment se fait-il, lâche! voleur! que tu as réclamé la même somme de Mme de Courcy?...

Le docteur ne s'attendait pas à celle-là, évidemment, car il devint rouge comme un homard cuit, et resta coi!

—Ah! tu ne parles pas, brigand! mais écoute bien ce que je vais te dire. Si tu ne me remets pas l'argent que tu as filouté au notaire Archambault, je te dénoncerai partout comme un voleur! Quant à l'argent que tu as eu l'impudence de demander à Mme de Courcy, je m'engage à le lui remettre d'ici à quelque temps.

—A tes injures et à tes menaces aussi imprudentes que ridicules, je réponds ceci: tu n'auras pas un sou! entends-tu? pas un sou! Fais ce que tu voudras; je me moque de toi comme de ma première culotte... Comment! me crois-tu assez naïf pour te jeter cet argent avec lequel tu irais boire et rigoler au Saumon d'or?... alors, tu te trompes d'enseigne, mon vieux... Et, maintenant, houp! sors d'ici, et vite, ou je te lance par la fenêtre, écrevisse que tu es!

Victor, qui avait peur de son ombre, sortit en maugréant: «Ah! si j'avais la force de mon frère, tu ne me ferais pas sortir ainsi, misérable canaille!»

—Va danser le rigodon du diable! lui cria le docteur, en lui faisant claquer la porte sur les talons!

—Eh! babiche! il parait qu'il se fait sortir rondement, notre clerc notaire! pensa Philippe, qui passait en voiture juste au moment où Victor, frappé par la porte, descendait précipitamment l'escalier de la résidence du Dr Lamouche. Pourtant, quand j'ai rencontré Victor tantôt, il avait l'air d'un lion furieux! C'est bien le cas de lui appliquer le dicton de mon grand père:

Qui part comme un lion,

Revient comme un mouton!

Pas chanceux, le muscadin! non, pas chanceux! Il n'aura pas voulu payer le docteur je suppose, et, de plus, il l'aura insulté; puis le Dr Lamouche. qui est prompt comme un taon, l'aura flanqué à la porte!

Mais qu'il s'arrange! le père François ne m'a pas chargé de m'occuper de ces détails-là... Il me suffit de savoir que, depuis la scène du rigodon, le muscadin est sage comme un ermite; les noeuds de mon fouet ont sans doute rencontré en chemin son tout petit coeur...

Bonjour, le muscadin!

Blond! marche donc, blond!

*
*   *

Victor s'en revenait la tête basse, en effet, et il croyait avoir l'air si piteux, qu'il n'osa pas rentrer chez Mme de Courcy pour terminer son repas. D'ailleurs, la rage qui l'animait lui ôtait le goût du dessert!

Il se rendit à l'étude de son patron tout en faisant ces réflexions; «Et dire que je ne pourrai rien faire pour forcer le voleur à me rembourser cet argent... car si je dis un mot contre lui, il est capable de se venger, soit en me donnant la volée ou en dénonçant ma conduite à Mme de Courcy, à M. Archambault et même à mes parents... et je crains ses coups de langue autant que ses coups de poing... Ah! si j'avais le courage et la force de Jean-Charles, je lui en ferais danser un cotillon à ce bandit de docteur! Mais, hélas, je suis peureux comme une poule et faible comme un poulet!

Dans les conditions où la nature et le sort m'ont placé, ce que j'ai de mieux à faire, je crois, c'est de sortir le moins possible eh d'étudier le plus possible!

J'aime beaucoup la vie qu'on coule au Saumon d'or, mais elle peut nuire à mes affaires temporelles... Je pourrai la reprendre à grandes guides, plus tard, quand j'aurai réalisé mon rêve d'or!




UNE FÊTE PATRIOTIQUE

C'était le 23 juin au matin. L'animation la plus grande régnait dans la paroisse de Sainte-R..., d'ordinaire très paisible.

Le curé Faguy avait invité les jeunes gens à une corvée patriotique.

L'église et le presbytère étaient bâtis à quelques cents pas du rivage que baignaient mollement les flots du Saint-Laurent.

Sur le sable de la grève, s'élevait déjà un immense bûcher en forme de pyramide; le temple et le presbytère étaient pavoisés de drapeaux français et anglais, et les jeunes gens semblaient mettre la dernière main aux préparatifs, en plantant de beaux érables de chaque côté d'un large chemin qu'ils avaient tracé, depuis l'église jusqu'au bûcher.

Jean-Charles Lormier paraissait être l'âme dirigeante de l'organisation; il voyait à tout et corrigeait, dans les décorations, ce qui choquait le regard.

Notre héros, bien que très faible encore et incapable de travailler, avait obtenu du Dr Chapais la permission de prendre un peu d'exercice et de se créer des distractions.

Depuis environ deux semaines, un vieux prêtre français, l'abbé Failloux, qui voyageait pour sa santé, était venu se reposer au presbytère de Sainte-R...

C'était un patriote dont le coeur était rempli du noble désir d'implanter sur cette terre canadienne les vieilles coutumes de la patrie française.

Un soir, il dit à l'abbé Faguy: «Dans ma paroisse, M. le curé, et dans plusieurs paroisses de la France, nous fêtons, le 23 juin au soir, les feux de la Saint-Jean. Mes paroissiens préparent un bûcher auprès duquel nous nous rendons en procession; je bénis le bûcher et j'y mets le feu. C'est le signal de la fête qui dure deux heures. D'abord les assistants viennent tour à tour se plonger la tête dans la fumée pour recevoir le baptême du feu. Ensuite, les jeunes gens dansent autour du bûcher tandis que les hommes d'âge mûr et les vieillards entonnent des chants patriotiques.

C'est tout à fait charmant.

Puis, quand le feu est éteint, chacun prend un tison qu'il conserve précieusement au foyer domestique jusqu'à la fête suivante. Mais les feux de la Saint-Jean ne sont que le prélude de la fête religieuse et nationale qui a lieu le lendemain, et dont le programme se compose d'une messe solennelle avec sermon et musique, et d'une procession en plein air, quand la température le permet.

Ces manifestations ravivent dans les coeurs l'amour de la religion et de la patrie.

Pourquoi, M. le curé, n'implanteriez-vous pas ici ces belles coutumes de la France?

—Je le voudrais bien, répondit l'abbé Faguy, mais il ne faut pas oublier que la situation est encore tendue entre la France et l'Angleterre; et, en faisant ces manifestations, je craindrais de blesser certains Anglais qui y verraient peut-être une provocation.

—Allons donc! les Anglais d'aujourd'hui sont trop intelligents et trop généreux pour défendre aux Canadiens-français de manifester leur patriotisme... Du reste, rien ne vous empêche de donner à ces fêtes un caractère de loyauté, en déployant les drapeaux anglais à côté des drapeaux français, et, dans votre sermon, en exhortant vos paroissiens à respecter l'autorité britannique.

—J'y penserai, j'y penserai, dit le curé. Et, après y avoir sérieusement pensé, il décida de célébrer les fêtes dont l'abbé Failloux lui avait fait la description.

Donc, le 23 juin au soir, aux sons joyeux de la cloche de l'église, tous les habitants de Sainte-R..., précédés de leur vénérable curé, de l'abbé Failloux et des enfants de choeur, suivaient avec recueillement le chemin qui conduisait au bûcher.

La bénédiction fut faite par le prêtre français, et le bûcher fut allumé par l'abbé Faguy.

La température se prêtait admirablement à une fête de nuit. Le firmament était parsemé d'étoiles, et une brise légère et fraîche animait le bûcher d'où s'élevaient des gerbes d'étincelles qui scintillaient comme des diamants.

Alors, les jeunes gens se mirent à danser autour du feu, et bientôt ils dansèrent avec une telle frénésie, que les vieillards, stimulés par l'exemple, se prirent à danser comme à l'âge de vingt ans!

Ce fut une farandole, une furie, quoi!

Les hommes seuls dansaient.

Et pendant que la danse battait son plein, les cornets, les flûtes, les violons et les clarinettes jouaient nos airs nationaux. Puis des centaines de voix chantèrent en choeur, avec beaucoup d'ensemble, les refrains chéris de la vieille France!

Enfin, quand le feu fut éteint, chaque assistant ramassa un tison, qui avait à ses yeux la valeur d'une pierre précieuse, et l'on reprit le chemin du logis, emportant le plus doux souvenir de cette fête inoubliable.

Le lendemain matin, à huit heures, toute la population était réunie dans la jolie petite église qui avait été décorée avec autant de tact que de goût.

Des drapeaux français et anglais, disposés en un superbe faisceau, étaient liés à la croix du maître autel. Les colonnes du temple disparaissaient sous des guirlandes de fleurs et de verdure; et de la voûte s'échappaient des banderoles aux couleurs de la France et de l'Angleterre.

Le saint sacrifice de la messe fut célébré par l'abbé Failloux, et c'est le curé Faguy qui prononça le sermon, que nous regrettons de ne pouvoir reproduire in extenso. En voici un bien faible résumé.

Le prédicateur fit d'abord l'historique des feux de la Saint-Jean, dont il expliqua le sens mystique, et dit que ces feux n'étaient qu'une préparation à la fête du saint qui eut le privilège de baptiser Notre Seigneur. Il esquissa la vie si édifiante de Saint-Jean-Baptiste et dit que les Canadiens-français devraient choisir ce grand saint pour leur patron. Il exhorta ses paroissiens à prier Saint-Jean-Baptiste d'accorder au peuple du Canada des jours de prospérité, de paix et de bonheur. Et, remontant à la source de notre histoire, il retraça les luttes héroïques que les prêtres, les soldats et les laboureurs eurent à soutenir pour conserver leur religion, leur langue et leurs traditions. Il parla de la cession du Canada à l'Angleterre et dit que les Canadiens-français avaient aujourd'hui, comme avant la cession, le devoir de rester catholiques et français, mais qu'ils devaient aussi rester loyaux à l'Angleterre et la défendre contre tous ceux qui voudraient porter atteinte à son prestige sur le sol du Canada. Voyez au-dessus de l'autel de ce temple, ajouta-t-il, ce faisceau de drapeaux français et anglais liés à la croix du Christ: eh bien, ce faisceau est le symbole des devoirs que vous avez à remplir envers Dieu, envers la France et envers l'Angleterre!

A l'offertoire, Jean-Charles, qui possédait une belle voix de baryton, chanta, avec accompagnement d'orgue et de violon, un cantique approprié à la fête du jour.

Après la messe, toute la foule, bannière en tête, se forma en procession. Elle alla d'abord présenter ses hommages à son pasteur, et ensuite se rendit sur la place publique où une estrade avait été érigée pour les orateurs du jour.

Le maire parla le premier, et dans un discours familier et concis, il engagea ses compatriotes à resserrer de plus en plus les liens qui les unissaient déjà et à célébrer, chaque année, avec un éclat grandissant, la fête nationale.

Le maire invita le Dr Chapais à lui succéder, et aussitôt le nom populaire du docteur fut salué par les applaudissements de la foule.

Le Dr Chapais, qui maniait aussi bien la parole que le scalpel et le bistouri, fit un discours tout vibrant de foi, de patriotisme et de loyauté. Durant trois quarts d'heure, il tint l'assistance sous le charme d'une éloquence électrisante.

Le docteur possédait à un rare degré l'art de bien dire ce qu'il faut, tout ce qu'il faut, et rien que ce qu'il faut.

Il avait cessé de parler depuis deux ou trois minutes, et les vivats retentissaient encore en son honneur.

L'assistance commençait à se disperser, lorsqu'un homme, jeune encore, et portant l'uniforme militaire, gravit les degrés de la tribune. Les spectateurs se rapprochèrent de l'estrade, et le silence se fit aussitôt.

L'orateur inconnu prit la parole en ces termes:

«Mesdames et messieurs,

«Vous êtes sans doute surpris de me voir à cette tribune, et je vous avoue que je suis surpris moi-même de l'audace dont je fais preuve en osant prendre la parole après l'orateur éminent que nous venons d'entendre et qui nous a tant charmés.

«Mais je n'ai pas l'intention de vous entretenir longtemps, je ne dirai que quelques mots, et je réclame une part de votre bienveillante' indulgence.

«Laissez-moi vous dire, en toute franchise, ce que je suis venu faire à ces fêtes qui ont obtenu un si beau succès.

«Quand le chef parle, le soldat doit obéir. Or, mon uniforme vous dit que je suis soldat, et mon accent que je suis Anglais; eh bien, c'est pour obéir aux ordres de mon chef que je suis venu au milieu de vous.

«Le bruit des préparatifs de vos fêtes est parvenu aux oreilles de son excellence le gouverneur-général. Or, comme sir George Prévost sait que les Canadiens-français ont été traités injustement, et même tyrannisés, par plusieurs des gouverneurs qui l'ont précédé, et que son plus grand désir est de réparer les injustices qui ont été commises, il m'a chargé de m'enquérir du caractère des démonstrations que vous organisiez et de lui en faire un rapport. Car sachant que les Américains, depuis le commencement de la guerre, cherchent sans cesse à soulever les Canadiens-français contre les Anglais, son excellence a pu penser que l'idée de vos fêtes avait été inspirée par nos ennemis comme une manifestation anti-anglaise.

«Eh bien, mesdames et messieurs, j'ai été le témoin oculaire et auriculaire de votre fête d'hier et de celle d'aujourd'hui, et j'en suis tellement enthousiasmé que je n'ai pu résister au désir de vous en adresser publiquement mes compliments, et de vous faire connaître la conclusion du rapport que j'aurai l'honneur de soumettre à son excellence le gouverneur général.

«Je dirai à son excellence que l'Angleterre ne compte certainement pas dans tout l'empire britannique de sujets plus fidèles et plus loyaux que les Canadiens-français de Sainte-R...

«Oui, tout ce que j'ai vu et entendu ici fait l'éloge de votre loyauté. Les décorations, le sermon pathétique de votre digne curé, le discours de M. le maire et la pièce de haute éloquence que vient de prononcer M. le Dr Chapais; toutes ces choses, dis-je, proclament hautement la noblesse de votre patriotisme et de votre loyauté.

«Du reste, mesdames et messieurs, pour convaincre son excellence que vos fêtes ont été inspirées par un patriotisme de bon aloi, il me suffirait, je crois, de lui dire que celui qui les a organisées, est un des principaux héros de Châteauguay. Car j'ai pris part à la mémorable bataille de Châteauguay, et je puis vous assurer que les honneurs de cette glorieuse journée reviennent au colonel de Salaberry et au valeureux soldat, Jean-Charles Lormier...

«Je termine, mesdames et messieurs, en proposant trois hourras pour l'Angleterre, pour la brave population de Sainte-R... et pour le héros de Châteauguay!

La foule, après avoir crié trois hourra?, appela, à grands cris, Jean-Charles Lormier. Celui-ci, qui n'avait jamais fait de discours, chercha à se dérober, mais plusieurs vigoureux jeunes gens le hissèrent sur leurs épaules et le portèrent en triomphe sur l'estrade.

Jean-Charles paraissait plus ému à la tribune qu'il l'avait été sur le champ de bataille. Mais, réprimant son émotion, il dit:

«Mesdames et messieurs,

«J'avais préparé avec soin le programme do nos fêtes, et je le croyais complet, mais j'étais dans l'erreur; car mon distingué ami, le brave capitaine Johnson, est venu le compléter en nous gratinant d'un discours qui a remué les fibres les plus intimes de nos coeurs! Et je le remercie au nom de toute la population de Sainte-R...., dont je croîs être en ce moment le fidèle interprète.

«Je ne vous ferai pas un discours, d'abord parce que je n'ai pas reçu de Dieu le don de l'éloquence, et ensuite parce que je me sens trop ému pour pouvoir exprimer, comme je le désirerais, les nombreux sentiments qui se pressent dans mon âme. Cependant je ne veux pas descendre de cette tribune sans vous remercier pour le bienveillant concours que vous m'avez accordé dans l'organisation de nos fêtes et pour les sacrifices que vous vous êtes imposés, afin d'en assurer le succès.

«Le capitaine Johnson ne m'en voudra pas, je l'espère, si je me permets de protester contre les paroles trop flatteuses qu'il a prononcées à mon adresse, en parlant de la bataille de Châteauguay. S'il est un homme qui s'est conduit en héros, à cette bataille, ce n'est pas moi, mais c'est plutôt ce noble et modeste capitaine, qui, par un heureux hasard, est venu couronner, par sa mâle éloquence, la première fête nationale que les Canadiens-français célèbrent en ce pays!

«Oui, capitaine, vous aurez raison de parler à son excellence le gouverneur-général de la loyauté des Canadiens-français de notre paroisse; et vous pourrez lui dire que cette loyauté nous a été inculquée par notre vénérable et dévoué curé!

«Vous pourrez dire aussi à sir George Prévost que si, par impossible, la loyauté venait à disparaître un jour des autres paroisses du Canada, l'Angleterre la retrouverait toujours vivace dans le coeur de la population catholique et française de Sainte-R...»




UNE BOMBE QUI ÉCLATE

Depuis un mois Victor ne sortait plus le soir. Il avait peur du fouet du pseudo-fantôme; et la peur était sans doute pour lui le commencement de la sagesse.

Il se montrait pour Mme de Courcy de plus en plus aimable, et chaque soir, de huit à neuf heures, il descendait causer ou faire la partie d'échecs avec elle.

La brave femme était tout simplement enchantée de ce jeune homme.

Dans une lettre qu'elle avait récemment, écrite au père Lormier, après avoir fait de Victor; l'éloge le plus pompeux, elle terminait par ces mots: «Vous pouvez remercier le bon Dieu, mon cher cousin, de vous avoir donné un fils qui vous fait déjà tant d'honneur et qui fera avant longtemps honneur à la profession du notariat.»

La lecture de cette lettre avait mis la famille Lormier dans la jubilation; et Jean-Charles se surprenait encore à douter de l'exactitude des renseignements fournis sur le compte de son frère par Philippe et même par le vieux François. Après tout, se disait-il, Mme de Courcy et le notaire Archambault ne sont pas des imbéciles ni des aveugles, et ils s'accordent à dire constamment du bien de Victor...

Le lendemain de l'affront qu'il avait essuyé chez le Dr Lamouche, le clerc notaire, qui était sans le sou, avait écrit à son père pour lui demander de bien vouloir lui envoyer cent dollars. «Je voudrais, disait-il, acheter des livres pour me former une petite bibliothèque.»

Il avait toujours recours au mensonge.

En recevant la lettre, le père Lormier consulta sa femme, et tous les deux, sans en parler à Jean-Charles, décidèrent d'envoyer à leur cher enfant la somme qu'il demandait.

Dès qu'il eut cet argent, Victor s'empressa de l'offrir à Mme de Courcy en remboursement de la somme qu'elle avait payée au Dr Lamouche.

Mme de Courcy ne voulut pas l'accepter.

—Au moins, madame, faites-moi le plaisir de prendre les trente dollars que vous avez eu l'obligeance de me prêter, il y a déjà quelques mois.

Il espérait que cette offre ne serait pas plus agréée que la première, mais, à son grand désappointement, Mme de Courcy, sans doute pour lui faire plaisir, accepta les trente dollars...

—N'importe! je suis encore riche de soixante-dix dollars! Si je ne sors pas le soir, rien ne peut m'empêcher de m'amuser un peu le jour, entre quatre et six heures...

Mais où irai-je maintenant? Je ne veux plus retourner au Saumon d'or, car cette canaille de Lamouche y est toujours, et je n'aime pas a le rencontrer... puis je pourrais être vu par le pseudo-fantôme, qui écrirait encore à mon curé...

Bah! je n'ai que l'embarras du choix! Dans une grande ville comme Montréal, les amusements foisonnent...

*
*   *

Rien ne semblait manquer au bonheur des Lormier; leurs jeunes filles étaient des anges de piété, de douceur et de dévouement, Victor les édifiait toujours, et Jean-Charles se portait maintenant comme un charme.

Notre héros, une fois rétabli, avait voulu retourner sur le champ de bataille, mais le curé et le Dr Chapais avaient, de concert, conspiré contre lui auprès du lieutenant-colonel de Salaberry.

Cette conspiration portait l'empreinte de la véritable amitié.

A la lettre qu'il avait adressée au colonel de Salaberry. Jean-Charles reçut la réponse suivante:

Mon cher ami,

C'est avec le plus vif regret que je me vois dans l'obligation de décliner vos précieux services.

Avant de vous répondre, j'ai cru devoir consulter votre médecin sur l'état actuel de votre santé, et l'homme de l'art m'a déclaré qu'il vous jugeait incapable, d'ici à quelques mois, de reprendre le service militaire.

Le Dr Chapais m'a raconté la lutte que vous avez soutenue contre un ours dans le bois-Panet.

Je vous félicite d'avoir échappé vivant aux griffes de cet animal féroce, et, par la même occasion, d'avoir sauvé la vie à votre bon curé.

Vous avez, dans cette circonstance, déployé autant de force et d'héroïsme que sur le champ de bataille, à Châteauguay. J'espère que vous recouvrerez, bientôt la santé. Je serai heureux, plus tard, si nous sommes encore taquinés par les Américains, d'accepter votre valeureux concours.

Je vous prie de croire que je garde de vous le meilleur souvenir.

Cordialement à vous,

CHARLES-MICHEL DE SALABERRY.

Jean-Charles fut très attristé de cette décision; mais il se résigna à son sort, et prit, dès ce jour, la résolution de se livrer avec courage à la culture de la terre.

Il choisissait toujours le labeur le plus pénible, afin de ménager son vieux père, dont la santé était chancelante. Puis, le soir, pendant que les jeunes gens de son age s'adonnaient aux plaisirs, lui, penché sur ses livres, cherchait dans l'étude le développement de l'intelligence et le perfectionnement de la raison.

*
*   *

C'était par une belle journée du mois d'août.

Jean-Charles et son père travaillaient aux foins, Marie-Louise et Antoinette (les deux soeurs de notre héros) étaient allées prier a l'église, et Mme Lormier, restée seule à la maison, filait en fredonnant un joyeux refrain.

Elle pensait au cher absent, qui, suivant les paroles de Mme de Courcy, ferait avant longtemps honneur à la profession du notariat...

Elle avait rêvé que Victor serait, un jour, un mesieu, et elle entrevoyait déjà, avec orgueil, la réalisation de ce doux rêve... Donc, elle était heureuse, la mère Lormier, et elle chantait!

Oui, elle chantait à la brise qui lui versait, en passant, les suaves senteurs du bon foin vert; elle chantait aux oiseaux qui la saluaient de leurs mélodieux trémolos! elle chantait à l'astre du jour qui remplissait la maison de ses rayons dorés: enfin, elle chantait à tout, et, à tous le bonheur dont, son âme débordait...

Mais, son chant, fut interrompu par la voix d'une fillette qui lui dit: «Le maître de poste m'a remis cette lettre pour vous, madame Lormier.»

—Merci, ma belle, fit, l'heureuse femme: viens t'asseoir.

Elle brisa le cachet de la lettre, et en lut tout d'un trait, le contenu, que nous mettons sous les yeux du lecteur:

Montréal, 20 août, 1814.

A Madame Louis-Victor Lormier, Sainte-R...

Madame,

Pardonnez-moi si je me permets de vous écrire. Je viens, par la présente, vous prier de me faire parvenir le plus tôt possible la somme de $ 150.00 que votre fils, M. Victor, me doit, pour des dîners, bas, etc., qu'il a donnés ici à ses amis. Si je m'adresse à vous, c'est parce que je n'ai pas revu votre fils depuis plus d'un mois, et qu'il n'a pas même daigné répondre à deux lettres que je lui ai écrites!

Avouez que c'est choquant...

J'avais le droit de m'attendre à plus de gentillesse de sa part, car à dater du jour de son arrivée à Montréal jusqu'au mois dernier, il a passé presque toutes ses soirées ici, et il a été traité avec les plus grands égards par moi, par ma fille et par le personnel de mon hôtel.

J'espère que vous prendrez toutes ces choses en considération, et que vous me ferez parvenir la somme qui m'est due.

Veuillez agréer, madame, mes excuses et me croire votre dévouée servante,

LOUISE-ANGELE DODRIDGE, Propriétaire du «Saumon d'or», 128 rue B..., Montréal.

Mme Lormier devint pale comme une morte.

Une douleur infinie lui traversa le coeur: sa tête s'inclina sur sa poitrine, et des larmes silencieuses et brûlantes roulèrent sur le plancher.

Elle était effrayante à voir dans cette douleur muette! Aussi, la fillette qui lui avait remis le pli fatal, fut saisie d'épouvante, et elle courut donner l'alarme à M. Lormier qui travaillait avec Jean-Charles à trois arpents de la maison.

Quand ceux-ci arrivèrent, Mme Lormier, était toujours assise, la tête inclinée, et le visage baigné de larmes.

—Voyons, femme! qu'as-tu donc? lui demanda le père Lormier, en lui relevant doucement la tète.

Mme Lormier fit un haut-le-corps, comme une personne qui s'éveille en sursaut, et dit: «Où est-elle, cette femme?... où est sa lettre?...»

—Quelle femme, et quelle lettre? interrogea le père Lormier. Mais, en disant cela, il aperçut une feuille de papier dans un pli du tablier de sa femme. Il la parcourut rapidement, puis la jeta sur le plancher en s'écriant: «Mon Dieu, est-il possible!...»

Jean-Charles, à son tour, lut la lettre et ne put retenir ce cri d'indignation et de colère: «Le misérable! encore lui...» Mais il se calma aussitôt, et glissa le papier dans sa poche.

—Allons, femme! reprit le père Lormier: du courage, et remettons tout entre les mains de Dieu...

—Oui, ma mère, ajouta Jean-Charles, soyez courageuse, et je vous certifie, qu'avec l'aide de Dieu, tout va s'arranger pour le mieux.

D'abord, il ne faut pas ajouter entièrement foi aux paroles de cette femme; et qui nous assure que cette lettre n'a pas été forgée par un ennemi de Victor? Je sais que Victor s'est oublié parfois, mais je sais aussi que, depuis quelques semaines, il ne sort plus le soir et consacre tous ses loisirs à l'étude. Un ami m'a fourni ces renseignements qui, au reste, sont confirmés par la femme Dodridge. Elle nous dit, en effet, qu'elle n'a pas vu Victor depuis plus d'un mois.

Ainsi, la situation est loin d'être désespérée. D'ailleurs Marie-Louise et Antoinette doivent entrer au couvent dans quelques jours, n'est-ce pas? et bien! je les accompagnerai à Montréal, et je saurai bien faire la lumière sur toute cette affaire. Je paierai cette femme, si réellement Victor lui doit.

Il ne faut pas perdre de vue non plus que Victor se trouve au milieu d'étrangers et qu'il a dû rudement s'ennuyer parfois. Mais quand Marie-Louise et Antoinette seront près de lui, il ira les voir souvent, et les entrevues qu'il aura avec elles le rappelleront à ses devoirs et le ramèneront dans le droit sentier.

Allons, bonne mère! séchez vos larmes. Tachons de faire en sorte que Marie-Louise et Antoinette ne s'aperçoivent de rien. Tenez, appuyez-vous sur mon bras, et venez vous reposer un peu... Bon, comme cela, mère chérie!

—Tendre et généreux enfant! dit la pauvre mère, tes paroles m'ont sauvée... oui, je serai forte; viens!

Elle s'endormit en priant, et retrouva, dans la prière et le sommeil, ce calme et cette sérénité d'âme que la religion seule peut donner dans les jours malheureux...

*
*   *

Le premier septembre, Jean-Charles arriva avec ses deux soeurs à Montréal. Il les mena d'abord chez Mme de Courcy. qui leur fit la réception la plus cordiale.

Victor parut, fort content de voir son frère et ses soeurs, et il les accueillit avec la plus grande tendresse.

Ils prirent une partie de la journée pour visiter la métropole, et, à cinq heures, Marie-Louise et Antoinette entrèrent au couvent.

En se séparant d'elles, Victor leur promit d'aller les voir souvent.

Lorsque les deux frères furent seuls, Jean-Charles montra à Victor la lettre de la femme Dodridge.

Victor refusa d'abord de reconnaître qu'il devait à cette femme. C'est du chantage, dit-il. voilà tout!

A la bonne heure! reprit Jean-Charles; viens avec moi chez cette malheureuse, et nous allons la confondre et la faire châtier sévèrement!

Mais ainsi poussé au pied du mur, Victor s'excusa de ne pas accompagner son frère, en disant qu'il avait juré de ne plus remettre les pieds dans cette maison... puis, finalement, il avoua qu'il devait à cette femme la somme qu'elle réclamait...

—Je suis content de la résolution que tu as prise de ne plus retourner chez cette malheureuse. J'irai seul.

—Pourquoi donc veux-tu absolument te rendre chez la Dodridge?

—Mais pour régler ton compte, parbleu! Tu dois savoir que lorsqu'on a contracté des dettes, il faut les payer ou aller en prison!

—Ha! fit naïvement Victor: j'avais oublié cela,...

Jean-Charles se rendit au Saumon d'or.

—Est ce que je pourrais voir madame Dodridge? demanda-t-il à la jeune fille qui lui ouvrit la porte.

—Entrez! monsieur.

La jeune fille alla prévenir Mme Dodridge qu'un monsieur la demandait.

—Comment s'appelle-t-il?

—Il ne m'a pas dit son nom.

—Comment est-il?

—C'est un jeune homme très robuste et fort bien mis.

—Est-il joli?

—Il est assez joli, mais sa figure est très brune.

—C'est bien! fais-le entrer au salon.

La jeune fille introduisit Jean-Charles dans une pièce longue et étroite qui faisait songer au vestibule de l'enfer. Elle lui présenta un siège, mais Jean-Charles refusa de s'asseoir. Il avait hâte de sortir de ce mauvais lieu.

—La maîtresse du Saumon d'or parut presque aussitôt.

—Vous désirez me voir? dit-elle, en saluant familièrement, trop familièrement.

—Êtes-vous madame Dodridge?

—Eh, oui, mon cher monsieur, eh, oui! Et vous, qui êtes-vous?

—Je suis le frère de Victor Lormier, et je viens vous voir au sujet de la réclamation que vous avez osé adresser à ma mère...

—Quoi! vous êtes M. Jean-Charles? Que je suis donc contente de faire votre connaissance! J'ai entendu souvent, parler de vos exploits... et...

—Trêve de compliments, madame! Je suis venu ici pour régler le compte de mon frère, et voici le règlement que je vous propose. Vous demandez cent-cinquante dollars; je vous en offre soixante-quinze.

—Soixante-quinze dollars! Y pensez-vous? Cela ne paie seulement pas la musique...

—C'est à prendre ou à laisser, madame! Si vous refusez, vous n'aurez pas un sou, car mon frère n'a rien et ma famille est très pauvre!

—Voyons, mon cher M. Jean-Charles, mettez au moins jusqu'à cent dollars.

—Pas un sou de plus! dit Jean-Charles, en se dirigeant vers la porte.

—Arrêtez donc, M. Jean-Charles! vous êtes bien farouche... C'est bon, j'accepte!

—Alors, signez-moi cette quittance.

Elle alla chercher une plume, et signa la quittance que Jean-Charles avait préparée.

—Maintenant, madame, je vous prie de me remettre le portrait de mon frère que je vois ici, en compagnie d'une jeune tille.

—Ha! vous n'y pensez pas, mon cher ami C'est ma fille qui a posé avec Victor et elle tient à conserver un souvenir de son...

—Combien le vendez-vous?

—Vingt-cinq dollars, au moins!

—Je vous en donne cinq.

—C'est bon, prenez-le!

Elle décrocha le portrait qu'elle remit à Jean-Charles.

Au moment de partir, Jean-Charles dit à la femme Dodridge: «Vous avez commis une lâche action en écrivant à ma mère; votre lettre insolente a failli la tuer; mais elle se vengera de vous en priant le bon Dieu d'avoir pitié de votre pauvre âme...»

—Vraiment, vous me surprenez, monsieur! car c'est la première fois que j'entends dire qu'on peut tuer une femme en lui demandant poliment de payer ce qui est dû...

Jean-Charles sortit en levant les épaules de dégoût.

Il alla rejoindre Victor qui l'attendait chez, Mme de Courcy.

—Regarde! dit-il, en lui mettant sous les yeux la quittance signée par la propriétaire du Saumon d'or. J'ai payé cette dette pour deux raisons, d'abord pour sauver ton honneur et celui de la famille, et ensuite pour tranquilliser la conscience si délicate de notre mère; mais je te préviens que c'est la première et la dernière dette de cette nature que je paye! Si tu as le malheur d'en contracter d'autres, tu les paieras ou tu iras les acquitter en prison!

C'est la détermination formelle que mon père et moi avons prise. Nous sommes prêts à t'aider, mais nous ne voulons pas que l'argent que nous gagnons péniblement, à la sueur de notre front, contribue au maintien des auberges et des sentines de vices...

A l'avenir, nous ne te donnerons de l'argent que pour payer les choses de première nécessité, et encore il faudra que tu nous produises des comptes authentiques, authentiques, comprends-tu?

Regarde encore ceci! ajouta-t-il en lui montrant le portrait qu'il avait obtenu de la femme Dodridge. Quand j'ai vu ton portrait dans le salon de cette femme, j'ai senti la honte me monter au front, et j'ai acheté ce portrait pour avoir la satisfaction de le détruire moi-même...

Allons, Victor! j'espère que tu regrettes la vie honteuse et insensée que tu as menée ici, depuis quelques mois, et qui a déjà causé à nos parents tant de chagrins et à toi tant de désagréments! Tu as pu tromper Mme de Courcy, le notaire Archambault et nos bons parents avec tes mensonges et ton hypocrisie, mais j'aime à te dire qu'il y a longtemps que je suis an courant de tes faits et gestes: et je t'avertis qu'il n'y a pas que le fantôme qui a l'oeil sur toi; non! car la police aussi te surveille et se prépare à te loger au violon, à la première fredaine que tu feras...

Victor trembla comme une feuille en entendant parler du fantôme et de la police, car il éprouvait une grande répugnance pour le cachot et une frayeur non moins grande pour le fouet du fantôme...

Jean-Charles reprit:

—Allons, mon cher Victor, redeviens un homme! Songe à nos bons parents qui t'aiment tant, tu le sais, et à qui tu as eu la faiblesse de causer de la peine...

Promets-moi que, désormais, tu ne fréquenteras plus ces lieux ignobles, dégoûtants, infâmes, qui sont le tombeau de la foi, de la vertu, de la santé et de l'honneur!

Victor releva la tête, qu'il tenait baissée depuis quelques instants, et dit d'une voix ferme; «Oui, frère, je te le promets!»

—C'est bien! fit Jean-Charles en serrant à la broyer la main de Victor; oublions le passé et regardons l'avenir avec confiance!