Notre âme est une lyre
Aux sons mélodieux,
Mais qui ne doit redire
Que des accorda pieux!
Laissons chanter notre âme:
La prière est un chant
Que le Seigneur réclame
Du juste et du méchant!
L'OR VAINCU PAR L'ÉLOQUENCE
Victor avait cru prudent de déménager le soir même du jour, où, excité par la boisson, il était allé provoquer Jean-Charles aux champs.
Il avait loué deux chambres dans une maison, occupée par un vieux couple, et qui était située presque en face de la villa de LaRue. C'est une idée géniale que j'ai eue, pensait-il, de transporter mes pénates ici. De ma chambre, et sans me déranger, je pourrai voir aller et venir ma fiancée.
Elle est encore un peu farouche, ma fiancée! mais avec le temps je finirai bien par l'apprivoiser...
Pour faire l'assaut de son coeur, je commencerai par lui sourire, sans lui parler; puis, dans deux ou trois jours, je lui décocherai, en passant, des compliments sur sa beauté, sa grâce, sa taille, etc. Ces sortes de compliments chatouillent toujours agréablement l'oreille des jeunes filles...
Enfin, je me ferai si gentil, si insinuant, si spirituel, que, bientôt, elle raffolera de moi! Ce n'est plus moi qui courrai après elle, c'est elle qui courra après moi... Il en est de même de toutes les jeunes filles.... du moins de celles que j'ai connues à Montréal... Ici, je suis à l'abri des indiscrétions de ma bonne femme de mère et... des taloches de Jean-Charles!
Maintenant, si je veux conserver les bonnes grâces de mon futur beau-père et voir la couleur de son argent, il faut que je m'occupe sérieusement de sa candidature, car l'élection aura lieu avant les fêtes du nouvel an.
Victor rédigea un manifeste destiné à voir le jour dans les colonnes du Canadien, sous la signature de M. de LaRue, et il écrivit un petit discours mielleux que le candidat apprendrait par coeur et irait débiter dans toutes les paroisses du comté.
Après avoir élaboré soigneusement ces deux formidables pièces, il alla les soumettre à M, de LaRue, qui s'en déclara enchanté. L'appel nominal fut fixé au 15 décembre et le scrutin au 22 du même mois.
M. de LaRue lança son manifeste. Il le publia d'abord dans le Canadien et en fit tirer une impression sur des milliers de feuilles volantes que Victor se chargea de faire parvenir, le dimanche suivant, à tous les électeurs.
Puis le candidat, en compagnie de Victor, se mit à parcourir toutes les paroisses du comté, lisant partout son manifeste et récitant son petit boniment.
Victor, qui excellait dans le genre populacier, terminait chaque assemblée par une philippique échevelée, qui, dans l'esprit de son auteur, devait produire autant d'effet que les harangues de Démosthène contre Philippe de Macédoine... Le Macédoine, ici, était un avocat pauvre, mais doué de grands talents, qui venait d'entrer dans l'arène contre M. de LaRue.
M. de LaRue et Victor évitaient, naturellement, de se mesurer à la tribune avec leur éloquent adversaire...
Celui-ci jouissait d'une grande popularité, et il était évident pour tout le monde qu'il allait faire mordre la poussière au vaniteux rentier.
M. de LaRue, qui commençait à avoir des craintes sérieuses, dit un jour à Victor qu'il regrettait de s'être embarqué dans cette galère, car il avait compté sur une élection par acclamation...
—Je comprends, dit Victor, que cette opposition imprévue est bien désagréable pour vous, et j'admets que votre adversaire est un lutteur bien difficile à terrasser, mais, A vaincre sans péril, on triomphe sans gloire! Et si vous triomphez contre lui, vous aurez certainement la chance de devenir ministre!
—Vous croyez, M. le notaire?
—Oui, franchement, je le crois! Cependant je regrette de constater que vous perdez du terrain tous les jour, mais par votre faute, et votre très grande faute! car jusqu'à présent vous n'avez presque pas dépensé d'argent.
—Mais, fit observer M. de LaRue, mon adversaire n'a pas dépensé d'argent, lui non plus, et il est incapable d'en dépenser, puisqu'il est pauvre comme un moine!
—Oui, c'est vrai, mais il possède cette puissance de la parole qui fascine le peuple...
—Vous le fascinez bien, le peuple, vous aussi, M. le notaire, par vos discours!
—Peut-être... mais ce n'est pas moi qui suis le candidat!
—Alors, que faut-il que je fasse, M. le notaire?
—Pour gagner une élection, sans le secours d'une forte éloquence personnelle, comme dans votre cas, par exemple, un candidat doit dépenser de l'argent, encore de l'argent et beaucoup d'argent! L'argent, voyez-vous, c'est le nerf de la guerre... En d'autres termes, pour tout dire, si vous mettez peu d'argent dans la lutte, vous serez battu; et si vous en mettez beaucoup, vous battrez votre adversaire! Choisissez entre la défaite, c'est-à-dire l'humiliation; et la victoire, c'est-à-dire la gloire et la renommée...
—Je veux écraser mon adversaire! s'écria le belliqueux rentier, avide de gloire et de renommée! M. le notaire, ajouta-t-il, je vous choisis pour mon agent et, mon trésorier; allez-y largement!
—Je vous remercie, M. le futur ministre, de ce témoignage de confiance. Je prendrai vos intérêts avec le même soin que je les prendrais si j'étais déjà votre gendre...
—A propos, M. le notaire, vous savez sans doute que ma fille est partie hier soir, avec son oncle Ulric, pour Montréal.
—Comment voulez-vous que je le sache, si vous ne me l'avez pas dit? Ce n'est pas Melle Corinne, bien sûr, qui m'aurait annoncé la nouvelle de son départ: car, depuis quelques jours, je me suis souvent placé sur son chemin, tantôt pour lui sourire, tantôt pour lui adresser des compliments délicats, et elle n'a pas fait plus de cas de moi que si j'eusse été un mannequin... A la fin, j'ai pensé qu'elle était myope et un peu sourde...
—Ma tille est très gênée, voyez-vous!
Oui, elle est partie pour Montréal, et voici dans quel but. Dernièrement, je lui ai défendu de revoir Jean-Charles, et je lui ai dit en même temps que je désirais vous avoir pour gendre. De plus, je lui ai déclaré que, d'ici à deux semaines, je voulais avoir une décision définitive au sujet de son avenir.
Or, hier matin, elle m'a tenu ce langage:
—Mon père, ma décision est prise pour ce qui concerne Jean-Charles: je ne l'épouserai pas! mais pour ce qui concerne son frère, j'ai besoin de réfléchir et de prier avant de me prononcer. Cette semaine, les élèves du couvent de la congrégation Notre Dame, à Montréal, font leur retraite annuelle, et je vous demande la permission de la suivre avec elles. J'espère que, après la retraite, je pourrai vous faire connaître la décision que vous attendez de moi.
Donc, M. le notaire, nous avons gagné le prin cipal point: ma fille renonce à Jean-Charles. J'ai confiance qu'elle va prendre maintenant une décision favorable à nos projets.
—Oui, M. le futur ministre, je partage entièrem... un peu... votre confiance. Mais dans le cas où cette décision me serait défavorable, vous pourriez forcer la main à Melle Corinne, en lui faisant un devoir de conscience de m'épouser; car elle me parait très scrupuleuse, votre charmante fille!
—Nous aviserons dans le temps, M. le notaire. En attendant, n'est-ce pas? ne négligeons rien pour assurer le succès de mon élection. Il faut que j'écrase mon adversaire...
—Tous mes instants vous appartiennent, M. le futur ministre; je sais qu'en m'absentant de mon bureau, comme je le fais depuis quelque temps, je perdrai un bon nombre de clients, mais n'importe! Je n'ai pour le moment qu'une seule ambition, celle de battre votre adversaire à plate couture...
—Merci, M. le notaire; je saurai reconnaître généreusement vos précieux services. Ha! tenez, pendant que j'y pense, je veux vous demander encore une faveur.
—Ne vous gênez pas, M. le futur ministre!
—Voulez-vous avoir la bonté de me préparer un autre petit discours que je pourrai prononcer dans les paroisses où j'ai déjà porté la parole? car je n'aime pas répéter toujours la même chose, vous savez!
Comme je veux capter le vote anglais je vous prie d'introduire dans ce discours quelques compliments bien tournés à l'adresse des Anglais,... sans sacrifier les principes, par exemple!... je tiens aux principes, vous savez!
—Je comprends; un discours assaisonné de bon sens, de patriotisme et de loyauté. Vous serez servi à souhait, M. le futur ministre!
*
* *
Victor, qui ne se croyait heureux que lorsqu'il avait bien mangé et bien bu, se dit: «Je vais organiser dans toutes les paroisses de notre comté, au nom et avec l'or de M. de LaRue, des festins publics qui auront le double effet de rendre les gens heureux et d'assurer l'élection de mon candidat...»
Et il se mit à l'oeuvre avec une ardeur digne d'une meilleure cause.
Ce cabaleur sans vergogne inonda les paroisses de boisson, et y ouvrit un véritable marché de votes.
En un mot, il inaugura ouvertement, avec l'orgie et la débauche, ce mode d'intimidation et d'achat des consciences qui s'est répandu depuis, d'une manière alarmante, d'un bout à l'autre du pays!
Les fêtes—véritables bacchanales—duraient depuis environ un mois, quand, effrayé des désordres affreux qui régnaient par tout le comté, le dimanche comme la semaine, le clergé éleva la voix, pour rappeler les fidèles à leurs devoirs de chrétiens et de citoyens.
Les électeurs finirent par se ressaisir, puis la débandade se déclara parmi les partisans du candidat trop prodigue.
Le jour du scrutin—si ardemment attendu par M. de LaRue—arriva enfin, et le vaniteux rentier fut battu par une grande majorité!
L'or avait été vaincu par l'éloquence!
Les malins disaient: «Le bon Dieu s'est fâché et il a donné une bonne raclée au diable!»
Cette élection avait coûté à M. de LaRue la somme fabuleuse de dix mille dollars... Le rusé notaire—va sans dire—avait eu le soin d'empocher une partie de cette somme: la bagatelle de deux mille cinq cents dollars...
*
* *
Oh! les ingrats! les ingrats! me trahir de la pareille façon! s'écriait M. de LaRue, le lendemain de sa défaite, en pleurant comme un enfant! Oh! les ingrats! moi qui les ai empiffrés de victuailles, moi qui... moi... Oh!
—Pour l'amour de Dieu! lui dit Mme de LaRue, tâche de te calmer et de cesser tes ridicules lamentations! Je comprends que c'est humiliant pour un homme de ton âge d'avoir été la dupe et la victime d'un blanc-bec tel que Victor Lormier... mais, enfin, c'est fait! et cela te prouve qu'il n'est pas toujours bon de mépriser les conseils de sa femme pour suivre aveuglement ceux du premier godelureau venu! Ton échauffourée te coûte dix mille dollars! C'est une grosse somme, j'en conviens; mais, pour ma part, je ne regretterais pas la perte de cette somme si elle pouvait avoir l'effet de corriger ta sotte vanité et ton ambition... Que dis-je? pour atteindre ce but, je sacrifierais volontiers toute notre fortune!
—Tu as une singulière manière de me consoler, toi! reprit M. de LaRue, en cessant de pleurer...
—Si mes consolations ne te plaisent pas, va en demander d'autres à ton charmant conseiller et ami, Victor Lormier!
M. de LaRue, que le lecteur a vu naguère si impérieux, si impitoyable, ne put répondre un seul mot aux reproches sanglants de sa femme. Il se retira dans son cabinet pour y faire d'amères, mais sérieuses réflexions.
Ma femme a raison, cent fois, mille fois raison! Si j'avais suivi ses conseils, je n'aurais pas aujourd'hui la conscience bourrelée de remords! Que d'erreurs regrettables, et peut-être irréparables, la vanité et l'ambition m'ont fait commettre depuis quelques semaines... J'ai scandalisé mes concitoyens, triplé le nombre de mes ennemis, perdu une partie de ma fortune, préféré le misérable notaire Lormier à son frère si doux et si honnête! J'ai obligé ma fille à aller s'enfermer dans un couvent; j'ai banni pour toujours de ma demeure la paix et le bonheur...
Oui, ma femme a raison, cent fois et mille fois raison!... A quoi, en effet, peuvent servir mes lamentations, sinon à me rendre plus ridicule encore! J'ai eu la faiblesse de commettre le mal,—et j'en demande bien pardon au bon Dieu,—mais il me reste le devoir de le réparer, dans la mesure du possible.
D'abord, je vais écrire à ma fille pour la prier la supplier même, de renoncer à la vie religieuse, qu'elle me dit vouloir embrasser, et de venir reprendre sa place à mon foyer. Et ensuite, je tâcherai de me réconcilier avec Jean-Charles en lui offrant,—gage de réparation et d'amitié,—la main de ma fille bien-aimée!
Ce qui fut pensé, fut fait. M. de LaRue n'était pas instruit, mais il savait lire et écrire passablement.
Il écrivit donc à sa fille une longue lettre dans laquelle il s'accusait de l'avoir contrainte, par ses duretés, à briser les doux liens qui l'unissaient à Jean-Charles, puis à fuir le foyer domestique pour aller ensevelir sa jeunesse et son bonheur entre les murs sombres du couvent... Il la priait de lui pardonner la peine qu'il lui avait causée et tous les torts qu'il avait eus envers elle. Il lui assurait que, si elle voulait revenir sous le toit paternel, elle aurait la liberté d'épouser Jean-Charles, qu'il regrettait d'avoir traité si durement.
Il lui annonçait sa défaite, et, au lieu de la déplorer, il remerciait Dieu de la lui avoir infligée, comme moyen de le guérir de sa vanité et de son ambition...
Par le retour du courrier, M. de LaRue reçut de sa fille une lettre dont voici la teneur:
Très cher et bien-aimé père,
Quoi! vous daignez vous accuser devant moi des torts et de la peine que vous croyez m'avoir causés! Quoi! vous me faites des excuses et vous me demandez de vous pardonner! Oh! père chéri, au lieu de vous accuser et de vous excuser, vous devriez plutôt remercier Dieu, comme je le remercie moi-même, d'avoir fait jaillir la lumière des ombres passagères qui ont enveloppé et attristé un instant notre chère famille.
Oui, père chéri, vous avez été pour moi le génie bienfaisant, l'heureux intermédiaire dont le ciel s'est servi pour me remettre dans la voie sûre où je suis maintenant et où je désire rester jusqu'au terme de ma vie!
Ne pleurez pas sur mon sort, père bien-aimé, car je suis heureuse autant, ce me semble, qu'il est possible de l'être ici-bas.
Et c'est aujourd'hui que je comprends tout ce qu'il y a de vrai dans ces paroles d'une sainte âme: «Mon coeur surabonde de joie et de consolation! Le couvent est pour moi la porte du paradis, le palais où le Roi des rois veut bien recevoir son indigne épouse.»
Que les desseins de Dieu sont grands et impénétrables!
Il y a quelques semaines à peine, je me croyais appelée à rester dans le monde, et j'écrivais à la révérende mère supérieure de notre couvent: «La vie de communauté est belle, sans doute, mais je suis persuadée que la vie de famille l'est bien davantage!»
C'était alors ma conviction. Je me préparais même à recevoir le sacrement de mariage! Mais tout cela n'était qu'un rêve que le bon Dieu s'est chargé de dissiper.
Je renonce sans regret, croyez-le, à l'union que vous me proposez avec M. Jean-Charles Lormier. Je ne veux pour époux que l'immortel et divin crucifié...
Oh! ne me plaignez pas, cher père et bien tendre mère, mais unissez vos prières aux miennes afin que Jésus affermisse de plus en plus le désir que j'ai de me sacrifier à lui pour toujours.
Ce saint désir, bien chers parents, est le fruit de vos bons exemples et de l'instruction religieuse que vous m'avez fait donner.
Pour vous récompenser de l'indicible bonheur que je ressens maintenant, et dont je vous suis redevable, je prierai Dieu de voua combler de ses faveurs et d'adoucir dans votre âme et dans la mienne l'amertume de notre séparation terrestre!
Veuillez agréer, cher père et bien tendre mère, l'assurance de mon profond respect et de ma vive affection, et me croire,
Votre fille tout aimante,
CORINNE DE LARUE.
La lecture de cette lettre plongea M. et Mme de LaRue dans une profonde tristesse. Ils aimaient tendrement leur fille, leur unique enfant, et il leur en coûtait de s'en séparer pour toujours...
Cependant, ils étaient trop bons chrétiens pour vouloir s'opposer aux desseins de la Providence.
M. de LaRue était un brave homme; il n'avait qu'un seul défaut—défaut bien détestable, il est vrai—la vanité. Mais il ne parlait plus maintenant de la noblesse de son origine; et s'il n'eût craint d'attiser contre lui les épigrammes de ses ennemis, il aurait biffé la particule de qu'il avait si amoureusement accolée à son nom...
Mais, hélas! il était condamné à la garder jusqu'à la mort, cette cruelle particule!
—Qu'allons-nous faire? demanda M. de LaRue, en s'adressant à sa femme.
A présent, il aimait à prendre conseil de sa femme.
—Ce que nous allons faire? Nous allons retourner à Montréal le plus tôt possible, afin d'être plus près de notre fille et d'avoir l'avantage de la visiter souvent. Puis, lorsqu'elle aura prononcé ses derniers voeux, si ses supérieures l'envoient à l'étranger, eh bien! nous reviendrons à Sainte-R... pour y finir nos jours.
—Très bien! ma femme; je vais mettre mes affaires en ordre, et nous partirons la semaine prochaine.
M. de LaRue voulait, avant son départ, revoir Jean-Charles, lui faire ses excuses, implorer son pardon et se réconcilier avec lui.
Il fallait aussi lui apprendre la décision de Corinne. Le malheureux père avait peine à s'y résoudre. Quel coup terrible cette nouvelle allait porter au coeur du brave garçon!
Un moment, il eut la pensée d'écrire pour éviter un entretien qui l'effrayait.
Mais comprenant que ce serait manquer de courage et de courtoisie, il se décida à aller trouver Jean-Charles, pour lui tout avouer, avec franchise et simplicité.
Dans l'entrevue qu'il eut avec notre héros, celui-ci se montra courtois, généreux, clément et courageux. Il considérait la décision de Corinne comme une inspiration du ciel, et, en bon chrétien qu'il était, il l'accepta avec une entière soumission à la volonté de Dieu.
*
* *
Victor Lormier, qui avait entendu parler du prochain départ de M. de LaRue pour Montréal, résolut d'aller lui faire ses adieux et lui demander en même temps des nouvelles de Corinne, car il n'avait pas osé revoir M. de LaRue depuis l'élection.
Mme de LaRue ayant vu venir le notaire, voulut le recevoir elle-même.
—Bonjour, chère madame! dit Victor, en se mettant la bouche en coeur; comment est votre précieuse santé?
—Que vouiez-vous, monsieur?
—Est-ce que vous avez reçu, chère madame, des nouvelle de mademoiselle Corinne?
—Retirez-vous, monsieur!
—M. de LaRue est-il ici, madame?
—Oui, monsieur!
—Est-ce que je pourrais le voir, madame?
—Non, monsieur!
—Est-il malade, madame, ce cher M. de LaRue?
—Mon, monsieur!
—Alors, madame, je désirerais le voir pour une affaire très importante concernant son élection.
—Retirez-vous, monsieur, vous dis-je!
—Pardon, chère madame, si j'insiste pour voir M. de LaRue, mais je suis certain qu'il sera... content de me recevoir...
—Vous vous trompez! dit M. de LaRue, en se montrant; je ne tiens pas du tout à vous recevoir et vous prie de déguerpir, oiseau de malheur que vous êtes!
—Mais, M. le candidat... pardon! M. le préfet; vous savez...
Pan!
La porte fermée avec violence par M. de LaRue coupa la parole à l'obséquieux notaire, qui se retira, la rage au coeur...
Mais, avec cette faiblesse de caractère et ce cynisme que le lecteur lui connaît, Victor se consola presque aussitôt en faisant les réflexions qui suivent:
«Si je perds le gâteau (il voulait dire la dot de Corinne) j'en ai toujours bien pris une tranche de deux mille cinq cents dollars! Avec cette somme je pourrai m'amuser un brin, en attendant les clients... qui ne viennent pas vite, les imbéciles!
Mais, j'y pense, il n'y a aucun amusement pour moi, ici... Si j'allais vivre à Montréal? oh! oui, par exemple, c'est là qu'on s'amuse... Mais je n'attendrai pas mes ex-futurs beau-père et belle-mère, car je présume qu'ils aimeront autant ne pas m'avoir pour compagnon de voyage!»
Il fit ses préparatifs promptement et partit, le lendemain, sans daigner seulement aller voir sa vieille mère, que le chagrin conduisait au tombeau!
Jean-Charles n'avait pas revu son malheureux frère depuis qu'il l'avait rencontré chez M. de LaRue; mais il lui pardonnait du fond du coeur tout ce qu'il avait souffert à cause de lui..
VINGT ANS APRÈS
Nous sommes en 1837.
Jean-Charles vient d'atteindre sa quarantième année, et il est encore célibataire. Il a connu pourtant, dans le cours des vingt dernières années, de bonnes et charmantes filles qui auraient été heureuses d'unir leur destinée à la sienne. Pour toutes, indistinctement, il a été courtois, aimable, et très réservé.
Aux amis qui lui ont conseillé de se marier, Jean-Charles a répondu qu'il se croyait voué au célibat.
Corinne est maintenant soeur Sainte-Agnès de Jésus.
Jean-Charles, tout en bénissant les desseins de la Providence, garde au coeur, avec le souvenir de cette pieuse jeune fille, la blessure qu'y a faite un amour profond. Et sur cette plaie toujours saignante, il ne veut mettre le baume d'aucun autre amour terrestre. Ce serait, pense-t-il, une sorte de profanation. Son sacrifice est donc bien fait, et sa détermination inébranlable.
A ce premier sacrifice. Dieu en a ajouté d'autres. Les liens qui rattachaient notre héros à la terre se sont presque tous rompus. Depuis longtemps, sa mère est allée recevoir au ciel la récompense de ses vertus. Les deux soeurs qui lui restaient, ont toutes deux embrassé la vie religieuse...
Il parait donc bien seul sur la terre, cet homme, si jeune encore, si plein de vie, si digne d'être aimé, et si capable de rendre les autres heureux!
Cependant, au lieu de se renfermer dans une solitude égoïste et stérile, il emploie au bien de ses concitoyens et au soulagement des pauvres, l'activité débordante de sa grande âme.
Malgré sa modestie, il a dû accepter par dévouement et patriotisme des charges civiles qu'il remplit avec autant de zèle que de prudence.
Pour combler le vide fait à son foyer, il a donné l'hospitalité à une nombreuse famille, tombée dans le malheur.
Prosper Larose avait été l'ami d'enfance de Jean-Charles. Devenu infirme, et incapable de supporter les siens, il fut recueilli dans la demeure des Lormier, et y fut traité comme un frère par son ami d'autrefois.
Victor, lui, avait dissipé en peu de temps les deux milles cinq cents dollars que, à titre de rémunération, il s'était cru justifiable de soutirer à M. de LaRue, pendant la lutte électorale.
Il avait d'abord exercé sa profession sur une des principales rues commerciales de Montréal, mais sa conduite désordonnée lui ayant fait perdre la confiance du public, il dut fermer son étude, et fut bientôt réduit à travailler en qualité de copiste chez le notaire Archambault. Puis, quand il était à bout de ressources, il venait passer quelque temps chez Jean-Charles, dont la maison et le coeur lui étaient toujours ouverts. Mais Victor se lassait vite de la vie honnête et paisible qu'on menait à Sainte-R..., et, malgré la franche hospitalité de son frère, il reprenait le chemin de la métropole pour retourner à ses plaisirs...
*
* *
Depuis environ deux ans, les Canadiens-français les plus en vue, et en particulier ceux... qui occupaient des sièges dans la Chambre d'assemblée du Bas-Canada, s'agitaient contre le gouverneur-général et ses ministres, qu'ils accusaient de bien des méfaits politiques.
Tous les historiens admettent que les griefs de nos compatriotes étaient fondés, mais plusieurs condamnent les chefs qui eurent recours, à la violence pour obtenir la réparation des injustices et des torts dont ils souffraient.
Des assemblées tumultueuses, et souvent provocatrices, avaient eu lieu dans les grandes paroisses des districts de Montréal et de Québec.
Les choses allaient de mal en pis. Et les hommes, bien intentionnés sans doute, qui s'étaient mis à la tête du mouvement, et qui voyaient maintenant la foule se livrer à des écarts regrettables, se crurent obligés, sous peine de trahison, de suivre ceux qu'ils avaient involontairement lancés dans une voie malheureuse.
La paroisse de Sainte-R... avait, jusque-là, échappé à cette agitation.
—Comment se fait-il, dit à ses amis le Dr Chénier, un des principaux agitateurs, que la paroisse de Sainte-R... n'ait pas encore suivi l'exemple des paroisses de Saint-Ours, de Saint-Denis, de Saint-Charles, etc., qui ont tenu des assemblées pour protester contre la tyrannie de ceux qui nous gouvernent? Le maire de cette paroisse, Jean-Charles Lormier, est pourtant un patriote ardent et le plus brave parmi les braves...
—C'est étonnant, en effet, remarqua le chevalier de Lorimier. Vous le connaissez bien, docteur; pourquoi n'allez-vous pas le voir pour vous entendre et organiser avec lui une assemblée monstre dans sa paroisse?
—J'irai bien, répondit le Dr Chénier
—Oui, allez-y! allez-y! approuvèrent plusieurs patriotes, qui connaissaient la réputation de bravoure que Jean-Charles Lormier s'était acquise.
*
* *
C'était le 30 octobre au matin.
Le Dr Chénier n'était pas homme à remettre au lendemain ce qu'il pouvait faire plus tôt...
Il se mit en route et, le soir du même jour, vers huit heures, il arrivait chez le maire de Sainte-R... Il le trouva entouré de ses chers livres.
L'étude était devenue la passion dominante de notre héros.
—Je suis bien fâché de vous déranger, dit le Dr Chénier, en donnant à Jean-Charles une chaude poignée de main.
—Vous êtes le bien venu, mon cher docteur; asseyez-vous, et lisez ce journal pendant que j'irai dire à la servante de préparer le souper.
—Pas pour moi, dans tous les cas, M. le maire, car j'ai soupé au village voisin. D'ailleurs il faut que je reparte dans quelques minutes.
—Ah! vraiment! Vous êtes donc bien pressé, docteur?
—En effet, je suis venu vous voir pour une affaire de la plus haute importance.
—De quoi s'agit-il donc, docteur?
—Vous connaissez la campagne que nous avons entreprise d'un bout à l'autre de la province, pour obtenir du gouvernement impérial le redressement de nos griefs. Tous les patriotes des paroisses les plus importantes de la province ont adopté des résolutions dénonçant l'état de choses actuel et revendiquant les droits, les privilèges et les libertés qui nous sont dus. Or, à ce concert enthousiaste de revendications nationales, il manque une voix puissante: celle de votre patriotique paroisse! Et je suis en ce moment l'interprète d'un grand nombre de patriotes en vous priant de convoquer une assemblée dans le genre de celles qui ont eu lieu dans les autres paroisses. Vous pourriez, par exemple, soumettre à cette assemblée les résolutions que les patriotes de Saint-Ours ont adoptées, à l'unanimité, le 7 mai dernier. Voici le texte exact de ces résolutions:
1° Proposé par le Dr W. Nelson, secondé par M. J. Auger, et résolu:
—Que nous avons vu avec les sentiments de la plus vive indignation les résolutions proposées à l'adoption de la Chambre des Communes, le 6 mars dernier, résolutions dont l'effet nécessaire est de nous enlever toute garantie de liberté et de bon gouvernement pour l'avenir de cette province.
2° Proposé par L. F. Deschambault, écuyer secondé par le capitaine Jalbert, et résolu:
—Que l'adoption de ces résolutions sera une violation flagrante de la part des Communes et du gouvernement qui les a proposées, de la capitulation des traités, des actes constitutionnels qui ont été octroyés au pays. Que ces actes, ces traités, portant des obligations réciproques, savoir: de notre part, amour et obéissance; de la part de l'Angleterre, protection et garantie de liberté,—seraient virtuellement annulés par la violation des promesses d'une des parties contractantes.
3° Proposé par M. O. Chamard, secondé par M. O. Mignault, et résolu:
—Que, dans ces circonstances, nous ne pouvons regarder le gouvernement qui avait recours à l'injustice, à la force et à une violation du contrat social que comme un pouvoir oppresseur, un gouvernement de force pour lequel la mesure de notre soumission ne devrait être désormais que la mesure de notre force numérique, jointe aux sympathies que nous trouverions ailleurs.
4° Proposé par M. Moyen, secondé par M. Marchesseau, et résolu:
—Que le machiavélisme qui, depuis la session, a accompagné tous les actes du gouvernement, la mauvaise foi qui les a caractérisés jusqu'ici, la faiblesse qui perce à chaque page du rapport des commissaires et dans les discours des ministres où on ne rougit pas d'alléguer notre division et notre petit nombre, comme motif de nous refuser justice, ne nous inspirent que le plus profond dégoût, et le mépris le plus prononcé pour les hommes qui commandent à un des peuples les plus grands, les plus nobles de la terre ou qui sont attachés à un tel gouvernement.
5° Proposé par M. E. Durocher. Secondé par le capitaine Côté et résolu:
—Que le peuple de ce pays a longtemps attendu justice de l'administration coloniale d'abord, du gouvernement métropolitain ensuite, et toujours inutilement. Que pendant trente ans la crainte a brisé quelques-unes de nos chaînes, pendant que l'amour désordonné du pouvoir nous en imposait de plus pesantes. La haute idée que nous avons de la justice et du l'honneur du peuple anglais nous a fait espérer que le parlement qui le représente apporterait un remède à nos griefs. Ce dernier espoir déçu, nous a fait renoncer à jamais à l'idée de chercher justice de l'autre côté de la mer, et de reconnaître enfin combien le pays a été abusé par les promesses mensongères qui l'ont porté à combattre contre un peuple qui lui offrit la liberté, des droits égaux, pour un peuple qui lui préparait l'esclavage. Une triste expérience nous oblige de reconnaître que de l'autre côté de la ligne 45 étaient nos amis et nos alliés naturels.
6° Proposé par le capitaine Beaulac, secondé par le capitaine Chappedelaine, et résolu:
—Que nous nions au parlement anglais le droit de législater sur les affaires intérieures de cette colonie contre notre consentement, et sans notre participation et nos demandes, comme le non-exercice de ce droit par l'Angleterre nous a été garanti par la constitution et reconnu par la métropole, lorsqu'elle a craint que nous n'acceptassions les offres de liberté et d'indépendance que nous faisait la république voisine. Qu'en conséquence, nous regardons nul et non avenu l'acte de tenure, l'acte de commerce du Canada, l'acte qui incorpore la société dite «Compagnie des terres», et enfin l'acte qui sera sans doute basé sur les résolutions qui viennent d'être adoptées par les Communes.
7° Proposé par M. Ducharme, secondé par M. Tétreau, et résolu:
—Que nous ne nous regardant plus liés que par la force au gouvernement anglais, attendant de Dieu, de notre bon droit et des circonstances, un sort meilleur, les bienfaits de la liberté et un gouvernement plus juste. Que, cependant, comme notre argent public dont ose disposer sans aucun contrôle le gouvernement métropolitain va devenir entre ses mains un nouveau moyen de pression contre nous, et que nous regardons comme notre devoir comme de notre honneur de résister par tous les moyens actuellement en notre possession à un pouvoir tyrannique, pour diminuer autant qu'il est en nous ces moyens d'oppression, nous résolvons:
8° Sur la proposition du capitaine Doyen, secondé par M. L. Métivier, il est résolu:
—Que nous nous abstiendrons autant qu'il sera en notre pouvoir de consommer les articles importés, particulièrement ceux qui paient des droits plus élevés, tels que le thé, le tabac, les vins, le rhum, etc. Que nous consommerons, de préférence, les produits manufacturés dans notre pays; que nous regarderons comme bien méritant de la patrie quiconque établira des manufactures de soie, de drap, de sucre, de spiritueux, etc. Que, considérant l'acte de commerce comme non avenu, nous regarderons comme très licite le commerce désigné sous le nom de contrebande, jugerons ce trafic très honorable, tâcherons de le favoriser de tout notre pouvoir, regardant ceux qui s'y livreront comme méritant bien du pays; et comme infâme quiconque se porterait dénonciateur contre eux.
9° Sur motion de M. Olivier, secondé par M. Charles Lebeau, il est résolu:
—Que pour rendre ces résolutions plus efficaces, cette assemblée est d'avis qu'on devrait faire dans le paya une association dont le centre serait à Québec où à Montréal, dans le but de s'engager à ne consommer que des produits manufacturés en ce pays, ou importés, sans avoir payé de droits.
10° Sur motion de M. Labarre, secondé par M. Joseph Dudevoir, il est résolu:
—Que pour opérer plus suffisamment la régénération de ce pays, il convient, à l'exemple de l'Irlande, de se rallier tous autour d'un seul homme. Que cet homme, Dieu l'a marqué comme O'Connell, pour être le chef politique, le régénérateur d'un peuple; qu'il lui a donné pour cela une force de pensées et de paroles qui n'est pas surpassée, une haine d'oppression, un amour du pays, qu'aucune promesse, aucune menace du pouvoir ne peut fausser. Que cet homme, déjà désigné par le pays, est L. J. Papineau. Que cette assemblée considérant les heureux résultats obtenus en Irlande du tribut appelé «Tribut O'Connell», est d'avis qu'un semblable tribut, appelé «Tribut Papineau», devrait exister en ce pays; les comités de l'association contre l'importation seraient chargés de le prélever.
11° Sur proposition de M. Marchesseau, secondé par M. A. Lorendeau, il est résolu:
—Que cette assemblée ne saurait se séparer sans offrir ses plus sincères remerciements aux orateurs peu nombreux, mais zélés et habiles, qui ont fait valoir la justice de notre cause dans la Chambre des Communes, ainsi qu'aux hommes honnêtes et vertueux qui ont voté avec eux; que pareillement les industriels de Londres, qui ont présenté une requête à la Chambre des Communes, en faveur de ce malheureux pays, ont droit à notre plus profonde reconnaissance.
12° Sur proposition de S. Cherrier, écuyer, secondé par M. Godfroi Cormier, il est résolu:
—Que cotte assemblée entretient la conviction que dans une élection générale dont le pays est menacé, à l'instigation d'hommes faibles et pervers, aussi ignorants de l'opinion publique dans la crise actuelle qu'ils sont dépourvus d'influence, les électeurs témoigneront leur reconnaissance à leurs fidèles mandataires en les réélisant et en repoussant ceux qui ont forfait à leurs promesses, à leurs devoirs, et qui ont trahi le pays, soit en se rangeant du côté de nos adversaires, soit en s'abstenant lâchement, lorsque le pays attendait d'eux l'expression honnête de leurs sentiments.
—Comment trouvez-vous ces résolutions, M. Lormier? demanda le Dr Chénier.
—J'aurai la franchise de vous dire, mon cher docteur, que je les trouve diffuses, mal rédigées, illogiques, violentes et immorales; je les crois de nature à faire un tort immense à notre belle cause, et, de plus, à nous couvrir de ridicule aux yeux de tous les hommes sérieux.
—Mais, M. Lormier, il me semble que vous les jugez avec trop de sévérité!
—Non! mon cher docteur. Examinons-en quelques-unes ensemble.
Elles nous blâment d'avoir été soumis à l'autorité établie en 1775 et en 1812, et, par conséquent, nous reprochent d'avoir repoussé l'invasion américaine; c'est-à-dire qu'elles déchirent deux pages de notre histoire où l'héroïsme et la loyauté de notre race brillent, d'un pur éclat.
Elles menacent l'Angleterre de demander aujourd'hui contre elle la protection des Américains!... Vous savez bien que cette menace est puérile, puisque les États-Unis et l'Angleterre ont fait la paix depuis longtemps, et qu'ils sont liés maintenant par des intérêts commerciaux, et ne peuvent rompre leurs liens, sans se causer mutuellement des torts désastreux.
Vous savez, de plus, que les États-Unis traversent actuellement une crise commerciale terrible qui requiert leur attention, leur énergie et leur travail. Il est donc impossible pour les Américains de s'occuper de nous dans ce moment-ci.
Ces résolutions regardent comme très licite et très honorable le commerce désigné sous le nom ile contrebande, et comme infâme quiconque se porterait dénonciateur contre les contrebandiers...
En d'autres termes, elles érigent le vol en principe et déclarent dignes de mépris les citoyens qui voudraient dénoncer les voleurs!...
Jolie morale, n'est-ce pas?
Tenez, docteur! nul ne désire plus que moi voir notre peuple libre, heureux et prospère; mais je crois que nous travaillons à reculer cette ère de liberté, de bonheur et de prospérité après laquelle nous soupirons si ardemment!
—Que convient-il donc de faire, M. Lormier, suivant vous?
—Recommencer sur d'autres bases le travail qui a été fait. Organiser des assemblées publiques et y faire adopter des résolutions à la fois courtoises et fermes; car en employant les menaces et la violence, nous perdons notre droit et notre force. En un mot, je suis prêt à vous suivre partout, si vous voulez combattre avec des armes légales et constitutionnelles!
Permettez-moi de vous citer, à mon tour, quelques extraits du mandement que Mgr Lartigue, évêque-coadjuteur de Mgr Signaï, à Montréal, a adressé à ses diocésains, le 24 octobre courant, et dans lequel il prêchait l'obéissance au pouvoir établi:
Depuis longtemps, N. T. C. F. nous n'entendons parler que d'agitation, de révolte même, dans un pays toujours renommé jusqu'à présent pour sa loyauté, son esprit de paix, et son amour pour la religion de ses pères.
On voit partout les frères s'élever contre leurs frères, les amis contre leurs amis, les citoyens contre leurs concitoyens, et la discorde d'un bout à l'autre de la province, semble avoir brisé les liens de la charité qui unissait entre eux les membres d'un même corps, les enfants d'une même église, du catholicisme qui est une religion d'unité.
Encore une fois, nous ne vous donnerons pas notre sentiment politique, qui a droit ou tort entre les diverses branches du pouvoir souverain. Ce sont de ces choses que Dieu a laissées aux disputes des hommes; mais la question morale, savoir, quels sont les devoirs d'un catholique à l'égard de la puissance civile établie et constituée dans chaque état; cette question religieuse, dis-je, est de notre ressort et de notre compétence...
Ne vous laissez donc pas séduire, si quelqu'un voulait vous engager à la rébellion contre le gouvernement établi, sous prétexte que vous faites partie du peuple souverain; la trop fameuse convention nationale de France, quoique forcée d'admettre la souveraineté du peuple, puisqu'elle lui devait son existence, eut soin de condamner elle-même les insurrections populaires, en insérant dans la déclaration des droits, en tête de la constitution de 1795, que la souveraineté réside non dans une partie, ni même dans la majorité du peuple, mais dans l'universalité des citoyens.
Or, qui oserait dire que, dans ce pays, la totalité des citoyens veut la destruction de son gouvernement?...
Ce mandement, vous le voyez, mon cher docteur, est une condamnation formelle des résolutions que vous venez de me soumettre..
—Hélas! gémit le Dr Chénier, nous sommes donc condamnés à subir toujours la partialité injuste de ceux qui nous gouvernent, à sacrifier nos droits, nos libertés, et à baiser la main qui nous soufflette?...
—Non, mon cher docteur, tout n'est pas désespéré! J'ai foi dans l'avenir de notre cher pays et je suis persuadé qu'il n'est pas éloigné le jour où justice nous sera complètement rendue; mais, je le répète, ce n'est que par les moyens légaux et constitutionnels que nous l'obtiendrons, et de Dieu et des hommes!
—Nos intentions sont pures! s'écria avec exaltation le Dr Chénier, et Dieu ne nous abandonnera pas! D'ailleurs, eussiez-vous cent fois raison, il m'est impossible maintenant de reculer, car je passerais pour un lâche et un traître! Quoi qu'il advienne, j'irai jusqu'au bout!
—Mais, mon cher docteur, c'est la guerre civile que vous préparez!
—Peut-être!
—Vous allez au combat, et vous êtes sans armes!... c'est donc l'écrasement de notre peuple que vous voulez?
—Nous voulons la liberté! s'écria le Dr Chénier; et, pour l'obtenir, nous verserons, s'il le faut, jusqu'à la dernière goutte de notre sang...
Et le Dr Chénier enfourcha son cheval qu'il lança, ventre à terre, dans la direction de Saint-Charles...
*
* *
Quelques jours plus tard, la guerre civile éclata dans toute son horreur, et l'infortuné Chénier fut tué à la bataille de Saint-Eustache, après avoir combattu vaillamment!
Jetons un voile sur les sombres événements de 1837-38, et admirons en silence l'héroïsme de ces Canadiens qui furent les victimes d'un patriotisme sincère, mais mal éclairé...
«On ne peut, dit notre grand historien, F. X. Garneau, lire sans être ému les dernières lettres du chevalier de Lorimier (une des victimes de l'insurrection de 1837-38) à sa famille et à ses amis, dans lesquelles il proteste de la sincérité de ses convictions. Il signa, avant de marcher au supplice, une déclaration de ses principes qui témoignent de sa bonne foi, et qui prouvent le danger qu'il y a de répandre des doctrines qui peuvent entraîner des conséquences aussi désastreuses.»
*
* *
Jean-Charles Lormier agrandissait graduellement, en travaillant le soir, le cercle des connaissances qu'il avait acquises sous l'habile direction de l'abbé Faguy.
Déjà, en 1826, à la demande de son digne précepteur, Jean-Charles avait subi un examen particulier en présence du juge P. S. Bédard et du Dr Chapais. Les questions—soigneusement préparées par le juge Bédard—comprenaient les matières suivantes: la géographie, l'histoire, les préceptes de littérature et de rhétorique, un thème latin, une version latine, une version grecque, une composition, un thème anglais et une version anglaise; la chimie, l'histoire naturelle et l'astronomie, la philosophie, les mathématiques et la physique.
Jean-Charles était sorti triomphant de cette rude épreuve.
Un soir du mois de mai 1838, l'abbé Faguy entra, sans se faire annoncer, dans la chambre de Jean-Charles, qu'il surprit à lire un ouvrage du prince des théologiens, St-Thomas d'Aquin, traitant de la sainteté du prêtre.
—Ah! ah! dit l'abbé Faguy, je vous surprends encore en tête à tête avec l'ange de l'école! Si je n'ai pu jusqu'à présent vous convertir aux idées sacerdotales, j'espère que Saint-Thomas opérera en vous cette conversion...
—Non, M. le curé! car plus je réfléchis, plus je me reconnais indigne d'embrasser le sacerdoce! Écoutez, ajouta-t-il, en prenant un autre livre qui se trouvait sur sa table, en quels termes un pieux religieux parle du sacerdoce:
«Saint-Ambroise l'appelle une profession déifique, et il ajoute qu'elle surpasse infiniment toutes les grandeurs de ce monde. Il la met au-dessus non seulement de celle des rois et des empereurs, mais même au-dessus de celle des anges.
«Le pape Innocent III, considérant les immenses pouvoirs du prêtre, ne balance pas à le placer, en ce point, au-dessus de la très-Sainte-Vierge elle-même; et Saint-Bernardin de Sienne, si renommé pour sa tendre piété envers la divine mère, ose s'adresser à elle et lui dire: Virgo, benedicta, excusa me, quia non loquor contra te, sacerdotiun proetulit super te.»
—Quand, M. le curé, les plus grands saints ont exalté ainsi la grandeur de votre auguste profession, comment puis-je croire, faible et misérable créature qne je suis, que Dieu daigne m'appeler au sacerdoce!...
—Permettez-moi, mon cher ami, de vous répondre par ces rassurantes paroles que je trouve dans l'ouvrage même que vous venez de citer:
«Une bonne et légitime vocation à quelque profession que ce soit, obtient toujours de la bonté divine les grâces nécessaires pour la bien remplir, si le sujet est d'ailleurs bien disposé; et ces grâces sont plus ou moins considérables selon que l'état auquel on est appelé exige des secours plus ou moins abondants pour être dignement rempli.
«Or, d'après ce principe, avoué de tout le monde, de quelles grâces n'a pas besoin ce jeune ordinand qui, faible et sans expérience, va gravir la montagne de Dieu, devenir son confident particulier, l'exécuteur de ses grands desseins, le sacrificateur de son fils, le médiateur perpétuel entre la terre coupable et le ciel irrité? Obligé, par état, de travailler avec ardeur non seulement à son propre salut, mais encore au salut des milliers d'âmes qui lui seront confiées, n'est-il pas certain qu'il recevra, s'il n'y met obstacle, la plénitude de grâces dont il aura besoin pour lui et pour ses frères?
Aussi, qui pourrait savoir l'infusion de dons spirituels qui s'opère dans l'âme de ce jeune homme au moment on on peut lui dire avec vérité: Tu es sacerdos in aeternum? Il se passe en ce moment des mystères ineffables dont Dieu seul a le secret, mais qui, du reste, se traduisent souvent chez le nouveau prêtre en un saint frémissement d'abord, puis en soupirs et en larmes, puis enfin en des actes éminents de vertu et de sainteté.
«Oui, quand il est bien appelé, quand il répond fidèlement à sa vocation, quand il prend réellement Dieu pour son partage et qu'il renonce à tout jamais et de grand coeur aux frivolités de la terre et aux vains plaisirs du monde, le sang de Jésus-Christ dont il s'abreuve chaque jour, retombe en pluie de grâces sur son âme et lui communique cette foi qui fait des prodiges, ces vertus qui édifient, cette charité qui embrase, et ces transports de zèle qui touchent les pécheurs les plus endurcis.»
Ne dirait-on pas, mon cher Jean-Charles, que ces paroles ont été écrites expressément pour réfuter vos objections? Du reste, je vous connais assez pour pouvoir vous dire en toute certitude que le bon Dieu vous appelle à la vie religieuse. Vous faites du bien dans le monde, c'est vrai, mais vous auriez l'occasion d'en faire mille fois plus si vous étiez prêtre, car le prêtre est le continuateur des oeuvres bienfaisantes que Jésus-Christ est venu accomplir sur la terre.
Ecoutez bien ces autres paroles: «Partout où il y a une misère spirituelle ou corporelle, le prêtre doit se trouver là pour la soulager.
«Le pauvre endure les rigueurs de la pauvreté: quel est, dans une paroisse, le vrai père des pauvres, si ce n'est le prêtre?
«La souffrance diversifiée de mille manières, torture sans relâche une multitude d'infortunés: quel est le consolateur des affligés? si ce n'est le prêtre?
«Les passions tyrannisent le coeur des hommes et les exposent à d'effroyables dangers: qui s'oppose à leurs ravages? qui fait voir la fausseté de leurs promesses? qui met à nue l'illusion et le vide de leurs grossières jouissances, si ce n'est le prêtre?
«Le péché entraîne tous les jours des milliers d'âmes au fond des enfers: quel est l'ennemi déclaré du péché? quel est l'homme obligé pendant toute sa vie de combattre le péché par tons les actes de son ministère, si ce n'est le prêtre?»
Et ailleurs le même auteur dit:
«Le prêtre est, par la nature de ses fonctions, l'homme de la charité. Quand il assiste les pauvres par ses propres aumônes et par celles que les riches lui confient; quand il récite son office au nom de l'église, quand il instruit les enfants, quand il menace les pécheurs, quand il perfectionne les justes, quand il visite les affligés, quand il se penche sur la couche des mourants; partout et toujours il est l'ange de la charité, il s'efface, il s'oublie en quelque sorte pour épancher sur les autres les trésors de la charité; tout ce qu'il pense, tout ce qu'il dit, tout ce qu'il fait n'a qu'un principe et qu'un but: la charité, la charité, toujours et en tout la charité!»
Tout, dans votre vie, mon cher Jean-Charles, me prouve que Dieu vous appelle aux fonctions du sacerdoce. Car, dans des conditions tout à fait anormales, vous avez acquis la science qui éclaire l'intelligence, le zèle et, la charité qui font le véritable apôtre. Vous avez voulu vous marier, et Dieu, par une complication soudaine qui surpasse toutes les conceptions de l'esprit humain, vous a séparé pour toujours de celle que vous aimiez et qui vous avait promis son coeur et sa main.... Vous avez perdu votre père et votre mère. Vous aviez deux soeurs que vous chérissiez tendrement, et le ciel les a ravies à votre affection en les ensevelissant dans le même cloître. Il ne vous reste qu'un frère, et il vit loin de vous...
—Hélas! oui, M. le curé, il ne me reste qu'un frère... et ce malheureux semble m'avoir voué une haine implacable: car la dernière fois qu'il est venu me voir, il m'a abreuvé d'injures et m'a dit, en me quittant: «Quand je reviendrai, ce sera pour te brûler la cervelle!»
—Ne vous occupez, mon cher ami, ni de ses injures ni de ses menaces, et continuez à prier pour lui. Je suis persuadé qu'il ne mourra pas dans l'impénitence!
Vous désirez la conversion de votre frère; eh bien, ce seul motif doit être suffisant pour vous engager à devenir prêtre; car lorsque vous monterez à l'autel pour immoler le Fils de Dieu sur la pierre du sacrifice, c'est alors que vous aurez le pouvoir d'obtenir la conversion de votre pauvre frère!