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Le vieux muet, ou, Un héros de Châteauguay cover

Le vieux muet, ou, Un héros de Châteauguay

Chapter 32: L'EXIL
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About This Book

The narrative opens with an imposing, apparently mute elder living alone in a riverside former forge, whose silence and modest dwelling stir local curiosity. Through reminiscences and parish episodes the plot uncovers the figure's past and links private lives to larger historical moments, while following younger characters who confront questions of duty and future. The text consistently foregrounds religious faith, patriotic sentiment, and moral instruction, portraying devout community members and valorized ancestors, and seeks to blend agreeable storytelling with lessons intended to inspire virtue and intellectual effort among the youth.




TROISIÈME PARTIE.




LA FUITE

Je serai prêtre! Je convertirai mon frère! Voilà ce que Jean-Charles se répétait à tous les instants du jour, depuis sa touchante entrevue avec l'abbé Faguy.

Il avait même écrit à Mgr Signaï pour lui demander l'autorisation d'entrer au grand séminaire de Saint-Sulpice, à Montréal, et il avait accompagné sa lettre des documents suivants: un certificat de baptême et de confirmation, un certificat de bonne santé, et une lettre de l'abbé Faguy énumérant les qualités et les marques de vocation qu'il avait observées chez son élève.

Mgr Signaï, qui connaissait de réputation le héros de Châteauguay, s'était empressé de lui accorder l'autorisation demandée; et il lui disait que, vu son âge (41 ans) et les études particulièrement remarquables qu'il avait faites sous la direction de l'abbé Faguy, il pourrait, probablement avant deux ans, recevoir le sacrement de l'ordre.

Cette nouvelle avait fait renaître la joie et le bonheur dans le coeur de Jean-Charles.

Maintenant il se croyait réellement appelé à la vie religieuse, et il s'y préparait par la prière et l'aumône.

Il donna aux pauvres une partie de ses biens et laissa à son frère une rente viagère de trois cents dollars par année.

*
*   *

Prosper Larose, le vieil ami d'enfance que Jean-Charles héberge et soutient, est allé avec sa famille passer quelques jours de récréation à Saint-Denis.

C'est le soir. Notre héros est occupé à étudier, mais parfois il s'arrête pour livrer son âme aux espérances de la vie nouvelle.

A le voir, le front rayonnant de bonheur, on dirait qu'il ne souffre plus, et même qu'il a perdu la souvenir du passé... Que de choses consolantes lui montre l'avenir!

Son coeur est déjà enflammé d'amour et de zèle pour les pauvres, les riches, les vieux, les jeunes, pour tous ceux enfin qui souffrent ou jouissent sans songer à l'unique chose nécessaire: le salut de leur âme!

Et parmi ces malheureux qui ont été ou consolés par ses paroles ou convertis par son dévouement, il voit son frère, marchant dans le sentier du devoir et de la vertu... Puis Jean-Charles se remet au travail avec plus d'ardeur.

Cependant, vers minuit, l'esprit fatigué, il se jette sur un sofa pour se reposer une heure ou deux, car, depuis quelque temps, il travaille du soir au matin.

Il s'endort... et rêve qu'il est prêtre!

Il a revêtu les saints habits et va monter à l'autel. Il tremble et pleure de joie en pensant que tantôt ses mains toucheront au corps et au sang de Jésus-Christ... Soudain, une flamme monte, enveloppe l'autel et le consume....

Jean-Charles fait un effort, se réveille... et voit que la maison est en feu!

L'incendie, allumé au dehors, envahit tout, et déjà les appartements sont pleins de fumée.

Jean-Charles ne voit rien, il étouffe!

Impossible d'approcher des fenêtres, le feu y fait rage! Reste la porte, mais elle est solidement barricadée... Sa maison est devenue une prison...

Alors, dans un élan désespéré, le prisonnier donne un coup de pied dans la porte, et tout vole en éclats!

La flamme entre, et notre héros traverse un mur feu.

—Ah! ah! mon éléphant! hurle Victor, en braquant, sur Jean-Charles le canon d'un pistolet: tu as échappé au bûcher que je t'avais préparé, mais tu n'échapperas pas à mes balles!

En prononçant ces mots, le misérable presse la détente de son arme, et une balle siffle aux oreilles de Jean-Charles!

Prompt comme l'éclair, celui-ci arrache le pistolet de la main du meurtrier; dans ce mouvement rapide, son doigt rencontre la gâchette de l'arme, une détonation terrible éclate, et Victor roule sur le sol, la poitrine percée par une balle...

Fou de douleur, Jean-Charles se penche sur son frère, l'appelle, le couvre de baisers et de larmes, mais Victor ne donne aucun signe de vie...

An feu! au feu! crient plusieurs personnes qui viennent en courant vers le lieu du sinistre.

—Mon Dieu! j'ai tué mon frère! s'écrie Jean-Charles... Je suis perdu... Ils vont m'arrêter, me conduire en prison, et me condamner à mort...

Cette dernière pensée: «Je suis le meurtrier de mon frère», se fixe dans son cerveau! Il ne peut plus raisonner; il voit déjà l'échafaud si dresser devant ses yeux! Un seul instinct lui reste: fuir bien loin pour se soustraire à la poursuite des hommes...

Au feu! au feu! répètent les mêmes personnes en se rapprochant.

Jean-Charles se sauve et renverse, en chemin, un de ses amis, qui lui demande, en se relevant: «Où vas-tu donc ainsi, Jean-Charles?»

«Je suis reconnu!» pense le malheureux...

Un peu plus loin, il s'arrête, prête l'oreille un instant, et reprend sa course rapide dans une autre direction...

Au cri de au feu! au feu! se mêlent bientôt les sons lugubres du tocsin.

Les gens accourent de toutes parts pour travailler à éteindre les flammes, mais il est trop tard, car l'élément destructeur achève son oeuvre; la maison n'est plus bientôt qu'un amas de cendres...

—Où est donc M. Lormier! demande à la foule, d'une voix tremblante, le curé Fagny.

—Il se sauve par là-bas! répond Paul Normand, en montrant le bois.

—En êtes-vous sûr? interroge le prêtre.

—Certainement, M. le curé; et il courait avec tant de vitesse qu'il a failli m'écraser en passant! Je lui ai demandé où il allait, mais il ne m'a pas répondu!

—C'est étrange! pense le curé, le coeur rempli d'inquiétude.

—Mais, bonne Sainte-Anne! qu'est-ce que c'est que ça?... s'écrie une vieille femme, en reculant, épouvantée: on dirait que c'est un homme qui est étendu dans l'herbe!

Plusieurs spectateurs s'avancent, et un même cri de surprise s'échappe de leur bouche; «Le notaire Lormier!»

Ils relèvent le malheureux, et, à la lueur du brasier, on voit qu'il est couvert de sang...

—Tiens! un pistolet! fait Jos. Bélanger, en montrant à la foule terrifiée l'arme qu'il vient de ramasser...

—Un meurtre a été commis, disent quelques-uns!

—Et le meurtrier se sauve! ajoute, d'une voix méchante, la vieille femme...

—Silence! commande le curé: attendez avant de vous prononcer!

—Il n'est pas mort, dit Paul Normand; il a remué le bras droit...

—Non, il n'est pas mort! répète le Dr Chapais, après avoir consulté le pouls du blessé; transportez-le avec précaution chez Paul Normand.

Quatre solides gaillards placent le blessé sur une civière improvisée et le portent chez Paul Normand, dont la maison n'est qu'à deux arpents de distance.

Le Dr Chapais sonde la plaie, et dit au curé, qui l'interroge du regard, que la blessure est mortelle.

La balle avait traversé la poitrine de part en part.

Au moment où le médecin allait achever les pansements, le blessé parut faire un effort pour articuler quelques mots.

—Victor! prononce le Dr Chapais d'une voix forte, me reconnais-tu?

Le blessé tressaille en entendant ces mots, puis il ouvre les yeux et murmure: «Allez chercher le prêtre, pour l'amour de Dieu! allez chercher le prêtre!»

—Me voici, mon cher enfant! dit l'abbé Faguy.

—Mille pardons! M. le curé, interrompt le Dr Chapais; permettez-moi de faire avaler ceci au blessé.

Aidé du prêtre, le Dr Chapais soulève la tête du malheureux et lui verse dans le gosier quelques gouttes d'un cordial qui produit un effet merveilleux.

—Merci, docteur! fait Victor, avec la plus grande lucidité. Veuillez me laisser seul avec M. le curé.

—M. le curé, dit le blessé en fondant en larmes, je sens que je vais mourir et je veux me confesser avant de paraître devant Dieu, que j'ai si souvent offensé! Croyez-vous que puisse encore être pardonné?

—Oui. mon cher enfant, je vous l'assure!

Alors Victor fit sa confession qui dura près d'une heure.

—Courage, mon enfant, dit le prêtre; je vais aller chercher la sainte hostie; préparez-vous par la prière à recevoir le corps de Notre-Seigneur Jésus-Christ.

—Hélas! M. le curé; je ne sais plus une seule prière! murmure tristement le moribond...

—Prenez ce crucifix, mon enfant, et, en le regardant, dites, du fond de votre coeur: «Doux coeur de Jésus, miséricorde!»

Le curé, en sortant, souffle quelques mots à l'oreille du Dr Chapais, et prend sa course vers l'église.

Le docteur vient s'asseoir auprès du blessé, et, tout en lui prodiguant des soins, il écrit à la hâte quelques lignes sur une feuille de papier.

Au bout d'un quart d'heure, les sons argentins, d'une clochette annoncèrent que le prêtre entrait dans cette demeure. Tous les assistants se jetèrent à genoux en s'inclinant respectueusement sur le passage du prêtre qui portait le corps sacré du divin consolateur.

A ce moment, le blessé fut saisi d'un tremblement convulsif, puis il eut un évanouissement qui inspira au prêtre et au médecin les plus grandes craintes; mais il reprit presque aussitôt ses sens et on l'entendit réciter d'une voix sifflante cette belle invocation: «Doux coeur de Jésus, miséricorde!»

Il reçut le saint viatique avec une piété touchante.

Après avoir administré au moribond tous les secours de notre sublime religion, le curé lui dit: «Mon enfant, avant de quitter ce monde, il vous reste un devoir à remplir envers votre frère. Certaines gens supposent qu'un meurtre a été commis sur votre personne, et que le meurtrier est votre frère, Jean-Charles.

Vous m'avez dit, avant de faire votre confession, que vous avez été victime d'un simple accident, et que votre frère vous a blessé en vous arrachant l'arme avec laquelle vous vouliez le tuer. Eh bien! voulez-vous signer cette déclaration que j'ai fait préparer par le Dr Chapais, et qui me parait être l'expression de votre pensée? Je vais vous la lire:

Sainte-R..., 26 juin 1838.

Je, soussigné, déclare que la blessure dont je souffre en ce moment m'a été faite accidentellement par mon frère, Jean-Charles, alors qu'il venait de m'enlever un pistolet que, sous l'influence de la boisson, j'avais dirigé contre lui, avec l'intention de le tuer.

Je déclare de plus que mon frère m'a toujours témoigné la plus vive affection et que j'ai été sans cesse l'objet de sa plus grande sollicitude.

En foi de quoi j'ai signé.

—Oui, M. le curé, je vais signer cette déclaration avec bonheur, et je vous prie de demander à mon frère de bien vouloir me pardonner tout le mal que je lui ai fait, et de m'accorder l'aumône de ses bonnes prières.

Victor prit la plume que le curé lui présenta, mais elle lui échappa des mains; il était trop faible pour la tenir. Cependant, soutenu d'un côté par le curé et de l'autre par le Dr Chapais, il réussit enfin à écrire très lisiblement son nom au bas de ce précieux document, qui réhabilitait Jean-Charles dans l'opinion publique et lui ouvrait en même temps les portes du sacerdoce...

Épuisé par les efforts qu'il avait faits, le blessé ne pouvait plus prononcer une seule parole; mais au mouvement de ses lèvres et à la fixité de ses regards sur le petit crucifix, on devinait qu'il priait.

Le curé récita les prières des agonisants, auxquelles tous les assistants, émus, répondirent avec ferveur.

Puis avec les dernières paroles du prêtre, le mourant exhala le dernier soupir en disant, cette fois, d'une voix entre-coupée: «Doux... coeur... de Jésus..., mi... sé... ricorde!»

*
*   *

L'incendie, la fuite de Jean-Charles et la mort si tragique de Victor, avaient jeté l'émoi, la douleur et la tristesse parmi l'honnête et paisible population de Sainte-R...

Aussi, le lendemain matin, des centaines de personnes assistèrent à la messe qui fut dite à cinq heures par le curé Faguy. Il y avait presque autant de monde que le dimanche.

Après la messe, plusieurs groupes se formèrent à la porte de l'église, et chacun commenta à sa manière les tristes événements de la nuit.

Tous savaient que le notaire Lormier avait été blessé par une balle et qu'il était mort de sa blessure; mais la plupart, ignorant encore les détails de la tragédie, croyaient tout bonnement que Jean-Charles, dans un moment de colère et de découragement, avait tué son misérable frère afin de s'en débarrasser...

Avouons que la fuite précipitée de Jean-Charles était bien propre à accréditer cette croyance.

Cependant, les sympathies de la foule penchaient plutôt du côté du meurtrier que du côté de la victime...

Les propos et les suppositions allaient grand train, quand le curé parut sur le perron de l'église, tenant un papier à la main.

—Mes amis, dit-il, je crois de mon devoir de vous rappeler qu'il ne faut jamais juger les choses simplement sur les apparences.

Du fait que le notaire Lormier a été mortellement blessé, et que son frère a disparu, plusieurs personnes ont conclu qu'il y avait eu assassinat et que l'assassin était M. Jean-Charles Lormier.

C'était une conclusion aussi fausse que prématurée.

Dieu, heureusement, a permis que la lumière fût faite sur le sombre drame de la nuit dernière, et nous devons l'en remercier de tout notre coeur!

M. Jean-Charles Lormier est aussi innocent que vous et moi de la mort de son frère, et en voici la preuve.

Puis le curé donna communication à la foule de la déclaration que le lecteur connaît, et qui avait été signée par le mourant et contresignée par le curé, le Dr Chapais et Paul Normand.

L'assistance ne pouvant retenir la joie, fit entendre de frénétiques applaudissements.

—Ce n'est pas l'occasion d'applaudir, mes amis, reprit le curé d'une voix grave. Tout nous invite au calme, à la prière et à la tristesse. Oui, chacun de nous doit prier pour le repos de l'âme du compatriote que Dieu vient d'appeler à lui, et chacun de nous aussi doit déplorer amèrement le départ subit de notre bon ami, M. Jean-Charles Lormier.

Mes devoirs de pasteur m'ont empoché de vous faire connaître plus tôt les faits que je viens de vous exposer. Mais je comprends, et vous devez comprendre comme moi, que nous avons une autre tâche importante à remplir: celle de rechercher l'innocent, de le rassurer, de le consoler et de le ramener au milieu de nous.

Pour ma part, je n'aurai de tranquillité et de repos, que lorsque nous aurons retrouvé cet honorable citoyen.

Donc, mes amis, à l'oeuvre immédiatement!

Divisons-nous par groupes, et faisons toutes les recherches qu'il sera en notre pouvoir de faire...

*
*   *

Pour dérouter les recherches, Jean-Charles avait traversé le Saint-Laurent en se servant d'un radeau qu'il prenait autrefois pour faire la pêche. Puis arrivé de l'autre côté, il avait défait son radeau et en avait jeté à la mer les différentes pièces, pour ne pas éveiller de soupçons. Rassuré, il avait pris sa course en suivant le bord de l'eau.

Au point, du jour, il s'enfonça dans la forêt, dont il connaissait tous les coins et recoins, et continua à marcher jusqu'à ce qu'il fût complètement exténué.

Il était trois heures de l'après-midi.

Dans la forêt, il y avait une petite caverne que Jean-Charles avait découverte, un jour, en chassant le gibier. Un buisson touffu en dérobait l'ouverture. Cette caverne lui avait déjà servi d'abri pendant l'orage. Il y entra et se coucha sur des branches de sapin qu'il avait étendues sur le roc vif qui formait le plancher de ce logis d'un nouveau genre.

Il n'espérait pas pouvoir dormir de sitôt, mais il voulait reposer ses membres endoloris, secouer le trouble qui agitait son esprit, et envisager la situation sous toutes ses faces.

Sa foi et son expérience lui avaient appris que la prière est un moyen puissant d'élever l'âme, et de la consoler dans les épreuves; or, ayant une dévotion toute particulière à la Sainte-Vierge, il se mit à réciter pieusement son chapelet.

Comme il disait le dernier Ave Maria, il éprouva cet engourdissement qui est le signe précurseur du sommeil; ses paupières s'appesantirent et bientôt il goûta les douceurs d'un long et paisible repos.

Quand il s'éveilla, le jour commençait à paraître. Il avait dormi douze heures... Le fugitif ne se sentait plus fatigué du tout, mais la faim et la soif lui causaient maintenant des douleurs insupportables.

Il sortit de sa cachette, et, après de longues recherches, ne put trouver rien autre chose à se mettre sous la dent que des fraises.

L'eau pure, dans ces parages, était presque aussi rare que les substances nutritives.

Enfin, il trouva un large et clair ruisseau on il étancha sa soif dévorante. Tout à coup, il aperçut son image dans le cristal de l'onde, et recula en poussant un cri de surprise et de douleur: il venait de constater que ses cheveux étaient devenus aussi blancs que la neige!

Dans deux jours, le malheur l'avait vieilli de vingt-cinq ans...

Il s'assit sur le bord du ruisseau en faisant cette amère réflexion; «Je n'ai que quarante-un ans et j'ai déjà l'apparence d'un vieillard!»

L'infortuné était là depuis longtemps, l'oeil perdu dans l'espace, lorsqu'il fut tiré de sa rêverie par un bruit vague, lointain, qui ressemblait à l'aboiement du chien.

«Voilà mes ennemis qui me poursuivent!»

A cette pensée, il se leva, comme mû pur un ressort, et se mit à courir de toutes ses forces vers sa caverne.

Son oreille ne l'avait pas trompé; l'écho lui apportait maintenant des aboiements distincts et fréquents.

Il se blottit, tout tremblant, dans l'étroite tanière qui lui avait servi de logis, et attendit, l'angoisse dans l'âme.

Le chien, surtout, l'effrayait. Connaissant l'intelligence et le flair exercé de cet animal. Jean-Charles était convaincu qu'il viendrait tout droit à la caverne et y attirerait ses maîtres.

Soudain, les branches du buisson s'écartèrent sous les griffes d'un énorme chien noir à l'oeil enflammé qui s'avança, en flairant le sol, jusqu'à l'ouverture de la caverne! Puis, apercevant Jean-Charles, le matin poussa un hurlement terrible et s'élança la gueule ouverte. Mais notre héros, qui guettait l'animal, le saisit à la gorge et l'étrangla avec ses doigts qui avaient la puissance d'une tenaille!

Il prit ensuite le chien par une patte et le lança au fond de la caverne.

Aussitôt, il entendit au dehors un bruit confus de pas, de sabres et de voix, et, à travers le feuillage, il vit six soldats anglais qui s'arrêtèrent en disant que le fuyard ne devait pas être loin, puisqu'ils venaient d'entendre aboyer le chien. Ils se mirent à siffler et à appeler: «Jack! Jack! come here!»

—C'est singulier! dirent-ils, le chien n'aboie plus et ne revient pas!

Et ils se mirent à fouiller partout; ils écartèrent même les premières branches de l'épais buisson qui masquait la caverne...

—C'est tout à fait singulier! où l'animal peut-il donc être allé?...

—Qu'il aille chez le diable! dit l'un des soldats, en s'asseyant au pied d'un arbre. Pour moi, je suis peu disposé à le suivre; mangeons et prenons un coup, en attendant que Jack revienne, car il va revenir, c'est sûr!

Les autres soldats suivirent son exemple, en prenant place au pied de l'arbre.

—Allons, William, sors les vivres et les bouteilles, surtout les bouteilles...

Et William se mit en frais de déboucler un gros sac qu'il portait en bandoulière.

—Servez-vous, mes petits coeurs, dit-il, en déposant le sac sur le sol. John! ajouta-t-il, je te confie les bouteilles.

John sortit du sac deux bouteilles de genièvre, et dit:

—Un coup d'appétit, pour ouvrir le chemin; quand nous aurons bien mangé, nous en prendrons un autre pour le refermer!

—Bravo, John! s'écria un grand gaillard, que ses camarades appelaient Ned Smith; verse-nous une bonne rasade!

—Voilà, mes boys! à votre santé, et à la, santé de Sir John Colborne!

—A la mort de Papineau! vociféra Ned Smith!

—Papineau! interrompit Herbert Thompson. nous ne le tenons pas encore... je crois qu'il est rendu aux États-Unis, et je ne serais pas surpris que Pierre-Rémi Narbonne, que nous poursuivons ce matin, serait allé rejoindre son chef.

—C'est impossible, reprit William, puisqu'il a été vu avant-hier, à Saint-Charles, avec Cardinal et Davignon.

—Ta! ta! ta! c'est le sergent Darlington qui t'a dit cela, mais il ne faut pas croire tout ce que Darlington dit, car depuis six jours il est plein comme un oeuf...

—C'est vrai que ce gueux-là n'a pas dérougi depuis longtemps!

—Dis donc, John! fit Ned Smith, d'un air railleur, si le chien ne revient pas, que vas-tu dire à son maître, sir John Colborne?

—Je lui dirai: «Excellence! ton chien est mort!»

—Mais il pourrait bien te faire pendre avec les Canadiens-français qu'il a enfermés dans les cachots, pour avoir soulevé le peuple ou pris part à la rébellion...

—Si je meurs avec eux, répondit John, je ne mourrai pas avec des lâches; car j'ai combattu contre eux à Saint-Denis, et je vous jure que, dans toute ma carrière de soldat, je n'ai jamais vu d'hommes plus braves et plus adroits que ces Canadiens-français! Ils n'étaient qu'une poignée et n'avaient pour armes que des vieux fusils à pierre, des faulx, des fourches, des bâtons, et cependant ils nous ont battus, archibattus...

—Est-ce pour te vanter que tu dis cela! demanda Ned Smith.

—Non, mais c'est pour rendre justice à qui justice est due!

—Badinage à part, fit observer William, nous allons être envoyés tous les six au black-hole, par sir John Colborne...

—Pourquoi cela? interrogea Ned.

—Primo, parce que nous avons laissé échapper Narbonne; seconde, parce que nous avons perdu le chien qui nous a été confié et qui était le toutou de sir John Colborne.

—Eh bien! riposta John, nous dirons à sir John Colborne, primo, que Narbonne s'est sauvé aux États-Unis par la voie de Mégantic, que personne n'a encore été chargé de surveiller; secondo, que le chien s'est tué sur les rochers en dégringolant de la cime d'une montagne, et voilà!

—Tu es bien sot, mon cher, si tu t'imagines que sir John va avaler ça comme il avale un verre de brandy...

—Eh bien! il le prendra comme il voudra, je me fiche pas mal de ce brûlot-là, moi!

—Chut! dit William en riant; la discipline nous oblige à respecter nos chefs! Puis il ajouta, en levant son verre: «A la santé de Lord Gosford, notre estimable gouverneur-général!»

—Oui! avec plaisir, dit John. J'aime et respecte Lord Gosford: c'est un gentilhomme; et si les Canadiens-français et les Irlandais n'obtiennent pas justice, nous ne pouvons pas en imputer la faute à Lord Gosford.

—Est-ce que nous retournons au camp, maintenant? demanda William.

—Oui, allons-y! répondirent les autres.

Ils étaient tous à moitié ivres!

Cinq minutes plus tard, ils s'en allaient en chantant: «For he's a jolly good fellow».

Les soldats étaient plutôt altérés qu'affamés, car ils avaient vidé leurs deux bouteilles de liqueur, et avaient laissé intactes au pied de l'arbre trois boites de conserves.

Chaque boîte contenait quatre livres de langues salées.

Cet oubli, dans les circonstances, était pour Jean-Charles le salut; il souffrait horriblement de la faim. Aussi, lorsque les soldats furent partis, s'empressa-t-il d'aller chercher le trésor.

Les langues salées étaient délicieuses, et notre héros aurait pu facilement en manger trois ou quatre, mais il n'en mangea que juste assez pour apaiser les douleurs de la faim. Car le voyage qu'il avait entrepris, et qu'il voulait faire seulement de nuit, afin de ne pas être reconnu, serait peut-être long; et dans les autres forêts où il avait l'intention de se cacher, le jour, il ne trouverait guère de nourriture. Il lui fallait donc veiller sur ses vivres aussi soigneusement que l'avare sur son argent.

C'est vers les États-Unis que le fugitif dirigeait sa course aventureuse.

Il avait eu d'abord l'intention d'aller à Plattsburg, dans l'état de New York, mais la conversation qu'il venait d'entendre, l'engageait à modifier son plan; il irait maintenant dans l'état du New Hampshire, en suivant la voie de Mégantic qui n'était pas encore surveillée, avaient dit les soldats.

La journée lui parut affreusement longue. Enfin les dernières lueurs du crépuscule s'éteignirent et la nuit vint. La lune brillait au ciel d'un vif éclat. Le fugitif reprit sa marche, ou plutôt sa course, car il courait presque continuellement, dans le but de rattraper le temps; perdu.

Le lendemain, à cinq heures, il rentra sous bois et choisit son gîte au milieu d'un bouquet d'arbres entrelacés et inextricables. Il cassa. quelques branches autour de lui et se coucha sur la mousse. Comme il. était fatigué, il s'endormit bientôt.

Sa nouvelle cachette lui avait semblé aussi sûre que la caverne qu'il avait habitée le jour précédent.

En effet, nul n'aurait pu supposer qu'un être humain se fût introduit dans ce labyrinthe apparemment sans issue.

Vers deux heures de l'après-midi, Jean-Charles fut réveillé par un vacarme épouvantable. Sans remuer, il prêta l'oreille, et il entendit siffler une balle au-dessus de lui!

«J'étais plus en sûreté dans ma caverne!» pensa le fugitif.

Pif! paf!

Et deux autres halles lui brûlèrent les cheveux!

Croyant sa dernière heure venue, Jean-Charles fit le signe de la croix et éleva son âme à Dieu.

—Nous le tenons, cette fois, crièrent trois hommes qui se rapprochaient, le fusil à la main!

—Tiens, le voilà! dit l'un d'eux; laisse-moi tirer.

Psitt!...

—Je l'ai! il est mort!...

«Hourra!» crièrent ensemble les trois disciples de Nemrod, en ramassant un lièvre qui gisait dans l'herbe, les quatre pattes en l'air!

Je l'ai échappé belle! pensa notre héros, en se frottant le cuir chevelu que les balles avaient effleuré... Aussi, quelle sottise de ma part d'être venu me gîter au beau milieu d'un bois pour servir de cible aux chasseurs maladroits! Décidément, je crois que j'ai perdu la tête.... Si encore ces chasseurs ne peuvent pas voir un autre lièvre rôder autour de moi...

Mais non, ils s'éloignaient, portant sur leurs épaules une longue perche à laquelle était suspendu leur unique trophée, nous voulons dire leur lièvre...

—Tas d'imbéciles! murmura Jean-Charles, en les regardant marcher: ne dirait-on pas, à les voir, qu'ils ont tué un lion!

Notre héros avait eu la précaution, avant de s'enfermer dans le bosquet, de puiser de l'eau pure dans une sorte de récipient qu'il avait fabriqué avec de l'écorce de bouleau. Il but pour se désaltérer et se rafraîchir, car il faisait une chaleur atroce, même à l'ombre, et il mangea à son appétit, afin de pouvoir supporter les fatigues de la longue course qu'il se proposait de faire dans la nuit.

Il avait hâte d'arriver aux États-Unis.

Ce pays lui offrait un abri certain contre toutes les perquisitions. Perdu dans cette agglomération humaine, où viennent se fondre tant de races diverses, il pourrait vivre, ignoré, et s'arranger une existence tranquille et sûre.

Le soir, à, huit heures, il se mit en route et marcha toute la nuit.

Il en fut de même la, nuit suivante.

Enfin, la cinquième nuit, il s'en allait à grands pas par un chemin que les arbres rendaient très obscur, quand, soudain, deux hommes d'une haute taille se placèrent devant lui, le pistolet au poing, eu lui disant en anglais: «Vous êtes, notre prisonnier!»

—Pourquoi cela? leur demanda Jean-Charles.

—Parce que vous désertez le pays, après avoir pris une part active à l'insurrection.

—Vous vous trompez!

—Non! nous vous reconnaissons, d'ailleurs: vous êtes Pierre-Rémi Narbonne!

—Vous vous trompez! vous dia-je.

—Suivez-nous toujours; vous vous expliquerez avec la justice.

—Très bien! dit Jean-Charles.

Les soldats étaient placés côte à côte devant lui.

Tout à coup, Jean-Charles fit un bond de travers et donna un coup de poing au premier soldat qui assomma l'autre avec sa tête, et tous les deux roulèrent dans la poussière!

Jean-Charles les désarma et les lia ensemble avec la corde qui devait sans doute servir à l'attacher lui-même; puis il prit ses jambes à son cou, sans leur laisser son adresse...

Le lendemain matin, il arrivait à Berlin, New Hampshire.

Il avait franchi, en cinq nuit, une distance de cent soixante-quatre milles!

*
*   *

Les beaux jours de l'été avaient fui, et les habitants de Sainte-R... pleuraient encore la disparition de Jean-Charles.

Pendant plusieurs semaines, le curé et ses paroissiens avaient fait les plus actives recherches sans avoir pu découvrir les traces du malheureux fugitif.

Quelques-uns croyaient que notre héros s'était noyé en voulant traverser le fleuve; car la marée montante avait ramené, le lendemain, au rivage, les pièces éparses du radeau dont le malheureux s'était servi.

Quoi qu'il en soit, des prières publiques furent dites à l'intention du cher disparu, et tous les habitants de Sainte-R... prirent le deuil en son honneur.

L'abbé Faguy, ce coeur pourtant si fort et qui savait si bien consoler les autres dans leurs afflictions, se montrait inconsolable de la disparition de son ami.

L'hypothèse de la noyade lui paraissait absurde: Jean-Charles était trop habile nageur; et d'ailleurs on aurait retrouvé son corps.

Il se représentait nettement la situation: Jean-Charles a dû croire que la balle avait tué son frère instantanément, et, craignant d'être arrêté et condamné comme assassin, il aura fui à l'étranger pour se soustraire à la justice.

Que d'innocents, hélas! ont été condamnés simplement sur des preuves de circonstances...

L'abbé Faguy espérait, cependant, que Dieu lui permettrait de retrouver bientôt le fugitif, afin de le rassurer et de le consoler.

Mais Dieu, dont les desseins sont aussi justes qu'impénétrables, en avait décidé autrement.

Jean-Charles devait boire jusqu'à la lie le calice de douleur...




L'EXIL

Que de fois appuyé sur sa bêche immobile,

Fixant sur l'horizon son oeil doux et tranquille,

Il semblait contempler tout un monda idéal.

Oh! sa jeunesse alors, avec sa sève ardente,

Déroulant les anneaux de cette vie errante,

Lui montrait le pays natal.

OCTAVE CRÉMAZIE.

On dirait que le barde canadien pensait à Jean-Charles Lormier—qu'il connaissait, sans doute—quand il a écrit ces beaux vers; car il est difficile de mieux peindre l'attitude que prenait parfois notre héros, quand, appuyé sur sa bêche, il revoyait, comme dans un rêve: sa paroisse natale où il comptait tant d'amis sincères, le Saint-Laurent dont il avait si souvent admiré le majestueux cours, son père, sa mère, ses soeurs, son curé si bon et si dévoué, l'angélique figure de Corinne, le vieux François, les heures consacrées à l'étude et au service des. pauvres, les félicités et les consolations que lui laissaient entrevoir les fonctions sacerdotales. .........................................

Puis la scène changeait.

Il se voyait emprisonné dans sa maison que le feu dévorait, et, par la fenêtre, à travers la flamme, lui apparaissait la figure de Victor exprimant une joie infernale! Il voyait son frère, la poitrine percée d'une balle, gisant inanimé à ses pieds!

Il lui semblait entendre la foule, indignée, lui jeter à la face cette terrible accusation: «Tu n'es qu'un fratricide!»

Il était condamné à vivre loin du sol aimé de la patrie, et à porter toute sa vie une honte et un déshonneur immérités... Et des larmes coulaient lentement à travers sa barbe devenue aussi blanche que ses cheveux.

Mais, se rappelant les conseils et les consolations que lui avait prodigués l'abbé Faguy, il disait, en levant les yeux au ciel: «O mon Dieu! faites-moi souffrir davantage, si vous le désirez, mais, je vous en supplie, soulagez l'âme de mon pauvre frère!»

Jean-Charles croyait, avec un pieux auteur, que entre la mort apparente et réelle, du corps, il y a place à la miséricorde divine. Et il espérait que son frère, à ce moment suprême, avait reconnu ses fautes et avait eu le bonheur d'en obtenir le pardon. Alors, réconforté par l'espérance que Victor avait trouvé grâce devant Dieu, l'exilé reprenait sa bêche et se remettait au travail avec un courage nouveau.

*
*   *

Dans le chapitre précédent, nous avons laissé Jean-Charles au moment où il arrivait à Berlin, petite ville située dans l'état du New-Hampshire.

Berlin, qui est aujourd'hui un centre industriel important, avec une population assez considérable, n'était pour ainsi dire à cette époque qu'un village peu remarquable et peu remarqué. Ses habitants étaient presque tous des catholiques qui avaient quitté l'Irlande pour échapper à la persécution.

Notre héros connaissait cela par les différents ouvrages américains qu'il avait lus. Berlin convenait bien à la vie ignorée qu'il se proposait de mener désormais; là il pourrait librement remplir ses devoirs religieux. C'était l'essentiel pour lui.

Mais le malheureux craignait de se compromettre en répondant franchement aux questions qui lui seraient posées. Il ne voulait avoir jamais recours au mensonge. Comment s'y prendre pour sortir d'embarras? Il résolut, en mettant le pied sur le sol américain, de faire le muet.

Il s'assignait là un rôle excessivement difficile à jouer. La moindre distraction pouvait le trahir. Pour ne pas être exposé à oublier son rôle, il prit l'habitude de garder toujours dans sa bouche un petit caillou, qui devait lui servir de moniteur au besoin.

C'est donc avec un petit caillou dans la bouche, que Jean-Charles, le 2 juillet au midi, se présenta, à Berlin, chez un nommé Patrick Kelly, fermier assez à l'aise, qui habitait, avec sa femme et deux grands garçons, une jolie maison blanchie à la chaux.

En voyant arriver cet homme, ce géant, sale, couvert de poussière et les habits en lambeaux, les membres de la famille Kelly éprouvèrent de la surprise et de la frayeur.

L'étranger les salua, et, par des signes qu'il avait longtemps pratiqués, leur fit comprendre qu'il ne parlait pas et qu'il désirait, en payant, avoir quelque chose à manger.

Douze dollars, qu'il avait pu soustraire aux flammes, composaient toute sa fortune.

Le vieux fermier lui répondit qu'il ne voulait pas accepter d'argent, et lui offrit de bon coeur de partager le modeste repas de famille. Il approcha de la table une chaise et invita l'étranger à s'y asseoir.

Mais celui-ci déclina la politesse et exprima, toujours par signes, qu'il mangerait quelques bouchées sur le perron de la maison.

La vieille fermière joignit ses instances à celles de son mari, mais sans plus de succès.

Le visiteur paraissait tenir à manger seul et à l'écart.

On lui servit de la bonne soupe, du lard, des pommes de terre, du pain de ménage très bien cuit, des crêpes, du lait et des brioches.

Le muet fit un excellent repas.

C'était le temps de la fenaison, et le vieux fermier avait une abondante récolte à faire.

Le matin même de ce jour, on avait commencé à faucher dans un vaste champ qui se trouvait à deux arpents de la maison.

Les faucheurs y avaient laissé les instruments de travail.

Jean-Charles se leva, se rendit au champ, prit une des faulx et se mit à abattre le foin.

La faulx, dans ses mains habiles, allait de droite à gauche avec un bruit clair et cadencé, et le foin tombait aussi dru que s'il eût été rasé par une faucheuse!

Le père Kelly, sa femme et les deux garçons s'étaient avancés sur le seuil de la porte et regardaient le faucheur avec une sincère admiration.

—Je n'ai jamais vu, dit le vieillard, un homme manier la faulx avec autant d'adresse et d'aisance; malgré la chaleur, il ne parait pas sentir la fatigue! Voyez donc, ajouta-t-il, en s'adressant à ses garçons, la large trouée qu'il a déjà faite dans le champ... de ce train-là, il ne mettrait pas de temps à faire nos foins!

—Vous avez raison, père, répondit l'aîné des garçons, cet homme est aussi adroit que fort, et ce serait un plaisir pour nous de travailler sous sa direction. Pourquoi ne l'engagez-vous pas?

—Oui, oui... dit le bonhomme, en se grattant l'oreille, mais on ne connaît pas ce géant-là, et je vous avoue qu'il me fait peur...

—Allons, allons! interrompit la mère Kelly, pourquoi aurais-tu peur de cet homme? Il a une figure très respectable, et il a l'air si bon et si malheureux!

C'est sans doute un chef de la rébellion canadienne qui a fui son pays pour ne pas tomber au pouvoir des tyrans...

Puis il est catholique, car il a fait dévotement le signe de la croix avant et après le repas; et je le crois Irlandais, vu qu'il comprend parfaite ment notre langue.

A ta place, bonhomme, je lui proposerais de l'engager.

—C'est bien, ma vieille, je verrai ça ce soir, répondit le fermier; et il sortit avec ses garçons pour aller rejoindre le faucheur.

Le vieillard félicita Jean-Charles sur son habileté à manier la faulx et lui dit: «Je n'ai pas voulu accepter d'argent pour le dîner, mais vous avez déjà trouvé moyen de le payer trois fois par votre travail... Allez maintenant vous reposer à la maison pendant que nous travaillerons.»

Le pseudo-muet se contenta de sourire à ces aimables paroles et continua, à faucher avec la même ardeur jusqu'au soir, ne s'arrêtant que pour boire ou aiguiser sa faulx.

Sans exagération, il avait, fait à lui seul une fois plus d'ouvrage que le vieillard et ses garçons ensemble!

C'était vraiment un homme extraordinaire que Jean-Charles Lormier!

Il avait marché toute la nuit et toute la matinée, ne s'était arrêté qu'une demi-heure pour dîner, et cependant il paraissait encore plus alerte que les garçons du père Kelly.

A sept heures, le vieux fermier invita l'étranger à venir prendre le souper.

Il accepta l'invitation, mais s'obstina encore à vouloir manger sur le perron.

Après le souper, Mme Kelley désigna à Jean-Charles la chambre qu'elle lui avait, préparée; mais celui-ci fit comprendre à la brave femme, par des gestes, qu'il ne devait pas occuper cette chambre, à cause de la malpropreté de ses vêtements, et qu'il irait passer la nuit dans la grange.

Toute la famille voulut le retenir à la maison, mais leur insistance fut inutile.

Le colosse se dirigea vers la grange et monta au fenil, où l'on avait déjà serré quelques bottes de foin.

Il fit sa prière, et, selon la pieuse habitude de toute sa vie, récita le chapelet; puis, s'étendant sur le foin parfumé, il s'endormit profondément.

Le lendemain matin, à trois heures, l'intrépide faucheur était debout, frais et dispos. Il alla d'abord faire une marche sur la grève d'une jolie petite rivière qui traversait les terres du père Kelly. Puis, à quatre heures, armé de la faulx, il reprenait sa besogne aux champs.

C'est le travail qu'il fallait à cette nature pleine de sève; et depuis qu'il avait repris l'ouvrage, il sentait ses forces se décupler et le calme revenir dans son esprit.

Le vieux fermier était matinal, mais il ne se rendait jamais aux champs avec ses garçons avant cinq heures; aussi fut-il surpris d'entendre, vers quatre heures, le rythme cadencé de la faulx, il courut à la croisée et vit le géant à l'ouvrage.

Déjà à l'oeuvre! pensa-t-il. Oh! oui, ma bonne femme—qui est une physionomiste—avait bien raison de dire que ce colosse serait pour moi un homme précieux. Mais j'hésite à le prendre à mon service, car il me semble qu'il va me demander des gages trop élevés pour mes moyens...

Quel homme!

—Bonne femme! cria, le vieillard, viens donc voir, par curiosité, travailler le muet; regarde ce long rang de foin qu'il a déjà aligné sur le champ!

—Mais, mais, mais! fit la vieille, en s'extasiant à son tour; cet homme-là va plus vite qu'une machine! Engage-le, bonhomme, engage-le, au plus tôt: c'est le conseil que je te donne!

—Je le veux bien! mais je suis sûr qu'il va me demander un prix fou!

—C'est encore drôle! parle-lui en au déjeuner.

—Oui, je lui en parlerai.

Quelques instants après, le fermier et ses garçons jouaient de la faulx avec le géant: et c'était beau d'entendre le bruit sonore et rythmé de l'acier que répétaient les échos d'alentour!

A huit heures, la vieille fermière alla avertir les travailleurs que le déjeuner était prêt, et tous revinrent à la maison avec elle.

Cette fois-ci, bon gré mal gré, Jean-Charles fut obligé de s'asseoir à la table de famille.

Il dut, naturellement, ôter le caillou qu'il avait dans sa bouche, ce qu'il fit avant d'entrer dans la maison; mais il se promit bien d'être sur ses gardes et d'ouvrir la bouche seulement pour manger.

Vers la fin du repas, le père Kelly dit à Jean-Charles: «Aimeriez-vous à rester ici pour nous aider aux travaux de la ferme?»

Notre héros fit un signe affirmatif.

—Combien me demandez-vous par mois?

Jean-Charles fit comprendre par des signes que la nourriture et le vêtement lui suffiraient.

—Oh! alors, repartit le vieillard en riant, vous pouvez, désormais, considérer ma maison comme la vôtre, et je saurai me montrer aussi généreux que vous êtes peu exigeant...

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*   *

La mère Kelly était une femme de talent, d'ordre et de conduite; une de ces épouses et de ces mères qui sont l'honneur et assurent la prospérité d'une nation.

Elle était l'âme dirigeante de sa maison en même temps que l'idole de son mari et de ses enfants. Non contente de faire à la perfection tous les travaux du ménage, elle se livrait encore aux utiles industries qui savent tirer parti de tout et sont une source d'épargne au foyer du paysan.

Elle tissait la toile, la laine, taillait et confectionnait tous les vêtements et la lingerie de la famille.

Gardienne vigilante de la maison, toujours occupée à un travail intelligent et profitable, elle ne trouvait de temps ni pour les promenades futiles et dissipantes, ni pour les commérages fielleux et malsains.

Et le soir, en fermant ses paupières, elle pouvait dire, avec la satisfaction du devoir accompli: «Ma journée a été bien remplie, et je la présente devant vous, ô mon Dieu!»

Grâce à ses talents et à son travail, Mme Kelly donnait aux siens tout ce dont ils avaient besoin, et augmentait chaque année le joli pécule que son mari possédait déjà et qu'il avait placé à la banque.

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Jean-Charles, le lecteur s'en souvient, était, arrivé à Berlin, les habits en lambeaux; il avait déchiré ses vêtements dans ses longues courses, la nuit, à travers les bois.

La mère Kelly lui confectionna deux habillements.

Notre héros était fier d'être convenablement vêtu, non pas parce qu'il avait le désir de plaire, mais parce qu'il comprenait qu'un bon chrétien doit observer rigoureusement dans sa tenue les lois de la propreté et de la décence.

La propreté sur soi, a dit une belle âme, est comme une seconde pudeur.

Et comme Jean-Charles avait la noble habitude de s'approcher, chaque dimanche, de la sainte table pour y recevoir le corps adorable de Jésus-Christ, il lui semblait que, pour se présenter devant le Roi des rois, il devait se vêtir aussi proprement, sinon plus, qu'il convient de le faire, quand on se présente devant un roi ou un grand du monde.

Il n'est pas nécessaire d'apporter de la toilette au banquet de l'eucharistie, non! mais de la propreté et de la décence, oui!

Ce serait outrager Dieu que d'agir autrement.

Jean-Charles demeurait à plus d'un mille du village, et il n'y allait que le dimanche.

S'il fuyait la société, c'est parce qu'il craignait d'y rencontrer des compatriotes qui l'auraient reconnu et peut-être dénoncé à la justice comme assassin!

Pourtant, bien habile eût été celui qui aurait reconnu le jeune héros de Châteauguay dans cet homme, à la barbe et à la chevelure blanches, qu'on voyait passer, appuyé sur une canne comme un vieillard, portant le costume du paysan et coiffé d'un chapeau de paille à larges bord»!

Même une fois, en sortant de l'église, il s'était trouvé face à face avec un de ses plus intimes amis de Saint-Denis, qui l'avait regardé sans le reconnaître.

Ce fait avait quelque peu calmé ses appréhensions, mais il ne voulait pas s'exposer.

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Jean-Charles était à Berlin depuis un an.

Il ignorait absolument ce qui s'était passé au Canada dans le cours de ces douze longs mois.

L'exilé recherchait la solitude; cependant—curiosité bien légitime—il désirait ardemment être renseigné sur les dispositions de ses amis à son égard, sur le sort des malheureuses victimes de l'insurrection et sur les affaires générales de son cher pays.

S'il avait pu seulement lire les journaux!

Mais il était privé de cette précieuse source de renseignements, caria famille Kelly ne recevait aucun journal...

L'exil lui aurait peut-être paru supportable s'il eût pu, au moins, satisfaire son goût pour l'étude; mais il n'avait pas de livres, et n'osait pas aller en acheter au village!

Un dimanche l'après-midi, Jean-Charles était monté au grenier de son logis pour chercher une médaille—souvenir de la bataille de Châteauguay—qu'il portait toujours dans une de ses poches, et qu'il avait perdue depuis quelque temps.

Il la trouva dans un coin, en arrière d'un vieux coffre poussiéreux.

En voulant remettre ce coffre à sa place, le chercheur en détacha le couvercle qui glissa sur le plancher.

Un cri mêlé de surprise et de joie, s'échappa, de la bouche de notre héros.

Que contenait donc ce coffre mystérieux?

Des livres... oui, un grand nombre de livres!

Jean-Charles, assis sur ses talons, restait ébahi en face de cette bibliothèque d'un nouveau genre!

Enfin, il se décida à faire l'examen de son trésor.

Le premier volume—grand format qu'il sortit, était un recueil des principales productions de Shakspeare: Othello, Hamlet, Macbeth, Henri VI, et la Mort de Richard III; puis un dictionnaire anglais et français; un volume renfermant le Paradis perdu et les poésies choisies de Milton; une grammaire anglaise; une histoire universelle; les principaux poèmes et drames de Byron.

Bref, il y avait dans ce coffre, entassés pêle-mêle, une centaine de volumes classiques et religieux, et plusieurs cahiers remplis de notes relatives à l'enseignement de la langue anglaise.

L'heure du souper était passée depuis longtemps et la famille Kelly attendait encore Jean-Charles pour se mettre à table.

—Que fait donc le géant? dit le vieux fermier.

—Il me semble que j'entends des pas, en haut, répondit sa femme. Va donc voir s'il est là.

Le vieillard se rendit au grenier et trouva notre héros, tout couvert de poussière, occupé à placer soigneusement les livres sur des tablettes.

En voyant le vieux fermier, Jean-Charles lui montra les livres avec une joie enfantine!

—Ces livres, fit le bonhomme, sont un héritage de mon frère aîné, ancien professeur, décédé à Cork, en Irlande, il y a quarante ans.

Venez-vous souper? ajouta-t-il.

Jean-Charles regarda à sa montre et constata, avec étonnement, qu'il était sept heures et quart!

Il descendit avec le père Kelly.

Les quelques heures qu'il venait de passer en tête à tête avec les livres, lui avaient paru bien courtes. Et cette trouvaille lui procurait autant de bonheur que la découverte d'un trésor en procure au mineur.

Il sentit se réveiller sa passion pour l'étude.

Sa connaissance de l'anglais était assez grande: il lisait et écrivait avec facilité en cette langue; mais il voulut en pénétrer les secrets et le génie, et se mit à l'oeuvre avec courage.

De temps à autre, quand les travaux de la ferme ne pressaient pas, et qu'il avait besoin de distraction, notre héros allait à la chasse ou à la pêche. Il pouvait aisément contenter ces goûts, car la rivière Wilson, qui traversait les terres du père Kelly, était très poissonneuse, et le gibier foisonnait dans les bois d'alentour.

En somme, pour un homme comme lui qui se croyait déchu de ses droits, de sa dignité, et exclu pour toujours de la société des honnêtes gens, une telle vie ne manquait pas d'agrément et d'utilité, et il en remerciait tous les jours le bon Dieu.

La maison du vieux fermier était fort habitable, et l'exil maintenant n'y pesait pas trop. Elle était petite, mais le coeur de son propriétaire était grand. On eût pu écrire sur le seuil de ce logis les mots du philosophe latin: Parva domus, magna quies!

Dans l'esprit des membres de la famille Kelly, le géant—comme ils appelaient notre héros—était un grand persécuté, un saint, et tous lui témoignaient la plus sincère vénération.

Ils le croyaient réellement muet.

Jean-Charles pouvait, depuis longtemps, se dispenser du caillou: à force de rester silencieux, il avait pour ainsi dire perdu l'usage de la parole.

Au milieu de ses épreuves, Jean-Charles avait reçu du ciel une consolation, la plus grande qu'il pût désirer: celle de croire que son frère était sauvé!

Une nuit, il vit, en songe, son frère s'approcher de lui, la figure toute rayonnante d'espérance, et lui dire: «Frère, console-toi, car j'ai reconnu mes fautes quelques instants avant de mourir, et Dieu a eu pitié de moi! Prie pour le soulagement de mes peines...»

C'était dans la première nuit de mai.

Chaque nuit de ce mois consacré à la Sainte-Vierge, le même songe revint flotter dans son imagination et la même figure lui apparut.

La dernière unit, l'ombre mystérieuse laissa tomber, en disparaissant, ces paroles qui allèrent droit au coeur du pauvre exilé: «Au revoir dans le ciel!»

Le matin, en s'agenouillant pour sa prière, Jean-Charles fît monter vers Dieu de vives actions de grâces!

Que m'importent, se dit-il, les jugements des hommes, le mépris de mes concitoyens et l'exil, si mon frère est sauvé!

Il ne me reste plus qu'à attendre, ici, l'heure où Dieu daignera m'appeler à lui.