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Le vieux muet, ou, Un héros de Châteauguay cover

Le vieux muet, ou, Un héros de Châteauguay

Chapter 41: FIN
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About This Book

The narrative opens with an imposing, apparently mute elder living alone in a riverside former forge, whose silence and modest dwelling stir local curiosity. Through reminiscences and parish episodes the plot uncovers the figure's past and links private lives to larger historical moments, while following younger characters who confront questions of duty and future. The text consistently foregrounds religious faith, patriotic sentiment, and moral instruction, portraying devout community members and valorized ancestors, and seeks to blend agreeable storytelling with lessons intended to inspire virtue and intellectual effort among the youth.




UNE RÉCEPTION ENTHOUSIASTE

Avant de partir pour Québec, l'abbé Faguy avait convoqué tous les notables de sa paroisse pour leur apprendre l'heureuse nouvelle du retour prochain de Jean-Charles Lormier et les inviter à préparer une belle réception à leur distingué et si infortuné compatriote. Nous arriverons probablement jeudi matin, leur dit-il; d'ailleurs, je télégraphierai lundi à M. le maire.

Le jeudi suivant, en effet, vers neuf heures du matin, le curé Faguy et Jean-Charles arrivèrent à Sainte-R...

Tout le monde était en liesse.

La population de Sainte-R... avait considérablement augmenté depuis vingt-sept ans, et la paroisse avait marché à grands pas dans la voie des embellissements et du progrès.

A la place de la vieille église, détruite par la foudre, s'élevait un temple d'une belle architecture.

L'église, le presbytère, la plupart des demeures et les rues avaient été pavoisés, aux couleurs française et anglaise, en l'honneur de notre héros.

On avait érigé deux arcs de triomphe, un à l'entrée du village, l'autre en face du presbytère; et sur chacun de ces arcs brillaient, en lettres d'or, des inscriptions comme celles-ci:

Bienvenue au Héros de Châteauguay
—Sainte-R... acclame son plus illustre enfant!—
Il moissonne dans l'allégresse ce qu'il a semé dans les pleurs!
Reconnaissance, hommage et gloire
à M. Jean-Charles Lormier!

La gaieté—une gaieté bruyante—éclatait partout avec les détonations d'armes à feu et les fusillades de pétards.

La nature prêtait son concours à la fête, et les rayons dorés du soleil se jouaient gracieusement dans le feuillage et dans les plis des drapeaux.

A l'entrée de la paroisse, un superbe carrosse attelé de deux chevaux attendait notre distingué compatriote.

Il y prit place avec l'abbé Faguy, le maire de Sainte-R... et le député du comté. Et quand le carrosse, qui était précédé d'une fanfare, arriva sur la place de l'église, où la foule joyeuse était réunie, le canon fit entendre sa voix retentissante, puis les assistants agitèrent leur chapeaux ou leurs mouchoirs en criant:

«Vive Jean-Charles Lormier! Vive le héros de Châteauguay!»

Des centaines de personnes étaient accourues des paroisses environnantes pour assister à cette fête populaire et surtout pour acclamer Jean-Charles Lormier.

Il avait été décidé, par le comité d'organisation, que le maire, en arrivant sur la place publique, où une estrade avait été érigée, inviterait Jean-Charles à y monter et lui donnerait alors lecture d'une adresse. Mais la foule, impatiente et enthousiaste, interrompit longtemps l'ordre du programme; car dès que notre héros eût mis le pied à terre, il fut entouré, embrassé, félicité et questionné de mille manières.

Chacun voulait le voir de près, lui serrer la main, lui parler et l'assurer qu'il avait toujours joui de l'amitié et du respect de tous.

On entendait autour de lui ces exclamations: «Mon Dieu! qu'il est changé! Sainte-Vierge! qu'il a dû souffrir!» etc.

Enfin, au bout d'une heure, on permit à M. le maire d'accompagner Jean-Charles à l'estrade.

Nous citons quelques extraits de l'adresse que le maire lut à notre héros:

Monsieur et cher compatriote,

Depuis vingt-sept ans, la paroisse de Sainte-R... a consigné dans ses annales deux événements bien mémorables: votre départ et votre retour. Autant le premier avait mis de tristesse dans nos coeurs, autant le second les remplit de joie et de bonheur.

Il serait puéril de dire que nous vous avons cherché longtemps et regretté toujours.

Vous le devinez, surtout depuis que vous connaissez le résultat de l'accident qui a causé le malheur de votre vie.

Pardonnez-nous si nous osons faire allusion au drame douloureux, mais historique, dans lequel vous avez tenu le second rôle; car nous croyons que c'est Dieu qui en a été le principal acteur, et que c'est sa main qui a dirigé l'arme que vous portiez...

De ce sacrifice dépendait le salut d'une âme qui vous était chère.

Mais il fallait, de plus, satisfaire à la justice divine... et Dieu, qui n'éprouve que les nobles âmes, vous a présenté le calice d'amertume. Vous l'avez accepté, volontairement, et en avez bu jusqu'à la lie...

L'héroïsme que vous aviez déployé sur le champ de bataille, à Châteauguay, vous avait déjà valu notre admiration; mais le martyre que vous avez enduré depuis vingt-sept ans, vous a mérité notre vénération.

C'est, en effet, ce tribut que vous offre en ce moment la population de Sainte-R..., en vous souhaitant la plus cordiale bienvenue!

Cette vénération, elle est dans les milliers de voix qui vous acclament, dans les arcs de triomphe, dans les inscriptions, dans les drapeaux qui flottent au-dessus de cette paroisse dont vous avez été le maire le plus dévoué et qui se rappelle vos bienfaits et vos vertus.

Jean-Charles fut quelques secondes sans pouvoir parler; mais grâce à la fermeté de son caractère, il surmonta la vive émotion qu'il ressentait. Il prit la parole en ces termes:

M. le maire, mesdames et messieurs,

Pardon! merci! voilà les deux mots qui montent à cet instant de mon coeur à mes lèvres!

Avant de vous témoigner ma reconnaissance, je dois vous demander pardon d'avoir douté, à l'heure de l'épreuve, de votre loyale amitié. Oui, au lieu de quitter ma paroisse natale en déserteur, comme je l'ai fait, je comprends maintenant que j'aurais dû rester à mon poste, et vous laisser le soin de faire éclater mon innocence! Mais... mais, hélas! le malheur qui venait de m'atteindre était si grand et si inattendu, que mon esprit, en fut affecté autant, que mon coeur...

Je n'essaierai pas de vous peindre mes souffrances; vous les comprenez et vous les exprimez dans votre adresse par ce mot: le martyre!

Ah! oui, l'exil est vraiment un martyre! J'en ai senti toutes les tristesses et tous les ennuis pendant mon séjour de quinze ans aux États-Unis. C'est pour m'y soustraire, que je revins, il y a douze ans, à Québec, afin d'y continuer, sur les bords de la rivière Saint-Charles, ma vie obscure et ignorée.

Me croyant toujours l'objet des recherches de la justice, je n'osais revenir dans ma paroisse pour revoir ceux que j'aimais, et dont l'image était sans cesse présente à mon esprit.

Je retrouvai à Québec ce que le mal du pays m'avait fait perdre: le calme, la santé, l'amour du travail et la résignation à la volonté de Dieu.

L'air que je respirais, dans ce boulevard de la religion et du patriotisme, était bien, je le sentais, le même que j'avais respiré à l'ombre du clocher natal! Cependant, pas plus à Québec qu'aux États-Unis, je n'ai pu retrouver ce que retrouve aujourd'hui: le bonheur!

Mais si j'ai été privé du bonheur durant vingt-sept ans, je ne dois m'en prendre qu'à moi-même, puisque je me suis sans cesse dérobé à votre amitié qui pouvait me le donner...

Aussi que de regrets me cause la conduite ingrate que j'ai tenue à votre égard, et combien j'éprouve le besoin de vous en demander pardon...

Pardon, à vous, mesdames et messieurs!

Pardon, à vous, vénérable pasteur! d'avoir agi comme si j'eusse douté de votre tendresse et de votre dévouement!

J'espère que Dieu me permettra de réparer par mes actes bien plus que par mes paroles l'injure que j'ai faite à la noblesse de vos sentiments.

Maintenant, merci! pour la réception si chaleureuse que vous me faites, et qui me touche profondément!

Merci! d'avoir bien voulu rappeler les humbles services que j'ai pu rendre à ma paroisse lorsque j'avais l'honneur d'en être le maire.

Oh! que de changements ici depuis cette époque lointaine!

Sous la sage et progressive administration de mes successeurs, notre paroisse s'est transformée complètement. Mais, mesdames et messieurs, le spectacle grandiose et touchant qui s'offre en ce moment à mes regards, démontre que la population de Sainte-R..., tout en s'affranchissant de la vieille routine, est restée fidèle aux saines et pures traditions du passé. Oui, dans tout ce que j'ai vu et entendu depuis une heure, j'ai reconnu les traits caractéristiques des braves et anciens habitants de ma paroisse natale... Daigne le ciel vous les conserver, ces traits si beaux, et vous permettre de les transmettre comme un héritage à vos enfants!

Encore une fois, et du fond du coeur, mesdames et messieurs: pardon! merci!

Après ce discours, qui produisit une douce émotion dans l'âme des auditeurs, la procession se mit en marche, aux sons mélodieux de la fanfare, et parcourut toute la paroisse.

Puis la fête, comme toutes les bonnes fêtes canadiennes, fut couronnée dans le temple par un salut solennel.

C'est là, au pied de l'autel, que notre héros, si vivement ému en cette belle journée, épancha son coeur débordant d'amour et de reconnaissance.




LE VICAIRE DE SAINT-PATRICE

—Eh bien! mon cher Jean-Charles, lui dit un soir l'abbé Faguy, êtes-vous content de l'accueil que vous font vos compatriotes?

—Certes, oui, M. le curé, j'en suis très content et très reconnaissant.

—Et vous vous amusez bien, n'est-ce pas?

—A cette question, j'hésite à répondre affirmativement.

—Comment donc?

—Oui, M. le curé, je suis aussi flatté que touché de toutes ces démonstrations sympathiques, et je m'efforce d'y paraître heureux; mais mon coeur soupire sans cesse après un bonheur qui, je le vois maintenant, se trouve ailleurs que dans les fêtes bruyantes du monde. Le bonheur! je croyais pourtant l'avoir retrouvé, l'autre jour, en revoyant mon village natal...

—Que voulez-vous dire, mon cher ami?

—Je veux dire que, depuis mon retour, j'ai senti renaître le désir de me consacrer entièrement à Dieu; mais, ce qui me chagrine, c'est de penser que je suis trop vieux à présent pour être admis dans la sainte milice du sacerdoce...

—Trop vieux, dites-vous? je ne suis pas de votre opinion: et si vous voulez bien me le permettre, je vais soumettre votre cas exceptionnel à notre évêque, Mgr Bourget. Il me sera bien pénible, sur mes vieux jours, de me séparer de vous, mais ce que je désire avant tout, c'est votre bonheur et non le mien!

—Merci, M. le curé, mais notre séparation ne sera pas de longue durée, car aussitôt que j'aurai reçu les ordres sacrés, je demanderai la faveur et j'espère que je l'obtiendrai—de venir exercer le ministère à vos côtés. L'avenir nous réserve encore des jours heureux.

—Hélas! à mon âge, on ne doit plus compter sur l'avenir, car l'avenir, pour le vieillard, c'est la mort!

—Peut-être, M. le curé; mais après la mort, c'est le ciel, c'est-à-dire un avenir d'une éternelle félicité..

—Vous avez raison, mon cher ami, et j'espère en cet avenir glorieux et consolant..

*
*   *

Le lecteur se rappelle que Jean-Charles, en 1838, après avoir pris la résolution d'abandonner le monde, avait donné aux pauvres une partie de ses biens et laissé à son frère une rente viagère de trois cents dollars par année. Or, son frère étant mort, cette rente annuelle contribua à augmenter le capital que le notaire avait prêté à la fabrique de Saint-X... Et, maintenant, Jean-Charles possédait une fortune de vingt-cinq mille dollars.

Il pouvait vivre en bourgeois, aspirer à tous les honneurs, avoir villa, voitures et serviteurs; en un mot, couler une vieillesse douce et heureuse au milieu de ses concitoyens dont il était l'idole.

Mais de telles pensées n'effleurèrent seulement pas son esprit. Ses vues et ses aspirations portaient plus haut: il voulait être prêtre, monter à l'autel, sauver des âmes!

Il y avait en cette nature d'élite une sève forte et abondante, que le malheur avait longtemps comprimée, et qui, aujourd'hui, voulait déborder. Pour lui donner son cours, il ne fallait rien moins que les sublimes labeurs de l'apostolat.

Ce coeur, sanctifié par la souffrance, ne pouvait plus prendre contact avec les choses du monde: il ne s'ouvrait plus que du côté du ciel!

*
*   *

Jean-C'harles obtint facilement son entrée au grand séminaire de Saiut-Sulpice, à Montréal.

Il fit à l'hospice des soeurs de la charité de Sainte-R... un don de dix mille dollars; en laissa quatorze mille à l'abbé Faguy pour les pauvres de sa paroisse et ne garda pour lui-même que la minime somme de mille dollars.

Le cinq septembre, ayant fait ses adieux a son bon curé et à ses nombreux amis, il partit pour Montréal, le coeur plein d'une sainte allégresse.

Le lecteur connaît assez les talents et la piété de notre héros, pour deviner qu'il remporta au grand séminaire les succès les plus éclatants et que sa conduite y fut toujours exemplaire.

Après un séjour de vingt-deux mois dans cet asile de la science et de la vertu, Jean-Charles Lormier fut ordonné prêtre par sa grandeur Mgr Bourget.

Le curé Faguy manifesta à monseigneur le désir d'avoir le nouveau prêtre près de lui, en qualité de vicaire.

—Je regrette vivement de ne pouvoir acquiescer à votre désir, répondit le prélat. Vous savez que l'abbé O'Brien, ex-vicaire à l'église Saint-Patrice, de cette ville, est mort depuis deux mois, et qu'il est impossible au curé de desservir seul une paroisse aussi importante. Or je n'ai, dans le moment, aucun prêtre de langue anglaise dont je puisse disposer. Sachant que M. Lormier possède parfaitement cette langue, j'ai promis à M, le curé de Saint-Patrice de lui adjoindre votre protégé aussitôt qu'il serait reçu prêtre. Et je dois maintenant m'acquitter de ma promesse. Cependant, si vous le désirez, je pourrai mettre un autre prêtre à votre disposition.

L'abbé Faguy fit généreusement le sacrifice qu'on lui demandait et accepta volontiers de recevoir l'aide d'un vicaire.

Sa santé s'altérait de jour en jour, et il se sentait incapable de pourvoir seul aux besoins spirituels de ses paroissiens.

Le jour même de son ordination, l'abbé Jean-Charles Lormier fut informé qu'il avait été nommé vicaire à l'église Saint-Patrice. Cette nouvelle lui causa autant de peine que de surprise, car il connaissait les démarches que son protecteur devait faire auprès de Mgr Bourget, et il avait espéré qu'elles seraient couronnées de succès.

Il eût été heureux de soulager le curé Faguy, de veiller sur sa vieillesse... mais il se soumit sans hésiter à la volonté de son supérieur, et alla offrir ses services au curé de Saint-Patrice, l'abbé Foley, avec lequel il avait déjà eu quelques relations.

Notre héros était beaucoup plus âgé que l'abbé Foley, mais jouissait d'une santé plus robuste que celui-ci. Malgré ses soixante-dix ans, il se sentait aussi vigoureux qu'à l'âge de quarante ans.

L'étude et le travail ne paraissaient pas le fatiguer.

Pourtant, autrefois, le Dr Chapais lui avait dit qu'il le croyait atteint d'une maladie de coeur, comme son père, et lui avait recommandé d'éviter l'excès de travail et les émotions violentes.

Jean-Charles croyait à la science du Dr Chapais, mais les nombreux malheurs qu'il avait supportés depuis cette époque si éloignée, l'avait convaincu que le médecin, cette fois-la, s'était bien trompé...

Le nouveau vicaire apporta dans l'exercice de son ministère une piété, un zèle, un dévouement et une charité qui firent l'admiration des fidèles et la consolation de son curé.

La taille de ce prêtre géant eût seule suffi à en imposer à tous; mais sa sainteté à l'autel, son éloquence en chaire, sa douceur au confessionnal et sa patience au chevet des malades, lui gagnèrent toutes les sympathies et lui donnèrent bientôt une influence prodigieuse, dont il sut se servir pour la cause du bien.

L'ivrognerie faisait alors d'affreux ravages; elle avait déjà jeté la misère dans un grand nombre de familles et y soufflait maintenant la discorde et l'oubli de Dieu.

L'abbé Lormier résolut de la combattre avec les armes de la charité et de la parole.

Il fonda d'abord deux conférences de la société Saint-Vincent de Paul, et s'imposa la tâche de visiter personnellement les familles que le vice avait contaminées. Il soulagea leurs misères, leur parla de Dieu, puis les décida à venir à l'église pour prier et entendre ses sermons contre l'ivrognerie.

De plus, il établit une société de tempérance, et eut le bonheur, après six mois d'un travail opiniâtre, d'y recevoir huit cents membres, parmi lesquels figuraient les ivrognes les plus dégradés. C'était un succès. Mais l'apôtre constatait avec peine que les jeunes gens n'avaient pas répondu en assez grand nombre à son appel, et il n'épargna aucun sacrifice pour les gagner à la belle cause de la tempérance.

Le jour de la fête nationale des Irlandais approchait.

L'abbé Lormier voulut profiter de cette fête pour l'enrôlement solennel de nouveaux membres dans la société. Il acheta, avec ses deniers, un joli drapeau du Sacré-Coeur, et pria Mgr Bourget de venir en faire la bénédiction le jour de la Saint-Patrice.

Le 17 mars, une foule immense envahissait l'église Saint-Patrice, que des mains très habiles avaient décorée de banderoles et de verdure.

Quinze cents hommes et jeunes gens étaient groupés près d'un magnifique drapeau du Sacré-Coeur qui semblait fasciner leurs regards.

Avant la bénédiction, l'abbé Lormier monta en chaire. Les fidèles étaient toujours avides d'entendre la parole de cet apôtre, dont la voix sonore et le geste expressif impressionnaient fortement. Ce jour, laissant parler son coeur, le saint vieillard fit un sermon à l'emporte pièce. Dans la péroraison, s'adressant aux hommes, il prononça ces mots: «Soldats du Sacré-Coeur, debout! et, la main levée vers le drapeau que notre vénérable évêque va bénir, promettez de ne plus fréquenter les cabarets et d'observer partout et toujours la sainte vertu de tempérance!»

Tous les hommes se levèrent, et ce cri puissant fit retentir la voûte du temple: «Nous promettons!»

Cette fête mit le comble à l'enthousiasme des Irlandais. Quand ils parlaient de leur vicaire, ils l'appelaient: Holy father Lormier.

Et, dans leur pieuse naïveté, ils avaient trouvé le mot juste: l'abbé Lormier était un saint dans toute la force du terme.

*
*   *

Une nuit, notre héros fut réveillé par ce cri: au feu! au feu!

Il se leva, s'habilla à la hâte et sortit du presbytère. En l'apercevant, les Irlandais lui dirent que le feu était à l'église.

Le vicaire s'y rendit en courant et vit que l'élément destructeur exerçait ses ravages à L'interieur de l'église...

Les membres de la société de tempérance devaient faire la communion réparatrice le lendemain matin, et il y avait dans le tabernacle deux ciboires remplis d'hosties consacrées!

Que faire? L'abbé Lormier allait-il permettre aux flammes de dévorer les saintes espèces sans tenter de les sauver?... Mais! il risquait d'être rôti en pénétrant dans le temple, qui ressemblait à une fournaise ardente...

N'importe! il n'hésite pas un instant!

Plongeant son manteau dans l'eau, et s'en couvrant la tête, il s'élance au milieu des flammes, court à l'autel, ouvre le tabernacle, saisit les deux ciboires et revient sur ses pas.

La flamme faisait rage, surtout à l'entrée de l'église. Un véritable mur de feu se dressait sur le passage du prêtre, et semblait vouloir le retenir captif. Sans perdre courage, l'abbé Lormier élevé son âme à Dieu, se débarrasse du manteau qni gênait sa marche, et se précipite à travers le rempart brûlant...

La foule attendait, haletante, muette d'angoisse.

Soudain un cri de joie s'échappe de toutes les lèvres: le prêtre vient de paraître, enveloppé de flammes, mais portant fermement les deux ciboires!

L'abbé Foley s'empresse au devant de son vicaire, reçoit le précieux fardeau, qu'il transporte au presbytère, pendant que les pompiers. dirigent sur le héros un puissant jet d'eau qui éteint les flammes attachées à tous ses habits...

Après un travail et des efforts héroïques, on réussit à contrôler l'incendie.

L'église avait subi des dommages considérables, mais les pertes était couvertes par les assurances.

L'abbé Lormier ne s'était pas rendu compte tout d'abord de la gravité de son état. L'excitation avait paralysé la douleur, mais elle se réveilla d'une manière intense quand il enleva, ses vêtements.

Son corps était couvert de plaies... Il ne lui restait plus un seul cheveu, et sa figure était affreusement brûlée et tuméfiée...

Les brûlures le faisaient terriblement souffrir, mais le coeur paraissait être le siège principal de ses souffrances.

Il en parla aux médecins, qui lui dirent, après l'avoir examiné, qu'il était atteint d'une hypertrophie du coeur; puis ils ajoutèrent:

—Vous pouvez remercier Dieu, si vous n'avez pas été foudroyé!

L'abbé Lormier se rappela alors ce que lui avait dit le Dr Chapais, autrefois, et il se reprocha, d'avoir douté de la science de son vieil ami.

Notre héros inspira longtemps à ses médecins et à l'abbé Foley les plus vives inquiétudes; mais grâce à leurs bons soins et aux prières ferventes des fidèles, il put, au bout de trois mois, quitter la chambre et reprendre quelques unes de ses divines fonctions.

Mais il était excessivement faible, et sentait que ses forces l'avaient abandonné pour toujours!

De plus son oeil gauche avait tellement souffert à l'incendie, qu'il ne pouvait plus s'en servir.

«Bah! se dit-il, j'ai bien sacrifié un doigt à la patrie, au feu de Châteauguay; je devais, au moins, sacrifier un oeil à Dieu, au feu de notre église...»




LES NOCES D'OR

Un soir d'août, l'abbé Lormier reçut de sa grandeur Mgr Bourget cette courte missive:

Mon cher M. Lormier,

Je désirerais causer quelques instants avec vous. Veuillez donc me faire le plaisir de venir prendre le dîner avec moi, demain, sans cérémonie.

L'abbé Lormier se rendit à l'invitation de l'éminent prélat, qui l'accueillit avec cette courtoisie et cette bonté qu'il témoignait à tous, et qui sont l'apanage des âmes bien nées.

Le dîner fut très joyeux. Au dessert, Mgr Bourget dit à son hôte: «C'est pour vous demander un service que je vous ai prié de venir me voir.»

—Je suis entièrement à votre disposition, monseigneur, répondit l'abbé.

—Merci! Voici ce dont il s'agit. La supérieure du couvent de Villa-Maria m'a confié, il y a huit jours, l'agréable tâche de présider à une touchante cérémonie: celle de la célébration des noces d'or d'une vieille religieuse, arrivée récemment des États-Unis. J'avais accepté la tâche, mais je me vois maintenant dans l'impossibilité de la remplir. Cette cérémonie a lieu demain matin, à six heures, et je dois partir ce soir pour Québec, où m'appelle une affaire importante et urgente. Vous me rendriez un grand service en voulant bien me remplacer à cette fête.

—Quoi! monseigneur, vous remplacer à cette fête?... Mais il me semble que je ne puis y songer! Les bonnes religieuses attendent votre grandeur, et c'est le plus indigne de vos prêtres qu'elles seront obligées de recevoir... Je vous en prie, monseigneur, ne leur causez pas un tel désappointement!

—Elles n'éprouveront aucun désappointement, car je les préviendrai avant mon départ..

—Je n'ai jamais assisté à pareille fête, monseigneur, et j'ignore absolument le cérémonial qui doit être observé en cette occurrence.

—Rassurez-vous, mon ami, il est des plus simples: le Veni Creator avant la messe, le renouvellement des voeux par la vieille religieuse après la messe, puis le Te Deum. Lorsque vous aurez terminé votre action de grâces, vous irez à la communauté, où les soeurs seront réunies, et vous leur adresserez la parole.

—Le programme serait simple en effet, monseigneur, si le discours en était supprimé, mais, c'est justement le point qui m'embarrasse le plus.

—L'année dernière, cependant, vous avez, sans préparation, prêché tous les soirs aux exercices de la neuvaine de Saint-François-Xavier, et tout le monde a été enchanté de vos sermons. Ah! ah! vous rougissez en entendant ce compliment... je vous assure pourtant qu'il est bien mérité.

—Ne pourriez-vous pas, monseigneur, demander à la supérieure d'ajourner cette fête à plus tard, c'est-à-dire jusqu'à votre retour de Québec?

—Non, mon ami, car la vieille religieuse... dont on doit célébrer les noces d'or, est d'une faiblesse excessive, et même elle a failli mourir, la semaine dernière. Elle est relativement bien depuis deux jours et le médecin est d'opinion qu'elle peut vivre encore quelque temps, mais aussi elle peut mourir d'un jour à l'autre. Cette bonne soeur, qui est la modestie même, s'est opposée fortement à la démonstration qu'on organise en son honneur, mais la supérieure et toutes les religieuses de la communauté veulent lui donner, en ce grand jour, un témoignage d'affection, de respect et de reconnaissance. Cette bonne vieille digne émule de Marguerite Bourgeois a rendu de précieux services à son ordre, et elle a établie sur des bases solides, plusieurs couvents au Canada et aux États-Unis.

—Enfin, monseigneur, je n'ai qu'à m'incliner devant votre volonté qui est et sera toujours la mienne. Et si j'ai mis peu d'empressement à obéir à votre grandeur, c'est parce que je me sens tout à fait indigne de la remplacer à cette fête.

—Laissez-moi vous dire, mon ami, que je diffère d'opinion avec vous sur ce point, et je suis persuadé que les religieuses me sauront gré de vous avoir choisi pour présider à cette fête des noces d'or.

*
*   *

Ainsi que l'abbé Lormier l'avait prévu, les religieuses furent bien désappointées en recevant de Mgr Bourget une lettre par laquelle il leur apprenait qu'une affaire urgente l'appelait le même jour à Québec, et que M. l'abbé Jean-Charles Lormier le remplacerait avantageusement à leur fête.

Si les bonnes soeurs étaient déçues, c'est parce qu'elles avaient fait de grands préparatifs pour recevoir le distingué prélat qui était un insigne bienfaiteur de leur communauté. Mais avec l'esprit de soumission qui caractérise ces saintes femmes, elles acceptèrent de bonne grâce cette contrariété et se disposèrent à recevoir avec magnificence le représentant de sa grandeur Mgr Bourget, et à célébrer leur fête avec beaucoup d'éclat.

La supérieure ne fît d'abord connaître à personne le nom du prêtre qui devait remplacer l'évoque, car le nom de l'abbé Lormier lui était complètement inconnu. Elle pensa même que ce prêtre était un missionnaire en visite à Montréal.

D'ailleurs, elle se proposait de le présenter à la communauté après la cérémonie religieuse.

C'est la supérieure qui avait écrit la formule du renouvellement des voeux qui devait être lue par l'héroïne de la fête; mais l'absence de Mgr Bourget, l'obligea à en modifier comme suit la dernière partie: «Sous l'autorité de monseigneur l'illustrissime et révérendissime Ignace Bourget, évêque de Montréal, et en présence de son officiant-député, M. l'abbé Jean-Charles Lormier.»

Le lendemain matin, à six heures précises, l'abbé Lormier, revêtu des habits sacerdotaux, fit son entrée dans la petite chapelle de Villa-Maria.

Les décorations de la chapelle et de l'autel offraient un coup d'oeil ravissant.

Un goût véritablement artistique avait présidé à la disposition des drapeaux, des fleura et des lumières. Rien de confus ni d'exagéré nulle part, mais partout la simplicité unie à la distinction.

Trois fauteuils avaient été placés à quelques pas du balustre; celui du centre était occupé par la religieuse dont on célébrait les noces d'or, celui de droite par la supérieure, et celui de gauche par une religieuse étrangère à la communauté.

Le recueillement de l'abbé Lormier à l'autel, l'air de sainteté répandu sur sa figure, sa haute stature et sa voix grave et sonore produisirent sur les assistantes la plus salutaire impression.

Il était vraiment le digne représentant de Jésus-Christ, le héros de Châteauguay!

Lorsqu'il eût terminé la messe, le prêtre s'approcha du balustre pour entendre la lecture des voeux et bénir la religieuse qui devait les renouveler.

Il se tint debout, les mains jointes sur la poitrine.

La supérieure présenta à la vieille épouse du Christ la formule qu'elle devait lire, mais qu'elle n'avait pas encore vue.

La pieuse jubilaire prit le document, mais en voulant se mettre à genoux pour en faire la lecture, on crut qu'elle allait s'évanouir. Elle n'avait pas dormi de la nuit, et elle était si faible, que les religieuses avaient été obligées de la transporter à la chapelle dans une chaise roulante... Il lui fut permis de rester assise.

Alors, d'une voix faible, mais assez intelligible, elle lut:

«Je, soeur Sainte-Agnès de Jésus, née Corinne de LaRue....................................

En entendant prononcer ce nom, pour la première fois depuis un demi-siècle, et par celle qui le portait, l'abbé Lormier tressaillit et son coeur battit à se rompre; mais il ferma les yeux et éleva ses pensées vers l'Éternel.

La religieuse continuait sa lecture:

«................désire ardemment renouveler mes voeux.

Seigneur-Jésus, que j'ai choisi, il y a cinquante ans, pour mon céleste époux, sous la protection de votre glorieuse et immaculée mère, je renouvelle les voeux que j'ai faits à votre divine majesté, de garder pauvreté, chasteté et obéissance.

Ce joug de la vie religieuse que je porte depuis cinquante ans, est pour moi plus doux, plus léger que jamais, et je n'ai, ô Seigneur, qu'un seul regret, c'est de ne pas avoir assez fait pour répondre à la grande faveur de ma sainte vocation.

Daignez me pardonner et me faire la grâce de vous être fidèle jusqu'à la mort. Oui, je renouvelle mes voeux suivant les règles de cette congrégation et sous l'autorité de monseigneur l'illustrissime et révérendissime Ignace Bourget, évêque de Montréal, et en présence de son officiant-député, M. l'abbé Jean-Charles Lorm......

Elle ne put prononcer la dernière syllabe de ce nom, et la formule lui échappa des mains, Elle jeta un cri de surprise, saisit son crucifix qu'elle porta à ses lèvres, et expira entre les bras de la supérieure...

L'abbé Lormier, resté jusque-là impassible, leva la main et donna une suprême bénédiction à soeur Sainte-Agnès de Jésus.

Puis, avec ce calme que l'homme de Dieu sait conserver dans les moments les plus douloureux, il alla s'agenouiller devant le tabernacle et pria longtemps pour l'âme de celle dont les anges célébraient sans doute, là-haut, les noces éternelles...




MORT AU CHAMP D'HONNEUR

Six mois s'étaient écoulés depuis le sombre événement que nous venons de relater.

L'abbé Lormier avait tout à fait recouvré la santé. Du moins il semblait le croire. Car il avait repris les devoirs de son ministère avec une ardeur qui ne se ralentissait pas.

Ayant vaincu l'hydre de l'intempérance et fait renaître l'accord, le bonheur et la prospérité dans les familles, il voulut maintenir celles-ci dans le droit chemin et éloigner d'elles les dangers.

Pour arriver à son but, il transforma le rez-de-chaussée de l'église en une vaste salle pourvue d'une bibliothèque, de journaux et de jeux, qu'il mit à la disposition des hommes mariés et des jeunes gens de la paroisse.

Tous les soirs, des hommes de tout âge et de toute condition se réunissaient dans cette salle, où ils passaient des heures charmantes.

L'abbé Lormier assistait aussi régulièrement que possible à ces réunions, que sa science et sa franche gaieté rendaient instructives et agréables.

Il apprenait à ces hommes à se mieux connaître, à s'aimer et à s'aider les uns les autres dans le commerce de la vie.

L'abbé Lormier, nous l'avons déjà dit, soit qu'il fût à l'autel, au confessionnal ou en chaire, édifiait toujours. Mais c'est surtout par la prédication qu'il touchait et convertissait les âmes.

Dans l'automne de 18... il prêchait, depuis huit jours, une neuvaine à Saint-Patrice. On était venu de partout pour l'entendre.

Dans la péroraison de ses trois derniers sermons, le prédicateur avait éprouvé de violentes palpitations du coeur. Mais ces accents plaintifs de l'organe souffrant n'était pas de nature à modérer le zèle brûlant qui animait ce saint prêtre. Et pour s'exciter à combattre avec plus d'ardeur encore le vice, l'impiété et les ennemis de la religion, il se répétait souvent ce vers de Racine:

«Le Dieu que nous servons est le Dieu des combats.»

Le neuvième jour, il prêcha sur la destinée de l'homme dans l'ordre surnaturel. Durant une heure il tint l'auditoire captif sous le charme de sa parole.

Puis, s'inspirant d'un grand prédicateur italien, le Père Ventura, il conclut ainsi son admirable sermon:

«La terre, songeons-y bien, est le lieu du combat; c'est au ciel qu'est le lieu du triomphe.

«La terre est le lieu du travail; c'est au ciel le lien du repos.

«La terre est le lieu du mérite; c'est au ciel le lieu de la récompense.

«La terre est le lieu de l'exil; c'est le ciel qui est notre véritable et éternelle patrie.

«Habitons donc dans le ciel par la foi, l'espérance, le désir, afin que nous ayons le bonheur d'y habiter un jour par nos personnes.»

—Ainsi soit-il! répondit une voix mélodieuse qui parut sortir du tabernacle...

L'abbé Lormier, étonné et ravi, se tourna vers l'autel; mais soudain il chancela et s'affaissa dans la chaire!

Il venait d'être foudroyé par une syncope du coeur..................................

Le héros de Châteauguay, devenu un soldat du Christ, était mort au champ d'honneur!

FIN




TABLE

Préface.

Avant-Propos.

PROLOGUE

Un sauvetage émouvant.

La tireuse de cartes.

La Maison bleue.

PREMIÈRE PARTIE

La famille Lormier.

La loyauté des Canadiens-français.

Un héros de seize ans.

Convalescence et étude.

Un clerc notaire qui s'amuse.

Une partie de chasse.

Un trait d'honnêteté et de dévouement.

Il faut sauvegarder l'honneur de sa famille.

Le cocher Philippe dans son nouveau rôle.

Un trio de nobles coeurs.

Un double compte de médecin.

Une fête patriotique.

Une bombe qui éclate.

Une dernière épître de Philippe.

DEUXIÈME PARTIE

Les fiançailles de Jean-Charles.

L'or vaincu par l'éloquence.

Vingt ans après.

TROISIÈME PARTIE

La fuite.

L'exil.

L'orphelin O'Neil.

Le retour au pays.

ÉPILOGUE

Une noble indiscrétion.

Une réception enthousiaste.

Le vicaire de Saint-Patrice.

Les noces d'or.

Mort au champ d'honneur.