LA DISPUTE DES DEUX PHONOGRAPHES.
Image plus grande—Vous n'osez pas passer devant eux? Mais avec moi vous ne craignez rien; venez donc et voyez!
—Oh! non... je ne veux pas...
—Mais si, venez!...»
Il fit passer devant lui Estelle, qui s'arrêta stupéfaite au milieu de la pièce. Il y avait de quoi: les voix de M. et Mme Lorris continuaient la discussion commencée et pourtant la pièce était vide!
Georges, d'un geste, montra deux phonographes placés sur la table, au milieu d'un fouillis de livres et d'instruments...
«Voilà, dit-il, mes parents se chamaillent un petit peu par l'intermédiaire de leurs phonographes... Laissons-les, cela n'a pas grand inconvénient, et je vais vous expliquer...
—Ils se disputent par phonographes! s'écria Estelle, heureuse et soulagée.
Mme Lorris confie le sermon à son phono.
Image plus grande—Mon Dieu, oui! Admirez les bienfaits de la science! Vous n'ignorez pas qu'une certaine mésintelligence règne malheureusement entre mes parents, cela date de loin!... Vous connaissez mon père, un savant terrible, autoritaire, systématique... De plus, toujours absorbé par ses travaux et ses entreprises, il est d'une humeur assez difficile parfois... Ma mère est d'un caractère tout opposé, elle a des goûts tout différents; de là, des heurts, des chocs, depuis le lendemain de leur mariage, paraît-il... Le grand mot de mon père, quand il est bien hors de lui, à la fin de toutes les querelles, c'est: «Madame Philox Lorris! Tenez! vous n'êtes... qu'une femme du monde!!!» Ma mère tient bon; alors que tout plie devant l'autorité du savant, elle entend garder sur tout ses opinions particulières... Et tous les jours, par suite de ces divergences de vues de mes parents, il y a discussion, querelle...
—Hélas! fit Estelle tristement.
—Heureusement, ajouta Georges, grâce à cette science que ma mère s'obstine à ne pas vénérer, l'inconvénient est moindre que vous ne supposez, on se dispute par phonographe! Quand mon père a sur le cœur quelque chose qui l'étouffe, une semonce, une scène à faire, il saisit vite son phonographe et se soulage en le chargeant de transmettre récriminations, admonestations, reproches amers et autres douceurs. Pas d'objections, pas de répliques qui gâteraient tout, le phono reçoit tout, mon père le fait porter ici dans cette pièce ainsi consacrée aux scènes de ménage, et il se remet, l'esprit rasséréné, à ses travaux. De son côté, ma mère, lorsqu'elle se croit quelque grief contre son mari, lorsqu'elle a quelque observation à lui faire, emploie le même procédé et, tout à son aise, confie aussi le sermon à son phonographe... Elle est tranquille après, le nuage est passé, le ciel se découvre; quand on se retrouve à table aux repas, il n'est question de rien, on ne se douterait aucunement que M. et Mme Philox Lorris viennent de se chamailler... Et je soupçonne que, depuis longtemps, chacun d'eux a cessé d'écouter ce que le phonographe de l'autre a été chargé de lui faire savoir! Les phonographes prêchent dans le désert... Mon père envoie son phono, ma mère arrive avec le sien, fait marcher les appareils et s'en va... Personne n'écoute le duo! Mon père, pour éviter des pertes de temps, a fait adapter à ces appareils des récepteurs qui enregistrent les réponses aux messages, mais il se garde bien d'entendre ces messages; il a ainsi les clichés de tous les sermons conjugaux depuis plus de vingt ans, une belle collection, je vous assure, classée dans un cartonnier!...»
M. PHILOX LORRIS CHARGE SON PHONOGRAPHE DE TRANSMETTRE REPROCHES, ADMONESTATIONS ET RÉCRIMINATIONS.
Image plus grandeLes phonographes, pendant ces explications, s'étaient tus; la querelle avait pris fin...
«Je vous soupçonne, ma chère Estelle, fit Georges, de garder encore contre la science les mêmes préventions que ma mère. Vous voyez pourtant qu'elle a du bon!... Grâce à elle, on peut vivre en parfaite mauvaise intelligence sans s'arracher quotidiennement les yeux!... Si vous voulez, quand nous serons mariés, lorsque nous aurons à nous disputer, nous prendrons aussi des phonographes?
—C'est entendu,» répondit Estelle en riant.
Estelle, ayant trouvé le document qu'elle cherchait, laissait la pièce consacrée aux scènes de ménage et regagnait le hall du secrétariat.
«Ma chère Estelle, lui dit Georges, vous venez de voir une des plus heureuses applications du phonographe; il y en a d'autres encore: ainsi, ma mère a pu me faire entendre le premier cri jeté par moi à mon arrivée sur cette terre et recueilli phonographiquement par mon père... Ainsi nous avons le premier vagissement de l'enfant surpris à la naissance en cliché phonographique, de même que nous pouvons garder de la même façon, pour les réentendre toujours, à volonté, les derniers mots d'un parent, les dernières recommandations d'un ancêtre à son lit de mort... Le hasard m'a mis, ces jours-ci, à même d'apprécier une autre application toute différente, mais aussi heureuse... Il faut que je vous conte cela... Vous savez que notre ami Sulfatin, l'homme de bronze, nous donnait, depuis quelque temps, des inquiétudes par ses surprenantes distractions? J'ai la clef du mystère, je connais la cause de ces distractions: Sulfatin se dérange tout simplement; la science n'a plus son cœur tout entier!
—En Bretagne, déjà, M. La Héronnière s'en était aperçu.
—Mais c'est bien autre chose, maintenant! Figurez-vous que, l'autre jour, j'allais entrer, pour un renseignement à demander, dans le petit bureau spécial où Sulfatin s'enferme pour méditer quand il a quelque grosse difficulté à vaincre, lorsque j'entendis une voix de femme qui disait: «Mon Sulfatin, je t'adore et n'adorerai jamais que toi!...» Jugez de mon effarement! Par la porte entre-bâillée, ma foi, je risquai un coup d'œil indiscret et je ne vis pas de dame: c'était un phonographe qui parlait sur la table de travail de Sulfatin.
—Et vous vous êtes sauvé?
—Non, je suis entré. Sulfatin, comme réveillé en sursaut, a bien vite arrêté son phonographe et m'a dit gravement: «Encore l'Académie des sciences de Chicago qui me communique quelques objections relatives à nos dernières applications de l'électricité... Ces savants américains sont des ânes!» Vous pensez si j'ai dû me retenir pour garder mon sérieux; ils ont une jolie voix, ses savants américains! Eh bien! nous allons rire un peu, si vous voulez me suivre jusqu'au cabinet de Sulfatin; je crois que je lui ai préparé une petite surprise...
—Qu'avez-vous fait?»
Georges s'arrêta sur le seuil du laboratoire.
«Quand j'y songe, j'ai peut-être été un peu loin...
—Comment cela?
LES PREMIERS VAGISSEMENTS DE L'ENFANT, REÇUS PAR LE PHONOGRAPHE.
Image plus grande—Ma foi, je dois vous l'avouer, j'ai manqué de délicatesse; pendant que Sulfatin avait le dos tourné, je lui ai volé le cliché phonographique du savant américain, et...
—Et?
—Et je l'ai fait reproduire à cent cinquante exemplaires, que j'ai placés dans les phonographes du laboratoire de physique, reliés par un fil; j'ai tout préparé, c'est très simple; tout à l'heure, Sulfatin, en s'asseyant dans son fauteuil, établira le courant et cent cinquante phonographes lui répéteront ce que disait l'autre jour le savant américain...
—Mon Dieu! pauvre M. Sulfatin; qu'avez-vous fait? Vite, enlevez ce fil...»
Georges hésitait.
«Vous croyez que j'ai été un peu trop loin?..... Mais il est trop tard, voici Sulfatin!»
Dans le grand laboratoire où, devant des installations diverses, parmi des appareils de toutes tailles, aux formes les plus étranges, au milieu d'un formidable encombrement de livres, de papiers, de cornues et d'instruments, travaillent une quinzaine de graves savants, plus ou moins barbus, mais tous chauves, enfoncés dans les méditations ou suivant, attentifs, des expériences en train, Sulfatin venait d'entrer, marchant lentement, la main gauche derrière le dos et se tapotant le bout du nez de l'index de la main droite, ce qui était chez lui signe de profonde méditation.
Il alla, sans que personne levât la tête, jusqu'à son coin particulier et lentement tira son fauteuil. Il fut quelque temps à prendre sa place, il remuait sur la grande table des papiers et des appareils. Georges, voyant qu'il tardait à s'asseoir, allait s'élancer et couper le fil pour arrêter sa mauvaise plaisanterie, mais tout à coup Sulfatin, toujours d'un air préoccupé, se laissa tomber sur son siège.
Ce fut comme un coup de théâtre.
Drinn! drinn! drinn!
Cette sonnerie électrique à tous les phonographes fit lever la tête à tout le monde. Sulfatin regarda d'un air stupéfait le petit phonographe placé sur sa table. La sonnerie s'arrêta et immédiatement tous les phonographes parlèrent avec ensemble:
«Sulfatin! mon ami, tu es charmant et délicieux! je t'adore et je jure de n'adorer jamais que toi!!! Sulfatin! mon ami, tu es charmant et délicieux! je t'adore et je jure... Sulfatin! mon ami, tu es charmant et délicieux...»
Les phonographes ne s'arrêtaient plus et, dès qu'ils arrivaient à l'exclamation finale, accentuée avec énergie, reprenaient le commencement de la phrase, doucement modulé!
Tous les savants s'étaient dérangés de leurs méditations ou avaient quitté leurs expériences; debout, aussi ahuris que pouvait l'être Sulfatin, ils regardaient alternativement leur collègue et les phonographes indiscrets. Enfin, quelques-uns, les plus vieux, éclatèrent de rire en jetant un coup d'œil malicieux à Sulfatin, tandis que les autres rougissaient, se renfrognaient tout de suite et fronçaient les sourcils, l'air indigné et presque personnellement offensés.
«Sulfatin! mon ami, tu es charmant et dé...»
Les phonographes s'arrêtèrent, Sulfatin venait de couper le fil.
«C'EST SCANDALEUX!—VOUS COMPROMETTEZ LA SCIENCE FRANÇAISE!»
Image plus grandeProfitant du trouble général, Georges et Estelle refermèrent la porte sans avoir été aperçus; ils se sauvaient pendant que retentissait encore dans la salle un brouhaha d'exclamations et de protestations. Des oh!—des ah!—des: C'est un peu fort!—C'est scandaleux!—Quelles turpitudes!...—Vous compromettez la science française!
«Pauvre M. Sulfatin! fit Estelle.
—Bah! il trouvera une explication!... répondit Georges, et vous voyez, ma chère Estelle, que le phonographe a du bon; il enregistre les serments que l'on peut se faire répéter éternellement ou faire entendre, comme un reproche, s'il y a lieu, à l'infidèle; il ne laisse pas se perdre et s'envoler la musique délicieuse de la voix de la bien-aimée et il la rend à notre oreille charmée dès que nous le désirons... Savez-vous, ma chère Estelle, que j'ai pris quelques clichés de votre voix sans que vous vous en doutiez et que, de temps en temps, le soir, je me donne le plaisir de les mettre au phonographe?
LA FEMME NOUVELLE.
Image plus grandeIV
Grande soirée artistique et scientifique à l'hôtel Philox Lorris.—Où l'on a la joie d'entendre les phonogrammes des grands artistes de jadis.—Quelques invités.—Première distraction de Sulfatin.—Les phonographes malades.
M. Philox Lorris se préparait à donner la grande soirée artistique, musicale et scientifique dont la seule annonce avait surexcité la curiosité de tous les mondes. Devant une assemblée choisie, réunissant le Tout-Paris académique et le Tout-Paris politique, toutes les notabilités de la science et des Parlements, devant les chefs de partis, les ministres, devant le chef de cabinet, l'illustre Arsène des Marettes, à la parole puissante, il compte, après la partie artistique, exposer, dans une rapide revue des nouveautés scientifiques, ses inventions récentes et jeter tout à coup l'idée du grand médicament national, intéresser les ministres, enlever les sympathies du monde parlementaire, lancer tous les journaux, représentés à cette soirée par leurs principaux rédacteurs et leurs reporters, sur cette immense, philanthropique et patriotique entreprise de la régénération d'une race fatiguée et surmenée, d'un peuple de pâles énervés, par le prodigieux coup de soleil revivifiant du grand médicament microcidide, dépuratif, tonique, anti-anémique et national, agissant à la fois sur les organismes par inoculation et par ingestion!
Tel est le but de Philox Lorris. Après le concert, dans une conférence avec exemples et expériences, Philox Lorris exposera lui-même sa grande affaire; le coup de théâtre sera l'apparition du malade de Sulfatin, M. Adrien La Héronnière, que tout le monde a connu, que l'on a vu, quelques mois auparavant, tombé au dernier degré de l'avachissement et de la décadence physique. Aucun soupçon de supercherie ne peut naître dans l'esprit de personne, celui qui fournit la preuve vivante et éclatante des assertions de l'inventeur, le sujet enfin, n'est pas un pauvre diable quelconque et anonyme. Tout le monde a déploré la perte de cette haute intelligence sombrée presque dans une sénilité prématurée, et l'on va voir reparaître M. La Héronnière restauré de la plus complète façon au physique comme au moral, réparé physiquement et intellectuellement, redevenu déjà presque ce qu'il était autrefois!...
M. Philox Lorris s'est déchargé du soin des divertissements frivoles, de la partie artistique sur Mme Lorris, assistée de Georges et d'Estelle Lacombe.
S. E. Bonnard-Pacha.
Image plus grande«A vous le grand ministère de la futilité, leur a-t-il dit gracieusement, à vous toutes ces babioles; seulement, j'entends que ce soit bien et je vous ouvre pour cela un crédit illimité.»
Georges, ayant carte blanche, ne lésina pas.
Il ne se contenta pas des simples petits phonogrammes suffisant aux soirées de la petite bourgeoisie, des clichés musicaux ordinaires, des collections de «Chanteurs assortis», de «Voix d'or», que l'on vend par boîtes de douze chez les marchands, comme on vend, pour soirées plus sérieuses, des boîtes de «douze tragédiens célèbres», «douze avocats célèbres», etc.
Il consulta quelques-uns des maestros illustres du jour, et il réunit à grands frais les phonogrammes des plus admirables chanteurs et des cantatrices les plus triomphantes d'Europe ou d'Amérique, dans leurs morceaux les plus fameux, et, ne se contentant pas des artistes contemporains, il se procura des phonogrammes des artistes d'autrefois, étoiles éteintes, astres perdus. Il obtint même du musée du Conservatoire des clichés de voix d'or du siècle dernier, lyriques et dramatiques, recueillis lors de l'invention du phonographe. C'est ainsi que les invités de Philox Lorris devaient entendre Adelina Patti dans ses plus exquises créations, et Sarah Bernhardt détaillant perle à perle les vers d'Hugo, ou rugissant les cris de passion farouche des drames de Sardou. Et combien d'autres parmi les grandes artistes d'autrefois, Mmes Miolan-Carvalho, Krauss, Christine Nilsson, Thérésa, Richard, etc...
M. Albertus Palla.
Image plus grandeQuelques marchands peu scrupuleux essayèrent bien de placer des morceaux de Talma et de Rachel, de Duprez et de la Malibran; mais Georges avait sa liste avec chronologie bien établie et il ne se laissa pas prendre à ces clichés frauduleux de voix éteintes bien avant le phonographe, petites tromperies constituant de véritables faux phonographiques, auxquelles tant de bourgeois et de dilettanti de salon se laissent prendre.
Le grand soir arrivé, tout le quartier de l'hôtel Philox Lorris s'illumina, dès la tombée de la nuit, de la plus prestigieuse explosion de feux électriques dessinant comme une couronne de comètes flamboyantes autour et au-dessus du vaste ensemble de bâtiments de l'hôtel et des laboratoires. Cela formait ainsi au-dessus du quartier comme une réduction des anneaux de la planète Saturne. Bientôt ces flots de lumière furent traversés par des arrivées d'aérocabs de haute allure, aux élégantes proportions, amenant des invités de tous les points de l'horizon, de véhicules aériens des formes les plus nouvelles... Dans la foule, le service d'ordre était admirablement fait par des gardes civiques à hélicoptères, circulant constamment autour des débarcadères, maintenant à distance les aéronefs non munies de cartes.
M. le duc de Béthanie.
Image plus grandeLe flot des notabilités de tous les mondes, en uniformes divers ou revêtues de l'habit, des dames en superbes toilettes endiamantées, se répandit du débarcadère aérien dans les salons par les élégants praticables, remplaçant les ascenseurs pour ce jour-là.
Il nous suffit de jeter indiscrètement les yeux sur le carnet d'une reporteuse du grand journal téléphonique l'Epoque, que nous rencontrons dès l'entrée, pour avoir les noms des principaux personnages que nous aurons l'honneur de croiser dans les salons de M. Philox Lorris.
Déjà sont arrivés, entre autres illustrations:
Mme Ponto, la cheffesse du grand parti féminin, actuellement députée du XXXIIIe arrondissement de Paris.
M. Ponto, le banquier milliardaire, organisateur de tant de colossales entreprises, comme le grand Tube transatlantique franco-américain et le Parc européen d'Italie.
M. Philippe Ponto, l'illustre constructeur du sixième continent, en ce moment à Paris pour des achats considérables de fers et fontes devant renforcer l'ossature des immenses territoires créés en soudant l'un à l'autre, à travers les bras de mer desséchés, les archipels polynésiens.
M. Arsène des Marettes, député du XXXIXe arrondissement, l'homme d'État, le grand orateur qui tient entre ses mains les ficelles de toutes les combinaisons ministérielles.
L'INVASION ASIATIQUE—CONCENTRATION DES 18 ARMÉES TARTARES EN DANUBIE SOUS LES ORDRES DU MANDARIN INGÉNIEUR EN CHEF
Image plus grandeLe vieux feld-maréchal Zagovicz, ex-généralissime des forces européennes qui repoussèrent, en 1941, la grande invasion chinoise et anéantirent, après dix-huit mois de combats dans les grandes plaines de Bessarabie et de Roumanie, les deux armées de sept cent mille Célestes chacune, pourvues d'un matériel de guerre bien supérieur à ce que nous possédions alors et conduites à la conquête de la pauvre Europe par des mandarins asiatiques et américains.
LE GÉNÉRAL ZAGOVICZ, L'ILLUSTRE VAINQUEUR DE LA GRANDE INVASION CHINOISE.
Image plus grandeCe vieux débris des guerres d'autrefois est encore admirablement conservé malgré ses quatre-vingt-cinq ans et domine de sa haute taille, toujours droite, les grêles figures de nos ingénieurs généraux, toujours penchés sur les livres.
Le célébrissime Albertus Palla, photo-picto-mécanicien, membre de l'Institut, l'immense artiste qui obtint au dernier Salon un si grand succès avec son tableau animé la Mort de César, où l'on voit les personnages se mouvoir et les poignards se lever et s'abaisser, pendant que les yeux des meurtriers roulent avec une expression de férocité qui semble le dernier mot de la vérité dans l'art.
M. JACQUES LOIZEL.
Image plus grandeSon Excellence M. Arthur Lévy, duc de Béthanie, ambassadeur de Sa Majesté Alphonse V, roi de Jérusalem, qui a quitté tout simplement son splendide chalet de Beyrouth, malgré les attractions de cette ravissante ville de bains en cette semaine des régates aériennes.
M. Ludovic Bonnard-Pacha, ancien syndic de la faillite de la Porte ottomane, directeur général de la Société des casinos du Bosphore.
Quelques-uns des huit cents fauteuils de l'Académie française, c'est-à-dire les plus illustres parmi les illustres de nos académiciens et académiciennes.
Le journaliste le plus considérable, celui dont les rois et les présidents sollicitent la protection ou la bienveillance en montant sur le trône, le rédacteur en chef de l'Epoque, M. Hector Piquefol, qui vient de se battre en duel avec l'archiduc héritier de Danubie, à cause de certains articles où il le morigénait vertement sur sa conduite,—et qui traite en ce moment avec le conseil des ministres récalcitrant du royaume de Bulgarie, pour le mariage du jeune prince royal.
L'honorable Mlle Coupard, de la Sarthe, sénatrice.
L'éminente Mlle la doctoresse Bardoz.
Un groupe nombreux d'anciens présidents de républiques sud-américaines et des îles, retirés après fortune faite, parmi lesquels Son Excellence le général Ménélas, qui abdiqua le fauteuil d'une république des Antilles après avoir réalisé tous les fonds d'un emprunt d'État émis en Europe. Le bon général, dans la haute estime qu'il professe pour notre pays, n'a pas voulu manger ses revenus ailleurs qu'à Paris.
Quelques monarques de différentes provenances, en retraite volontaire ou forcée.
Quelques milliardaires internationaux: MM. Jéroboam Dupont, de Chicago; Antoine Gobson, de Melbourne; Célestin Caillod, de Genève, le richissime propriétaire de quelques principautés gérées encore par des rois et princes devenus simplement ses employés et appointés suivant leur rang et l'illustration de leur famille, etc., etc.
M. Jacques Loizel, un des représentants de la nouvelle féodalité financière et industrielle, l'aventureux business-man qui, après avoir eu, en quelques affaires montées avec la fougue de sa jeunesse, 800,000 actionnaires ruinés sous lui,—mais lui avec,—fit preuve, lors de son retour aux grandes affaires,—après qu'il eut purgé en un voyage à l'étranger quelques petites condamnations, et laissé refroidir son ardeur trop imprudente,—d'un si lumineux génie pour l'organisation et le maniement des syndicats sur les matières premières, qu'il récupéra pour lui seul en quelques années les millions perdus dans les spéculations trop audacieusement mal conçues de sa première jeunesse.
Le grand socialiste Évariste Fagard, le Jean de Leyde de Roubaix lors du grand essai de socialisme de 1922, revenu à de plus saines idées après fortune faite dans le grand bouleversement, et qui vit aujourd'hui de ses modestes petites rentes, en sage un peu désillusionné, abritant sa philosophie dans un charmant petit castel du Calvados, où, comme un patriarche respecté, il vit entouré de sa nombreuse famille et de ses nombreux fermiers ou ingénieurs agricoles, regardant avec un sourire bienveillant, mais légèrement ironique, se dérouler l'éternel défilé des erreurs humaines.
L'ESSAI DE SOCIALISME DE 1922.
Image plus grandeQuelques débris de l'ancienne noblesse, personnages insignifiants, mais que M. Philox Lorris tient à traiter avec bienveillance et qu'il honore assez souvent d'invitations à ses réceptions ou dîners, en raison des souvenirs qu'ils représentent et bien qu'ils n'occupent point des situations très élevées dans le monde nouveau, où ils ne sont généralement que très minces employés de ministères ou très subalternes ingénieurs sans grand avenir.
M. Jean Guilledaine, savant de premier ordre, ingénieur médical de la maison Philox Lorris, principal collaborateur de M. Philox Lorris dans ses recherches de bactériologie et microbiologie, dans la découverte, parmi tous les représentants de l'innombrable famille de bacilles, vibrions et bactéries, du microbe de la santé, et dans les études relatives à sa propagation par bouillon de culture et inoculations.
La foule des invités s'était répandue dans les différents salons de l'hôtel et jusque dans les halls où l'on avait à examiner quelques-unes des récentes inventions de la maison. Pour offrir quelques menues distractions à ses invités avant le commencement de la partie musicale, M. Philox Lorris faisait passer dans le Télé du grand hall des clichés téléphonoscopiques, pris jadis, des événements importants arrivés depuis le perfectionnement des appareils; ces scènes historiques, catastrophes, orateurs à la tribune aux grandes séances, épisodes de révolutions ou scènes de batailles, intéressèrent vivement; puis, les salons étant pleins, la partie musicale commença.
QUELQUES REPRÉSENTANTS DE L'ANCIENNE NOBLESSE.
Image plus grandePlus de musiciens, plus d'orchestre dans les salons de notre temps pour les concerts ou pour les bals: économie de place, économie d'argent. Avec un abonnement à l'une des diverses compagnies musicales qui ont actuellement la vogue, on reçoit par les fils sa provision musicale, soit en vieux airs des maîtres d'autrefois, en grands morceaux d'opéras anciens et modernes, soit en musique de danse, en valses et quadrilles des Métra, Strauss et Waldteufel de jadis ou des maîtres d'aujourd'hui.
PLUS D'ORCHESTRE.
Image plus grandeLes appareils remplaçant l'orchestre et amenant la musique à domicile sont très simples et parfaitement construits; ils peuvent se régler, c'est-à-dire que l'on peut modérer leur intensité ou les mettre à grande marche, suivant que l'on aime la musique vague et lointaine, celle qui fait rêver quand on a le temps de rêver, ou le vacarme musical qui vous étourdit assez douloureusement d'abord, mais vous vide violemment la tête, en un clin d'œil, de toutes les préoccupations de notre existence affairée.
Par exemple, il faut, autant que possible, avoir soin de placer l'appareil hors de portée, pour ne pas permettre à quelque invité distrait de mettre, ainsi qu'il arrive quelquefois, le doigt sur l'appareil au cran maximum, au moment inopportun, ce qui produit, au milieu des conversations du salon, une secousse désagréable.
On abuse un peu de la musique; quelques passionnés font jouer leurs phonographes musicaux pendant les repas, moment consacré généralement à l'audition des journaux téléphoniques, et des raffinés vont même jusqu'à se faire bercer la nuit par la musique, le phonographe de la compagnie mis au cran de sourdine.
Cette consommation effrénée n'a rien de surprenant. Après tout, à quelques exceptions près, les gens énervés de notre époque sont beaucoup plus sensibles à la musique que leurs pères aux nerfs plus calmes, gens sains, assez dédaigneux des vains bruits, et ils vibrent aujourd'hui, à la moindre note, comme les grenouilles de Galvani sous la pile électrique.
M. Philox Lorris ne se serait pas contenté du concert envoyé téléphoniquement par les compagnies musicales; il offrit à ses abonnés l'ouverture d'un célèbre opéra allemand de 1938, cliché pour Télé à la première représentation, avec le maître—mort couvert de gloire en 1950—conduisant l'orchestre. Pendant cette exécution par Télé de l'œuvre du petit-fils de Richard Wagner, Estelle Lacombe, qui s'était assise dans un coin, à côté de Georges, lui pressa soudain le bras.
«Ah, mon Dieu! dit-elle, écoutez donc?
—Quoi? fit Georges, cette algébrique et hermétique musique?
—Vous ne vous apercevez pas?
—Il faut l'avoir entendue trente-cinq fois au moins pour commencer à comprendre...
—Je l'ai entendue hier, moi, j'ai essayé le cliché pour voir...
LE MUSICOPHONE DE CHEVET.
Image plus grande—Gourmande!
—Eh bien! aujourd'hui, c'est très différent... Il y a quelque chose... cette musique grince, les notes ont l'air de s'accrocher... Je vous assure que ce n'est pas comme hier!
—Qu'est-ce que ça fait? on ne s'en aperçoit pas; moi-même, je croyais que c'était une des beautés de la partition; écoutez, pour ne pas applaudir tout haut, on se pâme.
—N'importe, je suis inquiète... M. Sulfatin avait les clichés; qu'en a-t-il pu faire? Il est si distrait depuis quelques jours... Je vais à sa recherche!»
CHEZ L'ÉDITEUR DE MUSIQUE.
Image plus grandeLorsque les dernières notes de l'ouverture de l'opéra célèbre se furent éteintes sous un formidable roulement d'applaudissements, l'ingénieur, chargé de la partie musicale fit passer au Télé un air de Faust, par une cantatrice célèbre de l'Opéra français de Yokohama. La cantatrice elle-même apparut dans le téléphonoscope, saisie par le cliché, il y a quelque dix ans, à l'époque de ses grands succès, un peu minaudière peut-être en détaillant ses premières notes, mais fort jolie.
ADDUCTION ET DISTRIBUTION DU FEU CENTRAL.—TRANSFORMATION DE L'AGRICULTURE, EMPLOIS INDUSTRIELS ET DE MÉNAGE
Image plus grandeAprès quelques notes écoutées dans un silence étonné, un murmure s'éleva soudain et couvrit sa voix: la cantatrice était horriblement enrouée, le morceau se déroulait avec une succession de couacs plus atroces les uns que les autres; au lieu de la remarquable artiste à l'organe délicieux, c'était un rhume de cerveau qui chantait! Et dans le Télé, elle souriait toujours, épanouie et triomphante comme jadis!
LES PHONOGRAMMES ENRHUMÉS.
Image plus grandeVite, l'ingénieur, sur un signe de Philox Lorris, coupa le morceau de Faust et fit passer dans le Télé le grand air de Lucia par Mme Adelina Patti. Rien qu'à la vue du rossignol italien du 19e siècle, les murmures s'arrêtèrent et, pendant cinq minutes, les dilettanti en pâmoison modulèrent des bravi et des brava en se renversant au fond de leurs fauteuils, dans une délectation anticipée. Drinn! drinn! La Patti lance les premières notes de son morceau... Un mouvement se produit, on se regarde sans rien dire encore... Le morceau continue... Plus de doute: ainsi que la première cantatrice, la Patti est abominablement enrhumée, les notes s'arrêtent dans sa gorge ou sortent altérées par un lamentable enrouement... Ce n'est pas un simple chat que le rossignol a dans la gorge, c'est toute une bande de matous vocalisant ou miaoulisant sur tous les tons possibles! Quelle stupeur! Les invités effarés se regardent, on chuchote, on rit tout bas, pendant que, sur la plaque du Télé, Lucia, souriante et gracieuse, continue imperturbablement sa cantilène enchifrenée!
Philox Lorris, préoccupé de sa grande affaire, ne s'aperçut pas tout de suite de l'accident; quand il comprit, aux murmures de l'assemblée, que le concert ne marchait pas, il fit passer au troisième numéro du programme. C'était le chanteur Faure, du siècle dernier. Aux premières notes, on fut fixé sur le pauvre Faure: il était aussi enrhumé que la Patti ou que l'étoile de l'Opéra de Yokohama. Qu'est-ce que cela voulait dire? On passa aux comédiens. Hélas! Mounet-Sully, le puissant tragique d'autrefois, paraissant dans le monologue d'Hamlet, était complètement aphone; Coquelin cadet, dans un des plus réjouissants morceaux de son répertoire, ne s'entendait pas davantage! Et ainsi des autres. Étrange! Quelle était cette plaisanterie?
Était-ce une mystification?
Furieux, M. Philox Lorris fit arrêter le Télé et se leva pour chercher son fils.
Georges et Estelle, de leur côté, demandaient partout Sulfatin. Philox Lorris les arrêta dans un petit salon.
«Voyons, dit-il, vous étiez chargés de la partie musicale; que signifie tout ceci? Je donne carte blanche pour l'argent, je veux les premiers artistes d'hier et d'aujourd'hui, et vous ne me donnez que des gens enrhumés?
—Je n'y comprends rien! dit Georges; nous avions des clichés de premier ordre, cela va sans dire! C'est tout à fait inouï et incompréhensible...
—D'autant plus, ajouta Estelle, que, je dois vous l'avouer, je me suis permis hier de les essayer au Télé de Mme Lorris: c'était admirable, il n'y avait nulle apparence d'enrouement...
—Vous avez essayé le cliché Patti?
—Je l'avoue...
—Et pas de rhume?
—Tout le morceau était ravissant!... J'ai remis les clichés à M. Sulfatin, et je cherche M. Sulfatin pour lui demander...»
Georges, qui, pendant cette explication, avait gagné le cabinet de Sulfatin, revint vivement avec quelques clichés à la main.
«J'y suis, dit-il, j'ai le mot de l'énigme. Sulfatin a laissé passer la nuit à nos phonogrammes musicaux en plein air, sous sa véranda... En voici quelques-uns oubliés encore; la nuit a été fraîche, tous nos phonogrammes sont enrhumés, tous nos clichés perdus!
—Animal de Sulfatin! s'écria Philox Lorris, voilà mon concert gâché! C'est stupide! Ma soirée sombre dans le ridicule! Toute la presse va raconter notre mésaventure! La maison Philox Lorris ne manque pas d'ennemis, ils vont s'esclaffer... Que faire?...
—Si j'osais... fit Estelle, avec timidité.
—Quoi? osez! dépêchez-vous!
—Eh bien! M. Georges a pris en double, pour me les offrir, les clichés de quelques-uns des meilleurs morceaux du programme, ceux que j'ai essayés hier... Je cours les chercher, ceux-là n'ont pas passé par les mains de M. Sulfatin, ils sont certainement parfaits...
—Courez, petite, courez! vous me sauvez la vie! s'écria M. Philox Lorris. Oh! la musique! bruit prétentieux, tintamarre absurde! comme j'ai raison de me défier de toi! Si l'on me reprend jamais à donner des concerts, je veux être écorché vif!»
Il retourna bien vite au grand salon et fit toutes ses excuses à ses invités, rejetant la faute sur l'erreur d'un aide de laboratoire; puis, Estelle étant arrivée avec ses clichés particuliers, il la pria de se charger elle-même de les faire passer au téléphonoscope.
Estelle avait raison, ses clichés étaient excellents, la Patti n'était pas enrhumée, Faure n'avait aucun enrouement, chanteurs et cantatrices pouvaient donner toute l'ampleur de leur voix et faire résonner magnifiquement les sublimes harmonies des maîtres. A chaque diva célèbre, à chaque ténor illustre qui paraissait dans le Télé, un frisson de plaisir secouait les rangs des invités et des dames s'évanouissaient presque dans leurs fauteuils.
Encore une fois, Sulfatin avait eu une distraction, lui qui n'en avait jamais. Pour un homme d'un nouveau modèle, inédit et perfectionné, à l'abri de toutes les imperfections que nous lèguent nos ancêtres en nous lançant sur la terre, il faut avouer que le secrétaire de Philox Lorris baissait considérablement; à tout prendre, l'aïeul artiste de son fils Georges faisait moins de dommages dans la cervelle de ce dernier: la formule chimique d'où l'on avait fait éclore Sulfatin n'était sans doute pas encore assez parfaite. Philox Lorris, absolument furieux, se promit d'adresser une verte semonce à son secrétaire.
DÉCOUVERTE DU BACILLE DE LA SANTÉ.—PROJECTION DE SES LUTTES AVEC LES DIFFÉRENTS MICROBES.
Image plus grandeV
M. le député Arsène des Marettes, chef du parti masculin.—La Ligue de l'émancipation de l'homme.—Encore Sulfatin!—M. Arsène des Marettes songe à son grand ouvrage.
Parmi toutes ces notabilités de la politique, de la finance et de la science que M. Philox Lorris comptait intéresser à ses idées, il était un homme tout-puissant par son influence et sa situation, qu'il était important surtout de convertir. C'était le député Arsène des Marettes, tombeur ou soutien des ministères, le grand leader de la Chambre, le grand chef du parti masculin opposé au parti féminin, l'homme d'État qui, depuis l'admission de la femme aux droits politiques, s'efforce d'élever une barrière aux prétentions féminines, de mettre une digue aux empiètements de la femme, et qui vient tout récemment de créer pour cela la Ligue de l'émancipation de l'homme.
Cette tentative, d'une véritable urgence, a tout naturellement suscité à la Chambre une violente interpellation de Mlle Muche, députée du quartier de Clignancourt, soutenue par les plus distinguées oratrices du parti féminin et par quelques députés transfuges, trahissant par faiblesse honteuse la noble cause masculine.
Le parti féminin à la Chambre.
Image plus grandeMais M. des Marettes s'y attendait, il était préparé. Courageusement, pour défendre son œuvre, il a fait tête à l'orage, dans le tumulte d'une séance comme on n'en a guère vu depuis les grandes journées de la dernière Révolution; il est monté quatre fois à la tribune, malgré les plus furibondes clameurs, malgré quelques paires de gifles et un certain nombre d'égratignures reçues des plus farouches députées, et il a enlevé, avec 350 voix de majorité, un ordre du jour approuvant l'attitude de stricte neutralité observée par le gouvernement dans la question.
Le grand orateur est sorti de la lutte en meilleure situation que jamais et rien ne semble désormais pouvoir se faire à la Chambre et dans le pays en dehors de lui.
De la sympathie ou tout au moins de la neutralité de M. Arsène des Marettes dépend le succès des deux grosses affaires de la maison Philox Lorris: l'adoption du monopole du grand médicament national d'abord, et ensuite la contre-partie, la guerre miasmatique mise à l'étude, la transformation complète de notre système militaire, de l'armée et du matériel, et l'organisation en grand de corps médicaux offensifs.
M. Philox Lorris est certain du triomphe final de ses idées; mais, pour arriver vite, il doit gagner à ses vues M. Arsène des Marettes. Aussi toutes les attentions du savant sont pour l'illustre homme d'État. Dès qu'il a vu qu'Arsène des Marettes commençait à en avoir assez de la musique et à somnoler, bercé malgré lui par les grands airs d'opéra téléphonoscopés, M. Philox Lorris a entraîné le député vers un petit salon réservé, pour causer un peu sérieusement, pendant le défilé des futilités de la partie artistique du programme.
«Je suis très intrigué, cher maître, dit le député, et je me demande à quelles nouvelles révélations scientifiques étonnantes nous devons nous attendre de votre part; le bruit court que vous allez encore une fois bouleverser la science...
—J'ai, en effet, quelques petites nouveautés à exposer tout à l'heure dans une courte conférence, avec expériences à l'appui; mais c'est justement parce que mes nouveautés ont un caractère à la fois humanitaire et politique que je ne suis pas fâché de cette occasion d'en causer un peu avec vous avant ma conférence... Je serais singulièrement flatté de conquérir là-dessus l'approbation d'un homme d'État tel que vous...
—Vos découvertes nouvelles ont un caractère humanitaire et politique, dites-vous?
—Vous allez en juger! D'abord, mon cher député, ayez l'obligeance de regarder un peu là-bas à votre droite.
—Ces appareils compliqués?
—Oui. Au centre, parmi tous ces alambics, ces tubes coudés, ces tuyaux, ces ballons de cuivre, vous distinguez cette espèce de réservoir où tout aboutit?...
—Parfaitement, fit M. des Marettes en se levant pour frapper du doigt sur l'appareil.
—Ne touchez pas, fit négligemment Philox Lorris; il y a là dedans assez de ferments pathogènes pour infecter d'un seul coup une zone de 40 kilomètres de diamètre...»
M. Arsène des Marettes fit un bond en arrière.
«Si les dames et les messieurs en train d'écouter notre Télé-concert, reprit Philox Lorris, pouvaient se douter qu'il suffirait d'une légère imprudence pour déterminer ici tout à coup l'explosion de la plus redoutable épidémie, j'imagine que leur attention aux roulades des cantatrices en souffrirait; mais nous ne leur dirons que tout à l'heure... Il y a ici, dans cet appareil, des miasmes divers cultivés, amenés par des mélanges et amalgames, combinaisons et préparations, au plus haut degré de virulence et concentrés par des procédés particuliers, le tout dans un but que je vais vous révéler bientôt... Maintenant, cher ami, ayez l'obligeance de regarder à votre gauche...
—Ces appareils aussi compliqués que ceux de droite?
—Oui! Cet ensemble d'alambics, de tubes, de ballons, de tuyaux...
—Il y a un réservoir aussi au milieu!