«IL Y A ICI ASSEZ DE FERMENTS PATHOGÈNES POUR INFECTER UNE ZONE DE 40 KILOMÈTRES!»
Image plus grande—Tout juste! Considérez ce réservoir!
—Encore plus dangereux que l'autre, peut-être?
—Au contraire, mon cher député, au contraire! A droite, c'est la maladie, c'est l'arsenal offensif, ce sont les miasmes les plus délétères que je suis prêt, au premier signal de guerre, à porter chez l'ennemi pour la défense de notre patrie! A gauche, c'est la santé, c'est l'arsenal défensif, c'est le bienfaisant médicament qui nous défend contre les atteintes de la maladie, qui répare les dégâts de notre organisme et l'universelle usure causée par les surmenages outranciers de notre vie électrique!
—J'aime mieux ça! fit Arsène des Marettes en souriant.
—Vous savez, reprit Philox Lorris, combien nous gémissions tous de l'usure corporelle si rapide en notre siècle haletant? Plus de jambes!
—Hélas!
—Plus de muscles!
—Hélas!
—Plus d'estomac!
—Trois fois hélas! C'est bien mon cas!
—Le cerveau seul fonctionne passablement encore.
—Parbleu! Quel âge me donnez-vous? demanda piteusement Arsène des Marettes.
—Entre soixante-douze et soixante-dix-huit, mais je pense que vous avez beaucoup moins!
«PLUS D'ESTOMAC!»
Image plus grande—Je vais sur cinquante-trois ans!
—Nous sommes tous vénérables aujourd'hui dès la quarantaine; mais tranquillisez-vous, il y a là dedans de quoi vous remettre presque à neuf... Vous commencez maintenant à pressentir l'importance des communications que j'ai à vous faire, n'est-ce pas? Mais j'ai besoin de mon collaborateur Sulfatin et de son sujet, un ex-surmené que vous avez jadis connu et que vous allez revoir avec quelque étonnement, j'ose le dire! Permettez que j'aille le chercher...»
NOS FLEUVES ET NOTRE ATMOSPHÈRE.—MULTIPLICATION DES FERMENTS PATHOGÈNES, DES DIFFÉRENTS MICROBES ET BACILLES
Image plus grandeSulfatin avait disparu dès le commencement du concert. Philox Lorris, qui aurait bien voulu en faire autant, le tapage musical ne l'intéressant nullement, ne s'en était pas inquiété. Sans doute, Sulfatin avait préféré causer dans quelque coin avec des gens plus sérieux que les amateurs de musique. Quelques groupes d'invités, pour la plupart illustrations scientifiques françaises ou étrangères, se livraient çà et là, dans les petits salons, à de graves discussions en attendant la partie scientifique de la fête, mais il n'y avait pas de Sulfatin avec eux.
Où pouvait-il être? Ne serait-il pas monté prendre l'air sur la plate-forme? M. Philox Lorris s'informa. Sulfatin, peu contemplatif, n'était pas allé admirer l'illumination électrique de l'hôtel portant ses jets de lumière, au loin dans les profondeurs célestes, par-dessus la couronne stellaire des mille phares parisiens.
«J'y suis, se dit Philox Lorris, où avais-je la tête? Parbleu! Sulfatin avait une heure à lui; au lieu de rester à bâiller au concert, ce digne ami, il est allé travailler...»
«NOUS SOMMES TOUS VÉNÉRABLES DÈS LA QUARANTAINE.»
Image plus grandeLe compartiment du grand hall où se trouvait le laboratoire personnel de Sulfatin avait été réservé; on avait entassé là tous les appareils qui eussent pu gêner la foule. Philox Lorris y courut et frappa vivement à la porte, pensant que Sulfatin s'y était enfermé. Pas de réponse. Machinalement, M. Lorris mit le doigt sur le bouton de la serrure et la porte, non fermée, s'ouvrit sans bruit.
Dans l'encombrement des appareils, Philox Lorris n'aperçut pas d'abord son collaborateur; à son grand étonnement, il entendit une voix de femme parlant vivement sur un ton de colère; puis la voix de Sulfatin s'éleva non moins furieuse.
«Qui diable mon Sulfatin peut-il invectiver ainsi? pensa Philox Lorris stupéfait et hésitant un instant à avancer, partagé qu'il était entre la curiosité et la crainte d'être indiscret.
—Et d'abord, mon bon, disait la voix de femme, je vous dirai que vous commencez à m'ennuyer en m'appelant à tout instant au téléphonoscope; c'est bien assez déjà de vous voir arriver tous les jours avec votre mine de savant renfrogné... Avec ça que votre conversation est amusante!... Tenez, j'en ai assez!
—Je n'ai pas la mine d'un de ces idiots qui tournent autour de vous au Molière-Palace... répliquait Sulfatin; mais pas tant de raisons... Vous allez me dire tout de suite qui était ce monsieur qui vient de filer? Je veux le savoir!
—Je vous dis que j'en ai assez de vos scènes incessantes! J'en ai assez, enfin, de votre surveillance par Télé ou par phonographe! Savez-vous que vous m'insultez avec toutes vos machines qui notent mes faits et gestes; je ne veux plus supporter ces façons! On rit de moi au théâtre!
—Je ne ris pas, moi!
—Je ne puis faire un pas chez moi, recevoir quelqu'un, causer avec des amis, sans que des appareils subrepticement braqués sur moi ne me photographient, ne phonoclichent mes faits et gestes... et alors, quand vous avez vos clichés, quand vos phonographes répètent ce qui s'est dit ici, ce sont des bouderies ou des scènes à n'en plus finir! J'en ai assez!...
—Encore une fois, qui était ce monsieur?
—C'était mon pédicure!... mon bottier!... mon notaire!... mon oncle!... mon grand-père!... mon neveu!... mon coiffeur!... s'écria la dame avec volubilité.
—Ne vous moquez pas de moi... Voyons, je vous en supplie, Sylvia, ma chère Sylvia! rappelez-vous...»
M. Philox Lorris, avançant doucement, aperçut alors Sulfatin: il était seul, criant et gesticulant devant la grande plaque du Télé, dans laquelle on distinguait une dame paraissant non moins émue que lui, une forte et plantureuse brune dans laquelle le savant reconnut l'étoile du Molière-Palace, Sylvia, la tragédienne-médium, qu'il avait vue quelquefois dans ses grands rôles des classiques arrangés.
«Eh bien! eh bien! se dit M. Philox Lorris, c'est donc vrai ce qu'on m'a dit. Sulfatin se dérange! Qui l'eût dit! Qui l'eût cru!»
Mais Sulfatin faiblissait maintenant, sa voix s'adoucissait; plus de colère dans ses paroles, seulement un accent de reproche.
«Je vous demande seulement de m'expliquer... Mon Dieu, vous devriez comprendre... Sylvia, je vous prie, rappelez-vous ce que vous me disiez naguère, ce que vous m'avez juré...»
SULFATIN LANÇAIT UNE CHAISE A TRAVERS LE TÉLÉ.
Image plus grandeLa dame du Télé eut un accès de rire nerveux.
«Ce que j'ai juré? serments de théâtre, monsieur, s'il faut vous le dire pour en finir avec toutes vos scènes de jalousie, serments de théâtre! Ça ne compte pas!
—Ça ne compte pas! s'écria Sulfatin rugissant de fureur. Coquine!!!»
Un grand bruit de cristal brisé fit bondir M. Philox Lorris, l'image de Sylvia disparut, la plaque du Télé éclata en morceaux. Sulfatin venait de lancer une chaise à travers le Télé et piétinait maintenant sur les débris.
SURVEILLANCE A DOMICILE PAR PHOTO-PHONOGRAPHE.
Image plus grande«Coquine! Gueuse! Ah! ça ne compte pas!... Tiens! attrape!»
Philox Lorris se précipita sur son collaborateur:
«Sulfatin! que faites-vous? Voyons, Sulfatin, j'en rougis pour vous! C'est une honte!»
Sulfatin s'arrêta brusquement. Ses traits contractés par la fureur se détendirent et il resta tout penaud devant Philox Lorris.
«Un accident, dit-il; je crois que j'ai eu une rage de dents... il faudra que j'aille chez le dentiste.
—Vous ne savez pas ce que vous faites! Vous laissez mes phonogrammes musicaux se détériorer sur votre balcon; et maintenant, vous cassez les appareils... Vous allez bien! Mais il n'est pas question de cela, mon ami; reprenez vos esprits et songeons à notre grande affaire... Où est Adrien La Héronnière?
—Je ne sais pas, balbutia Sulfatin, en passant la main sur son front, je ne l'ai pas vu.
—Mais sa présence est nécessaire, s'écria Philox Lorris, il nous le faut pour la démonstration de l'infaillibilité de notre produit... Est-ce désolant d'être aussi mal secondé que je le suis! Mon fils est un niais sentimental, il n'aura jamais l'étoffe d'un savant passable... je renonce à l'espoir de voir jaillir en lui l'étincelle... Et voilà que vous, Sulfatin, vous que je croyais un second moi-même, vous vous occupez aussi de niaiseries! Voyons, qu'avez-vous fait de La Héronnière? Qu'avez-vous fait de votre ex-malade?
—Je vais voir, je vais m'informer...
—Dépêchez-vous et revenez bien vite avec lui dans mon cabinet... M. Arsène des Marettes nous attend... Vite, voici la partie musicale qui tire à sa fin, je vais dire à Georges d'ajouter quelques morceaux.»
M. ARSÈNE DES MARETTES.
Image plus grandePendant ce temps, pendant que Philox Lorris courait à la poursuite de Sulfatin, pendant la scène du Télé, M. Arsène des Marettes, resté seul, s'était légèrement assoupi dans son fauteuil. L'illustre homme d'État était fatigué, il venait de travailler fortement, pendant les vacances de la Chambre, d'abord à une édition phonographiée de ses discours, pour laquelle il avait dû revoir un à un les phonogrammes originaux afin de modifier çà et là une intonation ou de perfectionner un mouvement oratoire; puis à un grand ouvrage qu'il avait en train depuis de bien longues années, lequel grand ouvrage, outre l'énorme érudition qu'il exigeait, outre une quantité inouïe de recherches historiques, d'études documentaires, demandait à être longuement et fortement pensé, à être creusé en de profondes et solitaires méditations.
Cet ouvrage, d'un intérêt immense et universel, destiné à une
Bibliothèque des Sciences sociales, portait ce titre magnifique:
HISTOIRE DES DÉSAGRÉMENTS
causés a l'homme par la femme
depuis l'age de pierre jusqu'a nos jours
ÉTUDE SUR L'ÉTERNEL FÉMININ A TRAVERS LES SIÈCLES
subdivisée en plusieurs parties
- Livre Ier.—Les fautes lointaines et leurs funestes conséquences.
- Livre II.—Tyrannie hypocrite et domination ouverte.
- Livre III.—Développement général des tendances dominatrices dans la vie privée.
- Livre IV.—Les époques troublées et leurs vraies causes. Siècles frivoles et sanglants.
- Livre V.—Les reines du monde.
- Livre VI.—Grandissement néfaste de la puissance féminine depuis l'accession de la femme aux fonctions publiques.
Est-il, nous le demandons, un sujet plus vaste et plus passionnant, qui soulève les plus importants problèmes et touche davantage aux éternelles préoccupations de la race humaine? Cet ouvrage, qui prend l'homme à ses débuts et nous montre les longues et douloureuses conséquences de ses premières fautes, doit bouleverser toutes les notions de l'histoire. En réalité, M. Arsène des Marettes entend créer une nouvelle école historique, moins sèche, moins politique, plus réaliste et plus simple.
Il faut nous attendre à de véritables révélations, à un bouleversement complet des vieilles idées traditionnellement admises! La lumière de l'histoire va éclairer enfin bien des causes obscures ou restées inaperçues jusqu'ici et faire apparaître les peuples et les races sous leur vrai jour. Ce gigantesque ouvrage soulèvera, le jour de son apparition, les plus violentes polémiques, M. Arsène des Marettes s'y attend bien; mais il est armé pour la lutte et il soutiendra vaillamment ce qu'il croit être le bon combat. Déjà, sur de vagues indiscrétions, le parti féminin, très remuant à la Chambre et dans le pays, attaque en toute occasion M. des Marettes; celui-ci a déjà porté un premier coup au parti en créant la Ligue pour l'émancipation de l'homme, et il s'est juré de lancer son Histoire des désagréments causés à l'homme par la femme avant les élections prochaines.
Hélas! on le devine aisément, M. Arsène des Marettes a souffert. Le chef de la ligue revendicatrice des droits masculins est une victime!
Jadis, au temps de sa lointaine jeunesse, M. des Marettes a été marié. Jadis, il y a trente-deux ans, il a eu quelques graves désagréments avec Mme des Marettes, épouse frivole et capricieuse, volage même, dit-on. A la suite de pénibles dissentiments, M. et Mme des Marettes, un beau matin, abandonnèrent, chacun de son côté, le domicile conjugal, sans s'être donné le mot. M. des Marettes partit à droite, Mme des Marettes à gauche.
Ce fut le commencement d'une ère de douce tranquillité. M. Arsène des Marettes put reprendre ses esprits, revenir à ses chères études et consacrer tous ses instants à la lutte par la parole et par la plume contre toutes les tyrannies.
Pendant quelque temps, les deux époux se sont parfois rencontrés dans les salons, en voyage, aux bains de mer; après un échange de regards courroucés, chacun d'eux tournait vivement les talons. Puis Mme des Marettes disparut et M. des Marettes, à son grand soulagement, n'en entendit plus parler.
Étendu dans un large fauteuil, l'auteur de l'Histoire des désagréments causés à l'homme somnole en songeant à ce livre qui couronnera sa carrière et posera définitivement sa gloire sur de larges assises. Il voit, dans une rêverie évocatrice, le défilé des grandes figures féminines de tous les temps, de ces femmes dont la beauté ou l'intelligence pernicieuse influèrent trop souvent sur le cours des événements, sur le destin des empires, de ces femmes qui furent toutes, suivant M. des Marettes, en tous pays et à toutes les époques, par leurs défauts ou même par leurs qualités, plus ou moins funestes au repos des peuples!
Regardez! C'est l'aurore des temps. C'est Ève d'abord, la première, dont il est inutile de rappeler la faute aux incalculables conséquences, Ève marchant, blonde et souriante, en tête d'un cortège d'apparitions étincelantes et fulgurantes: Sémiramis, Hélène, Cléopâtre, et bien d'autres; des reines, des princesses, des épouses tyranniques, tourments de paisibles monarques, des fiancées jalouses bouleversant les États de malheureux princes inoffensifs, de terribles reines mérovingiennes, d'altières duchesses du Moyen âge amenant ou portant la ruine et la dévastation de province en province, des favorites enfin qui, par leurs intrigues ou simplement par le jeu de leurs jolis yeux, doucement voilés de cils blonds, lancent les peuples les uns contre les autres!...
Et, parmi ces figures historiques, d'autres femmes de toutes les époques, bourgeoises de condition modeste, qui, dans le cercle restreint de la vie privée, à défaut de peuples à tracasser, de destins de nations à bouleverser, ont dû se contenter de gouverner plus ou moins despotiquement leur ménage...
LA LIGUE DES REVENDICATIONS MASCULINES.
Image plus grandeAh, grand Dieu! ces tyrannies minuscules qui s'exercent sur cet infime théâtre, contenues entre les quatre murs d'un appartement et non répandues entre les frontières d'un vaste royaume, ce sont peut-être les plus dures, celles dont le joug pèse le plus lourdement, sans repos, sans trêve, toujours... Ce pauvre Arsène des Marettes ne le sait que trop par expérience!
Phénomène étrange, toutes ces apparitions, impératrices ou favorites, grandes dames ou bourgeoises, depuis Hélène jusqu'à la Pompadour, elles ont toutes la figure de Mme des Marettes, telle qu'elle était lors de sa fugue il y a trente-deux ans, telle que se la rappelle son vindicatif époux! Ève elle-même, la première de toutes, c'est déjà Mme des Marettes, qui fut une fort jolie blonde d'ailleurs, aux yeux pleins de langueur; l'orgueilleuse Sémiramis, c'est Mme des Marettes cherchant à imposer cruellement son autorité; Frédégonde, c'est la coléreuse petite Mme des Marettes s'escrimant du bec et des ongles et cassant jadis les assiettes du ménage; Marguerite de Bourgogne, c'est encore Mme des Marettes; Marie Stuart, qui avait le mot piquant et qui, ses maris manquant, ennuya fort Élisabeth d'Angleterre, c'est Mme des Marettes lançant à son époux, dès la lune de miel, changée en lune de vinaigre, des mots désagréables; Catherine de Médicis, la terrible dame aux poisons savants, aux élixirs de courte vie, c'est Mme des Marettes, servant un jour aux invités de son mari, de graves magistrats, des carafes d'Hunyadi-Janos avec le vin!...
«JE VIENS REPRENDRE MA PLACE AU FOYER!»
Image plus grandeToutes, toutes, jusqu'aux derniers rangs du défilé, ont les traits de la terrible Mme des Marettes..... C'est toujours la même, toujours la figure blonde inoubliable qui hante depuis si longtemps les rêves et les cauchemars de M. Arsène des Marettes.
Mêlant ainsi ses petits souvenirs personnels, toujours cuisants, aux réminiscences historiques, M. Arsène des Marettes voit défiler, pour ainsi dire, tous les chapitres de son œuvre maintenant si avancée, la partie historique et la partie philosophique, où, de déduction en déduction, de constatation en constatation, avec sa pénétrante analyse, il nous montre ce phénomène psychologique qui a déjà préoccupé les penseurs: la femme restant toujours la femme, toujours identique à elle-même, toujours pareille, en tous lieux et en tous temps, à tous les âges et sous tous les climats, alors que l'homme présente tant de variétés de caractère, suivant les races, les époques et les milieux.
Et M. des Marettes est satisfait, et il est heureux, et il songe à l'effet que la grande Histoire des désagréments causés à l'homme va produire, aux bienfaits qui en découleront, aux idées de révoltes masculines qu'elle va réveiller.
Tout à coup, la sonnerie du Télé, cet éternel drinn-drinn que nous entendons retentir à toute minute, qui ne nous laisse aucun repos, qui toujours nous rappelle que nous faisons partie d'une vaste machine électrique traversée par des millions de fils, la sonnerie du Télé tira M. des Marettes de sa rêverie historico-philosophique.
Il sursauta sur son fauteuil, allongea le bras et, machinalement, appuya sur le bouton du récepteur.
«Allô! allô! dit une voix, M. le député Arsène des Marettes est-il à la soirée de M. Philox Lorris? Il est prié de venir à l'appareil...»
C'était justement lui qu'on demandait. Le grand historien se réveilla tout à fait et répondit immédiatement:
«Allô! allô! me voici! Qui me demande?»
La plaque du Télé s'éclaira subitement et, après quelques secondes d'un balancement papillotant, une image se forma. C'était une dame assise dans le cabinet de travail de M. des Marettes, là-bas, en son austère retraite, sur les hauteurs du quartier de Montmorency (XXXIIe arrondissement), une dame d'un certain âge, assez forte, aux traits accentués, aux sourcils très fournis dessinant un arc noir au-dessus d'un nez à courbure aquiline.
M. Arsène des Marettes se laissa retomber comme pétrifié dans son fauteuil. Il l'avait reconnue tout de suite, malgré les années, malgré les changements apportés par l'âge: c'était la femme de son rêve, toujours la même, l'éternelle ennemie, Elle enfin, Mme des Marettes!
Elle était blonde jadis, elle était plus svelte, plus souriante; n'importe, il la reconnaissait d'instinct, après les trente-deux années d'absence, dans la majestueuse dame, un peu épaissie, à l'expression un peu alourdie mais toujours dominatrice, qui était devant lui.
«Eh bien! oui, cher monsieur des Marettes, c'est moi, dit la dame; vous voyez que j'ai bon caractère, c'est moi qui reviens la première, en laissant de côté mes légitimes griefs; le moment est venu d'oublier nos légers dissentiments de l'autre jour...»
M. ARSÈNE DES MARETTES COMPOSANT SON GRAND OUVRAGE.
Image plus grandeL'autre jour, c'était trente-deux ans auparavant. M. des Marettes le pensa, mais il n'eut pas la force de le faire remarquer.
«Je suis heureuse de voir votre émotion à ma vue, mon ami, continua la dame, cette émotion prouve en faveur de votre cœur... Je vois que vous ne m'avez pas oubliée tout à fait, n'est-ce pas?
—Oh! non, murmura M. des Marettes.
—Quel long malentendu et quelle douloureuse erreur fut la vôtre!... mais je suppose que dans la solitude vous vous êtes amélioré...»
M. des Marettes soupira.
«J'espère que vous avez fini par reconnaître vos torts, mon ami, n'en parlons plus, je suis prête à passer l'éponge sur tout cela; j'oublie, mon ami, j'oublie et je reprends ma place au foyer... Ah! je comprends votre émotion; remettez-vous, Arsène; vous êtes en soirée, présentez mes meilleurs compliments à M. et Mme Philox Lorris. Allez!... Pendant ce temps-là, je vais m'installer!...»
La communication cessa, Mme des Marettes disparut.
M. Arsène des Marettes resta un moment sans voix et sans souffle dans son fauteuil comme un homme foudroyé. Enfin, il soupira, releva la tête et fit un geste de résignation.
«Allons. Elle est revenue, soit!... Après tout, mon livre finissait un peu mollement, c'était faiblot! Auprès de Mme des Marettes, l'inspiration va venir... Seigneur, va-t-elle me tourmenter! Mais tout est pour le mieux; ma conclusion, la dernière partie de mon Histoire des désagréments causés à l'homme par la femme, depuis l'âge de pierre jusqu'à nos jours, c'est le morceau le plus important; il faut, Mme des Marettes aidant, que ce soit quelque chose de foudroyant!»
«L'ENNEMI EST A NOS PORTES, L'ANÉMIE, LA TERRIBLE ANÉMIE!...»
Image plus grandeVI
M. Philox Lorris développe ses plans.—La santé obligatoire par le grand Médicament national.—Deuxième distraction de Sulfatin.—Le réservoir à miasmes.
Sulfatin, ayant enfin retrouvé son ex-malade Adrien La Héronnière dans la salle de billard, en train de faire une partie avec sa garde, la grosse Grettly, rejoignit M. Philox Lorris au milieu d'un groupe d'invités sérieux qui avaient délaissé le concert. Il y avait là Mlle Bardoz, la savante doctoresse, et Mlle la sénatrice Coupard, de la Sarthe, qui discutaient certains points de science avec Philox Lorris.
«Je te laisse avec ces demoiselles, dit tout bas Philox Lorris à son fils; tu vas voir ce que de vraies femmes, dont l'esprit n'est pas simplement un moulin à fadaises... Il est encore temps... il est encore temps; tu sais, tu peux préférer l'une ou l'autre... n'importe laquelle!
L'EX-MALADE ET SA GARDE.
Image plus grande—Merci!»
Adrien La Héronnière était bien changé depuis quelques mois; sous l'action du fameux médicament national essayé sur lui par l'ingénieur Sulfatin, suivant les instructions de Philox Lorris, il avait remonté rapidement la pente descendue. Tombé au dernier degré de l'avachissement, on l'avait vu reprendre peu à peu toutes les apparences de la vigueur et de la santé. Le fluide vital, tout à fait évaporé précédemment, semblait bien revenu. Adrien La Héronnière, placé naguère comme une larve humaine dans la couveuse de Sulfatin, couché ensuite comme un pantin cassé dans un fauteuil roulant, était redevenu un homme; il marchait, agissait et pensait comme un citoyen en possession de toutes ses facultés.
Philox Lorris voulait faire admirer à M. des Marettes et à ses invités ces résultats vraiment merveilleux; il voulait leur montrer cette ruine humaine solidement réparée. Mais Adrien La Héronnière, qui avait retrouvé avec la vigueur de son intelligence son grand sens des affaires, discutait déjà chaudement avec Sulfatin.
«Mon cher ami, je suis guéri, c'est une affaire entendue; mais, si je consens à vous payer immédiatement, en résiliant notre traité, les formidables sommes stipulées à une époque où je ne jouissais pas de tous mes moyens et où je ne pouvais guère discuter vos conditions, il me semble juste de réclamer en compensation ma part dans l'affaire du grand Médicament national...
—Du tout, déclara Sulfatin; notre traité subsiste, je ne résilie pas, vous me payerez à leur date les annuités stipulées... D'ailleurs, mon cher, vous vous abusez, vous n'êtes réparé qu'à la surface et pour un temps, le traitement doit continuer...
—Permettez... si je demande à résilier?
—Soit, mais vous payez les annuités et le dédit...
—Alors, je ne résilie pas, mais je vous fais un procès pour avoir essayé sur moi des médicaments sur le bon effet desquels vous ne pouviez être fixé...
—Puisque ces médicaments vous ont remis sur pied...
«LE COFFRE EST BON, JE VOUS L'AFFIRME...»
Image plus grande—Vous deviez les essayer sur d'autres auparavant; en somme, j'étais un sujet pour vous, sur lequel vous opériez tranquillement, et au lieu d'être payé pour servir à vos expériences, je payais... Cela me semble abusif. Nous plaiderons!... Je ne suis pas le premier venu, je suis un malade connu, j'ai une notoriété, l'effet pour le lancement de votre produit est donc bien plus considérable, je veux entrer tout à fait dans l'affaire ou bien nous plaiderons!
—En attendant, dit Sulfatin impatienté, comme, de par notre traité, vous êtes encore sous ma direction, vous allez venir ou je vous fais avaler d'autres médicaments et je vous remets dans l'état où vous étiez lorsque je vous ai entrepris... C'est mon droit... je vous réintègre dans votre couveuse, vous n'étiez pas gênant, là... Je me suis engagé par notre traité à vous faire durer; je vous ferai seulement durer, voilà tout!
—Voyons! ne discutons pas, dit Philox Lorris impatienté; M. La Héronnière sera de l'affaire, j'y consens, c'est entendu... D'ailleurs, voici M. des Marettes qui s'ennuie...»
En effet, dans le petit salon, M. des Marettes se promenait de long en large d'un air agité, en murmurant des phrases indistinctes:
«... Irréductible esprit de domination... servi par un charme dangereux, pernicieux... profonde astuce cachée sous un vernis de fausse douceur... Femme, créature artificielle et artificieuse...
Ah! ah! fit M. Lorris, je n'ai pas besoin de vous demander des explications, grand homme; je reconnais le portrait, vous travaillez à un discours destiné à battre en brèche les prétentions du parti féminin...»
M. des Marettes passa la main sur son front.
«Je vous demande pardon, messieurs, je m'oubliais... Nous disions donc?
—Nous disions, reprit Philox Lorris, que j'avais à vous présenter un homme que vous avez connu, il y a peu de mois, tombé, par l'excessif surmenage moderne, dans une lamentable sénilité... Regardez-le aujourd'hui!»
Philox Lorris amena l'ex-malade en pleine lumière.
«Ce cher La Héronnière! s'écria M. des Marettes, est-il possible! Est-ce bien vous?
—C'est bien moi, répondit l'ex-malade en souriant; vous pouvez en croire vos yeux, je vous assure...»
Et La Héronnière se frappa vigoureusement sur la poitrine.
«Le coffre est bon, je vous l'affirme, l'estomac digne de tous éloges, et je ne dirai rien du cerveau, par pure modestie!
—Vous tenez sur vos jambes? on le croirait vraiment, ma foi! Vous n'êtes donc plus en enfance?
—Comme vous voyez, mon bon ami!
LE GRAND MÉDICAMENT NATIONAL.
Image plus grande—Il revient de loin; nous l'avions pris à son dernier souffle pour que l'exemple fût plus probant! dit Philox Lorris. Ah! nous avons eu de la peine, il nous a fallu d'abord le garder dans une couveuse et le mettre peu à peu en état de recevoir nos inoculations... Maintenant, vous pouvez regarder, toucher, faire mouvoir M. de La Héronnière, il n'y a pas de supercherie; voyez, il est solide, il remue, il parle... Allons donc, La Héronnière, remuez donc! Soulevez-moi ce fauteuil... Voyez, il jonglerait avec ce divan! Bien; maintenant passons aux facultés intellectuelles, à la mémoire... Quel était avant-hier le cours du 2 0/0?... Bien, bien, assez! M. des Marettes est convaincu... Maintenant que vous avez vu le résultat, nous allons vous expliquer comment il a été obtenu... Sulfatin, passez-moi ces petits flacons là-bas... Pas par là, c'est l'appareil aux miasmes; faites donc attention, mon ami!... Ne touchez donc pas aux robinets, vous êtes terriblement distrait, savez-vous!...»
Sulfatin, en effet, n'était pas encore complètement revenu de son trouble de tout à l'heure; lui, jadis l'homme froid et mesuré par excellence, il était agité, fronçait les sourcils par moments et se promenait d'un pas saccadé.
«Voici donc, reprit M. Philox Lorris lorsque Sulfatin lui eut remis les deux flacons, voici donc le grand médicament que j'aspire à dénommer national; dans ce minuscule flacon est le liquide pour les inoculations microbicides, et dans cette fiole le même liquide, considérablement dilué et mélangé à différentes préparations qui en font le plus puissant des élixirs... Une inoculation tous les mois du vaccin microbicide, deux gouttes matin et soir de l'élixir, voici le traitement très simple par lequel je me charge de faire d'un peuple d'anémiques, de surmenés, de nervosiaques, un peuple solide, équilibré, sain, dans les veines duquel circulera un torrent de sang nouveau, chargé de globules rouges et dépouillé de tous bacilles, vibrions ou microbes! Mais il me faut l'appui d'hommes politiques éminents, d'hommes d'État comme vous, monsieur le député; il me faut l'intervention gouvernementale, l'autorité de l'État, pour que ma grande découverte produise les résultats que j'en attends... Permettez-moi de vous exposer en deux mots l'idée que je vais développer tout à l'heure dans ma conférence...
—Exposez! dit le député.
—Une loi dont vous êtes le promoteur, monsieur le député, une loi que votre entraînante éloquence fait voter par toutes les fractions du Parlement, rend mon grand Médicament national obligatoire en garantissant à la maison Philox Lorris, sous le contrôle du gouvernement, le monopole de la fabrication et de l'exploitation... Inutile de dire, monsieur le député, que des avantages sont réservés aux amis de l'entreprise qui l'ont soutenue de leur haute influence... Je reprends!... Nous organisons par tout le pays des services d'inoculation et de vente... Chaque Français, une fois par mois, est vacciné avec le liquide microbicide et il emporte un flacon du médicament. L'obligation n'a rien de vexatoire, tant de choses sont obligatoires aujourd'hui; l'État peut bien intervenir une fois de plus et imposer sa direction lorsque l'intérêt public est si évident... Par cette loi bienfaisante et vraiment de salut public, c'est tout simplement la santé obligatoire que vous nous décrétez! Êtes-vous conquis, mon cher député?
—Je m'incline et j'admire, répondit M. des Marettes; dans quatre jours, à la rentrée des Chambres, je dépose une proposition... Mais quelle est cette étrange odeur?
—Je vous remettrai un croquis du projet de loi... Oui, vous avez raison, quelle singulière odeur!... Sulfatin... Grands dieux! vous avez touché aux tuyaux... voyez donc, malheureux, il y a une fuite!
L'ACCIDENT AU RÉSERVOIR DES MIASMES.
Image plus grande—Une fuite!... Où cela? demanda M. des Marettes.
—Au réservoir de droite, celui des miasmes pour le corps médical offensif... mon autre grande affaire.
—Sapristi de sapristi! gémit M. des Marettes renversant les chaises pour gagner la porte, vite, mon aérocab... Je suis attendu chez moi... Je ne me sens pas bien!...»
Sulfatin et Philox Lorris s'étaient précipités et tous deux cherchaient à découvrir le point de fuite des miasmes; ce fut Philox Lorris qui le trouva. Un tuyau que Sulfatin, dans sa préoccupation, avait un peu dérangé, laissait fuser un mince filet de vapeurs délétères. M. Philox Lorris et Sulfatin, la sueur au front, s'efforcèrent de réparer la légère et imperceptible avarie, ce n'était pas grand'chose et ce fut bientôt fait, mais il était temps; s'ils avaient tardé, d'épouvantables malheurs eussent été la conséquence de la fatale distraction de Sulfatin.
Mais l'air effaré de M. des Marettes, qui s'efforçait de percer la foule pour gagner un ascenseur, avait jeté l'émoi parmi les invités et interrompu un morceau en exécution. Quelques personnes se levèrent dans le clan des gens sérieux que la musique ne passionnait pas; à leur tête, accoururent la doctoresse Bardoz et la sénatrice Coupard, de la Sarthe.
«Qu'est-ce qu'il y a, cher maître? demanda la doctoresse; seriez-vous malade? Quelle odeur singulière!
—Tranquillisez-vous, il n'y a plus de danger, dit Philox Lorris, mais la tête me tourne. N'ébruitez pas l'accident... Vite, que tout le monde, le plus tôt possible, se mette au lit... C'est le plus sûr...
—N'alarmez personne, dit Sulfatin, il n'y aura rien de grave, la fuite est trouvée et bouchée... Ah! je ne me sens pas bien!
—Quel accident? quelle fuite? firent quelques voix effrayées.
—Le réservoir aux miasmes! gémit M. des Marettes, qui revenait s'écrouler sur un divan.
—Du calme! s'écria Philox Lorris en se serrant le front, ce ne sera rien, nous aurons une légère épidémie!... une toute petite épidémie! Aïe! la tête!
—Une épidémie!!!»
Déjà le désarroi avait gagné le grand hall, le concert était abandonné, on se pressait, on se bousculait pour savoir ce qui venait d'arriver. Sur ce mot épidémie! tout le monde pâlit et quelques personnes furent sur le point de s'évanouir.
Une toute petite épidémie! Je réponds de tout, la fuite était insignifiante...
—Je ne me sens pas bien non plus, dit Mlle la doctoresse Bardoz en se tâtant le pouls.
—Du calme! du calme!»
En moins de cinq minutes, le petit salon où s'était produit l'accident fut plein de gens qui accouraient, s'informaient, entouraient les malades et, peu après, tombaient eux-mêmes indisposés... Ce fut bientôt un concert de plaintes indignées contre M. Lorris. Des invités, pâles et affadis, gisaient sans force sur tous les meubles; d'autres, au contraire, agités et surexcités, semblaient en proie à de véritables attaques de nerfs. M. Philox Lorris, très atteint, n'avait pas la force de faire évacuer le petit salon, particulièrement dangereux, ni même de faire ouvrir les fenêtres pour laisser échapper les miasmes; ce fut M. La Héronnière qui, voyant les gens continuer à s'accumuler dans la pièce infectée, eut la pensée de les ouvrir toutes grandes.
«C'EST MOI QUI VOUS SOIGNE MAINTENANT!»
Image plus grandeLa Héronnière s'interrogeait inquiet et se tâtait le pouls; mais, seul de tous ceux qui se trouvaient là, il était indemne et ne ressentait pas le plus petit malaise. Cependant l'ex-malade, rassuré pour lui-même, prit peur tout de même en songeant que son médecin était atteint, et il s'en vint offrir son aide et ses soins à Sulfatin.
«Vous m'affirmiez que mon traitement n'était pas terminé, lui dit-il, n'allez pas me faire la mauvaise farce de me laisser en plan! C'est moi qui vous soigne, maintenant; je devrais vous réclamer des honoraires ou une déduction sur mon compte!... Comment se fait-il que je n'aie rien quand tous ceux qui sont là sont atteints?
—Vous pouvez braver les miasmes grâce aux inoculations que vous avez subies, répondit Sulfatin d'une voix entrecoupée... Faites évacuer l'hôtel, les personnes qui ne sont pas entrées dans cette pièce auront... une petite migraine tout au plus...»
Ainsi La Héronnière continuait à être une réclame vivante et venait ajouter le poids d'une nouvelle expérience à la belle théorie des inoculations obligatoires que Philox Lorris avait développée à M. des Marettes. Jusqu'à présent, on était sûr que le remède de Sulfatin guérissait; on pouvait être certain maintenant que son inoculation rendait réfractaire aux millions de microbes que l'accident survenu au laboratoire Philox Lorris allait répandre dans l'atmosphère.
L'ILLUSTRE PHILOX LORRIS.
Image plus grandeVII
La catastrophe de l'hôtel Philox Lorris.—Trente-trois martyrs de la science.—Naissance d'une maladie nouvelle absolument inédite.—Le grand ouvrage de Mme Lorris.—Où l'illustre savant se trouve cruellement embarrassé.
L'hôtel Philox Lorris est converti en ambulance. Trente-quatre personnes sont entrées dans le salon aux miasmes, trente-trois sont malades. Seul, Adrien La Héronnière n'a rien ressenti. Les autres invités de M. Philox Lorris ont pu rentrer chez eux avec une très légère indisposition qui s'est dissipée rapidement dans la journée du lendemain.
Les malades sont restés à l'hôtel, les dames dans les chambres particulières, les hommes dans les salons de réception, subdivisés par des cloisons mobiles en petites salles d'hôpital. La maladie n'a rien de grave heureusement, mais elle présente une singulière variété de symptômes qui tiennent tous en partie d'autres maladies connues.
PHILOX LORRIS ET SULFATIN PASSAIENT LE TEMPS A SE QUERELLER.
Image plus grandePar suite d'une heureuse chance, Georges Lorris, Estelle et Mme Lorris se trouvaient à une autre extrémité de l'hôtel quand l'épidémie a éclaté, ils n'ont donc ressenti qu'un simple malaise, un mal de tête, accompagné de vertiges. Ils ont pu prendre la direction de l'ambulance et donner tous leurs soins aux malades. Dans la même salle, M. Philox Lorris, Sulfatin et M. des Marettes sont couchés en proie à une fièvre assez violente. Comme ils ont absorbé les vapeurs délétères plus longtemps que les autres, ils sont les plus atteints.
M. Philox Lorris et Sulfatin passent leur temps à se quereller. L'illustre savant, excité par la fièvre, accable son collaborateur de ses sarcasmes et de sa colère.
«Vous êtes un âne! Est-ce qu'un véritable homme de science a de ces distractions? Mon fils Georges, ce jeune homme futile et léger, n'en eût pas fait autant! Je vous croyais d'une autre étoffe! Quelle désillusion! quelle chute! Notre grande affaire va manquer par votre faute... Vous m'avez couvert de ridicule devant le monde savant!... Mais vous me le paierez! Je vous fais un procès et vous demande de formidables dommages et intérêts pour notre affaire ratée...»
Quant à M. des Marettes, il déclamait dans un vague délire des morceaux de ses anciens discours à la Chambre, ou des chapitres entiers de son Histoire des désagréments causés à l'homme par la femme, ou bien il se croyait chez lui et se disputait avec Sulfatin qu'il prenait pour Mme des Marettes.
«Ah! ah! femme ridicule et surannée! Vous voilà donc revenue... Vous voulez ressaisir votre proie et me faire connaître de nouveaux tourments!...»