Cette modeste situation se fût améliorée si Mme Lacombe avait eu ses brevets. Par malheur, au temps de sa jeunesse, en 1930, les exigences de la vie étant moindres, son éducation avait été négligée. Elle n'était pas ingénieure; ne possédant que ses diplômes de bachelière ès lettres et ès sciences, elle n'avait pu entrer dans les Phares avec son mari.
LES COURS PAR TÉLÉPHONOSCOPE.
Image plus grandeTrop bien éclairé sur les difficultés de la vie, M. Lacombe avait voulu pour sa fille une instruction complète. Il la destinait à l'administration. A vingt-quatre ans, lorsqu'elle aurait fini ses études et serait pourvue de ses diplômes, elle entrerait comme ingénieure surnuméraire à 6,000 francs, avec certitude d'arriver un jour, vers la quarantaine, à l'inspectorat. Alors, qu'elle restât célibataire ou qu'elle épousât un fonctionnaire comme elle, sa vie était assurée.
Estelle, depuis l'âge de douze ans, suivait les cours de l'Institut de Zurich, sans quitter sa famille, uniquement par Télé. Précieux avantage pour les familles éloignées de tout centre, qui ne sont plus forcées d'interner leurs enfants dans les lycées ou collèges régionaux. Estelle avait donc fait toutes ses classes par Télé, sans sortir de chez elle, sans bouger de Lauterbrunnen. Elle suivait aussi de la même façon les cours de l'École centrale d'électricité de Paris et prenait, en outre, des répétitions par phonogrammes de quelques maîtres renommés.
Par malheur, elle n'avait pu passer ses examens par Télé, les règlements surannés s'y opposant, et, devant les maîtres examinateurs, une timidité qu'elle tenait un peu de son père lui avait nui.
LES PANTOUFLES ISOLATRICES.
Image plus grandeIII
Les tourments d'une aspirante ingénieure.—Les cours par Télé.—Une fidèle cliente de Babel-Magasins.—L'ahurie Grettly circulant parmi les engins.—Le Téléjournal.
Maintenant que la jeune fille était à peu près rassurée, Georges Lorris aurait très bien pu prendre congé; mais, sans chercher à se rendre compte des motifs qui le retenaient, il resta près du Télé à causer avec elle. Ils parlaient sciences appliquées, instruction, électricité, morale nouvelle et politique scientifique... Estelle Lacombe, quand elle sut que le hasard l'avait mise en présence téléphonoscopique du fils de ce grand Philox, prit naïvement devant Georges une attitude d'élève, ce qui fit bien rire le jeune homme.
«Je suis le fils de l'illustre Philox, comme vous dites, fit-il, mais je ne suis moi-même qu'un bien pauvre disciple; et, puisque vous voulez bien me faire confidence de vos insuccès, sachez donc que tout à l'heure, au moment où la tournade éclata, mon père était en train de m'administrer ce qui s'appelle un rebrousse-fil de vraiment premier ordre, c'est-à-dire un joli petit savon, et de me reprocher mon insuffisance scientifique... et c'était mérité, trop mérité, je le reconnais!...
—Oh! non, non; ce que le grand Philox Lorris peut traiter de faiblesse scientifique, pour moi c'est encore la force, la force écrasante... Ah! si je pouvais arriver seulement au premier grade d'ingénieure!
—Vous vous empresseriez de dire: ouf! et de laisser là vos livres,» dit Georges en riant.
La jeune fille sourit sans répondre et remua machinalement la montagne de cahiers et de livres qui couvrait son bureau.
«Mademoiselle, si cela peut vous servir, je vous enverrai quelques-uns de mes cahiers et les phonogrammes de quelques conférences de mon père aux ingénieurs de son laboratoire...
—Que de remerciements, monsieur!..... J'essayerai de comprendre, je ferai tous mes efforts...»
Brusquement une sonnerie tinta et le Télé s'obscurcit. L'image de la jeune fille disparut. Georges demeura seul dans sa chambre. Au poste central des Télés, les avaries causées par la tournade étant réparées, le jeu normal des appareils reprenait et la communication provisoire cessait partout.
Georges, consultant sa montre, vit que le temps avait coulé vite pendant sa conversation et que l'heure de se rendre au laboratoire était arrivée. Il pressa un bouton, la porte de sa chambre s'ouvrit d'elle-même, un ascenseur parut; il se jeta dedans et fut transporté en un quart de minute à l'embarcadère supérieur, un très haut belvédère sur le toit, abritant l'entrée principale de la maison.
La loge du concierge, placée maintenant, dans toutes les habitations, en raison de la circulation aérienne, à la porte supérieure, sur la plate-forme embarcadère, était, chez Philox Lorris, remplacée, ainsi que le concierge lui-même, par un poste électrique où tous les services se trouvaient assurés par un système de boutons à presser.
UN AÉROCAB SORTIT DE LA REMISE AÉRIENNE.
Image plus grandeUn aérocab, sorti tout seul de la remise aérienne et filant sur une tringle de fer, attendait déjà Georges à l'embarcadère. Le jeune homme, avant de sauter dedans, jeta un regard sur l'immense Paris étendu devant lui dans la vallée de la Seine, à perte de vue, jusque vers Fontainebleau rattrapé par le faubourg du Sud. La vie aérienne suspendue pendant l'ouragan électrique reprenait son cours; le ciel était sillonné déjà de véhicules de toutes sortes, aéronefs-omnibus se suivant à la file et cherchant à rattraper leur retard, aéroflèches des lignes de province ou de l'étranger, lancées à toute vitesse, aérocabs, aérocars fourmillant autour des stations de Tubes où les trains retenus devaient se suivre presque sans intervalles. Dans l'Ouest s'avançait majestueusement, estompé dans la brume lointaine, un gigantesque aéro-paquebot de l'Amérique du Sud qui avait failli se trouver pris dans la tournade et ajouter un chapitre de plus à l'histoire des grands sinistres.
«Allons travailler!» dit enfin Georges en dégageant de sa tringle l'aérocab, qui fila bientôt vers un des laboratoires Philox Lorris, établis avec les usines d'essai, sur un terrain de 40 hectares dans la plaine de Gonesse.
Pendant ce temps, à Lauterbrunnen-Station, Estelle Lacombe, demeurée seule, laissait bien vite ses cahiers et courait à sa fenêtre pour interroger anxieusement l'horizon. Pendant l'ouragan, n'était-il rien arrivé à sa mère dans sa course à Paris, ou à son père dans sa tournée d'inspection? Tout était tranquille dans la montagne; le Casino aérien, redescendu à Lauterbrunnen-Station au premier signal d'alarme, remontait doucement aux couches supérieures, pour donner à ses hôtes le spectacle du coucher du soleil derrière les cimes neigeuses de l'Oberland.
Estelle ne resta pas longtemps dans l'inquiétude: un aérocab venant d'Interlaken parut tout à coup, et la jeune fille, avec le secours d'une lorgnette, reconnut sa mère penchée à la portière et pressant le mécanicien. Mais aussitôt une sonnerie du Télé fit retourner Estelle, qui jeta un cri de joie en reconnaissant son père sur la plaque.
M. Lacombe, dans une logette de phare, de l'air d'un homme très pressé, se hâta de parler:
«Eh bien! fillette, tout s'est bien passé? Rien de cassé par cette diablesse de tournade, hein? Heureux! Je t'embrasse! J'étais inquiet... Où est maman?
—Maman revient! Elle arrive de Paris...
—Encore! fit M. Lacombe. A Paris! pendant cette tourmente! Quelle inquiétude, si j'avais su!
—La voici...
—Je n'ai pas le temps! Gronde-la pour moi! Je suis resté en panne pendant la tournade au phare 189, à Bellinzona; je serai à la maison vers neuf heures; ne m'attendez pas pour dîner...»
Drinn! Il avait déjà disparu. Au même moment, Mme Lacombe mettait le pied sur le balcon et payait précipitamment son aérocab. La porte du balcon s'ouvrit et la bonne dame, chargée de paquets, s'écroula dans un fauteuil.
«Ouf! ma chérie, comme j'ai eu peur! Tu sais que j'ai vu plusieurs accidents...
—Je viens de communiquer avec papa, répondit Estelle en embrassant sa mère; il est au 189, à Bellinzona; il va bien, pas d'accident... Et toi, maman?
MONDAINE PAR TÉLÉ.
Image plus grande—Oh! moi, mon enfant, je suis mourante! Quelle tempête! Quelle affreuse tournade! Tu verras les détails dans le Téléjournal de ce soir... C'est effrayant! Tu sais que, tout bien réfléchi, je n'ai pas changé le chapeau rose... Figure-toi que j'étais à Babel-Magasins quand elle a éclaté, cette tournade; j'y suis restée trois heures, affolée, mon enfant, littéralement affolée!... J'en ai profité pour voir ce qu'ils avaient de nouveau dans les demi-soies à 14 fr. 50... Il est tombé devant Babel-Magasins des débris d'aéronefs, il y a eu tant d'accidents!... Et puis, dans les dentelles pour manchettes ou collerettes, j'ai trouvé quelque chose de délicieux... et de très avantageux!... Oui, mon enfant, j'ai vu, de mes yeux vu, de la plate-forme de Babel-Magasins, un abordage d'aéronefs au milieu des éclairs quand le fluide a passé... Ce fut horrible... Voyons, n'ai-je pas oublié quelque paquet? Non, tout est bien là... Et j'étais inquiète, ma pauvre chérie; je me suis précipitée dans la salle des Télés dès que je l'ai pu, pour te voir et te faire une foule de recommandations, mais les Télés étaient détraqués... Quelle administration! Quelle mécanique ridicule! Et on appelle ça la science! J'arrive, je veux prendre une communication. Drinn! J'aperçois un intérieur de caserne avec un major en train de faire la théorie des pompes à mitraille à ses hommes... Oh! je suis ferrée là-dessus maintenant... et des jurons, mon enfant, des jurons affreux, parce qu'il y avait un des hommes... une espèce de moule...—bon, voilà que je parle comme le major maintenant!—qui ne saisissait pas le mécanisme... Oh! dans les vingt-quatre Télés du magasin, rien que des scènes semblables, des communications qu'on ne pouvait pas couper... Quelle administration!
EMPLETTES PAR TÉLÉ.
Image plus grande—Oui, je sais, dit Estelle; on a donné provisoirement, pendant le travail nécessité par les avaries, une communication quelconque à tous les abonnés.
—Et ici, mon enfant, j'espère que tu n'es pas tombée sur une communication désagréable.
—Non, maman, au contraire!... C'est-à-dire, fit Estelle en rougissant, que nous avions communication avec un jeune homme très comme il faut...»
—A ces mots, Mme Lacombe sursauta.
«Un jeune homme, parle, tu m'inquiètes! Mon Dieu! quelle administration ridicule que celle des Télés! Sont-ils inconvenants parfois avec leurs erreurs ou leurs accidents! On voit bien que leurs employées sont de jeunes linottes qui ne songent qu'à bavarder, à médire, à se moquer des abonnés, à rire des petits secrets qu'elles peuvent surprendre!... Un jeune homme!... Oh! je me plaindrai!
—Attends, maman!... c'était le fils de Philox Lorris!
—Le fils de Philox Lorris! s'écria Mme Lacombe; tu ne t'es pas sauvée, n'est-ce pas? tu lui as parlé?
—Oui, maman.
—J'aurais mieux aimé le grand Philox Lorris lui-même; mais enfin j'espère que tu n'as pas baissé la tête comme une petite sotte, ainsi que tu le fais devant ces messieurs des examens?
Mme LACOMBE METTAIT LE PIED SUR LE BALCON.
Image plus grande—J'avais très peur, maman, la tournade m'avait terrifiée... il m'a rassurée...
—Je suppose que tu as montré pourtant, par quelques mots spirituels, mais techniques, sur la tournade électrique, que tu étais ferrée sur tes sciences, que tu avais tes diplômes...
—Je ne sais trop ce que j'ai pu dire... mais ce monsieur a été très aimable; il a vu mon insuffisance, au contraire, car il doit m'envoyer des notes, des phonogrammes de conférences de son père.
—De son père! de l'illustre Philox Lorris! Quelle heureuse chance! Ces Télés ont quelquefois du bon avec leurs erreurs... je le reconnais tout de même... Il t'enverra des phonogrammes, je ferai une petite visite de remerciements, je parlerai de ton père qui croupit dans un poste secondaire aux Phares alpins... J'obtiendrai une recommandation du grand Philox Lorris et ton père aura de l'avancement... Je me charge de tout, embrasse-moi!»
Drinn! Drinn! C'était le Télé. Dans la plaque apparut encore M. Lacombe.
«Ta mère est revenue! Ah! bon, te voilà, Aurélie? J'étais inquiet; au revoir, très pressé; ne m'attendez pas pour dîner, je serai ici à neuf heures et demie...»
Drinn! Drinn! M. Lacombe avait disparu.
Nous ne savons si l'incident amené par la tournade troubla le sommeil d'Estelle, mais sa mère fit, cette nuit-là, de beaux rêves où MM. Philox Lorris père et fils tenaient une place importante. Mme Lacombe était en train, aussitôt levée, de se faire encore une fois raconter par sa fille les détails de sa conversation de la veille avec le fils du grand Philox Lorris, lorsque l'aéro-galère du tube amenant des touristes d'Interlaken apporta un colis tubal adressé de Paris à Mlle Estelle Lacombe.
Il contenait une vingtaine de phonogrammes de conférences de Philox et de leçons d'un maître célèbre qui avait été le professeur de Georges Lorris. Le jeune homme avait tenu sa promesse.
«Je vais prendre le tube de midi pour faire une petite visite à Philox Lorris! s'écria Mme Lacombe joyeuse. C'est mon rêve qui se réalise, j'ai rêvé que j'allais voir le grand inventeur, qu'il me promenait dans son laboratoire en me donnant gracieusement toutes sortes d'explications, et qu'enfin il m'amenait devant sa dernière invention, une machine très compliquée... «Ça, madame, me disait-il, c'est un appareil à élever électriquement les appointements; permettez-moi de vous en faire hommage pour monsieur votre mari...»
—Toujours ton dada! fit M. Lacombe en riant.
—Crois-tu qu'il soit agréable de vivre de privations de chapeaux roses comme j'en ai vu un hier à Babel-Magasins?... Je vais l'acheter en passant pour aller chez Philox Lorris!
PETITES OPÉRATIONS DE BOURSE.
Image plus grande—Du tout, je m'y oppose formellement, dit M. Lacombe, pas au chapeau rose, tu le feras venir si tu veux, mais à la visite chez Philox Lorris... Attendons un peu; quand Estelle passera son examen, si, grâce aux leçons envoyées par M. Lorris, elle obtient son grade d'ingénieure, il sera temps de songer à une petite visite de remerciement... par Télé... pour ne pas importuner.
—Tiens, tu n'arriveras jamais à rien!» déclara Mme Lacombe.
L'entrée de la servante Grettly apportant le déjeuner coupa court au sermon que Mme Lacombe se préparait, suivant une habitude quotidienne, à servir à son mari avant son départ pour son bureau. La pauvre servante, à peine remise de sa frayeur de la veille, vivait dans un état d'ahurissement perpétuel. Dans nos villes, les braves gens de la campagne, fils de la terre ne connaissant que la terre, cervelles dures, réfractaires aux idées scientifiques, les ignorants contraints d'évoluer dans une civilisation extraordinairement compliquée qui exige de tous une telle somme de connaissances, vont ainsi perpétuellement de la stupéfaction à la frayeur. Tourmentés, effarés, ces enfants de la simple nature ne cherchent pas à comprendre cette machinerie fantastique de la vie des villes; ils ne songent qu'à se garer et à regagner le plus vite possible leur trou au fond d'un hameau encore oublié par le progrès. L'ahurie Grettly, une épaisse et lourde campagnarde à tresses en filasse, vivait ainsi dans une terreur de tous les instants, ne comprenant rien à rien, se rencognant le plus possible dans sa cuisine et n'osant toucher à aucun de tous ces appareils, de toutes ces inventions qui font de l'électricité domptée l'humble servante de l'homme. Comme elle cassa une ou deux tasses en circulant autour de la table, le plus loin possible des appareils divers, dans sa peur de frôler en passant les boutons électriques ou le Téléjournal, gazette phonographique du soir et du matin, ce fut sur elle que tombèrent les flots d'éloquence indignée de Mme Lacombe.
Puis, sur une pression de M. Lacombe, pour achever la diversion, le Téléjournal fonctionna et l'appareil commença le bulletin politique dont M. Lacombe aimait à accompagner son café au lait.
«Si tout porte à croire que les difficultés pendantes pour la liquidation des anciens emprunts de la république de Costa-Rica ne pourront se résoudre diplomatiquement et que Bellone seule parviendra à tirer au clair ces comptes embrouillés, nous devons, au contraire, constater que notre politique intérieure est tout à l'apaisement et à la concorde.
«Grâce à l'entrée dans la combinaison, avec le portefeuille de l'Intérieur, de Mme Louise Muche (de la Seine), leader du parti féminin qui apporte l'appoint des 45 voix féminines de la Chambre, le ministère de la conciliation est sûr d'une importante majorité...»
LA FAMILLE LACOMBE A TABLE.
Image plus grandeDans l'après-midi de ce jour, comme Estelle était plongée dans les leçons de Philox Lorris,—sans y trouver beaucoup d'agrément d'ailleurs, cela se voyait à la manière dont elle pressait son front dans sa main gauche pendant qu'elle essayait de prendre des notes—la sonnerie du Télé, retentissant à son oreille, la tira soudain de cette pénible occupation.
Son phonographe était en train de débiter une conférence de Philox Lorris; la voix nette du savant expliquait avec de longs développements ses expériences sur l'accélération et l'amélioration des cultures par l'électrisation des champs ensemencés. Estelle mit l'appareil au cran d'arrêt et coupa le discours juste au milieu d'un calcul. Elle courut au Télé et ce fut le fils de Philox qui se montra.
Georges Lorris, debout devant son appareil personnel, là-bas à Paris, s'inclina devant la jeune fille.
«Puis-je vous demander, mademoiselle, dit-il, si vous êtes complètement remise de la petite secousse d'hier? Je vous ai vue si effrayée...
—Vous êtes trop bon, monsieur, répondit Estelle rougissant un peu; je conviens que je ne me suis pas montrée très brave hier, mais, grâce à vous, ma peur s'est vite dissipée... Je vous dois bien d'autres remerciements: j'ai reçu les phonogrammes et, vous le voyez, j'étais en train de...
—De subir une petite conférence de mon père, acheva Georges en riant; je vous souhaite bon courage, mademoiselle...»
PAS DE DIPLOMES.
Image plus grandeIV
Comment le grand Philox Lorris reçoit ses visiteurs.—Mlle Lacombe rate une fois de plus ses examens.—Demande en mariage inattendue.—Les théories de Philox Lorris sur l'atavisme.—La doctoresse Sophie Bardoz et la sénatrice Coupard, de la Sarthe.
Tantôt pour se rendre compte des progrès d'Estelle Lacombe, ou pour lui envoyer de nouveaux phonogrammes pédagogiques, tantôt pour prendre des nouvelles de sa santé et de celle de madame sa mère, Georges Lorris prit assez souvent communication par Télé avec le chalet de Lauterbrunnen-Station. Ce devint peu à peu pour lui une douce habitude; il lui fallut bientôt, toutes les après-midi, comme compensation à ses heures d'étude et de travail au laboratoire, une causerie de quelques minutes avec l'élève ingénieure de là-bas.
Estelle faisait de notables progrès grâce à ses conseils et à tous les documents qu'il lui envoyait. Pour Estelle, le fils de Philox Lorris, que son père, sévère et difficile, traitait sans façon de mazette scientifique, était un géant de science. D'ailleurs, quand une question embarrassait la jeune fille, Georges Lorris, muni d'un petit phonographe, trouvait le moyen, dans le cours de la conversation à table, d'amener son père à résoudre cette question et le phonogramme obtenu par surprise partait pour Lauterbrunnen-Station.
Malgré l'opposition de son mari, Mme Lacombe, entre deux courses à la Bourse des dames, où elle venait de réaliser 2,000 francs de bénéfices, et aux Babel-Magasins, où elle en avait dépensé 2,005 pour quelques achats indispensables, s'en vint, un jour, faire visite à M. Philox Lorris, sous prétexte de lui apporter ses remerciements.
Sous la loggia d'attente, au débarcadère aérien, elle trouva une série de timbres avec tous les noms des habitants de la maison: M. Philox Lorris, Madame, M. Georges Lorris, M. Sulfatin, secrétaire général particulier de M. Philox Lorris, etc. Elle remarqua, tout en admirant l'installation, que ces noms n'étaient pas, comme d'usage, suivis de la mention: sorti, ou à la maison ou empêché, ce qui fait gagner du temps aux visiteurs et supprime des démarches inutiles.
«C'est que ce n'est plus distingué, se dit-elle, c'est devenu bourgeois et commun, je ferai supprimer cela aussi chez nous.»
La bonne dame appuya sur le timbre du maître de la maison, et aussitôt la porte s'ouvrit; elle n'eut qu'à entrer dans un ascenseur qui se présenta devant la porte et à descendre lorsque l'ascenseur s'arrêta. Une autre porte s'ouvrit d'elle-même, et elle se trouva dans une grande pièce aux lambris garnis du haut en bas de grandes épures coloriées ou de photographies d'appareils extrêmement compliqués. Au milieu se trouvait une grande table entourée de quelques fauteuils. Mme Lacombe n'avait encore vu personne, aucun serviteur ne s'était présenté. Étonnée, elle prit un fauteuil et attendit.
«Que désirez-vous?» dit une voix comme elle commençait à s'impatienter.
C'était un phonographe occupant le milieu de la table qui parlait.
«Veuillez me dire votre nom et l'objet de votre visite?» ajouta le phonographe.
C'était la voix de Philox Lorris, Mme Lacombe la connaissait par les phonogrammes de conférences envoyés à Estelle. Elle fut interloquée par cette façon de recevoir les visiteurs.
«En voilà un sans-gêne, par exemple! s'écria-t-elle; ne pas daigner se déranger soi-même, faire recevoir par un phonographe les gens qui ont pris la peine de se déranger en personne... je trouve cela un peu faible comme politesse. Enfin!
—Je suis en Écosse, très occupé par une importante affaire, poursuivit le phonographe, mais ayez l'obligeance de parler...»
VISITE DE Mme LACOMBE A L'HOTEL PHILOX LORRIS.
Image plus grandeMme Lacombe ignorait que Philox Lorris était toujours en Écosse ou ailleurs d'abord, pour toutes les visites, mais qu'un fil lui transmettait dans son cabinet le nom du visiteur. Alors, s'il lui plaisait de le recevoir, il pressait un bouton, le phonographe de la salle de réception invitait l'arrivant à prendre telle porte, tel ascenseur et ensuite tel couloir et encore telle porte qui s'ouvrirait d'elle-même.
«Je suis Mme Lacombe. Mon mari, inspecteur des phares alpins, m'a chargée de vous présenter tous ses remerciements... de vifs remerciements...»
Mme Lacombe balbutiait; la chère dame, pourtant bien rarement prise à court, ne trouvait plus rien à dire à ce phonographe. Elle se proposait de gagner Philox Lorris par ses manières élégantes, par le charme de sa conversation, mais elle n'était pas préparée à cette entrevue avec un phono.
«CONTINUEZ, J'ÉCOUTE!» DIT LE PHONOGRAPHE.
Image plus grande«Oui, vous êtes en Écosse comme moi, je m'en doute! dit-elle en se levant fortement dépitée; vous êtes un ours, monsieur, je l'avais déjà entendu dire et je m'en aperçois, un triple ours et un impoli, avec votre phonographe; si vous croyez que je vais prendre la peine de causer avec votre machine...
—Continuez, j'écoute! dit le phonographe.
—Il écoute! fit Mme Lacombe, on n'a pas idée de ça; croyez-vous que j'aie fait deux cents lieues pour avoir le plaisir de faire la conversation avec vous, monsieur le phonographe? Tu peux écouter, mon bonhomme! Je m'en vais? Oui, Philox Lorris est un ours; mais son fils, M. Georges Lorris, est un charmant garçon qui ne lui ressemble guère heureusement!... Il doit tenir ça de sa maman; la pauvre dame n'a sans doute pas beaucoup d'agrément avec son savant de mari; j'ai entendu vaguement parler de bisbilles de ménage... Évidemment, avec ses phonographes, c'est cet ours de mari qui avait tous les torts.
—C'est tout? dit le phonographe; c'est très bien, j'ai enregistré...
—Ah! mon Dieu! s'écria Mme Lacombe soudain effrayée, il a enregistré; Qu'ai-je fait?... Je n'y pensais pas, il parlait, mais en même temps il enregistrait! Ce phonographe va répéter ce que j'ai dit! C'est une trahison!... Mon Dieu, que faire? Comment effacer? Oh! l'abominable machine! Comment la tromper?... Aoh! je volais vous dire... Je suis une dame anglaise, mistress Arabella Hogson, de Birmingham, venue pour apporter un témoignage d'admiration à l'illustre Philox Lorris...»
«AH! MON DIEU!... IL A MON PORTRAIT MAINTENANT!»
Image plus grandeMme Lacombe fouilla fébrilement dans le petit sac qu'elle tenait à la main, elle en tira une tapisserie de pantoufles qu'elle venait d'acheter pour M. Lacombe et la déposa sur le phonographe.
«Tenez, c'est une paire de pantoufles que j'ai brodées moi-même pour le grand homme... Vous n'oublierez pas mon nom, mistress... Ah! mon Dieu, fit-elle, en voilà bien d'une autre, il y a un petit objectif au phono, le visiteur est photographié! Il a mon portrait maintenant... Tant pis, je me sauve!»
Elle se dirigea vers la porte, mais elle revint vite.
«J'allais mettre le comble à mon impolitesse, partir sans prendre congé; que penserait-on de moi?... Heureuse et fière d'avoir eu un instant de conversation avec l'illustre Philox Lorris, malgré les interruptions d'une dame anglaise très ennuyeuse, son humble servante met toutes ses civilités aux pieds du grand homme! prononça-t-elle en se penchant vers le phonographe.
—J'ai bien l'honneur de vous saluer,» répondit l'appareil.
Mme Lacombe, bien qu'elle ne se démontât pas facilement, rentra tout émue à Lauterbrunnen et ne se vanta pas de sa visite.
Quelque temps après, Estelle passa son dernier examen pour l'obtention du grade d'ingénieure. Elle avait confiance maintenant, elle se trouvait bien préparée, bien ferrée sur toutes les parties du programme, grâce aux conseils de Georges Lorris et à toutes les notes qu'il lui avait communiquées. Elle partit donc avec tranquillité pour Zurich, se présenta comme tous les candidats et candidates à l'Université et, forte des bonnes notes obtenues à l'examen écrit, affronta l'examen oral sans trop de battements de cœurs cette fois.
Aux premières questions tombant du haut des imposantes cravates blanches de ses juges, l'aplomb inhabituel et tout factice de Mlle Estelle l'abandonna tout à coup; elle rougit, pâlit, regarda en l'air, puis à terre en hésitant... Enfin, par un violent effort de volonté, elle parvint à retrouver assez de sang-froid pour répondre. Mais toutes ces matières qu'elle avait étudiées avec tant de conscience se brouillaient maintenant dans sa tête; elle confondit tout ce qu'elle savait pourtant si bien et répondit complètement de travers. Quelle catastrophe! le fruit de tant de travail était perdu! Des zéros et des boules noires sur toute la ligne, voilà ce qu'elle obtint à cet examen décisif.
Sa désolation fut grande; dans son trouble, elle oublia que sa mère, certaine de son triomphe, devait la venir chercher à Zurich; elle prit bien vite son aérocab et, à peine rentrée, courut se renfermer dans sa chambre pour pleurer à l'aise, après avoir chargé le phonographe du salon d'apprendre à ses parents son échec.
Elle était ainsi plongée dans son chagrin depuis une demi-heure, lorsque la sonnerie d'appel du téléphonoscope retentit à son oreille. Elle mit la main en hésitant sur le bouton d'arrêt.
«Qui est-ce? se dit-elle en s'essuyant les yeux; tant pis si ce sont des amis qui viennent s'informer du résultat de mon examen, je ne reçois pas, je les renvoie à maman.
—Allô! allô! Georges Lorris,» dit l'appareil.
Estelle pressa le bouton, Georges Lorris apparut dans la plaque.
«Eh bien? dit-il, comment! des larmes, mademoiselle, vous pleurez?... Cet examen?
—Manqué! s'écria-t-elle, essayant de sourire, encore manqué!
—Ces bourreaux d'examinateurs vous ont donc demandé des choses extraordinaires?
—Mais non, fit-elle, et j'en suis d'autant plus furieuse contre moi!... Les questions étaient difficiles, mais je pouvais répondre, je savais... grâce à vous...
—Eh bien?
—Eh bien! ma déplorable timidité m'a perdue; devant mes juges, je me suis troublée, embrouillée, j'ai tout confondu... et j'ai été écrasée sous les boules noires...
ELLE RÉPONDIT COMPLÈTEMENT DE TRAVERS.
Image plus grande—Ne pleurez pas, vous vous présenterez une autre fois et vous serez plus heureuse. Voyons, Estelle, ne pleurez pas... je ne veux pas... je ne puis vous voir pleurer!... Voyons donc, je vous en prie, Estelle, ma chère petite Estelle...
—Comment! ma chère petite Estelle? s'écria une voix derrière la jeune fille; je vous trouve bien familier, monsieur Georges Lorris!»
C'était Mme Lacombe, qui, n'ayant pas rencontré Estelle à Zurich, venait de rentrer en proie aux plus vives inquiétudes et d'apprendre la triste nouvelle par le phono du salon.
Georges Lorris resta un instant interdit. Il connaissait Mme Lacombe, ayant déjà eu plusieurs fois, depuis la tournade, l'occasion de causer avec elle.
«Madame, fit-il, je voyais Mlle Estelle si désolée de son échec, j'essayais de la consoler, et la vive amitié que j'ai conçue pour elle depuis l'heureux hasard... Enfin, elle pleurait, elle se lamentait, et je ne pouvais voir couler ses larmes sans...
—Je vous suis très obligée, dit sèchement Mme Lacombe, nous avons subi un petit échec, nous travaillerons et nous nous représenterons, voilà tout... Je me charge de consoler ma fille moi-même... Monsieur, je vous présente mes civilités...
—Madame! s'écria Georges Lorris, je vous en conjure, ne vous fâchez pas... Un seul mot, je vous prie... j'ai l'honneur de vous demander la main de Mlle Estelle!
—La main d'Estelle! s'écria Mme Lacombe en se laissant tomber dans un fauteuil.
—Si vous voulez bien me l'accorder, ajouta le jeune homme, et si Mlle Estelle ne... Excusez le manque de formes de ma demande, ce sont les circonstances... le chagrin de Mlle Estelle m'a tout à fait troublé. Je vous en prie, Estelle, ne me découragez pas...
Monsieur, fit Mme Lacombe avec dignité, je ferai part de votre demande si honorable pour nous à mon mari, et M. Lacombe vous fera connaître sa réponse; quant à moi, je ne puis que vous dire que mon vote vous est acquis... et il compte!»
On voit, à cette brusque demande en mariage, que Georges Lorris était un homme de décision rapide. Il ne ressentait, une heure auparavant, aucune velléité matrimoniale précise. Il trouvait depuis quelque temps un vrai plaisir à ces entrevues téléphonoscopiques avec la jeune étudiante, sans chercher à se rendre compte des sentiments qui lui en faisaient trouver l'habitude si douce. La vue des larmes d'Estelle lui avait subitement révélé l'état de son cœur, et, sans hésiter, il avait pris la résolution de lier sa vie à la sienne. Il avait vingt-sept ans, il était libre de ses actes et il était plus que suffisamment riche pour deux.
Il ne se dissimulait pas que des difficultés pouvaient se présenter du côté de sa famille à lui. Son père avait d'autres idées. Précisément, le jour de la tournade, Philox Lorris lui avait développé son plan matrimonial: trouver une doctoresse pourvue des plus hauts diplômes, une vraie cervelle scientifique, une femme sérieuse et assez mûre pour avoir la tête débarrassée de tout vestige d'idée futile... Georges frissonnait en se rappelant les expressions de Philox Lorris. Brr...! Rien que cette menace suffisait pour le décider à brusquer la situation.
Le soir, lorsque M. Lacombe rentra pour le dîner, Georges Lorris, arrivé par le tube pneumatique d'Interlaken, débarqua d'aérocab à Lauterbrunnen-Station presque en même temps que lui. Mme Lacombe avait à peine eu le temps de prévenir son mari.
Mlle LA DOCTORESSE BARDOZ.
Image plus grande«Mon ami, la journée est solennelle! avait-elle dit à son mari, en prenant sa figure des grands jours; tu ne sais pas ce qui arrive à Estelle? Prépare-toi à entendre quelque chose de grave... Ne cherche pas à deviner... Prépare-toi seulement...
—Je m'en doute, répondit M. Lacombe. J'ai demandé la communication pour savoir le résultat de son examen, et vous ne m'avez pas répondu... Elle est refusée, parbleu, encore refusée!
—Il s'agit bien de ces vétilles! fit Mme Lacombe avec un superbe haussement d'épaules. Dieu merci, elle ne sera pas ingénieure; non, elle ne le sera pas! Voilà: on nous demande notre fille en mariage; moi, j'ai dit oui, et, quand j'ai dit oui, j'espère que M. Lacombe ne dira pas non!
—Mais qui?
LA SERVANTE GRETTLY.
Image plus grande—Mon gendre, dit Mme Lacombe avec emphase, s'appelle M. Georges Lorris, fils unique de l'illustre Philox Lorris!»
M. Lacombe, à ce nom, se laissa tomber sur une chaise. C'était le coup de théâtre que méditait Mme Lacombe. Contente de l'effet produit, elle s'assit en face de son mari.
«Oui, M. Georges Lorris adore notre fille, je m'en doutais, vois-tu, et Estelle l'aime aussi.
—Tu rêves! Le fils de Philox Lorris! Songe à la distance qui existe entre nous et le grand Philox Lorris!... entre notre situation modeste, et...
—Modeste, j'en conviens, mais à qui la faute, monsieur?
GEORGES REMONTA EN AÉROCAB VERS ONZE HEURES.
Image plus grande«Et puis assez de Philox, le grand Philox, l'illustre Philox, l'immense et vertigineux Philox, ce n'est pas lui qu'Estelle épouse!... C'est un jeune homme moins immense, mais plus aimable.
—Mais la dot? lui as-tu dit qu'Estelle...
—Une dot! Nous nous occupons bien de ces misères... Quel bourgeois tu fais!»
L'arrivée de Georges Lorris interrompit l'entretien. Il n'était jamais venu à Lauterbrunnen-Station. Jusqu'à présent, le jeune homme avait communiqué avec le chalet Lacombe uniquement par Télé. Il était un peu ému, il allait se trouver réellement en présence d'Estelle. Qu'allait-elle dire? Il lui venait des craintes; si, par malheur, elle n'avait pas le cœur libre, si elle allait le repousser!
Il fut bientôt rassuré. L'accueil de Mme Lacombe lui montra que tout allait bien, et lorsque enfin Estelle parut toute confuse et pâle d'émotion, une douce pression de main fut la réponse à la question muette que posaient les yeux inquiets du jeune homme.
Il passa une soirée charmante au chalet Lacombe, et, quand il remonta en aérocab, vers onze heures, pour regagner le tube d'Interlaken, les larges rayons de lumière électrique du phare éclairant fantastiquement les montagnes, perçant l'obscurité des vallées et faisant étinceler comme des escarboucles les énormes pics, et luire les glaciers ainsi que des coulées de diamants, lui semblaient, comme des promesses d'avenir lumineux, éclairer devant lui une longue existence de bonheur.
Bien entendu, Philox Lorris bondit de colère et d'étonnement, lorsque, le lendemain matin, son fils lui fit part de sa détermination en sollicitant son consentement. Philox eut un violent accès d'éloquence rageuse. Eh quoi! son fils n'attendait pas qu'il lui eût découvert la doctoresse en toutes sciences, la femme scientifique, la fiancée sérieuse et mûre qu'il lui avait promise! Eh quoi! il allait déranger tous ses plans, ruiner toutes ses espérances avec ce sot mariage...
«La sélection! la sélection! Tu méconnais la grande loi de la sélection... Ce n'est pourtant pas d'aujourd'hui que la science a donné raison aux vieilles idées d'autrefois et reconnu que la sélection était la base de toutes les aristocraties... En notre temps de démocratie à outrance, on a tout de même été forcé d'en rabattre et de s'incliner devant la force de la vérité... Mon garçon, les anciennes aristocraties avaient raison de se montrer hostiles à la mésalliance!
«Il a bien fallu le reconnaître, oui, de toute évidence, les races de rudes soldats et de fiers chevaliers des âges révolus, en s'entre-croisant et s'alliant toujours entre elles, fortifiaient les hautes qualités de vaillance qui les distinguaient et légitimaient leur belle fierté, et aussi ces prétentions qu'on leur reproche à la domination sur des sangs moins purs.
«Oui, la décadence a commencé, pour ces vieilles races, le jour où le sang des fiers barons s'est mélangé avec le sang des enrichis, et ce sont les mésalliances réitérées qui ont tué la noblesse! Démonstration scientifique très facile: Prenons un descendant de Roland le paladin, fils de trente générations de superbes chevaliers... Que ce fils des preux épouse une fille de traitant, et voilà soudain cette crème du sang des preux annihilée dans le fruit de cette union, noyée par un afflux de sang très différent!... Voilà que, par l'atavisme, l'âme d'ancêtres maternels, petits boutiquiers ou gens de finance, braves revendeurs d'épiceries ou maltôtiers concussionnaires, va renaître dans le corps de ce descendant du paladin Roland!... Que recouvrira maintenant le pennon du paladin?... Allez-y voir! quelque chose de bon peut-être, quelque chose de douteux ou de médiocre! Pauvre Roland, quelle grimace il fera là-haut!... Vois-tu, on ne saurait trop se préoccuper de ces questions... Il faut toujours songer à ses descendants et ne pas les exposer à loger dans leurs corps des âmes dont on ne voudrait pas pour soi... Nous sommes aujourd'hui, nous autres, une aristocratie, l'aristocratie de la science! Songeons aussi à fonder, par une sélection bien étudiée, une race vraiment supérieure! Je ne veux pas, dans ma famille, de renaissances ancestrales désagréables. Je ne veux pas m'exposer à voir renaître, dans un petit-fils à moi, Philox Lorris, l'âme d'un grand-papa du côté maternel, qui aura été un brave homme peut-être, mais un simple brave homme! Les recherches sur l'atavisme l'ont établi, et la photographie, depuis un siècle, nous a fourni des documents tout à fait probants quant aux ressemblances physiques: l'enfant qui naît reproduit toujours un type familial plus ou moins lointain—absolument et trait pour trait souvent—souvent aussi mélangé de traits divers pris à plusieurs autres types dans l'une ou dans l'autre famille!... Eh bien! il en est de même pour les qualités intellectuelles: on les tient aussi d'un ancêtre ou de plusieurs... Il y a comme un capital spirituel dans une race, réservoir pour la descendance; la nature puise au hasard dans ce capital pour remplir ce petit crâne qui naît... Elle en met plus ou moins, tant mieux si elle a fait bonne mesure, tant pis si elle a été chiche; c'est au hasard de la fourchette, tant pis si nous n'avons que des rogatons! dans tous les cas, elle ne peut puiser que dans ce capital amassé par les ancêtres et augmenté peu à peu par les générations!...
«C'est donc à nous de bien choisir nos alliances, pour apporter à notre race un supplément de qualités, pour mettre nos descendants à même de puiser dans un capital intellectuel plus considérable... Écoute, tu connais les Bardoz; ce nom représente, du côté du père, trois générations de mathématiciens des plus distingués; du côté de la mère, un astronome et un grand chirurgien, plus un grand-oncle qui avait du génie, puisque c'est lui qui a inventé les tubes électriques pneumatiques remplaçant les chemins de fer de nos ancêtres... Une belle famille, n'est-ce pas? Eh bien! il y a une demoiselle Bardoz, trente-neuf ans, doctoresse en médecine, doctoresse en droit, archi-doctoresse ès sciences sociales, mathématicienne de premier ordre, une des lumières de l'économie politique et en même temps brillante sommité médicale! Je te la destinais. Je voyais en elle la compensation indispensable à ta légèreté...»