Une diligence!
Image plus grandeL'aéronef atterrit au dernier débarcadère aérien, à la limite du Parc national, sans que Sulfatin soulevât la moindre objection. Il était six heures du soir lorsque les voyageurs touchèrent le sol; immédiatement, Georges Lorris emmena tout son monde vers un véhicule bizarre, à caisse jaune, traîné par deux vigoureux petits chevaux.
«Oh! c'est une diligence! s'écria Estelle; j'en ai vu dans les vieux tableaux! Il y en a encore! Nous allons voyager en diligence, quel bonheur!
Jusqu'à Kernoël, un pays délicieux, vous verrez! Vous n'êtes pas au bout de vos étonnements! Dans le Parc national de Bretagne, vous n'allez plus retrouver rien de ce que vous connaissez... Ce qui me surprend, c'est que notre ami Sulfatin ne dise rien et ne réclame pas contre ces accrocs au programme... Son silence me stupéfie; mais ces savants sont si distraits, que Sulfatin se croit peut-être en aérocab!»
Deux heures de route par des chemins charmants, où rien ne rappelait le décor de la civilisation moderne: petits villages tranquilles à toits de chaume, calvaires de granit à personnages sculptés, groupés au pied de la croix, auberges indiquées par des touffes de gui, troupeaux de porcs gardés par de vieux bergers à silhouettes fantastiques, apparitions vraiment surprenantes qui semblaient surgir du fond du passé, ou se détacher de vieilles peintures de musées, voilà tout ce que le regard apercevait, défilant sur le côté de la route. Estelle, penchée au carreau de la diligence, croyait rêver. Sur le pas des portes, dans les villages, des femmes faisaient tourner des rouets, de vrais rouets, comme on n'en voit plus que dans les vieilles images; bien mieux, sur les talus des routes, des femmes, assises dans l'herbe, filaient l'antique quenouille!
Des femmes faisaient tourner des rouets!
Image plus grande«Quand on songe, dit Sulfatin, aux grandes usines de Rouen, où quarante mille balles de laine entrent tous les matins pour se faire laver, carder, teindre, tisser et en sortent, le soir, transformées en camisoles, gilets, bas, châles et capuchons!»
Sulfatin n'était pas si distrait qu'on le pensait. Georges le regarda très surpris. Comment! il savait où l'on allait et il ne réclamait pas!
A toutes les auberges de la route, suivant l'antique usage, le postillon s'arrêtait, échangeant quelques mots avec les servantes accourues sur la porte, et prenait une grande bolée de cidre avec un petit verre d'eau-de-vie. Enfin, après bien des changements de décors plus charmants et plus surannés les uns que les autres, le conducteur, du bout de son fouet, indiqua aux voyageurs une flèche d'église qui se dressait en haut d'une colline.
C'était la toute petite ville de Kernoël, assise dans le cadre d'or des genêts, au bord d'une petite rivière qui s'en allait trouver la mer à une demi-lieue. Clic, clac! avec un grand bruit de ferraille secouée et de claquements de fouet, la diligence traversa la ville au grand galop de ses chevaux. Jolie petite ville, à la mode de jadis en son cadre de remparts ébréchés et moussus, ombragés de grands arbres, avec une belle église grise et jaune en haut de la colline, étendant son ombre protectrice sur un fouillis de vieux toits, avec des rues tortueuses et des files serrées de maisons à pignons ardoisés, dont toutes les poutres sont soutenues par de bonnes figures de saints barbus, par des animaux bizarres, ou se terminent par de grosses têtes qui font au passant les plus comiques grimaces.
IL Y A MÊME DES RÉVERBÈRES.
Image plus grandeO étonnement! il y a même des réverbères suspendus au-dessus des carrefours! Des réverbères qu'un bonhomme descend en tirant sur la corde, et qu'il allume gravement avec un bout de chandelle qu'il porte dans une petite lanterne. C'est véritablement inimaginable! Toute la population est en l'air sur le passage de la diligence, les boutiquiers sont bien vite sur les portes, les bonnes femmes se mettent aux fenêtres. Nos voyageurs admirent les costumes de ces bonnes gens. Foin des modes modernes, les naturels de ce pays s'en moquent autant que des idées nouvelles. Ils sont restés fidèles aux vieux costumes de leurs ancêtres. Les hommes ont les bragou-brass et les guêtres, la veste brodée et le grand chapeau. Les femmes portent les corsages bleus ou rouges à larges entournures de velours, les jupes droites à plis lourds, les belles collerettes blanches et les coiffes à grandes ailes. C'est superbe, et l'on ne voit plus cela qu'ici ou dans les opéras.
La diligence s'arrêta sur la grande place, à l'auberge du Grand Saint-Yves, flanquée à droite du Cheval-Rouge et à gauche de l'Écu-de-Bretagne. Une plantureuse hôtesse, très empressée, et des servantes à la figure réjouie reçurent les voyageurs à la descente de la diligence. On leur donna de vastes chambres éclairées d'un côté sur la rue et de l'autre sur une cour pittoresque, entourée de bâtiments divers à grands pavillons et tourelles d'escalier, d'écuries, de remises aux vieux piliers de bois et encombrée de véhicules, omnibus, cabriolets et autres antiques guimbardes.
L'AUBERGE DU GRAND SAINT-YVES.
Image plus grandeEstelle avait deux chambres, une petite pour Grettly et, pour elle, une immense pièce à poutres apparentes, à grande cheminée et à meubles antiques. De naïves lithographies du Moyen âge, retraçant les malheurs de Geneviève de Brabant, ornaient les murs tapissés d'un papier à grandes fleurs.
Dès le lendemain, une existence nouvelle commença pour nos voyageurs. C'était le jour du marché, qui se tenait sur la place, devant le Grand Saint-Yves; ils furent réveillés par le bruit et assistèrent de leurs fenêtres au défilé des voitures de légumes, des ânes chargés de paniers de pommes de terre, de choux et d'oignons, des fermiers menant des cochons roses dans de petites charrettes, des paysannes guidant avec une gaule des troupes d'oies cancanantes.
Estelle et Georges, suivis de Grettly, furent bientôt sur la place à tourner autour des paysans et des marchandes, des laitières, des petites bourgeoises de la ville marchandant une botte de carottes ou une paire de canards. Sulfatin et son malade les rejoignirent. Toutes ces petites scènes de la rue semblaient extrêmement curieuses à ces ultra-civilisés; ils faisaient de longues stations devant une laitière mesurant son lait, devant le rémouleur ambulant repassant les couteaux des paysans, devant le maréchal ferrant en train de remettre un fer à un cheval, spectacle nouveau et plein d'intérêt pour ces chevaucheurs d'aéronefs.
SPECTACLE NOUVEAU ET PLEIN D'INTÉRÊT.
Image plus grandeAprès un déjeuner qui menaçait de ne plus finir, car de la cuisine aux bonnes fumées odorantes surgissaient constamment des servantes avec des plats nouveaux, les voyageurs gagnèrent la rivière et descendirent vers la mer par un sentier des plus irréguliers menant à des champs de roseaux, à de petites criques de sable jaune sous les arbres, où résonnait le battoir des lavandières en corsages bleus, à côté de ponts de bois cahotants, jetés de roche en roche, sous les vieux moulins moussus dont les grandes roues verdies, tournant lentement avec le courant, versaient comme des ruissellements d'étincelles.
SOUS LES VIEUX MOULINS.
Image plus grandeGrettly était aux anges. Elle retrouvait la vraie nature sans aucune trace de ces fils électriques tendus comme un immense filet aux mailles mille fois entre-croisées sur le reste de la terre. De temps en temps, elle levait la tête, surprise et charmée de ne plus voir le ciel sillonné de nos véhicules aériens à grande vitesse.
Elle jetait des regards d'envie aux Bretonnes qui marchaient pieds nus sur la rive, et son bonheur eût été complet s'il lui eût été permis de retirer ses souliers, ainsi qu'elle faisait, pour ne pas les user, au temps de son enfance, dans la montagne.
Au moins, il n'était pas besoin de pantoufles isolatrices, et l'on n'avait point à redouter les dangereuses fantaisies de l'Électricité!
Certes, M. Philox Lorris eût marqué un vif mécontentement s'il avait pu voir, dans l'après-midi de ce jour et tous les jours suivants pendant une quinzaine, sur la plage de Kernoël, Georges Lorris étendu sur le sable à côté d'Estelle Lacombe, à l'ombre d'un rocher ou d'un bateau, ou couché dans l'herbe, plus haut, à marée haute, au pied des menhirs, avec Estelle près de lui, passant ces douces journées en causeries d'une intimité charmante, ou lisant—horreur! au lieu des Annales de la Chimie ou de la Revue polytechnique,—quelque volume de vers ou quelque recueil de légendes et traditions bretonnes!
SULFATIN SUR LES GRÈVES DE KERNOËL.
Image plus grandeEnfin, sujet d'étonnement non moins grand, Sulfatin était là aussi, la pipe à la bouche, lançant en l'air des nuages de fumée, pendant que son malade Adrien La Héronnière ramassait des coquillages ou faisait des bouquets de fleurettes avec Grettly. La Héronnière n'était plus tout à fait le lamentable surmené qu'on avait été obligé de nicher pendant trois mois dans une couveuse mécanique; il allait très bien, le traitement de l'ingénieur médical Sulfatin faisait merveille et surtout le régime suivi au Parc national.
Le tête-à-tête du Voyage de fiançailles est bien loin d'avoir produit la brouille que Philox Lorris jugeait inévitable. Au contraire. Les deux jeunes gens passent de bien douces journées en longues causeries, à se faire de mutuelles confidences, à se révéler plus complètement, pour ainsi dire, l'un à l'autre et à reconnaître dans leurs goûts, leurs pensées, leurs espoirs, une conformité qui permet d'augurer pour l'union projetée un long avenir de bonheur.
ON DANSE SUR LA PLACE.
Image plus grandeDans une belle vieille église remplie de naïves statuettes religieuses, avec des petits navires en ex-voto suspendus aux voûtes gothiques, ils ont assisté à la messe et aux vêpres au milieu d'une population revêtue des costumes des grands jours. Après les vêpres, on danse sur la place; sur une estrade faite de planches posées sur des tonneaux, des joueurs de biniou soufflent dans leurs instruments aux sons aigrelets. Bretons et Bretonnes, formant d'immenses rondes, tournent et sautent en chantant de vieux airs simples et naïfs.
Bonheur de revivre aux temps primitifs,
D'écouter des chants joyeux ou plaintifs...
Georges et Estelle, entraînés par le courant sympathique de ces bonnes vieilles mœurs, se joignirent aux rondes avec quelques étrangers en train de faire une cure de repos, et Sulfatin lui-même parut s'y mettre de bon cœur. Son malade regardait, n'osant se risquer: Grettly le poussa dans la ronde et lui fit faire quelques tours, après lesquels il s'en alla tomber, essoufflé, sur un banc de bois, près des tonneaux de cidre, parmi les gens que la danse altérait.
Le dernier facteur.
Image plus grandeEstelle est tout à fait heureuse. Tous les deux jours, le facteur lui apporte une lettre de sa mère. Le facteur! On ne connaît guère plus ce fonctionnaire maintenant, excepté dans le Parc national d'Armorique. Partout ailleurs, on préfère téléphonoscoper, ou pour le moins téléphoner; les messages importants sont envoyés en clichés phonographiques arrivant par les tubes pneumatiques; il n'y a donc plus que les parfaits ignorants du fond des campagnes qui écrivent encore. Estelle seule connaît les émotions de l'heure du courrier, car Georges Lorris ne reçoit pas de lettres. Il a écrit à son père après quelques jours passés à Kernoël, mais Philox Lorris n'a pas répondu. Peut-être n'a-t-il pas encore eu le temps d'ouvrir la lettre.
Sulfatin reçoit aussi sa correspondance, non pas des lettres, mais de véritables colis apportés par la diligence, des paquets de phonogrammes qu'il se fait lire par le phonographe apporté dans son bagage. Il répond de la même façon, c'est-à-dire qu'il parle ses réponses et envoie ensuite les clichés phonographiques par colis. Cette correspondance est ainsi expédiée rapidement et Sulfatin est ensuite maître de tout son temps.
A la grande surprise de Georges, l'imperturbable Sulfatin continuait à ne rien dire, à ne pas protester contre le séjour dans ce pays arriéré de Kernoël. Il oubliait complètement les instructions de M. Philox Lorris; un Sulfatin nouveau s'était révélé, un Sulfatin gai, aimable et charmant. Il ne cherchait aucunement à troubler les joies paisibles de ces bonnes journées et ne s'efforçait point de susciter, ce qui n'eût pas été facile d'ailleurs, des motifs de brouille, ainsi que le lui avait pourtant si expressément recommandé Philox Lorris. Étrange! étrange!
Georges, qui s'était préparé à soutenir de violents combats contre le sévère Sulfatin, se réjouissait de n'avoir pas eu même à commencer la lutte. Seul, le malade de Sulfatin, Adrien La Héronnière, devant qui Philox Lorris ne s'était pas gêné de parler quand il avait expliqué ses intentions à Sulfatin, seul La Héronnière se creusait la tête pour chercher à deviner le motif d'une si complète infraction aux instructions de son grand Patron. Bien que toute opération mentale, tout enchaînement d'idées un peu compliqué fût encore une dure fatigue pour lui, La Héronnière s'efforçait de réfléchir là-dessus, mais il n'y gagnait que de terribles migraines et des admonestations de Sulfatin.
Le marché de Kernoël.
Image plus grandeVers le quinzième jour, Sulfatin changea tout à coup: il parut moins gai, presque inquiet. Sous prétexte que l'on commençait à s'ennuyer à Kernoël dans un paysage trop connu, il proposa de partir vers Ploudescan, à l'autre extrémité du Parc national. Georges, pour le satisfaire, y consentit volontiers. On quitta donc Kernoël. Empilés dans un mauvais omnibus, secoués sur des chemins rocailleux, entretenus avec négligence, les voyageurs durent faire quinze longues lieues.
C'était une autre Bretagne, une Bretagne plus rude et plus sévère qui se révélait à eux, avec ses landes mélancoliques malgré la parure des genêts, avec ses horizons aux lignes austères, ses sites rocailleux et ses falaises chauves.
Ploudescan était bien loin de posséder les agréments de Kernoël. C'était un simple village aux rudes maisons de granit, couvertes en chaume, au bord de la mer sur des roches sombres, dans un paysage d'une grandiose austérité. Il s'y trouvait seulement une auberge passable, fréquentée par les photo-peintres qui viennent braquer chaque été leurs appareils sur les rochers et récifs de la tempétueuse baie de Ploudescan, et nous donnent ainsi, en groupant avec art les habitants de Ploudescan, leurs modèles, dans des scènes ingénieusement trouvées, sur des fonds appropriés, les magnifiques photo-tableaux que nous admirons aux différents Salons.
Georges et Estelle entreprirent, à Ploudescan, une série de petites promenades. Sulfatin ne les accompagnait pas toujours, il était de plus en plus préoccupé, il s'absentait maintenant assez souvent et laissait son malade aux soins de Grettly.
Où allait-il pendant ces absences mystérieuses?
LA CUISINE DU GRAND SAINT-YVES.
Image plus grandeNous allons le dire et révéler, quoiqu'il nous en coûte, les faiblesses de Sulfatin, cet homme si remarquable d'ailleurs et que nous pouvions croire d'un modèle nouveau. Ploudescan est situé sur la limite du Parc national; à trois quarts de lieue se trouve Kerloch, station de Tubes, pourvu de toutes les facilités que nous assure la science moderne. Tous les jours, Sulfatin s'en allait à Kerloch et accaparait, pour une heure ou deux, l'un des Télés de la station.
Pénétrons avec lui dans la cabine du téléphonoscope qui permet n'importe où et n'importe quand de retrouver les êtres aimés restés au logis, de revoir l'usine ou le bureau qu'on a laissés au loin... Chaque jour, Sulfatin demande la communication, soit avec Paris, 375, rue Diane-de-Poitiers, quartier de Saint-Germain-en-Laye, soit avec Paris, Molière-Palace, loge de Mlle Sylvia. A Saint-Germain, la correspondante de Sulfatin est également Mlle Sylvia; le 375 de la rue Diane-de-Poitiers, élégant petit hôtel tout neuf, a l'honneur d'abriter la célèbre artiste Sylvia, la tragédienne-médium, étoile de Molière-Palace, qui fait courir depuis six mois tout Paris à l'ancien Théâtre-Français.
LA TRAGÉDIENNE-MÉDIUM.
Image plus grandeBien entendu, courir est une manière de parler, les théâtres, même avec les plus grands succès, étant souvent presque vides, maintenant qu'avec le Télé on peut suivre les représentations de n'importe quelle scène sans bouger de chez soi, sans sortir de table même, si l'on veut, si bien qu'on a été amené à réduire considérablement les salles et qu'on parle même de les supprimer complètement, ce qui apportera une notable diminution aux frais des entreprises théâtrales et permettra d'abaisser encore le prix des abonnements pour le théâtre à domicile. Sylvia, la tragédienne-médium, a, en six mois, amené quatre cent mille abonnés téléphonoscopiques au Molière-Palace, qui réalise des bénéfices fantastiques, malgré le faible prix de l'abonnement.
Précédemment, Molière-Palace languissait quelque peu, malgré ses tentatives plus ou moins heureuses, malgré ses changements de genre; il avait eu beau donner de resplendissants ballets et réunir un superbe ensemble de ballerines di primo cartello et de mimes extrêmement remarquables, il avait eu beau engager les clowns les plus extravagants, le public le délaissait de plus en plus, lorsque le directeur de Molière-Palace vit un jour, par hasard, Mlle Sylvia, sujet extraordinairement doué sous le rapport de la médiumnité, dans une évocation de Racine sur la scène d'un petit théâtre spirite. En écoutant Mlle Sylvia dire des vers de Phèdre avec l'organe de Racine lui-même, évoqué pour la circonstance, le directeur de Molière-Palace entrevit le parti à tirer de la tragédienne-médium et l'engagea aussitôt.
Avec sa tragédienne-médium, devenue tout de suite étoile de première grandeur, Molière-Palace revint au genre qui avait, plusieurs siècles auparavant, fait sa fortune et sa gloire, au théâtre classique, mais en introduisant dans les vieux drames, dans les antiques tragédies, d'importants changements, en les corsant par des attractions nouvelles. Tous les événements qui se narraient d'un mot au cours de ces vieilles pièces, tout ce qui était récit, tout ce qui se passait simplement à la cantonade, était mis en scène et fournissait des tableaux souvent bien plus intéressants que la pièce elle-même, qui n'était plus que l'assaisonnement. Quand la pièce ne fournissait pas suffisamment, on trouvait tout de même le moyen de la bourrer d'attractions. On vit ainsi, sur la scène transformée de l'antique et jadis trop solennelle maison de Molière, des combats d'animaux féroces, des sièges, des tournois, des batailles navales, des courses de taureaux, des chasses avec du vrai gibier.
SULFATIN ACCAPARE LA CABINE DU TÉLÉ.
Image plus grandeDe plus, la tragédienne-médium, évoquant tour à tour les esprits des grands artistes d'autrefois, apporta dans l'interprétation des grands rôles tragiques une extraordinaire variété d'effets. Ce n'était pas seulement Sylvia, c'était la Clairon, c'était Adrienne Lecouvreur, c'était Mlle Georges, c'était Rachel ou Sarah Bernhardt apparaissant, revenant sur le théâtre de leurs anciens succès, retrouvant leurs voix éteintes depuis cent ou deux cents ans, pour redire encore, dans leur manière personnelle, les grandes tirades qui avaient enflammé les spectateurs de naguère. Rien de plus empoignant, de plus tragique même, que le changement à vue qui se produisait lorsque la tragédienne Sylvia, grande femme, d'apparence robuste, massive même, très calme et très bourgeoise d'allures quand le fluide ne rayonnait pas, après avoir quelque temps assez froidement occupé la scène, se trouvait soudain, avec une contraction amenée par un simple effort de volonté, transfigurée comme sous la secousse d'une pile électrique par l'esprit qui entrait en elle et chassait pour ainsi dire sa personnalité, par l'esprit de l'artiste depuis longtemps disparue qui reparaissait soudain sur les planches foulées autrefois, théâtre de ses anciens succès, qui volait à l'artiste vivante son âme ou l'annihilait, pour se substituer à elle et retrouver ainsi quelques heures d'une existence nouvelle.
Parfois, aux grands jours, c'était l'esprit des auteurs eux-mêmes que Sylvia évoquait, et l'on avait cette étonnante surprise d'entendre vraiment Racine, Corneille, Voltaire, Hugo, disant eux-mêmes leurs vers et introduisant parfois dans leurs sublimes ouvrages des variantes tombées dans l'oubli ou des changements marqués au sceau d'un génie progressant encore outre-tombe.
De bonne famille bourgeoise, la tragédienne-médium était, hors du théâtre, une femme très simple, vivant tranquillement avec ses parents, commerçants retirés des affaires, qui ne s'étaient jamais senti aucune puissance évocatrice ou suggestionniste. Sylvia était un phénomène, sa puissante médiumnité était pourtant d'origine ancestrale, car elle lui venait d'un arrière-grand-oncle que ses étranges facultés, son goût pour l'occultisme et les sciences de l'au-delà, laissées jadis de côté ou abandonnées aux plus insignes charlatans, avaient fait enfermer comme fou!
Un soir, assis en sommeillant devant son Télé, Sulfatin l'a vue débuter dans la doña Sol du grand Hugo et le coup de foudre l'a frappé, véritable coup de foudre, car, oubliant qu'il suivait la représentation de loin, par téléphonoscope, Sulfatin, à un moment, emporté par une idée soudaine, absolument scientifique, croyez-le bien, voulut se précipiter vers l'actrice et brisa la plaque du Télé.
Cette idée, c'était celle-ci: Que ne pourrait-il, s'il pouvait tourner au profit de la science l'étonnante puissance de l'actrice-médium, s'il pouvait, grâce à elle, évoquer les génies des siècles lointains, les puissants cerveaux endormis dans la tombe, les faire parler, retrouver les secrets perdus, percer les mystères des sciences obscurcies de l'antiquité! Qui sait? après le repos absolu, goûté pendant des centaines d'années au fond des tombeaux, ces génies réveillés, mis au courant des progrès modernes, ne trouveraient-ils pas tout à coup des merveilles auxquelles nos cerveaux, accoutumés à certaines idées, entraînés par d'autres courants, ne pouvaient penser?
En conséquence, entourant ses plans d'un profond mystère, il se fit présenter chez les parents de la tragédienne-médium et demanda la main de Sylvia. Le mariage traînait un peu, Sylvia se montrant, en présence de Sulfatin, d'humeur très irrégulière, tantôt aimable, tantôt inquiète; un jour consentant presque au mariage projeté, et reprenant sa parole le lendemain, sans donner de motif.
LES PHOTO-PEINTRES.
Image plus grandeAu moment du départ pour le Voyage de fiançailles, tout le temps de Sylvia étant pris par les répétitions d'une pièce nouvelle à grand spectacle, Sulfatin dut se contenter d'une correspondance par clichés phonographiques; mais maintenant il lui fallait chaque jour une entrevue par Télé avec la grande artiste. Oui, vraiment, l'absence avait développé chez lui un défaut qu'il ne se connaissait pas auparavant: il devenait jaloux, violemment jaloux, au nom de la science, et, songeant qu'un autre pouvait avoir la même idée que lui et se faire agréer en son absence, il regrettait amèrement de n'avoir pas disposé dans le petit hôtel les ingénieux et invisibles appareils photo-phonographiques qui rendent, en certains cas, la surveillance si facile.
C'est ainsi que, peu à peu, il en vint à courir trois ou quatre fois par jour au Télé de la station de Kerloch, à prendre communication avec l'hôtel de la tragédienne-médium ou avec sa loge et même à passer là-bas une partie de ses soirées à suivre les représentations de Molière-Palace. Pendant ce temps, La Héronnière restait un peu abandonné, mais Estelle et Grettly étaient là pour veiller sur le malade.
Un soir que tout le monde, moins Sulfatin, était réuni dans la grande salle de l'auberge de Kerloch, où quelques joyeux photo-peintres déroulaient leurs théories sur l'art, agrémentées de plaisanteries, La Héronnière, qui semblait plongé depuis longtemps dans un laborieux et douloureux travail de réflexion, se frappa le front tout à coup et gloussa dans l'oreille de Georges:
«J'y suis! je devine pourquoi le docteur Sulfatin, ayant pour instructions précises d'amener, par n'importe quels moyens, une brouille entre vous et votre fiancée, laisse complètement de côté ses instructions... Il est déjà le second de Philox Lorris; eh bien! en vous écartant... ou plutôt en vous aidant à vous écarter vous-même des laboratoires et des grandes affaires... pas votre goût, hein! les grandes affaires... il a... qu'est-ce que je disais? je ne me rappelle plus... ah! oui... il a l'espoir... il compte rester le seul successeur possible de Philox Lorris... Combinaison très canaille... mais habile... Hein! avez-vous compris? Voilà!»
La Héronnière n'en pouvait plus après cet effort du cerveau, un violent mal de tête le terrassait. Grettly le conduisit coucher avec une tasse de camomille.
«J'Y SUIS!... JE DEVINE!...»
Image plus grandeVII
Ordre d'appel.—Mobilisation des forces aériennes, sous-marines et terriennes du XIIe corps. —Comment le 8e chimistes se distingua dans la défense de Châteaulin.—Explosifs et asphyxiants.—Le bouclier de fumée.
Cependant Philox Lorris, se reposant entièrement sur le traître Sulfatin, s'était replongé dans ses travaux et n'avait pas même songé un instant aux fiancés, pendant une dizaine de jours. Lorsque enfin, dans un intervalle de ses travaux, le souvenir lui en revint, il se rappela soudain la lettre reçue quelques jours auparavant.
Il avait si peu l'habitude de ce mode arriéré de correspondance, que cette lettre, jetée dans un coin, était restée oubliée. Il eut même beaucoup de peine à la retrouver. Quand il vit que Georges avait changé l'itinéraire et que, tout en promettant de faire un petit tour aux volcans artificiels d'Auvergne en revenant, il avait préféré s'en aller perdre son temps dans des promenades sans but et sans utilité en Bretagne, M. Philox Lorris fut très en colère et, tout de suite, il demanda des éclaircissements à Sulfatin. La réponse par phonogramme arriva bientôt. L'hypocrite Sulfatin rejetait toute la faute sur Georges, qui s'obstinait à repousser ses avis et ses bons conseils.
Philox patienta un peu, puis il adressa à Sulfatin un phonogramme débitant ces simples mots:
«Et cette brouille, où en sommes-nous? Ça ne va pas assez vite!»
Sulfatin répondit par le cliché d'une conversation de Georges et d'Estelle, recueillie par un petit phonographe qu'il avait adroitement dissimulé sous le feuillage en laissant les deux jeunes gens en tête à tête sous la tonnelle de l'auberge.
Cette conversation montrait suffisamment à Philox Lorris que la brouille attendue était encore bien loin, si elle devait jamais venir!
«Oh! cet ancêtre qui reparaît toujours! se dit Philox Lorris. Que faire? Puisque Sulfatin n'y suffit pas, il faut que je m'en mêle et que je tâche de les gêner un peu!...»
Philox Lorris, ayant beaucoup de choses à faire, allait très vite en besogne et sans barguigner dans tout ce qu'il entreprenait, et Georges s'en aperçut bientôt.
Un matin, comme il était en train de préparer une promenade avec partie de pêche dans les roches pour l'après-déjeuner, il reçut, par un exprès venu de Kerloch, un petit paquet et un fort colis. Le petit paquet contenait deux phonogrammes, l'un portant l'estampille Philox Lorris et l'autre le cachet du ministère de la Guerre.
Aussitôt portés au phonographe, voici ce que dirent les clichés:
Premier phonogramme:
«Artillerie chimique de ton corps d'armée mobilisée pour manœuvres; envoie ordre appel reçu pour toi... Désolé du dérangement apporté à ton délicieux Voyage de fiançailles.»
Deuxième phonogramme:
MINISTÈRE DE LA GUERRE
XIIe CORPS D'ARMÉE.—RÉSERVE
Essai de mobilisation et manœuvres extraordinaires de 1956.
Artillerie chimique et corps médical offensif, torpilleurs à vapeurs délétères, pompistes et torpédistes aériens sont convoqués du 12 au 19 août.
ORDRE D'APPEL
Le capitaine Georges Lorris, de la 17e batterie du 8e régiment d'artillerie chimique, se rendra le 12 août, à cinq heures du matin, à Châteaulin, au Dépôt chimique militaire, pour prendre le commandement de sa batterie.
«Allons, bon! fit Georges contrarié, un appel!... Qu'est-ce que cela veut dire? Cet appel n'était que pour l'année prochaine!... Mais je me doute, c'est l'ingénieur général d'artillerie chimique Philox Lorris qui l'a fait avancer pour gêner un peu le pauvre capitaine Georges Lorris dans son Voyage de fiançailles... Allons, je parie maintenant que ce colis renferme mon uniforme... Juste!
—Quel malheur! dit Estelle, voilà notre pauvre voyage fini...
—Bah! fit Sulfatin, c'est à Châteaulin qu'ont lieu les manœuvres? Eh bien! mais Châteaulin est près d'ici, à deux pas du Parc national: nous assisterons aux manœuvres... Nous cherchions des distractions, en voici, et nous aurons le plaisir de contempler le brillant capitaine Lorris en uniforme, à la tête de sa batterie...
UN EXPRÈS VENU DE KERLOCH.
Image plus grande—Mais nos opérations, à nous autres de l'artillerie chimique, n'ont rien de pittoresque.
—Cela ne fait rien, dit Estelle, nous irons voir les manœuvres.
—S'il n'y a pas de danger, fit observer la prudente Grettly.
—Si vous êtes là, ma chère Estelle, je prendrai mes ennuis en patience et je tâcherai que ma batterie se distingue dans ces combats pour rire,» dit Georges en riant.
Il fut convenu que Georges partirait le soir même, à dix heures, pour Kerloch, d'où un train de tube devait le conduire à Châteaulin.
La charmante Estelle et Grettly, accompagnées de Sulfatin, ainsi que La Héronnière, très fatigué de l'usure cérébrale dans l'effort qu'il avait fallu pour deviner les plans de Sulfatin, gagneraient Châteaulin le lendemain dans la matinée.
Les armées d'aujourd'hui sont des organismes extraordinairement compliqués, dont tous les rouages et ressorts doivent marcher avec une sûreté et une précision absolues. Pour que la machine fonctionne convenablement, il faut que tous les éléments qui la constituent, tous les accessoires divers s'emboîtent avec la plus grande régularité, sans à-coup ni frottement.
Il le faut bien, hélas! et maintenant plus que jamais! Le Progrès, qui, d'après les suppositions de nos bons rêveurs des siècles passés, devait, dans sa marche triomphale à travers les civilisations, tout améliorer, hommes et institutions, et faire à jamais régner la Paix universelle, le Progrès ayant multiplié les contacts entre les nations, ainsi que les conflits d'intérêts, a multiplié de même les causes et les occasions de guerre.
Les mœurs, les habitudes, les idées d'aujourd'hui, enfin, diffèrent des idées d'autrefois autant que le monde politique, en sa constitution actuelle, diffère du monde politique de jadis.—Qu'était-ce que la petite Europe du 19e siècle, régentant les continents de par la puissance que lui fournissaient ses sciences—à l'état embryonnaire pourtant, mais dont elle seule monopolisait la possession? L'Europe seule comptait. Maintenant, la Science, s'étant comme un flot d'inondation répandue à peu près également sur toute la surface du globe, a mis tous les peuples au même niveau, ou à peu près, aussi bien les vieilles nations méprisées de l'Asie que les peuples tout jeunes nés de quelques douzaines d'émigrants ou d'un noyau de convicts et d'outlaws dans les solitudes lointaines des Océans. Maintenant, tout l'univers compte, car il possède les mêmes explosifs, les mêmes engins perfectionnés, les mêmes moyens pour l'attaque et la défense.
PROGRAMME DE VOYAGE DE FIANÇAILLES: L'USINE DE CAPTATION DES FORCES PLANÉTAIRES.
Image plus grandeLes idées n'ont pas moins changé, ô rêveurs de l'universel embrassement entre les peuples, doux utopistes, innocents et naïfs historiens, qui flétrissiez les violences d'autrefois, aussi bien les guerres de conquêtes entreprises par quelque prince ambitieux en vue d'arrondir ses États avec quelques méchantes bribes de provinces, que les guerres allumées par la vanité des nations, sans motifs intéressés, uniquement pour établir la suprématie d'une race sur une autre.
O doux rêveurs! ô poètes! il s'agit bien maintenant de ces vétilles, querelles de princes ou querelles de peuples, petites guerres de monarques se disputant, dans le tohu-bohu du Moyen âge, la possession de quelque maigre duché, troubles intérieurs de nationalités en train de se constituer, ou même grandes guerres entreprises pour l'établissement ou la conservation d'un certain équilibre entre les nations!
Georges Lorris en uniforme.
Image plus grandeFadaises que tout cela! Ces luttes, ces querelles sanglantes que vous flétrissiez si vigoureusement, c'était tout de même la manifestation d'un confus idéalisme régnant sur les cerveaux; les plus enragés guerroyeurs ne parlant que de droit, toujours on croyait ou l'on prétendait combattre pour le droit ou la liberté ou même la fraternité des peuples, en ce temps-là! Aujourd'hui, c'est le règne du Réalisme dominateur! Nous faisons la guerre autant et même plus qu'autrefois, non point pour des idées creuses ou des rêveries, mais, au contraire, en vue de quelque avantage sérieux et palpable, de quelque profit important.
L'industrie d'une nation périclite-t-elle parce qu'une autre nation voisine ou éloignée possède les moyens fournis par la nature ou l'industrie de produire à meilleur compte? Une guerre va décider à qui doit rester le marché, par la destruction des centres industriels du vaincu ou par quelque bon traité imposé à coups de torpilles.
Notre commerce a-t-il besoin de débouchés pour le trop-plein de ses produits? Bellone, avec ses puissants engins, se chargera d'en ouvrir. Les traités de commerce ainsi imposés ne durent pas longtemps, soit; mais, en attendant, ils font la richesse d'une génération, et, quand ceux-ci seront déchirés, nous trouverons bien d'autres occasions!
Lors du triomphe de la Science et de la grande mise en exploitation industrielle des continents, certaines nations n'ont pu supporter les frais d'établissement et se sont trop fortement obérées. Les nations débitrices se moquèrent d'abord très gentiment de leurs créanciers ruinés; mais les créances existent toujours, elles sont tombées, par rachat des titres, entre bonnes mains, entre les puissantes tenailles de nations qui savent se faire payer manu militari, ou, ce qui est encore plus malin, par une saisie de tous les revenus de l'État en faillite, et convertir les royaumes obérés en bonnes fermes productives.
Ainsi va désormais le monde, aussi bien en cette vieille Europe, dont la division territoriale change assez souvent, que dans l'Amérique, subdivisée en un certain nombre de coupures plutôt qu'en nations, où les changements sont encore moins rares, ou que dans l'Asie, plus compacte, envahie par l'âpre et prolifique race chinoise.
DÉFILÉ DU 8e CHIMISTES.
Image plus grandeAinsi donc, dans notre civilisation ultra-scientifique, toujours environnée de périls latents, une nation doit, suivant le vieil adage, plus vrai encore que jadis, rester toujours sur le pied de guerre pour avoir la paix et se garder sévèrement, à terre, sur mer et dans l'atmosphère.
Que de précautions, que de soins, que d'ordre pour tenir la machine militaire prête à fournir toute son énergie, à toute heure, à toute minute, au premier signe, sur un simple bouton pressé dans le cabinet du ministre de la Guerre!
Mais on y arrive.
Tout est prévu, combiné, arrangé. Notre organisation militaire d'aujourd'hui est un chef-d'œuvre de mécanique qui semble dû aux génies combinés de Vaucanson, de Napoléon et d'Edison.
Les habitants de Châteaulin s'éveillaient à peine, le 12 août, lorsqu'à cinq heures sonnant aux cadrans électriques officiels, une centaine d'officiers de réserve de tous grades, débarqués des tubes ou venus par aéronefs, se présentèrent au Dépôt chimique, où les attendait le colonel du 8e chimistes.
Georges était là, revêtu de l'uniforme élégant et sévère de son corps: vareuse marron sombre à brandebourgs, culotte noire et bottes, casque à visière et mentonnière mobiles se baissant au moment des opérations chimiques. Un réservoir d'oxygène à tube mobile, un revolver à air comprimé et un sabre complètent l'équipement.
Le sabre est une tradition, un dernier vestige de l'ancien armement du Moyen âge; on ne se sert guère, sur les champs de bataille modernes, de ces instruments encombrants, d'un maniement compliqué et de si peu d'effet.
Par Bellone! nous avons aujourd'hui mieux que ces glaives, bons tout au plus à découper les gigots en garnison.
Nous avons beaucoup mieux, certes, avec notre joli catalogue d'explosifs variés, qui commencent, il est vrai, à se démoder un peu. Ne possédons-nous pas la série des gaz asphyxiants ou paralysants, commodes à envoyer par tubes à petites distances ou par obus légers, simples bonbonnes facilement dirigées à 30 ou 40 kilomètres de nos canons électriques! Et l'artillerie miasmatique du corps médical offensif! Elle est en train de s'organiser, mais ses redoutables boîtes à miasmes et ses obus à microbes variés commencent à être appréciés.
Ah oui! nous avons mieux que l'antique coupe-choux, mieux que tous les instruments perforants ou contondants qui, pendant tant de siècles, furent les principaux outils des batailles! Quelques esprits, chagrins contempteurs du progrès, osent les regretter et prétendent que ces merveilles de la science, appliquées à la guerre, ont tué la vaillance et supprimé cette belle poussée du cœur qui jetait les hommes en avant sur l'ennemi, dans la lutte ardente et loyale. D'après eux, feu le courage militaire, inutile et impuissant désormais, se trouve remplacé par une résignation fataliste, par la passivité des cibles...
Mais foin de ces vains regrets et vive le progrès!
A 5 h. 15, le 8e chimistes se complétait avec ses réservistes amenés par train spécial du grand tube de Bretagne, bifurquant à Morlaix; ils recevaient leurs uniformes et leur équipement, plus sept jours de boulettes de viande concentrée, et à 5 h. 48, sur un coup de sifflet, les vingt batteries du 8e chimistes, étincelantes sous le soleil levant, s'alignaient sur le champ de manœuvres, devant le dépôt.
LES BOMBARDES ROULANTES ARRIVANT PAR LES ROUTES DE TERRE.
Image plus grandeA 5 h. 51, les pompistes du corps médical offensif, en quatre sections, arrivaient à leur tour et presque en même temps paraissaient, à 200 mètres dans le ciel, les torpédistes aériens sortant de leur dépôt.
Le général commandant parut à six heures précises, à la tête d'un brillant état-major, et parcourut rapidement le front des troupes.
Il réunit les officiers supérieurs pour leur communiquer le programme des manœuvres et leur donner des ordres.
Un ennemi, représenté par une première portion du corps d'armée, partie la veille, était supposé avoir pris Brest, en glissant dans le port une nuée de Goubets de toutes tailles,—ces terribles et difficilement saisissables torpilleurs sous-marins inventés vers la fin du siècle dernier, qui font de toute guerre maritime une succession de surprises,—et en faisant sauter toutes les défenses qui eussent pu s'opposer au débarquement de ses forces.
Dans sa marche sur Rennes, il menaçait Châteaulin par son aile droite et cherchait à le déborder par son escadre aérienne.