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Le voleur

Chapter 11: IX — DE QUELQUES QUADRUPÈDES ET DE CERTAINS BIPÈDES
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About This Book

Le narrateur avoue avoir dérobé un manuscrit et en publie les mémoires, qui retracent de façon épisodique la vie d’un voleur entre aventures, combines et voyages. Le texte mêle récits de cambriolages, déguisements et filouteries à des rencontres amoureuses et des mésaventures judiciaires, tout en offrant des réflexions sur l’argent, le destin, le repentir et l’hypocrisie sociale. L’ensemble alterne humour noir et ironie pour dresser un portrait critique de la société et interroger la morale, la liberté et les moyens de survivre hors des règles établies.

— J'espère que votre santé est bonne. Et les affaires? Difficiles, hein? Tout le monde se plaint un peu. Mais je parie que vous avez trouvé moyen de faire quelque chose?

Je l'examine, pendant qu'il parle. Une face glabre, sans couleur, un grand nez, des yeux verdâtres de chat malfaisant diminués, semble-t-il, par de gros sourcils poivre et sel qui se rejoignent et barrent le front, une bouche qui paraît avoir été fendue d'un coup de canif, des cheveux gris, légèrement bouclés, qui rappellent les perruques des tabellions d'opéra-comique. Mais la plume d'oie traditionnelle serait mal venue à se ficher dans ces cheveux-là, et les lunettes d'or n'iraient pas du tout sur ce grand nez; ce n'est pas là une tête à faire rire, une figure de cabotin; c'est la volonté, tenace et muette, maîtresse d'elle- même, qui a mis sa marque sur ce visage et cette tête, si laide qu'elle soit, est une tête d'homme. L'ossature est puissante; et les lèvres, qui se crispent pour laisser filtrer l'ironie, pourraient s'ouvrir, si elles le voulaient, pour lancer d'effrayants coups de gueule.

— Nous avons fait quelque chose, en effet, dit Roger-la-Honte en ouvrant son sac de voyage et en déposant sur le bureau le paquet de titres que nous apportons de Bruxelles; vous allez nous donner votre avis là-dessus; et si vous ne nous offrez pas deux cent mille francs séance tenante, j'irai dire partout que vous ne vous y connaissez pas.

— On ne vous croirait pas, ricane Paternoster. Donnez-vous donc la peine de vous asseoir… Oh! Oh! mais vous n'exagérez pas trop; c'est une belle affaire. À vue de nez et au cours moyen, il y a là plus de quatre cent mille francs. Malheureusement…

— Ah! dit Roger-la-Honte avec un geste désespéré, voilà que ça commence!…

— Attendez donc que ce soit fini pour vous plaindre, interrompt Paternoster qui continue à feuilleter les valeurs, de ses longs doigts maigres. Vous êtes toujours pressé… Malheureusement, vous avez été faire ce coup-là en Belgique.

— Qui vous l'a dit? demande Roger-la-Honte.

— Ce sont ces papiers eux-mêmes qui me l'apprennent. Ce sont là des placements de Belge. Jamais un Français, à l'heure actuelle, ne garnirait son portefeuille de cette façon-là. Des tas de valeurs industrielles!

— Elles sont souvent excellentes, dis-je.

— Je ne le nie pas. Je les choisirais de préférence, pour mon compte, si j'avais de l'argent à placer. Mais mes clients ne raisonnent pas comme moi. Il leur faut des fonds d'États, ou des valeurs garanties par les États; le reste ne représente rien à leurs yeux; ils n'ont pas confiance; et le genre d'affaires que je traite ne peut être basé que sur la confiance. Voilà pourquoi je me tue à vous dire de faire, autant que possible, vos coups en France. Voilà un bon pays! Vous n'y trouvez pas, on presque pas, de valeurs industrielles aux mains des particuliers; l'instabilité des institutions politiques leur interdit ce genre d'achats. Ils ne possèdent guère que de la Rente ou des Chemins de fer. Excellent pays pour les voleurs! La peur y a discipliné les capitaux.

— Oui, dit Roger-la-Honte. Mais quand on vous apporte du Crédit foncier ou des emprunts de Villes, vous n'en voulez pas.

— Naturellement! Ce n'est pas garanti, au moins officiellement, par l'État; par conséquent, ça ne vaut rien pour mes clients. Ils changeront peut-être d'avis un jour, mais pas avant longtemps, je crois; c'est aussi l'opinion du ministre de Perse, et le premier secrétaire de l'ambassade Ottomane en tombait d'accord avec moi, pas plus tard qu'hier soir.

— Je vois, dis-je, que vous placez votre papier en Orient.

— Pour la plus grande partie, répond Paternoster, et même en Extrême-Orient; le Japon y a pris goût depuis quelques années et la Chine donne de belles espérances. Voyez, Monsieur, comme le Progrès choisit, pour sa marche en avant, les voies les plus inattendues! L'Asiatique qui se rend acquéreur d'un de ces titres qui rapportent à peine 3 pour cent à l'Européen, touche, lui, 10 ou 12 pour cent, étant donné le prix auquel il achète. Il découvre instantanément toute la grandeur de la civilisation occidentale et les rapports des Blancs et des Jaunes deviennent tous les jours plus fraternels. Ce n'est pas tout. L'Asiatique, enrichi grâce à vous, comprend qu'il n'a aucun intérêt à rêver la ruine des puissances européennes; et, au lieu de se préparer à nous faire courir ce fameux Péril jaune si joliment portraituré par l'Empereur d'Allemagne, il nous souhaite, après ses prières du soir, toutes les prospérités imaginables. Ah! vous faites le bonheur de bien du monde, sans vous en douter. Et tant de gens éprouvent le besoin de crier haro sur les voleurs! C'est drôle qu'on se sente obligé, à la fin du XIXe siècle, de prêcher la tolérance…

— Et les personnes qui achètent ces titres n'ont aucune difficulté à en toucher les intérêts?

— Aucune; on se garde bien de leur causer le moindre ennui. Cela amènerait des complications qu'il est nécessaire d'éviter dans l'intérêt de l'harmonie universelle, répond Paternoster avec un sourire patriarcal. Pour les valeurs au porteur, cela passe comme une lettre à la poste; pour les valeurs nominatives, nous opérons, avant livraison, un petit travail de lavage ou de grattage, quelque peu superficiel, mais qui suffit très bien. J'ai deux de mes clercs qui sont très habiles, pour ça; il est vrai qu'ils ont conquis leurs grades à Oxford; l'un d'eux, celui qui vous a reçus, est le troisième fils d'un lord; si ses deux frères, dont la santé est très mauvaise, viennent à mourir, comme c'est probable, il sera Pair d'Angleterre avant peu… Ah! oui, continue Paternoster en poursuivant son examen des papiers, bien des gens dont les actions ou les obligations ont été dérobées seraient fort étonnés d'apprendre que les coupons continuent à en être touchés régulièrement par un général persan, un grand seigneur japonais, un kaïmakan d'Asie Mineure ou un mandarin à bouton de cristal. C'est pourtant la vérité… C'est deux cent mille francs, je crois, que vous demandiez pour ça?

Nous faisons, Roger-la-Honte et moi, un signe affirmatif.

— C'est une grosse somme, assure Paternoster en hochant la tête. Quand on pense, ajoute-t-il en posant la main sur la pile de valeurs, que ces papiers représentent autant d'argent, autant de travail, autant de misère!… Mais vous ne vous souciez guère de cela. Vous n'êtes pas sentimentaux. Vous volez tout le monde, et allez donc! au hasard de la fourchette. Il doit y avoir cependant de l'argent bien répugnant, même à voler… Eh! bien, mes amis, ces papiers représentent autre chose encore; ils représentent notre univers civilisé. Le monde actuel, voyez-vous, du petit au grand, c'est une Société anonyme. Des actionnaires ignorants et dupés; des conseils d'administration qui se croisent les bras et émargent; des hommes de paille qui évoluent on ne sait pourquoi; et toutes les ficelles qui font mouvoir les pantins tenues par des mains occultes…

— Voilà un beau discours, dit Roger-la-Honte. Monsieur Paternoster, il faut poser votre candidature aux prochaines élections générales. Mais que nous offrez-vous?

— Diable! votre ton est sec, ricane Paternoster. Mais vous avez sans doute le droit de parler haut. Vous devez être riches?

— Nous? Non. Nous volons, hélas! simplement pour nous mettre en mesure de voler.

— Je vois ça. Comme les fonctionnaires recueillent des taxes avec le produit desquelles on les paye pour qu'ils récoltent de nouveaux impôts… La chaîne sans fin de l'exploitation roulant sur la poulie folle de la sottise humaine… Eh! bien, Messieurs, voici ce que je vous propose: je garde la Rente, les Chemins de fer et le Suez, je vous rends toutes les valeurs industrielles, et je vous donne cinquante mille francs.

— Vous plaisantez, dit Roger-la-Honte; cinquante mille francs, c'est ridicule. Et, quant aux valeurs industrielles, que voulez- vous que nous en fassions?

— Renvoyez-les à leur propriétaire, répond Paternoster. Figurez- vous que vous êtes des potentats et que vous faites remise d'une partie de ses taxes à l'un de vos fidèles sujets; la clémence convient à la grandeur et le vol est un impôt direct, perçu indirectement par les gouvernements. Il y aurait beaucoup à dire là-dessus. En tous cas, de tous les impôts, le vol est celui que les civilisés payent le plus douloureusement, mais le plus consciemment… Oui, renvoyez-les à leur propriétaire. Ce ne sera pas la première fois que les larrons auront rendu service aux honnêtes gens. On a dit que la propriété, c'est le vol; quelle confusion! La propriété n'est pas le vol; c'est bien pis; c'est l'immobilisation des forces. Le peu d'élasticité dont elle jouit, elle le doit aux fripons. Le voleur a articulé la propriété, et l'honnête homme est son bâtard.

— Avez-vous réfléchi en parlant? demande Roger. Vous me semblez bien autoritaire, à votre tour.

— Que voulez-vous? Les hommes d'argent le sont tous, aujourd'hui. Les agioteurs et courtiers-marrons s'appellent les Napoléon de la finance; et un coulissier anglais se fait de quotidiennes réclames illustrées qui le représentent vêtu de la redingote grise et coiffé du petit chapeau… Cependant, si vous vouliez être raisonnables…

— Nous ne demandons pas mieux.

— Nous allons voir. Eh! bien, je consens à garder les valeurs industrielles, quoiqu'elles ne puissent pas me servir à grand'chose. Et, pour le tout, je vous offre… Attention! je vais citer un chiffre, et il faudra me répondre oui ou non. Vous me connaissez, monsieur Roger-la-Honte, bien que j'aie le plaisir de voir monsieur votre ami pour la première fois; vous savez que je ne reviens jamais sur un chiffre donné définitivement… Pour le tout, je vous offre trois mille livres sterling.

— Qu'en penses-tu? me demande Roger.

— Fais comme tu voudras.

— C'est bon, dit Roger; nous acceptons. Mais nous nous vengerons.
Prenez garde à votre caisse.

— La voilà, ma caisse, dit Paternoster en nous montrant un sac noir, la bag anglaise, longue et peu profonde, qui se balance sans trêve aux mains des trafiquants de la cité; elle ne me quitte pas; je l'emporte et je la remporte avec moi; vous serez malins si vous venez la prendre… Après tout, vous auriez tort de m'en vouloir. Je ne peux réellement pas vous offrir un sou de plus, et je hais toutes les discussions d'argent. Si c'était possible, pour la vente des titres volés, je préconiserais l'arbitration; pas obligatoire, pourtant… Voyons, je vais vous donner cinq cents livres en billets et un chèque pour le reste.

Nous acquiesçons d'un sourire et Paternoster, après nous avoir compté les banknotes, se met en devoir de remplir le chèque.

— Voilà, dit-il en nous le tendant. Avez-vous l'air content, mon Dieu! Moi, si j'étais voleur, voulez-vous que je vous dise ce qui me ferait surtout plaisir? Ce serait de penser que chacun de mes larcins démolit les calculs des statisticiens, fausse leurs évaluations soi-disant rigoureuses de la richesse des nations…

Il nous reconduit jusqu'à la porte et se déclare pénétré de l'espoir qu'il nous reverra avant peu.

— Ah! sapristi, j'oubliais! s'écrie-t-il comme nous le quittons. Un de mes ex-confrères, un notaire du centre de la France, m'a signalé l'autre jour un joli coup qu'il y aura à faire dans sa ville d'ici un mois ou deux. Je vous ferai signe, dès le moment venu. C'est une bonne affaire et je veux vous la réserver. Je ne vous demanderai que dix pour cent pour le tuyau; il faut que j'en rende au moins cinq au confrère, ainsi… Gentil, hein?… Au revoir…

Nous descendons l'escalier en silence. Notre cab nous attend devant la maison; nous y montons et Roger donne au cab l'adresse d'un hôtel du West-End.

— Malgré tout, dis-je quand nous nous levons de table, vers neuf heures, je ne sais pas si nous aurions trouvé mieux que ce que nous a donné Paternoster.

— Non, dit Roger; il ne manque pas, à Londres, de gens exerçant le même métier que lui; mais c'est crapule et compagnie. Paternoster est encore le plus honnête… À présent, si tu veux, nous allons faire une visite à Broussaille.

— C'est une excellente idée.

Nous voilà partis. Le cab file tout le long de Piccadilly, descend Brompton Road et s'arrête à Kensington, devant une des petites maisons qui bordent un square quadrangulaire. Nous descendons et Roger fait, à plusieurs reprises, résonner le marteau de cuivre qui pend à la porte. Mais cette porte, personne ne vient l'ouvrir; la maison semble inhabitée. Les stores sont tirés à toutes les fenêtres, que n'éclaire aucune lumière.

— Bizarre! dit Roger. Broussaille a dû sortir et la bonne a profité de son absence pour aller se promener de son côté. Voilà une maison bien tenue! Je parie que Broussaille est à l'»Empire.» Allons-y.

Nous y allons. Nous y sommes; et il y a même dix minutes que nous parcourons le promenoir sans que Roger-la-Honte ait pu apercevoir sa soeur.

— Vous n'avez pas vu Broussaille? demande-t-il à toutes les femmes.

— Non, répondent-elles; nous ne l'avons pas vue.

Une grande rousse qui vient d'entrer se dirige vers nous en souriant.

— Je suis sûre que tu cherches ta soeur, dit-elle à Roger.

— Oui. Sais-tu où elle est?

— Je ne sais pas où elle est, mais je sais avec qui elle est. Je l'ai rencontrée tout à l'heure avec une dame de Paris.

— Comment est-elle, cette dame?

— C'est une brune, assez jolie, pas toute jeune, très bien mise.

— Grande?

— Moins que moi, mais assez forte.

— Bon! Je sais qui c'est. Merci.

— Écoute un peu, dit la grande rousse en le retenant par le bras.
Tu vas apprendre du nouveau; je ne te dis que ça!

— Quel nouveau? Quoi?

— Ah! je ne veux rien te raconter; tu verras; il n'y aurait plus de surprise, murmure la grande rousse en s'éloignant.

— Je me demande ce qu'elle veut dire, s'écrie Roger en descendant l'escalier. Mais nous le saurons bientôt, Broussaille est à deux pas d'ici, à l'hôtel Pathis; j'en suis certain; Ida ne descend jamais autre part.

— Ida, c'est la dame de Paris?

— Oui; une sage-femme très chic; elle vient assez souvent ici; elle a toute une clientèle de ladies; tu comprends, c'est ici comme en France…

— Oui, on ne parvient pas toujours à interner Cupidon dans un cul- de-sac, et alors…

— Alors, on envoie un télégramme à Ida qui a toujours son aiguille, landerirette, au bout du doigt, comme Mimi Pinson. Du reste, elle peut rester fille, toujours comme Mimi Pinson, car c'est une bonne fille.

Nous attendons une minute à peine au bureau de l'hôtel: une servante, qui a été nous annoncer, revient nous chercher en courant. Nous montons au second étage et nous sommes introduits dans un petit salon où, devant une table couverte encore des reliefs du dîner, deux femmes sont assises qui se lèvent à notre approche. La plus jeune saute au cou de Roger-la-Honte qui l'embrasse avec effusion. Dès qu'il parvient à se dégager, il va serrer la main que lui tend la dame brune, à laquelle il me présente. Elle m'accueille fort aimablement, se déclare ravie et sonne pour demander du Champagne.

— Quelle mauvaise idée vous avez eue de ne pas venir vous faire inviter à dîner, dit-elle; nous nous sommes ennuyées à mourir, toutes seules.

— Il aurait fallu deviner ta présence à Londres, répond Roger; et d'ailleurs, mon ami Randal n'aurait pas osé.

— Vraiment! s'écrie Ida; êtes-vous timide à ce point-là, Monsieur?

— Beaucoup plus encore, dis-je; ainsi, je n'aurai jamais l'audace de vous dire combien vous êtes charmante.

— À la bonne heure, dit Broussaille; je vois que vous avez des défauts qu'il est plus prudent de ne pas corriger.

— Tu n'es pas honteuse de parler de prudence à ton âge? demande
Ida en rougissant un peu.

Le fait est qu'elle n'est pas mal du tout; pas de la première jeunesse, bien entendu; vingt-neuf ans qui en valent trente-trois, sans aucun doute; mais il n'a pas trop plu sur sa marchandise. Je la regarde, pendant qu'on dessert la table et qu'on apporte le champagne. Oui, une belle brune, coiffée en femme fatale, avec de longs cils qui voilent mal les sensualités impétueuses que recèlent les yeux, très noirs et cernés d'une ombre bleuâtre; le front un peu blanc et les pommettes un peu rouges; la peau d'un éclat très vif avec comme un léger nuage cendré, par-dessous; beaucoup du ton des photographies peintes, peut-être. Cette femme- là est une viveuse, mais une laborieuse aussi; elle se couche tard, mais se lève tôt; elle s'amuse, mais elle travaille; elle mène cette existence en partie double, si fréquente chez les Parisiennes, qui leur donne l'attrait spécial des fleurs artificielles, moins fraîches que les autres sans doute, mais qui ne savent pas se faner. Une belle gorge; des dents de loup; une mignonne fossette au menton.

— Je vous préviens que Broussaille va être jalouse, me dit-elle; vous ne regardez que moi.

— Ah! dis-je, je me livrais à l'éternelle comparaison entre la grâce des blondes et la majesté des brunes. Mais mademoiselle Broussaille n'y perdra rien pour avoir attendu.

— Mademoiselle est restée au couvent, dit Broussaille, et il faut l'y laisser; appelez-moi Broussaille tout court, ou je ne vous pardonne pas d'avoir commencé vos comparaisons par les brunes.

Je tiens à me faire pardonner; je l'appelle Broussaille et je la tutoierai même, si cela lui fait plaisir. Elle est très jolie, cette petite cocotte; elle a tout le charme d'un jeune faon, d'un gracieux petit animal, la souplesse et la rondeur chaude d'une caille; de grands yeux bleus, très naïfs, et quelque chose d'anglais dans la physionomie: comme la lèvre supérieure légèrement aspirée par les narines; ce n'est pas vilain du tout. Une peau fraîche et satinée sur laquelle glissent les ombres; et ses cheveux, surtout, ses magnifiques cheveux chaudron dont la masse, relevée très haut sur la nuque nacrée, met au visage d'enfant une auréole soyeuse et bouclée qui laisse seulement apercevoir, comme une fraise un peu pâle piquée d'une goutte de rosée, le lobe endiamanté des oreilles.

C'est une créature de plaisir, une nature fruste sur laquelle la ridicule éducation du couvent a glissé comme glisse la pluie sur une coupole; un tempérament d'instinctive pour laquelle la joie de vivre existe mais qui possède, si rudimentairement que ce soit, le sentiment des souffrances et des besoins des autres, la divination de l'humanité. C'est une simple et une jolie.

C'est une petite bête, aussi. Du moins, son frère le déclare sans hésitation. À la troisième bouteille de Champagne, Roger-la-Honte a voulu savoir quelle était la nouvelle qu'il devait apprendre, suivant la prédiction faite par la grande rousse, à l'Empire; et il a demandé aussi des renseignements sur l'aspect mystérieux de la maison de Kensington. Là-dessus, Broussaille s'est troublée visiblement, a semblé chercher un encouragement dans les regards d'Ida, et a fini par raconter une pitoyable histoire. Il y a trois mois environ, elle a acheté à un Juif pour trois cents livres de bijoux qu'elle a payés avec des billets à quatre-vingt-dix jours, portant intérêt; de plus, elle a donné au Juif, qui avait promis de renouveler les billets pendant un an au moins, une garantie sur ses meubles. L'échéance des trois premiers mois tombait avant- hier; le Juif a refusé de renouveler les effets et, comme Broussaille, prise au dépourvu, ne se trouvait point en mesure de le payer sur-le-champ, il a enlevé le mobilier.

— Tu vois si j'ai du malheur, murmure-t-elle avec des larmes dans les yeux; il n'y a même plus une chaise chez moi… Ah! c'est horrible…

— Ne la gronde pas, Roger, implore Ida. Elle est un peu étourdie, tu sais; mais elle m'a juré ses grands dieux qu'elle ne ferait plus des sottises pareilles.

— Non, sanglote Broussaille; non, je ne le ferai plus jamais. Ne me gronde pas…

Mais Roger n'en a pas la moindre envie. Il rit à gorge déployée.

— Ah! ah! C'est vraiment drôle! Je ne me serais jamais douté de ça, par exemple! Dis donc, Randal, te rappelles-tu comme je me démanchais le poignet, tout à l'heure, à frapper à la porte? Ce qu'elle aurait ri si elle avait pu nous voir! Heureusement que nous ne revenons pas les mains vides, hein? Allons, Broussaille, viens m'embrasser et ne pleure plus. Demain, nous irons te commander un mobilier…

— Ah! dit Broussaille dont les larmes se sèchent comme par enchantement, je t'en coûte, de l'argent! Et tu as tant de mal à le gagner! Ça ne fait rien, va; je te rendrai tout en bloc un de ces jours, et tu pourras aller à Venise… Quand je pense qu'avec ce que tu vas dépenser demain pour les meubles tu aurais pu y aller, je suis furieuse contre moi.

— Est-elle gentille! murmure Ida. On la mangerait…

— C'est bon, dit Roger. Ne parlons plus de ça. J'irai à Venise une autre fois… Passe-moi cette bouteille, là-bas… Mais quant à ton Juif, continue-t-il en faisant sauter le bouchon, je lui raccourcirai le nez et je lui allongerai les oreilles, pas plus tard que la nuit prochaine. Je suis sûr que ses bijoux ne valaient pas trois mille francs. C'est le père Binocar, au moins? Oui. Eh! bien, il payera la différence. S'il ose se montrer dans les rues d'ici un mois, il aura du toupet…

— Ah! s'écrie Ida, fais attention. Ne va pas trop loin; un mauvais coup est si vite donné! Et ça coûte plus cher que ça ne vaut. Il faut tellement se surveiller dans l'existence!

— Tu as raison, répond Roger; mais si tu mettais tes préceptes en pratique, tu n'aurais pas de l'eau à boire.

— Peut-être; il faut prêcher la prudence et jouer d'audace.

— De l'audace, dis-je, il vous en faut pas mal, à vous; le jeu que vous jouez n'est pas sans dangers…

— Oh! vous savez, quand on est adroite… Il n'y a guère à craindre que les dénonciations des médecins.

— Ils vous dénoncent? demande Broussaille.

— Je te crois, ma petite! Chaque fois qu'ils peuvent, Nous leur faisons concurrence, tu comprends; ils voudraient se réserver le monopole des avortements… Et pour ce qu'ils font! C'est du propre. En voilà, des charcutiers sans conscience! C'est honteux, la façon dont ils estropient les femmes.

— Et la Justice, dis-je, ne tient guère la balance égale entre eux et vous.

— Dites que c'est dérisoire. Qu'une malheureuse sage-femme ait délivré, par pitié souvent et hors de toute raison d'intérêt, une jeune fille pauvre d'un enfant qui l'aurait toute sa vie empêchée de gagner son pain, et on l'arrête sur des ouï-dire, et on la condamne sans preuves; qu'un médecin ait envoyé au cimetière, par sa maladresse de bête brute, des vingtaines de femmes, qu'il ait cinquante plaintes déposées contre lui, et l'on refuse de le poursuivre, et le gouvernement lui donne une situation officielle. Ne me dites pas que j'exagère; je citerais des noms si je voulais.

— On pourrait les accuser d'autre chose encore, ces soi-disant savants de la Faculté. C'est le prestige abrutissant de leur science charlatanesque qui est arrivé à donner aux êtres la peur de l'existence, ce souci du lendemain qui avilit, cette résignation égoïste et dégradante; c'est la cruauté de leur science impitoyable et sanglante qui incite les êtres à tuer leurs petits. C'est la science, la science des économistes et des vivisecteurs, des imbéciles et des assassins, qui est en train de dépeupler la France. — On cherche des remèdes, dit Roger; on parle d'un impôt sur les célibataires.

— Pourquoi pas, dis-je, une loi décrétant que l'âge de la nubilité est abaissé de deux ans? Ce serait moins ridicule.

— Ah! oui, dit Ida, quel troupeau d'ânes, ces législateurs qui ne savent même plus nous montrer comment on meurt pour vingt-cinq francs! Dire qu'ils ne se rendent même pas compte que le seul moyen d'arrêter ce mouvement de dépopulation, c'est de donner à la femme la liberté pleine et entière depuis l'âge de seize ans, comme ici, et d'autoriser la recherche de la paternité.

— Lorsque la femme sera libre en France, dit Roger, la France cessera d'être la France — la France qu'elle est. — Les législateurs qui nous font voir comment on vit pour vingt-cinq francs n'en doutent point, sois-en certaine. Conclusion…

— Conclusion: il faut continuer. Eh bien, on continuera; jusqu'à ce que ça finisse. Ce qui est consolant, c'est qu'à mesure que le nombre des naissances diminue, celui des médecins augmente. Ils sont tant, qu'ils ne savent plus où donner du scalpel. On m'a assuré qu'ils encombrent les ports de la Manche. On les embarque sur les navires qui vont à Terre-Neuve, à condition qu'ils aideront à saler et à découper le poisson.

— Au moins, là, leurs bistouris servent à quelque chose.

— À empoisonner la morue. Je fais gras le Vendredi Saint, depuis que j'ai appris ça.

— Rien que ça de luxe! dit Broussaille. Madame ne se refuse plus rien. On voit bien que les affaires marchent. Eh! bien, moi, je pense que les riches qui tuent leurs gosses mériteraient qu'on leur coupât le cou; et quant aux pauvres qui en font autant, je pense qu'il faut qu'ils soient rudement lâches pour aimer mieux assassiner leurs petits que de faire rendre gorge aux gredins qui leur enlèvent les moyens de les élever.

— Tu as raison; pourtant, il faut dire la vérité: les filles pauvres, si grande que soit leur misère, se résolvent difficilement à l'acte qui coûte si peu aux dames des classes dirigeantes. Si elles n'étaient point traquées comme elles le sont, les malheureuses, mises en surveillance, dès qu'on s'aperçoit de leur grossesse, par les mouchards payés ou amateurs qui pullulent en France et qui veillent à ce qu'elles payent l'impôt sur l'amour; si elles n'étaient point affolées par les formalités légales, que nécessite la conscription, et qui doivent stigmatiser leur vie à elles et l'existence de leurs enfants, elles auraient bien rarement recours aux manoeuvres abortives. Quant à la bourgeoisie — c'est la bourgeoisie avorteuse.

— À tous les points de vue, dis-je; elle ne mérite pas d'autre nom. C'est la bourgeoisie avorteuse.

— Bravo! crie Roger-la-Honte. Vilipendons la bourgeoisie! Nous en avons bien le droit, je crois, nous qui sommes obligés d'en vivre.

— Ah! dit Ida, on n'en dira jamais ce qu'il en faudrait dire… Oh! à propos, Roger, j'ai revu ma cliente… Tu sais bien, la petite femme du monde que j'avais mise en rapports avec Canonnier et qui lui a donné de si bons tuyaux. Elle est venue me voir le jour où je suis partie pour Londres, et m'a dit de faire mon possible pour lui ramener quelqu'un. Si tu venais, hein? Nous partirions ensemble demain soir.

— Attends un peu, répond Roger; il faut que je réfléchisse… Et toujours pas de nouvelles de Canonnier?

— Non; depuis plus de deux ans. Tout ce qu'on, a su c'est qu'il s'était échappé de Cayenne, il y a six mois… On dit qu'il est en Amérique… C'est sa fille qui a eu de la chance! Adoptée par cette famille de magistrats… Je l'ai vue au Bois et au théâtre, plusieurs fois, à côté de sa mère adoptive. Mon cher, on dirait une princesse.

— C'est tout naturel, dit Roger; son père est le roi des voleurs… Ma foi, ma petite Ida, j'en suis désolé, mais je ne peux pas aller à Paris. J'ai promis à un camarade de lui donner un coup de main pour une affaire, en Suisse, et ça va venir ces jours-ci. Tout à fait désolé… Mais, tiens! pourquoi n'irais-tu pas, toi Randal?

— Oui, pourquoi? demande Ida en se tournant vers moi.

Je n'ai pas de raison à donner, et il est décidé que j'irai. Je manque d'expérience? Ça ne fait rien. C'est en forgeant qu'on devient forgeron. Je viendrai chercher Ida demain soir et nous prendrons le train ensemble, pour la Ville-Lumière. Nous nous levons, Roger et moi.

— Comment! s'écrie Ida; vous partez déjà? Et il n'est que deux heures du matin! Pour qui va t'on nous prendre?

Mais ses objurgations n'ont aucun succès; et nous nous retirons après lui avoir souhaité une bonne nuit, ainsi qu'à Broussaille, dont le lit fut emporté par l'inexorable Juif et à qui elle a offert l'hospitalité.

S'il avait pensé, cet Hébreu malfaisant, qu'il mettait définitivement sur la paille la soeur de Roger-la-Honte, il pourra bientôt s'apercevoir de son erreur. Broussaille et Ida sont venues nous voir aujourd'hui, vers une heure; nos souhaits n'avaient point été vains et elles avaient parfaitement dormi. Nous avons déjeuné ensemble; après quoi, nous avons couru les magasins, pendant toute l'après-midi, afin de procurer à la jolie blonde le mobilier indispensable. Ça demande beaucoup plus de temps qu'on ne croirait, ces choses-là. Nous avions employé la matinée, Roger et moi, à déposer la plus grande partie de notre argent dans une banque sérieuse; et comme je me suis souvenu, heureusement, des vingt mille francs promis avant-hier à Issacar, je les lui ai envoyés. Qu'ils lui servent, à cet excellent Issacar! Je lui souhaite bonne chance — et à moi aussi.

Car je ne sais pas ce qui m'attend après tout; et je trouverai peut-être autre chose que des roses, dans le chemin que j'ai choisi.

Voilà Ces tristes réflexions auxquelles je me livre, tout à fait malgré moi, dans le train qui m'éloigne de Londres. Ida est assise en face de moi; mais son babil ne parvient guère à me distraire; je lui trouve une expression de gaîté un peu forcée, quelque chose de trop enfantin dans les gestes…

— Comme vous avez l'air songeur! me dit-elle, sur le bateau; auriez-vous déjà gagné le spleen, en Angleterre?

— J'espère que non; mais je me laissais aller à des méditations philosophiques; je me demandais comment la Société actuelle ferait pour se maintenir, sans voleurs et sans putains.

— Oh! dit Ida, voilà une grande question! Voulez-vous que je vous donne mon avis? C'est qu'elle ne se maintiendrait pas cinq minutes.

La traversée est belle et courte. À Calais, nous nous trouvons seuls dans notre compartiment.

— Avez-vous un domicile à Paris? me demande Ida.

— Non, je n'en ai plus; mais ne vous inquiétez pas de moi; je descendrai au premier hôtel venu.

— Quel enfantillage! Vous y serez horriblement mal. Venez donc chez moi; la place ne manque pas et je vous invite en camarade.

Je me défends, pour la forme.

— Laissez-vous donc faire, dit Ida; vous ne serez pas dérangé; je n'ai pas de pensionnaire en ce moment. Et c'est si gentil, chez moi! J'ai un salon… on se croirait chez un dentiste américain, Si saint Vincent de Paul vivait encore, je suis sûre qu'il viendrait me faire une visite.

Je ne veux pas être plus difficile que saint Vincent de Paul, et je promets de me laisser faire.

— À la bonne heure, dit-elle; je savais bien que vous finiriez par entendre raison. Ah! que je serais contente d'être arrivée! On a si froid, à voyager la nuit… les nuits sont glaciales… J'ai pourtant mon grand manteau…

— Ah! moi qui oubliais… J'ai justement un boa dans ma valise.

— Un boa?

— Oui… Le voilà.

— Vraiment, il est beau. Mais comment?… Oh! que je suis sotte!… Vous m'en faites cadeau?… Un boa volé, je n'oserai jamais le mettre… Tant pis, je le mets tout de même. Quelle horreur! Mais nécessité n'a pas de loi; j'ai tellement froid! Touchez le bout de mon nez, pour voir; il est glacé… Mettez-vous à côté de moi, pour me réchauffer un peu. Je suis si frileuse!… Plus près. Tout près…

Peut-on être frileuse à ce point-là!…

VIII — L'ART DE SE FAIRE CINQUANTE MILLE FRANCS DE RENTE SANS ÉLEVER DE LAPINS

Souvent, la femme est la perte du voleur. Voilà une profonde vérité que me rappelle Ida, quelques instants avant l'arrivée de la femme du monde.

— Pas toutes les femmes, bien entendu. Le vol n'est pas un sacerdoce, comme le journalisme, et un homme ne peut pas, sous prétexte qu'il a les doigts crochus, se condamner à vivre en chartreux. De femmes comme Broussaille, par exemple, ou comme moi, vous n'avez rien à redouter, ou bien peu; nous sommes des soeurs plutôt qu'autre chose. Mais de ces dames de la haute, vous avez tout à craindre; ce sont des détraquées, énervées par le milieu factice dans lequel elles vivent, qui, se jettent à votre tête dès que vous leur avez laissé deviner votre secret et qui vous font payer cher, après, des faiblesses qui ne leur coûtent rien.

— Est-ce que tu crois vraiment, Ida, qu'elles s'enflamment aussi facilement pour les criminels?

— Si je le crois! Ah! Seigneur! Mais j'en suis sûre, mon ami; j'ai vu tant de choses, à ce sujet-là, et j'ai reçu tant de confessions! Écoute, si tu pouvais écrire sur ton chapeau: «Je suis un voleur» en lettres visibles seulement pour l'éternel féminin, et si tu allais ensuite faire un tour au Bois et sur le boulevard, les facteurs gémiraient le lendemain matin sous le poids des déclarations d'amour qu'ils auraient à t'apporter!

— Et les ténors pourraient plier bagage.

— tes ténors sont bien démodés. Plus l'atmosphère qu'on respire est artificielle, plus on est attiré vers les réalités brutales; il y a quinze ans, on rêvait de Capoul; aujourd'hui, on a soif de Cartouche. Un voleur, Madame! Un vrai voleur! Un criminel qui puisse vous rassasier du piment du vice authentique, quand on est lasse jusqu'à la nausée des simulacres fades de la dépravation — et dont il soit facile de se débarrasser, dés que le coeur vous en dit.

— Qu'est-ce que le coeur vient faire là?

— Ce qu'il fait partout ailleurs, à présent, pas grand'chose… Si je te parle ainsi, continue Ida, crois bien que ce n'est point par jalousie. Nous sommes deux camarades et, s'il nous arrive de nous souvenir que nous sommes de sexes différents, nous n'en restons pas moins camarades. J'aime ma liberté plus que tout au monde, et j'ai assez d'amitié pour toi pour désirer vivement que tu conserves la tienne. C'est pourquoi je veux te mettre en garde contre les dangers auxquels tu peux te trouver exposé. Ne reste pas à Paris; viens-y lorsqu'il te plaira ou quand tes affaires t'y appelleront, mais n'y demeure pas. Tu as de l'argent plein tes poches; tu es, comme tous les voleurs, toujours prêt à le dépenser à pleines mains; tu es bien élevé, attrayant; il t'arriverait avant peu quelque vilaine histoire… Je te dis la mauvaise aventure, mais c'est la bonne.

— Je n'en doute pas; Mais, sois tranquille: si jamais je suis pris, on pourra chercher la femme.

— Hélas! dit Ida, elle ne sera peut-être pas difficile à trouver, J'ai connu des hommes rudement forts, et qui se disaient sûrs d'eux-mêmes, à qui elle a coûté bien cher. Si j'avais le temps, je te raconterais l'histoire de Canonnier; ce sera pour une autre fois. À propos, je t'ai dit qu'il avait travaillé avec la petite femme que tu vas voir tout à l'heure. Tu sais ce qu'il lui donnait pour sa part? 33 pour cent sur le produit net. Pas un sou de plus. D'ailleurs, c'est le prix. Elle essayera sûrement de te demander davantage, mais refuse carrément. Méfie-toi d'elle, car c'est une enjôleuse bien qu'elle n'ait pas plus de cervelle qu'un oiseau, et si tu la laisses faire, tes bénéfices avec elle ne seront pas grands. Elle n'est ni méchante ni perfide, mais c'est un bourreau d'argent. — Quelle est sa position sociale?

— Ah! ça, mon petit, permets-moi de ne pas te l'apprendre. J'ai confiance en toi, mais je ne dis jamais ce que j'ai promis de garder secret. C'est une femme dont le mari occupe une haute situation, et qui évolue dans le monde chic; voilà tout…

Une servante entre, dit quelques mots à Ida et se retire.

— Elle est là, me dit Ida. Viens avec moi; je vais te présenter à elle et vous laisser ensemble tramer vos noirs complots.

Et, trois minutes après, nous sommes seuls dans le salon, la femme du monde et moi.

— Monsieur, me dit-elle, on a bien raison de dire qu'on est au bord du précipice dès qu'on a un pied au fond… Non, c'est le contraire! Mais je suis sûre que vous m'avez comprise. Ah! l'on a bien raison, Monsieur!

Je hoche la tête d'un air attristé, mais convaincu.

— Pourtant, continue-t-elle, si l'on connaissait les causes qui attirent les gens auprès de ce précipice; si l'on savait les tentations, les entraînements… et quelquefois, les raisons grandes et généreuses, ah! l'on serait moins prompt à porter des jugements…

— Certainement, Madame, dis-je d'un ton péremptoire, on serait beaucoup moins prompt!

— Ah! Monsieur, si vous saviez quel plaisir j'éprouve à vous entendre parler ainsi! Mon père, qui avait été magistrat, tenait le même langage que vous; je ne puis pas me souvenir de lui sans pleurer, quand je suis toute seule. Mais le monde est si méchant, aujourd'hui… Vous savez, Monsieur, pourquoi j'ai demandé à faire votre connaissance. Ne me le dites pas! C'est tellement affreux… Comme c'est vrai, ce que vous me disiez tout à l'heure à propos du précipice! On s'approche sans défiance, on avance le pied, et crac!… Il ne faudrait pas s'aventurer sur le bord, me direz- vous? Ah! Monsieur, que je voudrais ne l'avoir jamais fait!… Il faut que je vous dise comment j'ai été amenée à mal faire; après ça, vous n'aurez jamais le courage de me condamner. Voici exactement comment cela s'est passé. Mon oncle, un frère de mon père, s'était trouvé subitement dans une situation très embarrassée. Il vint me voir et me dit: «Renée»… — je m'appelle Renée, Monsieur; désignez-moi par ce nom quand vous aurez à parler de moi à Ida, vous me ferez plaisir; même, appelez-moi Renée maintenant, si vous voulez. Mon nom est assez difficile à prononcer bien; mon mari n'a jamais pu y réussir. Dites-le, pour voir?

— Renée.

— Oui, très bien, c'est tout à fait cela. Bref, mon oncle me dit: «Renée, il faut me tirer de là.» Monsieur, j'ai mes défauts, je ne le cache pas. Mais la famille, pour moi, c'est sacré. J'ai toujours admiré cette jeune fille qui suivait son vieux père aveugle… Voyons, il y avait un si beau tableau là-dessus, au Salon! Cette jeune fille… Ah! c'est une Grecque; vous voyez que je commence à me souvenir; attendez, je vais me rappeler tout… Non, je ne peux pas… Ça ne fait rien… Ah! c'était si joli; ce tableau! J'ai rêvé devant pendant une demi-heure. On voyait l'Acropole, dans le fond. C'est admirable, l'Acropole; tout le monde le dit. C'est dommage que les Anglais aient tout abîmé. Quels sauvages, ces Anglais! J'en ai connu un, l'année dernière, qui m'a griffée tout le milieu du dos… Est-ce que vous aimez la peinture de Bouguereau?

— Madame, dis-je en réprimant une grimace, je l'aime énormément.

— Moi, j'en raffole. Bouguereau, c'est le peintre de l'âme; voilà mon avis. Lui seul peut nous consoler de la mort de Cabanel. Je suis bien contente que nous ayons les mêmes goûts… Bref, quand ma tante, la soeur de ma mère, m'eut avoué dans quelle situation elle se trouvait, la pauvre femme; quand elle m'eut dit: «Renée, il faut me tirer de là», je n'hésitai point à lui déclarer que j'allais tenter l'impossible. Mais, que faire? Demander de l'argent à mon mari, il n'y fallait pas songer; d'abord, il s'agissait d'une grosse somme; puis, il n'est pas en très bons termes avec ma famille. Je crois devoir vous dire, Monsieur, quelles idées me vinrent successivement…

Elle parle, elle parle! Une voix mal soutenue, fébrile, qui passe sans transition du ton aigu aux inflexions doucereuses, incisive, et insinuante, impatiente et cajoleuse, où l'émotion sursaute tandis que grince l'indifférence agacée, et où semble implorer une angoisse qui se raillerait elle-même. Quelque chose qui sautille sans cesse sur les yeux et sur les lèvres; un rire trop fréquent et trop sec, qui ponctue la parole rapide. Des gestes hâtivement ébauchés, heurtés, gracieux quand même, qui disent toute la nervosité et toute la lassitude ennuyée des filles de ce monde artificiel, machiné, truqué, où l'argent est tout, où la vie n'est qu'une mascarade opulente et stupide. Cette femme, une jolie petite brune aux traits fins et aux beaux grands yeux, n'est qu'un pantin articulé par l'énervement que cause l'éternel besoin d'argent, mis en mouvement par le perpétuel désir de la toilette, et agité par l'incessante inquiétude. Et je l'écoute me raconter ses inutiles et audacieux mensonges, cette marionnette dont un costume du matin très simple, trop simple, d'une fausse simplicité, moule les formes, et qui s'est fait coiffer par Virot d'une capote minuscule, naïve comme une fleur et ouvragée comme un bijou.

— Oui, Monsieur, oui, j'ai pensé à cela; à aller voler dans les magasins! Croiriez-vous des choses pareilles?

— Sans difficulté; la kleptomanie est à la mode. Vous auriez été, Madame, en fort bonne compagnie à côté de ces grandes dames, voleuses titrées, dont les noms figurent journellement sur les rapports de police. Mais je pense que vous auriez eu du mal à réaliser, par ce procédé, la grosse somme dont vous aviez besoin pour…

— Ah! dit-elle en faisant la moue, je crois que vous vous moquez de moi. Ce n'est pas gentil. Vous voyez, je vous dis tout, comme à un confesseur… Mais vous ne comprenez pas dans quel état d'affolement nous nous trouvons quand le manque d'argent nous harcèle.

— Je vous demande pardon, Madame. J'admets très bien qu'une femme, même mariée, puisse se trouver dans des passes…

— À en faire? Oh! certainement. Mais, voyez-vous, ça ne vaut pas le mal qu'on se donne. Il y a de bonnes occasions quelquefois, je ne dis pas; mais elles sont rares. Quant aux liaisons sérieuses, il n'y faut plus compter; les hommes sont devenus tellement inconstants! Autrefois, il y avait des attachements vrais, profonds, qui duraient toute une existence; une femme mariée pouvait vivre, à cette époque-là. Mais aujourd'hui…

— Aujourd'hui, la morale est en actions; l'amour aussi. Il faut s'y faire…

— On s'y fait trop. Et la concurrence est énorme. On n'a même plus le mérite de l'audace, ou de l'originalité, à ne pas reculer devant ces outrages qu'on dit les derniers, pour faire croire que ça s'arrête là. Et il faut vivre, et s'habiller, et briller; et rester au zénith tout le temps. Pas moyen de s'éclipser un instant; car, quelle raison donner au monde? Son mari? Ça ne compte plus… Ah! si l'on avait des enfants, encore! Mais on n'en a plus. Que voulez-vous, Monsieur? On ne peut pas. Une jeune fille, tenue dans sa famille comme elle l'est en France, veut avoir à juste titre, lorsqu'elle se marie, quelques années de liberté. Donc, pas la servitude des enfants. On s'arrange pour ça. Et après, quand on voudrait en avoir, il est trop tard… Ah! vous pouvez le demander à Ida: elle m'a vue pleurer bien des fois, allez, quand elle me disait qu'il n'y avait pas de remède… J'ai eu bien du chagrin, dans ce salon où nous sommes… Il est vrai que j'y ai eu une grande joie. Vous savez sans doute comment Ida m'a mise en rapports avec M. Canonnier. Elle a dû vous le dire? Oui. C'était justement au moment où j'étais si tourmentée; mon couturier, ma modiste et ma lingère s'étaient ligués contre moi, m'obsédaient de leurs réclamations et faisaient de mon existence un enfer, ainsi que je vous le disais tout à l'heure… Non, non… Je voulais dire que mon oncle… ou plutôt ma tante… Enfin, vous savez que les fournisseurs choisissent toujours ces moments-là. Ils n'en font pas d'autres. Ils menaçaient d'aller porter leurs notes à mon mari. Je, ne savais à quel saint me vouer. Un Russe, qui m'avait promis monts et merveilles, m'avait manqué de parole. Un Russe, Monsieur!… Après ça, il fallait tirer l'échelle… Ida, à qui j'avais fait part de mes ennuis, m'avait déjà presque décidée à… utiliser mes relations. Je connais tant de monde, Monsieur! Des gens qui ont des fortunes chez eux, soit à Paris, soit à la campagne, et des moindres mouvements desquels je suis toujours instruite. Oui, Ida m'avait presque décidée, et M. Canonnier m'a convaincue; écoutez, Monsieur: on peut dire de lui ce qu'on veut, mais c'est un homme supérieur. Une intelligence, un tact, une façon si originale de voir les choses… et ce pouvoir extraordinaire de vous amener à les envisager comme lui! Je n'aurais jamais cru, je l'avoue, qu'un voleur pût être un aussi parfait gentleman. Il m'a fait revenir de bien des préjugés. N'attribuez qu'à l'honneur de sa connaissance le peu d'étonnement que j'ai eu à me trouver, en votre présence, devant un homme aussi distingué. Je m'incline profondément.

— Comme on voit bien, continue-t-elle, que nous vivons à une époque de progrès! Je suis persuadée, Monsieur, que vous avez reçu une excellente éducation. Je suis discrète et n'aime pas à poser de questions, mais quelque chose me dit que vous sortez de Polytechnique; il me semble vous voir avec un chapeau à cornes et l'épée au côté. Et dire que vous avez peut-être une pince- monseigneur dans votre poche! C'est à faire trembler… Mais votre profession est tellement romanesque! Comme elle me plairait, si j'étais homme! Vous devez avoir eu des tas d'aventures? Racontez- m'en une, je vous en prie. J'adore ça.

— J'en suis désolé, Madame, mais je ne saurais trouver dans l'histoire de mon existence aucun épisode d'un intérêt captivant. Les événements dont j'ai été le témoin ou l'acteur sont plutôt sombres que pittoresques. Si je vous en misais le récit, vous auriez certainement des cauchemars; et je ne voudrais pour rien au monde vous faire passer une mauvaise nuit.

— Je prends note de vos intentions, répond Renée en souriant. Mais vous ne me surprenez pas; les voleurs sont la modestie même. M. Canonnier était comme vous; il n'a jamais rien voulu me raconter. À part ça, il était charmant. Il se montrait plein de reconnaissance pour les renseignements que je lui fournissais; il est vrai que mes tuyaux sont toujours excellents. Il me donnait 50 pour cent sur le produit des opérations. Ce n'est peut-être pas énorme; mais il paraît que c'est le prix.

— Non, Madame, dis-je froidement, car je me souviens des avertissements que m'a donnés Ida. Non, Madame, ce n'est pas le prix. Le prix est 33 pour cent. Aucun voleur sérieux ne vous proposera davantage. Je m'étonne même que Canonnier ait pu vous offrir ce que vous dites, car je sais qu'il se faisait un point d'honneur de ne jamais dépasser le chiffre que je vous cite. Vos souvenirs, sans doute, doivent mal vous servir.

— C'est bien possible, murmure-t-elle avec une petite grimace. C'est déjà si lointain et j'ai si peu de tête! je croyais bien, pourtant… Vous dites 33. C'est si peu!… Moi, je disais 50. Eh! bien, coupons la poire en deux, ou à peu près. Donnez-moi 45 pour cent.

— Je regrette infiniment de ne pouvoir le faire. Madame. Mais je ne puis vous donner ni 40, ni même 35 pour cent. Le tiers du produit, mais pas plus.

— Hélas! dit Renée, vous êtes impitoyable. Si vous saviez combien j'ai besoin d'argent! La vie est si chère! La toilette nous ruine, et les hommes sont tellement difficiles… Ils ne se rendent pas compte… Je serais honteuse de vous dire ce que mon mari me donne tous les mois; c'est misérable… Et les autres!… Et ils veulent avoir des femmes soignées, bien habillées, avec des dessous savants, fleurs et bonbons… Je me suis à peine vêtue pour venir ici, Monsieur; un costume de trottin, qui ne vaut pas vingt-cinq louis; mais les dessous, c'est obligatoire. Et, tenez…

À deux mains, d'un geste habile et charmant, elle a relevé sa jupe; et des vagues de soie, frangées d'une mousse de dentelles, viennent déferler sur ses jambes fines. Ah! la délicieuse poupée!…

Attention! Pas de bêtises — ou les 33 pour cent vont augmenter.

— Vous avez vu? Élégant, n'est-ce pas? Mais si je vous disais ce que ça coûte…

Elle s'est levée, tapote sa robe à petits coups, baissant ses yeux noirs que, brusquement, elle darde audacieusement dans les miens.

— Alors, toujours 33? Toujours? Oui?… Et on dit, dans les romans, que les voleurs sont généreux!… Mais, soit; commençons sur ce pied-là; nous verrons après. Nous serons bons amis, j'en suis sûre. Nous ferons passer toutes nos communications par Ida, n'est-ce pas? J'ai toute confiance en vous et je suis convaincue que vous ne me compromettrez jamais. D'ailleurs, Ida m'en a assurée. C'est tellement affreux, voyez-vous, d'être compromise! Je risquerais tout pour éviter ça… Il y a un coup à faire à Paris, actuellement, et deux villas à dévaliser aux environs, vers la fin du mois; je reviendrai après-demain pour vous donner les indications. Ah! l'argent; l'argent! Il me faut cinquante mille francs avant trois mois… Il me les faut absolument… Penser que je paye mes dettes avec l'argent des autres!

— C'est la vie. Et penser que les autres en font sans doute autant de leur côté…

— C'est la vie. Mais vous allez me prendre pour une abominable égoïste; ce que je dis est horrible…

— C'est très humain. L'exploitation est universelle et réciproque; et croyez-bien, chère Madame, que si je pouvais vous offrir décemment moins de 33 pour cent…

— C'est très inhumain!

Elle me tend la main, et sort avec un petit salut charmant, un grand frou-frou, laissant comme un sillage de grâce derrière elle — très jolie, très crâne. Ah! les femmes.! Les hardies, les fières voleuses! Voleuses de tout ce qu'on veut, et de tout ce qu'on ne voudrait pas. Elles en ont un fameux mépris des règles, et des morales, et des lois, et des conventions, quand leur chair les brûle, quand l'amour de leur beauté les tenaille, quand leurs passions sont en jeu…

— Eh! bien, me demande Ida qui est venue me rejoindre, qu'en penses-tu, de la petite femme? Gentille, hein? Mais quelle inconscience!… Ah! mon cher, elle n'est pas la seule. Et le luxe de leurs toilettes, qui leur fait perdre la tête, la tourne aussi à bien d'autres. Il n'y a plus que l'argent aujourd'hui, et il donne la fièvre à tout le monde; si les femmes sont folles, les hommes ont besoin d'une douche. C'est à se demander où nous allons.

— Au tonnerre de Dieu, dis-je, si ça peut signifier quelque chose; et pas ailleurs. Je ne vois point pourquoi nous n'aurions pas la fin que nous méritons, nous, les Barbares de la Décadence.

— C'était l'avis de Canonnier; il disait aussi que la couturière, la lingère et la modiste sont d'excellents agents de révolution, et que les masses se démoralisent plus facilement par les chiffons et la parfumerie que par les écrits incendiaires et les explosions de dynamite.

— C'est une opinion. En attendant, car il faut bien vivre, j'espère que la petite femme n'oubliera pas de venir nous voir après-demain.

— Elle! dit Ida en riant, elle viendrait plutôt sur la tête… Tu ne sais pas ce que c'est qu'une femme qui a besoin d'argent et qui a découvert le moyen d'en avoir. Tu peux être assuré qu'elle prendra toutes les mesures nécessaires pour te rendre la besogne facile, car elle a plus d'intérêt que toi-même à ce que tu ne sois pas pincé; que deviendrait-elle, la malheureuse, si elle n'avait plus personne sous la main pour forcer les tiroirs de ses amis et connaissances? Sois tranquille, les indications qu'elle te donnera seront excellentes.

Elles l'ont été, en effet. Le coup à faire à Paris était d'une simplicité enfantine; ce n'a été qu'un jeu pour moi; le métier commence à m'entrer dans les doigts, comme on dit. Quant aux deux villas, Roger-la-Honte ayant amené à mon aide trois camarades de forte encolure, nous avons eu le plaisir d'opérer leur déménagement complet en moins de temps qu'il n'en aurait fallu à Bailly. «Je suis capitonné.» Et je suis très content, aussi, que ces trois expéditions m'aient permis de placer entre les petites mains de Renée les cinquante mille francs qu'elle désirait, et même un peu davantage.

— Vous voyez, lui ai-je dit en lui remettant la somme, que ce n'est pas seulement la vertu, à présent, qui est récompensée.

— Naturellement, m'a-t-elle répondu; les temps sont changés, heureusement. Autrefois, les mauvais offices que je rends à mes amis ne m'auraient rapporté que trente deniers. Cela tient sans doute à ce que le cas était beaucoup moins fréquent alors qu'aujourd'hui. J'entendais dire à mon mari, l'autre jour, que les prix, comme les liquides, tendent vers leur niveau, il est très fort en économie politique.

Ah! la petite poupée… Je donnerais bien quelque chose pour pouvoir assister à ses triomphes mondains, pour la voir faire la belle, parée et pomponnée comme une princesse de féerie, gracieuse, légère et narquoise comme un jeune oiseau et lissant ses plumes volées au milieu de ses pareilles, peut-être, ou de ses victimes…

Souhaits ridicules, désirs dangereux, ils passent rapidement, par bonheur, car des idées semblables sont malsaines pour un voleur, ainsi que le disait très justement Ida; ce n'est pas la peine de commencer par être fripon pour devenir dupe. Quand on travaille, ma mère me l'a appris jadis, on ne songe point à mal faire; et le travail ne me manque pas. Si j'ai de bons renseignements, Roger- la-Honte en a aussi de son côté; et le hasard ne nous sert pas mal. J'inclinerais à croire que la Providence néglige souvent les ivrognes pour s'occuper des voleurs. Il est vrai qu'il ne faut pas se ménager; mais, en se donnant le mal nécessaire, on arrive à des résultats. Aide-toi, le ciel t'aidera. Il faut s'aider en diverses langues et sous des cieux différents; passer de Belgique en Suisse, d'Allemagne en Hollande et d'Angleterre en France. Le vol doit être international, ou ne pas être. Il y a longtemps que Henri Heine l'a dit: Il n'y a plus en Europe des nations, mais seulement des partis. Nous faisons tous nos efforts pour donner raison à Henri Heine; et nous avons pris le parti de vivre sur le commun. Je suis — pour employer, en la modifiant un peu, une expression de Talleyrand — je suis un déloyal Européen.

«Pourtant, me dis-je quelquefois à moi-même, pourtant, mon gaillard, si tu n'avais pas eu un petit capital pour commencer tes opérations, pour t'insinuer dans la société des gens qui t'ont aidé de leurs conseils et de leur exemple, où en serais-tu à l'heure qu'il est?» Question grave dont la réponse, si je voulais la donner, serait fort probablement une glorification du capital — qui pourrait se transformer rapidement, par un simple artifice de rhétorique, en une condamnation formelle. — Mais je ne me donne guère de réponse. Je me réjouis seulement de n'avoir pas été réduit, pour vivre, à me livrer à des soustractions infimes, à donner un pendant à la lamentable histoire de Claude Gueux. Je n'ai jamais volé mon pain — dans le sens strict du mot — et me voici propriétaire, ou peu s'en faut.

J'ai acquis en effet, par un long bail, la possession d'une gentille petite maison, dans un quartier tranquille de Londres. La vie que j'avais menée jusque-là ne me convenait pas beaucoup; hôtels, boarding-houses, clubs, etc., ne me plaisaient qu'à moitié. Et la société de mes confrères, bien que fort agréable quand l'ouvrage donne, m'inspirait un certain ennui, par les temps de chômage. Je suis certainement bien loin d'en penser du mal; mais, au risque de détruire maintes illusions, je dois le dire avec franchise, quoique avec peine: les vices des canailles ne valent pas mieux que ceux des honnêtes gens.

C'est une circonstance assez singulière qui m'a conduit à louer cette petite maison. Je passais un soir, vers minuit, dans une rue déserte, lorsque j'aperçus une forme noire accroupie sur les marches d'un bâtiment; quelque pauvre vieille femme, sans argent et sans gîte, qui s'était résignée à passer là sa nuit. Le spectacle n'est pas rare, à Londres. Mais, ce soir-là, il pleuvait à verse, le temps était affreux; et la forme noire était lamentable, avec le piteux lambeau de châle qui tremblotait sur les épaules maigres, avec le grand chapeau détrempé par la pluie et dont les plumes ébarbées et pendantes donnaient l'idée des queues d'une famille de rats plongée dans l'affliction. J'offris quelque argent à la pauvresse; elle grelottait et sa figure hâve faisait mal à voir. Je l'emmenai jusqu'à l'un de ces palais du gin, au bout de la rue, qui flamboient comme des phares perfides de naufrageurs au milieu de la noirceur de la misère; je lui fis servir une boisson chaude. Elle me raconta sa vie. Elle n'avait guère plus de quarante-cinq ans, bien qu'elle en parût soixante au moins. Elle avait été bien élevée, savait le français et l'allemand, et avait été plusieurs années institutrice dans une famille noble, qu'elle avait quittée pour se marier. Son mari l'avait abandonnée après dix ans d'une existence qui avait été pour elle un martyre; et elle avait été obligée de se placer comme housekeeper, et même comme servante, afin d'élever l'enfant qu'il lui avait laissé. Cet enfant, qu'une maison de commerce avait employé dès sa sortie de l'école, avait mal tourné, vers l'âge de dix-huit ans, au moment où l'augmentation de son salaire lui aurait permis d'adoucir le sort de sa mère; il avait commis un faux et avait quitté l'Angleterre avec le produit de son escroquerie. Annie — c'est le nom de la pauvresse — était à cette époque en service chez un clergyman réputé pour son ardeur philanthropique. Ce vénérable ecclésiastique, en apprenant par les journaux ce qui s'était passé, mit Annie à la porte de chez lui. Il fit plus. Dieu poursuivant l'iniquité des pères sur les enfants jusqu'à la troisième et quatrième génération, il pensa que l'homme, créé à son image, ne pouvait pas faire moins que de poursuivre le crime du fils sur la mère jusqu'à ce qu'elle eût rendu l'âme dont elle faisait un aussi triste usage. Il lui refusa donc un certificat et, avec cette ténacité courageuse particulière aux gens vertueux, se mit à épier les démarches de la malheureuse à la recherche d'une situation, et l'empêcha d'en obtenir une. Elle avait donc été obligée de vivre comme elle avait pu — misérablement, à tous les points de vue.

— Et votre fils, demandai-je, vous n'en avez plus eu de nouvelles?

— Si, répondit-elle en baissant la tête; ce malheureux garçon a continué à se mal conduire en France, où il était parti. Il a été condamné, il y a dix-huit mois, à plusieurs années de prison… Ah! Monsieur, je suis si malheureuse de ne pouvoir rien lui envoyer!… Je voudrais être morte…

— Tenez, dis-je, voici encore un peu d'argent. Soyez ici après- demain, à. dix heures, et peut-être trouverai-je moyen de vous donner une occupation, bien que vous n'ayez pas de certificat. Ne vous désolez pas, ma brave femme. Et si votre clergyman vient me mettre en garde contre votre manque de respectabilité, comme il en a l'habitude, je lui offrirai un lavement de vitriol, pour le mettre à son aise.

C'est donc Annie qui a la charge de la maison que mon aventure avec elle m'a donné l'idée de louer. Elle ne boit pas plus qu'un dixième d'Anglaise; elle fait de la pâtisserie comme une Allemande; elle est économe comme une Française; et dévouée comme un terre-neuve. Je l'ai stylée admirablement et je ne crains nullement qu'elle commette une maladresse. Elle s'est pas mal requinquée, depuis qu'elle est à mon service; ah! dame, les rides et les stigmates que la souffrance a gravés dans la chair sont indélébiles; mais la charpente s'est redressée, l'ossature a repris de l'aplomb. Telle qu'elle est, débarrassée de la viande, elle ferait un beau squelette.

Mon service n'est pas bien dur, car je suis souvent absent et je vis en garçon — pas en vieux garçon. — Annie a donc du temps de reste. Elle l'emploie, d'abord, pour envoyer au fils prisonnier, là-bas, tout ce que permettent les règlements; puis, afin de mettre de côté pour lui, quand il sortira de Centrale, le plus d'argent possible. Elle découpe, sur des photographies, portraits de grandes dames, de beautés professionnelles, les têtes admirées du public, et les accommode adroitement à des corps de Lédas s'abandonnant au cygne, de Dianes au bain, de Danaés sous la pluie d'or. Elle est devenue fort habile à ces petits ouvrages, très demandés par certaines maisons de Saint-John's Wood. Elle m'a montré l'autre jour une princesse du sang, un peu plate d'ordinaire, très excitante, vraiment, en Vénus Callipyge.

Si Annie a des loisirs, je n'en manque pas, moi non plus. Bien des gens se figurent que les voleurs sont toujours occupés à voler. Il n'y a pas d'erreur plus grossière; mais c'est toujours la vieille histoire. «Il faut que je vous dise, écrit Bussy-Rabutin à sa cousine, ce que M. de Turenne m'a conté avoir ouï dire au feu prince d'Orange: que les jeunes filles croyaient que les hommes étaient toujours en état; et que les moines croyaient que les gens de guerre avaient toujours, à l'armée, l'épée à la main.» — «Le conte du prince d'Orange m'a réjouie, répond la marquise. Je crois, ma foi, qu'il disait vrai, et que la plupart des filles se flattent. Pour les moines, je ne pensais pas tout à fait comme eux; mais il ne s'en fallait guère. Vous m'avez fait plaisir de me désabuser.» J'espère, moi aussi, faire plaisir aux honnêtes gens en leur apprenant que les voleurs n'ont pas sans cesse à la main la fausse clef ou la lanterne sourde.

Et à quoi s'occupent-ils donc? À différentes choses, quelquefois fort inattendues. Moi, par exemple, je m'instruis. Je m'instruis, de la même façon que le premier bourgeois venu, en oubliant des choses que je sais et en apprenant des choses que j'ignore. On peut continuer comme ça longtemps. Je m'amuse, aussi, autant que je peux. Très souvent, des demoiselles viennent me voir. Jolies? Ailleurs, je ne sais pas; mais chez moi, elles le sont suffisamment. Elles ont tout ce qu'elles désirent; et la femme est toujours belle quand elle est heureuse… Et puis, Issacar avait raison; on n'a pas à s'occuper des toilettes.

N'ai-je jamais éprouvé le dégoût de cette existence? la lassitude de cette vie? N'ai-je jamais eu d'aspirations plus élevées? Si, quelquefois…

Ce soir, même, je pense fort tristement à ce que des hommes d'une moralité plus haute que la mienne pourraient appeler leur avenir, quand Annie vient m'apporter un télégramme, «Tenez-vous prêt pour demain.» Qu'est-ce que cela veut dire?

Cette dépêche vient de l'étranger; elle vient de France… Et je me rappelle, tout d'un coup, un fait survenu il y a un mois environ, que j'avais totalement oublié et dont j'aurais dû me souvenir, pourtant.

Un soir, j'étais seul chez moi après le départ d'une petite amie très gentille, mais dont l'accent badois commençait à me fatiguer, une de ces blondes fades qui ont toujours l'air d'être en train de sécher. Je lisais un roman, l'un de ces bons romans anglais, tellement assommants, mais où le sentiment de la famille, éteint partout ailleurs, se conserve d'une façon si curieuse; lorsque j'entendis résonner le marteau de la porte d'entrée. Un instant après, la voix d'Annie protestant contre l'invasion de mon domicile parvint jusqu'à moi et un pas lourd fit craquer les marches de l'escalier. Je me levais du divan sur lequel j'étais étendu lorsque la porte du salon s'ouvrit à moitié; et, par l'entrebâillement, je vis passer une tête bronzée et une main qui faisait des gestes.

Quelle était cette main? Quelle était cette tête?

IX — DE QUELQUES QUADRUPÈDES ET DE CERTAINS BIPÈDES

Cette tête et cette main étaient l'inaliénable propriété de l'abbé Lamargelle. Je n'avais pas eu le temps de revenir de ma stupéfaction qu'il était devant moi, saluant, avec l'expression énigmatique de sa puissante figure osseuse et olivâtre, encadrée de cheveux noirs, ornée d'un grand nez aquilin, coupée d'une large bouche fortement tendue sur les dents, et obscurcie plutôt qu'éclairée par l'éclat sombre des yeux couleur d'ébène. Oui, c'était bien l'abbé Lamargelle.

— Hé! bonjour, cher Monsieur, me dit-il de sa voix profonde. Comment vous portez-vous? Vous avez l'air bien étonné. Voyons, parlez donc un peu; demandez-moi: «Homme noir, d'où sortez-vous?»

— Ma foi, monsieur l'abbé, répondis-je, j'en ai fortement envie. J'avoue que je ne m'attendais guère au plaisir de vous voir ce soir…

— Je m'en doutais bien. Aussi, pour faire durer moins longtemps votre surprise toute naturelle, je n'ai tenu aucun compte des protestations de votre servante qui s'obstinait à vouloir m'annoncer à vous, et je suis monté directement ici; j'ai même pris la précaution, afin de vous épargner une émotion trop vive, de vous faire un petit signe amical en entr'ouvrant la porte.

— Je ne saurais trop vous remercier de vos attentions, monsieur l'abbé. Asseyez-vous donc, je vous prie; et apprenez-moi à quel heureux hasard je dois honneur de votre visite.

— Le hasard n'est pour rien dans l'affaire, répondit l'abbé qui se mit à secouer la tête, pendant que je me demandais pourquoi il était venu me voir et, surtout, comment il avait pu arriver à découvrir mon adresse. Non, pour rien, absolument. Ma visite était préméditée depuis longtemps et j'attendais une occasion propice…

— Que vous a fourni le mariage ou l'enterrement d'un de vos paroissiens?

— Je n'ai ni paroissiens ni paroisse. Je suis prêtre libre, vous le savez. C'est peut-être en cette qualité que j'ai pris, cher Monsieur, la liberté de m'intéresser à vous…

— Vraiment? Je vous sais gré de m'en avertir. Et serait-il indiscret de vous demander de quelle sorte est l'intérêt que vous voulez bien me porter?

— Il est des plus vastes. Rien ne me fait un plus grand plaisir, par exemple, que de vous voir installé ici aussi confortablement, vous avez des livres, ces compagnons qui ne trompent pas; un piano, instrument qui ne mérite pas toujours le ridicule dont on l'abreuve; et peut-être, même, fumez-vous?

— Quelquefois. J'ai là d'excellents cigares… Permettez…

— Merci, dit l'abbé en allumant un londrès. Ils sont excellents, en effet… Et vous avez bien, j'imagine, quelque occupation sérieuse?

— Une occupation sérieuse, comme vous dites… des plus sérieuses; mais qui me laisse des loisirs, ajoutai-je du ton le plus naturel tandis que l'abbé fixait sur moi ses yeux perçants.

— Ah! ah! s'écria-t-il en anglais. — car il parle couramment plusieurs langues, et même le portugais — ah! ah! j'en suis enchanté, en vérité. Le temps ne vous a pas manqué, par conséquent, pour vous rappeler notre entrevue à la gare du Nord, à Paris, le jour où vous êtes parti pour la Belgique?

— Ce n'est pas le temps qui m'a fait défaut, certainement; mais, jusqu ici, je l'avoue, je n'avais gardé aucun souvenir de cet incident.

— C'est dommage; la rencontre n'avait pas été absolument fortuite. Malgré tout, vous n'avez point oublié, j'espère, que je vous ai parlé, ce matin-là, de cette malheureuse famille Montareuil…

Je ne répondis pas; sa visite, dès le début, m'avait semblée des plus louches et je voyais clairement, maintenant, où il voulait en venir. Si je me laissais intimider, j'étais perdu. Il fallait l'arrêter au premier mot agressif et, au deuxième, lui montrer l'escalier — ou le jeter par la fenêtre.

— Cette malheureuse famille, continua-t-il, si durement éprouvée! Vous rappelez-vous, cher Monsieur, l'importance du vol dont Mme Montareuil a été la victime? Et dire que rien n'a pu mettre sur la trace du coupable… À Paris, à l'heure qu'il est, on n'a encore aucune indication… Il est vrai que si l'on poussait jusqu'à Londres…

— Monsieur l'abbé, dis-je, j'ai peine à comprendre pourquoi vous vous obstinez à me parler de choses et de gens qui ne m'intéressent en aucune façon. Je ne pense pas que vous veniez me réciter les faits-divers de l'année dernière par simple amour de l'art; et j'ose croire que votre visite a un motif. Permettez-moi de le deviner. On vous avait promis de vous verser, lors de la conclusion du mariage que l'événement regrettable auquel vous faites allusion a empêché, une commission que vous n'avez pas touchée, naturellement. Le dépit vous a conduit à échafauder des histoires à dormir debout, que vous avez sans doute fini par prendre au sérieux; et vous avez espéré me faire partager votre crédulité. Je dois vous déclarer que je n'ai aucun goût pour les fables. Et puis, écoutez: j'ai un piano, comme vous le remarquiez il n'y a qu'un instant — mais je ne chante pas. — Vous comprenez?