Je ne devrais pas en avoir peur, pourtant, moi qui ai voulu vivre droit devant moi, en dehors de toute règle et de toute formule, moi qui n'ai pas voulu végéter, comme d'autres, d'espoir toujours nouveau en désillusion toujours nouvelle, d'entreprise avortée en tentative irréalisable, jusqu'à ce que la pierre du tombeau se refermât, Avec un grincement d'ironie, sur un dernier et ridicule effort… Vouloir! la volonté: une lame qu'on n'emploie pas de peur de l'ébrécher, et qu'on laisse ronger par la rouille… Ah! il y a d'autres liens que la corde du gibet, pour rattacher l'homme qui se révolte à la Société qu'il répudie; des liens aussi cruels, aussi ignoble, aussi inexorables que la hart. Libre autant qu'il désirera l'être, si hardie que soit l'indépendance de ses actes, il restera l'esclave de l'image taillée dans le cauchemar héréditaire, de l'Idéal à la tête invisible, aux pieds putréfiés; il ne pourra guérir son esprit de la démence du passé et du délire du futur; il ne pourra faire vivre, comme ses actions, sa pensée dans le présent. Il faudra toujours qu'il se crée des fruits défendus, sur l'arbre qui tend vers lui ses branches, et qu'il croie voir flamboyer l'épée menteuse du séraphin à l'entrée des paradis qui s'ouvrent devant lui. Et son âme, fourbue d'inaction, ira se noyer lentement dans des marécages de dégoût… Des sanglots me roulent dans la gorge et éclatent en ricanements… Allons, il faut continuer, sans repos et sans but, faire face à la destinée imbécile jusqu'à la catastrophe inévitable — dont je retirerai une moralité quelconque, inutile et bête, pour tuer le temps, et si j'ai le temps.
Cependant, il ne faut rien prendre au tragique. C'est pourquoi j'écarte les suggestions de Roger-la-Honte qui voudrait; m'emmener à Venise. Qu'y ferais-je, à Venise? Je m'y ennuierais autant qu'ici, d'un ennui incurable. Je me désespère dans l'attente de quelque chose qui ne vient pas, que je sais ne pas pouvoir venir, quelque chose qu'il me faut, dont je ne sais pas le nom, et que tout mon être réclame; tel l'écrivain, sans doute, qui formule des paradoxes et qui se sent crispé par l'envie, chaque fois qu'il prend sa plume de sarcasme, de composer un sermon; un sermon où il ne pourrait pas railler, où il faudrait qu'il dise ce qu'il pense, ce qu'il a besoin de dire — et qu'il ne pourrait pas dire, peut- être.
Non, je n'irai pas à Venise. Tant pis pour Roger-la-Honte; il attendra. Je n'irais pas à Venise même si j'étais sûr d'y trouver encore un doge et de pouvoir le regarder jeter son anneau dans les flots de l'Adriatique. J'aime mieux passer mon anneau à moi, sans bouger de place, au doigt de la première belle fille venue. Qui est là? Broussaille. Très bien. Affaire conclue.
Nous sommes mariés, collés. C'est fini, ça y est; en voilà pour toute la vie. Si vous voulez savoir jusqu'où ça va, vous n'avez qu'à tourner la page.
Après elle, une autre; et celle-ci après celle-là. Toutes très gentilles. Pourquoi pas? Je ne les aime que modérément; «l'amour est privé de son plus grand charme quand l'honnêteté l'abandonne», a dit Jean-Jacques, et c'est assez juste, de temps en temps. Pourtant, je leur donne, tout comme un autre Français, des noms d'animaux et de légumes, dans mes moments d'expansion: Ma poule, mon chat, mon chien, mon coco, mon chou. Je ne m'arrête même pas au chou rose, et je vais jusqu'au lapin vert — à la française. — De plus, je fais tous mes efforts pour leur plaire; et j'ai, comme autrefois Hercule, des compagnons de mes travaux. Ma foi, oui. Oh! ce n'est pas que j'en aie besoin, mais je n'aime pas déranger les habitudes des gens; et, aussi, il vaut mieux «intéresser le jeu», ainsi que disent les vieux habitués du café de la Mairie, en province — rentiers à cervelas qui jouent une prise de tabac en cent-cinquante, au piquet, et qui savent vivre.
Ces dames ont elles-mêmes, d'ailleurs, leurs habitudes et leurs manies. Je tiens compte des unes et des autres. Je fréquente des cénacles de malfaiteurs, des clubs d'immoraux, dont elles aiment à respirer l'air vicié. Des maisons où la lumière du jour ne pénètre jamais, aux triples portes, aux fenêtres aveuglées par des planches clouées à l'intérieur; de mystérieuses boutiques éternellement à louer, aux volets toujours clos, où l'on se glisse en donnant un mot de passe; des caves aux voûtes enfumées dont les piliers n'oseraient dire, s'ils pouvaient parler, tout ce qu'ils ont entendu. Les hors-la-loi de tous les pays, les réprouvés de toutes les morales, grouillent dans ces repaires du Crime cosmopolite; tous les vices s'y rencontrent, et tous les forfaits s'y font face; on y complote dans tous les argots, on y blasphème dans toutes les langues; la prostitution dorée y tutoie la débauche en guenilles; le cynisme aux doigts crochus y heurte l'inconscience aux mains rouges. Ce sont les Grandes Assises de l'immoralité tenues dans les sous-sols de la tour de Babel.
Intéressant? Certainement. Homo sum et… et ce sont des hommes, après tout, ces gens-là. Pas plus vils que les voleurs légaux, ces outlaws. Je ne crois pas qu'on ait dit moins d'infamies dans les couloirs du Palais-Bourbon, cette après-midi, que je n'en ai entendues cette nuit dans le souterrain dont je vais sortir; et peut-être y a-t-on conclu des marchés aussi honteux. Pas plus ignobles, ces filles de joie, que les épouses légitimes de bien des défenseurs de la morale, bêtes comme Dandin et cocus comme Marc-Aurèle. Ignominie d'un côté; infamie de l'autre. Tout se tient et tout arrive à se confondre. Est-ce la cocotte qui a perverti l'honnête femme, ou l'honnête femme la cocotte? Est-ce le voleur qui a dépravé l'honnête homme ou l'honnête homme qui a produit le voleur?… Vie abjecte, qu'elle soit avouée ou clandestine; plaisirs bas, qu'ils soient cachés ou manifestes… Quelle différence, entre une orgie bourgeoise et une ripaille d'escarpes? Mais les bourgeois s'amusent avec leur argent! Eh! bien, nous aussi, nous nous amusons avec leur argent — leur argent à eux, à ceux qui se laissent arracher de la bouche, par la main des moralistes, le pain que nous allons reprendre dans la poche de Prudhomme… Hélas! on devient fou, mais on naît résigné…
De moins en moins, pourtant. Mais c'est comme si le cri de la révolte, douloureux et rare, faisait place à un ricanement facile et général, à un simple haussement d'épaules.
Je les regarde, ces souteneurs. Mon Dieu! ce ne sont pas du tout les énergumènes du vice, les fanatiques de la dépravation qu'on en a voulu faire. Ce sont des êtres placides, à peine narquois, qui paraissent se rendre compte qu'ils ont une fonction, et non sans importance, dans l'organisme social. Ils échangent, avec des hochements de tête mélancoliques, des histoires bien pitoyables; histoires racontées à leurs femmes, histoires qu'aime à débiter le monsieur qui paye à la marchande d'amour. Il parie à coeur ouvert, ce monsieur-là. Secrets de famille et d'alcôve, habitudes et préférences de l'épouse trahie, et ses sentiments et ses sensations, et ses charmes particuliers et ses défauts physiques, il livre tout à la prostituée. Le marlou, confident naturel de ces confidences, semble penser que les rapports du monsieur qui paye avec la courtisane sont surtout anti-esthétiques; et il caresse sa maîtresse pour lui faire oublier les révélations odieuses faites par les clients, révélations qui dégoûteraient de la vie, à la longue; il la caresse même très gentiment. Ce n'est pas une raison, parce qu'on a le dos vert, pour qu'on n'ait pas l'âme bleue. Non, les souteneurs n'ont pas l'air dépaysé dans la société actuelle. Ils se sont mis au diapason. Leurs femmes payent leur dot après, et par à-comptes; voilà tout.
Ah! ne mangez jamais, jamais de ce pain-là!…
Ils ne répondent pas; Ils ont la bouche pleine. Heureusement! Ils auraient trop à dire.
Je les regarde, ces voleurs; et je cherche parmi eux l'être au front bas, aux yeux sanglants, au visage asymétrique. Lombroso a dû le mettre dans son armoire, car je ne peux le découvrir. Ces Voleurs sont des hommes comme les autres; moins vilains, tout de même; on ne voit pas, sur leurs faces, les traces de la lutte avec la morale qui balafrent tant de figures, aujourd'hui. De beaux types; ou bien des visages qui semblent truqués, des physionomies habituelles sur la scène du Français, lorsqu'on joue le répertoire classique. Autrefois, paraît-il, les voleurs se distinguaient, dans les milieux qu'ils fréquentaient, par leur exubérance, leur surexcitation, leur âpreté de jouissance nerveuse. On sentait qu'ils volaient leur liberté. Ils se disaient d'»anciens honnêtes gens», ce qui laissait supposer qu'ils se souvenaient confusément, mais douloureusement, de leur honnêteté — à peu près comme des damnés se rappelleraient les choses de la terre. — À présent, rien ne les sépare plus, à l'oeil nu, du commun des mortels. Ce sont des gens d'allures indifférentes, qui ignorent la fièvre et l'enthousiasme. On sent qu'ils prennent leur liberté. La vie qu'ils mènent est pour eux toute simple; et, loin de la déplorer, ils ne songent même point à s'en faire gloire. Les condamnations? Un danger à courir, une blessure à risquer — mais même pas une blessure d'amour-propre, ni un sujet de vanité. — Les sentences qu'on peut prononcer contre eux n'entraînent avec elles aucun effet moral. En dehors de leur caractère afflictif, elles n'ont pas de signification pour eux. On me dira que les voleurs n'ont qu'à lire les journaux relatant les faits et gestes des hommes au pouvoir pour se sentir fiers de leur conscience. Soit. Mais entendons-nous bien…
Et, puis, à quoi ça sert-il, qu'on s'entende?
J'aime beaucoup mieux rentrer chez moi — tout seul, cette fois-ci. — Je viens de rompre avec une Allemande qui m'annexait depuis quinze jours, et je refuse de la remplacer par une Danoise. Je veux avoir le temps de pleurer mes veuves.
Pleurs de commande! larmes de crocodile! — Pas du tout! — Affliction candide; deuil sincère… Hé! quoi! vous prenez bien la Vie de Bohème au sérieux, et vous mouillez vos mouchoirs quand Musette quitte Rodolphe, à tous les coins de page, pour aller cueillir la fraise chez des banquiers, lorsque Mimi lâche Marcel sous des prétextes qui n'en sont pas. Et vous refuseriez de croire à ma douleur profonde parce que mes petites amies ne me donnaient pas les raisons de leurs sorties, parce que je ne vous ai pas dit qu'elles étaient phtisiques, parce que je n'essaye point de faire croire que mes barbouillages sont des tableaux et mes rébus de mirlitons, des vers? C'est bien curieux!
D'ailleurs, ça m'est égal. J'ai la larme à l'oeil, et c'est un fait. Mais oui, il y a toujours eu de la vie, dans ces liaisons peu dangereuses, mais passagères; c'est mort vite, mais ça a vécu. Et de la poésie aussi, si vous voulez le savoir; car ils n'étaient pas plus vulgaires, ces mariages à la colle, que bien des mariages à l'eau bénite. Et j'ai des corbillards de souvenirs…
Ah! voilà le chiendent, les souvenirs! L'un ne chasse pas l'autre, au contraire… Ils s'attachent à votre peau comme la tunique du Centaure.
— C'est bien fait, me dit Paternoster à qui je vais confier mes chagrins, avec le vague espoir qu'il me payera très cher, pour me consoler, un paquet de titres que je lui apporte. C'est bien fait. Ça vous apprendra à jouer à l'homme sensible, à aller chercher des fleurs bleues dans le ruisseau au lieu d'arracher des pommes d'or dans les jardins qui ont des grilles.
Paternoster commence à m'embêter. Je n'aime pas beaucoup ses sermons et les questions qu'il me pose, depuis quelque temps, me déplaisent infiniment. Il a lu mes articles dans la «Revue Pénitentiaire» et prétend que j'ai un beau talent d'écrivain. Ne serais-je pas heureux de l'utiliser? Ne saurais-je point parler en public? La politique ne m'attirerait-elle pas, si les moyens m'étaient donnés de jouer un rôle à sensation sur la scène parlementaire? Ai-je oublié, par exemple, que Danton était un voleur? Et un tas d'autres interrogations qui me rappellent, je ne sais pourquoi, les propositions voilées que m'a faites ce malheureux Canonnier. Mais je ne me fie pas à Paternoster. Je sais qu'il a pris des renseignements sur moi et je lui en veux, s'il a des intentions à mon endroit, de manquer de franchise. Du reste, il devient d'un pingre!… C'est un Turc. Bientôt, on ne pourra plus rien faire avec lui. L'autre jour, il a refusé quarante livres à un camarade qui en avait besoin pour faire un coup. Il finit peut-être par se croire honnête; et il se mettrait au service de la police que je ne m'en étonnerais pas.
— Si vous aviez deux sous de bon sens, me dit-il, vous feriez comme moi et les femmes ne vous tourmenteraient guère. Savez-vous comment je m'y prends, moi? J'ai fait la connaissance d'une Anglaise, une de ces malheureuses petites filles, esclaves de la machine à écrire, qui se flétrissent avant l'âge dans les bureaux de la Cité et se nourrissent de thé et de pâtisseries équivoques. Je l'ai installée dans un logement que je lui ai meublé près de Waterloo Road, où elle vit fort satisfaite. Je passe pour un bon papa, veuf et pas très riche, point exigeant non plus; je vais la voir tous les soirs, à six heures, en sortant de l'office; je dîne avec elle, je la quitte vers les onze heures et je rentre chez moi à pied. La promenade me fait du bien, et je vous garantis…
— Oui, dis-je; et vous passez sur Waterloo Bridge, un pont qui ne s'appelle pas pour rien le Pont des Soupirs, avec votre éternel sac qui contient souvent une fortune. Un de ces soirs vous serez attaqué par quelque bandit qui vous enverra dans la Tamise, par- dessus le parapet, et le lendemain matin votre cadavre fera la planche à Gravesend.
Paternoster hausse les épaules.
Il a raison, en fin de compte. Ta destinée cherche après toi, dit le calife Omar; c'est pourquoi ne la cherche pas. Tournez à gauche, tournez à droite, vous êtes toujours sûr, à l'heure marquée, de trouver la mort au bout du fossé — ou au bout d'une corde.
Roger-la-Honte ne pense pas autrement. Il me l'a déclaré au cours d'un petit voyage que nous venons de faire en Hollande, et que nous ne regrettons pas d'avoir entrepris. Il a pris ce matin le bateau pour l'Angleterre, avec le produit de nos honteux larcins; et moi je suis venu à Anvers où, si j'en crois la rumeur publique, une jolie somme dort paisiblement dans la sacristie d'une certaine église.
Est-ce un conte? Je vais m'en assurer. Car j'entends justement sonner minuit, l'heure des crimes, et je franchis lestement le petit mur qui protège le jardin sur lequel s'ouvre la porte de la susdite sacristie. À dire vrai, cette porte s'ouvre difficilement; mais ma pince parvient à la décider à tourner sur ses gonds.
Me voici dans la place. Il y fait noir comme dans un four, mais… Ah! diable! Il me semble que j'entends remuer. Oui… Non. Pourtant… Si, quelqu'un est caché ici; j'en mettrais ma main au feu. Curé, vicaire, suisse, bedeau ou sacristain, il y a un homme de Dieu en embuscade dans cette pièce… Après tout, je me fais peut-être des idées… Il faut Voir; je vais allumer ma lanterne. Homme de Dieu, y es-tu?
Boum!…
C'est un coup de pistolet qui me répond, comme j'enflamme une allumette.
Je ne suis pas touché; c'est le principal. D'un saut, je suis dans le jardin; d'un bond, je passe par-dessus le mur; et je cours dans la rue, de toute ma force.
Mais l'homme de Dieu est sur mes talons, criant, hurlant.
— Au voleur! Au voleur! Arrêtez-le!…
Des fenêtres s'ouvrent, des portes claquent. Des gens se joignent à l'homme de Dieu, galopent avec lui, crient avec lui. La meute est à cinquante pas derrière moi, pas plus. Ah! que cette rue est longue! Et pas un chemin transversal; un quai seulement, tout au bout… Il me semble apercevoir la prison, la cagoule, tout le bataclan…
Je cours, je cours! J'approche du quai. Il n'y a personne devant moi, heureusement… Si! un homme, un homme couvert d'un pardessus couleur muraille, vient d'apparaître au bout de la rue, s'est arrêté aux cris des gens qui me pourchassent, et va me barrer le passage. J'ai ma pince à la main; je peux lui casser la figure avec… Ah! non! Pas jouer ce jeu-là; ça coûte trop cher! Un coup de poing ou un coup de tête, mais rien de plus. Je jette la pince… L'homme est à cinq pas de moi; il s'arc-boute sur ses jambes, les yeux fixés sur ma figure qu'éclairent en plein les rayons d'un réverbère. Tant pis pour lui, s'il me touche… Mais, brusquement, il s'écarte.
Je suis sauvé! Le quai, un lacis de petites ruelles, à droite, et une place où je pourrai trouver une voiture. Je suis sauvé…
Non! L'homme au pardessus couleur muraille s'est mis à courir derrière moi. Je suis éreinté, à bout de souffle. Il m'atteint, il est sur moi. J'ai juste le temps de me retourner…
— N'ayez pas peur! dit-il. Et venez vite, vite!
Il me prend par le bras, m'entraîne. Nous descendons la rue à toute vitesse.
— Ici!
Il a ouvert la porte d'une maison, me pousse dans le corridor obscur, referme la porte sans bruit.
— Au voleur! Au voleur! Arrêtez-le!… Par ici!… Par là!… Au voleur!…
La meute continue la poursuite, vient de s'engager dans la rue, passe devant la maison en hurlant; les grosses bottes de la police, à présent, sonnent sur le pavé. Puis, le bruit diminue, s'éteint. Nous restons muets, sans bouger, dans les ténèbres, l'homme au pardessus couleur muraille et moi.
— Suivez-moi, dit-il en frottant une allumette; tenez, voici l'escalier.
Nous montons. Un étage. Deux étages.
— Attendez-moi ici, me dit-il tout bas, sur le palier. Il ouvre une porte et, tout aussitôt, j'entends la voix d'une femme.
— C'est toi! Bonsoir. Qu'y avait-il donc, dans la rue?
Puis, une conversation entre elle et lui, dont je ne parviens pas à saisir un mot. Ça ne fait rien'; cette voix de femme m'a donné confiance, je ne sais pourquoi; je suis sûr, à présent, que je ne serai pas trahi. L'homme revient vers la porte qu'il a laissée entrebâillée.
— Entrez, dit-il.
J'entre. Une salle à manger très propre, mais pauvre. L'homme est debout, tête nue, sous la lumière crue de la lampe suspendue qu'il vient de remonter. Et, tout d'un coup, je le reconnais.
C'est Albert Dubourg, mon ami d'enfance, mon camarade de jeunesse, celui dont le père avait commis des détournements, autrefois, et qu'on m'avait défendu de fréquenter.
—Albert! m'écrié-je. Albert!
— Oui, dit-il en souriant d'un sourire triste. C'est moi. Tu ne t'attendais pas à me rencontrer ce soir, n'est-ce pas? Moi, non plus. Enfin, je suis heureux d'avoir été là…
— Figure-toi, dis-je en m'efforçant d'inventer une histoire, figure-toi…
— Ne me dis rien. J'aime mieux que tu ne me dises rien. À cause de ma femme, d'abord; elle pourrait nous entendre, et c'est inutile. Je lui ai dit que tu étais traqué à cause de tes opinions, et tu peux compter sur elle comme sur moi. Qu'as-tu l'intention de faire? Quitter Anvers le plus tôt possible, je pense?
— Oui; pour l'Angleterre.
— Alors tu prendras le bateau demain soir. D'ici là, reste chez moi; c'est plus prudent. Nous ne sommes pas riches, mais nous pouvons toujours t'offrir un lit… Je vais chercher ma femme.
Il sort et reparaît avec elle une minute après. Une petite blonde, plutôt maigre, gentillette, l'air timide. Très aimable aussi, bien qu'elle paraisse un peu troublée devant un étranger; — un étranger qu'on lui a présenté comme un conspirateur. — Il est entendu que je coucherai dans la chambre de sa soeur, une jeune personne qui demeure avec eux mais qui est absente pour le moment.
Albert m'y a conduit, dans cette chambre où je vais dormir, moi qui viens d'échapper au grabat de la cellule, dans un lit de jeune fille. Et nous avons causé longtemps. Il m'a raconté la triste histoire que je pressentais: le père, privé de ses droits à la retraite et presque ruiné par le remboursement des sommes détournées, se décidant à quitter la France et mourant bientôt de chagrin, en Belgique, sans avoir pu trouver d'emploi nulle part. La mère parvenant, par un travail de mercenaire, à élever son fils, à lui faire terminer ses études, tant bien que mal, et succombant à la tâche avant qu'il lui fût possible, à lui, de l'aider. Et personne pour tendre la main à ces malheureux, pour leur faire même bonne figure; personne. Et Albert, après avoir accompli son temps de service militaire en France, car il a tenu à rester Français, revenant en Belgique et finissant, avec bien du mal, par trouver une place dans les bureaux d'une Compagnie de Navigation, qui lui permet de vivre, tout juste. Il n'a pas voulu me laisser m'expliquer sur ma situation, qu'il devine; il n'a fait preuve d'aucune curiosité et ne s'est pas permis un mot de blâme. Non, elle n'a point été gaie, cette conversation entre l'honnête homme, fils du voleur, et le voleur, fils de l'honnête homme,
— J'ai éprouvé ma première joie, me dit-il en se retirant, lorsque j'ai connu la jeune fille qui est devenue ma femme. Elle était pauvre, mais bonne et courageuse; et, de nos deux pauvretés et de notre amour, nous essayons de faire du bonheur.
Ils y réussissent, je crois. J'ai passé la journée du lendemain avec eux, car Albert avait demandé à la maison qui l'emploie de lui donner congé pour un jour. Ils ont été charmants envers moi, mettant les petits plats dans les grands — de grands plats qui ne doivent pas servir souvent, hélas! — Ils s'aiment, malgré tout, sont pleins d'attentions et de prévenances l'un pour l'autre; et je me trouve très attendri devant le spectacle de cette existence humble et terne, mais qu'illumine pourtant, comme un rayon de soleil, le charme d'une affection sincère. C'est vrai, ça m'émeut tout plein…
…Hé! qui peut dire Que pour le métier de mouton Jamais aucun loup ne soupire?
Et le soir, quand je les ai eu quittés devant le bateau où ils m'avaient conduit, pendant que le navire descendait l'Escaut, je me suis pris à me prôner à moi-même et à envier, presque, leur bonheur…
Leur bonheur! Est-il réel, ce bonheur-là? Est-il possible, seulement, avec une vie besogneuse, faite du souci du lendemain, des humiliations du jour et des privations de la veille? N'est-ce pas une illusion, plutôt? Leur amour n'est-il pas lui-même une chimère, le voile d'un rêve d'or devant les hideurs de la réalité, un mirage vers lequel ils tendent fiévreusement leurs yeux, effrayés de regarder autre part?… Fantôme de bonheur! Simulacre d'amour!
Vie modeste, mais heureuse… Des blagues! Elle a aussi, cette existence-là, ses ennuis qui la harassent, ses chagrins qui l'assaillent. Ennuis vulgaires, chagrins prosaïques, mais cruels, tout aussi douloureux que les plus grandes souffrances. — Amour… Pas vrai! Vision décevante, dont ils ne sont qu'à moitié dupes, au fond. Leurs baisers dévorent sur leurs lèvres des paroles qu'ils ont peur de prononcer et leurs mains, étendues pour les caresses, ne peuvent obéir aux frissons de colère qui voudraient les crisper. Galériens par conviction, tous les deux, l'homme et la femme, qui ne veulent pas voir les murailles du bagne et qui traînent, les yeux fixes sur le spectre de la passion menteuse, le boulet de la bonne entente, la chaîne de la cordialité… Pas de bonheur, dans la misère; et pas d'amour, jamais. Jamais.
Pauvre Albert!… Voilà que je le plains, à présent… Allons. De
Londres, j'enverrai un cadeau à sa femme, et j'oublierai tout ça.
D'autres choses, que je voudrais oublier. J'y parviendrai peut- être, avec le temps. Enfin, mon coeur va aussi bien qu'on peut l'espérer; et je ne publierai plus de bulletins.
— Tant mieux! me dit Annie. Vous commenciez à maigrir.
Quel dommage! Après tout, je ne ferais pas mal, peut-être, d'écouter Roger-la-Honte et de l'accompagner à Venise. Je l'attends justement ce soir, Roger. Il est parti en France, voici trois jours, pour une expédition que j'avais préparée ces temps derniers Dix heures et demie. On dirait qu'on entend rouler un cab, dans la rue. Oui; il s'arrête devant la maison — et l'on frappe à la porte. — Annie a été se coucher de bonne heure et le gaz est éteint dans l'escalier. Je prends une lampe et je descends ouvrir. Ce n'est pas Roger…
Une femme est sur le seuil, une femme vêtue de noir, qui tient un paquet dans ses bras. D'une main, elle relève un peu sa voilette.
— Tu ne me reconnais pas, Georges? dit-elle.
J'approche la lampe. Ciel!… C'est Charlotte.
XX — OU L'ON VOIT QU'IL EST SOUVENT DIFFICILE DE TENIR SA PAROLE
Je suis assis auprès du feu, devant la chaise que vient de quitter Charlotte, confondu d'étonnement, accablé d'horreur. Ah! le mensonge des conjectures, la fausseté des suppositions! Toutes mes hypothèses sont renversées, toutes mes prévisions en déroute. La vie est donc plus atroce encore qu'on ne peut le présager, plus abjecte et plus cruelle!… Et je reste éperdu de stupeur devant l'inattendu — devant la réalité toujours implacable et toujours imprévue…
Non, Charlotte ne s'est pas mariée. Non, rien de ce que j'avais imaginé ne s'est accompli. Et ce qui est arrivé… oui, cela devait être, cela, et cela seulement. Pas autre chose n'était possible. Oh! je n'y puis croire encore, pourtant… Charlotte chassée par son père, le jour même où eut lieu la scène affreuse qui nous a séparés; son courage devant l'affliction, sa fermeté de coeur devant l'épreuve, sa foi en elle-même; et la résolution fière qu'elle sut prendre de maîtriser sa douleur et de refouler ses angoisses, et d'affronter le malheur avec la dignité du silence… Ha! le dégoût de moi qui me saisit, d'avoir déserté cette vaillante! Toutes les choses qui auraient pu être semblent passer devant mes yeux ainsi qu'en une brume de rêve… C'a dû être horrible, le déchirement de cette âme, ce navrement de femme abandonnée par tous… Et la détresse, la noirceur de cette existence de mercenaire qui est la sienne depuis vingt mois, qu'elle accepta, cette fille riche la veille, et qui lui mesura le pain qu'il lui fallait, à elle et à son enfant — à notre enfant…
Notre enfant!… Elle est la, à côté, reposant sur un lit que sa mère, aidée par Annie, lui a préparé dans ma chambre. Une jolie petite fille, blonde, avec des yeux comme des pervenches, — et que j'ai à peine osé regarder, à peine, car j'ai été pris d'une honte indicible quand j'ai vu quel était le fardeau que Charlotte portait dans ses bras…
Elle s'est déjà levée trois fois depuis que l'enfant repose, pour aller surveiller son sommeil, interrompant le récit qu'elle me fait, d'une voix grave, mais où ne vibre pas la colère où ne grince pas la rancune. A-t-elle dû souffrir, cependant! La pauvreté et les chagrins n'ont pas encore mis leur marque sur son beau visage, mais ses yeux brillent de l'éclat étrange des yeux désespérés, l'éclat vif et glacial du givre. Et ses vêtements, le manteau de confection qu'elle a quitté, sa triste robe noire d'ouvrière… Ah! Dieu de Dieu!…
La voici. Elle rentre, tout doucement, reprendre sa place sur la chaise, au coin du feu.
— Elle dort; elle dort d'un sommeil de plomb. Mais elle ne se plaint, pas en dormant et elle ne porte plus les mains à sa tête, comme elle faisait à Paris. J'ai eu si peur avant-hier, hier et ce matin encore!… J'étais affolée. Il faut que je te raconte… Quand j'ai vu qu'elle souffrait de maux de tète, que son front était brûlant, qu'elle avait perdu l'appétit… et surtout ces somnolences continuelles, tu sais… je me suis décidée à aller chercher un docteur. Un bon médecin, habitué à soigner les enfants. Il est venu avant-hier chez moi, a examiné attentivement la petite, n'a sien voulu prescrire, n'étant encore sûr de rien, mais m'a dit de le rappeler si des symptômes nouveaux se produisaient. «Je pense que ce ne sera pas sérieux, m'a-t-il dit; mais si je craignais quelque chose, ce serait une méningite.» Tu penses si j'ai été effrayée! Une méningite! C'est tellement terrible, surtout à cet âge-là!… J'ai passé la nuit dans les transes. Hier, elle n'allait pas mieux; elle tournait et retournait sa tête sur l'oreiller, y posait désespérément ses petites mains. Je suis sortie, j'ai couru chez le docteur qui m'a promis de venir le soir. Je rentrais chez moi bien anxieuse lorsque, avenue de l'Opéra, j'ai rencontré Marguerite — Marguerite, tu te souviens? l'ancienne femme de chambre de Mme Montareuil. — Elle ne savait rien de ce qui m'était arrivé, s'étonnait de me voir si modestement vêtue et la mine tellement désolée. Pendant qu'elle me parlait, une crainte affreuse m'a saisie, une crainte que je n'avais jamais éprouvée jusque-là, la crainte de la pauvreté. J'ai eu peur, tout d'un coup, une peur terrible, de n'avoir pas assez d'argent pour soigner mon enfant; je l'ai vue arrachée de mes bras, emportée à l'hôpital… Oh! je ne peux pas te dire! Il m'a semblé que j'allais me trouver mal… Je ne pouvais plus écouter Marguerite; et je ne suis revenue à moi, pour ainsi dire, que lorsque je lui ai entendu prononcer ton nom. Elle disait qu'elle t'avait vu il y avait peu de temps, que tu étais riche… que sais-je? Alors, j'ai pensé que tu voudrais bien m'aider à sauver l'enfant. J'ai demandé à Marguerite si elle avait ton adresse. Elle me l'a donnée… J'ai voulu, t'écrire, en rentrant; puis, j'ai hésité. La petite paraissait ne plus souffrir. Le docteur, lorsqu'il est venu l'a trouvée plus calme et m'a dit de me tranquilliser. Mais, ce matin, elle a eu une crise: une crise qui n'a pas duré bien longtemps, c'est vrai; mais j'ai perdu la tête… je ne raisonnais plus. J'ai pris le train pour Londres…
— Il y a longtemps, dis-je sans peser mes paroles qui suivent le cours des idées qui roulent en mon cerveau, il y a longtemps que tu aurais dû venir.
Charlotte me regarde avec étonnement.
— j'aurais dû!… Mais ne savais-tu pas, toi?…
— Je savais, oui… mais comment aurais-je pu deviner tout ce qui s'est passé depuis? Il m'aurait été facile de me renseigner? Je n'ai pas osé… On m'en a dissuadé. J'ai pensé…
— Quoi? demande Charlotte d'une voix nerveuse. Quoi? continue-t- elle, car je ne réponds pas. Qu'as-tu pensé de moi?
— Je ne veux pas te le dire, et je ne veux pas mentir. Je suis un malheureux, voilà tout.
— J'espère, répond-elle au bout d'un instant et en changeant de ton, que je me suis alarmée à tort et que la petite va aller mieux; mais si, par malheur… tu feras tout pour la sauver, n'est-ce pas?
— Tout ce que je possède est à elle, dis-je, et à toi aussi.
Et je me mets à tisonner les charbons parce que je crois sentir mes yeux se mouiller un peu.
— Écoute, dit Charlotte; ce n'est pas ta maîtresse qui est revenue à toi, mais la mère de ton enfant. Je ne te demande rien pour moi et je voudrais ne rien demander pour ma fille non plus; mais… Voyons, Georges, regarde-moi. Pourquoi pleures-tu?… Dis?…
Elle se penche vers moi, m'attire à elle.
— Ah! fou, fou! Tu n'es pas méchant et tu es si dur pour ceux qui t'aiment… et que tu aimes aussi, peut-être… Embrasse-moi… N'est-ce pas, elle est jolie, ta fille? As-tu vu comme elle te ressemble? Dis-moi si tu l'aimeras.
— Non; tu serais jalouse… Mais tu ne m'as pas seulement appris son nom…
— J'avais d'abord songé à lui donner le tien, répond Charlotte en rougissant, à l'appeler Georgette; et puis, je n'ai plus voulu, je ne sais pourquoi… Elle se nomme Hélène.
Brusquement, je retire ma main que Charlotte tient dans les siennes; et un grand frisson me secoue.
— Qu'as-tu? demande-t-elle, attristée; et se méprenant, naturellement, sur la cause de mon émotion, Qu'as-tu? Oui, j'aurais mieux fait de suivre ma première idée, et de l'appeler Georgette. Mais, Hélène, c'est un joli nom aussi. Tu ne trouves pas? Tu m'en veux?
— Non; pas du tout… Mais tu dois être très fatiguée, Charlotte. Il va être une heure du matin; tu ferais bien d'aller te coucher et d'essayer de dormir. Moi, je reste ici; si j'entends l'enfant se plaindre, j'irai te prévenir. Va, sois raisonnable, je vais rouler un fauteuil devant le feu… il faut l'entretenir, car la nuit est froide.
— Demain matin, tu enverras chercher un médecin?
— Oui, certainement. Demain matin ou plutôt ce matin, car nous sommes à dimanche depuis cinquante minutes.
— Et c'est lundi Noël, dit Charlotte en soupirant. Mon Dieu! pourvu que mes craintes aient été folles! Bonsoir…
Elle se retire, ferme doucement la porte; et je reste seul, regardant mes pensées, à mesure qu'elles passent, se réfléchir en formes fugitives dans les charbons ardents du foyer… Ma fille s'appelle Hélène… Ah! qu'elle est amère, cette perpétuelle ironie des choses!…
Je descends à la salle à manger, au rez-de-chaussée. Je remonte avec une bouteille d'alcool et je me fais des grogs très forts, toute la nuit. Vers six heures, je m'endors…
C'est Charlotte qui m'a réveillé, à neuf heures. Et, tout aussitôt, j'ai envoyé Annie chercher un médecin qui lui a promis de venir sans tarder. Onze heures sonnent, et il n'est pas encore arrivé. Mais on frappe; ce doit être lui. Non, c'est un télégraphiste qui apporte une dépêche. Un télégramme envoyé par Roger-la-Honte qui m'apprend qu'il ne sera de retour que vers le milieu de la semaine… Mais quand viendra-t-il donc, ce médecin?
Charlotte m'appelle auprès de la petite malade qui vient de sortir d'un de ces lourds sommeils si inquiétants pour sa mère. Comme elle est pâle! Ses yeux me semblent avoir perdu l'éclat qu'ils avaient hier soir; ils sont ternis, éteints sous les larmes, lassés de douleur, s'ouvrant largement, pourtant, ainsi que pour une supplication pleine d'angoisses. La jolie petite bouche laisse passer des plaintes monotones et navrantes.
— Maman, bobo… Maman… bobo…
Charlotte la prend dans ses bras, essaye de la consoler, la caresse.
— Le plus terrible, me dit-elle, c'est qu'elle refuse toute nourriture, je ne peux presque rien lui faire prendre. Et si tu l'avais vue il y a quatre ou cinq jours seulement! Elle était si gaie, si amusante!…
Mais l'enfant dégage ses mains d'un geste désespéré, appuie ses doigts crispés à son front et ses membres se convulsent et sa face blêmit affreusement; elle gémit d'une façon lamentable…
— Monsieur, vient dire Annie, le docteur est en bas.
— Qu'il monte, vite!
Il est monté, a assisté aux convulsions qui ont saisi l'enfant et l'a examinée avec soin dès que la prostration a succédé à la crise.
Il est dans le salon, maintenant, seul avec moi, rédigeant son ordonnance.
— Il faut couper les cheveux, appliquer un vésicatoire sur la nuque, poser de la glace sur le front…
—Est-ce la méningite?
— Oui, certainement, c'est la méningite.
— Y a-t-il de l'espoir?
— Très peu, répond le docteur en hochant la tête. Je ne veux pas vous donner de fausses espérances. À l'âge qu'a votre enfant, cette maladie est presque toujours fatale; la mort survient rapidement au milieu d'une convulsion. Oui, à moins d'un miracle…
— Dites-moi franchement, docteur: votre science est-elle capable d'effectuer ce miracle?
— Non, en vérité. Au moins, personnellement, je dois vous répondre: non… Mais j'ai des confrères, de grands confrères, dont l'expérience, ou la réputation si vous voulez, dépasse la mienne de cent coudées; peut-être vous tiendraient-ils un langage autre que le mien. Essayez-en… Le docteur Scoundrel par exemple. C'est la plus haute autorité…
— Et, dis-je en hésitant — car une pensée fâcheuse se présente à moi comme je pose sur la table le prix de la visite — savez-vous quelle somme le docteur Scoundrel exigerait pour venir… — Oh! répond le médecin en souriant, il ne se dérange jamais à moins de cinquante livres payées comptant. C'est une célébrité, voyez-vous…
— Cinquante livres sterling?
— Oui; et aujourd'hui, dimanche, veille de Noël, il en demanderait peut-être soixante… quatre-vingts… cent.
Le docteur sort et Charlotte, immédiatement, entre dans le salon.
— Eh! bien? demande-t-elle d'une voix qui trahit son anxiété.
Qu'a-t-il dit? Est-ce la méningite?
— Il ne sait pas; n'est pas sûr… C'est très difficile de se faire une certitude. Il m'a conseillé de consulter un de ses confrères, un spécialiste renommé…
— Il faut l'envoyer chercher tout de suite, dit Charlotte.
— Oui, mais…
— Mais quoi? Dis! Quoi?
— Ce spécialiste veut être payé d'avance… une grosse somme; et je n'ai pas d'argent.
— Tu n'as pas d'argent! s'écrie Charlotte.
— Non, je n'en ai pas ici. Tout ce que je possède est à la banque et je n'ai pas vingt livres à la maison. Les banques sont fermées aujourd'hui, demain et après-demain. Il faut trouver un moyen… Tenez, dis-je à Annie qui entre, allez chercher ces médicaments et de la glace; et, en même temps, tâchez de me faire escompter ces chèques par les commerçants dont les boutiques sont restées ouvertes.
Et je lui remets quatre chèques de vingt-cinq livres que j'ai signés à la hâte.
— C'est singulier, dit Charlotte, que tu n'aies pas d'argent chez toi.
— Je fais comme tout le monde; c'est l'habitude, ici. On a très peur des voleurs, à Londres.
Charlotte sourit d'un sourire triste.
— Crois-tu qu'Annie réussira à avoir de l'argent?
— Je l'espère.
J'ai tort. Elle rentre, une demi-heure après, sans avoir pu trouver personne disposé à escompter mes papiers. Les commerçants disent qu'ils ne peuvent pas, pour le moment; ah! si c'était après les fêtes, ils ne demanderaient pas mieux. Annie a les larmes aux yeux; quant à Charlotte, elle se laisse tomber sur une chaise et éclate en sanglots.
— Mon Dieu! dit-elle, c'est affreux! Tout est contre moi… Ce médecin l'aurait peut-être sauvée!…
— Ne te désole pas, lui dis-je en prenant mon manteau et mon chapeau. Je vais sortir; je sais où trouver l'argent nécessaire… Occupe-toi de faire ce qu'a ordonné le docteur. Peut-être ce vésicatoire suffira-t-il… Mais ne te tourmente pas, surtout. Il est une heure et demie; je reviendrai le plus tôt possible et pas sans l'argent, je te promets. Ce ne sera pas difficile.
Ah! si, c'est difficile. Très difficile. Les gens que je vais voir sont absents; ou bien, pleins de bonne volonté, ils se trouvent dans le même cas que moi et ne peuvent m'offrir que des sommes dérisoires. Et voilà trois heures que je suis en route!… Qui pourra m'avancer la somme dont j'ai besoin?… Broussaille. Je me fais conduire à Kensington. Pourvu qu'elle soit chez elle!
Elle y est. Rapidement, je la mets au courant des choses.
— Si ton frère était revenu hier soir ou ce matin comme je l'espérais, dis-je, je ne serais pas aussi embarrassé. Mais je ne sais où donner de la tête.
— Ah! quel malheur! s'écrie Broussaille. Si j'avais pu savoir!… Hier matin, j'ai porté soixante livres à la banque… Et tu as une entant! Je voudrais bien la voir. Elle doit être belle comme tout; et dire qu'elle est si malade!… Tiens, voilà tout ce que j'ai ici: quatorze livres; quatorze livres et cinq shillings. Prends les quatorze livres…
— Merci, dis-je; mais cela ne peut me servir à rien.
— Eh! bien, veux-tu m'attendre? demande-t-elle. Je vais aller voir quelqu'un de qui j'aurai certainement cinquante livres, même cent. Cinq minutes pour m'habiller, je pars, et je reviendrai dans trois quarts d'heure. Je vais te faire donner à manger pendant ce temps- là, puisque tu n'as pas déjeuné.
Elle sort, et je l'attends, sans pouvoir presque toucher, tellement je suis énervé, aux plats que la servante m'apporte. Je l'attends pendant une heure…
Mais la voici. Elle entre, les yeux rouges d'avoir pleuré, son mouchoir à la main.
— Oh! je suis désolée, désolée! Mon ami venait de partir de chez lui quand j'y suis arrivée. Quelle déveine!… Mais si tu pouvais patienter jusqu'à ce soir? Il va tous les jours à son club, à dix heures précises; je l'y ferais demander et il me donnerait cent livres, sûrement. Veux-tu?
— Non, je ne peux pas attendre; et puis, il me vient une idée.
Seulement, il faut que je me dépêche. Je te remercie tout de même,
Broussaille. Au revoir.
Sitôt dans la rue, je prends un cab et je donne au cocher l'adresse du bureau de Paternoster. Je me suis souvenu, subitement, que cet honnête homme a l'habitude d'être présent à son office, tous les dimanches et jours de fête, de cinq heures à six; ses clients, en effet, observent peu les chômages indiqués par les almanachs et il peut espérer conclure un bon marché aussi bien le jour de Pâques que celui de la Trinité. Il est six heures moins un quart et j'espère arriver à temps dans la Cité. Le cab roule rapidement… Six heures moins deux à Saint-Paul's… Mais, au coin de Queen Victoria Street et de la petite rue où trafique l'ancien notaire, le cheval glisse sur le pavé, s'abat. Pas une minute à perdre. Je descends du cab, je paye le cocher et je m'engage dans la petite rue. Trop tard! Tout au bout, là-bas, j'aperçois Paternoster qui s'en va et je le vois disparaître au tournant de Cheapside. Je marche sur ses traces à grandes enjambées.
Plus si vite, à présent. Un dirait que j'ai peur de l'aborder.
Oui, j'en ai peur.
S'il me refusait ce que je veux lui demander, par hasard? S'il ne voulait rien entendre?… Il a bien refusé une poignée de pièces d'or, dernièrement, à un camarade qui lui en avait fait gagner des sacs… Il n'a pas de coeur, d'abord, ce vieux-là. N'a-t-il pas une fille, lui aussi? qu'il a abandonnée, à ce qu'on m'a dit, pour conclure ce second mariage qui a abouti à un divorce… Il n'aime que l'argent. C'est une sale crapule… Et s'il ne voulait pas m'avancer la somme dont j'ai besoin… Ah! bon Dieu!… Mais, pourtant, si je ne l'obtiens pas de lui, cet argent, d'où l'obtiendrai-je? Et il me le faut, il me le faut! J'ai promis de le rapporter; et la petite mourra, sans ça… Peut-être que le charlatan qui se fait payer si cher ne pourra rien contre le mal; mais peut-être qu'il la sauvera, ma fille… Je ne veux pas qu'elle meure, cette enfant! Pour Charlotte et pour moi, il faut qu'elle vive. Je sens que ce sera encore plus terrible, si elle meurt… Ah! je ne pense pas à revenir au bien, comme ils disent. Le bien, le mal — qu'est-ce que c'est? — Mais, mais… Voyons, Paternoster n'osera pas me refuser; il sait que j'ai de l'argent à la banque; il sait…
Il se retourne et, un instant, je crois qu'il me reconnaît. Non, il ne m'a pas vu. Mais moi, j'ai aperçu sa figure, sa face dure et rusée d'impitoyable.
Sans savoir pourquoi, je ralentis le pas, je laisse augmenter la distance qui nous sépare… C'est curieux, ce n'est plus la même idée qui me meut, maintenant. Je ne pourrais dire ni ce que j'espère ni ce que je veux faire; mais sûrement, je ne veux pas aborder Paternoster pour lui demander un service. Non, je ne le pourrais pas. C'est une force que je ne connais point, à présent, qui me pousse sur ses pas. Je le suis de loin, le guette comme le fauve doit épier sa proie, sans avoir l'air d'attacher d'importance à mon acte. Je m'intéresse à ce qui se passe autour de moi; aux rues, pleines de foules joyeuses, se hâtant, car il fait froid, et se bombardant de «Merry Christmas»; aux voitures de gui et de houx, aux vendeurs des numéros spéciaux de journaux illustrés; aux enluminures des cartes symboliques; aux festons de dindes, aux guirlandes d'oies, aux pyramides de puddings, aux montagnes d'oranges… Ludgate Hill, Fleet Street, Strand, «Merry Christmas»…
Je viens de traverser la Tamise et, sur les traces de Paternoster qui tient à la main son éternel sac, je descends Waterloo Road. Brusquement, il tourne à droite et disparaît derrière la porte d'une maison. J'ai à peine eu le temps de l'y voir entrer… Que faire, maintenant? Oh! c'est bien simple. Je vais me présenter dans cette maison tout à l'heure, demander à parler au vieux gentleman; et, devant la jeune femme qui est sa maîtresse et qui le prend pour un brave homme, il n'osera pas refuser; non, il ne pourra point faire autrement…
Il est onze heures; et je suis toujours à la même place, au coin de la rue et de Waterloo Road, à l'endroit d'où j'ai vu Paternoster entrer dans la maison dont il sort justement à présent. Je m'en suis approché dix fois de cette maison, pendant ces longues heures d'attente fiévreuse et presque inconsciente, et je n'ai pu me résoudre à frapper à la porte. C'a été plus fort que moi; je n'ai pas pu…
Je fais quelques pas en descendant, afin de n'être pas remarqué; et, dès que Paternoster s'est engagé sur la route, dans la direction du pont, je me retourne et je le suis.
Il marche rapidement; les passants sont rares; le froid a augmenté tout d'un coup, un vent épouvantable s'est élevé, précurseur d'une tempête de neige… Que vais-je faire? Oh! je le sais, en ce moment; mais je le sais seulement maintenant. L'idée nette de l'acte à accomplir se découvre à moi, se précise à l'instant même où le souvenir de résolutions prises autrefois se présente à mon esprit: ne pas tuer, ne jamais me livrer à des violences contre les personnes… Tuer! Je ne veux pas tuer; je n'ai pas d'arme, d'abord. Violence… oui. Il me le faut, le sac que porte Paternoster.
Les trois policemen préposés à la garde de Waterloo Bridge se sont repliés à l'entrée de la route, derrière le petit mur, jugeant sans doute impossible de rester à leur poste. Le pont, noir, sinistre, chemin tragique qui semble se perdre dans les ténèbres compactes, est balayé par des rafales hurlantes qui font cligner et paraissent vouloir éteindre les lueurs pâles des becs de gaz. Je passe devant les policemen…
Je n'aperçois plus, à présent, que la silhouette de Paternoster, là-bas. Il se hâte, une main assurant son chapeau, l'autre serrant contre lui le petit sac. Le vent, qui me frappe la face, le bruit assourdissant des flots sous nos pieds, ne lui permettront pas de m'entendre… Je cours. Je l'atteins. D'un coup terrible, je l'envoie rouler sous l'un des bancs de pierre encastrés dans le parapet. Le sac lui échappe, tombe sur le trottoir. Je le ramasse et je m'élance en avant. Dieu! qu'il est large, ce fleuve!
Attention! Il ne faut plus courir… Quelqu'un qui vient… Un vagabond, écumeur du Pont des Soupirs, qui a vu mon sac et arrive sur moi, tête baissée. D'un coup de pied, je lui relève la figure. Tant pis pour lui! Si les loups se mettent à se manger entre eux… Devant Somerset House, je saute dans un cab.
— Enfin! te voilà, s'écrie Charlotte. J'ai cru que tu ne reviendrais jamais. C'est affreux! La petite a eu deux crises horribles… As-tu l'argent, au moins?
— Je l'espère, dis-je.
Je pose le sac sur une table et je saisis le tisonnier. Je n'ai pas besoin de me gêner devant Annie, qui m'a suivi au premier étage; et quant à Charlotte… Je fais sauter la serrure. Des rouleaux d'or, une liasse de bank-notes. Cinq cents livres, six cents peut-être.
— Good job! s'écrie Annie chez qui triomphent les magnifiques instincts de piraterie qui caractérisent sa race. Bonne affaire!
— Tenez, vieille femme, voici cinquante livres; prenez un cab, allez chez le docteur Scoundrel, dans Harley Street, donnez-lui ça d'avance et ramenez-le coûte que coûte. Dites, lui qu'il aura cent livres, deux cents, cinq cents, tout ce qu'il voudra…
Annie a descendu l'escalier quatre à quatre, et j'entends déjà s'éloigner la voiture qui l'emmène. Je mets les billets de banque dans ma poche et je vais déposer les rouleaux d'or au fond d'un tiroir. En me retournant, je vois Charlotte, très pâle, appuyée à un meuble, qui fixe sur moi des yeux égarés.
— Qu'as-tu fait, Georges? me demande-t-elle d'une voix qui semble avoir peur d'elle-même.
Je hausse les épaules.
— Il fallait de l'argent, n'est-ce pas?
Je m'assieds devant la cheminée et je jette au feu, un à un, quelques papiers et des carnets qui sont restés au fond du sac; rien d'intéressant; et autant ne point garder des objets qui pourraient me compromettre… quoique… Ah! il est bien certain que Paternoster est sur ses jambes depuis longtemps… chez lui, sans doute, en train de se faire frictionner les côtes. Il aura eu plus de peur que de mal, le vieux scélérat… Je regarde les flammes mordre les papiers et les consumer lentement.
Mais Charlotte vient me jeter ses bras autour du cou.
— Pardonne-moi, me dit-elle pendant que de grosses larmes roulent sur ses joues. Comment puis-je te faire des reproches, à toi qui viens de risquer ta liberté, peut-être plus, pour sauver ton enfant… Mais je suis tellement tourmentée, tellement énervée, vois-tu!… Je n'ai plus la tête à moi. J'ai des pressentiments si noirs!…
— Tu as tort, dis-je en l'embrassant. J'espère que le médecin qui va venir pourra te rassurer.
— Elle est si mal, si mal! Elle est assoupie, pour le moment; mais si tu avais vu ces crises… Viens la voir.
Ah! c'est effrayant… Mais ce n'est plus là l'enfant que j'ai vue hier soir, que j'ai vue ce matin encore! On dirait qu'on a mis un masque, un masque de vieillard, sur cette petite figure; il y a des rides, sur cette face de bébé dont on a coupé les boucles blondes, fines comme des flocons de soie; et un cercle noir cave les yeux.
— Est-elle changée! murmure Charlotte en sanglotant. Crois-tu?…
Et elle ne pouvait presque plus parler… Comme elle a grandi!
Regarde. On croirait qu'elle a trois ans…
Annie entre dans la chambre.
— Monsieur, dit-elle, le docteur vient tout de suite; il veut avoir cent livres.
Il les aura. Puisse-t-il faire quelque chose, mon Dieu!… Minuit.
Les cloches, de tous les côtés, se mettent à sonner joyeusement.
— Noël! dit Charlotte en se laissant tomber sur une chaise.
Seigneur! Seigneur! que je souffre! Oh! c'est affreux…
Oui, Noël, sainte journée. Jour de paix et de bonne volonté…
Le docteur monte l'escalier. Je vais lui ouvrir la porte du salon. Une face blafarde, chauve, glabre; une tête de veau au blanc d'Espagne.
— Monsieur, me dit-il, j'ai prévenu votre servante, qui est venue me chercher, que je demandais cent livres. Aujourd'hui, Noël, vous comprenez… Elle m'a remis cinquante livres; et, avant toute autre chose…
— En voici cinquante autres.
— Merci, Monsieur, dit le docteur Scoundrel avec un sourire livide, et en plaçant les billets dans un portefeuille qu'il glisse dans une poche de sa redingote. Par ici, n'est-ce pas?
La petite fille se réveille, comme il entre. Et j'ai une vision de cellule de condamné à mort, au moment où y pénètre le fonctionnaire qui vient annoncer le rejet du recours en grâce…
Je viens de suivre le docteur dans le salon.
— Il n'y a plus d'espoir, me dit-il. Cette enfant est épuisée, à bout de forces. Il y a déjà paralysie de la langue et d'un oeil. À la première convulsion, elle vous quittera. Je vous souhaite de pouvoir trouver, en ce saint jour qui commence, au souvenir de ce que Dieu…
Je l'interromps.
— Si je vous avais fait appeler hier, avant-hier, auriez-vous pu sauver ma fille?
— Pas plus qu'aujourd'hui. À un âge aussi tendre… Au moment de la conception, les parents devaient avoir de vives contrariétés, de grands chagrins… Non, dès le début, tout était vain.
— Vraiment?
— Sur l'honneur, Monsieur! dit-il en frappant de la main la poche qui contient le portefeuille où il a serré mes bank-notes.
Je le reconduis jusqu'à la porte. Et quand je rentre dans la chambre, je vois qu'il est inutile de parler.
Des convulsions terribles ont saisi la petite martyre; les membres se crispent, veulent se retourner, on dirait, par des efforts désespérés; et la peau bleuit comme si les extrémités, déjà, commençaient à se glacer. Elle essaye de se lever, de se frapper la tête contre quelque chose, sa tête blême dont un oeil seul, vitreux, est grand ouvert, et dont la bouche devenue muette ne laisse plus échapper que des plaintes inarticulées, des râles qu'arrache une douleur sans nom… Ha! Horrible, cette agonie d'enfant…
Mais les plaintes s'affaiblissent, s'éteignent. Le petit corps gît lourdement, semble peser de plus en plus sur le lit — et c'est comme si quelque chose s'en allait peu à peu, voguait, toujours plus loin, vers des océans cruels, sur de grandes vagues de solitude…
Charlotte, agenouillée devant le lit, se relève tout à coup, les yeux hagards, et recule jusqu'au mur.
— Elle est morte! crie-t-elle.
Et debout, après ce grand cri, elle contemple sans un mot, sans une larme, cette entant que son étreinte ne réchauffera plus… Elle reprend:
— Tu vois! Tu vois!… Elle est morte!
Puis, elle se précipite vers le petit cadavre, essaye de lui rendre, dans un embrassement suprême, le souffle envolé pour jamais.
Et un grand silence, troublé seulement par les sanglote d'Annie agenouillée dans un coin, règne dans cette chambre où vient de s'accomplir l'irréparable.
XXI — ON N'ÉCHAPPE PAS À SON DESTIN
— Oui, je suis à Londres depuis une douzaine de jours. J'ai quitté Paris au reçu de la dépêche qui m'annonçait le malheureux événement et vous comprenez que je n'aie pu trouver, depuis, une minute pour vous venir voir. Il a été enterré hier.
C'est l'abbé Lamargelle qui parle; et je l'écoute en m'efforçant de dissimuler, derrière l'expression mimée de ma stupéfaction, les sentiments qui m'agitent.
— Il a été enterré hier!
— Hier; les formalités à, remplir, l'enquête du coroner… Mais vous ne lisez donc pas les journaux?
— Très rarement.
— C'est dommage. Vous y auriez vu comment on l'a trouvé sur Waterloo Bridge, la nuit de Noël, ce pauvre Har… Mais vous ne le connaissiez que sous le nom de Paternoster?
— Seulement.
— Moi, j'étais lié avec lui depuis des années… Oui, la police l'a découvert sur le pont, un peu après onze heures, Il avait été attaqué par un bandit qui n'avait pas eu le temps, sans doute, de le jeter dans cette Tamise qui charrie tant de cadavres. Il était évanoui, avec une large blessure an front; l'assassin avait dû lui frapper la tête sur la pierre du parapet. On l'a transporté chez lui, où il a repris connaissance et m'a fait envoyer un télégramme. Je l'ai trouvé bien bas lorsque je suis, arrivé, le lendemain; il a eu la force, pourtant, de faire son testament et de me communiquer ses dernières volontés; il a aussi refusé de reconnaître comme son agresseur un voyou que la police lui a présenté et qu'on avait arrêté sur le pont, la figure en sang. C'était le coupable, certainement; mais je suis heureux que la corde lui ait été épargnée… Puis, le délire a saisi Paternoster et son agonie a duré prés de trois jours. L'enquête n'a rien révélé, naturellement, et le jury a rendu un verdict ouvert…
— Avait-il de l'argent sur lui? demandé-je pour dire quelque chose; a-t-il été volé?
— Bien entendu, dit l'abbé, il a été volé; de cinq cents livres, environ. Cette somme vaut-elle la vie d'un homme? Je ne sais pas. Il faudrait demander ça aux pasteurs des peuples, qui s'y connaissent… Ah! quelles canailles que les canailles! Mais qui les fait? Et puis, canailles… Est-ce que la bourgeoisie, pour arriver au pouvoir et s'y maintenir, a mis en oeuvre d'autres procédés que ceux qu'emploient les malfaiteurs? Et Église? Assassinat et vol, vol et assassinat. L'homme qui a tué Paternoster…
—Il ne cherchait peut-être pas à le tuer dis-je.
— C'est bien possible, répond l'abbé; en tous cas, il ne prêchait certainement point ce respect de la vie humaine que les exploiteurs d'existences prennent pour texte de leurs sermons. Un peu plus de brutalité, un peu moins d'hypocrisie, il vaut ses contemporains, et ils le valent. Nous sommes tous bons à mettre dans le même panier, aujourd'hui, — le panier qu'on capitonne avec de la sciure de bois. — Quel monde! Ah! les enfants qui meurent au berceau sont bien heureux…
—Non! dis-je, ils ne sont pas heureux. Ils sont nés pour vivre; et pourquoi meurent-ils! Parce que la misère a tari le lait dans les mamelles de leurs mères, parce que les tourments moraux de leurs pères ont pénétré leur chair d'un germe meurtrier. Heureux! Mais ils souffrent autant, pour quitter la vie, que les hommes dont ils n'ont point la force, que les gens qui succombent à la veille du succès, au moment où leurs rêves vont se réaliser. Ce sont les seuls êtres à plaindre, les enfants qui meurent au berceau, car ce sont les seules victimes humaines qui ne puissent pas se défendre, lutter contre le bourreau qui les torture. Heureux? De ne pas connaître les affreuses conditions d'existence que nous sommes assez vils pour accepter? Est-ce cela? Il faut croire, alors, que nous en sommes bien honteux, de la vie que nous menons; et que nous sommes bien lâches, pour ne pas nous en faire une autre! Mais quel est, l'animal, quelle est la bête farouche qui se réjouira de la mort de son petit, sous prétexte que les proies sont rares et que la chasse est pénible? Et elle ne serait ni difficile ni longue, pourtant, la battue à opérer dans cette forêt de Bondy où font ripaille les hyènes du capital! Et il y aurait du pain et du bonheur pour tous, si l'on voulait!…
— Oui, dit l'abbé; vous avez raison. Si l'on voulait! Mais… Ah! quelle servilité! Qui donc écrira l'»Histoire de l'esclavage depuis sa suppression»?… Je crois qu'on a dit quelque part que l'homme avait été tiré du limon; il n'a point oublié son origine…
— Si, il l'a oubliée, pour son malheur, du jour où il s'est cru une âme et a désappris qu'il avait des instincts.
— Consensus omnium, ricane l'abbé. Cet acquiescement général ne devait-il point être le prélude de la concorde universelle?… «Paix sur la terre, bonne volonté parmi les hommes.» Je pensais à cela, aussi, ce matin de Noël où je me suis mis en route à l'appel de Paternoster.
— Le sort de Paternoster ne m'émeut pas énormément, dis-je — car cette conversation m'énerve et j'enverrais volontiers l'abbé à tous les diables. — S'il mérite d'être mis au rang des saints et des martyrs, demandez sa canonisation.
— Je m'en garderai bien, dit l'abbé; il aurait ses fidèles avant huit jours, car vous savez qu'on demande à croire, aujourd'hui, et que c'est d'un grand besoin de foi que souffre notre époque… Mais si ce n'était pas un saint, c'était un homme, ce qui est encore plus rare. Vous vous en seriez aperçu avant peu, car il avait des desseins sur vous; vous lui inspiriez une grande sympathie…
— Cela m'est complètement indifférent.
— Ce qui n'empêche pas le fait d'avoir existé… Il avait des projets qui n'étaient pas sans grandeur, et son assassin…
— Son assassin a bien fait! Oui, même s'il a tué de parti-pris, même s'il a prémédité son crime. Pourquoi aurait-il pris souci de l'existence de ses semblables, qui n'ont jamais mis d'autre trait d'union entre eux et lui que le sabre du gendarme? Dans un monde de serfs et de brutes hypocrites, il a agi en franc sauvage. Le coup de couteau du meurtrier répond aux déclamations des Tartufes de la fraternité qui mènent l'humanité à l'abattoir à coups de discipline.
— Il vaudrait mieux que la réplique fût plus générale et moins sanguinaire, dit l'abbé. Mais puisque l'argent est le seul lien qui attache les hommes les uns aux autres; puisque c'est chacun pour soi et Dieu pour tous… Naturellement, Dieu pour tous! Sans Dieu, ce ne serait pas chacun pour soi… La bassesse est obligatoire, et le malheur aussi. En haut et en bas, partout. Certes, comme je le disais tout à l'heure, nous nous valons tous; et notre misère est égale. Et nous, même, nous qui faisons état de mépriser toute règle et de cracher au nez de l'imbécile Société qui nous refuse le bonheur, nous sommes aussi malheureux, au fond, que les forçats courbés sous son joug…
Oui, autant. C'est à se demander si nous n'avons pas, tous, perdu le sentiment du temps où nous vivons! On agit en dehors de soi, sans la compréhension des actes qu'on accomplit, sans la conception de leurs résultats; le fait n'a plus aucun lien avec l'idée; on gesticule machinalement sous l'impulsion de la névrose. On semble exister hors de la vie réelle, hors du rêve même — dans le cauchemar. — Je songe à cet homme que j'ai assailli, sur le pont; à cette entant qui est morte, avec une telle douleur, dans la chambre, là, à côté; je songe à la longue semaine que je viens de passer avec cette femme désespérée, qui ne veut pas qu'on la console, qui m'aime, et que je ne peux pas aimer. Oh! je voudrais l'aimer, pourtant! L'aimer assez pour ne plus voir qu'elle, ne plus rêver qu'elle, pour oublier toutes les choses dont je ne veux pas me souvenir, toutes les images qui me harcèlent — l'aimer assez pour que je puisse être heureux de son bonheur et qu'elle puisse être heureuse du mien…
Et, longtemps après que l'abbé m'a quitté, je reste seul avec les pensées désolées et confuses qui tremblotent devant mes yeux lassés.
Mais Charlotte, qui est entrée sans que j'aie pu l'entendre, vient poser sa main sur mon épaule.
— Qu'as-tu? demande-t-elle. Que t'a dit ce prêtre?
— Rien.
— Comme tu me réponds!… Il y a si longtemps que tu es seul ici, tu as l'air tellement absorbé!…
— Non, il ne m'a rien dit d'intéressant. D'ailleurs, tu le connais et tu sais qu'à part ses anecdotes et ses plaisanteries de pince- sans-rire…
— Il m'a toujours semblé extraordinaire. C'est un être étrange; il n'est pas antipathique, mais il fait peur; et il y a en lui, sûrement, autre chose que ce qu'il laisse paraître. Que fais-tu avec lui?
— Pas grand'chose. Des cambriolages, de temps en temps.
— Mon Dieu! s'écrie Charlotte. Est-ce possible!
— Tout est possible. Il est singulier que tu ne t'en sois pas encore aperçue. Les épreuves par lesquelles tu as passé auraient dû t'ouvrir les yeux; mais tu raisonnes toujours, hélas! ainsi que tu le faisais, autrefois.
Je lève la tête pour regarder Charlotte, en terminant ma phrase, et je rencontre ses yeux fixés sur moi, ses yeux brillant d'un feu intense, éclatant d'une expression d'énergie ardente que je ne leur connais pas. Elle est très pâle et ses lèvres frémissent, comme épouvantées des paroles qu'elles ont à laisser passer?
— Tu te trompes, Georges, je raisonne autrement aujourd'hui. Ou, plutôt, je n'ai jamais eu les pensées que tu m'as supposées. Tu ne m'as pas comprise. Certes, j'ai été et je suis encore effrayée et révoltée du genre d'existence que tu t'es décidé à choisir; mais la vie qu'on mène ailleurs ne me répugne pas moins et, au fond, m'épouvante autant. Je n'ai jamais fait de différence entre les infamies que la loi autorise et celles qu'elle interdit; le crime, pour être légal ne cesse point d'être le crime, et je savais que si l'on n'est pas un criminel, aujourd'hui, on est un esclave. Et, depuis que je vis seule, pendant ces mois où j'ai subsisté à la sueur de mon front, j'ai vu à quelle guerre intestine, sournoise et sans quartier, se livrent ces esclaves; j'ai vu dans quelle horrible confusion, intellectuelle et morale, ils dévorent le morceau de pain qu'ils s'arrachent. Non, la vie ne vaut pas la peine d'être vécue, ni en bas ni en haut, s'il n'existe rien qui puisse en dissimuler les horreurs, en adoucir l'amertume. Voilà ce que je pensais, l'autre jour, après l'enterrement de notre enfant, lorsque j'ai voulu partir et que tu m'as retenue; voilà ce que je pensais lorsque mon père m'a chassée de chez lui; ce que je pensais aussi, le même jour, une heure avant, lorsque tu me demandais de te suivre…
Elle s'arrête, vaincue par l'émotion. Mais comme j'ouvre la bouche pour parler, elle me fait signe de me taire et reprend d'une voix véhémente:
— Sais-tu pourquoi j'ai refusé de partir avec toi, ce jour-là? Te l'es-tu jamais demandé, seulement? J'avais peur, c'est vrai; mais je ne suis pas une lâche, et je t'aurais suivi — je t'aurais suivi si tu m'avais aimée… Non, ne dis rien! Je savais que tu ne m'aimais pas, que tu ne m'aimais pas comme je l'aurais voulu, toujours! Tu ne croyais même pas à mon amour… Tu m'as dit… — Oh! tu m'as dit et je m'en souviens comme si tes paroles vibraient encore dans l'air, et c'est navrant, navrant… — tu m'as dit que je m'étais donnée à toi par pitié! Mais dans quels romans as-tu donc appris la vie, toi qui prétends la connaître? Comment as-tu pu croire qu'une femme saine, intelligente, et qui n'est pas vénale, puisse se livrer à un homme qu'elle n'aime pas?… Vous lui faites jouer un bien grand rôle, à la pitié, vous qui n'en avez pour personne!… Je m'étais donnée à toi parce que je t'aimais, voilà tout… Ah! je ne le sais, pas, pourquoi je t'aimais… et je t'aurais suivi parce que je t'aimais, sans songer à discuter tes projets et sans rien exiger de toi, si j'avais senti chez toi, pour moi, la moitié de l'amour dont mon coeur était plein. Tu aurais deviné ce que j'éprouvais, ce jour- là, si tu m'avais aimée; ce que je n'osais pas te dire… Mais j'ose, à présent. Oui, je veux être aimée; charnellement, bestialement, si ton amour n'est que l'amour d'une bête, mais complètement; oui, j'ai besoin d'être aimée; oui, j'en ai soif, j'en meurs d'envie. Et je préfère mourir tout à fait et tout de suite, tu m'entends? que de mener une existence dont la seule joie, la seule, ne m'est pas accordée. Oui, je préfère ça…
Elle s'interrompt un instant et continue.
— Pourquoi m'as-tu dit de rester, la semaine dernière, quand je voulais m'en aller? Pourquoi, puisque tu ne m'aimes pas? Penses-tu que je n'aie point eu assez de souffrances, déjà, et veux-tu m'en infliger d'autres? Ne sais-tu pas que c'est intolérable, ce que j'endure? que c'est affreux et insultant, cette affection dérisoire que tu te fais violence pour me témoigner?… Et pourquoi ne m'aimes-tu pas, d'abord? s'écrie-t-elle. Ne suis-je pas belle? Mais tu connais toutes les femmes qu'on appelle des beautés, à Paris; et je les ai vues aussi; je n'ai rien à leur envier. Est-ce parce que je suis pauvre? Mais pour qui le suis-je devenue? Et tu n'aspires pas, je pense, à la main d'une héritière. Est-ce parce que je suis honnête? Mais je cesserai de l'être, si tu veux; il n'y a pas de crainte que je ne sois prête à vaincre, je surmonterai tous les dégoûts. Oui, s'il faut être une prostituée pour être aimée d'un voleur…
— Tais-toi, tais-toi! lui dis-je en lui fermant la bouche. Non, je ne t'ai pas aimée comme je l'aurais dû, Charlotte, mais je n'ai jamais aimé que toi; et je t'aimerai tant, maintenant, que tu me pardonneras tout le mal que je t'ai fait.
— Ah! dit-elle, si tu m'aimes, est-ce que je me rappellerai que j'ai souffert?