— Bah! dit l'abbé, le diable est en train de lui tirer les pieds, à votre oncle. Laissez-le faire sa besogne… En somme, le papier que vous avez préparé n'a d'autre raison d'être que de supprimer tout testament antérieur et d'aplanir toute difficulté. En attendant, vous aurez à payer les frais des obsèques…
— Ils ne seront pas fort élevés. Mon oncle demande à être conduit au champ de repos dans le corbillard des pauvres.
— Bel exemple d'humilité! dit l'abbé en riant. Sa résolution sera fort commentée, n'en doutez pas, et vous épargnera quelques billets de banque. Et pour amuser la paroisse, le service sera de dernière classe, n'est-ce pas?
— La paroisse? Vous plaisantez. Un enterrement civil, s'il vous plaît.
— Ah! ah! ah! s'écrie l'abbé en se tordant de rire. Un enterrement civil! C'est délicieux! J'avoue que je n'aurais pas pensé à cela. Quelle trouvaille! Mais, continue-t-il en étendant le bras vers la porte de la chambre, on n'entend plus rien, là-bas. Non, plus rien. Si vous alliez voir?
J'y vais. Dans le grand lit placé en travers de la pièce une forme rigide est étendue; la tête; qui creuse profondément l'oreiller, est émaciée, couleur de cire; et les narines sont pincées; et la bouche sans souffle entr'ouverte et les yeux retournés dans leurs orbites. Je relève le drap; rien ne bat plus à la place du coeur; la main est froide comme celle d'un… J'appelle l'abbé.
— Eh! bien? demande-t-il en entrant. C'est fini? Je m'en doutais, continue-t-il en se dirigeant vers le cadavre dont il abaisse les paupières d'un coup de pouce. Y a-t-il un être suprême, oui ou non? Grave question que votre oncle peut maintenant débattre avec Robespierre. Bizarre jusqu'à la fin, votre oncle. Quand on vient le voir mourir, on le trouve trépassé.
— Oui, dis-je, pas de mélodrame possible. Comme ç'aurait été beau et presque neuf, pourtant, l'apparition, à l'heure dernière, du spolié devant le spoliateur!
— Ne rions pas trop fort, dit l'abbé; c'est inconvenant; et, ainsi qu'on l'a dit, la mort n'est pas une excuse. Au fond, cette mort- là, voyez-vous bien, qu'elle eût déplu à certains Grecs, est presque un symbole. J'ai dans l'idée que la Société crèvera de la même façon. Cette bourgeoisie, qui est venue de bien bas, ne tombera pas de bien haut, allez! Que de choses qui font semblant d'être, qu'on croit encore exister, et, qui sont mortes!… Mais songez-vous à votre manuscrit?
Oui, j'y songe. Je vais le placer dans le tiroir d'un petit meuble que je ferme soigneusement et dont je mets la clé dans ma poche. Puis, je sonne les domestiques. Nous sommes à genoux devant le lit, l'abbé et moi, quand ils entrent. Ils éclatent en sanglots. Un si bon maître! Mais l'abbé, qui se relève un instant après moi, essuie leurs larmes d'une seule phrase.
— Il ne faut pleurer que sur la cendre des méchants, dit-il, car ils ont fait le mal et ne peuvent plus le réparer!… Comment trouvez-vous la sentence? me demande-t-il tout bas. Elle n'est pas de moi, mais elle est si bête! Rien de tel comme consolation…
Maintenant, il faut s'occuper des formalités. Les scellés, les déclarations, les lettres de faire part; un mort n'est pas complètement décédé sans toutes ces choses-là.
Le notaire de mon oncle, Me Tabel-Lion, arrive le lendemain dans l'après-midi. Le testament semble l'étonner un peu, mais lui faire plaisir.
— Je suis heureux de voir, Monsieur, me dit-il, que votre oncle est revenu avant de mourir à de meilleurs sentiments. J'avais en mon étude un testament par lequel il vous déshéritait complètement et léguait toute sa fortune à l'Institut Pasteur; il se trouve annulé de plein droit par ce document olographe. Une seule chose me chagrine dans les dernières volontés de votre oncle: cet enterrement civil. Mais enfin, il faut respecter toutes les convictions.
J'apprends que la fortune de mon oncle est encore considérable. Me Tabel-Lion parle à demi-voix. Sa bouche s'ouvre du nord-nord- ouest au sud-sud-est. Beaucoup d'officiers ministériels ont de ces bouches en diagonale. J'ignore pourquoi.
L'enterrement. Le corbillard des pauvres se dirige mélancoliquement vers le Père Lachaise. Quelques voitures seulement, derrière. Je suis dans la première avec l'abbé Lamargelle qui a endossé des habits civils pour la circonstance; ils ne lui vont pas mal du tout. Les autres voitures contiennent une dizaine de vieux amis de mon oncle, vieux voleurs probablement, et deux ou trois dames parmi lesquelles Geneviève, en grand deuil. Je n'ai pu la dissuader de venir. Même, ce matin, elle m'a fait une scène.
— C'est honteux! m'a-t-elle dit. Tu hérites de plus d'un million et tu fais faire à ton oncle des funérailles civiles! Oui, je sais bien que c'est toi qui as fabriqué le testament. Tout ça, c'est pour faire des économies. Ah! si ce prêtre qui est ton ami, l'abbé Lamargelle, savait ce que tu es! S'il savait!…
Je l'ai laissée dire. Il y a encore de bons sentiments, chez cette femme-là.
— L'immortalité de l'âme! me dit l'abbé. Les pauvres, même, qui voudraient que l'agonie de l'existence ne finît pas au tombeau! qui portent dignement leur misère — dignement! ça se porte dignement, la misère! — dans l'espoir d'une vie à venir! L'exploitation leur brocante le royaume des cieux et ils se laissent faire… Mais du moment qu'ils ne peuvent pas comprendre… vous savez que les imbéciles n'admettent que les choses très compliquées… Savez-vous quelle est la base de la propriété, la vraie base? C'est la croyance à l'immortalité de l'âme. Méditez ça, quand vous aurez le temps.
Nous arrivons au cimetière. Le caveau de famille est ouvert, laissant apercevoir ses cases, les unes pleines, les autres vides. J'ai mon tiroir là. Il faudra que je le mette en vente. C'est d'un bon débit, paraît-il.
Les vieux amis me serrent la main à la porte du cimetière et s'éloignent. Je reviens boulevard Haussmann avec l'abbé et Geneviève, qui continue à bouder. Le déjeuner nous attend, Nous nous mettons à table; mais je suis dérangé deux ou trois fois par des fournisseurs qui m'obligent à quitter la salle à manger. Sitôt le café pris, Geneviève, qui se prétend très lasse et très émue, déclare qu'elle veut se retirer, rentrer chez elle. Elle me prie de ne pas l'accompagner, promet de venir déjeuner avec moi demain.
— Elle a un drôle d'air, dis-je dès qu'elle est partie.
— Oui, répond l'abbé. Et si vous voulez connaître sa chanson, venez donc chez moi demain matin, à neuf heures et demie. Pendant une de vos absences, tout à l'heure, elle m'a appris qu'elle avait des révélations à me faire et je lui ai dit que te l'attendrais demain à dix heures. Vous écouterez. Ne vous mettez pas martel en tête d'avance, sapristi!… Voyons, que joue-t-on aux Variétés, ce soir?
Il va être dix heures et, depuis cinq minutes, j'attends, posté dans le cabinet de l'abbé, derrière la porte laissée entr'ouverte qui donne dans le salon où il va recevoir Geneviève, l'arrivée de ma petite femme. Je voudrais bien, histoire de tuer le temps, jeter un coup d'oeil sur les nombreux papiers qui couvrent le bureau; malheureusement, c'est impossible; je ne saurai pas encore cette fois-ci quelles sont les occupations exactes de cet excellent abbé Lamargelle. Mais j'entends résonner le timbre. Voici Geneviève; elle entre dans le salon. Je ne puis rien voir, naturellement, mais je perçois distinctement les paroles. Quelques phrases de politesse s'échangent d'abord; puis, l'abbé demande d'une voix blanche:
— N'êtes-vous pas mariée, Madame?
— Si, répond Geneviève; je suis mariée; et si vous le voulez bien, monsieur l'abbé, je vais vous exposer d'un seul mot ma situation actuelle: que celui qui est sans péché me jette la première pierre!
L'abbé tousse légèrement.
— Si j'ai failli après tant d'années d'une vie sans tache, reprend Geneviève, c'est que les circonstances ont été inexorables. L'auteur de ma perte est M. Georges Randal. Il se dit votre ami, monsieur l'abbé, et vous le croyez un honnête homme. Eh! bien, c'est un voleur.
— Ciel! s'écrie l'abbé. Que m'apprenez-vous là, Madame! Un voleur!
— Oui, Un voleur. Un voleur de la pire espèce. Un vrai brigand! Je vais vous apprendre comment j'ai eu le malheur de tomber entre ses mains…
Et elle raconte notre aventure de Bruxelles, à sa façon, bien entendu. C'est à mourir de rire.
— Je ne pouvais ni me défendre ni crier à l'aide, dit-elle en terminant. Il me tenait au bout de son pistolet et m'aurait tuée au moindre signe. Ah! certes, j'aurais bravé la mort si j'avais été en état de grâce; mais je ne m'étais pas confessée depuis deux mois…: Il a forcé le coffre-fort, le secrétaire; il a pris tout l'argent et, hélas! les lettres de ma mère… Ici, monsieur l'abbé, il faut que je vous révèle un secret de famille. Ma mère a eu un amant. Elle m'écrivait souvent, la malheureuse femme, pour me dire combien elle regrettait sa faute; et mon mari, qui était dans la douloureuse confidence, gardait les lettres dans un tiroir de son bureau. M. Randal les a découvertes, et, aussitôt, il a vu tout le parti qu'il en pouvait tirer. Sous la menace de tout apprendre à mon père, il a exigé que je me livrasse à lui, que je prisse l'engagement de ne rien dire et de venir le retrouver à Londres dans les huit jours. Que vous dire de plus? La piété filiale, toujours si forte dans le coeur d'une femme; l'a emporté en moi sur toute autre considération. Mon mari, que j'adorais, a été condamné malgré son innocence et je n'ose pas vous dire quelle existence M. Randal m'a fait mener depuis. C'est la honte des hontes, murmure-t-elle à travers des sanglots.
— C'est effrayant! s'écrie l'abbé. C'est absolument effrayant! M. Randal est un misérable et s'est joué de moi d'une manière indigne. Mais l'heure du châtiment a sonné. Je vais le faire arrêter tout de suite.
Il se lève, fait deux pas et, tout d'un coup, pousse un cri.
— Impossible! C'est impossible! Nous ne pouvons pas le faire arrêter. Ces lettres de votre mère, qu'il possède, il ne les a pas avec lui, sûrement. Un scélérat aussi endurci prend des précautions minutieuses. Ces lettres, il les a mises en lieu sûr, les a confiées à un de ses associés; et, sitôt son arrestation opérée, votre père sera mis au courant de ce que vous tenez tant à lui cacher; un scandale terrible éclatera…
— C'est vrai, dit Geneviève de la voix rêche d'une femme prise au piège. C'est vrai…
— Que faire? demande anxieusement l'abbé. Que faire? Mon Dieu, éclairez-nous… Voici ce qu'il faut faire, reprend-il au bout d'un instant. Je vais m'employer à livrer M. Randal à la justice après lui avoir enlevé les moyens de vous nuire, à vous et aux vôtres. Mais cela demandera du temps. Dans l'intervalle, Que ferez-vous, Madame? Voulez-vous me permettre de vous donner un conseil? Vous le suivrez si, comme je le crois, vous avez conservé au milieu de vos erreurs passagères ces sentiments religieux…
— Oh! certainement, interrompt Geneviève avec feu; je suis une croyante, monsieur l'abbé.
— Eh! bien, vous n'ignorez point qu'il ne suffit pas au pécheur de détester ses péchés, mais qu'un peu de pénitence est nécessaire. Que penseriez-vous d'aller passer quelques jours dans une maison de retraite où je vous conduirais, où vous seriez très bien, où vous pourriez reprendre possession de vous-même et vous préparer à une nouvelle existence?
— Oh! s'écrie Geneviève, quelle joie ce serait pour moi!… Venez me prendre demain à onze heures, je vous en prie, et menez-moi dans cette maison. Voici mon adresse. Vous êtes mon sauveur, monsieur l'abbé, vous êtes mon sauveur!…
Elle se confond en remerciements et l'abbé se lève pour la reconduire.
— J'ai promis à M. Randal d'aller le voir aujourd'hui, dit-elle; devrai-je le faire?
— Certainement, répond l'abbé. Un manque de parole de votre part lui donnerait l'éveil. Mettez-le au courant de vos bonnes intentions; cela excitera peut-être en lui un repentir tardif. Et puis, arrêtez-vous sur votre chemin à Saint-Thomas d'Aquin, et entendez la messe. Ce sera une bonne préparation…
Je n'entends plus rien. Ah! Geneviève de Brabant! Moi qui étais le petit voleur chéri, l'autre jour, me voilà transformé en infâme Golo… L'abbé revient.
— J'ai tout entendu, dis-je. C'est extraordinaire, vraiment.
— Oui, répond l'abbé, mais c'est naturel, dans l'état actuel des choses. Tous les instincts ont été tellement refoulés qu'ils ne peuvent revenir à leur plan normal que par des écarts insensés. Cette femme, qui a l'âme d'une prostituée, est aussi de l'étoffe dont on fait les saintes. Elle est, présentement, vierge et martyre comme les canonisées; elle est hallucinée comme elles; elle a leur méchanceté aveugle, leur fureur de remords et d'expiation, pour elles-mêmes et pour leurs semblables, leur amour des larmes… Que voulez-vous? C'est, aujourd'hui, en général, la guerre sournoise, lâche et bête de tous contre tous, de troupes de fuyards contre des armées de déserteurs. Et, quand on sort de là, tout est en excès et en contrastes; la folie sous toutes ses formes… Enfin, je la conduirai demain dans une maison où on la gardera quinze jours, un mois, le temps qu'il faudra pour que vous terminiez vos affaires ici, ou pour qu'elle change d'idées. Qui sait? Peut-être l'y gardera-t-on toujours. Les couvents de femmes voient quotidiennement leur population s'accroître et la majorité des malheureuses qui s'y enferment n'a pas, pour s'y cloîtrer, de meilleures raisons que votre maîtresse… Je l'ai envoyée à la messe afin de vous laisser le temps d'arriver chez vous avant elle. Partez. Hâtez-vous. J'irai vous donner des nouvelles demain…
Je suis chez moi depuis un quart d'heure lorsque Geneviève arrive,
Elle ne boude plus; au contraire, elle est absolument charmante.
— Mon chéri, me dit-elle après déjeuner, il faut que je te fasse un aveu. Tu ne me gronderas pas; ce serait inutile. Ma résolution est bien prise. La mort de ton oncle m'a profondément troublée, m'a convaincue de l'indignité de la vie que je mène et m'a fait mesurer l'étendue des fautes que je commets chaque jour. Je me suis résolue à abandonner le monde; Sais-tu comment j'ai passé la matinée? En prières, à l'église Saint-Étienne du Mont, où repose ma bienheureuse patronne. C'est là que Dieu m'a parlé. Il m'a dit: «Ma fille, abaisse-toi et tu seras relevée.» Tu vois que je suis franche avec toi. Tu m'as entraînée au mal, c'est vrai; mais je te pardonne. Jamais un mot contre toi ne s'échappera de mes lèvres. Je prierai pour toi, pour ta conversion. Oui, je renonce à Satan, à ses pompes…
Je m'y oppose formellement, au moins pour le quart d'heure. Geneviève est très alléchante dans ses vêtements de veuve et… et je pense que Samson ne devait pas s'embêter avec Dalila, chaque fois qu'elle avait tenté sans succès de le trahir.
Geneviève ne m'a quitté que vers minuit; et je me suis endormi peu après en pensant à cette mort inattendue de mon oncle — cet homme que je haïssais tant — qui ne m'a causé aucune émotion, ni de tristesse ni de joie, qui ne m'affecte pas plus que l'événement le plus banal de mon existence; à cette trahison ridicule de Geneviève, qui pouvait m'être si funeste et qui me laisse absolument froid. Je crois que l'homme est comme insensibilisé, à certains moments, et sans aucune raison. Et je songe aussi, tout en cédant au sommeil, à l'abbé qui doit venir m'apprendre comment les choses se sont passées, demain, vers deux heures.
Mais il est à peine midi lorsqu'il arrive.
— Eh! bien, dit-il, l'oiseau était envolé. Je n'ai trouvé que deux lettres; l'une d'excuses, pour moi; et l'autre qu'on me charge de vous remettre.
Je déchire l'enveloppe, Geneviève m'apprend qu'elle quitte Paris avec l'Autrichien: C'est un homme qui a des sentiments religieux très prononcés et elle est certaine de faire son salut avec lui. Si jamais nous nous revoyons, nous serons bons amis, Du moins, elle l'espère.
— Ma foi, dit l'abbé après avoir lu la lettre que je lui ai passée, ce qui arrive ne me surprend qu'à moitié. Je m'attendais à quelque chose d'illogique. Cette pauvre femme, voyez-vous, n'a pas beaucoup la tête à elle. Elle vous enverrait à l'échafaud ou se jetterait dans le feu pour vous avec la même facilité. La liberté dont elle jouit maintenant, et qui l'affole, lutte en elle avec les vieilles habitudes du servilisme. Son cas n'est pas rare. Toutes ses faussetés, ce sont des désirs d'actes, des prurits d'action, qui se résolvent en impostures. L'impuissance ou l'hésitation à agir créent le mensonge; voilà pourquoi il est aussi commun aujourd'hui. Au fond, que désirait-elle, votre amie, sans même en avoir conscience? Se débarrasser de vous, simplement, afin d'avoir son entière indépendance. Et voyez quels détours elle a été prendre, lorsqu'il lui était si facile — et elle le savait — de s'entendre avec vous; voyez quelles combinaisons baroques son esprit a été chercher! Il y a là-dessous quelque chose de terrible: la crainte, la honte de l'action directe.
— Terrible, certes, mais si fréquent! Le joug vermoulu de la morale imbécile est encore tellement lourd!
— Oui, dit l'abbé, l'esprit des hommes est peuplé de terreurs. La loi divine, pour faire obéir à la loi humaine, et la loi humaine, pour faire obéir à la loi divine, sèment l'épouvante dans notre coeur. La voix de ce qu'on appelle la conscience, qui ne trouve pas d'écho dans les cerveaux pleins, résonne si fort dans les cerveaux vides! Et la conscience — interprétée, ainsi qu'elle l'est d'ordinaire, comme un privilège strictement humain— la conscience, c'est la Peur… Enfin, vous voici veuf. Profitez du temps qui vous est laissé, car votre amie pourrait avoir des remords. Elle en aura même certainement. Tâchez d'être loin quand la crise se produira et qu'elle viendra implorer votre pardon. Nolite confidere hominibus, ni aux femmes repentantes… Combien de temps pensez-vous rester à Paris?
— Quinze jours, environ. Après quoi, j'irai régler mes affaires à
Londres et partirai je ne sais où.
— Excellente idée. En vous mettant en route pour ce pays-là, passez donc par Bruxelles. Vous m'y trouverez, j'y vais après- demain et j'y resterai un mois.
— Bon. Il faudra que je vous charge d'une commission auprès d'un insoumis qui doit avoir fini un petit travail pour moi; vous lui direz de me l'envoyer. Et puis, moi, en quittant Londres, je vous apporterai des papiers que j'ai volés à droite et à gauche, que j'ai conservés sans même en prendre connaissance, le plus souvent, et qui pourront vous être utiles.
— C'est fort possible, dit l'abbé. Merci. Et merci encore, d'avance, pour le déjeuner que vous allez m'offrir quelque part; un déjeuner d'héritier, hein?
XXXVIII — DANS LEQUEL ON APPREND QUE L'ARGENT NE FAIT PAS LE BONHEUR
C'est très long à régler, ces affaires d'héritage. Les formalités, le fisc, l'enregistrement, les officiers ministériels; ça n'en finit pas. Enfin, Me Tabel-Lion vient de m'annoncer qu'il peut maintenant se passer de ma présence. Il conserve, d'après les termes du testament, la part qui revient à Charlotte, au cas où l'on retrouverait ses traces dans les délais légaux; et j'ai laissé des fonds suffisants pour défrayer toutes les recherches possibles; sans grand espoir, malheureusement. D'après les comptes approximatifs du notaire, qui a encore des immeubles à mettre en vente, entre autres la villa de Maisons-Laffitte, la fortune de mon oncle monte à un joli total. En chiffres ronds, je possède à l'heure qu'il est deux bons petits millions; dont les deux tiers, ou peu s'en faut, dus aux filouteries avunculaires et le reste à mes propres larcins. «Bien mal acquis ne profite jamais.» On verra ça. Que vais-je faire de mon argent? Je suis en train de me le demander.
L'abbé m'a fait envoyer par l'insoumis mon rapport sur les établissements pénitentiaires de Dalmatie, C'était un gros cahier de 500 pages couvertes d'une écriture presque illisible; pourtant, par-ci par-là, j'ai cru reconnaître des phrases de Télémaque. Saine littérature. J'ai expédié le rapport à qui de droit et, en signe de satisfaction complète, 499 francs 75 centimes à l'insoumis. J'ai retenu le timbre, en ma qualité de capitaliste. Le rapport m'a fait songer à Montareuil, que j'ai été voir. Il m'a reproché de ne lui plus rien donner pour sa «Revue», qui se vend très bien, mais marcherait encore mieux avec ma collaboration. Ses reproches n'ont pas été longs, par bonheur, car il était obligé d'aller se faire inoculer contre quelque chose. Je ne sais pas quoi. Le farcin.
J'ai été aussi faire deux ou trois visites à Margot, qui est toujours au mieux avec son ministre auquel, m'a-t-elle assuré, elle a souvent parlé de moi comme d'un homme d'avenir. On n'est pas plus charmante. Je n'ai pas oublié Ida, dont les affaires prospèrent. Sa clientèle s'accroît tous les jours. Voilà ce que c'est que d'avoir abandonné le vieux système des opérations à terme. Cependant, je suis las de m'entendre féliciter sur ma bonne fortune et j'aurais déjà quitté Paris si je n'avais reçu, avant- hier, une lettre de Courbassol qui m'invite à venir lui parler au ministère.
Dans dix minutes, ce sera une affaire faite. J'attends en effet, dans l'antichambre du cabinet ministériel, en compagnie de solliciteurs de différents âges et de différents sexes. Ces quémandeurs, aux figures, basses, ont l'air très content d'avoir été admis ici, d'avoir été autorisés à venir tendre leur sébile, mendier une faveur ou une aumône; oui, ils paraissent satisfaits et glorieux. Vauvenargues avait raison: la servitude abaisse les hommes jusqu'à s'en faire aimer. Une jeune femme assise en face de moi, une grande jeune fille plutôt, paraît seule ne point partager les sentiments de ses voisins. Son beau visage, très sérieux, très fier, porte une tristesse qui veut rester muette; on dirait…
Mais la porte s'ouvre. Un vieillard sort du cabinet, un vieillard cassé, chancelant, à la face hâve et hagarde; un spectre, un fantôme. Il ne me voit pas; il ne voit rien; ses yeux, comme lavés par les larmes, perdent leurs regards dans le vague. Mais, moi, je le reconnais. C'est Barzot… Un journal m'a appris, hier soir, qu'il allait donner sa démission. La grande jeune fille s'est levée, s'approche de lui, le soutient, l'aide à traverser l'antichambre. Sa fille, sans doute; celle à laquelle il rêvait de donner Hélène pour belle-mère. Ah! pitié…
C'est mon tour. L'huissier m'introduit en s'inclinant à 90 degrés, et je me trouve devant Courbassol. Le Courbassol que j'ai vu à Malenvers; le même regard fuyant, la même physionomie vulgaire, la même lèvre immonde. La même voix, aussi, pendant qu'il me dit combien il est heureux de faire ma connaissance, combien mon rapport sur les prisons de Dalmatie était remarquable.
— Un travail de tout premier ordre, Monsieur! Vous avez rendu, en l'écrivant, un véritable service à l'administration. Je sais beaucoup de gré à Mlle de Vaucouleurs, dont la famille était, paraît-il, fort liée avec la vôtre, de vous avoir désigné à l'attention du gouvernement. Mais croyez bien que son intervention n'a fait que précipiter les choses, car votre mérite est de ceux qui ne peuvent passer inaperçus. Gouverner, c'est choisir. Et nous, qui sommes placés au pouvoir par la démocratie triomphante, ne saurions l'oublier. Vos articles dans la «Revue Pénitentiaire» ont été fort remarqués en haut lieu; et nous n'ignorons point que c'est à votre beau talent d'ingénieur que le monde doit la construction, à l'étranger il est vrai, de ce magnifique ouvrage d'art… cet aqueduc… ce viaduc… à… à… Mlle de Vaucouleurs me citait hier encore le nom de la localité…
— A Nothingabout, dis-je avec aplomb. C'est un viaduc; mais, comme il supporte une conduite d'eau, c'est par le fait un aqueduc.
— Voilà ce que je voulais dire, affirme Courbassol. Eh! bien, Monsieur, j'ai pensé qu'il ne vous déplairait peut-être pas de consacrer au bien public votre intelligence et votre énergie. Plusieurs sièges sont actuellement vacants à la Chambre: et si vous vous décidiez à poser votre candidature dans tel ou tel arrondissement, candidature vraiment démocratique, c'est-à-dire progressiste autant que modérée, l'appui du gouvernement ne vous ferait pas défaut. Vous réfléchirez, si vous voulez bien; et vous vous convaincrez que votre place est parmi nous.
Il y a beaucoup de vrai là-dedans. Pourtant, je déclare que je ne me sens pas mûr pour la vie politique. Quelque chose me manque encore. Je ne saurais dire quoi.
— Vous vous réservez, dit Courbassol en souriant. Soit. Nous vous forcerons la main. Je m'arrangerai de façon à ce que vous puissiez, pour le 1er janvier, placer quelque chose à votre boutonnière.
Je me récrie; mais le ministre me ferme la bouche.
— J'y tiens, dit-il; après les douloureux incidents de ces temps derniers, le ruban rouge a besoin d'être réhabilité. Mais, au fait: peut-être auriez-vous préféré les palmes académiques? L'un n'empêche pas l'autre. Un mot de moi à mon collègue de l'Instruction Publique…
Non, non; Mazas, si l'on y tient, mais pas ça. Le ministre, heureusement, n'insiste pas. Il me fait promettre de ne point oublier ses réceptions. Mme Courbassol, assure-t-il, sera charmée de faire ma connaissance…
Je ne puis m'empêcher de penser, en quittant le ministère, que je rencontrais tous les jours, parmi les criminels, des hommes dont l'intelligence, le savoir et la pénétration auraient fait honte à ces législateurs, à ces prébendés du suffrage universel. Et quant à la probité, à la dignité personnelle… Cependant, ce sont ces gens-là qui garantissent la sécurité… Alors, pourquoi existe-t- il des Compagnies d'assurance contre le vol? Qui distribuent la justice… Alors, pourquoi ne suis-je pas en prison, et d'autres avec moi?… Qui maintiennent l'ordre, cet ordre si beau, si généreux, si grand, établi pour l'éternité… Et ta soeur?
— Ma soeur, elle est heureuse, me dit Roger-la-Honte que j'ai été voir en arrivant à Londres. Oui, Broussaille est très heureuse. Dans un voyage à Paris, elle a rencontré un vieux qui s'ennuyait, un ancien magistrat; il s'appelle… ah! M. de Bois-Créault. Tu sais bien? Il y a eu un procès, un tas d'histoires; son fils a été tué, sa femme s'est donné la mort. Enfin, il s'embêtait, ce vieux; il était presque ruiné, mais il avait encore quelques sous et une propriété en Normandie. C'est dans l'une que Broussaille est en train de s'approprier les autres; d'ici un mois la propriété sera vendue et ma soeur rentrera ici avec le produit de la vente. Quant à moi, je suis revenu au bien, pendant ton absence.
— Pas possible! Retourne donc tes poches, pour voir.
— Si tu veux. Tiens, des prospectus, des imprimés de tous les formats. Tu vois les en-têtes? Agence internationale de renseignements commerciaux. C'est à moi, cette agence-là. Les bureaux sont dans la Cité; mon employé de confiance, c'est Stéphanus. Quelque chose de sérieux, tu sais. D'ailleurs, regarde: Maison fondée en 1837. Nous renseignons les commerçants continentaux sur la solvabilité des gens qui, d'ici, leur proposent des affaires…
— Et vous renseignez les gens qui proposent les dites affaires sur le degré d'ingénuité desdits commerçants. Oserai-je croire que vous faites quelquefois, en-dessous, des propositions vous-mêmes?
— Tu peux tout oser, répond Roger-la-Honte. Le principal, c'est que l'affaire marche déjà; et elle marchera mieux encore avant peu. Aussi, je vais pouvoir bientôt partir pour Venise. Mon associé s'occupera de la maison durant mon absence, À propos, sais-tu qui c'est, mon associé? Devine… Tu ne pourrais jamais; j'aime mieux te le dire. C'est Issacar.
— Issacar! Comment? Cette crapule d'Issacar?
Mais le voici justement qui entre, qui s'avance vers moi, la main tendue.
— Si vous ne voulez pas que je crache dedans, lui dis-je, vous allez m'apprendre tout de suite quel rôle vous avez joué, à l'époque où vous étiez mouchard à Paris, dans l'arrestation de Canonnier.
— Un rôle très avouable, répond Issacar d'une voix ferme. J'ai fait tout mon possible, une fois que j'ai vu qu'il était votre ami, pour lui permettre d'échapper. Croyez-vous que j'aie été votre dupe, lorsque vous m'avez rencontré rue Saint-honoré et avez tant insisté pour m'emmener déjeuner? Pas un instant. Si je vous ai quitté si lestement rue Lafayette, c'est parce que j'avais reconnu votre ami dans sa voiture et que j'avais reconnu aussi un de mes collègues, à ses trousses. Un collègue qui me surveillait moi-même, entre parenthèses. Je l'ai empêché d'opérer l'arrestation de Canonnier à la gare du Nord et je l'ai encore empêché de télégraphier à la frontière. Pourquoi êtes-vous restés à Bruxelles?… Si vous aviez eu confiance en moi, cher monsieur Randal, rien de ce qui s'est produit ne serait arrivé. Cette affaire ne m'a pas porté chance, à moi non plus. On m'avait promis de me nommer préfet et je n'ai pu obtenir qu'une place de sous- préfet.
— Où vous vous êtes fort bien conduit, du reste. Vous êtes certainement l'auteur principal de cet épouvantable crime qui a indigné le monde entier, et qui a dû vous paraître tellement odieux à vous-même que vous avez abandonné l'administration.
— Je ne veux rien discuter, répond Issacar nerveusement. Vous ignorez les causes, permettez-moi de vous le dire, et vous êtes mal placé pour juger les effets. Mais, pour revenir à Canonnier, avez-vous de ses nouvelles?
— Oui, j'en ai eu à Paris.
— Alors, vous savez qu'il est encore au dépôt de l'île de Ré; on retarde autant que possible son départ pour Cayenne, car on craint une évasion. Il n'y a rien à tenter en sa faveur, quant à présent. Une fois qu'il sera là-bas, ce sera autre chose, Je serai informé et vous tiendrai au courant. Je vous serai même utile, si vous le désirez… Pensez de moi ce que vous voudrez, mais soyez convaincu de ceci: lorsque j'ai dit à un homme qu'il peut avoir confiance en moi, je ne le trahis pas.
C'est bien possible, après tout. Qu'est-ce qui n'est pas possible, aujourd'hui?… Ainsi, cette vieille toquée d'Annie pleure comme une Madeleine parce que je viens de lui annoncer mon départ définitif. Je lui laisse la maison et tout ce qu'elle contient, cependant; et de l'argent. Et son fils, qui sera libéré bientôt, va revenir auprès d'elle. Malgré tout, elle pleure à chaudes larmes. Ça n'a pas le sens commun.
— Tu devrais venir avec moi à Venise, me dit Roger-la-Honte qui m'accompagne à la gare le matin où je quitte Londres.
Je devrais peut-être, mais je ne peux pas. Il faut que j'aille à Bruxelles; pour porter à l'abbé Lamargelle les papiers que je lui ai promis. Mais aussi pour autre chose.
Il me serait difficile d'exprimer ce que j'éprouve, depuis quelques jours. Une sensation de lassitude énorme, d'ennui sans fin. La fatigue qui fond sur vous et vous brise; tout d'un coup, quand vous arrivez à l'étape après une marche forcée. Il me semble que de l'ombre s'épaissit, autour de moi; et, dans cette brume, les lueurs moribondes des souvenirs se ravivent étrangement. Hélène!… Je pense à elle, malgré moi, sans trêve. Il faut que je lui parle, il le faut; pour lui dire… ah! je ne sais pas pour quoi lui dire. Je sens seulement qu'elle doit éprouver un peu ce que j'éprouve; qu'elle a les travers de mon esprit et les maladies de mon coeur; qu'elle fut, comme moi, sans enfance et sans jeunesse; et que peut-être… Toujours peut-être!…
XXIX — SI LES FEMMES SAVAIENT S'Y PRENDRE.
J'aurais mieux fait, certainement, de ne pas aller voir Hélène. J'y ai été, poussé par une force qu'une autre force semblait désavouer en moi, machinalement, lourdement incertain du résultat d'une tentative que je risquais presque malgré moi, avec une sorte de conviction désespérée de l'inutilité de l'effort. Je ne me rappelle plus ce que j'ai dit, ni comment j'ai parlé. J'ai raconté des choses vagues sur ma nouvelle situation, mon désir de mener une existence calme… et je sentais le regard narquois d'Hélène peser sur moi, je voyais le pli de l'ironie se creuser à ses lèvres, et j'avais soif que son rire éclatât, que ses sarcasmes vinssent m'arracher à moi-même, me délivrassent de la torpeur morale qui engourdissait ma volonté.
Mais elle a laissé tomber une à une mes paroles sans couleur et, quand j'ai eu fini, m'a répondu sur le même ton. Elle m'a parlé de ses affaires qui n'allaient pas trop mal, sans aller tout à fait bien; de ses projets sur lesquels il était inutile de s'étendre, car il faudrait sans doute les modifier plusieurs fois; de ses espoirs qu'elle considérait comme chimériques, par prudence. Elle m'a parlé de son père, en faveur duquel elle savait qu'il n'y a rien encore à tenter; elle m'a rappelé notre aventure, le jour où je l'ai vue pour la première fois; notre course folle, la nuit, dans la petite voiture.
— Vous souvenez-vous? Avais-je peur! Peur de cette existence qui n'a rien de terrible, sinon sa platitude. J'avais bien tort, je l'avoue, et comme vous avez eu raison de traiter ainsi qu'elles le méritaient mes appréhensions de petite fille! J'étais faite pour la lutte, cette belle lutte qui vous ennoblirait si elle ne vous ravalait pas autant. Elle est intéressante, je ne dis pas. Dès le premier jour, on s'aperçoit que les positions extra-légales qu'on rêve de conquérir sont occupées par les honnêtes gens. Peu après, on découvre qu'il n'y a pas plus d'élégance dans le vice que d'originalité dans le crime. On conclut enfin que tout est bien vulgaire, à droite ou à gauche, en haut ou en bas. Pas de types. Pas de victimes naïves, de scélérats parfaits. Des réductions de filous et des diminutifs de dupes, des demi-fripons et des quarts d'honnêtes gens. Hypnotisés de la spéculation, convulsionnaires de l'agiotage, possédés du Jeu, qui ne seraient pas trop méchants, au fond, s'il n'y avait pas l'argent. Mais le Maître est là. Tout ça va, vient, se presse, se bouscule, s'assomme pour lui plaire. Il faut bien assommer aussi un peu, n'est-ce pas?… On dirait que vous frissonnez? Quoique nous ayons fait, mon cher, nous aurions tort de nous en vouloir à nous-mêmes. J'espère que vous n'avez pas de remords, hein?
Et je pensais, en écoutant cette jeune femme belle, intelligente et gracieuse, dont la voix riche et captivante sonnait comme l'harmonieuse essence du luxe dans lequel elle vit, je pensais à ce vieux Paternoster, que j'ai tué, à cette petite Renée, qu'elle a tuée… Pourquoi?…
— Vous avez l'air tout drôle, a t-elle repris. Votre nouvelle fortune, sans doute! Que voulez-vous? Nous, les aventuriers, nous sortons de la Société pour arriver à y rentrer. C'est un peu dérisoire, mais qu'y faire?… Oui, vous semblez bien préoccupé. Ne seriez-vous pas amoureux, par hasard?… Une idée! Vous m'aimez peut-être?
— Je n'en sais rien, ai-je répondu, prononçant les mots comme en rêve.
— Vous n'en savez rien! C'est gentil. Vous me laissez de l'espoir, au moins!… Voyons, voulez-vous que je vous aide à parler? Voulez-vous que je vous apprenne ce que vous vous êtes dit ce matin, ou hier… mettons avant-hier? Vous vous êtes dit: «Je vais aller voir Hélène, lui raconter… n'importe quoi… Elle comprendra; elle voudra bien: Nous partirons ensemble; nous, ferons notre nid quelque part, nous vivrons comme deux tourtereaux…» Et vous en êtes resté là; Moi, je vais vous dire la suite. Les tourtereaux ont eu trop d'aventures pour pouvoir s'aimer d'amour tendre. Leur amour ne sera pas la douce affection qu'il devrait être, mais une halte dans une oasis trop verdoyante et aux senteurs trop fortes, entre deux courses effrénées dans le désert où les ossements blanchissent au-dessous du vol noir des vautours. Bientôt, ils se regarderont avec colère; ils se donneront des coups de bec et s'arracheront les plumes; ils renverseront le nid et s'envoleront à tire d'aile, chacun de son côté, blessés et meurtris pour jamais, avec le coeur ulcéré par la haine. Oui, voilà ce qui arrivera… Allons, a-t-elle repris en se rapprochant de moi, soyez raisonnable et regardez les réalités en face. La solitude vous pèse; soit. Mais la femme qu'il vous faut n'est pas une femme dont l'esprit soit alourdi et obscurci par l'amertume des souvenirs, dont le visage, ombré par les soucis et les angoisses du passé, évoquerait en vous le spectre des jours troublés. C'est une femme qui n'aurait connu que les naïvetés du bonheur; dans les yeux de laquelle l'espoir seul rayonnerait, et non pas la lueur ardente des souvenances que vous voulez chasser.
— Des mots! Des mots! me suis-je écrié, profondément ému par ces paroles qui traduisaient, nettement; les sentiments confus qui m'avaient fait hésiter à parler, qui, en ce moment encore, entravaient ma volonté.
— Non, a repris Hélène, pas des mots. Des faits. La femme qu'il vous faut, vous la trouverez puisque vous êtes riche; mais elle ne saurait être moi. Oh! je comprends votre état d'esprit; j'ai passé par-là, moi aussi. Tenez, je vais vous le dire: j'ai fait ce que vous faites aujourd'hui. Un jour, il y a longtemps déjà, j'étais à Londres, dans une grande détresse morale. J'ai pensé à vous. J'ai pensé… ce que vous pensez à présent. J'ai voulu aller vous voir, vous dire les choses mêmes que vous désiriez me dire ce matin. Mais vous étiez absent; pour plusieurs mois, m'a-t-on assuré. D'abord, j'ai été désespérée. Puis, peu à peu, je suis arrivée à comprendre qu'il était mieux, pour vous et pour moi, que je n'eusse pas pu vous parler. Oui, cela valait mieux…
Sa voix s'est altérée, brisée par une émotion dont elle n'était plus maîtresse. Elle s'est levée.
— Quittez-moi, m'a-t-elle dit; je vous en prie. Tout est gâté, souillé, il y a de l'amertume sur tout. Il faut nous taire, puisque nous le savons. Pourtant, ne croyez pas… Écoutez; si vous avez jamais besoin de moi, appelez-moi. Je vous jure que je viendrai…
Oui, j'aurais mieux fait de ne point aller voir Hélène.
Tout semble s'être subitement desséché et endurci en moi. J'éprouve un resserrement intérieur de plus en plus étroit, torturant; Je l'aime, cette femme, et plus que je ne le croyais, sans doute… Et j'aurais pu la prendre, après tout, la voler — et le bonheur avec elle. — Il en eût valu la peine, ce dernier vol! J'aurais pu… si j'avais pu…
Si les femmes savaient Si les femmes savaient s'y prendre…
comme dit la chanson. Et les hommes, donc! — Même ceux qui sont des hommes…
Et si tout le monde savait s'y prendre!…
XXX — CONCLUSION PROVISOIRE — COMME TOUTES LES CONCLUSIONS
— Ma foi, dit l'abbé Lamargelle comme nous achevons de déjeuner à l'hôtel du Roi Salomon, on ne mange pas mal, ici; pas mal du tout. Maison louche, mais cuisine parfaite. J'avoue que je suis gourmand et qu'un bon repas me fait plaisir. Lacordaire a parlé des «mâles voluptés de l'abstinence.» Mâles voluptés! Comme c'est mâle et voluptueux, de se priver de quelque chose! Vous ne trouvez pas?… Ce café est excellent… Voyons, ne faites donc pas cette mine-là. Prenez un air réjoui, que diable! Puisque vous êtes millionnaire, laissez-le voir. Ce n'est qu'à-moitié déshonorant. Lorsque j'aurai trouvé dans ces paperasses les éléments d'une fortune égale à la vôtre, continue-t-il en désignant un gros paquet de papiers déposé sur une petite table, vous verrez quelle allure je saurai me donner…
— Ce sera différent, dis-je; vous avez sans doute un but dans l'existence, une idée… Moi rien.
— Je voudrais bien être à votre place, Vous n'avez pas de but dans l'existence? Continuez. Contentez-vous de vivre pour vivre. La maladie, assurent les hygiénistes, est une tentative du système pour s'accommoder aux mauvaises conditions du milieu dans lequel il se trouve. Le vol n'aura été pour vous qu'un essai d'acclimatation à la Société.
— Votre gaîté est plutôt grave.
— Je l'admets. Eh! bien, si vous tenez absolument à vous charger d'un idéal, vous en avez un tout trouvé: continuez encore. Volez, volez. Idéal, pour idéal, du moment que nous le cherchons en- dehors de nous, le crime en vaut un autre. Et quelle lumière il projette sur le présent, et même sur l'avenir, et même sur le passé! Tenez, j'ai appris hier qu'un de mes anciens élèves, un marquis authentique, grand nom, grande noblesse, vient d'être arrêté à Paris en flagrant délit de cambriolage. Comprenez-vous la signification du fait? Découvrez-vous, autrement que les gazetiers à la solde de Prudhomme, le sens de cet incident? Il me semble voir, moi, dans l'acte courageux de ce descendant des croisés, la seule protestation vraiment grande et vraiment digne qu'ait jamais fait entendre la noblesse dévalisée contre les spoliations des pillards de 89. Acte énorme, oui, quelles que soient les proportions auxquelles on le réduise pour le moment, qui porte un verdict sur le passé de la bourgeoisie et manifeste son futur. D'ailleurs, il est inutile de jouer sur les mots. Dans un monde où l'Abdication n'est pas seulement une Doctrine, mais une Vie, la marche de l'humanité, en avant ou en arrière, n'a pu et ne peut être déterminée que par des actes que les lois qualifient de crimes ou de délits de droit commun. Malheureusement, il ne suffit pas d'être un criminel, même un grand criminel, pour être un caractère. L'individu, à présent, est non seulement hors la loi; il est presque hors du possible. L'humanité possède l'unité et le moi commun dont parlait Jean-Jacques. Elle n'a plus qu'une face. Et sur cette face, pâle d'épouvante, s'est collé le masque menteur du scepticisme, La raison d'être contemporaine? «J'ai peur de moi; donc, j'existe.» Époque de cannibalisme silencieux et craintif. L'homme ne vit plus pour se manger, comme autrefois; il se mange pour vivre. Je ne crois pas qu'en aucun siècle le genre humain ait autant souffert qu'aujourd'hui…
— C'est mon avis dis-je. Mais, vous savez, on prétend que notre époque est une époque de transition.
— Mensonge! s'écrie l'abbé. Notre époque est une époque d'accomplissement. L'humanité le comprend vaguement; et c'est pour cela qu'elle a si peur, qu'elle est si lâche… Notre système social mourra bientôt, dans l'état exact où il se trouve actuellement, et il périra tout entier. Aucun changement ne s'accomplira qui puisse établir un lien moral entre ce qui est encore pour un temps et ce qui sera bientôt. Notre civilisation? On peut la définir d'un mot; c'est la civilisation chrétienne. L'influence du christianisme? Elle n'existe point par elle-même. Sa mission a été de diviniser les anciens crimes sociaux; Son action n'a été que celle de la corruption des sociétés antiques, de plus en plus atroce et galvanisée par des signés de croix. L'idée chrétienne? Une nouvelle serrure à l'ergastule; cent marches de plus aux Gémonies. Le génie du christianisme? Une camisole de force. «Jésus, dit saint Augustin, a perfectionné l'esclave.» Oh! cette religion dont les dogmes pompent la force et l'intelligence de l'homme comme des suçoirs de vampire! qui ne veut de lui que son cadavre! qui chante la béatitude des serfs, la joie des torturés, la grandeur des vaincus, la gloire des assommés! Cette sanctification de l'imbécillité, de l'ignorance et de la peur!… Et cette figure du Christ, si veule, si cauteleuse, si balbutiante — et si féroce! — Ce thaumaturge ridicule! Je dis ridicule, remarquez-le, parce que je crois à ses miracles. Ils sont si puérils, à côté de ceux qu'on a faits depuis, en son nom! Nourrir quatre mille hommes avec sept pains, quelle plaisanterie! Le capitalisme chrétien n'en est plus là. Avez-vous vu, par exemple, ces budgets d'ouvrières, établis par des personnes compétentes, et qui accordent à ces favorisés du ciel 65 centimes par jour pour vivre? Et l'on suppose, ne l'oubliez, pas, quelles trouvent de l'ouvrage comme elles veulent. Et il paraît qu'elles sont rassasiées. Voilà un miracle!… Avez-vous pensé quelquefois, aussi, à ce Simon le Cyrénéen, qui revenait des champs, et auquel on fit porter la croix du personnage? Il revenait des champs! Vous entendez? Eh! bien, ils en ont encore l'épaule meurtrie, de cette croix, ceux qui travaillent!… Notre monde occidental les traîne comme un boulet, les traditions chrétiennes. Mais des races, s'éveillent là-bas, à l'Orient, libres de ces entraves et destinées, sans doute, à nous délivrer de nos liens, de nos rêveries de ligotés au pied d'un gibet, de notre spiritualisme abject et peut-être de nos turpitudes morales. L'avenir, ça… Pour le présent, nous sommes condamnés au désolant spectacle de l'harmonie du désordre et de la symétrie de l'incohérence. Rappelez-vous les événements auxquels vous avez été mêlé, les êtres dont l'existence a coudoyé la vôtre. Des hallucinés ou des imbéciles. Tous! Tous ceux que vous avez pu voir! Et partout, démence, insanité, aberration, folie!… «La maladie est l'état naturel du chrétien», a dit Pascal. Hélas!…
— Si vous pensez ce que vous dites, m'écrié-je malgré moi, pourquoi portez-vous votre robe?
— Pour m en servir! répond l'abbé en se levant avec un grand geste. Afin de m'en servir pour moi-même, pour mes intérêts, pour mes idées — des idées que j'ai et que je crois grandes, quelquefois! — Dites donc! pourquoi portent-ils des couronnes, vos rois? des armes, vos soldats? des toges, vos professeurs? des simarres, vos juges? Moi qui suis une force, qui veux être un homme et faire des hommes, il me serait impossible d'exister si je ne portais pas cette défroque. J'aurais l'air d'exister par moi- même! Comprenez vous?…
Il reprend — et sa face s'illumine d'un éclat étrange, et son geste s'élargit et sa voix tonne.
— Mes idées! La seule idée: l'idée de liberté. Ah! je n'ignore pas les efforts tentés par des Hommes, au milieu de l'indifférence terrifiée des foules, pour faire jaillir la grandeur de l'avenir de l'atrocité bête du présent. Tentatives généreuses qui furent et resteront sans résultats, parce qu'on ne peut évoquer les réalités du milieu des impostures — parce qu'il faut écraser définitivement le mensonge pour qu'apparaisse la vérité. — Âmes labourées par la douleur, cerveaux déchirés par l'angoisse, vous demeurerez infertiles; rien ne germera dans le sillon qu'a creusé en vous le soc du désespoir et qui sera comme l'ornière veuve de grain où roule la meule de torture. Il y a si longtemps que la Parole a cessé d'être un Fait! que le Verbe n'est plus qu'une arme faussée dans la main gauche des charlatans!… Pourtant, j'espère. Notre époque est tellement abjecte, elle a pris si lâchement le deuil de sa volonté, notre vie est tellement lamentable, cette vie sans ardeur, sans générosité, sans haine, sans amour et sans idées, que peut-être écouterait-on un apôtre — un apôtre qui aurait la volonté, la volonté tenace de se faire entendre. — Un apôtre serait un Individu, d'abord — l'Individu qui a disparu. — Le jour où il renaîtra, quel qu'il puisse être et d'où qu'il vienne, qu'il soit l'Amour ou qu'il soit la Haine, qu'il étende les bras ou que sa main tienne un sabre, l'univers actuel sera balayé comme une aire au souffle de sa voix et un monde nouveau s'épanouira sous ses pas. C'en sera fini, de cet immense couvent de la Sottise meurtrière dont les murs, étayés par la peur, étouffent mal les sanglots de la vanité qui s'égorge et les hurlements de la misère qui se dévore; de ce monastère de la Renonciation Perpétuelle où l'humanité, le bandeau de l'orgueil sur les yeux, s'est laissée pousser par la main crochue du mauvais prêtre et verrouiller par les doigts rouges du soldat; de ce cloître où les Foules, le carcan de leur souveraineté au cou et les poignets saignant sous les menottes de leur puissance absolue, pantèlent, prosternées devant leur idole — leur Idole qui est leur Image — en attendant que leur Providence, qui est l'État, entrebâille le guichet par lequel, de temps en temps, elle laisse apercevoir la manne, à moins qu'elle ne préfère ouvrir à deux battants la grande porte — celle qui conduit à l'abattoir. — Oui, le jour où l'Individu reparaîtra, reniant les pactes et déchirant les contrats qui lient les masses sur la dalle où sont gravés leurs Droits; le jour où l'Individu, laissant les rois dire: «Nous voulons», osera dire: «Je veux»; où, méconnaissant l'honneur d'être potentat en participation, il voudra simplement être lui-même, et entièrement; le jour où il ne réclamera pas de droits, mais proclamera sa Force; ce jour-là sera ton dernier jour, ergastule des Foules Souveraines où l'on prêche que l'Homme n'est rien et l'Humanité, tout; où la Personnalité meurt, car il lui est interdit d'avoir des espoirs en dehors d'elle-même; ton dernier jour, bagne des Peuples-Rois où les hommes ne sont même plus des êtres, mais presque des choses — des esprits désespérés et malsains d'enfants captifs, ravagés de songes de désert, de rêves dépeuplés et mornes —; ton dernier jour, civilisation du despotisme anonyme, irresponsable, inconscient et implacable — émanation d'une puissance néfaste et anti-humaine, et que tu ne soupçonnes même pas!…
L'abbé s'arrête. Sa figure, qui rayonnait de l'enthousiasme du visionnaire, s'assombrit tout à coup. Il ricane.
— La folie partout, n'est-ce pas? Chez moi aussi. Les idées! Je combats leur hallucination, mais elles m'aveuglent. Que vous dire? Quel conseil vous donner?… Que faire? C'est terrible, ce dégoût des autres, de tout, et de soi-même! Vous l'éprouvez et je l'éprouve, et combien d'autres avec nous!… Le monde actuel est l'abjection même. Je m'offrirais en holocauste de bon coeur pour le transformer — et des milliers d'êtres feraient comme moi — si je ne connaissais pas l'inanité du sacrifice. Malgré tout, l'idéal est en nous. C'est nous. Vous êtes un hypnotisé et un voleur; cela ne fait pas un homme. Tachez d'être un homme… Pour moi… Pour moi, j'emporte ces papiers, que vous avez volés et qui me permettront sans doute de commettre de nouveaux vols… Misère…
L'abbé m'a quitté. Je suis seul dans ma chambre et, pour échapper à l'obsession des pensées qui me harcèlent, j'écris, en attendant l'heure du départ. Je trace les lignes qui termineront ce manuscrit où je raconte, à l'exemple de tant de grands hommes, les aventures de ma vie. J'avoue que je voudrais bien placer une phrase à effet, un mot, un rien, quelque chose de gentil, en avant du point final. Mais cette phrase typique qui donnerait, par le saisissant symbole d'une figure de rhétorique, la conclusion de ce récit, je ne puis pas la trouver. Ce sera pour une autre fois. Mon oeuvre demeurera donc sans conclusion. Ainsi que tout le reste, après tout. Péroraisons de tribune, dénouements de théâtre, épilogues de fictions, on aime ça, je le sais bien. On veut savoir comment ça finit. C'est même une demande qui termine la vie; et les yeux, quand la bouche du moribond ne peut plus parler, ont encore la force de s'entr'ouvrir pour une dernière interrogation. On veut savoir comment ça finit. Hélas! ça ne finit jamais; ça continue…
Conclusion? Je ne serai plus un voleur, c'est certain. Et encore! Pour répondre de l'avenir, il faudrait qu'il ne me fût pas possible d'interroger le passé… J'ai, voulu vivre à ma guise, et je n'y ai pas réussi souvent, j'ai fait beaucoup de mal à mes semblables, comme les autres; et même un peu de bien, comme les autres; le tout sans grande raison et parfois malgré moi, comme les autres. L'existence est aussi bête voyez-vous, aussi vide et aussi illogique pour ceux qui la volent que pour ceux qui la gagnent. Que faire de son coeur? que faire de son énergie? que faire de sa force? — et que faire de ce manuscrit?
En vérité, je n'en sais rien. Je ne veux pas l'emporter et je n'ai point le courage de le détruire. Je vais le laisser ici, dans ce sac où sont mes outils, ces ferrailles de cambrioleur qui ne me serviront plus. Oui, je vais le mettre là. On l'utilisera pour allumer le feu. Ou bien — qui sait? — peut-être qu'un honnête homme d'écrivain, fourvoyé ici par mégarde, le trouvera, l'emportera, le publiera et se fera une réputation avec. Dire qu'on est toujours volé par quelqu'un… Ah! chienne de vie!…