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Le voleur

Chapter 7: V — OÙ COURT-IL?
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About This Book

Le narrateur avoue avoir dérobé un manuscrit et en publie les mémoires, qui retracent de façon épisodique la vie d’un voleur entre aventures, combines et voyages. Le texte mêle récits de cambriolages, déguisements et filouteries à des rencontres amoureuses et des mésaventures judiciaires, tout en offrant des réflexions sur l’argent, le destin, le repentir et l’hypocrisie sociale. L’ensemble alterne humour noir et ironie pour dresser un portrait critique de la société et interroger la morale, la liberté et les moyens de survivre hors des règles établies.

C'est avec un de mes camarades de collège, Édouard Montareuil, que ma cousine Charlotte va se marier. Pas un mauvais diable; au contraire; mais un peu naïf, un peu gnan-gnan — un fils à maman. — Ça me fait quelque chose, on dirait, de savoir que Charlotte va se marier avec lui; quelque chose que j'aurais du mal à définir. Une jolie brune, Charlotte, avec la peau mate et de grands yeux noirs…

Est-ce que je serais amoureux, par hasard? Faudrait voir. Qu'est- ce que c'est que l'amour, d'abord?

C'est sous un balcon avoir le délire, C'est rentrer pensif lorsque l'aube naît…

Je n'ai jamais eu le délire, sous un balcon. J'y ai reçu de l'eau, quand il avait plu, et de la poussière quand les larbins secouaient les tapis. Je suis rentré souvent «lorsque l'aube naît.» Mais jamais pensif. Plutôt un peu éméché… Peut-être que la définition n'est pas bonne, après tout.

— C'est la meilleure! dit un psychologue.

Alors je ne suis pas amoureux.

Mais je suis étonné, très étonné, même, lorsque mon oncle me prend à part, un soir, et me dit à demi-voix:

— Viens après-demain matin, à dix heures. Je veux te rendre mes comptes de tutelle. Sois exact.

Diable! Il paraît que c'est pressé. Mon oncle tient sans doute à savoir, avant de conclure définitivement le mariage de sa fille, si j'accepterai ou non un règlement dérisoire. Ça doit être ça. C'est moi qui dois payer la dot; et si je me rebiffe, rien de fait… Mais comment n'accepterais-je pas? À qui me plaindre? J'ai bien un subrogé-tuteur, quelque part; un naïf, choisi exprès, qui aura tout approuvé sans rien voir… À quoi bon? Tout doit être en règle, correct, légal…

Mon oncle, c'est un homme d'ordre; une brute trafiquante à l'égoïsme civilisé. En proie à des instincts terribles, qu'aucune règle morale ne pourrait réfréner, mais qu'il parvient à réglementer par une soumission absolue à la Loi écrite. Ses dominantes: l'Orgueil et la Luxure, dont la somme, toujours, est l'Avarice. À force d'énergie, il arrive à maintenir fermement, au point de vue social, ou plutôt légal, les écarts d'un cerveau très mal équilibré naturellement. Comme il n'a point assez de confiance en lui pour se juger et se diriger lui-même, il est partisan acharné du principe d'autorité qui lui assure la garantie des hiérarchies, même usurpées, et la distribution de la justice dans un sens toujours identique; — qui, en un mot, lui donne un moi social qui recouvre à peu près son moi naturel. — Mais malgré tout, au fond, ses instincts en font un implacable; son ironie n'est point l'ironie chevrotante du faux-bonhomme; elle sonne comme le ricanement du carnassier en cage, mais pas dompté, qui a besoin de donner de la voix, de temps en temps, mais qui sait bien qu'il est inutile de rugir. Au dehors, et justement parce que c'est un maniaque déterminé de la civilisation, son état criminel latent (qui lui laisse dans l'âme un sentiment de peur très vague, mais perpétuel) l'entraînerait du côté de la religion, si elle lui semblait, plus dogmatique et moins facilement miséricordieuse. Il se contente d'être philanthrope.

Et avare? Certainement. Mon oncle est un avare tragique.

Ce n'est pas un de ces ridicules fesse-mathieu — possibles autrefois après tout — qui se refusaient le nécessaire pour ne pas diminuer leurs trésors, et qui laissaient crever de faim leurs chevaux plutôt que de leur donner une musette d'avoine. Ce n'est pas un de ces pince-maille, usuriers liardeurs hypnotisés par le bénéfice immédiat, qui «méprisent de grands avantages à venir pour de petits intérêts présents.» Sa passion ne s'éloigne jamais de son but. Il sait bien que ce n'est pas sa cassette qui a de beaux yeux; car il sait que les beaux yeux ont une valeur, comme les pièces d'or, et il sait où les trouver quand il en a soif. Et si, par impossible, on lui enlevait son trésor, il ne se prendrait point le bras en criant: «Au voleur!» car il aurait peur qu'on l'entende et l'orgueil lui fermerait la bouche. C'est l'avare moderne. L'avare aux combinaisons savantes, et à longue portée; qui aime l'argent, certes; qui ne l'aime pas, pourtant, comme une chose inerte qu'on entasse et qu'on possède, mais comme un être vivant et intelligent, comme la représentation réelle de toutes les forces du monde, comme l'essence de quelque chose de formidable qui peut créer et qui peut tuer, comme la réincarnation existante et brutale de tous les simulacres illusoires devant lesquels l'humanité se courbe. L'avare qui comprend que la contemplation n'est pas la jouissance; que l'argent ne se reproduit que très difficilement d'une façon directe; que l'or, étant l'émanation tangible des efforts universels, doit être aussi un stimulant vers de nouvelles manifestations d'énergie, et que l'homme qui le détient, au lieu de l'accumuler stupidement, doit le considérer comme un serviteur adroit et un messager fidèle, et le diriger habilement. Cet avare-là n'est pas un ladre; c'est une bête de proie. Il reste un monstre; mais il cesse d'être grotesque pour devenir terrible.

Il y a quelque chose d'effrayant chez mon oncle; c'est l'absence complète de tout autre besoin que l'appétit d'autorité. Tous les autres sentiments n'ont pas été, en lui, relégués à l'arrière- plan; ils ont été extirpés, radicalement; et ce sont leurs parodies, jugées utiles, qui sont venues reprendre la place qu'ils occupaient. Cet âpre désir de domination, qui est l'effet bien plus que la cause de son avarice, le libère même des griffes des deux passions qui ont donné naissance à sa cupidité: l'orgueil, qui le conduirait au mépris ou à l'évaluation inexacte des forces des autres; et la luxure, qui l'écarterait sans cesse de son but par la fascination de la chair. J'ai rarement entendu, dans ma vie, un homme juger avec autant de bon sens et d'impartialité les êtres et les choses; et quant au libertinage… Un exemple: sa femme, morte il y a plusieurs années, était coquette, exigeante, dépensière; fort jolie surtout. Mon oncle, le lendemain du mariage, prit une maîtresse qu'il payait tant par mois — afin de pouvoir toujours, aux moments psychologiques, rester sourd aux sollicitations pécuniaires qui se murmurent sur l'oreiller. — Donner beaucoup d'argent eût été dur pour lui; mais peut-être l'aurait-il fait; se laisser maîtriser par l'amour, même physique, il ne le voulut jamais.

C'est ce prurit d'autorité, sans doute, qui met sur le visage de mon oncle, parfois, un voile de tristesse infinie et de découragement profond. Il devine que, son appétit de domination, il ne pourra jamais l'assouvir: que le moment n'est pas encore propice aux grandes entreprises des hommes de calcul. Il sent que le monde est encore attaché aux fantômes des vieilles formules qui ne s'évanouiront pas avant un temps, qui ne disparaîtront que dans les fumées d'un grand bouleversement, vers la fin du siècle. — Car il prédit, pour l'avenir, un nouveau système social basé sur l'esclavage volontaire des grandes masses de l'humanité, lesquelles mettront en oeuvre le sol et ses produits et se libéreront de tout souci en plaçant la régie de l'Argent, considéré comme unique Providence, entre les mains d'une petite minorité d'hommes d'affaires ennemis des chimères, dont la mission se bornera à appliquer, sans aucun soupçon d'idéologie, les décrets rendus mathématiquement par cette Providence tangible; par le fait, le culte de l'Or célébré avec franchise par un travail scientifiquement réglé, au lieu des prosternations inutiles et honteuses devant des symboles décrépits qui masquent mal la seule Puissance. — Mais mon oncle est venu trop tard dans un monde encore trop jeune. Et peut-être prévoit-il que, ses rêves d'ambition autoritaire rendus irréalisables par l'âge, il deviendra la proie sans défense de l'orgueil et de la luxure, que la sénilité exagère en horreur.

Mais ce n'est pas de la tristesse seulement qu'inspire à mon oncle cette vision décourageante de l'avenir; c'est une sorte de rage spéciale, de fureur nerveuse dont il réprime mal les accès, de plus en plus fréquents. Les sentiments factices dont il a recouvert, par habileté, son impassibilité barbare, commencent à lui peser autant que s'ils étaient réels. Plus, peut-être. Un jour, prochain sans doute, il arrachera le masque et apparaîtra tel qu'il est. Il continuera à respecter à peu près les toiles d'araignée du Code, mais renversera d'un seul coup les barrières de la morale sans sanction. L'amour de l'argent qui seul, à notre époque de lâcheté, peut donner de l'audace, s'exaspérera en lui à mesure qu'il constatera davantage son impuissance à le satisfaire complètement; et, plein de mépris pour toutes choses et de haine pour tous les êtres, il se mettra à s'aimer lui seul, pleinement et furieusement, en raison exacte de la fortune qu'il possédera. Il voudra jouir, et sacrifier tout à ses jouissances. Il ne sera pas la victime de ses passions, mais leur maître; un maître exigeant et brutal, qui poussera le cynisme de l'égoïsme jusqu'à la prodigalité stupide, et qui voudra, en dépit de tout, en avoir pour son argent… Mon oncle me fait souvent songer aux barons solitaires et tristes du Moyen-Âge. Combien y eut-il, derrière la pierre des donjons, d'âmes basses, mais vigoureuses, qui rêvèrent de dominations épiques et que le sort condamna à noyer leurs visions hautes et tragiques dans le sang des drames intimes et vils, maudits à jamais ou toujours ignorés! Combien d'hommes ardents, irritables, superstitieux et passionnés, ont psalmodié les litanies du crime, à l'ombre de la tour féodale, parce que les champs de bataille n'étaient point prêts encore où devait se chanter la chanson de l'Épée! Quelle cohue d'oppresseurs et d'ambitieux qui furent des bandits parce qu'ils ne purent être empereurs, Charles-Quints avortés en Gilles de Rais…

Se voir réduit à spéculer d'une façon mesquine sur les événements — ces événements qui sont les explosions de la douleur humaine — quand on a rêvé de provoquer des faits et de diriger des actes! Quelle pitié! Surtout lorsqu'on croit, comme mon oncle, que l'âge est proche où l'autorité des manieurs d'or va balayer toutes les autres, surtout lorsqu'on voit qu'elle s'affirme déjà, cette autorité, dans un autre hémisphère, sur le sol nouveau des États- unis.

— Ah! ces Américains, dit mon oncle avec colère, quelles leçons ils donnent au Vieux Monde!

Et il explique le système si habile, et si humanitaire, dit-il, des Crésus d'Outre-mer. Ce système, même, il l'applique autant qu'il peut. Son avarice s'élargit; c'est un mélange d'économie et de libéralité qui doit porter intérêts. — Il donne aux établissements de bienfaisance et soutient des oeuvres philanthropiques. Il fait du bien pour pouvoir impunément faire du mal. Et, là encore, ses instincts autoritaires se laissent voir; il fait le bien sans présomption, mais le mal avec insolence; on dirait qu'il ne croit pas que c'est faire le bien que d'étayer la Société actuelle et que c'est faire le mal que de la miner sourdement C'est un philanthrope cynique. Il prête aux gens afin d'en exiger des services, mais il ne le leur cache pas — pas plus qu'il ne cherche à dissimuler sa richesse. — On sait à quoi s'en tenir, avec lui; et lorsqu'il a dit à l'abbé Lamargelle qui, depuis quelque temps déjà, l'intéresse à ses entreprises charitables: «Dites-moi, l'abbé, ne pourriez-vous pas négliger un peu vos pauvres ces jours-ci, et m'aider à trouver un bon parti pour ma fille?» l'abbé Lamargelle a immédiatement compris que l'interrogation couvrait un ultimatum; il s'est mis en campagne, et a trouvé; il sait qu'il ne faut pas plaisanter avec M. Urbain Randal.

Mais ça, c'est une règle qui n'est pas faite pour moi, je crois; et il se pourrait bien que je dise autre chose que des plaisanteries à mon oncle, tout à l'heure.

Car je suis assis, depuis dix minutes, dans son cabinet et je l'écoute établir, en des phrases saupoudrées de chiffres, la situation de fortune de mes parents, à l'époque où je les ai perdus. Sa voix est ferme, sèche; elle énumère les mécomptes, dénombre les erreurs, nargue les illusions, dissèque les tentatives, analyse les actes. C'est le jugement des morts.

Les mains dures font craquer les feuillets des documents, à mesure qu'il parle et les pose devant moi pour que je puisse vérifier à mon aise et ratifier la sentence en connaissance de cause. Mais je ne veux pas les lire, ces mémoires — ces mémoires in memoriam. — Leurs chiffres signifient autre chose que des francs et des centimes; ils disent les joies et les souffrances, les espoirs et les déceptions, et les luttes et toute l'existence de deux êtres qui ont vécu, qui se sont aimés sans doute et peut-être m'ont aimé aussi; ils disent des choses, encore, que les chiffres ne savent pas bien exprimer, mais que je comprends tout de même; ils disent que ce serait mieux si l'histoire des parents, qu'on fait lire aux fils quand ils ont vingt ans, n'était pas écrite avec des chiffres. Papiers blancs, papiers bleus, brochés de ficelle rouge, cornés aux coins, jaunis par le temps, pleins d'une odeur de chancis-sure… Amour paternel, amour maternel, amour filial, famille — vous aboutissez à ça!

— Nous disons, net, huit cent mille francs. Maintenant, passons à ma gestion.

Elle a été toute naturelle, cette gestion. Les immeubles rapportant de moins en moins et, en raison de la noirceur croissante des horizons politiques et internationaux, les fonds d'État les imitant de leur mieux, mon oncle a été conduit à rechercher pour mon bien des placements plus rémunérateurs. Où les trouver, sinon dans des entreprises financières ou industrielles? Malheureusement, ces entreprises ne tiennent pas toujours les belles promesses de leurs débuts; à qui la faute: aux hommes qui les dirigent, ou à la force des circonstances? Question grave. Telle affaire, qu'on jugeait partout excellente, devient désastreuse en fort peu de temps; telle autre, que la voix publique recommandait aux pères de famille, échoue misérablement. Mon oncle (ou plutôt mon argent) en a fait la dure expérience. Et que faire, lorsqu'on s'aperçoit que les choses tournent mal?

Attendre, attendre des hausses improbables, des reprises qui ne s'opèrent jamais, espérer contre tout espoir, avec cette ténacité particulière à l'homme qui s'est trompé, et qui est peut-être, après tout, une de ses plus belles gloires. Puis, lorsqu'il faut définitivement renoncer à toute illusion, chercher à regagner le terrain perdu, vaincre la malchance à force d audace, sans pourtant oublier la prudence toujours nécessaire, et lancer à nouveau ses fonds dans la mêlée des capitaux. Hélas! combien de fois les résultas répondent-ils aux efforts? Combien de fois, plutôt, la gueule toujours béante de la spéculation…

J'écoute. Je suis venu pour écouter — sachant que j'entendrais ce que j'entends — mais aussi pour répondre. Je n'ai point oublié ce que je me suis promis à moi-même autrefois; je me rappelle les rages muettes et les fureurs désespérées de ma jeunesse. J'aime l'argent, encore; je l'aime bien plus, même, que je ne l'aimais alors; je l'aime plus que ne l'aime mon oncle! Chaque parole qu'il prononce, c'est un coup de lancette dans mes veines. C'est mon sang qui coule, avec ses phrases! Oh! je voudrais qu'il eût fini — car je me souviens du temps où je souhaitais l'aube du jour où je pourrais le prendre à la gorge et lui crier: «Menteur! Voleur!» C'est aujourd'hui, ce jour-là. Et je pourrais, et je peux maintenant, si je veux…

Eh! bien, je ne veux pas!

— À quoi penses-tu, Georges? crie mon oncle d'une voix furieuse.
Tu ne m'écoutes pas. Fais au moins signe que tu m'entends.

Et il continue à décrire les opérations dans lesquelles il a engagé ma fortune, à en expliquer les fluctuations. Mais sa voix n'est plus la même; elle tremble. Pas de peur, non, mais d'énervement. Il s'était attendu à des récriminations, à des injures, à plus peut-être, et il était prêt à leur faire tête; mais il n'avait pas prévu mon silence, et mon calme l'exaspère. Son système d'interprétation des faits n'est plus le même que tout à l'heure, non plus; il ne se donne plus la peine de déguiser ses intentions, ne prend plus souci de farder ses actes. Il ne dit plus: «Mets-toi à ma place, je t'en prie; aurais-tu agi autrement?… Ç'a été un coup terrible pour moi que ce désastre de la Banque Européenne… J'ai pensé que lorsque tu aurais l'âge de comprendre les choses, tu te rendrais compte…» Il dit: «Tel a été mon avis; je n'avais pas à te demander le tien… J'ai fait ça dans ton intérêt; crois-le si tu veux…» Tout d'un coup, il s'arrête, fait pivoter son fauteuil et me regarde en face.

— Il ressort de ce que je viens de t'exposer, dit-il, que les pertes qu'ont fait éprouver à ton avoir mes spéculations malheureuses montent à deux cent mille francs environ. Ma situation actuelle ne me permet pas de te couvrir de cette différence bien que, jusqu'à un certain point, je t'en sois redevable. Tu as le droit de m'intenter un procès; en dépensant beaucoup de temps, et beaucoup d'argent, tu pourras même arriver à le gagner, et tu n'auras plus alors qu'à continuer tes poursuites, personne ne peut te dire jusqu'à quand. En acceptant ta tutelle j'avais pris l'engagement de faire fructifier ton bien, ou au moins de te le conserver; les circonstances se sont jouées de mes intentions. Que veux-tu? Un contrat est toujours léonin; l'homme n'a pas de prescience.

Je ne réponds pas. Mon oncle reprend:

— j'ai donc, aujourd'hui, six cent mille francs à te remettre. Ces six cent mille francs sont représentés par des valeurs dont voici la liste.

Il me tend une feuille de papier sur laquelle je jette un coup d'oeil.

— Je pense, dis-je, qu'au cours actuel il n'y a pas là deux cent mille francs.

— C'est possible, répond mon oncle. Lis un journal. Ou plutôt, adresse-toi à un agent de change, car, plusieurs de ces valeurs ne sont pas cotées en Bourse, ni même en Banque. Lorsque je m'en suis rendu acquéreur, en ton nom, je les ai payées le prix fort. J'ai les bordereaux d'achat. Les voici.

Naturellement.

— Tu n'as aucune réclamation à élever contre moi à ce sujet-là.

Je m'en garderai bien.

— Et, tu sais, rien ne te force à accepter le règlement que je te propose.

Il s'est levé pour lancer cette phrase; et, les dents serrées, les lèvres encore frémissantes, il se tient debout devant moi. Son masque jaune a pâli, s'est crispé d'une colère blême. Il veut autre chose que ma taciturnité et mon flegme; il ne sait point ce qu'il y a derrière l'apparence de mon calme, et il veut provoquer un éclat. Mon silence, c'est l'inconnu; et sa nature nerveuse ne peut pas supporter l'anxiété. Il veut savoir ce que je pense de lui pour le passé — et pour l'avenir. — Il veut la bataille.

Il ne l'aura pas.

— Mon oncle, dis-je en prenant une plume, j'accepte ce règlement.

Mais il me saisit la main.

— Attends! Rappelle-toi qu'en acceptant aujourd'hui tu t'enlèves tout droit à une réclamation ultérieure. Réfléchis! Je ne t'oblige à rien. Tu as l'air de me faire une grâce en me disant que tu acceptes; et je ne veux pas qu'on me fasse grâce, moi!

— Mon oncle, ne faites aucune attention à mon air; il pourrait vous tromper.

Et je me penche sur une feuille de papier sur laquelle je trace quelques lignes que je signe. Mon oncle s'est rassis pendant que j'écris; et, quand je relève la tête, je rencontre sa figure sarcastique tendue attentivement vers moi, les yeux mi-clos cherchant à percer mon front et à scruter ma pensée.

— J'ignore ce que tu as l'intention d'entreprendre, me dit mon oncle lorsqu'il m'a remis les titres qui m'appartiennent. N'importe; je te souhaite le plus grand succès. Le meilleur moyen de réussir aujourd'hui est encore de s'attacher à quelque chose ou à quelqu'un. L'indépendance coûte cher. Essayes-en tout de même, si le coeur t'en dit. Méfie-toi des entraînements; ils sont dangereux. Pour nous aider à résister aux tentations de toute nature, il n'y a rien de tel que le Respect. J'en ai fait l'expérience. Le respect pour toutes les choses établies, toutes les règles affirmées extérieurement, si absurdes qu'elles paraissent à première vue. Montesquieu a écrit l'Esprit des Lois; il est inutile, n'est-ce pas? d'espérer faire mieux; il ne reste donc qu'à s'attacher à leur lettre, qui ménage bien des alinéas… Ah! à propos d'entraînements, reste en garde contre ceux de la sentimentalité; le monde ne vous les pardonne jamais. Il ne faut avoir bon coeur qu'à bon escient. Rappelle-toi que le Petit Poucet a retrouvé son chemin tant qu'il a semé des cailloux, mais qu'il n'a pu le reconnaître lorsqu'il l'a marqué avec du pain.

Oui, je me souviendrai de ça. Et je saurai, aussi, que le Respect est un chat malfaisant et sans vigueur, chaussé de bottes de gendarme, qui terrorise la canaille au profit de très vil et très puissant seigneur Prudhomme de Carabas.

— Viendras-tu ce soir chez les Montareuil? me demande mon oncle.

— Non; je ne crois pas.

— Tu le devrais; Mme Montareuil est charmante pour toi et Édouard est enchanté de te voir; Il est tellement timide qu'il se trouve gêné lorsqu'il est seul en face de Charlotte.

Ça, je m'en moque absolument. Mais je pense à Marguerite, la femme de chambre de Mme Montareuil, une jolie fille pas trop farouche dont j'ai déjà pincé la taille, dans les coins.

— Soit, dis-je, j'irai; mais pas avant dix heures.

Mme Montareuil est une personne grave, avec une figure en violon, une voix de crécelle et des gestes qui rappellent ceux des joueurs d'accordéon. Je n'aime pas beaucoup les gens graves. Quant à Édouard, c'est un jeune homme sérieux. Qu'en dire de plus? Transcrire sa conversation avec Charlotte ne me serait pas difficile.

— Quel beau temps nous avons eu aujourd'hui, Mademoiselle!

— Oh! oui, Monsieur.

— On se serait cru en plein mois d'août.

— Oui, Monsieur.

— Vous ne craignez pas les grandes chaleurs, Mademoiselle?

— Non, Monsieur.

— Beaucoup de gens s'en trouvent incommodés.

— Oui, Monsieur…

Mon oncle parle de l'intention qu'il a de faire remonter pour
Charlotte plusieurs des bijoux que lui a laissés sa mère.

— Quelle chose incompréhensible, dit Mme Montareuil, que ces perpétuels changements de mode dans la joaillerie! Et ce qu'on fait aujourd'hui est si peu gracieux! Il faut que je vous montre une broche qui me fut donnée lors de mon mariage, et vous me direz si l'on fait des choses pareilles à présent.

Elle se lève pour aller chercher la broche dans son appartement. Mon oncle est radieux, plein d'attentions pour moi; le mariage de Charlotte, me dit-il, n'est plus qu'une question de jours; et comme il m'assure, sans rire, qu'il découvre à chaque instant dans Édouard de nouvelles qualités, Mme Montareuil rentre dans le salon.

— J'ai été un peu longue. Les petits arrangements de mon secrétaire ont été bouleversés depuis ce matin; il fallait bien trouver de la place pour les valeurs que j'ai retirées de la Banque afin de faire opérer les transferts, et je suis légèrement maniaque, vous savez. Voici la broche. Qu'en dites-vous?

Beaucoup de bien, naturellement. Pourquoi en dire du mal? Mme Montareuil referme l'écrin avec la joie de la vanité satisfaite.

— Je ne l'ai pas portée depuis dix ans, dit-elle. Je la mettrai demain, pour les courses. Vous viendrez aussi à Maisons-Laffitte, j'espère, monsieur Georges?

— Non, Madame; je le regrette; mais j'ai déjà expliqué à mon oncle les raisons qui ne me permettent pas d'accepter son invitation. Je dois partir en Belgique demain soir.

En effet, j'ai reçu une lettre d'Issacar qui m'appelle à Bruxelles. Mais, surtout je ne tiens pas à aller m'ennuyer, pendant deux ou trois jours, dans cette belle propriété que mon oncle a achetée, je crois, par habileté, et où il aime à recevoir des gens fort influents, mais qui me mettent la mort dans l'âme. J'ai même, peut-être, d'autres raisons.

— Vous nous manquerez. Nous avons l'intention d'abuser de l'hospitalité de votre oncle. Nous laissons Marguerite pour garder la maison, et nous partons demain matin, presque sans esprit de retour. C'est si joli, Maisons-Laffitte! Et les courses! Quelque chose me dit que je gagnerai demain. On m'a donné un tuyau, mais un tuyau…

— Moi aussi je viens vous parler de tuyaux, dit une grosse voix; seulement, mes tuyaux à moi, ce sont des tuyaux d'orgue!

C'est l'abbé Lamargelle qui fait son entrée; et j'en profite pour me retirer; car, si la conversation de l'abbé m'intéresse, je n'aime pas beaucoup ses habitudes de frère quêteur. Ses églises en construction au Thibet ne me disent rien de bon; et je préfère, pendant qu'on l'écoute, aller regarder l'heure du berger dans les yeux de Margot.

— Alors, Monsieur ne va pas à Maisons-Laffitte demain, me dit-elle dans l'antichambre.

— Mais, vous écoutez donc aux portes, petite soubrette?

— Comme au théâtre, répond-elle en baissant les yeux.

— Eh! bien, non, je n'y vais pas; et je ne suis pas le seul; car il paraît qu'on vous confie la garde de la maison.

— Hélas! dit Marguerite avec un soupir. J'aurai le temps de m'ennuyer, toute seule…

La solitude, comme on l'a écrit, est une chose charmante; mais il faut quelqu'un pour vous le dire. J'essaye de convaincre Margot de cette grande vérité. Elle finit par se laisser persuader; Je ne partirai pour Bruxelles qu'après-demain matin, et la nuit prochaine nous monterons la garde ensemble.

IV — OÙ L'ON VOIT BIEN QUE TOUT N'EST PAS GAI DANS L'EXISTENCE

Quand je suis revenu de Belgique, où je n'avais guère passé qu'une semaine, j'ai trouvé mon oncle dans une colère bleue. Mme°Montareuil, que j'avais rencontrée au bas de l'escalier, avec son fils, comme j'entrais, tenait son mouchoir sur ses yeux et Édouard, d'une voix lugubre, m'avait affirmé que le temps était bien mauvais. Les domestiques aussi avaient l'air fort affligé.

— Mademoiselle Charlotte ne se mariera pas, m'a dit l'un d'eux.

Ah! bah! Pourquoi? Qu'est-il donc arrivé?

Une chose très malheureuse. C'est mon oncle qui me l'apprend, d'une voix secouée par la fureur. Il paraît qu'il y a huit jours — juste la nuit qui a suivi mon départ pour Bruxelles, par le fait — les voleurs sont venus chez les Montareuil; ils ont tout enlevé, tout, titres, valeurs, bijoux. Le secrétaire de Mme Montareuil a été forcé et mis à sac. C'est épouvantable.

— Horrible! dis-je. Et l'on n'a pas arrêté les malfaiteurs? On n'a pas une indication qui puisse mettre sur leurs traces?

— Pas la moindre. On a vu pourtant, assure-t-on, deux hommes passer en courant dans la rue, vers les cinq heures du matin, avec des paquets sous le bras. Des balayeurs ont donné le signalement de l'un d'eux; c'était un homme brun, avec un pardessus vert et une casquette noire.

— Et l'on n'a pas retrouvé cet homme brun?

— Pas encore; la police le recherche.

— Mais il n'y avait donc personne, cette nuit-là, chez
Mme Montareuil?

— Si; Marguerite, la femme de chambre. Mais elle couche à l'étage supérieur et assure s'être endormie de bonne heure; comme elle a le sommeil lourd, elle n'a rien entendu. On l'a mise à la porte sans certificat, tu penses bien.

— Quel est le montant du vol, à peu près?

— Quatre cent mille francs, à en croire Mme Montareuil; mettons- en, si tu veux, trois cent mille; le quart de ce qu'elle possédait, à mon avis. Si le vieux Montareuil avait encore été de ce monde, ce coup l'aurait tué, j'en suis sûr. Il tenait tant à son argent!…

— Un homme d'affaires, naturellement; et encore, je crois, plutôt usurier qu'homme d'affaires, si la différence existe…

— Usurier! Le mot est bien gros. Il n'a jamais eu maille à partir avec la justice, que je sache; alors… et puis, c'était un philanthrope, un des fondateurs de la Digestion Économique; Mme Montareuil aussi a toujours été très charitable, ajoute mon oncle qui ne se souvient plus de ce que je lui ai entendu dire bien des fois, dans ses moments de cynisme: que la charité est la conséquence de l'usure et son arc-boutant naturel.

— Cette pauvre dame semblait bien désolée; je l'ai rencontrée en arrivant…

— Oui, nous venions d'avoir un entretien qui n'avait guère dû lui mettre du baume dans le coeur. Que veux-tu? J'ai bien été obligé de lui faire comprendre qu'une union entre son fils et Charlotte était désormais impossible; entre la fortune que possédait Édouard il y a huit jours et celle qui lui reste aujourd'hui, l'écart est trop considérable…

— Je pense, mon oncle, que vous avez été un peu vite en besogne.
D'abord, Charlotte avait, je crois, beaucoup d'affection pour
Édouard…

— Elle! Charlotte! Elle n'aime personne. Une idéologue qui trouve que la terre lui salit les pieds et qui rêve d'avoir des ailes! Ils sont dans la lune, les gens qu'elle aimerait.

— Peut-être. En tous cas, on peut retrouver, d'un moment à l'autre, une bonne partie des valeurs dérobées, sinon leur totalité; que la police mette la main sur les coupables…

Mon oncle ricane.

— Les coupables! dit-il. Ne mets pas le mot au pluriel. Il n'y a qu'un coupable.

Il se lève et marche nerveusement. Un seul coupable! Que veut-il dire? Subitement, il s'arrête et me frappe sur l'épaule.

— Écoute, je ne veux pas ruser avec toi, ni faire des cachotteries. Garde seulement pour toi ce que tu vas entendre… Si je n'avais pas été certain de ce que je viens de te dire et de bien d'autres choses, je n'aurais pas agi aussi brusquement avec Mme Montareuil. J'ai pris des renseignements. J'ai été à la Préfecture, où je connais quelqu'un; c'est toujours utile, d'avoir des relations dans cette maison-là; tu pourras t'en apercevoir. On m'a mis des évidences irréfutables devant les yeux et l'on m'a donné des preuves. Le vol a été commis par une seule personne; cette personne ne possède plus le produit de son larcin; et elle ne sera pas arrêtée. Je te parlais tout à l'heure des deux individus qu'on prétend avoir vus… Fausse piste; renseignement mauvais dont la police n'est pas dupe, ni d'autres, ni moi.

— Alors, dis-je, ému malgré moi, car les allures un peu mystérieuses de mon oncle m'intéressent, alors, quel est le voleur?

— Je n'ai pas besoin de te dire son nom, répond mon oncle; il ne t'apprendrait rien. C'est un jeune homme de ton âge, à peu près, et de ta taille — j'ai vu son portrait. — Il était l'amant de Mme Montareuil.

— Mme Montareuil! Un amant!

— Pourquoi pas? Elle n'est pas la seule, je pense, dit mon oncle en haussant les épaules… Ça durait depuis deux ans. C'est là qu'est la bêtise. Qu'une femme, à n'importe quel âge, se passe un caprice, rien de mieux. Mais la liaison!… Car elle allait le voir souvent, l'entretenait — maigrement, c'est vrai; j'ai vu des lettres — et le laissait venir chez elle, parfois, sous des prétextes… Il devait être au courant de tout et ne guettait évidemment qu'une occasion… On l'a vu descendre de voiture au coin de la rue, vers onze heures, le soir du vol…

— Qu'est-ce qu'il faisait? qu'est-ce qu'il était?

— Un pas grand'chose. Un de ces faux artistes de Montmartre dont le ciseau de sculpteur se recourbe en pince et qui ont dans la main le poil de leurs pinceaux. Des habitudes de taverne et de bouges sans nom; des fréquentations abjectes. Du reste…

— Mais pourquoi ne l'a-t-on pas arrêté? Il n'a pas reparu chez lui? On ne l'a pas retrouvé?

— Il n'a pas reparu chez lui, non. Mais on l'a retrouvé — avant- hier, dans la Seine. — Crime ou suicide? Crime, certainement. Il n'avait pas un sou sur lui quand on l'a repêché, et l'on n'a rien trouvé dans son logement; rien, bien entendu, à part les documents qui ont révélé son intimité avec Mme Montareuil.

— Ce n'est donc pas elle qui a donné les renseignements?

— Elle? Pas du tout. A-t-elle seulement songé à soupçonner son amant? Je ne le crois pas. Elle ignore sa mort. Elle n'ose pas aller chez lui parce que, depuis l'affaire, Édouard ne la quitte pas, mais elle lui a encore écrit hier; je le sais. C'est la police qui a tout découvert, en donnant là une grande preuve d'habileté; je regrette même, pour les agents chargés des recherches, qu'on ait décidé de ne pas donner connaissance des faits réels à la presse.

J'éclate de rire.

— Oh! oui, c'est regrettable! Les journaux perdent là un bien joli roman-feuilleton. Mais pourquoi diable, mon oncle, me racontez- vous une pareille histoire?

— Une histoire! crie mon oncle. Une histoire! Aussi vrai que nous ne sommes que deux dans cette chambre, c'est la vérité pure. La vérité, je te dis! Me prends-tu pour un enfant? Est-ce que j'ai l'habitude d'inventer des contes? Tu ris!… Mais c'est affreux, c'est à faire trembler, ces choses là! Penser que des capitalistes, des possédants — hommes ou femmes, peu importe; le sexe disparaît devant le capital font aussi bon marché du bien de la caste, sacrifient ses intérêts supérieurs à leurs passions basses, oublient toute prudence, négligent toute précaution devant leurs appétits déréglés — et livrent leurs munitions, en bloc, à l'ennemi! — Où sont-ils, ces trois cent mille francs? Qui sait? Peut-être entre les mains de perturbateurs prêts à engager la lutte contre les gens riches, contre nous, en dépit du code qui fait tout ce qu'il peut, pourtant, pour favoriser l'accumulation et le maintien de l'argent dans les mêmes mains… Se laisser voler! Ne pas veiller sur sa fortune! C'est mille fois plus atroce que la prodigalité qui, au moins, éparpille l'or… C'est abandonner le drapeau de la civilisation; c'est permettre à la vieille barbarie de prévaloir contre elle. La fortune a ses obligations, je crois! L'Église même nous l'enseigne… Quand je la voyais là tout à l'heure, cette femme, geignante et pleurnicharde, je songeais à cette vieille princesse qui, pendant le pillage de sa ville prise d'assaut, courait par les rues en criant: «Où est-ce qu'on viole?» Parole d'honneur, j'avais envie… Ah! bon Dieu! se souvenir qu'on a un sexe et oublier qu'on possède un million… C'est à vous rendre révolutionnaire!

— Calmez-vous, mon oncle. D'abord, ces titres, ceux qui les détiennent n'en ont pas encore le montant; on a les numéros, sans doute; on fera opposition…

— Que tu es naïf! C'est vraiment bien difficile, de vendre une valeur frappée d'opposition! À quoi penses-tu donc qu'on s'occupe, dans les ambassades? Figaro prétendait qu'on s'y enfermait pour tailler des plumes. On est plus pratique, aujourd'hui… Je ne dis pas que les ministres plénipotentiaires opèrent eux-mêmes…

— Est-ce que Mme Montareuil est au courant des choses?

Mon oncle tire sa montre.

— À l'heure actuelle, oui. Elle a trouvé, en rentrant chez elle, une lettre qui la mandait, seule, à la Sûreté; elle est, depuis une demi-heure, en tête-à-tête avec un fonctionnaire qui lui révèle tout ce qu'elle sait et tout ce qu'elle ne sait pas. Elle écoute, en pleurant ses péchés. On doit lui apprendre que si, par hasard, on retrouve ses titres ou ses bijoux, on les lui remettra; mais que, le principal coupable étant mort, on ne poussera pas les recherches plus loin, afin d'éviter un scandale. Affaire classée.

— Édouard ne saura rien?

— Rien. Il n'aura qu'à se consoler de la perte de ses trois cent mille francs.

Petite affaire. «Plaie d'argent n'est pas mortelle», disent les bons bourgeois.

— Et Charlotte?

— Je ne crois pas que j'aurai besoin de lui dire ce que je viens de t'apprendre.

— Mais que pense-t-elle?

Mon oncle me regarde avec étonnement.

— Est-ce que je sais? Elle n'a rien à penser. Je suis son père; je pense pour elle… Après ça, peut-être réfléchit-elle pour son compte. Si tu veux savoir à quoi, va le lui demander.

Tout de suite.

Charlotte ne m'a pas dit ce qu'elle pense — ce qu'elle pense de ce mariage manqué et des circonstances qui en ont amené la rupture. — Mais je sais à quoi elle pense; je le sais depuis longtemps. Depuis le jour, au moins, où j'ai commencé à regarder autour de moi, à voir clair. J'ai senti que je n'étais pas seul à essayer de comprendre ce qu'il y avait derrière le voile qui doit cacher la vie à la jeunesse; rideau bien vieux, d'ailleurs, que la vanité imprudente écarte et que le cynisme déchire — car la franchise renaît aujourd'hui par l'effronterie du persiflage et l'on n'essaye plus guère, même devant des auditeurs en bas âge, de galvaniser des truismes moribonds et de passionner des lieux- communs. — Et, avec la famille dont la règle s'énerve de plus en plus devant la multiplicité des obligations mondaines et dont le rôle s'efface devant les exigences d'une instruction stupide, les jeunes êtres n'ont plus sous les yeux, lorsqu'il leur est permis de les lever de leurs livres, que le spectre de la Vie, qui les emplit de terreur, et de tristesse, et de dégoût. Les paroles, les demi-mots mêmes qu'on laisse tomber, exprès parfois, retentissent dans le vide de l'existence enfantine; et le vide est sonore. Avez-vous entendu, après les saillies d'un sceptique, ces rires d'enfants qui sont affreux, car ils sont des ricanements d'hommes? Avez-vous vu ces sourires de femmes narquoises sur des lèvres de petites filles? Ces rires-là sont presque des cris de détresse, et ces sourires pleins de douleurs. Les paroles qui les ont provoqués résonnent dans les cerveaux qu'elles tourmentent, et elles tuent quelque chose ailleurs. L'âme, où rien ne trouve d'écho, perd sa spontanéité; le coeur sait rester muet et ne veut plus partager ses peines; l'enthousiasme et la confiance sont en prison dans la caverne des voleurs. Chez les êtres faibles, l'égoïsme s'enracine, l'égoïsme vil qui peut se résoudre un jour, il est vrai, en une sympathie béate et pleurnicharde; et chez les êtres forts, c'est un repliement amer sur soi-même, un refus dédaigneux de se laisser entamer, qui peut donner au jeune homme l'exaspération et à la jeune fille une froideur de glace.

La pauvreté rend précoce, celle d'affections autant que celle d'argent. Il y a longtemps déjà, sans doute, que Charlotte a pu satisfaire sa curiosité de la vie; sa mère, morte de bonne heure, n'a pu lui inculquer, par la contagion des tendresses puériles et déprimantes, la foi dans la nécessité des compassions et des indulgences; les franchises brutales et les sarcasmes de son père l'ont forcée à acquérir son indépendance morale, à se placer en face du monde et à le juger. Et le jugement qu'elle a porté, nerveux et partial, a été la négation, instinctive plutôt que raisonnée, de tout ce qui était contraire à sa nature; et le rejet absolu de ce qu'elle ne pouvait comprendre. Verdict d'enfant roidie par le dédain, qui devient la règle immuable de la jeune fille, mais qui n'est pas rendu sans luttes et sans souffrances. Pendant que moi, isolé, enfermé dans la cage où l'on vous apprend à avoir peur et dans la cage où l'on vous enseigne à faire peur aux autres, je mordais mes poings dans l'ombre, combien n'a-t-elle pas versé de larmes, cette jeune fille calme et contemplative qui ne pouvait pas ne point voir et qu'on obligeait à entendre? Elle a souffert autant que moi; plus que moi, sans doute, car sa souffrance était plus aiguë, n'ayant point de cause précise mais des raisons générales; et cette douleur était ravivée sans trêve par le spectacle incessant de la vie basse, de l'hypocrisie meurtrière de la barbarie civilisée avec son indifférence horrifiante pour toutes les pensées hautes.

Charlotte a peut-être souffert, aussi, du manque de coeur et de la brutalité de son père; je le crois, bien que je ne l'aie point entendue se plaindre. Elle ne se plaint jamais. Les états d'indignation silencieuse par lesquels elle a passé — et que les nerfs de la femme n'oublient jamais, même quand son cerveau ne se souvient plus des causes qui les ont provoqués — lui ont ouvert l'âme à moitié en la froissant beaucoup. Car l'indignation est un projet d'acte; et un projet d'acte, même irréalisé, ne pouvant rester infécond, il y a toujours, intérieurement, résolution dans un sens quelconque, si inattendu qu'il soit. Le plus souvent, chez la femme, l'indignation réprimée produit la pitié. La pitié mesquine, espèce de compromis entre l'égoïsme forcené et le manque d'énergie mâtiné de tendresse ironique, impliquant le désaveu de toute espèce d'enthousiasme vrai; la pitié larmoyante et bavarde, qui procède de rancunes sourdes peureusement dissimulées, du désir d'actes vengeurs accomplis par d'autres que, d'avance, on renie lâchement; la pitié qui cherche dans l'exaltation du malheur, l'auréole de sa propre apathie; sentiment anti-naturel, chrétien, qui ne peut exister que par la somme de dépravation qu'il enferme. Mais l'indignation, parfois, produit aussi la fierté taciturne, la compréhension large et muette de l'universelle sottise et de l'universelle douleur; seulement, alors, elle se retire tout entière dans les solitudes silencieuses du coeur; elle se conserve et se concentre comme le feu sous la neige des volcans polaires; et, de la compression de ses élans, les âmes fortes peuvent faire jaillir des idées libératrices — ou même la bonté sans phrases, lorsqu'elles ont assez souffert et lorsque, surtout, elles ont assez vu souffrir.

C'est encore de la pitié, cela; mais une pitié haute et brave. Et c'est cette pitié-là, inquiète et nerveuse encore, que je sens vibrer dans Charlotte; je la lis sur son visage, son beau visage d'un ovale pur comme ceux qu'on rêve d'entrevoir sous les arceaux gris des vieux cloîtres; je la devine dans ses yeux réfléchis, attentifs et sévères, ses yeux noirs qui ne parlent pas; dans sa voix, d'un timbre aussi pur que lorsqu'elle était enfant, sa voix qui est l'essence d'elle toute et m'enivre comme un fort parfum.

Je l'entends souvent, cette voix-là, à présent. Elle parle pour moi, et pour moi seul. Il me semble que je n'entends qu'elle, depuis ces trois mois que nous nous aimons… An! je ne le sais pas, si nous nous aimons…

Comment avons-nous été poussés l'un vers l'autre, ce soir-là? ce soir lourd d'un jour d'orage, dans le jardin de Maisons-Laffitte, où sa robe blanche frémissait comme une aile pâle sous la nef des grands arbres noirs, où sa voix claire faisait sonner les rimes du poème de la nuit d'été… où je suis tombé à deux genoux devant elle, avec des mains glacées et mon coeur qui sautait dans ma poitrine, où elle m'a relevé de toute la force de ses deux bras et m'a porté à ses lèvres… Je n'ai point eu besoin de mentir, de lui dire que je l'avais toujours aimée; je lui ai dit que je l'aimais, ce soir-là, éperdument, à en mourir, et elle m'a serré sur son coeur en me disant: «Tais-toi, tais-toi!» Oh! cela qui fut si doux — cette bonté de vierge, plus forte qu'un amour de femme — oh! je donnerais tout au monde aujourd'hui pour que ce n'eût jamais été…

Pourquoi l'ai-je voulue, moi? Pourquoi est-elle venue ici, elle? Pourquoi revient-elle — puisqu'elle ne m'aime pas, je le sens; puisque, moi, je ne peux pas l'aimer? — Oh! c'est torturant, et je ne puis pas dire ce que c'est que notre amour; c'est comme l'amour de deux ennemis. On dirait qu'il y a toujours un fantôme entre nous… Ah! les mystérieuses et confuses sensations éveillées par le printemps passionnel! Les rêves d'idéal et les sentiments lascifs, les fougues du coeur et les ardentes convoitises! — Rien, rien… Seulement la meurtrissure des sens enivrés d'ennui et altérés par l'inquiétude; la volonté de se laisser aller à la dérive, quand on résiste malgré soi; l'esprit qui s'effraye quand la chair lance son cri; la défiance et la révolte des désirs; les abandons et les reprises, les effusions et les froideurs; et enfin, non pas la nausée, mais la rancune contre l'ennemi qui a failli vaincre — en redoutant de triompher. — Mais l'impression vive, acre, pénétrante du plaisir est tellement profonde en moi, pourtant, qu'elle s'exprime longtemps après par les spasmes du coeur et les frissons nerveux. Je ne l'aime pas; et il y a des moments où je l'adore, des moments très courts; et d'autres où je la déteste, il me semble, de tout le poids de son esprit qui s'appuie au mien, si alourdi déjà et que je ne puis plus dégager. On dirait que nous ne voyons que la vie, quand nous sommes ensemble, la vie dont nous ne parlons jamais, hideuse et vieille, — vieille, vieille…

J'ai conscience qu'elle n'est pas pour moi; et elle sent qu'elle n'est point faite de ma chair. C'est comme si je lui glaçais le coeur, comme si je pétrifiais sa sympathie; comme si quelque chose nous forçait tous deux à refouler toujours plus profondément dans l'âme une passion intense que la sentimentalité n'ose pas défigurer et qui ne vit, même dans le présent, que de souvenirs de rêves. Ce sont les sourdes fermentations de la mémoire qui m'imprègnent d'elle, du sentiment obscur de sa supériorité qui domine toutes mes pensées, qui est comme une barrière devant ma volonté; ses regards d'un instant qui ont rayonné pour jamais, ses gestes fugitifs mais impérissables, toute sa grâce mille fois révélée à moi et qui me reste si mystérieuse, toute la réalité de ses charmes, ne m'ont donné que des visions… Cela dure depuis des mois. Chaque fois, quand elle est venue, ç'a été un élan vers elle; et, quand elle est partie, une délivrance. Je puis la revoir au moins, lorsqu'elle est absente! Je la revois dans le fauteuil où elle était assise, devant la table où elle s'appuyait; ce n'est pas son image qui est là; c'est elle-même, elle tout entière. Et, quand elle vient, c'est une étrangère qui lui ressemble un peu; mais je ne puis jamais la voir telle que je l'ai revue en pensée… Une fois, une seule, sa présence m'a été douce, douce à ne pouvoir l'exprimer. Elle s'était endormie un moment; et j'ai eu à moi, réellement, immobiles, silencieux et clos, son front où la pensée inquiète a tendu la transparence de son voile, sa bouche si souvent entr'ouverte pour des questions qu'elle ne pose pas, ses yeux qui interrogent — quand j'y voudrais voir briller des étoiles. — J'aurais voulu qu'elle ne se réveillât jamais et m'endormir avec elle, moi, pour toujours…

Mais c'est fini, à présent. Nous ne serons plus séparés, Charlotte et moi; par un adversaire invisible qu'elle a deviné dans l'ombre, sans doute, et que je ne veux pas avoir terrassé pour lutter avec son fantôme. Qu'elle parle, si elle a quelque chose à dire, et si elle ose parler. Ou bien, je parlerai; et si ce que je dirai doit tuer notre amour, qu'il meure. Je ne veux plus subir le despotisme des angoisses qui l'étreignent; et je ne veux pas plus de secret entre nos âmes qu'il n'y en a entre notre chair, notre chair que rapproche un nouveau lien, car Charlotte est enceinte. Avant-hier, elle m'a décidé à aller demander sa main à son père, et à lui tout avouer; je dois lui faire part, aujourd'hui, du résultat de l'entrevue; je l'attends.

La voici. Pour la première fois, en face d'elle, je me sens maître de moi, je n'éprouve pas les frémissements d'humilité du dévot devant son idole muette, du coupable devant sa conscience.

— Tu as vu mon père?

— Oui.

C'est vrai. J'ai vu mon oncle hier matin. Il m'a écouté sans émotion et m'a laissé parler sans m'interrompre.» Tu n'auras pas ma fille, m'a-t-il dit quand j'ai eu fini. — Voulez-vous me donner les raisons de votre refus? ai-je demandé.— Certainement. Il n'y en a qu'une. Je ne veux plus marier Charlotte. — Vous ne voulez plus… — Non. Il est convenu qu'un père de famille doit faire son possible pour établir sa fille; mais si les circonstances s'opposent à la réalisation de ses désirs, le monde ne peut pas lui en vouloir de ne point persister en dépit de tout. Les faits qui ont empêché le mariage de Charlotte, en raison même de la rareté de leur caractère, m'autorisent à abandonner, au moins pendant quelques années, toutes tentatives matrimoniales à son égard. Édouard est censé avoir le coeur brisé, et il est inutile de le lui arracher tout à fait; Charlotte est supposée regretter profondément Édouard; et on m'imagine généralement versant des pleurs sur leur infortune, dans le silence du cabinet. C'est une situation. — Situation conciliable avec vos intérêts? — Peut-être. Je ne tenais pas à avoir d'enfant, moi; une fille, surtout. Les filles, il leur faut une dot; et la dot, c'est une somme d'autant plus grosse que le père s'est enrichi davantage. Il faut payer. Je payerai, puisqu'il n'y a pas moyen de faire autrement; mais le plus tard possible. — Savez-vous si Charlotte sera de votre avis et si elle voudra attendre?» Mon oncle s'est mis à ricaner. «Oh! qu'elle le veuille ou non!… Elle ne sera majeure que dans deux ans, environ; et après, les sommations respectueuses, les formalités, le temps qu'elles exigent… Une femme peut arracher ses premiers cheveux blancs, en France, avant d'avoir une volonté. — Elle peut disposer d'elle-même, en tous cas… — Illégalement. — Soit. C'est ce qu'a fait Charlotte. Depuis trois mois elle est ma maîtresse. — Ta…? a crié mon oncle en sursautant, car il a senti que je ne mentais pas. — Oui; depuis trois mois; et je viens vous demander, puisque c'est nécessaire, de nous permettre de régulariser notre situation.» Mon oncle était blême, encore, et sa main, posée à plat sur le bureau, frémissait un peu; mais sa voix n'a pas tremblé. «Votre situation, a-t-il dit, je puis la régulariser facilement; en faisant enfermer ma fille jusqu'à sa majorité, d'abord; et-en te faisant poursuivre, toi, pour détournement de mineure. La loi m'autorise… — Oui! À tout! À voler la dot de votre fille, comme vous m'avez volé mon héritage, à moi!» Mon oncle ne s'est pas indigné; il a souri et hoché la tête. «Je comprends. Je comprends. Une vengeance? Ou un chantage? — Ni l'un ni l'autre! Quelque chose qui ne vous regarde pas, que je ne veux pas vous dire. Il n'y a qu'une chose que je veuille vous dire, c'est que Charlotte est enceinte et qu'il nous faut votre consentement à notre mariage! Vous entendez? Il me le faut! Je ne veux pas que mon enfant…— Ne t'avance pas trop! La loi n'interdit pas sans raisons la recherche de la paternité…» J'ai bondi vers mon oncle et je l'ai empoigné par les épaules. «Si vous dites un mot de plus, si vous vous permettez la moindre allusion injurieuse envers Charlotte, vieux coquin, je vous écrase sous mes pieds et je vous jette par la fenêtre. Il y a longtemps que j'ai envie de le faire, sale voleur que vous êtes! Entendez-vous, que j'en ai envie? Hein? (et je sentais ses os, que j'aurais dû broyer, craquer dans mes mains, et je ne voyais plus que le blanc de ses yeux). Si je n'étais pas un lâche, comme tous ceux qui se laissent piller par des pleutres de votre trempe, il y a longtemps que j'aurais pris votre tête par les deux oreilles et que je l'aurais écrasée contre vos tables de la Loi! Je peux vous la faire, à présent, la loi, si je veux, hein!… Tenez, vous n'en valez pas la peine!» Et je l'ai jeté, d'un revers de main, au fond de son fauteuil où il s'est écroulé comme une ordure molle. «Écoutez, ai-je repris, près de la porte, avant de sortir, tandis qu'il cherchait à récupérer son sang-froid et qu'il arrangeait sa cravate. Écoutez-moi bien. Accordez-moi la main de Charlotte; je ne vous demande pas de dot; je ne vous en ai point demandée. Je ne veux pas que vous me donniez un sou, même de l'argent que vous m'avez pris. Si vous aviez la moindre affection pour votre fille, je vous dirais qu'elle sera heureuse avec moi; mais vous ne vous souciez de personne. Une dernière fois, voulez-vous? Si vous ne voulez pas, je ne sais pas ce qui arrivera; mais je prévois des choses terribles, des malheurs sans nom pour elle, pour moi — et pour vous aussi. «Je me suis arrêté, la voix coupée par la colère.» Je n'ai qu'un mot à te répondre. C'est: Non. Je n'ai pas plus d'aversion pour toi que pour un autre, malgré ce que tu viens de dire et de faire. Tu m'es indifférent — comme tous les gens qui ne peuvent me servir à rien. — Seulement, en admettant que ma fille ne me donne pas lieu de la renier purement et simplement, je ne puis pas la marier sans dot; cela ruinerait mon crédit; et, la mariant avec une dot, je ne puis la donner qu'à un homme possédant une fortune en rapport. Tel n'est point ton cas, malheureusement pour toi. Il y a des conventions sociales que rien au monde ne m'obligera à transgresser; elles sont la base de l'Ordre universel, quoi que tu en puisses dire… Tu viens de te comporter en sauvage; moi, je te parle en civilisé, a-t-il continué en glissant sa main dans un tiroir qu'il avait ouvert sournoisement et où je sais qu'il cache un revolver. La loi m'autorise à agir contre ma fille et toi. Je n'userai pas du droit qu'elle me confère. Tu as séduit Charlotte; tu peux la garder. Vivez en concubinage, si vous voulez; vous serez à plaindre avant peu, sans aucun doute. Mais c'est moi qu'on plaindra.» Je suis sorti brusquement, sans dire un mot, car je voyais rouge.

C'était avant-hier, cela; et il me semble que c'est la même fureur qui me secouait alors qui vient de m'envahir tout d'un coup, lorsque Charlotte est entrée.

— Eh! bien, que t'a dit mon père? me demanda-t-elle, anxieuse.

— Il a dû te l'apprendre lui-même, je pense.

— Non. Voilà trois jours que je ne l'ai vu; il sort de bonne heure et rentre tard; on dirait qu'il m'évite. Tu lui as dit?…

— Tout. Et il refuse. Je n'ai pas besoin de te donner ses raisons, n'est-ce pas?

Charlotte secoue la tête tristement. Elle vient s'asseoir près de moi et me prend la main.

— Et toi, que veux-tu faire?

— Moi? dis-je… Je ne sais pas. En vérité, je ne sais pas.

Et je fixe mes yeux sur quelque chose, au loin, pour éviter son regard que je sens peser sur moi. Mais l'étreinte de sa main se resserre, sa petite main si fine et si jolie, qui semble exister par elle-même.

— Dis-moi ce que tu penses, Georges! Je t'en prie, dis-le moi, si cruel que ce doive être.

Je dégage ma main et je me lève.

— Est-ce que je sais ce que tu penses, toi? Je ne l'ai jamais su! Dis-le moi, si tu veux que je te réponde. Dis-moi si tu m'aimes, d'abord!

Des larmes roulent dans les yeux de Charlotte.

— Je t'aime, oui… Oh! Je ne sais pas… Je ne peux pas dire! Je ne te connais pas. Je ne te vois pas. J'ai peur… Je devine des choses, à travers toi; des choses atroces…

Je frappe du pied, car ses larmes me crispent les nerfs et m'irritent.

— Écoute, dis-je; écoute des choses plus atroces encore. Il faut que tu les apprennes, puisque tu veux savoir ce que je pense. Je ne veux point vivre de la vie des gens que tu connais, que tu fréquentes, que tu coudoies tous les jours. Leur existence me dégoûte; et, dégoût pour dégoût, je veux autre chose. J'ai déjà cessé de vivre de, leur vie. J'ai… Tu sais, le vol commis chez Mme Montareuil, ces quatre cent mille francs de bijoux et de valeurs enlevés la nuit. Eh! bien…

Charlotte s'élance vers moi et me pose sa main sur la bouche.

— Tais-toi! Je le sais. Je l'ai deviné! Ne parle pas; je ne veux pas… Viens.

Elle m'entraîne, me fait asseoir sur le divan et me jette ses bras autour du cou.

— Tu ne te doutais pas que je savais? que j'avais compris toute ta haine pour mon père et pour ceux qui lui ressemblent, et que j'avais pu lire en toi comme dans un livre le jour où tu es venu me parler, te rappelles-tu? en revenant de Bruxelles… Non, non, ne t'en va pas. Reste. Ne te mets pas en colère si je pleure; c'est plus fort que moi. Écoute. Je ne t'aimais pas, mais je sentais combien tu étais tourmenté… Et le soir où tu m'as parlé, dans le jardin, je ne t'aimais pas non plus, mais je savais que tu avais soif d'une amitié compatissante, comme tous les coeurs malheureux…

D'un geste brusque, je me délivre de son étreinte.

— Il fallait te défendre, alors, puisque tu n'avais que de la pitié pour moi! Ce n'est pas de la sympathie que je te demandais!

— Enfant! dit-elle en me reprenant dans ses bras; est-ce que tu le savais, ce que tu me demandais? tu voulais trouver l'oubli, en moi, le sommeil de toutes les pensées qui te hantent, la fin du cauchemar qui t'oppresse. Cela, je ne pouvais te le donner qu'avec moi-même. Ce soir-là, tu avais vu en moi une fée qui peut chasser les mauvais rêves; mais je n'étais qu'une femme, et mon seul charme c'était mon amour. Je te l'ai donné autant que j'ai pu; pas assez complètement, sans doute… et, surtout, je ne t'ai jamais dit ce que j'aurais dû te dire, je ne t'ai jamais parlé comme j'étais résolue à le faire chaque fois que je venais te voir. Pardonne-moi; je sentais que ta souffrance était tumultueuse et irritable, et je n'ai jamais osé… J'avais peur…

— Tu avais peur! dis-je en me levant et en marchant par la chambre. Peur de quoi? De me dire que j'étais un voleur? Je m'en moque pas mal! Ou bien d'entreprendre ma conversion? Tu aurais sans doute perdu ton temps. C'était bien inutile, va, tes airs mystérieux et tes façons d'enterrement… Tu m'as demandé ce que je voulais faire, tout à l'heure. Si ton père m'avait accordé ta main, j'aurais vu; mais puisqu'il refuse… je veux continuer, ni plus ni moins, et le tonnerre de Dieu ne m'en empêcherait pas. J'espère que tu ne me quitteras pas; tu t'ennuieras un peu moins que tu ne l'as fait jusqu'ici…

— Non, non! crie Charlotte. Ne parle pas ainsi! Ce n'est pas fait pour toi, cela! je ne veux pas…

— Pourquoi donc n'est-ce pas fait pour moi? Parce que les lois, qui ont permis qu'on me dépouillât depuis, ne m'ont pas fait naître pauvre? Parce que j'ai été enfermé au collège au lieu d'être interné dans la maison de correction? Parce que j'ai appris des ignominies dans des livres, derrière des murs, au lieu de faire l'apprentissage du vice en vagabondant par les rues? Je ne comprends pas ces raisons-là. Parce qu'on m'a fait donner assez d'instruction et qu'on m'a laissé assez d'argent pour me permettre d'agir en larron légal, comme ton père? Je ne veux pas être un larron légal; je n'ai de goût pour aucun genre d'esclavage. Je veux être un voleur, sans épithète. Je vivrai sans travailler et je prendrai aux autres ce qu'ils gagnent ou ce qu'ils dérobent, exactement comme le font les gouvernants, les propriétaires et les manieurs de capitaux. Comment! j'aurai été dévalisé avec la complicité de la loi, et même à son instigation, et je n'oserai pas renier cette loi et reprendre par la force ce qu'elle m'a arraché? Comment! toi qui es une femme et qui seras mère demain, tu peux être empoignée ce soir par des gendarmes que ton père aura lancés contre toi et enfermée jusqu'à vingt-et-un ans comme une criminelle, avec l'interdiction, après, de te marier avant l'expiration des interminables délais légaux! et tu hésiteras à fouler aux pieds toutes les infamies du Code?

— Non, dit Charlotte, je n'hésiterai pas. Je suis ta femme et je suis prête à te suivre. Mais… Non, je t'en prie, ne fais pas cela. Je t'en prie; pour moi, pour… l'enfant… et surtout pour toi. Oh! j'aurais tant donné pour que tu ne l'eusses jamais fait! et je te supplie de ne plus le faire. N'est-ce pas, tu voudras bien?

Elle se lève et vient près de moi.

— Dis-moi que tu voudras bien. Je sais aussi, moi, que c'est ignoble, toutes ces choses; toute cette société immonde basée sur la spoliation et la misère; je sais que les gens qui soutiennent ce système affreux sont des êtres vils; mais il ne faut pas agir comme eux…

— C'est le seul moyen de les jeter à bas, dis-je. Lorsque les voleurs se seront multipliés à tel point que la gueule de la prison ne pourra plus se fermer, les gens qui ne sont ni législateurs ni criminels finiront bien par s'apercevoir qu'on pourchasse et qu'on incarcère ceux qui volent avec une fausse clef parce qu'ils font les choses mêmes pour lesquelles on craint, on obéit et on respecte ceux qui volent avec un décret. Ils comprendront que ces deux espèces de voleurs n'existent que l'une par l'autre; et, quand ils se seront débarrassés des bandits qui légifèrent, les bandits qui coupent les bourses auront aussi disparu. Tu sais ce que je pense, maintenant; tu sais ce que j'ai fait et ce que je veux faire — tu entends? ce que je veux faire!

— Oh! c'est affreux, dit Charlotte en sanglotant. Je ne sais pas si tu as tort… mais je ne peux pas, je ne peux pas… Écoute- moi, je t'en supplie… au moins pendant quelque temps… Tu te calmeras. Tu es tellement énervé! Tu verras que c'est trop horrible… Je n'ai pas même le courage d'y penser; et je n'aurais pas la force… Oh! si tu savais ce que je souffre! Je t'aime, je t'aime de toute mon âme à présent; et je t'aimerai… oh! je ne peux pas dire comme je j'aimerai…

Je la prends dans mes bras.

— Eh! bien, si tu m'aimes, Charlotte, ne me demande point des choses impossibles. Il faut que j'agisse comme je te l'ai dit, je suis poussé par une force que rien au monde ne pourra vaincre, même ton amour. Mais tu seras heureuse, je te jure…

— Non, murmure-t-elle en détournant la tête; je voudrais pouvoir te dire: oui; je le voudrais de tout mon coeur; mais c'est plus fort que moi, je ne peux pas. Il me semble que je mourrais de peur et de honte… et je ne veux pas que toi… Oh! mon ami, mon ami! ne me repousse pas ainsi…

— Si! dis-je, je te repousserai — et j'écarte sa main glacée qu'elle a posée sur mon front brûlant, car sa douleur me pénètre et m'exaspère et je sens fondre, devant ce désespoir de femme, l'âpre résolution qui, depuis si longtemps, s'ancra en moi. — Si! je te repousserai si tu es assez faible pour ne point agir ce que tu penses, car tu sais bien que j'ai raison. Je serai ce que je veux être! Et je resterai seul si tu n'es pas assez forte pour me suivre.

Charlotte devient pâle, pâle comme une morte; et ses yeux seuls, éclatants de fièvre, paraissent vivants dans sa figure.

— Je ne peux pas, dit-elle tout bas; et d'autres paroles, qu'elle voudrait prononcer, expirent sur ses lèvres blêmes.

— Eh! bien, va-t-en, alors! crié-je d'une voix qui ne me semble pas être la mienne. Va retrouver ton père, fille de voleur! il m'a volé mon argent et toi tu veux me voler ma volonté! Va t-en! Va-t- en!…

Alors, Charlotte s'en va, toute droite. Et pendant longtemps, cloué à la même place et comme pétrifié, je crois entendre le bruit de ses pas qui s'est éteint dans l'escalier.

Ce que je ressens, c'est pour moi. Je voudrais bien qu'il y eût là quelqu'un pour me tuer, tout de même; mais on ne meurt pas comme ça. Il faut vivre. Eh! bien, en avant……

Le lendemain matin, à la gare du Nord, au moment où je vais prendre le train pour Bruxelles, quelqu'un me frappe sur l'épaule. Je me retourne. C'est l'abbé Lamargelle.

— Vous partez en voyage, cher monsieur?

— Oui; pour affaires; un voyage qui durera quelque temps, je pense.

— Vous ne m'étonnez pas; votre oncle est un homme aimable et Melle Charlotte est absolument charmante; mais les événements de ces temps derniers, ces malheureux événements, ont influé quelque peu sur l'aménité de leur caractère; et quand on ne trouve plus dans la famille les joies profondes auxquelles elle vous a habitué… Ah! ç'a été bien déplorable, ce qui est arrivé. Pour ma part, je n'ai aucune honte à l'avouer, j'y ai perdu une petite commission qui devait m'être versée au moment du mariage. Enfin… Les voies de la Providence sont insondables. M. Édouard Montareuil est bien affecté.

— J'espère qu'il se consolera, avec le temps.

— Je l'espère aussi. Le temps… les distractions… Je crois savoir qu'il se fait inoculer; je l'ai rencontré l'autre jour sur la route de l'Institut Pasteur. La science est une grande consolatrice. Quant à vous, vous préférez les voyages.

— Oh! voyages d'affaires…

— Oui; des affaires au loin; l'isolement. Vous avez sans doute raison. Beaucoup de gens éprouvent le besoin de la solitude, de temps à autre:

Quiconque est loup, agisse en loup; C'est le plus certain de beaucoup;

comme le dit le fabuliste, continue l'abbé en me plongeant subitement ses regards dans les yeux. Allons! je crains de manquer mon train. Au revoir, cher monsieur. Nous nous retrouverons, j'espère; je fais même mieux que de l'espérer, il n'y a que les montagnes, hé! hé! qui ne se rencontrent pas. Je vous souhaite un excellent voyage. — Prenez garde au marchepied.

Par la portière du wagon, j'aperçois sa haute silhouette noire qui disparaît au coin d'une porte. Était-il venu pour prendre un train — ou pour me voir? Et alors, pourquoi?

Ah! pas de suppositions! Ça ne sert à rien — surtout quand les prêtres sont dans l'affaire. — Des malins, ceux-là! et qui ne sont peut-être pas les plus mauvais soutiens de la Société, bien que la bourgeoisie déclare, en clignant de l'oeil, que le cléricalisme c'est l'ennemi.

J'y réfléchis pendant que le train, qui s'est mis en marche, traverse la tristesse des faubourgs. Quand on pense au nombre des êtres qui vivent dans ces hautes maisons blafardes, dans ces lugubres casernes de la misère, et qui sont provoqués, tous les jours, par ces deux défis: la ceinture de chasteté et le coffre- fort; quand on songe qu'on ne met en prison tous les ans, en moyenne, que cent cinquante mille individus en France et quelques malheureux millions en Europe; on est bien forcé d'admettre, en vérité, devant cette dérisoire mansuétude de la répression impuissante, que la seule chose qui puisse retenir les gens sur la pente du crime, c'est encore la peur du diable.

V — OÙ COURT-IL?

— Naturellement, si vous essayez d'expliquer ça à un gendarme, il y a fort à parier qu'il vous prendra pour un aliéné dangereux. Mais il n'en est pas moins vrai que le voleur, c'est l'Atlas qui porte le monde moderne sur ses épaules. Appelez-le comme vous voudrez: banquier véreux, chevalier d'industrie, accapareur, concussionnaire, cambrioleur, faussaire ou escroc, c'est lui qui maintient le globe en équilibre; c'est lui qui s'oppose à ce que la terre devienne définitivement un grand bagne dont les forçats seraient les serfs du travail et dont les garde-chiourmes seraient les usuriers. Le voleur seul sait vivre; les autres végètent. Il marche, les autres prennent des positions. Il agit, les autres fonctionnent.

— Et leurs fonctions consistent à voler, dis-je.

— Si l'on veut pousser les choses à l'extrême, certainement, répond Issacar en allumant une cigarette. Mais pourquoi hyperboliser? Il est bien évident que l'homme, en général, est avide de gains illicites et que le petit nombre de ceux qui n'ont pas assez d'audace pour agir en pirates, avec les lettres de marque octroyées par le Code, rêvent de se conduire en forbans. Le genre humain est admirablement symbolisé, à ce point de vue, par le trio qui fit semblant d'agoniser, voici dix-huit siècles, au sommet du Golgotha: le larron légal à droite, le larron hors la loi à gauche, et Jésus la bonté même, représentant la soumission craintive aux pouvoirs constitués, au milieu. Seulement, quand on a dit cela, on n'a pas dit grand'chose. On a établi les éléments inaltérables de l'âme actuelle, mais on a ignoré les diversités extérieures de son agencement. Il y a fleurs et fleurs, bien que, primordialement, toutes les parties de la fleur soient des feuilles; et il y a filous et filous bien que, par leur fonds, tous les hommes soient des fripons.

— N'allez-vous pas trop loin, à votre tour?

— Je ne pense pas. Je ne crois point que la nature humaine soit mauvaise en elle-même, ou, au moins, incurablement mauvaise; pas plus que je ne crois au criminel-né. Ce sont là des mensonges conventionnels, fort commodes sans doute, mais qu'il ne faudrait point ériger en axiomes. Je crois à l'influence détestable, irrésistible, du déplorable milieu dans lequel nous vivons, Que la corruption engendrée par ce milieu soit profonde et générale, il n'y a pas lieu d'en douter; les êtres qui échappent à son action sont en bien petit nombre. Ils existent, cependant; car c'est soutenir un paradoxe abominable que d'affirmer qu'il n'y a point d'honnêtes gens. Les personnes les plus versées en la matière n'ont point de doutes à ce sujet. M. Alphonse Bertillon assure même qu'on pourrait trouver à Paris, parmi les êtres placés dès leur jeunesse dans ces conditions qui sont le lot des criminels que nous sommes tous plus ou moins, une centaine d'hommes devenus et restés parfaitement honnêtes. «On les trouverait tout de même, dit-il, mais ce seraient cent imbéciles.» Imbéciles ou non, peu importe. Il suffit qu'ils existent.

— C'est suffisant, en effet.

— Partant donc de ce point que l'honnête homme n'est pas un mythe, mais une simple exception, nous nous trouvons en face d'une masse énorme dont les éléments, absolument analogues au point de vue physiologique ou psychologique, ne se différencient qu'en raison de leur agencement au point de vue social. Pour diviser en deux parties les unités malfaisantes qui composent cette masse, on est obligé de prendre le Code pénal pour base d'appréciation.