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Le voleur

Chapter 8: VI — PLEIN CIEL
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Le narrateur avoue avoir dérobé un manuscrit et en publie les mémoires, qui retracent de façon épisodique la vie d’un voleur entre aventures, combines et voyages. Le texte mêle récits de cambriolages, déguisements et filouteries à des rencontres amoureuses et des mésaventures judiciaires, tout en offrant des réflexions sur l’argent, le destin, le repentir et l’hypocrisie sociale. L’ensemble alterne humour noir et ironie pour dresser un portrait critique de la société et interroger la morale, la liberté et les moyens de survivre hors des règles établies.

— Bien entendu; le Code, c'est la conscience moderne.

— Oui. Anonyme et à risques limités… La première partie est composée, d'abord, de criminels actifs, dont la loi ignore, conseille ou protège les agissements, et qui peuvent se dire honnêtes par définition légale; puis, de criminels d'intention auxquels l'audace ou les moyens font défaut pour se comporter habituellement en malfaiteurs patentés, et dont les tentatives équivoques sont plutôt des incidents isolés qu'une règle d'existence; ceux-là aussi peuvent se dire honnêtes. Cette catégorie tout entière a pour caractéristique le respect de la légalité. Les uns sont toujours prêts à commettre tous les actes contraires à la morale, soit idéale, soit généralement admise, pourvu qu'ils ne tombent point sous l'application directe d'un des articles de ce Code qu'ils perfectionnent sans trêve. Les autres, tout en les imitant de leur mieux, de loin en loin et dans la mesure de leurs faibles facultés, ne sont en somme que des dupes grotesques et de lamentables victimes qui ne consentent, pourtant, à se laisser dépouiller que par des personnages revêtus à cet effet d'une autorité indiscutable et qualifiés de par la loi. Classes dirigeantes et masses dirigées. De par la loi, Monsieur, de par la loi! Vous savez quelle est la conséquence d'un pareil ordre de choses. Égoïsme meurtrier en haut, misère morale et physique en bas; partout, la servitude, l'aplatissement désespéré devant les Tables de la Loi qui servent de socle au Veau d'Or.

— Certes, l'esclavage est général; et le joug est plus lourd à porter, peut-être, pour les dirigeants que pour les dirigés. Il est vrai qu'ils ont l'espoir, sans doute, d'arriver à accaparer toute la terre, à monopoliser toutes les valeurs, à asservir scientifiquement le reste du monde et à le parquer dans les pâturages désolés de la charité philanthropique. Je suis convaincu que pas une voix ne s'élèverait pour protester s'ils parvenaient à établir un pareil régime.

— C'est fort probable. L'éducation de l'humanité est dirigée depuis longtemps vers un but semblable, et les utopistes du Socialisme la parachèvent. Mais la tentative, si l'on osait la risquer, ne réussirait pas, et voici pourquoi: il y a toute une catégorie d'individus qui n'ont cure des lois, qui s'emparent du bien d'autrui sans se servir d'huissiers et qui lèvent des contributions sur leurs contemporains sans faire l'inventaire de leurs ressources. Ce sont les voleurs. Il faut leur laisser ce nom, qui n'appartient qu'à eux seuls, de par la loi, et même étymologiquement. Vola, ça ne veut pas dire: une sébile. Examinez la paume des mains des législateurs, dans un Parlement quelconque, lorsqu'on vote à mains levées, et vous conviendrez que, le titre de voleurs ne saurait s'appliquer aux coquins qui mendient les uns des autres, pour commettre leurs méfaits, l'aumône de la légalité. Je ne dis pas qu'il ne se trouve point de voleurs véritables, parmi ces filous en carte; il y en a, et il y en aura de plus en plus; mais c'est encore l'exception. Quant au vrai voleur, ce n'est pas du tout, quoi qu'on en dise, un commerçant pressé, négligent des formalités ordinaires, une sorte de Bachi-Bouzouk du capitalisme. C'est un être à part, complètement à part, qui existe par lui-même et pour lui-même, indépendamment de toute règle et de tous statuts. Son seul rôle dans la civilisation moderne est de l'empêcher absolument de dépasser le degré d'infamie auquel elle est parvenue; de lui interdire toute transformation qui n'aura point pour base la liberté absolue de l'Individu; de la bloquer dans sa Cité du Lucre, jusqu'à ce qu'elle se rende sans conditions, ou qu'elle se détruise elle-même, comme Numance. Ce rôle, il ne le remplit pas consciemment, je l'accorde; mais enfin, il le remplit. Je n'admets pas que le voleur soit la victime révoltée de la Société, un paria qui cherche à se venger de l'ostracisme qui le poursuit; je le conçois plutôt comme une créature symbolique, à allures mystérieuses, à tendances dont on ignore généralement la signification, comme on ignore la raison d'être de certains animaux qui, cependant, ont leur utilité et qu'on ne détruit que par habitude aveugle et par méchanceté bête. Le voleur va à son but, non pas que le crime soit bien attrayant et que ses profits soient énormes, mais parce qu'il ne peut faire autrement. Il sent peser sur lui l'obligation morale de faire ce qu'il fait. Je dis bien: obligation morale. «Le renard, en volant les poules, a sa moralité, assure Carlyle; sans quoi il ne pourrait pas les voler.» Quoi de plus juste?

— Rien au monde. C'est faire du crime ce qu'il est: une matière purement sociologique. Et c'est faire du criminel ce qu'il est aussi: une conséquence immédiate de la mise en train des mauvaises machines gouvernementales, un germe morbide qui apparaît, dès leur origine, dans l'organisme des sociétés qui prennent pour base l'accouplement monstrueux de la propriété particulière et de la morale publique, qui se développe avec elles et ne peut mourir qu'avec elles. C'est faire du voleur un individu possédant une moralité spéciale qui lui enlève la notion de l'harmonique enchaînement de l'organisation capitaliste, et qu'il refuse de sacrifier au bien général défini par les légistes. C'est faire de lui le dernier représentant, abâtardi si l'on y tient, de la conscience individuelle.

— Certainement, dit Issacar. Mais ce n'est pas seulement son dernier représentant; c'est son représentant éternel. Toutes les civilisations qui ne se sont pas fondées sur les lois naturelles ont vu se dresser devant elles cet épouvantail vivant: le voleur; elles n'ont jamais pu le supprimer, et il subsistera tant qu'elles existeront; il est là pour démontrer, per absurdum, la stupidité de leur constitution. Les gouvernements ont un sentiment confus de cette réalité; et, avec une audace plus ingénue peut-être qu'ironique, ils déclarent que leur principale mission est de maintenir l'ordre, c'est-à-dire la servilité générale, et de faire une guerre sans merci au criminel, c'est-à-dire à l'individu que leurs statuts classent comme tel.

— C'est absolument comme si un conquérant affirmait, que sa seule raison d'être est de subjuguer des provinces. Sa présence n'a pas besoin d'être expliquée. Mais il est probable que les masses exploitées finiront par s'apercevoir que leur pire ennemi n'est pas le criminel traqué par la police et exclusivement sacrifié comme un bouc émissaire pour assurer à la loi une sanction indispensable. La faim fait sortir le loup du bois…

— Les loups sont des loups, répond Issacar; et les hommes… Il y a annuellement cinquante mille suicides en Europe; et, en France seulement, quatre-vingt-dix mille personnes meurent de faim et de privations, tandis que soixante-dix mille autres sont internées dans les asiles d'aliénés par suite de chagrins et de misère. Croyez-vous que cette foule de misérables ait des principes moraux plus solides que ceux de leurs contemporains? Pas du tout. Il n'y a plus que dans certains milieux révolutionnaires qu'on croie encore à l'honnêteté. Mais la distance est si grande, de la pensée à l'acte! Plutôt que de la franchir, ils préfèrent la mort.

— Pourtant, dis-je, ils sont presque tous chrétiens; et leur religion leur enseigne la nécessité de l'audace. Le ciel même, dit l'évangile, appartient aux violents qui le ravissent. Violenti rapiunt illud. Que pensez-vous de cette promesse du paradis faite aux criminels?

— Elle m'amuse. Pourtant, elle est d'une grande profondeur, et les casuistes ne l'ont pas ignoré. Par le fait, les criminels commencent à jouir sur cette terre de privilèges que ne partagent point les honnêtes gens. On disait autrefois que le voleur avait une maladie de plus que les autres hommes: la potence; on peut dire aujourd'hui qu'il a une maladie de moins: la maladie du respect. Et, ce qu'il y a de plus curieux, c'est que ce respect qu'il ressent de moins en moins, il l'inspire de plus en plus. Allez voir juger, par exemple, une affaire d'adultère; le voleur, devant le public et même le tribunal, fait bien meilleure figure que le volé. Et qui voudrait, croire, à présent, que la faillite n'a pas été instituée pour le bien du débiteur, pour lui refaire une virginité?

— Personne, assurément. On pourrait même aller beaucoup plus loin que vous ne le faites; et je serais porté à admettre que cette considération pour le larron augmente en raison exacte du mépris croissant pour la misère. Penser qu'après dix-huit siècles de civilisation chrétienne les pauvres sont condamnés en naissant! Et ils sont condamnés comme voleurs. Tu as volé de la vie, de la force, de la lumière! Tu es condamné à payer avec ta chair, avec ton sang, avec ton geste de bête, avec ta sueur, avec tes larmes! Et l'ignoble comédie que la charité infinie les oblige à jouer! Quand vous entendez un homme chanter dans la rue, vous pouvez être sûr qu'il n'a pas de pain.

— Que voulez-vous? ricane Issacar. Ils ont contre eux l'opinion publique — la même qui fera semblant de vous honnir si vous vous laissez pincer au cours d'un cambriolage. — Seulement le pauvre est réprouvé à perpétuité, et sans merci; car la dignité de l'infortune est morte. Vous, vous ne serez déshonoré que pour un temps, et jusqu'à un certain point; car vous aurez été assez habile pour mettre en lieu sûr le produit de vos précédents larcins. Il n'y a qu'une opinion publique, voyez-vous: c'est celle de la Bourse; elle donne sa cote tous les jours. Lisez-la en faisant votre compte, même si vous revenez du bagne. Vous saurez ce qu'on pense de vous.

— J'ai déjà eu l'occasion de la consulter une fois, cette opinion publique; lorsque j'ai voulu m'assurer de la valeur des titres avec lesquels mon oncle avait réglé ses comptes de tutelle.

— Oui, je sais; elle vous a répondu: cent mille francs, à peu près. C'était comme si elle vous avait dit: Tu risqueras cette somme dans une entreprise quelconque, et tu la perdras; car ton capital est mince et les gros capitaux n'existent que pour dévorer les petits. Ou bien, tu chercheras à joindre à tes maigres revenus ceux d'un de ces emplois honnêtes qui, pour être peu lucratifs, n'en sont pas moins pénibles. Ceux qui les exercent ne mangent pas tout à fait à leur faim, sont vêtus presque suffisamment, compensent l'absence des joies qu'ils rêvent par l'accomplissement de devoirs sociaux que l'habitude leur rend nécessaires; et, à part ça, vivent libres comme l'air — l'air qu'on paye aux contributions directes.

— La perspective était engageante. Néanmoins, elle ne m'attirait pas. J'étais assez bien doué, il est vrai, et si j'avais eu de l'ambition… Mais je n'ai pas d'ambition. Arriver! À quoi? Chagrin solitaire ou douleur publique. Manger son coeur dans l'ombre ou le jeter aux chiens. D'ailleurs, je n'avais pas la notion déprimante de l'avenir. Je voulais vivre pour vivre.

— Ne faites pas de la résolution que vous avez prise une question de principes, dit Issacar. Rien de mauvais comme les principes. Vous êtes, ainsi que tous les autres criminels, poussé par une force que vous ne connaissez pas, qui n'est point héréditaire, et à laquelle les milieux que vous avez traversés ont simplement permis un libre développement. Le voleur est un prédestiné.

— C'est possible. Moi, je vole parce que je ne suis pas assez riche pour vivre à ma guise, et que je veux vivre à ma guise. Je n'accepte aucun joug, même celui de la fatalité.

— Prenez garde. Si vous vous dérobez à toute domination, vous vous condamnez à subir toutes les influences passagères.

— Ça m'est égal Et puis, j'aime voler.

— Voilà une raison. On peut s'éprendre de tout, même du plaisir et du crime, avec sincérité et, j'oserai le dire, avec élévation.

— Vous n'avez peut-être pas tort, après tout, de parler du voleur comme d'un prédestiné. Il me semble que, même si j'étais resté riche, je n'aurais été attiré vers rien, ou seulement vers des choses impossibles.

— Vous auriez été un isolé ou un libertin, car vous êtes un individu; étant pauvre, vous êtes un malfaiteur par définition légale. Dans une société où tous les désirs d'actes et les appétits sont réglés d'avance, le crime sous toutes ses formes, de la débauche à la révolte, est la seule échappatoire prévue, et implicitement permise par la loi aux forces vives qui ne peuvent trouver leur emploi dans le mécanisme réglementé de la machine sociale, et auxquelles la pauvreté défend l'isolement. Vous auriez pu tenter n'importe quoi; on vous aurait reconnu tout de suite comme un caractère, et vous auriez été perdu. La lanterne avec laquelle Diogène cherchait un homme, et qu'avait déjà tenue Jérémie, l'Individu la porte sur la poitrine, aujourd'hui — afin qu'on puisse le viser au coeur et le fusiller dans les ténèbres.

— Puisque je dois être un voleur, et rien qu'un voleur…

— Pourquoi: rien qu'un voleur? Ne pouvez-vous être quelque autre chose en même temps? Vous êtes déjà ingénieur; continuez. Le loisir ne vous manquera pas. Vous auriez tort de vous cantonner dans une occupation unique. Il faut être de votre temps, mais pas trop. La grande préoccupation de notre époque est la division du travail, car on affirme aujourd'hui que les parties ne doivent plus avoir de rapports avec le tout. Il n'y a que le vol qui ne soit pas une spécialité. N'en faites pas une.

— Soit. Je voulais dire qu'il y a deux sortes de filous; l'escroc et le voleur proprement dit. L'un nargue les lois, l'autre ne leur fait même pas l'honneur de s'occuper d'elles; je veux agir comme ce dernier.

— Affaire de tempérament. Moi, je préfère l'escroquerie, pour la même cause; mais je n'ai pas la maladie du prosélytisme. Soyez un larron primitif, un larron barbare si vous voulez. Permettez-moi seulement de vous donner un bon conseil: faites aux lois l'honneur de vous inquiéter d'elles. Comparez les statuts criminels des différents peuples, et leurs codes; comparez aussi leurs régimes pénitentiaires et l'échelle de ces régimes; et, avant de tenter un coup, examinez dans quel pays et dans quelles conditions il est préférable de le risquer; laissez le moins possible au hasard; sachez d'avance quel sera votre châtiment, et comment vous le subirez, si vous êtes pris. Je souhaite que vous ne le soyez jamais; mais mes voeux ne sont point une sauvegarde. Jusqu'ici, vous n'avez commis qu'un vol, fort imprudent et d'une audace presque enfantine; grâce à un concours de circonstances extraordinaires, vous n'avez même pas été soupçonné. On a bien raison de dire qu'il n'y a que l'invraisemblable qui arrive! Cependant, ne vous y fiez pas.

— Je ne m'y fie pas.

— Et surtout, souvenez-vous bien qu'il faut éviter à tout prix les violences contre les personnes. L'assassinat, soit pour l'attaque de la propriété à conquérir, soit pour la défense de la propriété qu'on vient d'annexer, est un procédé grossier et anachronique qu'un véritable voleur doit répudier absolument. Tout ce qu'on veut, mais pas la butte.

— C'est mon avis,

— Le genre de vie que vous choisissez, à part ses risques (mais quelle profession n'a pas ses dangers?) me semble pleine de charmes pour un esprit indépendant. Carrière accidentée! Vous verrez du pays, et peut-être des hommes. On passe partout avec de l'argent, et l'on ne vous demande guère d'où il vient; excusez cette banalité.

— De bon coeur. Ma vie ne sera peut-être pas très gaie, et ne sera point, sûrement, ce que j'aurais désiré qu'elle fût. Mais elle ne sera pas ce qu'on aurait voulu qu'elle eût été! La loi, qui a permis qu'on me fît pauvre, m'a condamné à une existence besogneuse et sans joie. Je m'insurge contre cette condamnation, quitte à en encourir d'autres.

— Ne vous révoltez pas trop, dit Issacar; ça n'a jamais rien valu. Contentez-vous de donner l'exemple en vivant à votre fantaisie. Pourtant, si vous pouvez retirer un plaisir d'une comparaison entre l'état qui sera le vôtre et la situation que vous assignait la bienveillance de la Société, ne vous refusez pas cette satisfaction.

— C'est un parallèle que j'établirai souvent, et à un point de vue surtout.

— Celui des femmes, je parie?

— Tout juste! Ah! les bourgeois sont bien vils; mais ce qu'elles sont lâches, leurs filles! Elles peuvent se vanter de le traîner, le boulet de leur origine!

— Comme vous vous emportez! Ne pouvez-vous dire tranquillement que les honnêtes filles du Tiers-État ont la prétention ridicule de vouloir faire payer leur honnêteté beaucoup puisqu'elle ne vaut?… Auriez-vous eu quelque petite histoire avec une de ces demoiselles, ces temps derniers? Votre brusque arrivée à Bruxelles, quand j'y réfléchis, me laisserait croire à un drame.

— Ni drame ni comédie; quelque chose de pitoyable et qui n'a pas même de nom. N'en parlons pas; c'est fini. Seulement, j'en ai assez, des femmes qui portent un traité de morale à la place du coeur et qui savent étouffer leurs sens sous leurs scrupules. Ah! des femmes qui n'aient pas d'âme, et même pas de moeurs, qui soient de glorieuses femelles et des poupées convaincues, des femmes auréolées d'inconscience, enrubannées de jeunesse et fleuries de jupons clairs!…

— Vous en aurez, dit Issacar. Je ne vous promets point que leur immoralité ne vous ennuiera pas autant, au fond, que la moralité des autres; mais elle est moins monotone et vous distraira quelquefois. Ce sont de bonnes filles, pas si bonnes que ça tout de même, qui ont assez de défauts pour faire faire risette à leurs qualités, et auxquelles l'instruction obligatoire a même appris l'orthographe. En vérité, je me demande ce que les honnêtes femmes peuvent encore avoir à leur reprocher. Elles reniflent, parce qu'elles n'osent pas se moucher de peur d'enlever leur maquillage, mais elles ont des pièces d'or dans leurs bas. Oui, je sais bien, vous vous moquez de ça… Enfin, on n'a pas à s'occuper des toilettes; c'est quelque chose par le temps qui court… Ah! sapristi, quelle heure est-il donc?

— Cinq heures et quart.

— Bon. Nous avons encore dix minutes à nous; il nous en faux cinq tout au plus pour aller à notre rendez-vous. Je mets ces dix minutes à profit. Voulez-vous me prêter vingt mille francs?

— Très volontiers.

— J'ai l'intention, voyez-vous, de tenter quelque chose du côté du
Congo. J'ai une idée…

— Vous ne croyez donc plus aux ports de mer?

— Si; mais la question n'est pas mûre; les Belges y viendront, n'en doutez pas, et je crois même qu'après avoir creusé des bassins dans toutes leurs villes ils feront la conquête de la Suisse, pour créer un port à La-Chaux-de-Fonds; seulement, il faut attendre. Ah! si vous vouliez marcher avec moi, nous serions des précurseurs…

— Je regrette de ne le pouvoir, dis-je; mais je ne veux pas me mêler d'affaires. Pourtant, je suis très heureux de vous être utile, car vous m'avez rendu service.

— En m'occupant de la négociation des titres et des bijoux dont vous avez soulagé cette bonne vieille dame? C'était si naturel! Je regrette seulement de n'en avoir pu tirer que cent trente mille francs. Mais vous verrez vous-même, avant peu, combien nous sommes exploités.

— Je n'en serai pas surpris. Voulez-vous que je vous donne un chèque ce soir?

— Non, répond Issacar; vous m'enverrez ces vingt mille francs de
Londres, après-demain matin, en bank-notes anglaises.

— Après-demain matin! Mais je ne serai pas à Londres…

— Si. Vous y serez demain soir à six heures. C'est moi qui vous le dis. À présent, en route, chantonne Issacar en prenant son chapeau. Le café où nous devons voir mon homme est à deux pas d'ici.

Tout à côté, en effet; en face de la Bourse. C'est l'heure de l'apéritif et l'établissement regorge de clients attablés devant des boissons rouges, et jaunes, et vertes. Des hommes aux figures désabusées de contrefacteurs impénitents, qui trichent aux cartes ou se racontent des mensonges; des femmes d'une grande fadeur, joufflues et comme gonflées de fluxions malsaines, avec des bouches quémandeuses et des paupières lourdes s'ouvrant péniblement sur des yeux de celluloïd qui meurent d'envie de loucher.

Après un moment d'hésitation, nous nous dirigeons vers une table qu'encombre un jeune homme blond; c'est la seule qui soit aussi faiblement occupée. Le jeune homme blond, plongé dans la lecture d'un journal, nous autorise à l'investir; aussitôt, je me poste sur son flanc gauche et Issacar lui fait face avec intrépidité.

— Pour qui la chaise qui reste libre? Pour qui? dis-je à Issacar dès que le garçon nous a munis de pernicieux breuvages.

— Pour un fort honnête homme, gros industriel, fabricant de produits chimiques, qui brûle du désir de faire votre connaissance et de vous voir placer deux cent mille francs pour le moins dans ses mains sans tache,

— Quelle singulière idée vous avez de me mettre en rapports avec des gens…

— Chut! Chut!

Issacar se retourne pour faire signe à l'honnête industriel qui vient d'entrer et dont il a reconnu la silhouette dans une glace. L'honnête industriel a aperçu le signal. Il s'avance en souriant; le ventre trop gros, les membres trop courts, une tête d'Espagnol de contrebande avec des moustaches à la Velasquez, le front déprimé, ridé comme par l'habitude du casque, les doigts épais, courts, cruels, écartés comme pour l'égouttement de l'eau bénite. Issacar fait les présentations comme s'il n'avait fait autre chose de sa vie; et la chaise libre perd sa liberté.

— Monsieur, me dit l'honnête industriel, j'ai appris par M. Issacar combien vous êtes désireux de trouver, en même temps qu'un moyen d'utiliser vos merveilleuses facultés d'ingénieur et d'inventeur, un placement rémunérateur pour vos capitaux. Je pense que je puis vous offrir, pour une fois, cette double possibilité, savez-vous. C'est aussi l'avis de notre honorable ami M. Issacar, et je suis heureux qu'il ait ménagé cette entrevue, pour une fois, afin que je puisse vous exposer l'état de mes affaires, savez- vous. Si vous le permettez, je vais, sans autre préambule, vous donner une idée de mon entreprise.

Je permets tout ce qu'on veut; et l'honnête industriel commence ses explications. Il parle le plus vite qu'il peut et j'écoute le moins possible. Mon Dieu! Mon Dieu! pourvu que ça ne dure pas trop longtemps!… À l'expiration du premier quart d'heure, le jeune homme blond, à côté de moi, commence à donner des signes d'impatience; il s'agite nerveusement sur la banquette et déplie son journal avec rage. Tant pis pour lui! Il n'a qu'à s'en aller, s'il n'est pas content. Ah! que je voudrais pouvoir en faire autant!… Au bout d'une demi-heure, je prends le parti d'interrompre l'honnête industriel.

— Monsieur, lui dis-je, le tableau que vous venez de m'exposer est tracé de main de maître, et je dois avouer que vous m'avez presque convaincu. Le moindre des produits chimiques prend dans votre bouche une valeur toute particulière, et je crois que les résultats que vous avez atteints jusqu'ici ne sont rien en comparaison de ceux que vous pouvez espérer. Je me permettrai cependant de faire mes réserves sur la potasse. Il me semble que vous ne rendez pas suffisamment justice à la potasse.

— Moi? fait l'honnête industriel interloqué; mais je n'en ai pas encore parlé!

— Justement. Votre silence est plein de sous-entendus hostiles. N'oubliez pas, Monsieur, que je suis ingénieur; rien n'échappe à un ingénieur.

— Je le vois bien, murmure l'honnête industriel, très confus.

— Quoi qu'il en soit, dit Issacar qui s'aperçoit sans doute que je m'engage sur un mauvais terrain, quoi qu'il en soit, je puis vous assurer, Monsieur, que vos paroles ont fait la plus grande impression sur M. Randal. Je connais M. Randal. Il est peu expansif, comme tous les hommes modestes bien que pénétrés du sentiment de leur valeur; mais j'ai remarqué l'intérêt soutenu avec lequel il vous a écouté. C'est un grand point, croyez-le; et je ne serais pas étonné si, après une ou deux visites à votre usine, il mettait à votre disposition, non pas deux cent mille francs, mais trois cent mille.

— Oh! oh! dis-je, un peu au hasard — car je ne comprends pas du tout la signification des coups de pied qu'Issacar me lance sous la table — oh! oh! c'est aller bien vite…

— Mon Dieu! dit l'industriel dont les yeux s'allument, quand un placement est bon… Il ne s'agit pas ici des Bitumes du Maroc ou du percement du Caucase, savez-vous. C'est une affaire sérieuse, que vous pouvez étudier vous-même…

— Certainement. Mais…

— Auriez-vous quelques objections à présenter, pour une fois?

Moi? Pas du tout. Mais Issacar en a pour moi.

— Oui, dit-il, M. Randal a certaines raisons qui le font hésiter, jusqu'à un certain point, à placer ses capitaux dans une entreprise comme la vôtre. Il me les a exposées et je vais vous les traduire brièvement. D'abord, il redoute l'accroissement des frais généraux. Les ouvriers réclament constamment des augmentations de salaires…

— Ils les réclament! ricane l'industriel. Oui, ils les réclament; mais ils ne les ont jamais. Et quand même ils les obtiendraient, croyez-vous qu'ils en seraient plus heureux et nous plus pauvres? Quelle plaisanterie! Ce que nous leur donnerions de la main droite, nous le leur reprendrions de la main gauche. Il est impossible qu'il en soit autrement. La science nous l'apprend. La science, Monsieur! La main-d'oeuvre est pour rien ici; savez-vous pourquoi? Parce que la Belgique est un pays riche, pour une fois. Plus un pays est riche, plus le travailleur est pauvre. La France, au XVe siècle, était bien loin d'avoir la fortune qu'elle possède aujourd'hui, n'est-ce pas? Eh! bien, à cette époque, l'ouvrier et le paysan français gagnaient beaucoup plus qu'ils ne gagnent à présent. Loi économique, Monsieur, loi économique!

— La science est une admirable chose, dit Issacar. Mais M. Randal, qui a pour elle tout le respect nécessaire, n'ignore pas combien elle exige de ménagements dans ses diverses applications. Et il a entendu dire que deux accidents terribles s'étaient produits chez vous l'année dernière…

L'honnête industriel sourit.

— Des accidents! Oui, il y a des accidents. Nous traitons des matières dangereuses, pour une fois. Il y a eu quinze hommes tués à la première explosion; dix seulement à la deuxième. Mais ces catastrophes donnent à une maison une publicité gratuite si merveilleuse! D'ailleurs, il n'y a rien à payer aux familles des victimes, car toutes les précautions sont prises. Je ne dis pas qu'elles le soient constamment, savez-vous; on se ruinerait. Mais elles le sont quand se présentent les inspecteurs, qui nous préviennent toujours de leur visite; question de courtoisie; c'est nous, industriels, qui les faisons vivre… Ah! oui, cela fait une belle réclame! Et l'enterrement en masse! Tous les coeurs réconciliés dans la douleur commune! Plus de castes! L'union de tous, patrons et ouvriers, pleurant à l'unisson aux accents du De profundis! Tu sais, les bâtiments sont assurés.

— C'est une grande consolation, dit Issacar. Malheureusement, cette union que produisent si à propos de pareils événements n'est peut-être pas de longue durée; et alors arrivent les grèves, dont l'idée seule effraye M. Randal.

— Oui, dis-je, obéissant à une pression du pied d'Issacar, je crains énormément les grèves.

— Crainte chimérique, affirme l'honnête industriel; les grèves n'ont jamais fait de tort aux capitalistes; au contraire. Voulez- vous que je vous dise le fin mot? Les trois quarts et demi des grèves, c'est nous qui les provoquons. En Angleterre, en France, en Amérique, partout. Le, capitaliste, le manufacturier encombré par la surproduction se refait par la grève. Il est curieux que vous ne vous en soyez pas douté. Tout le monde le sait, et personne n'y trouve à redire. Savez-vous pourquoi? C est parce qu'on se rend bien compte, malgré les criailleries des détracteurs du système actuel, que le monde n'est pas si mal fait, pour une fois: si les uns jouissent de toutes les faveurs de la fortune, les autres conservent, par le fait même de leur indigence, le pouvoir de les apprécier.

— C'est une compensation, en effet, accorde Issacar; mais elle est peut-être un peu narquoise. Et il se pourrait bien qu'un jour une révolution sociale…

Coup de pied d'Issacar. Silence. Second coup de pied d'Issacar. Je parle.

— Certainement, une révolution sociale qui… que…

— Je devine ce que vous voulez me dire, assure l'honnête industriel. Une révolution qui prendrait d'assaut les Banques et dilapiderait les épargnes des gens laborieux et économes, qui s'approprierait les capitaux des honnêtes gens. Cela n'est guère probable en Belgique; nous avons la garde civique, ici, Monsieur, pour une fois. Mais enfin, c'est possible. Eh! bien, il n'y a qu'une chose à faire: C'est de ne pas confier son argent aux Banques et de le garder chez soi. C'est ce que je fais, savez- vous.

Et l'honnête industriel me regarde triomphalement dans les yeux, tandis que le jeune homme blond, après avoir soigneusement plié son journal, se met à examiner les points noirs dans le marbre blanc de la table. Quel imbécile! Pourquoi ne s'en va-t-il pas?

— Oui, continue l'industriel, je garde tout mon argent chez moi et, en cas de besoin, je saurais le défendre. Mon coffre-fort se trouve dans mon cabinet particulier, au troisième étage de ma maison, et mon appartement est au premier; j'ai en ce moment pour plus de cinq cent mille francs de bonnes valeurs, sans compter les espèces; pour aller les prendre, il faudrait passer sur mon cadavre. Quant aux voleurs, je m'en moque. Ma porte est solide et je ne me couche jamais sans en avoir poussé moi-même les trois gros verrous.

— Un avertisseur électrique serait peut-être prudent, suggère
Issacar.

— Je ne dis pas. Mais je puis m'en passer; j'ai l'oreille fine et je ne dors que d'un oeil, en gendarme.

— Excellente habitude, dit Issacar; nous n'aurons pas de mal à vous réveiller, un de ces matins, pour vous demander à déjeuner, M. Randal et moi.

— Le plus tôt possible me fera plaisir, affirme l'industriel; on ne traite bien les affaires que devant une bonne table; c'est pourquoi, je pense, les pauvres ne réussissent jamais; ils mangent si mal! Ne tardez pas trop, et venez de bonne heure; nous irons faire un tour à l'usine avant déjeuner.

Il nous donne son adresse: 67, rue de Darbroëk; et se retire après force compliments, absolument enchanté de lui.

—Pourquoi m'avez-vous imposé une pareille corvée? demandai-je à
Issacar.

— Vous le verrez bientôt, me répond-il en souriant. Mais que pensez-vous du personnage? C'est un symbole. À une époque où tout, même les plus vils sentiments, perd de sa force et se décolore, l'égoïsme pur, sans mélange et naïf ne se rencontre plus guère que dans les classes moyennes; mais il s'y cramponne. Et quelle inconscience! Cet homme que vous venez de voir était candidat aux dernières élections municipales, candidat libéral et démocratique; il représentait la démocratie, la seule, la vraie!

— Il la représente encore, dis-je. La vraie démocratie est celle qui permet à chaque individu de donner, en pure perte, son maximum d'efforts et de souffrance; Prudhomme seul ne l'ignore pas. Ah! quelle lame de sabre ne vaudrait mille fois son parapluie?… Et comme tout ce que pensent ces gens-là est exprimé bassement! Ce qui me répugne surtout dans la bourgeoisie, c'est son manque de dignité; elle a eu beau tremper son gilet de flanelle dans le sang des misérables, elle n'en a pu faire un manteau de pourpre.

— Et quand les déshérités la prendront aux épaules pour la jeter dans l'égout où elle doit crever, on ira leur demander leurs raisons, on s'étonnera de leur manque de ménagements, on leur reprochera leurs façons brutales… Ah! l'ironie anglaise: «Le chien, pour arriver à ses fins, se rendit enragé, et mordit l'homme»…

— Ma foi, dis-je, c'est presque un soulagement, quand on vient de quitter un de ces honnêtes gens, que de penser qu'on doit avoir pour amis des canailles, qu'on fréquentera des êtres destinés à l'échafaud ou au bagne.

J'ai prononcé la phrase un peu haut, et j'ai vu sourire le jeune homme blond. De quoi se mêle-t-il? Il commence à m'agacer. Et je me penche sur la table pour murmurer à Issacar:

— Allons-nous en d'ici; et conduisez-moi auprès de ce voleur si adroit dont vous m'avez parlé tantôt et que vous devez me faire connaître ce soir.

— Volontiers, répond Issacar; mais il est inutile de sortir.

Il se lève et pose la main sur l'épaule du jeune homme blond.

— J'ai l'honneur, me dit-il, de vous présenter mon ami Roger
Voisin, dont vous désirez si vivement faire la connaissance.

J'esquisse un geste d'étonnement; mais le jeune homme blond me tend la main.

— Je suis vraiment enchanté, Monsieur… Permettez-moi seulement une petite rectification; mon nom est bien Roger Voisin mais, d'ordinaire, on m'appelle Roger-la-Honte.

VI — PLEIN CIEL

Minuit sonne au beffroi de la cathédrale comme nous pénétrons, Roger-la-Honte et moi, dans la rue, de Darbroëk; nous venons de faire nos adieux à Issacar avec lequel nous avons dîné à l'hôtel du Roi Salomon, où il habite. On est très bien, à cet hôtel-là.

— Oui, dit Roger-la-Honte; aucun voleur chic ne descend ailleurs, à Bruxelles; excepté quand les affaires l'exigent, bien entendu. Dans ce cas-là, on est quelquefois obligé de se contenter de peu, et même de trop peu. Tu vas voir mon logement.

Roger-la-Honte me tutoie, et je le lui rends. Familiarités d'associés. Ne serait-ce pas ridicule, puisque nous devons travailler ensemble, de nous parler à la seconde personne du pluriel, et de nous donner du Monsieur? Donc, Roger-la-Honte me tutoie et je l'appelle: Roger-la-Honte tout court, comme on dit: Monsieur Thiers.

— Nous voici arrivés, dit-il en s'arrêtant devant le numéro 65 et en cherchant sa clef dans sa poche.

— Il ne faudra pas faire de bruit? dis-je, pendant qu'il ouvre la porte.

— Fais tout le bruit que tu pourras, au contraire; j'ai ramené des demoiselles plus de quatre fois et les habitants de la maison, s'ils ne dorment pas, se figureront que je continue. Les femmes, ici, ont le pas léger comme des femelles d'éléphants en couches.

Nous montons l'escalier à la lueur d'allumettes nombreuses dont la dernière, quand Roger a ouvert une porte au quatrième étage, sert à enflammer une bougie placée sur un guéridon. Ce guéridon, un lit de fer, une commode-toilette et deux chaises constituent tout l'ameublement de la chambre où mon nouvel ami a élu domicile.

— Tu penses bien, dit-il, que ce n'est pas pour mon plaisir; à quoi servirait de se faire voleur s'il fallait se contenter d'un logement digne tout au plus d'un sergent de ville! Mais les affaires sont les affaires. Je devais nécessairement me placer à proximité de ma future victime, de façon à étudier ses habitudes; j'ai trouvé cette chambre à louer dans la maison voisine de la sienne, et tu penses si j'ai laissé échapper l'occasion… Ah! le dégoûtant personnage que cet honnête industriel, comme dit Issacar… Nous a-t-il assez assommés et énervés ce soir!

— J'ai vu le moment, dis-je, où j'allais lui lancer une carafe à la tête.

— Bah! À quoi bon? Ils sont trop. En tuer un, en tuer cent, en tuer mille, cela n'avancerait à rien et ne mettrait un sou dans la poche de personne; ce n'est pas sur eux qu'il faut se livrer à des voies de fait, c'est sur leur bourse.

— Le fait est que ce sera plus dur encore, pour lui, de trouver demain matin son coffre-fort éventré et vide que de se voir coller au mur de son usine par les parents et les amis des ouvriers qu'il a sacrifiés à sa rapacité.

— Je crois aussi que le châtiment sera plus dur; en tous cas, il sera certainement plus long. Ah! quelle douche! Laisse-moi rire un peu… As-tu vu avec quelle naïveté vaniteuse il nous a donnée tous les renseignements sur l'agencement intérieur de sa maison?

— Et s'il n'avait pas parlé?

— Vous en auriez été quittes, Issacar et toi, pour aller déjeuner chez lui demain matin et passer l'inspection vous-mêmes; il aurait été riche un jour de plus, voilà tout. Tu comprends, j'étais convaincu que le coffre-fort se trouvait au second étage, et Issacar soutenait qu'il était au troisième. Il avait deviné juste! Il a le flair, celui-là. C'est dommage qu'il ne veuille rien faire à la dure… Assieds-toi donc; nous ne pouvons pas commencer avant une heure au moins… Tiens, pour tuer le temps, je vais te faire le portrait de l'industriel à l'instant précis où nous nous occupons de lui; il se couche à minuit un quart, tous les soirs.

Et Roger-la-Honte dessine, sur une feuille de papier arrachée d'un carnet, une caricature très drôle du pon Pelche, en chemise de nuit et bonnet de coton.

— Tu vois, dit-il, voilà la victime couronnée pour le sacrifice: couronnée d'un casque à mèche. Les fleurs, c'était bon pour la Grèce, mais c'est trop beau pour la Belgique, savez-vous, pour une fois. Ça t'étonne, que je sache ça?

— Pas du tout. Mais comment as-tu appris à dessiner?

— Tout seul; en allant et venant; j'ai toujours eu beaucoup de goût pour ça, et rien que pour ça. Mes parents ont dépensé pas mal d'argent pour me faire instruire, mais ç'a été de l'argent perdu, ou à peu près. Mes parents? C'étaient de très braves gens; très, très honnêtes; mon père était employé chez un grand architecte, à Paris; un emploi de confiance, pénible et mal rétribué. Ma mère était la meilleure des mères de famille, laborieuse, droite, économe; elle a eu du mal, car nous sommes trois enfants, deux filles et un garçon, mais c'est moi qui lui ai donné le plus de soucis.

— Alors tes parents sont morts?

— Non, non; ils n'ont même pas envie de mourir.

— Ah! c'est que, en parlant d'eux, tu dis: c'étaient de braves gens, ils étaient…

— Certainement: mais tu vas voir pourquoi tout à l'heure. On voulait faire de moi un architecte, mais les épures et les lavis m'inspiraient une aversion profonde. À seize ans, lassé de discussions sans fin avec ma famille, je me suis engagé dans les équipages de la flotte.

— Et quand tu es revenu, tu t'es trouvé dans la même position que lorsque tu étais parti?

— Exactement. Mes parents ne me rudoyaient pas, mais ils me faisaient entendre qu'il n'était guère convenable, ni même honnête, de rester inactif; ils me citaient l'exemple de mes soeurs; l'aînée, Eulalie, avait étudié la déclamation, commençait à paraître avec succès sur quelques scènes et faisait parler d'elle comme d'une actrice d'avenir; mes parents, sans l'encourager (car ils savaient bien que l'honnêteté, au théâtre, est une exception, quoiqu'elle existe), n'avaient point voulu mettre obstacle à sa vocation et commençaient à en être fiers, in petto, quand son nom figurait sur le journal; quant à ma plus jeune soeur qui n'avait que seize ans, elle était encore au couvent et les religieuses ne tarissaient pas d'éloges sur son compte; application, dévotion, bonne conduite et bonne santé, elle avait tous les premiers prix. Moi, je ne savais que faire. Je me sentais attiré fortement vers la peinture: mais elle exige des études longues et coûteuses. Comment trouver le moyen de les entreprendre? Je savais mes parents peu disposés à m'aider… Et j'échafaudais projet sur projet, plan sur plan, principalement dans les galeries des musées où j'aimais déjà à promener mes pensées, comme je l'aime encore aujourd'hui.

Quoi d'étrange, là-dedans? Pourquoi Roger-la-Honte n'aurait-il point des pensées et ne prendrait-il point plaisir à les agiter, avec l'espoir de trouver un jour la manière de s'en servir? On admet bien que les honnêtes gens méditent; pourquoi les voleurs ne réfléchiraient-ils pas?

— Je ne sais pas si tu t'en es aperçu, continue Roger; mais les toiles des grands maîtres qui illuminent les murs des musées, les poèmes de pierre où de marbre qui resplendissent sous leurs voûtes, sont des appels à l'indépendance. Ce sont des cris vibrants vers la vie belle et libre, des cris pleins de haine et de dégoût pour les moralités esclavagistes et les légalités meurtrières.

— Non, dis-je, je ne m'en étais pas aperçu complètement; mais j'en avais le sentiment vague. Je le vois maintenant: c'est vrai. Rien de plus anti-social — dans le sens actuel — qu'une belle oeuvre. Et le chef-d'oeuvre est individuel, aussi, dans son expression; il existe par lui-même et, tout en existant pour tous, il sait n'exister que pour un; ce qu'il a à dire, il le dit dans la langue de celui qui l'écoute, de celui qui sait l'écouter. Il est une protestation véhémente et superbe de la Liberté et de la Beauté contre la Laideur et la Servitude; et l'homme, quelles que soient la hideur qui le défigure et la servitude qui pèse sur lui, peut entendre, s'il le veut, comme il faut qu'il l'entende, cette voix qui chante la grandeur de l'Individu et la haute majesté de la Nature; cette voix fière qui étouffe les bégaiements honteux des bandes de pleutres qui font les lois et des troupeaux de couards qui leur obéissent. Voilà pourquoi, sans doute, les gouvernements nés du capital et du monopole font tout ce qu'ils peuvent pour écraser l'Art qui les terrorise, et ont une telle haine du chef- d'oeuvre.

— Peut-être; moi, je te dis ce que j'ai éprouvé; mais je n'ai pas été seul à le ressentir. Je le sais. J'ai vu les figures des serfs de l'argent, les soirs des dimanches pluvieux, lorsqu'ils sortent des musées qu'ils ont été visiter; j'ai vu leurs fronts fouettés par l'aile du rêve, leurs yeux captivés encore, par un mirage qui s'évanouit. Leur esprit n'est point écrasé sous la puissance des oeuvres qu'ils ne peuvent analyser et qu'ils ne comprennent même pas; mais ils ont eu la vision fugitive de choses belles qui ont existé et qui existent; ils ont eu la sensation éphémère de la possibilité d'une vie libre et splendide qui pourrait être la leur et qu'ils n'auront jamais, jamais, qu'ils savent qu'ils ne peuvent pas avoir, et qu'il leur est interdit de rêver. Car ils sont les damnés qui doivent croire, dans les tourments de leur géhenne, à l'impossibilité des paradis; qui doivent prendre — sous peine d'affranchissement immédiat — la vérité pour l'erreur et les réalités pour les chimères… Ah! la tristesse de leurs figures, au bas de l'escalier du Louvre!

— Un philosophe allemand l'a dit: «Le besoin de servitude est beaucoup plus grand chez l'homme que le besoin de liberté: les forçats élisent des chefs.»

— Il y a des exceptions. Moi, j'en suis une. J'ai l'horreur de l'esclavage et la passion de l'indépendance; les années que j'avais passées à bord des navires de l'État ne m'avaient pas donné, comme à tant d'autres, l'habitude et le goût du collier; au contraire. Je sentais qu'il me fallait prendre une résolution énergique et, puisque je ne voulais suivre aucune de ces routes qui mènent du bagne capitaliste à l'hôpital, m'engager résolument dans les chemins de traverse, au mépris des écriteaux qui déclarent que là chasse est réservée, et sans crainte des pièges à loups… Un jour, au Louvre, j'ai volé un tableau. Cela s'est fait le plus simplement du monde. L'après-midi était chaude; les visiteurs étaient rares; les gardiens prenaient l'air auprès des fenêtres ouvertes. J'ai décroché une toile de Lorenzo di Credi, une Vierge qui me plaisait beaucoup; je l'ai cachée sous un pardessus que j'avais jeté sur mon bras et je suis sorti sans éveiller l'attention. Tu t'étonneras peut-être…

—Mais non; je sais avec quelle rapidité les oeuvres d'art disparaissent mystérieusement des musées français; je suis porté à croire qu'avant peu il ne restera plus au Louvre que les faux Rubens qui le déshonorent et les Guido Reni qui l'encombrent; et que l'administration des Beaux-Arts prendra alors le parti raisonnable de placer la Source d'Ingres où elle devrait être, au milieu du Sahara. Mais continue; qu'as-tu fait de ta Vierge?

— Je l'ai emportée à Londres et je l'y ai vendue. Je l'ai vendue cinq cents livres sterling. En valait-elle cinq mille, ou dix mille, ou plus? Je l'ignore; d'ailleurs j'étais pressé. J'ai déposé douze mille francs dans une banque anglaise et, avec les cinq cent francs qui me restaient, je suis revenu à Paris. Je n'ai rien caché de la vérité à mon père et à ma mère, fort étonnés de mon absence qui avait duré trois jours. Je leur ai dit que j'avais volé, et je leur ai dit pourquoi; je leur ai dit que je voulais être un voleur, et je leur ai dit pourquoi. Ils m'ont écouté, absolument atterrés; j'ai profité de leur stupéfaction pour les quitter, après les avoir remerciés de ce qu'ils avaient fait pour moi, en les assurant que j'étais certain de leur discrétion et en leur promettant de leur envoyer bientôt mon adresse; ce que je fis, en effet, dès mon arrivée à Londres. Huit jours après, je reçus une lettre de mon père.

—Il t'expédiait sa malédiction?

— Pas le moins du monde. Il me disait qu'il avait beaucoup réfléchi à ce que je lui avais dit et à ce que j'avais fait, et qu'il était persuadé que je n'avais pas tort. «Mon cher enfant, m'écrivait-il, tu es encore trop jeune pour te douter de la douleur et de la tristesse qui enténèbrent la vie des malheureux êtres qui sont nés sans fortune et qui, pourtant, veulent se conduire honnêtement; tu l'as deviné, mais tu ne le sais pas. Si je te disais quels sont leurs tourments et leurs soucis, leurs peines sans salaire et leurs fatigues sans récompense, tu ne voudrais pas me croire. J'aurai bientôt quarante-huit ans, mon enfant; et s'il fallait chercher le nombre des jours heureux; de mon existence, je pourrais faire le compte sur les doigts d'une main. Et ta mère, ta pauvre mère dont les prodiges d'abnégation et de sacrifice vous ont élevés tous les trois, ta pauvre mère dont la vie a été un long renoncement et à qui je n'ai jamais pu, malgré tous mes efforts, procurer l'ombre d'une joie… Ah! oui, je suis obligé de le penser, ce monde est mal fait qui met tous les plaisirs ici et là toutes les souffrances, qui ne sait point faire la part plus égale entre les hommes et qui crée le rire des uns des larmes que versent les autres…» Mon père terminait en me recommandant de ne plus lui écrire, sous aucun prétexte, jusqu'à ce qu'il m'en eût donné avis.

— Et tu n'as plus eu de ses nouvelles?

— Si, un mois après, par les journaux. J'ai appris que mon père avait été arrêté sous l'inculpation de détournement de fonds. Il avait été chargé par son patron, l'architecte, d'aller régler les comptes d'un entrepreneur et on lui avait remis, à cet effet, soixante mille francs; ces soixante mille francs, il les avait perdus en route, sans pouvoir s'expliquer comment; et, pendant l'enquête, on l'avait mis en prison préventive; suivant la bonne habitude française. Trois semaines plus tard, les journaux m'apprirent encore qu'on avait remis mon père en liberté; on n'avait pu trouver aucune preuve de sa culpabilité et quarante- huit ans de vie sans tache avaient plaidé en sa faveur. Tu vois que l'honnêteté sert tout de même à quelque chose.

— Alors, il n'était pas coupable?

— Quelle plaisanterie! C'est moi qui ai été chercher les billets de banque français où ils étaient en sûreté et qui les ai changés contre des bank-notes anglaises… Aujourd'hui, mes parents sont très heureux; ils ont quitté Paris; ils tiennent à Vichy un hôtel qu'ils ont acheté et qui leur rapporte pas mal.

— Et cette brusque prospérité n'a pas éveillé les soupçons?

— Pas du tout. Ma soeur Eulalie, l'actrice, venait de quitter le théâtre. Elle avait fait un héritage; un vieux chanoine lui avait laissé en mourant tout ce qu'il possédait.

—Un chanoine qui fréquentait les coulisses?

— Que tu aimes les complications! Le chanoine était âgé de soixante-douze ans quand Eulalie en avait dix à peine. Il lui a légué sa fortune parce qu'il avait beaucoup d'affection pour elle, voilà tout; une lubie de vieillard sans famille. Eulalie avait donc renoncé à la scène et à ses pompes; elle était censée avoir avancé à mes parents l'argent nécessaire à leur établissement. Censée, tu comprends. La vérité, c'est qu'elle eût été incapable de le faire, car elle est aussi avare que dévote.

— Dévote?

— Dans la dévotion jusqu'au cou, depuis que mon père a été arrêté. Elle parle de se faire religieuse. Elle demeure aux Batignolles, à côté de l'église. La dernière fois que je l'ai vue, je l'ai trouvée au milieu de crucifix, de livres de piété et de chapelets; elle m'a donné un scapulaire qui doit me porter bonheur — nous allons voir ça ce soir; — elle m'a dit qu'elle prierait le Bon Dieu pour moi deux fois par jour.

— C'est charmant. Et ton autre soeur, elle est encore au couvent?

— Non; elle en est sortie une fois mes parents installés à Vichy. Mais, un beau jour, Broussaille — elle ne s'appelle pas Broussaille, mais on l'appelle Broussaille — est arrivée à apprendre, je ne sais comment, ce qui s'était passé, et pour mon père, et pour moi.

— Quel coup, pour une jeune fille élevée au couvent, à l'ombre de la blanche cornette des nonnes!

— Ne m'en parle pas. Broussaille, qui n'est pas bête, a tout de suite compris la leçon que lui donnait l'exemple. Elle est partie pour Londres, et elle y est restée depuis.

— Ah! bah! Broussaille est à Londres… Et qu'est-ce qu'elle fait, à Londres?

Roger-la-Honte tire sa montre.

— Qu'est-ce qu'elle fait?… À l'heure qu'il est, elle doit faire quelqu'un… Ah! il va être une heure du matin; c'est le moment de nous y mettre…

Roger-la-Honte va prendre une valise, à la tête du lit, l'apporte sur le guéridon et la déboucle. Il en sort différents instruments, des pinces, des vrilles, de petites scies très fines, d'autres choses encore.

— Où est ma lanterne sourde? Ah! la voici; elle est toute prête… Tu comprends, il vaut mieux être deux, pour des coups comme celui que nous allons faire; si l'on est tout seul, on court trop de risques; on n'a personne pour vous avertir, si les gens viennent à se réveiller.

Il met une partie des outils dans ses poches et me passe le reste, ainsi qu'une paire de chaussons de lisières.

— Retirons vite nos bottines et mettons ça. C'est des bons. C'est des Poissy.

— Comme cela, dis-je en glissant mes pieds dans les chaussons, nous ne ferons pas de bruit pour descendre.

— Descendre! dit Roger-la-Honte. Est-ce que tu rêves? Nous ne descendons pas; nous montons.

Il souffle la bougie, ouvre la petite fenêtre de la chambre, enjambe la barre d'appui et disparaît à gauche, sur le toit.

Je le suis. Nous nous hissons sur la corniche qui sépare la maison de la maison voisine, nous la franchissons et nous nous trouvons à côté de la fenêtre d'une mansarde; la fenêtre est éclairée.

— Halte! murmure Roger. Il faut attendre; nous nous y sommes pris trop tôt. Ces garces de servantes n'en finissent pas de se déshabiller; il est vrai qu'elles ne sont pas longues à s'endormir. Asseyons-nous un peu.

Nous nous asseyons sur le toit, les pieds sur l'entablement.

— Quelle nuit! dit tout bas Roger-la-Honte. Regarde donc là-haut. Crois-tu que le ciel est assez beau, ce soir!… La lune, avec ce rideau de nuages mobiles et transparents qui mettent comme un grand voile de deuil sur une face pâle… Et toutes ces étoiles, plus brillantes que des diamants, et qui remplissent l'immensité… Et dire qu'il y a des pays où c'est encore plus beau que ça, la nuit! Connais-tu Venise, toi?

— Non. Et toi?

— Moi non plus, malheureusement. Je voudrais tant voir Venise! Il parait que c'est merveilleux… J'ai lu tous les livres qui en parlent et je reste en admiration devant les tableaux qui la peignent. Ah! voir Venise! Et après, qu'il arrive n'importe quoi. Je m'en moque… Tiens, la lumière vient de s'éteindre. Attendons encore dix minutes.

— Mais, dis-je, si tu désires tant voir Venise, pourquoi n'as-tu pas fait le voyage? Ce n'est pas la mer à boire.

— Est-ce qu'on a le temps? Toujours une chose ou une autre… Les voleurs non plus ne font pas toujours ce qu'ils rêvent… Si tu veux, quand nous aurons fait deux ou trois bons coups, nous irons ensemble. Nous nous promènerons sur les canaux et les lagunes à gondole que veux-tu? aux sons des instruments à cordes. Il faudrait avoir de quoi vivre largement pendant deux ou trois ans, pour bien faire. J'étudierais la peinture à fond, et peut-être que je deviendrais un grand peintre. J'ai tellement envie d'être un peintre! Mais il faut que j'aille à Venise d'abord; c'est là seulement que je saurai si je ne me trompe pas sur ma vocation… Ah! ces étoiles!

— Oui, c'est bien beau! Et que sait-on, de ces pléiades de sphères; de ces astres qui s'échelonnent dans l'espace comme les cordes d'une lyre, depuis Saturne jusqu'à Mercure; de l'analogie entre les distances des planètes au soleil et les divisions de la gamme en musique; de toutes ces notes splendides et indéchiffrées de l'harmonie des mondes…

— Ah! certes, dit Roger-la-Honte, les yeux fixés au ciel; c'est superbe!… Crois-tu que c'est habité, toi, tous ces astres? Moi, j'espère que non. Quand on pense que dans chacun deux il y aurait peut-être de sales bourgeois comme l'industriel et de sales voleurs comme nous… Ce serait à vous dégoûter de tout!… Ah! Allons, il est temps. En route! Tu n'as pas peur? Tu n'as pas le vertige? À la bonne heure. Ne regarde pas en bas et suis-moi; mais ne me pousse pas. Il faut atteindre la troisième fenêtre.

La troisième fenêtre n'est pas là; elle me semble même diablement loin. Ce n'est pas commode, de marcher sur les toits: le terrain n'est pas accidenté, c'est vrai, mais il est glissant; et si l'on glisse — quel saut! — Nous nous cramponnons de notre mieux à toutes les saillies, nous dépassons la seconde fenêtre et nous touchons à la troisième. Nous y voilà. Nous empoignons nerveusement la barre d'appui. Roger-la-Honte, qui a sorti de sa poche une boule de poix, l'applique sur un carreau, fait grincer un diamant tout autour et, par le trou circulaire pratiqué dans la vitre, passe sa main à l'intérieur et fait jouer l'espagnolette. Deux secondes après, nous sommes dans une chambre que les rayons de la lune nous font voir encombrée de malles, de caisses et de cartons.

— Une chambre de débarras, dit Roger en allumant sa lanterne sourde; je le pensais bien. Pourvu que la porte ne soit pas fermée du dehors! Non, la clef est à l'intérieur. Ça va bien; nous n'aurons pas à faire de bruit.

Il s'assied sur une caisse et me fait signe de l'imiter.

— Écoute-moi bien, me murmure-t-il à l'oreille. Nous allons descendre; moi, je m'arrêterai au troisième étage; toi, tu continueras jusqu'au rez-de-chaussée avec la lanterne; tu tireras tout doucement les trois gros verrous que l'industriel pousse tous les soirs avant de se coucher et tu t'assureras que la porte d'entrée peut s'ouvrir facilement. En cas d'alerte, nous n'aurons qu'à nous précipiter dans l'escalier, à nous jeter dans la rue et à nous diriger vers ton hôtel, rue des Augustins. Quand tu auras fait ce que je te dis, tu viendras me retrouver. Allons.

J'ai tiré les trois gros verrous, je suis sûr qu'il suffit de tourner un bouton pour ouvrir la porte, et je remonte au troisième étage.

— C'est bien, dit Roger. Nous allons commencer. Une porte à deux battants à un cabinet! Faut-il être bête! Rien de plus facile à forcer… Et pas même de serrure de sûreté…

Du bec d'une pince qu'il a introduite entre les vantaux, il cherche l'endroit favorable à la pesée. Il le trouve, il enfonce sa pince, la tire à lui de toute sa force… et un craquement formidable me semble faire trembler la maison.

— Ça y est, murmure Roger, qui pose un doigt sur ses lèvres.

Et nous restons là, immobiles, aux aguets, l'oreille tendue pour épier le moindre bruit. Mais rien ne bouge dans la maison. Roger pousse la porte dont la serrure pend à une vis, et nous entrons dans le cabinet.

— Quel fracas tu as fait! dis-je à Roger-la-Honte, qui sourit.

— Mais non; ça t'a produit cet effet-là parce que tu manques d'habitude et, que tu es énervé; en réalité, je n'ai pas fait plus de bruit qu'on n'en fait lorsqu'on brise un bout de planche ou une règle. Ils ne se sont pas réveillés, sois tranquille. Pourtant, écoutons encore.

Nous prêtons l'oreille; mais le silence le plus profond règne dans la maison. J'ai posé la lanterne sourde sur le bureau de l'industriel et je me suis assis dans son fauteuil; les rayons lumineux se projettent sur une feuille de papier où grimacent quelques lignes d'écriture, une lettre commencée sans doute, que je me mets à lire pour calmer mes nerfs.

À M. Delpich, banquier, 84, rue d'Arlon.

«Mon cher ami,

«Ne vous donnez plus la peine de me chercher un commanditaire parmi vos clients. J'ai déniché l'oiseau rare. C'est un jeune serin nommé Georges Randal, ingénieur de son état, qui est tout disposé à remettre entre mes mains deux cent mille francs, ou même trois cent mille, dans le plus bref délai. J'ai rarement vu un pareil imbécile; il se prend au sérieux, ce qui est le plus comique, et m'a reproché amèrement de faire preuve de partialité à l'égard de la potasse. Vous savez, Delpich, si je me moque de la potasse, ainsi que des autres produits chimiques! Pourvu que nous, réussissions d'ici quelques mois la petite affaire que nous projetons, et qu'une bonne faillite bien en règle vienne couronner mes efforts, tout ira comme sur des roulettes. Je montrerai à ce Parisien, qui vient faire ici le malin, et qui peut dès aujourd'hui dire adieu à ses deux ou trois cent mille francs, de quel bois nous nous chauffons en Belgique…»

La lettre ne va pas plus loin. Ça ne fait rien; c'est toujours instructif, et quelquefois agréable, de savoir ce que les autres pensent de vous. Je plie la feuille de papier sans rien dire et je la mets dans ma poche. On ne sait pas ce qui peut arriver.

— Apporte la lanterne, dit Roger-la-Honte qui ausculte le coffre- fort, au fond de la pièce, et qui hoche la tête comme s'il avait un diagnostic fatal à porter. Voyons… à gauche… à droite… Une pure saleté, ce coffre-fort-là; ça ne vaut pas une bonne tirelire. C'est attristant, de, s'attaquer à une boîte belge aussi ridicule quand on a travaillé dans les Fichet… Enfin, on a moins de mal. Je vais l'ouvrir par le côté; j'appelle ça l'opération césarienne… Je n'en aurai pas pour longtemps et je peux faire ça tout seul. Tu ne sais pas, pose la lanterne là, sur cette petite table, et descends au premier étage, devant la porte de la chambre à coucher de l'industriel; si tu entends qu'il se réveille, tu siffleras…

Je descends et je me poste sur le palier du premier étage. L'industriel ne se réveille pas; il n'en a pas même envie. Il dort à poings fermés, il ronfle comme une toupie d'Allemagne. Ah! le gredin! Je me le figure, endormi au coin de sa femme, et rêvant que je lui apporte trois cent mille francs avec mon plus gracieux sourire.

Tout d'un coup, j'entends le grincement, très doux mais incessant, de la scie de Roger: il a déjà pu percer le coffre-fort à l'aide d'une vrille et il commence à couper le métal; on dirait le grignotement d'une souris, au loin. Mais le bruit de la scie est couvert, bientôt, par celui des ronflements de l'industriel; on dirait qu'il tient, non seulement à ne pas entendre, mais à empêcher les autres d'entendre. Ah! il peut se vanter d'avoir l'oreille fine et de dormir en gendarme!… Je prends le parti de remonter auprès de Roger.

— Te voilà? demande-t-il, le visage couvert de sueur; donne-toi donc la peine d'entrer. Veux-tu accepter la moindre des choses? Je n'ai qu'à tirer la sonnette…

— Non, j'aime mieux t'aider.

— Si tu veux; il y a encore un côté à couper.

Dix minutes après, c'est chose faite, et nous avons étalé sur le bureau le contenu du coffre-fort. Des tas de papiers d'affaires que nous repoussons avec le plus grand dédain, avec ce mépris qu'avaient pour les transactions commerciales les philosophes de l'antiquité; des valeurs, actions et obligations, dont nous faisons un gros paquet; une jolie pile de billets de banque et quelques rouleaux de louis, que nous mettons dans nos poches.

— Nous en allons-nous par la rue, à présent?

— Non, répond Roger; il faut partir par où nous sommes venus. C'est plus correct — et plus prudent, — Je vais aller pousser les verrous en bas et donner un tour de clef à la serrure. L'ordre avant tout.

Il descend et revient au bout d'un instant. Je sors du cabinet avec le paquet de valeurs, quelques outils qui sont restés sur le bureau de l'industriel et la lanterne dont Roger n'a pas eu besoin au rez-de-chaussée; une allumette lui a suffi.

— Maintenant, dit-il après avoir tiré à lui les vantaux de la porte et les avoir maintenus solidement fermés avec une cale de bois, presque invisible, maintenant, les servantes en se levant demain de bonne heure ne s'apercevront de rien. C'est Monsieur lui-même, lorsqu'il montera à son cabinet avec son trousseau de clefs, qui découvrira le pot aux roses. À présent, allons donc faire un tour dans cette chambre de débarras qui nous a si bien accueillis.

Nous y sommes, et nous avons fermé la porte derrière nous. Roger fait le tour des malles et des caisses en reniflant d'une façon singulière.

— Voici, dit-il, une boîte bien close d'où s'exhale une forte odeur de camphre. Ne seraient-ce point quelques fourrures de Madame? Voyons ça, ajoute-t-il en faisant sauter le couvercle. Tout juste! Un boa. Deux boas. J'en prends un, et toi aussi. C'est un cadeau tout trouvé pour Broussaille; et quant à toi, si tu te fais une connaissance… Maintenant, allons-nous-en; donne-moi le paquet de valeurs; il pourrait te faire perdre l'équilibre, et ce n'est guère le moment de piquer une tête sur le pavé.

Certainement non; ce ne serait pas la peine d'avoir opéré un vol avec effraction; d'avoir violé les droits d'un possédant, non seulement en m'appropriant son bien, mais en m'introduisant dans son domicile; d'attenter à sa propriété, comme je le fais en ce moment, en me promenant à quatre pattes sur son toit; et comme je le ferais encore, même, si je planais, à des hauteurs invraisemblables, au-dessus de ses cheminées: cujus est, solum ejus est usque ad coelum

— La mer est unie comme un lac, me dit Roger-la-Honte dans le salon du bateau que nous avons pris à Ostende, car nous avons quitté Bruxelles par le premier train du matin; nous allons avoir une traversée superbe et nous arriverons à Cannon Street à cinq heures. Nous pourrons laver nos papiers ce soir. Ce qu'il y a de meilleur dans cette affaire-là, vois-tu, c'est encore les cinquante-deux mille francs en or et en billets. J'ai bien peur que nous ne tirions pas des titres ce que nous espérons. Enfin, nous verrons.

— Moi, pour mille francs, j'aurais fait le coup; pour cent sous, pour rien; pour le plaisir de ruiner cette canaille d'exploiteur, ce coquin qu'on devrait pendre.

— Bah! dit Roger, à quoi bon déshonorer une corde? Moi, je ne suis pas farouche et j'aime la rigolade; à Prudhomme décapité je préfère Prudhomme dévalisé. C'est égal, je voudrais bien voir sa gueule!

— Moi aussi; je suis sûr que son nez dépasse la frontière belge et s'allonge déjà vers Venise.

— Ah! Venise, Venise! soupire Roger-la-Honte en s'étendant sur une couchette.

Il s'endort du sommeil du juste; et ses rêves voguent en gondole sur les flots du Canalazzo.

VII — DANS LEQUEL ON APPREND, ENTRE AUTRES CHOSES, CE QUE DEVIENNENT LES ANCIENS NOTAIRES

— Mon avis, me dit Roger-la-Honte dans le cab que nous venons de prendre à Cannon Street, c'est que si Paternoster nous donne cent mille francs des valeurs que nous lui apportons, ce sera beau.

— Paternoster? Qui est-ce?

— Ah! oui, tu ne sais pas. C'est l'homme chez lequel nous, allons laver nos papiers.

— Le nom est irlandais, je crois…

— Oui, mais celui qui le porte est Français. C'est vrai, ça; tu n'es au courant de rien; mais dans quelques jours… Eh! bien, Paternoster, c'est un ancien officier ministériel; il était notaire, je ne sais plus où, du côté de Bourges ou de Châteauroux…

— Et il a levé le pied, comme tant d'autres de ses confrères, avec les fonds de ses clients, et il s'est sauvé ici…

— Pas tout à fait. On l'aurait fait extrader et il serait au bagne à l'heure qu'il est. Voici comment les choses se sont passées: Paternoster était marié avec une femme très jolie, qu'il n'aimait guère — car il n'a d'autre passion que celle de l'argent — et qui ne l'aimait pas du tout. Elle était la maîtresse d'un député qui venait d'être fait ministre, et qui l'a encore été depuis. Paternoster — j'ai oublié le nom qu'il portait en France — le savait, mais fermait les yeux. Cela ne faisait le compte ni du ministre ni de la femme qui auraient été fort aises qu'un divorce leur procurât la liberté complète qu'ils désiraient. Comment parvinrent-ils à faire entendre raison, sur ce chapitre, à Paternoster? C'est assez facile à expliquer par le simple énoncé des événements qui se succédèrent avec rapidité. D'abord, sur la plainte fortement motivée de la femme, un divorce fut prononcé contre Paternoster; le soir même, cet excellent notaire mettait la clef sous la porte de son étude et disparaissait avec les épargnes confiées à ses soins vigilants; quinze jours après, il était arrêté; et, deux mois plus tard, condamné à dix ans de travaux forcés; il est inutile de te dire que les fonds qu'il s'était appropriés, avaient été dilapidés dans des opérations de Bourse, et qu'on n'en retrouva pas un centime.

— Je le crois facilement. Mais je ne vois point, jusqu'ici, quel bénéfice Paternoster avait retiré de sa complaisance.

— Attends un peu. Trois jours après sa condamnation, il fut relâché clandestinement.

— Quoi! Mis en liberté?

— Absolument. Le ministre n'avait eu qu'un mot à dire… Mais ne fais donc pas semblant d'ignorer comment les choses se passent en France… Paternoster vint donc retrouver à Londres les écus dont il avait dépouillé ses clients, et qui, au lieu de cascader à la Bourse, étaient empilés soigneusement dans les coffres d'une banque anglaise. Je me rappelle l'avoir vu arriver ici; J'étais un soir à Victoria Station, par hasard, et j'ai vu descendre du train continental le bonhomme à figure de renard que tu vas voir tout à l'heure et que j'ai bien reconnu, depuis, dans le Paternoster qui s'est mis à trafiquer avec nous; ce soir-là, il était accompagné d'un curé et d'une toute jeune fille vraiment charmante. Je ne les ai jamais revus, ni l'un ni l'autre. Je ne sais pas ce que c'était que le curé; j'ai entendu dire que la petite était la fille de Paternoster, une fille qu'il a eue d'un premier mariage. Ah! nous voici arrivés…

Le cab s'arrête, en effet, dans une de ces rues étroites qui sillonnent la Cité de Londres, devant une haute maison noire dont, bientôt, nous montons l'escalier. Au deuxième étage, Roger-la- Honte tourne le bouton d'une porte et nous nous trouvons dans une grande pièce garnie de cartonniers et de longues tables, où travaillent deux ou trois clercs. Sur une interrogation de Roger, l'un d'eux se lève, se dirige vers une porte, au fond de la salle, derrière laquelle il disparaît. Il revient une minute après, nous invite à le suivre et nous introduit dans une petite pièce un peu mieux meublée que la première; un homme assis devant un grand bureau couvert de papiers se lève à notre entrée, tend la main à Roger-la-Honte et m'accueille d'un profond salut.

— Vous voilà enfin! dit-il à Roger. Il y a un grand mois que je n'ai eu le plaisir de vous voir. Monsieur est de vos amis, je présume?

Roger-la-Honte me présente; Paternoster se déclare enchanté et continue: