WeRead Powered by ReaderPub
Le Voyage de Monsieur Perrichon: Comédie en quatre actes cover

Le Voyage de Monsieur Perrichon: Comédie en quatre actes

Chapter 28: SCÈNE PREMIÈRE
Open in WeRead

Explore more books like this:

About This Book

The play follows a self-satisfied bourgeois who undertakes a family journey and becomes entangled in a series of comic misadventures that expose social vanity and pretension. Encounters with officious acquaintances and two suitors for his daughter generate misunderstandings, boastful displays, and farcical reversals. Male character types are sharply sketched—especially the proud parvenu and his rivals—while the women are more lightly drawn. Lively, conversational dialogue propels the action toward a resolution that favors straightforwardness and good humor over affectation and cunning.

ACTE II, SCÈNE VIII

ARMAND, puis L'AUBERGISTE et LE COMMANDANT MATHIEU

ARMAND.—Quel singulier revirement chez Daniel! Ces dames sont là… elles ne peuvent tarder à sortir[1], je veux les voir… leur parler… (S'asseyant vers la cheminée et prenant un journal.) Je vais les attendre.

L'AUBERGISTE, à la cantonade.—Par ici, monsieur!…

LE COMMANDANT, entrant.—Je ne reste qu'une minute… je repars à l'instant pour là mer de Glace… (S'asseyant devant la table sur laquelle est resté le registre ouvert.) Faites-moi servir[2] un grog au kirsch, je vous prie.

L'AUBERGISTE, sortant à droite.—Tout de suite, monsieur.

LE COMMANDANT, apercevant le registre.—Ah! ah! le livre des voyageurs! voyons… (Lisant.) «Que l'homme est petit quand on le contemple du haut de la mère de Glace!…» Signé Perrichon… mère! Voilà un monsieur qui mérite une leçon d'orthographe.

L'AUBERGISTE, apportant le grog.—Voici, monsieur. (Il le pose sur la table à gauche.)

LE COMMANDANT, tout[3] en écrivant sur le registre.—Ah, monsieur l'aubergiste…

L'AUBERGISTE.—Monsieur?

LE COMMANDANT.—Vous n'auriez pas[4] parmi les personnes qui sont venues chez vous ce matin un voyageur du nom d'Armand Desroches?

ARMAND.—Hein?… c'est moi, monsieur.

LE COMMANDANT, se levant.—Vous, monsieur!… pardon! (A l'aubergiste.) Laissez-nous. (L'aubergiste sort.) C'est bien à monsieur Armand Desroches de la maison Turneps, Desroches et Cie que j'ai l'honneur de parler?

ARMAND.—Oui, monsieur.

LE COMMANDANT.—Je suis le commandant Mathieu. (Il s'assied à gauche et prend son grog.)

ARMAND.—Ah! enchanté!… mais je ne crois pas avoir l'avantage de vous connaître, commandant.

LE COMMANDANT.—Vraiment? Alors je vous apprendrai que vous me poursuivez à outrance pour une lettre de change que j'ai eu l'imprudence de mettre dans la circulation…

ARMAND.—Une lettre de change!

LE COMMANDANT.—Vous avez même obtenu contre moi une prise de corps.

ARMAND.—C'est possible, commandant, mais ce n'est pas moi, c'est la maison qui agit.

LE COMMANDANT.—Aussi[5] n'ai-je aucun ressentiment contre vous… ni contre votre maison… seulement, je tenais à vous dire que je n'avais pas quitté Paris pour échapper aux poursuites.

ARMAND.—Je n'en doute pas.

LE COMMANDANT.—Au contraire!… Dès que je serai de retour à Paris, dans une quinzaine, avant peut-être… je vous le ferai savoir, et je vous serai infiniment obligé de me faire mettre à Clichy[6]… le plus tôt possible?…

ARMAND.—Vous plaisantez, commandant…

LE COMMANDANT.—Pas le moins du monde!… Je vous demande cela comme un service…

ARMAND.—J'avoue que je ne comprends pas…

LE COMMANDANT (ils se lèvent).—Mon Dieu! je suis moi-même un peu embarrassé pour vous expliquer… Pardon, êtes-vous garçon[7]?

ARMAND.—Oui, commandant.

LE COMMANDANT.—Oh! alors! je puis vous faire ma confession… J'ai le malheur d'avoir une faiblesse… J'aime.

ARMAND.—Vous?

LE COMMANDANT.—C'est bien ridicule à mon âge, n'est-ce pas?

ARMAND.—Je ne dis pas ça.

LE COMMANDANT.—Oh! ne vous gênez pas[8]! Je me suis affolé d'une jeune personne qui se nomme Anita… et qui se moque de moi. Cela me ruine. Je veux la quitter, je pars, je fais deux cents lieues; j'arrive à la mer de Glace… et je ne suis pas sûr de ne pas retourner ce soir à Paris!… C'est plus fort que moi!… L'amour à cinquante ans… voyez-vous[9]… c'est comme un rhumatisme, rien ne le guérit.

ARMAND, riant.—Commandant, je n'avais pas besoin de cette confidence pour arrêter les poursuites… je vais écrire immédiatement à Paris…

LE COMMANDANT, vivement.—Mais, du tout![10] n'écrivez pas! Je tiens à être enfermé; c'est peut-être un moyen de guérison. Je n'en ai pas encore essayé.

ARMAND.—Mais cependant…

LE COMMANDANT.—Permettez! j'ai la loi pour moi[11].

ARMAND.—Allons, commandant! puisque vous le voulez…

LE COMMANDANT.—Je vous en prie… instamment… Dès que je serai de retour… je vous ferai passer ma carte et vous pourrez faire instrumenter… Je ne sors jamais avant dix heures. (Saluant.) Monsieur, je suis bien heureux d'avoir eu l'honneur de faire votre connaissance.

ARMAND.—Mais c'est moi, commandant… (Ils se saluent. Le commandant sort par le fond.)

ACTE II, SCÈNE IX

ARMAND, puis MADAME PERRICHON, puis HENRIETTE

ARMAND.—A la bonne heure! il n'est pas banal celui-là! (Apercevant
Madame Perrichon qui entre de la gauche
.) Ah! madame Perrichon!

MADAME PERRICHON.—Comment! vous êtes seul, monsieur? Je croyais que vous deviez accompagner ces messieurs.

ARMAND.—Je suis déjà venu ici l'année dernière, et j'ai demandé à monsieur Perrichon la permission de me mettre à vos ordres.

MADAME PERRICHON.—Ah! monsieur. (A part.) C'est tout à fait un homme du monde!… (Haut.) Vous aimez beaucoup la Suisse?

ARMAND.—Oh! il faut bien aller quelque part.

MADAME PERRICHON.—Oh! moi, je ne voudrais pas habiter ce pays-là… il y a trop de précipices et de montagnes… Ma famille est de la Beauce[1].

ARMAND.—Ah! je comprends.

MADAME PERRICHON.—Près d'Étampes…

ARMAND, à part.—Nous devons avoir un correspondant à Étampes; ce serait un lien. (Haut.) Vous ne connaissez pas monsieur Pingley, à Étampes?

MADAME PERRICHON.—Pingley!… c'est mon cousin! Vous le connaissez?

ARMAND.—Beaucoup. (A part.) Je ne l'ai jamais vu!

MADAME PERRICHON.—Quel homme charmant!

ARMAND.—Ah! oui!

MADAME PERRICHON.—C'est un bien grand malheur qu'il ait son infirmité!

ARMAND.—Certainement… c'est un bien grand malheur!

MADAME PERRICHON.—Sourd à quarante-sept ans!

ARMAND, à part.—Tiens! il est sourd, notre correspondant! C'est donc pour ça qu'il ne répond jamais à nos lettres[2].

MADAME PERRICHON.—Est-ce singulier! c'est un ami de Pingley qui sauve mon mari!… Il y a de bien grands hasards dans le monde.

ARMAND.—Souvent aussi on attribue au hasard des péripéties dont il est parfaitement innocent.

MADAME PERRICHON.—Ah! oui… souvent aussi on attribue[3]… (A part.) Qu'est-ce qu'il veut dire?

ARMAND.—Ainsi, madame, notre rencontre en chemin de fer, puis à Lyon, puis à Genève, à Chamouny, ici même, vous mettez tout cela sur le compte du hasard?

MADAME PERRICHON.—En voyage, on se retrouve…

ARMAND.—Certainement… surtout quand on se cherche.

MADAME PERRICHON.—Comment?…

ARMAND.—Oui, madame, il ne m'est pas permis de jouer plus longtemps la comédie du hasard[4]; je vous dois là vérité, pour vous, pour mademoiselle votre fille.

MADAME PERRICHON.—Ma fille!

ARMAND.—Me pardonnerez-vous? Le jour où je la vis, j'ai été touché, charmé… J'ai appris que vous partiez pour la Suisse… et je suis parti.

MADAME PERRICHON.—Mais alors, vous nous suivez?…

ARMAND.—Pas à pas… Que voulez-vous? j'aime!

MADAME PERRICHON.—Monsieur!

ARMAND.—Oh! rassurez-vous! j'aime avec tout le respect, toute la discrétion qu'on doit à une jeune fille dont on serait heureux de faire sa femme.

MADAME PERRICHON, perdant la tête, à part.—Une demande en mariage! Et Perrichon qui n'est pas là! (Haut.) Certainement, monsieur… je suis charmée… non, flattée!… parce que vos manières… votre éducation… Pingley… le service que vous nous avez rendu… mais monsieur Perrichon est sorti… pour la mer de Glace… et aussitôt qu'il rentrera…

HENRIETTE, entrant vivement.—Maman!… (S'arrêtant.) Ah! tu causais avec monsieur Armand?

MADAME PERRICHON, troublée.—Nous causions, c'est-à-dire, oui! nous parlions de Pingley! Monsieur connaît Pingley; n'est-ce pas?

ARMAND.—Certainement je connais Pingley!

HENRIETTE.—Oh! quel bonheur[5]!

MADAME PERRICHON, à Henriette.—Ah! comme tu es coiffée[6]… et ta robe! ton col! (Bas.) Tiens-toi donc droite!

HENRIETTE, étonnée.—Qu'est-ce qu'il y a? (Cris et tumulte au dehors.)

MADAME PERRICHON et HENRIETTE.—Ah! mon Dieu!

ARMAND.—Ces cris!…

ACTE II, SCÈNE X

LES MÊMES, PERRICHON, DANIEL, LE GUIDE, L'AUBERGISTE

Daniel entre soutenu par l'aubergiste et par le guide

PERRICHON, très ému.—Vite! de l'eau! du sel! du vinaigre! (Il fait asseoir Daniel.)

TOUS.—Qu'y a-t-il?

PERRICHON.—Un événement affreux! (S'interrompant.) Faites-le boire, frottez-lui les tempes!

DANIEL.—Merci… Je me sens mieux.

ARMAND.—Qu'est-il arrivé?

DANIEL.—Sans le courage de monsieur Perrichon…

PERRICHON, vivement.—Non, pas vous! ne parlez pas!… (Racontant.) C'est horrible!… Nous étions sur la mer de Glace… Le mont Blanc nous regardait tranquille et majestueux…

DANIEL, à part.—Le récit de Théramène[1]!

MADAME PERRICHON.—Mais dépêche-toi donc!

HENRIETTE.—Mon père!

PERRICHON.—Un instant, que diable! Depuis cinq minutes nous suivions, tout pensifs, un sentier abrupt qui serpentait entre deux crevasses… de glace[2]! Je marchais le premier.

MADAME PERRICHON.—Quelle imprudence!

PERRICHON.—Tout à coup, j'entends derrière moi comme un éboulement; je me retourne: monsieur[3] venait de disparaître dans un de ces abîmes sans fond, dont la vue seule fait frissonner!…

MADAME PERRICHON, impatientée.—Mon ami[4]!

PERRICHON.—Alors, n'écoutant que mon courage, moi, père de famille, je m'élance…

MADAME PERRICHON et HENRIETTE.—Ciel!

PERRICHON.—… sur le bord du précipice; je lui tends mon bâton ferré… il s'y cramponne… je tire… il tire… nous tirons, et, après une lutte insensée, je l'arrache au néant et je le ramène à la face du soleil, notre père à tous[5]!… (Il s'essuie le front avec son mouchoir.)

HENRIETTE.—Oh! papa!

MADAME PERRICHON.—Mon ami!

PERRICHON, embrassant sa femme et sa fille.—Oui, mes enfants, c'est une belle page…

ARMAND, à Daniel.—Comment vous trouvez-vous?

DANIEL, bas.—Très bien! ne vous inquiétez pas! (Il se lève.)
Monsieur Perrichon, vous venez de rendre un fils à sa mère…

PERRICHON, majestueusement.—C'est vrai!

DANIEL.—Un frère à sa soeur!

PERRICHON.—Et un homme à la société!

DANIEL.—Les paroles sont impuissantes pour reconnaître un tel service.

PERRICHON.—C'est vrai!

DANIEL.—Il n'y a que le coeur… entendez-vous, le coeur!…

PERRICHON.—Monsieur Daniel! Non! laissez-moi vous appeler Daniel!

DANIEL.—Comment donc! (A part.) Chacun son tour!

PERRICHON, ému.—Daniel, mon ami, mon enfant… votre main! (Il lui prend la main.) Je vous dois les plus douces émotions de ma vie… Sans moi, vous ne seriez qu'une masse informe et repoussante, ensevelie sous les frimas… Vous me devez tout, tout! (Avec noblesse.) Je ne l'oublierai jamais!

DANIEL.—Ni moi!

PERRICHON, à Armand, en s'essuyant les yeux.—Ah! jeune homme!… vous ne savez pas le plaisir qu'on éprouve à sauver son semblable!

HENRIETTE.—Mais, papa, monsieur le sait bien; puisque tantôt…

PERRICHON, se rappelant.—Ah! oui! c'est juste[6]! Monsieur l'aubergiste, apportez-moi le livre des voyageurs.

MADAME PERRICHON.—Pourquoi faire?

PERRICHON.—Avant de quitter ces lieux, je désire consacrer par une note le souvenir de cet événement!

L'AUBERGISTE, apportant le registre.—Voilà, monsieur.

PERRICHON.—Merci… Tiens, qui est-ce qui a écrit ça?

TOUS.—Quoi donc[7]?

PERRICHON, lisant.—«Je ferai observer à monsieur Perrichon que la mer de Glace n'ayant pas d'enfants, l'E qu'il lui attribue devient un dévergondage grammatical[8].» Signé: le Commandant.

TOUS.—Hein?

HENRIETTE, bas à son père.—Oui, papa! mer ne prend pas d'E à la fin.

PERRICHON.—Je le savais! Je vais lui répondre à ce monsieur. (Il prend une plume et écrit.) «Le Commandant est… un paltoquet!» Signé: Perrichon.

LE GUIDE, rentrant.—La voiture est là.

PERRICHON.—Allons! Dépêchons-nous! (Aux jeunes gens.) Messieurs, si vous voulez accepter une place… (Armand et Daniel s'inclinent.)

MADAME PERRICHON, appelant son mari.—Perrichon, aide-moi à mettre mon manteau. (Bas.) On vient de me demander notre fille en mariage…

PERRICHON.—Tiens! à moi aussi!

MADAME PERRICHON.—C'est monsieur Armand.

PERRICHON.—Moi, c'est Daniel… mon ami Daniel.

MADAME PERRICHON.—Mais il me semble que l'autre…

PERRICHON.—Nous parlerons de cela plus tard.

HENRIETTE, à la fenêtre.—Ah! il pleut à verse!

PERRICHON.—Ah diable! (A l'aubergiste.) Combien tient-on dans votre voiture[9]?

L'AUBERGISTE.—Quatre dans l'intérieur et un à côté du cocher.

PERRICHON.—C'est juste le compte.

ARMAND.—Ne vous gênez pas pour moi.

PERRICHON.—Daniel montera avec nous.

HENRIETTE, bas à son père.—Et monsieur Armand?

PERRICHON, bas.—Dame! il n'y a que quatre places… il montera sur le siège.

HENRIETTE.—Par une pluie pareille?

MADAME PERRICHON.—Un homme qui t'a sauvé!

PERRICHON.—Je lui prêterai mon caoutchouc!

HENRIETTE.—Ah[10]!

PERRICHON.—Allons! en route! en route!

DANIEL, à part.—Je savais bien que je reprendrais la corde[11]!

FIN DU DEUXIÈME ACTE

ACTE TROISIÈME

Un salon chez Perrichon, à Paris.—Cheminée au fond; porte d'entrée dans l'angle à gauche; appartement[1] dans l'angle à droite; salle à manger à gauche; au milieu, guéridon avec tapis; canapé à droite du guéridon.

SCÈNE PREMIÈRE

JEAN, seul, achevant d'essuyer un fauteuil

Midi moins un quart… C'est aujourd'hui que monsieur Perrichon revient de voyage avec madame et mademoiselle… J'ai reçu hier une lettre de monsieur… la voilà. (Lisant.) «Grenoble[2], 5 juillet. Nous arriverons mercredi, 7 juillet, à midi. Jean nettoiera l'appartement et fera poser les rideaux.» (Parlé.) C'est fait. (Lisant.) «Il dira à Marguerite, la cuisinière, de nous préparer le dîner. Elle mettra le pot au feu[3]… un morceau pas trop gras… de plus, comme il y a longtemps que nous n'avons mangé de poisson de mer, elle nous achètera une petite barbue[4] bien fraîche… Si la barbue était trop chère, elle la remplacerait par un morceau de veau à la casserole.» (Parlé.) Monsieur peut arriver… tout est prêt… Voilà ses journaux, ses lettres, ses cartes de visite… Ah! par exemple[5], il est venu ce matin de bonne heure un monsieur que je ne connais pas… il m'a dit qu'il s'appelait le Commandant… Il doit repasser. (Coup de sonnette à la porte extérieure.) On sonne!… c'est monsieur… je reconnais sa main!…

ACTE III, SCÈNE II

JEAN, PERRICHON, MADAME PERRICHON, HENRIETTE

Ils portent des sacs de nuit et des cartons

PERRICHON.—Jean… c'est nous!

JEAN.—Ah! monsieur!… madame!… mademoiselle!… (Il les débarrasse de leurs paquets.)

PERRICHON.—Ah! qu'il est doux de rentrer chez soi, de voir ses meubles, de s'y asseoir! (Il s'assied sur le canapé.)

MADAME PERRICHON, assise à gauche.—Nous devrions être de retour depuis huit jours…

PERRICHON.—Nous ne pouvions passer à Grenoble sans aller voir les Darinel[1]… ils nous ont retenus… (A Jean.) Est-il venu quelque chose pour moi en mon absence?

JEAN.—Oui, monsieur… tout est là sur la table.

PERRICHON, prenant plusieurs cartes de visite.—Que de visites! (Lisant.) Armand Desroches…

HENRIETTE, avec joie.—Ah[2]!

PERRICHON.—Daniel Savary… brave jeune homme! Armand Desroches…
Daniel Savary… charmant jeune homme!… Armand Desroches.

JEAN.—Ces messieurs sont venus tous les jours s'informer de votre retour.

MADAME PERRICHON.—Tu leur dois une visite.

PERRICHON.—Certainement j'irai le voir… ce brave Daniel!

HENRIETTE.—Et monsieur Armand?

PERRICHON.—J'irai le voir aussi… après. (Il se lève.)

HENRIETTE, à Jean.—Aidez-moi à porter ces cartons dans la chambre.

JEAN.—Oui, mademoiselle. (Regardant Perrichon.) Je trouve monsieur engraissé. On voit qu'il a fait un bon voyage.

PERRICHON.—Splendide, mon ami, splendide! Ah! tu ne sais pas? J'ai sauvé un homme!

JEAN, incrédule.—Monsieur?… Allons donc[3]!… (Il sort avec
Henriette par la droite
.)

ACTE III, SCÈNE III

PERRICHON, MADAME PERRICHON

PERRICHON.—Comment, allons donc!… Est-il bête, cet animal-là!

MADAME PERRICHON.—Maintenant que nous voilà de retour, j'espère que tu vas prendre un parti… Nous ne pouvons tarder plus longtemps à rendre réponse à ces deux jeunes gens… Deux prétendus dans la maison… c'est trop!…

PERRICHON.—Moi, je n'ai pas changé d'avis… j'aime mieux Daniel!

MADAME PERRICHON.—Pourquoi?

PERRICHON.—Je ne sais pas… je le trouve plus… enfin, il me plaît, ce jeune homme!

MADAME PERRICHON.—Mais l'autre… l'autre t'a sauvé!

PERRICHON.—Il m'a sauvé! Toujours le même refrain!

MADAME PERRICHON.—Qu'as-tu à lui reprocher? Sa famille est honorable, sa position excellente…

PERRICHON.—Mon Dieu! je ne lui reproche rien… je ne lui en veux pas à ce garçon!

MADAME PERRICHON.—Il ne manquerait plus que ça[1]!

PERRICHON.—Mais je lui trouve un petit air pincé[2].

MADAME PERRICHON.—Lui!

PERRICHON.—Oui, il a un ton protecteur… des manières… il semble toujours se prévaloir du petit service qu'il m'a rendu…

MADAME PERRICHON.—Il ne t'en parle jamais!

PERRICHON.—Je le sais bien! mais c'est son air qui me dit: «Hein? sans moi?…» C'est agaçant à la longue! tandis que l'autre!…

MADAME PERRICHON.—L'autre te répète sans cesse: «Hein? sans vous… hein? sans vous!» Cela flatte ta vanité… et voilà pourquoi tu le préfères.

PERRICHON.—Moi! de la vanité! J'aurais peut-être le droit d'en avoir!

MADAME PERRICHON.—Oh!

PERRICHON.—Oui, madame!… l'homme qui a risqué sa vie pour sauver son semblable peut être fier de lui-même… mais j'aime mieux me renfermer dans un silence modeste… signe caractéristique du vrai courage!

MADAME PERRICHON.—Mais tout cela n'empêche pas que M. Armand…

PERRICHON.—Henriette n'aime pas… ne peut pas aimer M. Armand!

MADAME PERRICHON.—Qu'en sais-tu?

PERRICHON.—Dame! je suppose…

MADAME PERRICHON.—Il y a un moyen de le savoir, c'est de l'interroger… et nous choisirons celui qu'elle préférera…

PERRICHON.—Soit!… mais ne l'influence pas!

MADAME PERRICHON.—La voici.

ACTE III, SCÈNE IV

PERRICHON, MADAME PERRICHON, HENRIETTE

MADAME PERRICHON, à sa fille qui entre.—Henriette… ma chère enfant… ton père et moi, nous avons à te parler sérieusement.

HENRIETTE.—A moi?

PERRICHON.—Oui.

MADAME PERRICHON.—Te voila bientôt en âge d'être mariée… Deux jeunes gens se présentent pour obtenir ta main… tous deux nous conviennent… mais nous ne voulons pas contrarier ta volonté, et nous avons résolu de te laisser l'entière liberté du choix.

HENRIETTE.—Comment!

PERRICHON.—Pleine et entière…

MADAME PERRICHON.—L'un de ces jeunes gens est M. Armand Desroches.

HENRIETTE.—Ah!

PERRICHON, vivement.—N'influence pas!…

MADAME PERRICHON.—L'autre est M. Daniel Savary…

PERRICHON.—Un jeune homme charmant, distingué, spirituel, et qui, je ne le cache pas, a toutes mes sympathies…

MADAME PERRICHON.—Mais tu influences…

PERRICHON.—Du tout[1]! je constate un fait!… (A sa fille.)
Maintenant te voilà éclairée[2]… choisis….

HENRIETTE.—Mon Dieu!… vous m'embarrassez beaucoup… et je suis prête à accepter celui que vous me désignerez…

PERRICHON.—Non! non! décide toi-même!

MADAME PERRICHON.—Parle, mon enfant!

HENRIETTE.—Eh bien! puisqu'il faut absolument faire un choix, je choisis… M. Armand.

MADAME PERRICHON.—Là!

PERRICHON.—Armand! Pourquoi pas Daniel?

HENRIETTE.—Mais M. Armand t'a sauvé, papa.

PERRICHON.—Allons bien! encore? C'est fatigant, ma parole d'honneur!

MADAME PERRICHON.—Eh bien! tu vois… il n'y a pas à hésiter…

PERRICHON.—Ah! mais permets, chère amie[3], un père ne peut pas abdiquer… Je réfléchirai, je prendrai mes renseignements[4].

MADAME PERRICHON, bas.—Monsieur Perrichon, c'est de la mauvaise foi!

PERRICHON.—Caroline!…

ACTE III, SCÈNE V

LES MÊMES, JEAN, MAJORIN

JEAN, à la cantonade.—Entrez! ils viennent d'arriver! (Majorin entre.)

PERRICHON.—Tiens! c'est Majorin!…

MAJORIN, saluant.—Madame… mademoiselle… j'ai appris que vous reveniez aujourd'hui… alors j'ai demandé un jour de congé… j'ai dît que j'étais de garde[1]…

PERRICHON.—Ce cher ami! c'est très aimable… Tu dînes avec nous? nous avons une petite barbue…

MAJORIN.—Mais… si ce n'est pas indiscret[2]…

JEAN, bas à Perrichon.—Monsieur… c'est du veau à la casserole! (Il sort.)

PERRICHON.—Ah[3]! (A Majorin.) Allons, n'en parlons plus, ce sera pour une autre fois…

MAJORIN, à part.—Comment! Il me désinvite! S'il croit que j'y tiens, à son dîner! (Prenant Perrichon à part. Les dames s'asseyent sur le canapé.) J'étais venu pour te parler des six cents francs que tu m'as prêtés le jour de ton départ…

PERRICHON.—Tu me les rapportes?

MAJORIN.—Non… Je ne touche que demain mon dividende des paquebots… mais à midi précis…

PERRICHON.—Oh! ça ne presse pas!

MAJORIN.—Pardon… j'ai hâte de m'acquitter…

PERRICHON.—Ah! tu ne sais pas?… je t'ai rapporté un souvenir.

MAJORIN, s'asseyant derrière le guéridon.—Un souvenir! à moi?

PERRICHON, s'asseyant.—En passant à Genève, j'ai acheté trois montres… une pour Jean, une pour Marguerite, la cuisinière… et une pour toi, à répétition[4].

MAJORIN, à part.—Il me met après ses domestiques! (Haut.) Enfin?

PERRICHON.—Avant d'arriver à la douane française, je les avais fourrées dans ma cravate[5]…

MAJORIN.—Pourquoi?

PERRICHON.—Tiens! je n'avais pas envie de payer les droits. On me demande: Avez-vous quelque chose à déclarer? Je réponds non; je fais un mouvement[6] et voilà ta diablesse de montre qui sonne: dig, dig, dig.

MAJORIN.—Eh bien?

PERRICHON.—Eh bien! j'ai été pincé… on a tout saisi…

MAJORIN.—Comment!

PERRICHON.—J'ai eu une scène atroce! J'ai appelé le douanier méchant gabelou[7]! Il m'a dit que j'entendrais parler de lui… Je regrette beaucoup cet incident… elle était charmante, ta montre.

MAJORIN, sèchement.—Je ne t'en remercie pas moins… (A part.)
Comme s'il ne pouvait pas acquitter les droits… c'est sordide!

ACTE III, SCÈNE VI

LES MÊMES, JEAN, ARMAND

JEAN, annonçant.—Monsieur Armand Desroches!

HENRIETTE, quittant son ouvrage.—Ah!

MADAME PERRICHON, se levant et allant au-devant d'Armand.—Soyez le bienvenu… nous attendions votre visite…

ARMAND, saluant.—Madame… monsieur Perrichon…

PERRICHON.—Enchanté! enchanté! (A part.) Il a toujours son petit air protecteur!

MADAME PERRICHON, bas à son mari.—Présente-le donc à Majorin.

PERRICHON.—Certainement… (Haut.) Majorin, je te présente monsieur
Armand Desroches… une connaissance de voyage…

HENRIETTE, vivement.—Il a sauvé papa!

PERRICHON, à part.—Allons bien[1]!… encore!

MAJORIN.—Comment, tu as couru quelque danger?

PERRICHON.—Non… une misère…

ARMAND.—Cela ne vaut pas la peine d'en parler…

PERRICHON, à part.—Toujours[2] son petit air!

ACTE III, SCÈNE VII

LES MÊMES, JEAN, DANIEL

JEAN, annonçant.—Monsieur Daniel Savary!…

PERRICHON, s'épanouissant.—Ah! le voilà, ce cher ami!… ce bon Daniel!… (Il renverse presque le guéridon en courant au-devant de lui.)

DANIEL, saluant.—Mesdames… Bonjour, Armand!

PERRICHON, le prenant par la main.—Venez, que je vous présente à Majorin… (Haut.) Majorin, je te présente un de mes bons… un de mes meilleurs amis… monsieur Daniel Savary…

MAJORIN.—Savary? des paquebots?

DANIEL, saluant.—Moi-même.

PERRICHON.—Ah! sans moi, il ne te payerait pas demain ton dividende.

MAJORIN.—Pourquoi?

PERRICHON.—Pourquoi? (Avec fatuité.) Tout sîmplement parce que je l'ai sauvé, mon bon!

MAJORIN.—Toi? (A part.) Ah çà! ils ont donc passé tout leur temps à se sauver la vie!

PERRICHON, racontant.—Nous étions sur la mer de Glace, le mont
Blanc nous regardait tranquille et majestueux.

DANIEL, à part.—Second[l] récit de Théramène!

PERRICHON.—Nous suivions tout pensifs un sentier abrupt.

HENRIETTE, qui a ouvert un journal.—Tiens, papa qui est dans le journal!

PERRICHON.—Comment! je suis dans le journal?

HENRIETTE.—Lis toi-même… là… (Elle lui donne le journal.)

PERRICHON.—Vous allez voir que je suis tombé du jury[2]! (Lisant.)
«On nous écrit de Chamouny…»

TOUS.—Tiens! (Ils se rapprochent.)

PERRICHON, lisant.—«Un événement qui aurait pu avoir des suites déplorables vient d'arriver à la mer de Glace… M. Daniel S—— a fait un faux pas et a disparu dans une de ces crevasses si redoutées des voyageurs. Un des témoins de cette scène, M. Perrichon, (qu'il nous permette de le nommer!)…» (Parlé.) Comment donc! si je le permets[3]! (Lisant.) «M. Perrichon, notable commerçant de Paris et père de famille, n'écoutant que son courage, et au mépris de sa propre vie, s'est élancé dans le gouffre…» (Parlé.) C'est vrai! (Lisant.) « et après des efforts inouïs, a été assez heureux pour en retirer son compagnon. Un si admirable dévouement n'a été surpassé que par la modestie de M. Perrichon, qui s'est dérobé aux félicitations de la foule émue et attendrie… Les gens de coeur[4] de tous les pays nous sauront gré de leur signaler un pareil trait!»

TOUS.—Ah!

DANIEL, à part.—Trois francs la ligne[5]!

PERRICHON, relisant lentement la dernière phrase.—«Les gens de coeur de tous les pays nous sauront gré de leur signaler un pareil trait.» (A Daniel, très ému.) Mon ami… mon enfant! embrassez-moi! (Ils s'embrassent.)

DANIEL, à part.—Décidément, j'ai la corde[6]…

PERRICHON, montrant le journal.—Certes, je ne suis pas un révolutionnaire[7], mais, je le proclame hautement, la presse a du bon! (Mettant le journal dans sa poche et à part.) J'en ferai acheter dix numéros!

MADAME PERRICHON.—Dis donc, mon ami, si nous envoyions au journal le récit de la belle action de M. Armand?

HENRIETTE.—Oh oui! cela ferait un joli pendant!

PERRICHON, vivement.—C'est inutile! je ne peux pas toujours occuper les journaux de ma personnalité…

JEAN, entrant, un papier la main.—Monsieur?

PERRICHON.—Quoi?

JEAN.—Le concierge vient de me remettre un papier timbré[8] pour vous.

MADAME PERRICHON.—Un papier timbré?

PERRICHON.—N'aie donc pas peur! je ne dois rien à personne… au contraire, on me doit…

MAJORIN, à part.—C'est pour moi qu'il dit ça!

PERRICHON, regardant le papier.—Une assignation à comparaître devant la sixième chambre pour injures envers un agent de la force publique[9] dans l'exercice de ses fonctions.

TOUS.—Ah! mon Dieu!

PERRICHON, lisant.—Vu le procès-verbal dressé au[10] bureau de la douane française par le sieur Machut, sergent douanier… (Majorin remonte.)

ARMAND.—Qu'est-ce que cela signifie?

PERRICHON.—Un douanier qui m'a saisi trois montres… j'ai été trop vif[11]… je l'ai appelé gabelou! rebut de l'humanité!…

MAJORIN, derrière le guèridon.—C'est très grave! Très grave!

PERRICHON, inquiet.—Quoi?

MAJORIN.—Injures qualifiées[12] envers un agent de la force publique dans l'exercice de ses fonctions…

MADAME PERRICHON et PERRICHON.—Eh bien?

MAJORIN.—De quinze jours à trois mois de prison.

TOUS.—En prison!…

PERRICHON.—Moi! après cinquante ans d'une vie pure et sans tache… j'irais m'asseoir sur le banc de l'infamie[13]! jamais! jamais!

MAJORIN, à part.—C'est bien fait[14]! ça lui apprendra à ne pas acquitter les droits!

PERRICHON.—Ah! mes amis! mon avenir est brisé.

MADAME PERRICHON.—Voyons, calme-toi!

HENRIETTE.—Papa!

DANIEL.—Du courage!

ARMAND.—Attendez! je puis peut-être vous tirer de là.

TOUS.—Hein?

PERRICHON.—Vous! mon ami… mon bon ami!

ARMAND, allant à lui.—Je suis lié assez intimement avec un employé supérieur de l'administration des douanes… je vais le voir… peut-être pourra-t-on décider le douanier à retirer sa plainte.

MAJORIN.—Ça me paraît difficile!

ARMAND.—Pourquoi? un moment de vivacité…

PERRICHON.—Que je regrette!

ARMAND.—Donnez-moi ce papier… j'ai bon espoir… ne vous tourmentez pas, mon brave M. Perrichon!

PERRICHON, ému, lui prenant la main.—Ah! Daniel[15]! (Se reprenant.) non, Armand!… Tenez, il faut que je vous embrasse! (Ils s'embrassent.)

HENRIETTE, à part.—A la bonne heure! (Elle remonte avec sa mère.)

ARMAND, bas à Daniel.—A mon tour, j'ai la corde!

DANIEL.—Parbleu! (A part.) Je crois avoir affaire à un rival et je tombe sur un terre-neuve[16].

MAJORIN, à Armand.—Je sors avec vous.

PERRICHON.—Tu nous quittes?

MAJORIN.—Oui… (Fièrement.) Je dîne en ville[17]! (Il sort avec
Armand
.)

MADAME PERRICHON, s'approchant de son mari et bas.—Eh bien, que penses-tu maintenant de M. Armand?

PERRICHON.—Lui! c'est-à-dire que[18] c'est un ange! un ange!

MADAME PERRICHON.—Et tu hésites à lui donner ta fille?

PERRICHON.—Non! je n'hésite plus.

MADAME PERRICHON.—Enfin! je te retrouve[19]! Il ne te reste plus qu'à prévenir M. Daniel.

PERRICHON.—Oh! ce pauvre garçon! tu crois?

MADAME PERRICHON.—Dame! à moins que tu ne veuilles attendre l'envoi des billets de faire-part[20]?

PERRICHON.—Oh! non!

MADAME PERRICHON.—Je te laisse avec lui… courage! (Haut.) Viens-tu, Henriette? (Saluant Daniel.) Monsieur. (Elle sort à droite suivie d'Henriette.)

ACTE III, SCÈNE VIII

PERRICHON, DANIEL

DANIEL, à part en descendant.—Il est évident que mes actions baissent[1]… Si je pouvais… (Il va au canapé.)

PERRICHON, à part, au fond.—Ce brave jeune homme… ça me fait de la peine[2]… Allons! Il le faut! (Haut.) Mon cher Daniel… mon bon Daniel… j'ai une communication pénible à vous faire.

DANIEL, à part.—Nous y voilà[3]! (Ils s'asseyent sur le canapé.)

PERRICHON.—Vous m'avez fait l'honneur de me demander la main de ma fille… Je caressais ce projet, mais les circonstances… les événements… votre ami, M. Armand, m'a rendu de tels services!…

DANIEL.—Je comprends.

PERRICHON.—Car on a beau dire[4], il m'a sauvé la vie, cet homme!

DANIEL.—Eh bien, et le petit sapin auquel vous vous êtes cramponné?

PERRICHON.—Certainement… le petit sapin… mais il était bien petit… il pouvait casser… et puis je ne le tenais pas encore.

DANIEL.—Ah!

PERRICHON.—Non… mais ce n'est pas tout… dans ce moment, cet excellent jeune homme brûle le pavé[5] pour me tirer des cachots… Je lui devrai l'honneur… l'honneur!

DANIEL.—M. Perrichon! le sentiment qui vous fait agir est trop noble pour que je cherche à le combattre…

PERRICHON.—Vrai? Vous ne m'en voulez pas?

DANIEL.—Je ne me souviens que de votre courage… de votre dévouement pour moi…

PERRICHON, lui prenant la main.—Ah! Daniel! (A part.) C'est étonnant comme j'aime ce garçon-là!

DANIEL, se levant.—Aussi[6], avant de partir…

PERRICHON.—Hein?

DANIEL.—Avant de vous quitter…

PERRICHON, se levant.—Comment! me quitter! vous? Et pourquoi?

DANIEL.—Je ne puis continuer des visites qui seraient compromettantes pour mademoiselle votre fille… et douloureuses pour moi.

PERRICHON.—Allons bien! Le seul homme que j'aie sauvé!

DANIEL.—Oh! mais votre image ne me quittera pas… j'ai formé un projet… c'est de fixer sur la toile, comme elle l'est déjà dans mon coeur, l'héroïque scène de la mer de Glace.

PERRICHON.—Un tableau! Il veut me mettre dans un tableau!

DANIEL.—Je me suis déjà adressé à un de nos peintres les plus illustres… un de ceux qui travaillent pour la postérité!…

PERRICHON.—La postérité! Ah! Daniel! (A part.) C'est extraordinaire comme j'aime ce garçon-là!

DANIEL.—Je tiens surtout à la ressemblance…

PERRICHON.—Je crois bien! moi aussi!

DANIEL.—Mais il sera nécessaire que vous nous donniez cinq ou six séances…

PERRICHON.—Comment donc, mon ami! quinze! vingt! trente! ça ne m'ennuiera pas… nous poserons ensemble!

DANIEL, vivement.—Ah! non… pas moi!

BERRICHON.—Pourquoi?

DANIEL.—Parce que… voici comment nous avons conçu le tableau: …on ne verra sur la toile que le mont Blanc…

PERRICHON, inquiet.—Eh bien, et moi?

DANIEL.—Le Mont-Blanc et vous!

PERRICHON.—C'est ça… moi et le Mont-Blanc… tranquille et majestueux!… Ah çà! et vous, où serez-vous?

DANIEL.—Dans le trou… tout au fond… on n'apercevra que mes deux mains crispées et suppliantes…

PERRICHON.—Quel magnifique tableau!

DANIEL.—Nous le mettrons au Musée…

PERRICHON.—De Versailles[7]?

DANIEL.—Non, de Paris…

PERRICHON.—Ah oui!… à l'exposition!…

DANIEL.—Et nous inscrirons sur le livret cette notice…

PERRICHON.—Non! pas de banque! pas de réclame! Nous mettrons tout simplement l'article de mon journal… «On nous écrit de Chamouny…»

DANIEL.—C'est un peu sec.

PERRICHON.—Oui!… mais nous l'arrangerons! (Avec effusion.) Ah!
Daniel, mon ami!… mon enfant!

DANIEL.—Adieu[8], monsieur Perrichon!… nous ne devons plus nous revoir…

PERRICHON.—Non! c'est impossible! c'est impossible! ce mariage… rien n'est encore décidé…

DANIEL.—Mais…

PERRICHON.—Restez! je le veux!

DANIEL, à part.—Allons donc[9]!

ACTE III, SCÈNE IX

LES MÊMES, JEAN, LE COMMANDANT

JEAN, annonçant.—Monsieur le commandant Mathieu.

PERRICHON, étonné.—Qu'est-ce que c'est que ça[1]?

LE COMMANDANT, entrant.—Pardon, messieurs, je vous dérange peut-être?

PERRICHON.—Du tout.

LE COMMANDANT, à Daniel.—Est-ce à monsieur Perrichon que j'ai l'honneur de parler?

PERRICHON.—C'est moi, monsieur.

LE COMMANDANT.—Ah!… (A Perrichon.) Monsieur, voilà douze jours que je vous cherche. Il y a beaucoup de Perrichon à Paris… j'en ai déjà visité une douzaine… mais je suis tenace…

PERRICHON, lui indiquant un siège à gauche du guéridon.—Vous avez quelque chose à me communiquer? (Il s'assied sur le canapé. Daniel remonte.)

LE COMMANDANT, s'asseyant.—Je n'en sais rien encore… Permettez-moi d'abord de vous adresser une question: Est-ce vous qui avez fait, il y a un mois, un voyage à la mer de Glace?

PERRICHON.—Oui, monsieur, c'est moi-même! je crois avoir le droit de m'en vanter!

LE COMMANDANT.—Alors, c'est vous qui avez écrit sur le registre des voyageurs: «Le commandant est un paltoquet.»

PERRICHON.—Comment! vous êtes?…

LE COMMANDANT.—Oui, monsieur… c'est moi!

PERRICHON.—Enchanté! (Ils se font plusieurs petits saluts.)

DANIEL, à part en descendant.—Diable! l'horizon s'obscurcît!…

LE COMMANDANT.—Monsieur, je ne suis ni querelleur, ni ferrailleur, mais je n'aime pas à laisser traîner sur les livres d'auberge de pareilles appréciations à côté de mon nom…

PERRICHON.—Mais vous avez écrit le premier une note… plus que vive[2]!

LE COMMANDANT.—Moi? je me suis borné à constater que mer de Glace ne prenait pas d'e à la fin: voyez le dictionnaire…

PERRICHON,—Eh! monsieur! vous n'êtes pas chargé de corriger mes… prétendues fautes d'orthographe! De quoi vous mêlez-vous? (Ils se lèvent.)

LE COMMANDANT.—Pardon… pour moi, la langue française est une compatriote aimée… une dame de bonne maison, élégante, mais an peu cruelle[3]… vous le savez mieux que personne.

PERRICHON.—Moi?…

LE COMMANDANT.—Et quand j'ai l'honneur de la rencontrer à l'étranger… je ne permets pas qu'on éclabousse sa robe. C'est une question de chevalerie et de nationalité.

PERRICHON.—Ah çà! monsieur, auriez-vous la prétention de me donner une leçon?

LE COMMANDANT.—Loin de moi cette pensée[4]!…

PERRICHON.—Ah! ce n'est pas malheureux[5]! (A part.) Il recule.

LE COMMANDANT.—Mais sans vouloir vous donner une leçon, je viens vous demander poliment… une explication.

PERRICHON, à part.—Mathieu[6]!… c'est un faux commandant.

LE COMMANDANT.—De deux choses l'une: ou vous persistez…

PERRICHON.—Je n'ai pas besoin de tous ces raisonnements! Vous croyez peut-être m'intimider, monsieur… j'ai fait mes preuves de courage, entendez-vous! et je vous les ferai voir…

LE COMMANDANT.—Où ça?

PERRICHON.—A l'exposition… l'année prochaine…

LE COMMANDANT.—Oh! permettez!… Il me sera impossible d'attendre jusque-là… Pour abréger, je vais au fait: retirez-vous, oui ou non?

PERRICHON.—Rien du tout!

LE COMMANDANT.—Prenez garde!

DANIEL.—Monsieur Perrichon!

PERRICHON.—Rien du tout! (A part.) Il n'a pas seulement de moustaches[7]!

LE COMMANDANT.—Alors, monsieur Perrichon, j'aurai l'honneur de vous attendre demain, à midi, avec mes témoins, dans les bois de la Malmaison[8]…

DANIEL.—Commandant! un mot!

LE COMMANDANT, remontant.—Nous vous attendrons chez le garde!

DANIEL.—Mais, commandant…

LE COMMANDANT.—Mille pardons… j'ai rendez-vous avec un tapissier… pour choisir des étoffes, des meubles[9]… A demain… midi… (Saluant.) Messieurs… j'ai bien l'honneur… (Il sort.)

ACTE III, SCÈNE X

PERRICHON, DANIEL, puis JEAN

DANIEL, à Perrichon.—Diable! vous êtes raide en affaires[1]!… avec un commandant surtout!

PERRICHON.—Lui! un commandant? Allons donc! Est-ce que les vrais commandants s'amusent à éplucher les fautes d'orthographe?

DANIEL.—N'importe. Il faut questionner, s'informer… (Il sonne à la cheminée[2].) savoir à qui nous avons à faire.

JEAN, paraissant.—Monsieur?

PERRICHON, à Jean.—Pourquoi as-tu laissé entrer cet homme qui sort d'ici?

JEAN.—Monsieur, il était déjà venu ce matin… J'ai même oublié de vous remettre sa carte…

DANIEL.—Ah! sa carte!

PERRICHON.—Donne! (La lisant.) Mathieu, ex-commandant au deuxième zouaves.

DANIEL.—Un zouave[3]!

PERRICHON—Saperlotte!

JEAN.—Quoi donc?

PERRICHON.—Rien! Laisse-nous! (Jean sort.)

DANIEL.—Eh bien! nous voilà dans une jolie situation!

PERRICHON.—Que voulez-vous? j'ai été trop vif… un homme si poli!…
Je l'ai pris pour un notaire gradé[4]!

DANIEL.—Que faire?

PERRICHON.—Il faudrait trouver un moyen… (Poussant un cri.)
Ah!…

DANIEL.—Quoi?

PERRICHON.—Rien! rien! Il n'y a pas de moyen! je l'ai insulté, je me battrai!… Adieu!

DANIEL.—Où allez-vous?

PERRICHON.—Mettre mes affaires en ordre… vous comprenez[5]…

DANIEL.—Mais cependant…

PERRICHON.—Daniel… quand sonnera l'heure du danger vous ne me verrez pas faiblir! (Il sort à droite.)

ACTE III, SCÈNE XI

DANIEL, seul

Allons donc!… c'est impossible!… je ne peux pas laisser battre M. Perrichon avec un zouave!… C'est qu'il a du coeur le beau-père[1]!… je le connais, il ne fera pas de concessions… De son côté le commandant… et tout cela pour une faute d'orthographe! (Cherchant.) Voyons donc… si je prévenais l'autorité? oh! non!… au fait[2], pourquoi pas? personne ne le saura. D'ailleurs, je n'ai pas le choix des moyens… (Il prend un buvard et un encrier sur une table près de la porte d'entrée et se place au guéridon.) Une lettre au préfet de police!… (Écrivant.) Monsieur le Préfet… j'ai l'honneur de… (Parlant tout en écrivant.) Une ronde passera par là à point nommé[3]… le hasard aura tout fait… et l'honneur sera sauf. (Il plie et cachette sa lettre et remet en place ce qu'il a pris.) Maintenant il s'agit de la faire porter tout de suite… Jean doit être là! (Il sort en appelant.) Jean! Jean! (Il disparaît dans l'antichambre.)

ACTE III, SCÈNE XII

PERRICHON, seul

Il entre en tenant à la main une lettre qu'il lit

«Monsieur le Préfet, je crois devoir prévenir l'autorité que deux insensés ont l'intention de croiser le fer demain, à midi moins un quart…» (Parlé.) Je mets moins un quart afin qu'on soit exact. Il suffit quelquefois d'un quart d'heure[1]!… (Reprenant sa lecture.) « à midi moins un quart… dans les bois de la Malmaison. Le rendez-vous est à la porte du garde[2]… Il appartient à votre haute administration de veiller sur la vie des citoyens. Un des combattants est un ancien commerçant, père de famille, dévoué à nos institutions et jouissant d'une bonne notoriété dans son quartier. Veuillez agrée[3], Monsieur le Préfet, etc. etc…» S'il croit me faire peur, ce commandant!… Maintenant l'adresse… (Il écrit[4].) «Très pressé, communication importante»… comme ça, ça arrivera… Où est Jean?

ACTE III, SCÈNE XIII

PERRICHON, DANIEL, puis MADAME PERRICHON, HENRIETTE, puis JEAN

DANIEL, entrant par le fond, sa lettre à la main.—Impossible de trouver ce domestique. (Apercevant Perrichon.) Oh! (Il cache sa lettre.)

PERRICHON.—Daniel? (Il cache aussi sa lettre.)

DANIEL.—Eh bien, monsieur Perrichon?

PERRICHON.—Vous voyez… je suis calme … comme le bronze[1]! (Apercevant sa femme et sa fille.) Ma femme, silence! (Il descend.)

MADAME PERRICHON, à son mari.—Mon ami, le maître de piano d'Henriette vient de nous envoyer des billets de concert pour demain… midi…

PERRICHON, à part.—Midi!

HENRIETTE.—C'est à son bénéfice; tu nous accompagneras?

PERRICHON.—Impossible! demain, ma journée est prise!

MADAME PERRICHON.—Mais tu n'as rien à faire.

PERRICHON.—Si… j'ai une affaire… très importante… demande à
Daniel.

DANIEL.—Très importante!

MADAME PERRICHON.—Quel air sérieux! (A son mari.) Tu as la figure longue d'une aune, on dirait que tu as peur!

PERRICHON.—Moi? peur! I On me verra sur le terrain[2].

DANIEL, à part.—Aïe!

MADAME PERRICHON.—Le terrain!

PERRICHON, à part.—Sapristi! ça m'a échappé!

HENRIETTE, courant à lui.—Un duel! papa!

PERRICHON.—Eh bien! oui, mon enfant, je ne voulais pas te le dire, ça m'a échappé: ton père se bat!…

MADAME PERRICHON.—Mais avec qui?

PERRICHON.—Avec un commandant au deuxième zouaves!

MADAME PERRICHON et HENRIETTE, effrayées.—Ah! grand Dieu!

PERRICHON.—Demain, à midi, dans le bois de la Malmaison, à la porte du garde!

MADAME PERRICHON, allant à lui.—Mais tu es fou… toi! un bourgeois!

PERRICHON.—Madame Perrichon, je blâme le duel… mais il y a des circonstances où l'homme se doit à son honneur! (A part, montrant sa lettre.) Où est donc Jean?

MADAME PERRICHON, à part.—Non! c'est impossible! je ne souffrirai pas… (Elle va à la table au fond et écrit à part.) « Monsieur le préfet de police…»

JEAN, paraissant.—Le dîner est servi!

PERRICHON, s'approchant de Jean et bas.—Cette lettre à son adresse, c'est très pressé! (Il s'éloigne.)

DANIEL, bas à Jean.—Cette lettre à son adresse… c'est très pressé! (Il s'éloigne.)

MADAME PERRICHON, bas à Jean.-Cette lettre à son adresse… c'est très pressé!

PERRICHON.—Allons! à table!

HENRIETTE, à part.—Je vais faire prévenir[] monsieur Armand. (Elle entre à droite.)

MADAME PERRICHON, à Jean avant de sortir.—Chut!

DANIEL, de même.—Chut!

PERRICHON, de même.—Chut! (Ils disparaissent tous les trois.)

JEAN, seul.—Quel est ce mystère? (Lisant l'adresse des trois lettres.) Monsieur le préfet… Monsieur le préfet… (Étonné, et avec joie.) Tiens! il n'y a qu'une course!

FIN DU TROISIÈME ACTE