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Lectures pour une ombre

Chapter 2: LE RETOUR D’ALSACE
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About This Book

A sequence of closely observed sketches set in the Alsatian border at the outbreak of war, blending military detail with village life and logistics. It records daily routines—telephone lines, convoys, sentries—and the small gestures people use to measure time amid uncertainty. Reading, gossip, and literary allusion accompany the soldiers, while casual camaraderie is continually shadowed by abrupt news of loss. The tone shifts between wry specificity and restrained elegy, showing how ordinary landscapes and social habits are altered by sudden conflict.

The Project Gutenberg eBook of Lectures pour une ombre

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Title: Lectures pour une ombre

Author: Jean Giraudoux

Release date: June 18, 2023 [eBook #70995]

Language: French

Original publication: France: Emile-Paul, 1917

Credits: Chuck Greif & the online Distributed Proofreaders Canada team at https://www.pgdpcanada.net

*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LECTURES POUR UNE OMBRE ***

LECTURES
POUR
UNE OMBRE

André du FRESNOIS

DISPARU

TABLE

 

LE RETOUR D’ALSACE

Bellemagny, 17 août 1914.

...Troisième réveil au delà de la frontière. Encore étendus dans notre foin, endoloris, il nous faut raisonner, pour nous rappeler que l’Alsace dort près de nous, et nous en réjouir. Premiers matins où les jeunes mères aiment leur fils, mais pas encore par amour maternel; elles le plaignent, elles l’admirent: il sera un grand artiste: il se mariera. Puis voilà soudain, comme chaque jour, la pensée que le régiment est parti. Nous nous levons à demi habillés, des inconnus autour de nous surgissant du foin, à la vitesse, avec les ennuis d’une résurrection, se plaignant du bras, d’une fluxion, de la jambe. Les brindilles sont imprimées sur nos mains, nos joues, épanouies sur la joue malade, et jusqu’au soir nous aurons l’air d’avoir dormi entre l’époque tertiaire et l’époque quaternaire.

...Six heures. Nous rejoignons au jardin du couvent les téléphonistes. Nous sommes en réserve aujourd’hui et les convois nous dépassent. Toutes les voitures ont encore leur ancienne peinture et leurs placards. Il passe les autobus de la route des Alpes, ceux de Chamonix, ceux de la Grande Chartreuse, que nous montrons à la sœur converse, ceux de Grenoble, une croisade de tourisme improvisée, toutes autres excursions cessantes, vers un pays merveilleux découvert la veille, et à laquelle se sont joints, en cours de route, les omnibus des villes traversées, le Cheval-Blanc de Pontarlier, le Coucou de Nyons, noirs et rouges, incapables cependant de résister à tant d’attraits, et les chevaux de Forcalquier seuls regimbent, trouvant la gare plus loin encore que d’habitude. Les deux téléphonistes sont deux professionnels de Paris, qui bavardent avec les autres postes, et appellent Bellemagny Belleville, Gutzof Gutenberg. Des soldats de la route leur crient les numéros qu’ils avaient coutume de demander à Paris, Passy 65-67—Central 10-18, numéros de petites camarades, numéro de la maison de Borniol, équations tendres ou macabres—Louvre 30-31, numéro que je connais, numéro du Musée Gustave Moreau. Celui qui le demande est un grand artilleur à barbe noire. Un encadreur, sans doute, un prix de Rome,—ou bien ce receveur des postes qui, dans une lettre ouverte au Temps, demandait à découper, pour qu’on pût vraiment les comparer, les Salomé de tous les peintres.

Huit heures, dix heures, midi. Le seul recours contre le temps est de le mesurer à ce double pas, comme ceux qui ont personnellement affaire à lui, comme les sentinelles, les officiers de quart. Les soldats étendus dégarnissent de pierres leur place, découpent au canif dans les racines des noms qui ressortiront au bout d’années, épuisent des yeux, des mains leur paysage individuel et enfoncent dans le pré autant que les chevaux, qui piaffent et sont enfouis à mi-jambes.—Deux heures, le caporal téléphoniste continue à lire dans de petits livres brochés, dont je m’empare dès qu’une rupture du courant l’éloigne, ou quand un cheval se prend dans la ligne. Il les lit avec vitesse et je ne retrouve jamais le même. Son camarade parfois l’interroge:

—Qu’est-ce que tu lis?

Le cœur sur la main.

—Qu’est-ce que tu lis?

Germinal.

On signale un accident au cerisier qui sert de poste central. Il part, et c’est Tristesses d’almées que je recueille.

Soudain, on m’appelle à l’appareil. Voilà quelques heures, moi aussi, par plaisanterie, j’ai demandé un numéro ami du côté de l’Étoile. Je suis déconcerté, on répond.

—Arrive, dit une voix inconnue.

—Avec mon fusil?

—Arrive. Le général Pau a besoin de toi.

C’est la dix-neuvième compagnie qui téléphone. Je ne me hâte point. Lentement je suis le fil téléphonique. C’est le seul moyen de ne point s’égarer, tout ce qui ne vient point par le fil vient à côté; et le téléphoniste reçoit ainsi les munitions, les boîtes de conserve, les hommes en mutation. Il y a un entrepôt autour de lui. Le cheval signalé tout à l’heure est là. On veut le faire hennir dans le téléphone, mais il croit que c’est un phonographe; il refuse.

C’est un lieutenant qui m’appelle. Au temps où il préparait la licence, il a connu, à Louis-le-Grand, mes camarades et désire parler d’eux. Je suis habitué à ces fantaisies d’officiers. A la caserne, on est soudainement aussi convoqué par un capitaine inconnu qui veut connaître l’horaire des paquebots pour la Chine, en passant par le plus d’îles possible, ou le programme du doctorat en droit. Le dos tourné à la France, à nos amis, mon lieutenant se félicite, puisqu’il devait y avoir la guerre, d’avoir préparé la licence d’histoire. Le soir est venu. Il se lève une grande lune ronde, un grand plateau d’étain que doit considérer avec amour, en ce moment, l’artilleur à barbe noire. L’Angélus sonne, dans un village où notre armée n’est pas encore, car notre premier soin, dans chaque clocher, est de couper les cordes. Les reflets du couchant, le vent de la mer nous viennent aussi ce soir de chez nos ennemis, de l’Est, du Rhin. Douce soirée où l’on pouvait encore croire—à la rigueur, le calcul des probabilités cédant simplement à la chance—qu’il n’y aurait pas de morts pendant la guerre. Nous parlons, sans la ménager, de cette paix qui fut jusque-là la seule dangereuse, des deux ou trois camarades communs qu’elle a fait périr: Revel, mort subitement en tramway, dans sa première redingote, civil qu’il était; Manchet, mort à Mayence, déjà prisonnier là-bas d’un professeur qui l’avait présenté à la fille de Bedecker. Nous parlons en riant des vivants, de Besnard, qui traduisit Nereus, nom d’un patricien, par son second sens de laurier rose,—Elle prit deux époux, disait sa traduction, Metellus et un laurier rose,—des trois frères Dournelle, éparpillés dans la classe et qui trouvèrent un jour le moyen d’avoir la même place en thème latin. Comme tous les Français de ce mois d’août, qui pensaient satisfaire la guerre en lui abandonnant, dans le fond de leur cœur, et non sans pitié, les hypocrites de leur connaissance, les méchants, nous sentons subitement exposés à la mort les cancres lâches ou voleurs. Mais les professeurs de grec, les lecteurs à Upsal, les élèves littéraires fiancés—doux sadisme!—aux filles des professeurs de sciences, semblent encore invulnérables. Pouvions-nous imaginer que Besnard était déjà tué, que les Dournelle seraient engloutis tous trois, à quelques semaines d’intervalle, se succédant vers la Lorraine, comme les puisatiers qui veulent retirer le premier asphyxié; que Saint-Arné surtout, qui s’était battu en duel avec des herboristes, était déjà mort? C’est à Saint-Arné justement que le lieutenant envoie une carte où nous lui demandons s’il a toujours sa tête.... Nous en étions encore, comme nos soldats, à mettre le képi d’un camarade, pour lui jouer un tour, sur la tombe la plus fraîche du cimetière.

Cinq heures moins le quart. Cinq heures moins dix. Aux environs des repas, il convient de serrer les heures de plus près. Je quitte le lieutenant licencié et regagne le couvent, où la sœur converse m’annonce qu’un ami est venu me demander. Elle prétend déjà reconnaître les armes et, à son avis, c’est un cuirassier, ou plutôt, s’il y a des artilleurs qui bégayent, un artilleur. Elle reconnaît aussi l’amitié: il doit m’aimer beaucoup et reviendra demain.

Puis on nous remonte coucher à l’école, alors que la compagnie de l’école descend dormir au couvent. On ne veut point que nous prenions des habitudes, avec Dieu ou avec l’instituteur. Sommeil troublé par Horn, qui a des doutes sur l’Alsace, qui n’a pu vendre aux habitants la peau de notre lapin.

Burnhaupt, 18 août.

Départ à 5 heures dans la direction de Mulhouse. Passé de Soppe-le-Haut à Soppe-le-Bas, de Spechbach-le-Haut à Spechbach-le-Bas. Grand’halte dans un bourg qui n’est ni haut ni bas et n’a pas à s’équilibrer dans le vallon par un village jumeau. On découvrira, d’ailleurs, plus tard, sur la carte, qu’il a son contrepoids au delà de Strasbourg. Le barbier passe pour particulièrement francophile et tout le monde va se raser chez lui. Chacun emporte son savon, son blaireau, son rasoir, et, lui, regarde; mais, enfin, on se rase chez un coiffeur. Déjeuné aussi chez un restaurateur. Nous achetons le vin à des particuliers, mais nous tenons à le boire dans le café. Dormi une heure chez l’hôtelier. Après ces quinze jours sans ville et sans bourg, chaque vitrine de boutique nous attire, comme si c’était l’hospitalité elle-même qui élargit ainsi les portes des maisons du pain, du vin, du chocolat. Bavardé chez des rentiers. Interrompu par le bombardement de Burnhaupt-le-Haut, dont le clocher vacille et s’effondre. Celui de Burnhaupt-le-Bas, entre deux bosquets, remonte de quelques centimètres.

Nous commençons à être las de nous battre tout seuls. Impossible de voir un Allemand. Dans les tranchées de Saint-Cosme, dans celles de Bretten, pas d’autres traces, selon le régiment, que celles de la gemütlichkeit badoise, ou munichoise, ou saxonne, un harmonica, des vers de Gœthe sur les violettes au bas d’une carte postale, un dentier dans une boîte mauve, des objets aussi divers et pacifiques que ceux qu’on trouve, les soirs de course, dans le métro de Maillot. Pas de casques, de sabres, mais une valise, des vis de buis au bout de ficelles, un arc, un boomérang. Sur les pansements abandonnés, un sang pâle, un sang de malade d’hôpital, le sang de cette race qui reste civile sous ses armes, dont la vie, dont la faim, dont la soif ne s’épurent pas par la guerre. Je sens déjà toute l’injustice de faire battre, contre cette masse de civils, des militaires. Guerre vaine, où l’on capturera sous le nom de chevau-légers bleus, de hussards blancs, dans une veste verdâtre, des garçons de café, des peintres de Dresde aux prunelles carrées découpant déjà en cubes la sentinelle berrichonne qui les conduit à l’arrière.

L’air est menu. Le vide a régné là juste avant notre arrivée. Quelques cadavres, ceux des Allemands qui ne pouvaient vivre sans respirer. Dans les caves, dans les granges de villages, les autres ont eu le temps de se transformer. Des gens, sortis d’un demi-sommeil, nous parlent en demi-français. La douzaine d’otages est prête: il y en a même treize. Rien que les domestiques stylés de la guerre et l’enfant qui crie quand un canon tonne est giflé. Les meubles seuls, couverts d’inscriptions, essayent de se sauver en avouant qui ils sont: «Je suis le buffet, camarade»; «Je suis le verre fragile où plus d’un cœur a pleuré»; «Je suis l’armoire, cher frère; remplis-moi de beau lin». Des coussins affolés parlant sans raison de l’aube, de l’occasion, de l’amour. Meubles sur le fronton desquels va apparaître une dénonciation en lettres gothiques: «Mes maîtres sont cachés en moi». Mais ils n’y sont pas, et de France seulement arrive la preuve qu’ils existent. Le lieutenant Souchier a reçu de sa femme la nouvelle qu’on promène quarante et deux prisonniers dans Roanne! Et pas un enfant, pas une vieille paralytique, sur la route de Charlieu, qui ne les ait déjà comptés un à un pour voir s’il y a bien le nombre.

Enschingen, 19 août.

Longue marche dans le brouillard. Les trois ou quatre hommes du régiment qui se sont munis à Roanne d’un capuchon imperméable déclarent qu’ils préféreraient une bonne averse. Mais la canonnade devient si violente que la brume se lève. Le canon, au lieu d’amener la pluie, servait encore contre les orages, la grêle. Dans chaque village, mes camarades, qui savent lire et reconnaître depuis Bellemagny le mot «Schule», s’intéressent exclusivement à la maison d’école: l’instituteur de Bellemagny élève des bassets; la femme de l’instituteur de Bretten louche; à Burnhaupt-le-Bas, il faut savoir si les sept enfants alignés dans la cour, et qui se ressemblent, sont les fils du maître de cette fameuse Schule ou ses élèves. Devaux, qui sait lire aussi le mot «Kloster», le cherche de temps à autre aux devantures. La guerre ici n’a pas encore détruit les vraies maisons, mais tout ce qui leur ressemblait en petit, les boîtes aux lettres, les cages à pigeon, y a passé, et une poupée allemande, un schutzmann, est pendue à un pignon. Bientôt on ne verra plus rien qui ne soit à l’échelle du soldat, et, les enfants tués, ce sera notre tour.

Pas de fermes isolées, rien que les bourgs formés des maisons les plus dissemblables, qu’une lézarde de géraniums appareille, et dont chacune doit correspondre, ceux de nous qui sont paysans à des signes imperceptibles le reconnaissent, à un de ces prés, de ces champs, de ces vergers confondus dans la plaine. Les coqs des clochers s’amusent à pencher le plus possible sans avoir à ouvrir les ailes. Paysage où les maçons et les laboureurs ont malhabilement choisi la teinte triste des couleurs les plus gaies, l’ocre pour les charpentes et les tuiles, pour les prairies et les feuillages un vert sombre, et l’herbe même a l’air immortel. Seules, les Vosges, sur notre gauche, sont transparentes. Nous marchons jusqu’au soir et, selon le vent, la bataille se déplace brusquement, comme une chasse.

A cinq heures, arrêt brusque. Un capitaine d’état-major myope arrive au galop, demande le colonel, le cherche dans mon escouade, sur mon col, sur le troisième bouton de ma capote. Je le guide et j’apprends que l’on se bat du côté de Flaxlanden, au sud-est de Mulhouse, qu’il faut partir avec quatre compagnies, quatre restant en réserve. Je reviens l’annoncer à Frobart qui veut des explications.

—Quelle bataille est-ce que nous livrons? demande-t-il.

—La bataille de Flaxlanden.

Il trouve le nom de sa bataille peu facile à prononcer; il tient à savoir aussi si c’est un combat ou une vraie bataille, si l’on se bat dans le village même ou aux alentours, s’il y a une poste, à Flaxlanden. On peut le renseigner sur un point: c’est sûrement une bataille. Des interstices des convois, suivis du lieutenant en gris vert que l’armée française entière a pris tout le mois d’août pour un chasseur à pied—le payeur de la division—surgissent des colonels à brassards qui songent à leurs fils Saint-Cyriens et se garent du cambouis. Les camions de l’intendance regagnent sans dignité l’arrière. Un tringlot appelle son chien qui préfère rester avec nous et auquel il tente vainement d’expliquer la bêtise de son choix. Panique de figurants quand le rideau se lève une minute trop tôt, et nous reconnaissons soudain que nous ignorons tous notre place de combat. Les théories sortent du sac des fourriers, des sergents-majors. Pas de compagnie à laquelle les tambours et clairons ne viennent s’attacher définitivement, avec l’air de lui faire un cadeau, et qui ne les renvoie sous les injures à la compagnie suivante. Les adjudants ordonnent de pendre toutes les plaques d’identité autour du cou sous le prétexté que cela protège la poitrine et que les bras peuvent être emportés, et ils numérotent par classe les hommes de chaque escouade, pour que l’on sache, en cas de blessure du chef, qui commande. Frobart n’a une chance de commander que s’il reste tout seul, et Artaud n’aura jamais que Frobart sous ses ordres. On remplit les bidons d’eau, malgré les protestations de ceux qui entretenaient un peu d’absinthe pure ou de rhum. Seuls les brancardiers sont prêts; ils sont même déjà partis: il faut les arrêter de force et les faire passer à leur rang... Il nous manquait deux heures pour être vraiment prêts à la guerre. Mais, d’ailleurs, on nous donne vingt minutes pour arracher les boutons qui tiennent mal, atteler les chiens aux voitures, amarrer au régiment tout ce qui pourrait flotter, tomber, pour ramasser les papiers et faire autour de nous un bivouac propre et lisse comme si nous allions nous battre sur place ou si nous attendions un orage. Du moins nous ne glisserons pas, nous ne tomberons pas. L’honnêteté du régiment se rétablit, les hommes qui ont caché leur sac dans un camion, avec la complicité du conducteur, courent le reprendre; les voitures de compagnie passent l’alcool aux ambulances, les mitrailleurs remplacent par de vraies cartouches leurs caisses bourrées de carton. Chacun a bientôt son poids exact de bataille, et l’on pourrait peser maintenant chaque homme comme on pèse à l’usine l’obus qui sort. Tous ceux qui n’avaient pas de bidons, de troisième cartouchière, de vis de culasse, en découvrent soudain un choix près d’eux, et il apparaît même un képi pour Artaud, notre conducteur, qui est depuis Roanne tête nue. C’est un képi rouge sans manchon, bien visible, mais Artaud se moque d’être repéré: il a déjà un cheval blanc et, sur sa voiture, sont peints les drapeaux de tous les Alliés. Celui du Tonkin n’est même pas sec.

L’ordre arrive. Nous partons dans la direction de Bernwiller.

Voici Bernwiller. Nous le traversons au pas gymnastique. Il a dû défiler pendant la journée tant de troupes que personne des portes ne regarde ce régiment courant à la bataille. Nous aurions pourtant voulu demander des renseignements sur Flaxlanden. Deux gendarmes menacent l’un de nous qui a secoué des prunes au passage. Un cantinier qui se rase sur l’accotement, la glace pendue à un cerisier, attend nerveux, la figure débordant de mousse, que nous ayons fini de faire trembler sa route. Sur le chemin de ces mille hommes aspirés, les gens seulement dont l’unique rôle est d’empêcher qu’on déniche les nids, qu’on vole une poule, qu’on pêche les écrevisses avec des mailles trop petites. A la sortie du village, une grande route droite et vide, silencieuse. Personne non plus qui revienne de la bataille. Nous aimerions en voir arriver cependant un cycliste, n’importe qui, un vaguemestre. Un civil même, une femme, qui nous donnent l’impression d’être vus et, pour les cœurs généreux, de protéger plus que deux gendarmes. Mais seulement un convoi de chevaux en sang, précédé par deux bœufs encore au joug, que des éclats de mitraille ont atteints. Les bœufs tirent... et devant eux c’est nous qui nous écartons, car bien peu s’attendaient à ce que les animaux aussi fussent blessés. Voici des arbres mutilés, un coin de route éclaté, un rocher pilé. Nous avons la gêne de pénétrer dans la mêlée par en bas, par les végétaux, par les animaux, alors que nous comptions y descendre par son sommet, par ce général qu’on dit blessé et que nous aurions trouvé, étendu sous un arbre, au coin du village.

—Halte!

On ordonne face à gauche, face au côté que nous croyons inoffensif. Et nous sommes, assure l’état-major, sous le feu de l’artillerie. On nous fait reculer jusqu’au fossé. C’est deux mètres de sécurité en plus.

Il est huit heures. Le jour meurt aujourd’hui sans avoir vieilli. Le crépuscule a partout même épaisseur et même transparence: on ne peut deviner de quel côté s’est couché le soleil, et l’armée française, qui ignore s’orienter, n’en aura point ce soir de désavantage. Toutes les étoiles, également blanches et mortes, font penser au Nord, à minuit, et nos mains aussi sont éclairées, même celles des moins riches, par un puissant radium. La nuit se rapproche de nous, par derrière, comme de ceux qui la défendent. Plus d’ombres; les nôtres sont déjà séparées de nous, comme si la bataille allait être grave, comme si les adjudants nous les avaient réclamées, à l’instant, avec les livrets matricules. Pas une étoile errante, le canon a secoué toute la journée du ciel ce qui n’y tenait qu’à peine; plus de constellations qui se balancent, mais des astres enfoncés jusqu’à la garde. On ne voit vraiment qu’eux; malgré soi on les contemple, et l’on fait le fier et le beau pour ces mondes où tout l’intérêt doit se concentrer d’ailleurs, en ce moment, sur le cheval blanc d’Artaud; Frobart explique la grande Ourse, qui ce soir se trouve ovale. Comme il n’est pas permis de s’asseoir, les camarades s’adossent sac à sac et prennent ainsi leur repos, se parlant l’un tourné vers les ténèbres françaises, l’autre vers les ténèbres badoises. C’est notre première bataille, et nous ébauchons tous les gestes et les pensées que nous aurons une fois guerriers. Nous ne nous serrons pas encore les mains, mais nous avons des regards si lourds que s’ils appuient sur les yeux indifférents d’un voisin, le voisin doit nous sourire. Nous n’écrivons pas de testaments, mais les soldats qui se devaient vingt sous se les rendent ou se les donnent. Un seul dans la compagnie note ses dernières volontés; c’est Lâtre, qui lègue son entreprise à sa femme, sa femme à son père. Nous nous passons le papier en riant, et Lâtre le poursuit d’escouade en escouade, comme s’il devait hériter.

Avec Jalicot je fais les cent pas. Des groupes se forment. La ligne des sections carrées s’est fondue en une ligne de sections arrondies et la promenade, et la pensée, est plus douce le long de ce bataillon sans angles. Dans l’ombre, nous faisons aux camarades des signes modestes d’existence:—C’est toi?—Oui, c’est moi!—C’est vous? Tous ceux qui vont être braves pour la première fois allument plus tendrement leur cigarette. Celui-là sent au fond de lui un lointain sommeil, le sommeil d’après la bataille, et bâille. Notre ignorance de la guerre pèse subitement sur nous comme à la veille d’un examen. S’il faisait clair, nous repasserions notre théorie. Nous nous sentons coupables d’avoir négligé nos enrayages, nos déploiements. Mais surtout nous pensons sans relâche au premier blessé, au premier mort du bataillon. Tout notre entendement butte contre ce premier cadavre. Nous comprenons le second, le troisième et, vers le centième, nous-mêmes nous étendons; mais soudain, malgré nous, le premier mort que nous avons enfin couché dans notre esprit s’anime, se relève, et tout est à recommencer. Quand un soldat allume sa pipe, nous frémissons, en voyant ce visage qui s’illumine, comme s’il se désignait par cette clarté pour la mort. Nos épaules s’alourdissent, nous vieillissons. Nous errons sans repos dans cette ombre qui rend la victoire à peine plus désirable que le jour.—C’est toi?—Oui, c’est moi, avec, tremblotant un peu, un immense courage...

Le bruit d’un galop. Le capitaine d’état-major transmet au colonel l’ordre d’attaquer le village d’Enschingen. On voit le clocher, juste devant nous, à deux kilomètres... Il éprouve aussi le besoin de nous faire un discours:

—Allez, Roannais! Comme pour les Autrichiens!

Nous avons déjà battu en effet les Autrichiens, en 1814, à Roanne même. Nous avons, de ce côté-ci de la Loire, fait circuler un convoi ininterrompu de tuyaux en tôle sur des roues. Le général ennemi, malin, se méfia, ne tenta point le passage, et la ville fut décorée, en même temps que Tournus, où était né Greuze.

—Et attention! Vous êtes sous le feu de l’artillerie lourde.

Il part enfin. Non, il revient, toujours au galop.

—Vous êtes sous le feu de l’artillerie légère!

Est-ce qu’il va reparaître ainsi pour chaque calibre, pour les mousquetons, pour les revolvers? Le colonel lève le bras, l’abaisse. Nous partons...

Les quatre compagnies avancent en ligne à cent mètres d’intervalle, chacune serrée et silencieuse. Les hommes ne prononcent pas une parole, malgré leur désir de savoir au juste ce qu’ils font, si c’est une marche d’approche, une charge, s’il y aura des mitrailleuses. Mineurs, tisseurs, ils ont éteint leur cigarette, leur pipe, comme à l’entrée dans l’usine, par précaution. Ils vont à toute allure. La crise de discipline qu’ils ont, pour la première fois, se résout en silence, en vitesse, et les plus disciplinés ont pris le pas gymnastique. Avec les quatre fourriers, j’escorte le colonel qui se tient un peu en arrière du centre. Nous suivons avec peine, à travers des champs et des prairies coupés de haies. Nous trébuchons contre un bœuf étendu, bien gonflé, et sur lequel, heureusement, on rebondit. Nous sautons et ressautons un ruisseau qui s’empêtre dans nos jambes comme une bande molletière défaite. Un projecteur illumine soudain la compagnie de droite, qui s’arrête, se masse contre lui avec les précautions recommandées pour les obus, chaque tête sous le sac qui la précède, les têtes du second rang cachées, les yeux du premier rang fermés... Le faisceau s’éteint. Le clocher du village rentre peu à peu sous terre, dans sa tranchée, et maintenant nous allons au hasard. Plus de canon. Une balle, une seule balle passe à côté de nous, à fin de course. Un seul Allemand nous fait l’honneur de tirer. L’homme du projecteur sans doute.

Ils vont trop vite. Nous essayons en vain de les rejoindre. Nous ne les voyons plus et le terrain est difficile. Parfois de l’herbe, du trèfle, puis, soudain, transversales, des lignes de choux, d’artichauts et de dahlias. Les prés sont dans le sens de l’Alsace, mais les potagers, de biais, s’entendent pour contrarier notre marche. Un cavalier surgit derrière nous, prie le colonel d’attendre le général et nous dépêchons les fourriers aux compagnies. Un second cavalier ordonne de continuer: nous continuons. Un troisième, un quatrième, arrivent ainsi à toute vitesse, de l’on ne sait quel centre, mettent pied à terre, s’alignent sur nous, mais toujours en retrait l’un sur l’autre; la cavalerie divisionnaire, dans les batailles, forme des circonférences. A part Chalton, qui n’a pas trouvé sa compagnie, aucun des trois fourriers n’est revenu. Nous envoyons les dragons en éclaireurs, mais rien à droite, rien à gauche, et, devant nous, à cinq cents mètres, une colline et la forêt. Il n’y a que nous six dans la vallée, et il paraît que l’on nous voit de partout.

La fraîcheur tombe; la première couche de rosée se pose sur nos fusils; l’homme du projecteur tire un dernier coup de canon, le clocher d’Enschingen se dresse soudain à notre droite, tout en arrière; une perdrix: les compagnies ne sont point passées là. Nous ralentissons le pas. Une dernière fois nous franchissons le ruisseau, mais un long rectangle de carottes nous décourage. Nous cédons à leurs taillis impénétrables; nous n’allons pas plus loin; nous les laissons brouter une minute par les chevaux; un dragon les goûte lui-même; agenouillés dans leurs feuilles odorantes, nous tirons, Chalton et moi, après les trois sommations, les premiers coups de feu du régiment sur deux lanternes électriques qui scintillent dans la forêt: Il a bien visé la première, mais la mienne ne s’éteint qu’au bout de quelques minutes, quand l’électricité manque, me dit-il. Pas d’angoisse, mais peu à peu la paresse, l’indifférence. Pourquoi aller au delà de ces carottes, et trouver pis encore, des tranchées, des betteraves peut-être? Celui qui a la meilleure oreille l’applique contre terre, mais rien que le fracas des brindilles, et le piétinement du cheval sur lequel est monté debout celui qui a la meilleure vue. Celui qui a la meilleure conscience dort déjà. Le colonel étudie sa carte. Nous sommes sans aucun doute entre les lignes, et les compagnies doivent être arrêtées dans un des deux villages qui sont derrière nous, Spechbach ou Enschingen. Vers lequel allons-nous revenir? Lequel est habité? Nous ne nous hâtons point, nous ne courons plus de danger: nos ombres sont revenues; nous nous amusons de l’aventure, qui nous épargne de creuser là-bas des fossés, de prendre la garde, et nous jouissons d’un calme, d’une sécurité que l’on ne pourra jamais goûter, dans cette guerre, qu’à égale distance des sentinelles françaises, des sentinelles allemandes, et avec son colonel. Parfois seulement, une détonation, suivie d’une autre, plus brève, plus sèche, comme si le tireur se précipitait pour ramasser son blessé. Assis les uns en face des autres, nous formons à nouveau un de ces groupes arrondis dont vit la paix. Nous sentons si bien que ne commence aucune ère nouvelle et nous nous remettons, comme dans l’ère précédente, à fumer, à faire craquer nos doigts, à boire. Le colonel se décide pour Spechbach. Voici Spechbach... Une mare ronde est posée devant le village comme un miroir devant les lèvres d’un homme endormi. Pas une ride, pas un murmure... Spechbach est mort... Nous avançons.

 

...Ici une heure qui n’appartient pas au régiment et que le capitaine Lambert a fait rayer de notre Livre de marches. Ici des blessés, des morts. La sentinelle qui nous arrête a le front entouré d’un bandeau rougi;—la balle, l’unique balle aurait porté? Dans la première maison, une foule de blessés qui se sont installés sans logique, les plus gravement atteints au premier étage, comme s’ils redoutaient en plus une inondation. Sur le banc d’une ferme, un officier endormi, la poitrine couverte d’une ouate sanglante. Ce n’est point un de nos commandants: Son numéro d’ordre est plus faible d’une unité que le nôtre et il le porte d’ailleurs partout, pour nous rassurer, à son képi, à son col, à son collet... Le sort nous a manqués d’un point.

—D’où venez-vous? demande le colonel.

Il se réveille. Il répond machinalement ce qui le matin encore était la vraie réponse.

—De... de Chambéry.

Puis il aperçoit les cinq galons.

—Le colonel... le colonel est mort, dit-il.

De ses yeux hébétés, c’est mon képi qu’il regarde maintenant, ma manche, cherchant mon grade; il ne le juge pas, sans doute, assez élevé pour ajouter: Le sergent, le sergent est tué.—Il s’endort.

Nous repartons. Chalton a sur la main un peu de sang de Chambéry. Il le montre à son dragon pour faire croire qu’il est blessé, et il s’y trompe lui-même, à chaque cigare qu’il allume.

Bernwiller, 20 août.

Occupé Enschingen à minuit juste. Je dis minuit juste, bien qu’il y ait à ce sujet une dispute entre mes deux compatriotes, Laurent, qui a gardé l’heure de la ville, et Clam, qui a l’heure de la gare. Les Allemands viennent de partir, laissant la mairie préparée comme une souricière, des tablettes de chocolat sur la porte ouverte, des croûtes de fromage sur la table. Dans une cave, une patrouille égarée du ***, que les compagnies se passent, que le capitaine Fontange félicite, que le capitaine Perret veut fusiller comme déserteurs. Nouveaux otages, qui descendent en bras de chemise et que nous renvoyons passer une veste, car nous ne désirons que des otages habillés. Je suis de garde au drapeau; nous l’installons dans l’auberge, et tous les soldats qui s’échappent pour boire, surpris de le rencontrer là, vident du moins leur verre plus dignement. A trois heures, départ pour Bernwiller; le lieutenant Viard félicite les guides: la route est absolument droite. Journée paisible, chaude. Nous jouissons de ce soleil que nous avions, suivant d’illustres exemples, jeté hier soir, pour le reconquérir, dans la bataille même; jeté dans le mauvais sens d’ailleurs, jeté en France. On me charge de la surveillance des otages qui dorment sur des charrettes à claire-voie, à part un conseiller municipal nerveux, dont c’est aujourd’hui la fête, que sa famille attend, et qui reste assis sur la claie à se lamenter alors que tous les autres ont depuis longtemps, dans le poids du sommeil, passé au travers. Nous nous organisons, nous nous déployons, nous creusons des tranchées face à Enschingen, comme si nous n’avions d’autre but dans la guerre que de prendre ce village une fois par jour. Petit déjeuner avec Devaux chez un vieil Alsacien, sourd-muet, et qui s’empresse à nous servir, protégé qu’il est par ses infirmités contre toute dénonciation. La trouvaille d’un œuf de poule, puis d’un œuf de canard, nous conduit à l’idée de l’omelette que nous préparons chez deux sœurs allemandes, deux jumelles. L’impression, enfin, d’être des conquérants! chacun de nos mots fait courir, se heurter, ces deux images semblables, et nous avons à la fois notre volonté brune et notre volonté blonde. Aux murs, sur le papier gris, des taches carrées plus claires. Il y avait là des cadres et l’on pourrait reconstituer, d’après la couleur plus ou moins passée, toute la famille impériale. Je fais pâlir les esclaves en leur demandant où elles ont caché ces portraits et Devaux leur pose, sans malice, des questions alternativement menaçantes et affables: si l’empereur est bien paralytique général, quels sont leurs prénoms, comment finira la guerre, ce que veut dire le mot «gemütlich». Elles ne répondent qu’aux questions affables, mais avec la crainte que les questions sacrilèges ont causée: elles s’appellent, tremblantes, Elsa, Johanna; gemütlich veut dire: «Quand tout est bien, quand tout est gai.»

«Hier ist es gemütlich», dit Devaux pour trouver un exemple.

—Ya, répondent-elles, ya.

Il suffit d’agiter le mot gemütlich aux yeux d’une Allemande pour qu’elle réponde par ces joyeux aboiements.

A midi, ordre de libérer les guides. Le conseiller municipal s’en va en courant par un raccourci, plus court par conséquent que la route droite, et je rejoins ma compagnie qui occupe la maison et le parc de Henner. Tous les hommes sont étendus dans le creux des pelouses, au pied de buissons, et dorment, sur le dos, sur le côté, les genoux pliés ou levés. Nous avons là tous les tableaux qu’eût peints Henner si les bosquets étaient peuplés de soldats, et non de femmes rousses. Jalicot a visité le château: il n’y a trouvé que deux énormes pinceaux, l’un carmin, l’autre saumon, les pinceaux de Matisse. Toutes les toiles ont disparu des murs, comme chez Elsa et Johanna; mais il reste les glaces. Nous ne nous étions vus depuis Roanne que dans des miroirs ronds à deux sous, qui nous montraient tout juste notre œil ou notre raie. Nous nous contemplons, nous nous rapprochons sous le prétexte de comparer nos tailles, nous nous tenons par les épaules, mais chacun ne regarde égoïstement que soi et je ne sais même plus, aujourd’hui, lequel de nous deux était le plus grand.

Long après-midi paisible. Le lieutenant Balay me charge de visiter le village, d’interroger les passants. Mais les rues sont désertes. Beaucoup de maisons fermées, avec les images de sainte Agnès sur la porte, rondes comme les vrais scellés. Je visite l’église, qu’entoure un canal d’eau courante. Je pousse la fenêtre d’une chambre, j’aperçois dans des cadres noirs à grains d’or les Trois Grâces et la Comparaison. Partout le silence. L’avion allemand qui passe là-haut ne peut noter dans ce village qu’un touriste ou un indiscret. Je vais si loin que je m’égare: une jeune fille m’indique la route du château avec la politesse qu’on réservait dans ce bourg aux invités de Henner, et je rejoins les autres sergents, couchés sur la pelouse. Étendu sur le dos près d’eux, je les écoute se parler de leurs femmes, j’admire, quand c’est mon tour, les photographies de Mᵐᵉ Sartaut, dont Sartaut fait passer un choix inépuisable; je la vois en costume cycliste, en costume de bain, appuyée à un prie-Dieu au bord d’une plage, car toutes les photographies ont été prises en juillet près d’Arcachon. Je la vois soudain en buste, comme si elle s’était rapprochée de nous de mi-chemin. Chaque fois elle caresse un chien différent, car son métier, à Paris, est de prendre les chiens riches en pension. La voilà en bateau avec un levrier qui a appartenu à Sarah Bernhardt, et Sartaut parle de Sarah qui gagne un million par an, qui a plus de soixante-dix ans, et n’a pas mis un sou de côté: c’est une femme, prétend sa femme, qui n’a pas d’ordre. On repasse la photo du bain, pour voir le caniche d’une Brésilienne, et pour discuter, ce qui nous vaut les injures de Sartaut, si la vue a été prise avant le bain ou après.—C’est avant pour le caniche, encore frisé, après pour Madame, toute lisse.—Douce petite française, aux yeux inclinés, à la gorge haute, aux jambes nettes, qui s’oppose victorieusement dans notre pensée, selon la photo, à l’actrice, à la juive, à la Guatemalaise que laisse entrevoir le chien du jour. C’est elle qui nous rend précieuse l’impression d’être en Alsace, alors que justement nous n’en voyons rien, que le ciel,—où passent bientôt, par photos uniques, les femmes des autres sergents, avec des chiens et des enfants qui leur appartiennent.

A six heures, départ pour Spechbach-le-Haut. Nous commençons une manœuvre d’encerclement autour du malheureux Enschingen. Mulhouse a donné moins de mal: Nous apprenons qu’elle est à nous et qu’on a pris sur la gauche vingt-quatre canons et huit cents Badois. Nous réclamons du capitaine Perret, qui a son Joanne, de nous lire la page de Mulhouse: la gare est petite, noire, incommode, et fait contraste avec le somptueux hôtel des Postes. Nous voudrions entendre aussi la page de Fribourg, car c’est sur Fribourg que nous allons. Mais Fribourg n’est pas en Alsace, malgré les affirmations de ceux qui confondent avec le Fribourg de la Suisse.

Marche sans autre épisode que l’arrestation de Babette Hermann, qui est allée se faire arracher une dent à Bernwiller, a voulu revenir chez elle, malgré la bataille, tant la sœur lui a fait mal, et s’est prise dans la brigade, le bandeau noir qui doit lui servir le dimanche pour son nœud alsacien passé autour de sa fluxion. On me la confie, car elle ne sait que l’allemand. Spechbach nous fête. Je reconduis Babette à sa famille qui s’empresse, mélangeant à mon profit l’affection pour les Français et la reconnaissance due aux dentistes. On m’invite à dîner, on sort de vieilles cartes où Spechbach est encore en plus grosses lettres que Bernwiller, n’ayant point alors le désavantage qu’un grand peintre n’y soit point né; les recueils des tableaux patriotiques du Salon y compris 1892, date de ma fièvre muqueuse, et je reconnais de cette année chaque zouave, chaque vitrier, chaque amazone de Béhanzin. Babette installe elle-même sa lessiveuse pour notre soupe, malgré les galants caporaux qui la supplient de ne pas se mettre en courant d’air. Le grand-père, qui voit que l’impossible arrive, ne peut plus croire maintenant que ses souhaits plus modestes se réalisent moins et me les confie: il verra son petit-fils médecin, Babette guérie pour toujours de sa dent. Une fois interne des hôpitaux, son frère les soignera tous à loisir.

Je couche dans le salon du presbytère, dont tous les meubles ont des colonnes torses, fauteuils, armoires, tables en chêne, et où un Christ à tête relevée s’étonne que le montant de la croix soit si plat, si lisse!

Ammerzwiller, 22 août.

La bataille est bien finie, bien gagnée, mais le canon tonne toujours, et devant nous. Nous ne nous en inquiétons point. C’était encore l’époque où les fantassins croyaient que l’artillerie se loge entre les ennemis et eux. Pauvres artilleurs! disions-nous. A dix heures, départ de Spechbach. On craint un retour des Allemands par Cernay et nous attendons jusqu’au soir, face au Nord, dans des vergers. Réclamations du lieutenant Viard, dont la compagnie est près d’un rûcher, et qui a déjà deux hommes piqués. Mais interdiction formelle d’enfumer les abeilles avant le café. A cinq heures, départ dans la direction d’Altkirch. Belle route, dont les cerisiers ont été coupés au ras du sol par les Allemands, et il ne reste des arbres que leur plan et leur âge. Nous retrouvons les artilleurs de Moulins, les dragons de Saint-Étienne. Quelques dragons sont montés sur de grands chevaux allemands qui ne veulent suivre, par patriotisme, que réunis en peloton, mais les logis s’y opposent. Assis sur les cerisiers, nous regardons vers les champs, un peu pour éviter la poussière, beaucoup pour ne pas tourner le dos à trois tombes de soldats français, tués voilà dix jours et dont nous notons les noms sur nos carnets. Nous apprenons leur mort en même temps, à peu près, que leurs parents... Nous avons de plus le chagrin de voir les tertres faits un peu au hasard... Je ne sais pourquoi nous eussions aimé pour eux des tombes parallèles.

Halte aux portes d’Ammerzwiller. Notre boucher a vu qu’on agitait trois fois des lampes dans le grenier d’une maison. Il me requiert comme interprète, et nous pénétrons, boucher avec son revolver, sergent avec sa baïonnette, dans la chambre d’une grande jeune femme à cheveux blonds qui sort du lit en criant. Elle sanglote; on voit sa gorge, ses jambes, toute une franchise de réveil qui pousse le boucher à croire tout ce qu’elle dit: Elle jure qu’elle n’a pas de lampe, qu’elle a l’électricité, qu’il n’y a personne dans le grenier. Elle dit tout cela en français, mais le boucher, pour bien comprendre, me regarde et attend ma traduction. Au grenier, nous trouvons, enfoui sous des couvertures, un homme que nous confions à la garde et nous prenons deux otages, dont le jeune curé, qui proteste, défiant de la république et malgré que ses sentinelles mêmes aient encore, épinglés à la capote, les Sacré-Cœur distribués à Paray-le-Monial. Ce matin, je vais aux informations et une voisine m’apprend que nous avons arrêté le faible d’esprit du village.

Vie de garnison toute la matinée grâce à mon adjudant des dernières manœuvres, avec lequel je bois le café, et qui tente de m’apitoyer sur son récent échec à Saint-Maixent: échec injuste cette fois; on lui a demandé à l’oral ce qu’il pensait de Benserade. Il m’emmène aussi cueillir des laitues dans les champs où nous trouvons des cadavres de lièvres, inutilisables, gâtés en une heure. La chasse est le maximum de ce que peut supporter un cœur de lièvre et la guerre le fait éclater. Pas d’oiseaux non plus, à part les poules; les poules, puisque c’est leur nom, se sont cachées les premiers jours, sont ressorties et ont repris maintenant leur chasse, un œil sur chaque oreille: la guerre durera longtemps... Toute la question est de savoir si l’admissibilité comptera après la paix!

Nous revenons par le corps de garde où ma compagnie, qui est de jour, a pendu toutes les enseignes suspectes de la ville et la devanture complète d’un pauvre homme, le malheureux, qui s’appelle Kaiser. Elle collectionne aussi les plaques officielles des rues, et à chaque instant un donateur arrive, apportant des panonceaux ou des affiches. On se croit à Carnavalet les jours de générosité. Bientôt tout le déguisement prussien du village est rassemblé dans cette salle; écriteaux si dédaigneux pour le passant qu’ils font naître immédiatement l’ordre ou la vérité contraire dans un cœur français: Ordonné de passer sur la voie quand le train arrive.—Obligatoire de battre les animaux.—Enschingen pas à 7 kilomètres, Enschingen à 1.000 lieues!... L’innocent est toujours là, mais il ne sait que l’allemand. Bardan s’occupe de lui offrir le café et, pour trouver des relations communes, essaye de lui faire entendre qu’il a connu un Boche, à Vichy, un garçon d’hôtel. Il a connu aussi un idiot, qui vendait des journaux et auquel on n’a jamais pu repasser une pièce fausse; car il ne faut pas croire que les idiots soient plus bêtes que les autres.

Rencontré le lieutenant Bertet. Il est stupéfait d’être en Alsace. Il n’avait pris que des cartes de Prusse et de Bavière, comme s’il ne s’agissait dans cette guerre que de délivrer la Pologne, et je dois lui céder mes deux pauvres petites cartes de Colmar et de Strasbourg. Il ne me laisse qu’un plan des irrigations de la forêt de la Hardt, trouvé à la mairie. Je ne risque plus de me noyer dans cette forêt... Je me console en pensant à mes amis alsaciens, Braun, Beyer, partis avec toutes les cartes des Vosges, qui s’acharnent sans doute en ce moment sur le Luxembourg belge, qui couchent ce soir à Malines, à Bruges, alors que nous tenons déjà, par quinze jours de marche pacifique, l’enjeu de la guerre. Nous avons vraiment une dette envers l’officier d’état-major auvergnat qui fit sournoisement désigner, sur les plans de mobilisation, les Auvergnats pour reprendre l’Alsace!

Les hommes sont moins pris au dépourvu que Bertet. Ils ne donnent pas, comme notre état-major de brigade qui nous interdit toute sonnerie, toute entrée en musique, l’impression de chercher la vraie frontière à l’intérieur même de l’Alsace. Ils règlent les horloges à l’heure de la France, ils grattent les mots allemands sur les murs, ils se délivrent de la petite humiliation qu’on leur infligea chaque année, à l’école, en leur contant 70, et, soulagés, attendent avec bonne humeur la fin de la guerre. Pas un qui eût pensé aller ailleurs qu’en Alsace, qui n’eût convenu avec sa famille d’un mot pour annoncer qu’il y était, dictionnaire enfantin que tous ont copié, de sorte que les mille lettres, les mille cartes, commencent ainsi: le sac n’est pas lourd, ou le ceinturon ne serre pas, ou les souliers ne prennent pas l’eau, phrases négatives qui voudront dire, une fois révélées par l’air pur de Pontgibaud ou de Thiers: «Nous sommes à Mulhouse», «Nous sommes à Strasbourg», «Je vois le Rhin». On pourrait le voir en effet du haut du clocher avec une jumelle marine, affirme le curé, qui affecte aussi de compter en milles marins—15—la distance qui nous en sépare. Rétoil, qui est marbrier au cimetière de Volvic et nous a promis à chacun, le mauvais cas échéant, sa meilleure inscription, grave en attendant dans le marbre de la cheminée:

16 août 187019 août 1914
Rezonville.Enschingen.

Sur la carte, où le pays annexé est en carmin, la France en blanc, comme il n’est pas de crayon blanc, on passe au crayon rouge la France, que l’Alsace conquiert ainsi en une minute. Mon tambour, qui est de Bruère, le village du bas Bourbonnais où se dressait avant 70 le centre de la France,—c’est une colonne carrée faite de deux sarcophages romains trouvés aux environs—se réjouit que Bruère ait repris son rang, l’écrit à sa famille, essaye de l’expliquer au maire avec des ficelles tendues de Dunkerque à Perpignan... le maire ne comprend pas... l’Allemagne n’a pas de centre... Souvent les soldats ont recours à moi pour parler allemand, mais je ne suis qu’un interprète de mots abstraits. A part l’oignon et ses dérivés, pour lesquels je me sens d’un réel service, un soldat français peut tout se procurer par gestes. Ils n’usent de moi que pour calmer le doute qu’ils ont eu, en voyant qu’on n’illuminait pas en Alsace, qu’on n’y parlait pas français. Ils cherchent avec une bonne volonté inépuisable l’Alsacien qui leur dira:—quelle joie de vous voir! Quelle honte que les Allemands! Ils essayent, par des insinuations naïves sur la folie du kronprinz, de mettre à l’aise leurs hôtes. On m’invite au café dans cette grange pour que je demande à la vieille si elle est contente de nous voir. Comment se dit contente? Toute la journée on lui répétera le mot «zufrieden» qui deviendra le soir un lambeau allemand méconnaissable, auquel la vieille continuera de répondre en hochant la tête. Pas un fumeur, pas un enfant, qu’ils ne me fassent interroger sur les cigognes, sur Strasbourg, sur les têtes de pipe. Si l’un d’eux fait mine de dire que le patois alsacien ressemble quand même au prussien, les autres me chargent de lui expliquer la différence colossale, qu’au lieu de Haus, la maison, on dit Hus, au lieu de Deutsch, l’Allemand, on dit Schwob et, dans certaines maisons renfrognées, c’est eux qui apportent l’Alsace: ils trouvent à coller sur la porte, comme sur les autres, un portrait de sainte Agnès; ils passent au ripolin rouge les poutrelles déteintes, et mettent des fleurs sur les accoudoirs. Égalité française: il y a bientôt le même nombre de géraniums à chaque fenêtre du village. Tous fiers, d’ailleurs, de leur conquête, et étalant les culottes rouges qu’ils ont lavées aux alentours des maisons suspectes.

La guerre vient juste à temps; dix ans de plus, et c’était tard. Dans les villages que nous avons traversés, les enfants ne parlent plus français. On a tout au plus l’impression que jadis, jadis ils l’ont parlé. Il nous escortent avec enthousiasme, mais dès que nous les interrogeons, ils s’arrêtent, leur sourire cesse, ou bien ils se précipitent chez eux, questionnent leur mère et rapportent une phrase incompréhensible de trois mots boiteux: c’est tout ce qu’il reste de français à la maison. Nous nous décidons à leur parler allemand: pour qu’ils comprennent mieux, j’emploie mon haut allemand officiel, la langue des théâtres de Meiningen et de Weimar, le hanovrien des acteurs juifs qui déclament les traductions de Verlaine. Je demande à deux fillettes où l’on peut trouver des confitures, du miel. Elles éclatent de rire, comme on rit en France d’un acteur qui déclare se nourrir de miel, de compotes. Je voudrais savoir aussi où est l’école: acteur bizarre, qui va à l’école! mais elles m’accompagnent. Voici l’école; voici leurs cahiers de composition, écrits tous en allemand, dans une écriture raide de parade, au cas où l’empereur les daignerait honorer d’un regard. Dessins orgueilleux dont le moindre chalet porte un paratonnerre; problèmes d’arithmétique à la donnée dure et sèche, que l’on a envie de résoudre par la chimie, et qui vous font restituer, sous peine de correction, les chiffres, les stères, les kilomètres. Pas un mot de français. A Saint-Cosme seulement, chaque dictée, quel qu’en fût le sujet,—c’était toujours Charlemagne ou Geneviève de Brabant, car les instituteurs alsaciens choisissent leurs héros dans leur méridien—était suivie d’une phrase à nous, sans rapport avec le texte: «L’oseille est un légume», «l’ail est une plante», «la coquetterie est un vice». Brave maître d’école qui bordait les massifs impériaux de persil et de défauts français. Voici le cahier de ma fillette la plus grande: elle a très mal; elle n’a pas su la mort de Frédéric. Elle affirme qu’elle ne recommencera pas, et me récite tous les grands hommes qui sont morts, mal assurée pour ceux qu’elle aime.—C’est ainsi que nous passons notre journée entre les enfants et entre les vieillards, nous vieillissant ou nous rajeunissant d’une vie entière selon nos rencontres, car vieux et enfants ne vont pas ici ensemble, comme en France, et nous conquérons un pays où l’âge adulte n’existe pas.

Rencontré Jalicot, qui a adopté un vrai petit muet; n’ayant pas l’allemand entre eux, tous deux se comprennent à merveille. Rencontré Artaud, qui est rayonnant, qui s’est pris le pied dans la roue de sa voiture, a cogné la tête dans le marchepied, et est retombé sur une botte de paille; il voudrait le refaire qu’il n’y arriverait jamais. Notre chien de chasse suit mes promenades quand je prends un fusil et m’abandonne quand je me contente du revolver. Je le mystifie en l’emmenant à la pêche, un ruisseau coule au bas du village.

Il fait chaud, et je rejoins au milieu de la prairie le lieutenant Michal. Petit, modeste, doux, c’est notre guide; le général de la division a choisi pour marcher en tête des régiments de réserve, les contraires des tambours-majors de l’active; le guide du 236 est C..., le plus petit romancier de France; celui du 305, B..., journaliste silencieux, qui prend des notes.—«Voilà des régiments qui réfléchissent», peuvent se dire les bourgs qui ont vu la veille défiler les zouaves étourdis ou les chasseurs. Michal étudie sa carte. Il s’est étendu dans l’herbe suivant la ligne du Rhin et, orienté vers le Nord, distribue ses points et ses demi-points cardinaux aux clochers les plus distincts; à chaque halte, il s’installe ainsi, se couche, niveau du régiment, et le lendemain nous conduit sans erreur par les plus petits chemins, même s’il n’y a pas de villages, et s’il a dû confier le Nord et le Sud à de simples rochers ou à des arbres. Souvent je l’ai rejoint, sur ces routes alsaciennes qu’il a plus de plaisir à fouler qu’un autre, car il est ingénieur des mines et il n’oublie pas une minute combien le sol conquis est profond. Nous marchions de son pas régulier, qu’il règle à une montre; dans cette avant-garde de calme où l’on ne connaît rien des bousculades et des hâtes de l’arrière, nous parlions de la guerre, à laquelle il n’avait jamais cru et à laquelle pourtant il s’était préparé avec minutie depuis son enfance. Chaque année, il la jugeait plus impossible, et chaque année le poussait à acheter un album d’uniformes allemands, ou un couteau de guerre, ou un sifflet de campagne, un imperméable. Il ne lui manquait plus, au début d’août, qu’une ceinture pour l’or. Il avait l’or. Son réflexe n’était en retard que d’une année. Pendant les huit jours d’attente à Roanne, il ne quittait pas la bibliothèque des officiers, où il empruntait tous les livres de guerre, et le jour du départ, le bibliothécaire a dû lui laisser les Commentaires,—au lieutenant Bertet le Mariage de Chiffon. Il m’explique aujourd’hui notre manœuvre d’Enschingen. Il porte en lui tous les plans des combats, d’échelle différente, il compare simplement notre mouvement, pour que je le comprenne mieux, à la plus grande bataille du monde, à Austerlitz, mais se contente d’expliquer Flaxlanden par une petite défaite athénienne dont j’oublie aujourd’hui le nom. Moins que des soldats, moins que des lieutenants, il voit des victoires ennemies se précipiter l’une contre l’autre, Wattignies contre Sedan, Denain contre Waterloo, et de nos armes, de nos navires, il parle avec le même jugement impartial et transparent; tout devient balistique, capillarité, et je rattrape à peine par les trajectoires de ses fusils mon pauvre régiment, qui me semble presque inutile. Il m’explique les vallées, les rivières. Cette guerre, que nous imaginions tous une guerre d’été, il la voit, dès le début, souffrir des douleurs des quatre saisons, car il me rappelle qu’au Cameroun déjà il pleut, qu’en Chine il gèle... et il l’étend sous toutes les zones comme un nouveau continent... Guerrier que je suis, je sens ma part de froid me gagner, ma part de neige, je prévois une seconde les tranchées, les inondations, les fièvres. De l’Alsace aussi il parle si nettement, je la sens dans son esprit,—comme sur ses photos, comme dans ce pré bordé directement par les Vosges et le Rhin, et où nous pouvons planter, plus légitimement que sur la carte même, des épingles avec des drapeaux,—si étroite, si délimitée, si seule, qu’il en détache cette Lorraine même, que nous lui avons donnée pour compagne. Les deux deuils, confondus par égoïsme ou par hasard en un seul deuil, il les sépare en moi autant que si les deux provinces perdues étaient aux deux extrémités de la France. Il m’enlève l’illusion, prenant Spechbach, d’avoir conquis du même coup un bourg lorrain de même grandeur. Tristesse d’apprendre que celui auquel vous croyiez un jumeau est seul, ne ressemble à personne, et il me ramène vers un village où tout maintenant me semble dédoublé—et moi-même—de ce qui avait pour moi un double sens.

Il me quitte; il doit acheter du jambon et du vinaigre, car les officiers l’ont naturellement chargé de leur cuisine, comme ils en chargent avec leur infaillible instinct tout professeur, tout philosophe, tout poète.

Ammerzwiller, 23 août.

Lever vers cinq heures. Nous nous rassemblons au bureau lentement, car chacun de nous, le soir, disparaît dans l’ombre, et va dormir secrètement dans le coin ou sur le meuble qu’il a hypocritement noté de jour. Une visite au premier nous apprend que le lit du colonel est déjà libre. De temps à autre, l’un de nous sort au galop, et revient au bout de vingt minutes, les yeux gonflés, s’étirant, disant:—Ah! que j’ai bien dormi!

Le bruit court que c’est dimanche. Ce n’est pas le curé qui le confirmera. Il a refusé de dire une grand’messe et a célébré l’office dans sa chambre, tout seul. Nous décidons de faire un bon dîner. Chacun sort à nouveau subitement, revient, le visage apaisé, avec le riz, l’ail, la poule qu’il avait repérés la veille, et pas un Français qui n’ait aussi, dans ce bourg de huit cents habitants, déjà marqué en lui la maison qu’il habiterait, la femme qu’il choisira, au cas où nous y resterions quelque temps, toujours.

Je vais acheter trente bœufs avec l’officier des détails. Je marchande. Je suis chargé de vérifier si la voyageuse arrivée chez Schanzi est bien une sage-femme. C’est la femme Schanzi qui vient m’ouvrir et toute contestation est impossible. J’écoute le vaguemestre nous lire le courrier qui part: approuvant la carte du colonel: Tout va bien, étonné par celle du capitaine adjoint qui écrit à ses fillettes: Bonjour dominical du papa: il n’aurait jamais cru qu’il fût à ce point calotin! C’est enfin mon tour de m’étendre sur le lit du premier. L’envie de dormir est passée et je trouve dans la chambre un vieux numéro du Nouvelliste d’Alsace-Lorraine. Que notre guerre est calme, à en juger par les titres, comparée à cette paix d’il y a six mois: Les Écrasés de Guebwiller, Mariage interrompu à Saverne, Scission de la Fanfare de Munster... La guerre aussi, d’ailleurs, a ses coups de théâtre, car je suis mis à la porte par la brigade elle-même, qui s’installe dans la cure et nous déloge. Nous délogeons le bureau du bataillon, où les soldats qui touchent dans le civil un traitement de l’État arrivaient s’inscrire, rangés par ministères, ou à peu près, car un cantonnier s’est faufilé dans les beaux-arts, puis dans les colonies. On a pitié de lui, et il passe le premier, mais il s’obstine à appeler la guerre des manœuvres.—Avant les manœuvres..., explique-t-il.—Après les manœuvres..., réclame-t-il. On n’y comprend goutte et on l’expulse.

La poule ne sera que pour le soir, je ne proteste pas, car des émissaires m’ont averti que Jalicot avait une poule du matin et je le rejoins dans sa cuisine. Il y a un troisième convive que Jalicot me présente; un inventeur de serrurerie, dans une maison de Lyon, excellente, qui emploie déjà quatre inventeurs. C’est lui qui a perfectionné la vis à encoches multiples. Longue discussion sur les cadenas, puis, sans transition, sur les romans. Notre hôte, sans être ennemi de l’écriture, la blâme de ne pas être un instrument précis. Y a-t-il un littérateur capable, du fait seul qu’il récite deux lignes ou deux vers à un passant, de le faire changer de couleur, de le faire éclater de rire, de le tourner vers le vice ou vers la vertu? Un passant de bonne moyenne, un négociant?... Si oui, il retire tout ce qu’il a dit. Y a-t-il des formules qui frappent les hommes comme le mot Sésame, autrefois, ouvrait les portes? Jalicot proteste et récite:—Saint Pierre cherchait un mot pour son cadenas. L’inventeur sourit... C’est très beau... Il se rend. Il avoue, d’ailleurs, qu’il est de mauvaise foi. Lui personnellement ne peut prononcer de vers sans avoir, comme les gens qui chantent, les yeux pleins de larmes: