LES
MARTYRS DE LA RUSSIE
I
AUX OFFICIERS RUSSES
Messieurs,
Encore un sacrifice humain. Hier même (le 20 juillet), Varsovie saisie d’horreur a vu, sans cause ni prétexte, quatre prisonniers tout à coup tirés des cachots, jugés et condamnés par vos tribunaux militaires, écrasés sous le bâton.
Nul complot récent qui explique cet événement atroce. C’étaient d’anciens prisonniers politiques. Leurs familles croyaient que l’arrivée de l’empereur, la célébration prochaine du vingt-cinquième anniversaire de son avènement, pourraient leur valoir leur grâce. C’est la grâce qu’ils ont eue.
Est-ce bien vous, Messieurs, vous pleins de l’esprit de la France, nourris d’elle et de sa pensée, vous, Français bien plus que Russes, qui pouvez ordonner ces barbares, ces ignobles supplices?
Nous n’ignorons pas l’épouvantable terreur qui pèse sur vous. Une main de fer vous rive à ces affreux jugements et vous fait signer ces arrêts. Plus d’un briserait son épée, s’il ne risquait que de mourir.
Nous vous connaissons, nous savons que, quand vous êtes loin des regards, vous hasardez d’être humains. Je pourrais dire où et comment, mais je ne vous dénoncerai pas. Il est à croire qu’au 20 juillet vous avez réduit le nombre de victimes qu’on vous demandait. De trente-quatre qu’on vous fit juger, trente vivront: ils vont en Sibérie.
Quel était le crime de ces Polonais? Celui de penser exactement comme vous.
Qui plus que vous déteste, exècre le gouvernement barbare de ces Allemands bâtards qui écrasent la Russie? La plupart d’entre vous, messieurs, si on leur ouvrait le cœur, qu’y trouverait-on, sinon la révolution, la foi du 14 décembre, l’impérissable étincelle de Pestel et de Ryleïeff? Désolante fatalité, d’aller à travers l’Europe combattant ou condamnant les complices de vos pensées, les martyrs de votre foi, ceux dont vous enviez la mort!
Vous admiriez ces Hongrois que brisa en 1849 l’intervention russe. Les supplices qui suivirent, les outrages exécrables qu’ont subis des femmes héroïques vous les ressentez comme nous.
Vous admiriez ces héros de la Révolution polonaise qui, en 1837, du fond de la Sibérie, par un coup d’incroyable audace, entreprirent d’armer le désert; vous étiez plus morts qu’eux le jour où ils tombèrent sous le bâton, sous les coups de vos soldats en larmes et désespérés.
Quel poignard dut percer vos cœurs lorsqu’en 1847, du gibet, Wisniowski cria cette grande parole: «Aimez-vous et pardonnez.»
Ceux d’entre vous qui servaient en 1831 ont, auront toujours aux yeux et au cœur une désolante image, de quoi gémir à jamais et se réveiller dans leurs nuits. Ils se souviennent de Kronstadt, du solennel martyre de l’armée polonaise, dans ce port si fréquenté, sous les yeux indignés de tous les marins du monde. Plusieurs centaines de braves prisonniers de guerre, et par capitulation, refusèrent d’abjurer la patrie et de se faire Russes. Battus, guéris, rebattus quand leurs blessures se fermaient, ils persévérèrent, invincibles, jusqu’à ce que les charrettes les emportassent en lambeaux, chairs informes, hideuses, où rien ne rappelait plus l’homme.
Quels sont vos sentiments secrets dans ces terribles épreuves? Nous ne les ignorons pas.—Qu’il me soit permis de dire un fait:
Dans une guerre très récente, un de vos jeunes officiers, arrivant dans une ville du pays envahi, se trouva logé chez une grande dame qui, pleine de ressentiment contre les Russes et la Russie, le fit recevoir par ses gens et refusa de le voir. A grand’peine il réussit à pénétrer jusqu’à elle, et d’abord parla très haut. Elle, immuable, héroïque, répondit comme eût répondu la Patrie même à l’ennemi... Le cœur du jeune homme n’y tint pas, et, saisi d’admiration: «Madame, dit-il en se jetant à ses pieds et versant des larmes, nous sommes plus malheureux que vous;... et moi-même, que vous voyez, j’ai tous les miens en Sibérie.»
Ainsi donc, vous avancez, muets, pâles, l’arme au bras, pour exécuter malgré vous l’arrêt d’une fatalité ennemie. Vous avancez, tête basse, sans regarder derrière vous ni devant vous. Derrière est la Sibérie, peuplée de noblesse russe, le Caucase ou l’abattoir où l’on vous fait massacrer. Et vous n’en allez pas moins.—Derrière est la révolution, à laquelle vous sympathisez, la France et les idées françaises qui sont votre substance même. Et vous n’en allez pas moins.
Ayez pitié de vous-mêmes... Et que risquez-vous enfin, sinon de mourir?
Mais ne mourez-vous pas déjà? Cette vie, n’est-ce pas une mort?
Plusieurs, dans cette situation désolante, essayent de se tromper eux-mêmes. Ils s’efforcent d’être ambitieux pour la grandeur de la Russie.
Distinguons, messieurs, distinguons. Ce mot a deux sens bien divers, l’empire et la nation. Or, l’empire n’a pas fait un pas, je me charge de le prouver, qui n’ait été un pas aussi dans l’anéantissement de votre génie national, l’effacement de l’esprit slave qui était en vous. La seule bonne définition du terrible gouvernement que vous subissez, c’est: la mort de la Russie.
D’autres, sans chercher à se tromper, ferment les yeux, se livrent à la fatalité; ils s’asseoient en plein scepticisme, se posent sur l’abîme même: «Qui sait où est la raison? disent-ils. Nous sommes corrompus, c’est vrai. L’Occident ne l’est pas moins... Jouissons, et puis mourons.»
Oui, l’Occident est corrompu, mais dans les couches supérieures, les seules que vous connaissez, bien plus que dans celles d’en bas. La France a de plus cela, que, plus ou moins corrompue, elle garde toujours une puissante virtualité de régénération morale par la force des idées. La France vit de l’esprit, et elle y trouve d’inépuisables ravivements, des retours et des renaissances. Ses abattements sont grands. Le monde crie alors: «Elle est morte.» On le criait à Rosbach. Et c’est justement de là, qu’éveillée d’une faible étincelle, elle reprit force et chaleur, ranima ceux qui la croyaient éteinte, et, transfigurée par l’esprit, devint le soleil du monde.
Cette force de régénération, elle est dans l’idée, qui se renouvelle. Que serait-ce si un peuple qui perdrait son idée antique était sevré de toute autre, isolé, tenu hors des communications vitales, si l’on empêchait l’air d’arriver jusqu’à lui?
C’est le cas du peuple russe.
Sa vie était dans la commune, petite association patriarcale qui divise la terre à ses membres, et leur en répartit la culture alternative. Puissant lien entre les hommes. Maintenant l’homme est déraciné de la terre et de la commune. Possesseur jadis de cette terre, serf, depuis deux siècles attaché à elle, il se consolait en la croyant attachée à lui.—Voilà qu’il n’en est plus qu’une dépendance mobile, un meuble qu’on vend aux mines, aux fabriques.
Chose touchante, et qui arrache les larmes! Cette population vouée au servage avait fait un effort de cœur pour l’assimiler aux sentiments de la nature; le serf appelait le maître son père. Il était l’enfant du seigneur, et le seigneur fils du tzar. Tout ce monde était suspendu à l’idée de paternité. Là fut la foi russe et tout le cœur russe... Et vous l’avez brisé, ce cœur!
Livrant le serf à vos agents, qui le réduisent au désespoir, il vous a fallu appeler au secours contre ses révoltes la police impériale, solliciter son extension dans tout l’empire, faire venir dans chaque village l’homme pâle et malveillant qui menace le paysan et qui dénonce le maître. Jadis, très dépendants sans doute dans vos rapports avec le tzar, vous aviez du moins ce bonheur que ces rapports étaient rares; maîtres chez vous, dès que l’hiver rompait les communications, la tyrannie cessait pour vous. Huit mois par an, vous étiez rois. A l’automne, vous fermiez la porte, et nul ne venait vous troubler. Maintenant, partout sur vos terres, vous rencontrez l’homme sinistre, l’œil trouble et louche, par où le tzar vous voit de Saint-Pétersbourg.
Un de mes amis, se trouvant dans un palais russe, au centre de la Russie, loin des routes, assistait à un grand dîner que la dame de la maison donnait à la nombreuse noblesse du voisinage. La salle du banquet avait vue sur un grand parc, dont la principale allée aboutissait en face de la croisée du milieu et de la place que la dame occupait à table. Tout à coup elle se tait, devient immobile, ses yeux se fixent... puis voilà qu’elle pâlit; elle est livide, tremblante... Ses dents claquent... Elle est près de s’évanouir. Un personnage militaire entre dans la salle; c’était le général de la gendarmerie impériale qu’elle avait vu dans l’allée. Elle se croyait perdue. Il la rassure heureusement. Un accident survenu dans ses équipages l’avait arrêté, et il s’était détourné pour lui faire une visite.
Voilà comme vous vivez. Serrés entre deux terreurs, craignant d’en bas les révoltés, d’en haut l’écrasante idole qui chaque jour pèse davantage, vous vous réfugiez sous elle. Vous fuyez, où? malheureux! A l’autel sanglant de Moloch.
Ce qu’il dévore, ce dieu terrible, ce ne sont pas seulement des individus; ce sont les facultés, les puissances, les vitalités de la Russie.
De 1812 à 1825, vous essayâtes l’activité publique. La doucereuse paternité d’Alexandre se fit la confidente de votre philanthropie. Le coup du 14 décembre effraya, serra les cœurs, les refoula dans l’égoïsme. L’activité littéraire continua encore, au défaut de l’activité publique; même dans cette sphère innocente, l’âme russe fut poursuivie, la poésie tuée avec les poètes... Lermontoff? tué. Griboiédoff? tué. Pouchkine? tué. Et de quelle tragique mort[7]!
Peu après 1840, finit votre littérature. Grand silence. Vous ne parlez plus. Croyez-vous qu’on vous tienne quittes? Non, une carrière nouvelle de persécutions s’est ouverte, plus profonde, plus terrible. Ce despotisme, jusqu’ici extérieur, matériel, il veut pénétrer les âmes, et s’inquiète de la foi.
«Vous obéissez, c’est bien. Comme Pologne et comme Russie, vous êtes brisée, c’est bien... Il manque pourtant quelque chose, sans quoi je ne veux pas du reste; c’est que vous me reconnaissiez comme règle de la raison, comme arbitre de la foi, que vous honoriez en moi l’union des deux puissances hors desquelles il n’y a rien. Si toutes deux sont en moi, je suis complet, je suis Dieu.»
Ainsi dit Nabuchodonosor, il l’a fait proclamer par un de ses serfs (janvier 1850); il a déclaré que Rome était finie, l’Église latine réunie à l’Église grecque, seule catholique, universelle, que le tzar était le seul pontife du monde.
Le grand-duc Michel l’avait dit, il y a vingt ans, en visitant Saint-Pierre de Rome, au moment où le pape officiait: «Cela est beau, cela est grand; mais combien cela sera plus beau quand nous officierons ici!»
L’empereur a fait plus que de dire. Dès 1833, il a agi comme pape, par la persécution atroce des Uniates (des Grecs réunis aux Latins). La Pologne, écrasée politiquement, a fourni encore les victimes à cette terrible exécution religieuse.
Que reste-t-il au nouveau Dieu, sinon de sévir contre la Russie, contre les sectaires innombrables qui s’y cachent jusqu’ici sous la protection des seigneurs? Ces infortunés déjà fournissent, année moyenne, cinq cents condamnés à la Sibérie.
Ainsi va cette puissance de mort, brisant, dévorant. Si elle n’avait rien à mettre dans ses mâchoires meurtrières, elle se mangerait elle-même.—Vie politique? dévorée. Vie littéraire? dévorée. Elle en veut maintenant à la vie religieuse, en Russie et en Europe. Elle avance, gueule béante. Pourquoi la révolution lui est-elle intolérable? L’organe du tzar l’a dit avec beaucoup de franchise: parce que la révolution française est une religion.
La France ni la révolution ne sont point inquiètes et ne craignent rien.—Qui doit craindre?—Vous surtout, messieurs. La machine par laquelle cette puissance agit sur le monde, elle prend son point d’appui en vous, elle pèse sur vous et vous écrase. Elle ne fait rien au dehors, sans qu’elle ne le fasse au dedans.
Ce n’est pas un homme seulement, notez-le, c’est une machine. La mort d’un individu (quoique sa violence personnelle ajoute à la pression), sa mort, dis-je, ne suffira pas à relâcher la mécanique si prodigieusement tendue.
Qui peut la desserrer, messieurs? Vous, plus que personne. Le tzar même ne peut rien sans vous.
S’il a tendu la machine par la violence naturelle au pouvoir suprême, par l’emploi des étrangers, ignorants de l’esprit russe,—vous aussi vous l’avez tendue en aggravant le sort du serf, en rendant partout nécessaire, pour contenir les révoltés, l’intervention de la puissance impériale. Vous avez donné au trône du tzar ce poids nouveau, effroyable, sous lequel craque la Russie.
Votre situation est forte encore, votre puissance énorme pour le bien et pour le mal. Ce peuple, entre le tzar et vous, vous préférerait. Affranchi, il est livré à une pire servitude, celle des bureaucrates vendus, sans cœur ni honneur. Ce qu’il demande, c’est que, vous associant au véritable élément russe, la commune, vous la protégiez et contre le gouvernement et contre vos agents mêmes. La commune, sous votre abri, s’essayera à la liberté. Écoutez les anciens, les vieillards, respectez les coutumes; faites taire votre intendant devant le starost et les patriarches du lieu. Écartez les gens d’affaires. Rendez les redevances modérées, raisonnables; que l’obrok (redevance fixe), malheureusement moins répandu de nos jours dans la Grande-Russie, devienne universel, remplace les corvées variables, et soit librement consenti.
Le gouvernement local étant ainsi desserré, le gouvernement central sera pour vous un protecteur moins nécessaire. Il vous sentira fort de l’amour des vôtres, et il vous ménagera. Tout ira s’adoucissant par un mouvement gradué, comme sont ceux de la nature.
La Russie, pour sa grandeur, n’a pas besoin de rester un monde dénaturé.
«Revenez à la nature.»
Quand une fois on en sort, une énormité rend nécessaire, indispensable, telle autre, non moins monstrueuse.
Pour ne donner qu’un exemple, votre cancer, la Pologne, demande le Caucase pour écoulement. Et le cancer du Caucase demande sans cesse le sang russe, le sang polonais.
«Revenez à la nature.»
Détendez la rigueur atroce de votre police en la rendant inutile. Elle le sera si le serf vous bénit.
Détendez la rigueur barbare de votre institution militaire. La forme y a détruit le fonds. Elle n’en serait que plus guerrière, si elle n’était tombée sous la pédantesque brutalité de la discipline allemande.
La Russie est conquérante, elle doit l’être, selon la nature, et sa conquête est au Midi.
Consultez le moindre Russe; il n’y en a pas un qui se soucie de l’Ouest. Ce qu’il rêve, c’est le soleil. C’est un peuple méridional de race et d’esprit, qui se trouve malheureusement exilé au Nord. Laissez-le, ce peuple grelottant, venir se chauffer au Midi, descendre aux féconds steppes qui, bien cultivés un jour, vaudront mieux que la Pologne et seront une Italie. La vraie pente de la Russie est vers la mer Noire. Les hommes, comme les fleuves, y descendent d’eux-mêmes; et toutes les fois qu’ils se rapprochent de ce paradis de Crimée, ils croient retrouver la patrie.
Revenant à votre mission légitime et naturelle, la conquête du désert méridional, vous terminerez sans regret une lutte dénaturée. Vous ferez réparation à votre sœur, la Pologne. Vous l’aiderez à se dégager de l’Allemagne, et la referez de vos mains. Elle vous réconciliera avec Dieu et avec l’Europe, et vous rentrerez bénis dans la fraternité humaine.
7. Voy. Des Idées révolutionnaires en Russie, par Iscander, 1851.—J’ai déjà signalé à l’attention ce livre héroïque d’un grand patriote russe.
II
Un libre penseur de la Frise, officier sorti de la garde russe, qui nous a donné un livre piquant sur la tyrannie militaire qu’il avait vue et subie, M. Harro-Harring, a pris cette épigraphe: Aussi (je l’ai osé), 1832.
Peu d’années auparavant, un Allemand, le lieutenant Mœrtens, sorti aussi du service russe, auteur d’un petit volume sur les affaires étrangères de la Russie, s’était retiré à Dresde. Qui ne l’eût cru en sûreté au milieu de cette capitale, sous les yeux de l’Allemagne? Il a disparu, cependant, sans laisser trace, et personne n’a pu dire ce qu’il était devenu (1829).
On accuse le gouvernement russe, et il n’en est pas fâché: il spécule sur la terreur.
Au moment où l’on apprit la révolution de Juillet, deux ingénieurs français, très connus, très distingués, MM. L... et Cl..., étaient dans un salon de Moscou. Le premier se tut; le second parla, loua la révolution. Arrêté le même soir, il partait pour la Sibérie, si notre ambassadeur n’eût été averti à temps et ne l’eût vivement réclamé.
Nul passeport ne doit rassurer l’étranger. Kotzebue avait un passeport prussien fort en règle lorsqu’il fut enlevé à Saint-Pétersbourg et mené d’une traite tout droit à Tobolsk. On avait voulu lui faire peur, et l’événement prouva qu’on avait parfaitement réussi. Il se convertit sans réserve, devint sincèrement bon Russe; si bien que l’empereur, charmé de lui au retour, le fit directeur des théâtres de la capitale. On sait que depuis cette époque sa plume, vendue à la Russie, trahit, calomnia l’Allemagne.
Notre ami, M. Pernet, directeur de la Revue indépendante, avait aussi un passeport lorsqu’il fut traîtreusement arrêté. On le laissa librement voyager jusqu’à Moscou. Là, loin des yeux de l’Europe, loin de l’ambassade française, on le saisit sans prétexte. Aucun des Russes qu’il connaît n’ose réclamer pour lui. On le jette dans un bas cachot, au niveau du fond des fossés, de sorte qu’à travers ses grilles il eût toute la journée la vue et le bruit désolant des barbares exécutions que l’on y faisait. On lui amenait là, sous les yeux, des serfs, que l’obligeante police impériale se charge de bâtonner pour leurs maîtres. Ces cris, ces plaintes douloureuses, ces coups de bâton sonnant sur les os, les furieuses clameurs des bourreaux enragés à leur office, tout cela lui composait un spectacle d’enfer qui lui brisait le cœur, absorbait horriblement ses yeux, ses oreilles, et peu à peu son cerveau. Attaché à cette grille sans pouvoir s’en séparer, en deux jours il se sentait déjà devenir comme hébété; sa pensée lui échappait... Mais que fut-ce donc encore quand on amena, demi-nues, deux jeunes filles de vingt ans, que leur maîtresse, une mégère, faisait cruellement flageller? C’étaient deux pauvres ouvrières en modes qui, ne se croyant pas serves, avaient reçu leurs amants en l’absence de la maîtresse. Elle les fit déchirer de verges. Elles criaient grâce et se tordaient... A voir ces corps de femmes en sang et les nerfs à nu, notre compatriote était près de défaillir. Enfin, on ne s’arrêta que quand une des jeunes filles tomba et qu’on vit qu’elle allait mourir... Pernet se mourait lui-même.
Tout ceci, était-ce un hasard? Il faut ne pas connaître la Russie pour le croire. On voulait briser le Français, lui donner une forte et durable impression de terreur. L’étranger, en effet, a sujet de réfléchir quand il voit que du libre au serf la distance est si petite, que le moindre homme de police arrête le libre et le fait battre. Ces modistes n’étaient point serves; elles étaient probablement Françaises; les modistes le sont toutes.
Deux Allemands, sortant de Russie et mettant le pied sur un bâtiment anglais, se jettent dans les bras l’un de l’autre: «Ah! mon ami! s’écrie l’un d’eux, nous pouvons donc respirer!»
Je ne sais si tous ceux qui partent de Russie peuvent ainsi se féliciter. La plupart y laissent une partie considérable d’eux-mêmes. Ceux qui y ont vécu quelque temps n’en parlent guère qu’avec beaucoup de prudence, soit qu’ils gardent un reste de terreur qui ne les quitte jamais, soit qu’ils se soient assimilés à cet étrange pays, russifiés pour ainsi dire. Ils ne nient point ce qu’il y a en Russie d’odieux ou de dénaturé: ils l’avouent, mais sans le blâmer. Ainsi, leur sens moral, affaibli et énervé, n’est plus celui des autres hommes. Ils sont devenus incapables d’un jugement ferme et sérieux.
La Russie, outre ses terreurs, a une puissance d’énervation considérable. Cette vie d’étuves et de bains chauds, ces maisons chauffées nuit et jour, les molles habitudes des pays d’esclaves, tout relâche la fibre morale. Le cœur, blessé d’abord des côtés barbares de l’esclavage, apprend à se taire; les côtés sensuels prévalent. Tel qui fut révolté d’abord excuse ensuite, et finit en lui-même par trouver cela très doux.
Un écrivain qui a passé vingt ans en Russie décrit le saisissement qu’il eut au premier jour où il entendit battre des femmes. Leurs voix navrantes et déchirantes arrivaient à son oreille avec toute espèce de plaintes enfantines, d’une naïveté douloureuse, tous les mots caressants par lesquels la victime espère adoucir le bourreau. La fille: «Grâce! pitié! pas aujourd’hui! je suis malade! épargnez-moi!»—La femme: «Grâce! je suis enceinte!... Ah! mon ami! doucement!... Vous allez tuer deux personnes!» Enfin, tout ce que la douleur et la peur peuvent inspirer de touchant. Il fondit en larmes. La princesse, maîtresse de la maison, qui le surprit dans cet état et qui ne pouvait le comprendre, lui dit: «Ce qui vous trouble tant, c’est vous qui en êtes la cause. Vous avez dit aimer les fraises; j’ai envoyé ces filles au bois, et elles se sont oubliées à danser dans le village.» C’était par bonté, par suite d’une attention pour l’étranger, qu’elle faisait fustiger ses quatre-vingts domestiques.
Les femmes sont, en Russie, beaucoup plus nombreuses que les hommes; l’armée fait une horrible consommation de ceux-ci. Elles travaillent peu aux champs, peu à la maison. Une domesticité oisive, avilie, est le lot d’une infinité de femmes. Une dame russe me disait: «Sur une petite terre de cent cinquante paysans, que je ne visite jamais, j’ai quarante femmes de chambre qui ne font exactement rien.» Elles sont comptées pour si peu, que les banques n’avancent d’argent que pour des serfs mâles; les femelles sont par-dessus le marché.
L’avilissement des femmes, toujours à discrétion, est une des choses qui mettent très bas la Russie. La famille russe est moins garantie que celle du nègre. Du maître aux serves, la couleur est la même, et les mélanges se font sans qu’une nuance accusatrice révèle la vraie paternité. De là, des effets hideux qu’on voit beaucoup moins dans nos colonies. Le maître fait servir ses frères, abuse de ses sœurs, souvent de ses filles. Et quand nous disons le maître, il faut entendre par là moins le seigneur que le vrai maître, l’intendant, l’agent brutal qui, dans une terre éloignée, sans contrôle ni surveillance, sans respect humain, violente à son plaisir cette population infortunée.
Quoi qu’on se plaise à dire sur l’insensibilité des serfs, nous n’en croyons pas moins que cette profanation continuelle de la famille est l’un des martyres de l’âme russe. Nul homme n’est si dégradé qu’il ne souffre de doute amer, ne sachant pas si les enfants qu’il embrasse sont à lui. Il n’y a nulle race, nul pays, d’ailleurs, où la paternité soit plus tendre. Sous l’outrage ils baissent la tête. Mais comment s’en étonner? les révoltes sont isolées, sans espoir d’affranchissement; ils n’en viennent là qu’en acceptant la certitude de mourir sous le bâton. L’homme naît prisonnier en Russie, captif par la nature même avant de l’être par l’homme. Les villages, à grandes distances, communiquent peu, séparés par les forêts, les marais, et la plus grande partie de l’année, par d’infranchissables fondrières. Là ils sont nés, là ils meurent sous la main de fer du destin. Mais ils n’en ont pas moins un cœur, et ce cœur est d’autant plus attendri pour la famille, que tout le reste est si dur! et le pouvoir, et le ciel.
On frémit de songer avec quelle facilité barbare on brise ces chers liens. Ce qui nous semble révolter le plus la nature, les enlèvements d’enfants, sont ordinaires en Russie. Personne ne s’en étonne. L’empereur en donne l’exemple. Il a pratiqué et pratique d’épouvantables razzias d’enfants. Après la révolution, c’étaient des enfants polonais qu’on enlevait sous prétexte de les élever dans le rite grec. Les mères poursuivaient les voitures et se faisaient écraser aux pieds des chevaux. Plus tard, et aujourd’hui encore, il enlève les enfants des juifs à six ans, pour les préparer, dit-on, à la vie militaire. Les pauvres petits durement menés, qui, pour bonnes et nourrices, n’ont que les Cosaques, meurent tout le long du chemin. N’importe, les conducteurs n’en amènent pas moins le nombre indiqué; ils suppléent les morts en volant les enfants des paysans russes.
Les seigneurs prennent les enfants, non seulement pour le plaisir, mais parfois par spéculation. Citons celui qui, dans ses terres, formait des petits danseurs qu’il exposait aux théâtres de Moscou et qu’il vendait à grand prix aux seigneurs qui font jouer l’opéra dans leurs châteaux.
Ces enfants, transportés ainsi dans un autre monde, recevant une éducation distinguée, meilleure parfois que celle de leur maître, sont les plus malheureux de tous. Ils restent serfs; un caprice brutal peut à chaque instant les faire retomber dans la plus dure abjection du servage. Un jeune serf que son maître avait envoyé en Italie et qui était devenu un excellent violon, souffrit tant à son retour, que, de désespoir, il maudit son art et se coupa un doigt pour se rendre incapable de tenir son instrument. Une scène encore plus tragique fut donnée par la barbarie de la maîtresse du cruel Arascheïeff, le favori d’Alexandre. Cette femme, non moins barbare, avait élevé, comme demoiselle de compagnie, une fille distinguée et charmante. Un jour, dans je ne sais quel accès de fureur, elle la fait saisir et fouetter. La sœur de la victime (qu’on dise encore que les serfs sont insensibles) poignarda la grande dame. Toute la maison passa par des tortures effroyables et fut envoyée en Sibérie.
Un petit nombre de faits tragiques éclatent ainsi et saisissent l’attention. La plupart sont étouffés. Il est impossible de savoir tout ce que cette sombre Russie, ce vaste empire du silence, contient de douleur. Nous savons quelques catastrophes. Nous ignorons ce qui serait plus important, plus instructif, la série des souffrances par lesquelles passe le serf, l’ensemble d’une destinée.
J’ai eu le rare avantage de connaître la vie complète d’une serve très intéressante et très vertueuse, qui, enlevée cruellement à sa famille, par le caprice d’une grande dame, puis abandonnée par elle, a été ici domestique de dames respectables qui m’honorent de leur amitié. Cette pure et sainte personne ne lit guère, je crois; si pourtant le hasard voulait que ces lignes tombassent sous ses yeux, qu’elle m’excuse de révéler, avec la barbarie de son pays, le mystère de son âme infiniment douce, sans fiel ni souvenir du mal, tendre et respectueuse pour ceux qui l’ont fait souffrir.
III
HISTOIRE DE CATYA, SERVE RUSSE
Je n’ai pas besoin de dire que, dans cette histoire, très simple en elle-même, j’ai soigneusement évité le moindre ornement d’imagination. Il n’est aucune circonstance que je n’aie connue par moi-même, ou par des personnes très sûres; leur nom seul, que je donnerai, sera pour le public la meilleure des garanties.
Tout le monde a vu Catya, sans la connaître, dans les tableaux où elle a servi de modèle. M. Paulin Guérin a placé sa belle tête dans plusieurs tableaux d’histoire. Le charmant peintre de femmes, M. Belloc, l’a peinte en sainte Cécile pour un curé de Paris, et a saisi parfaitement la douceur de son regard.
Sa précoce beauté la perdit. Elle était dans sa famille, au fond de la Russie, fort au delà de Moscou. C’était une famille serve, mais de gens aisés: son grand-père, qui l’aimait infiniment, faisait le commerce de fourrures. L’enfant, âgée de quatre ans, jouait sur le bord du lac, tout près de la route, lorsque des voitures passèrent, les voitures d’une grande dame, la femme du gouverneur de..., qui voyageait avec ses enfants et toute sa maison. Elle remarqua la gentillesse de Catya, et comme ses enfants étaient à peu près du même âge, elle eut la fantaisie de l’avoir et de la leur donner pour jouet. Sans autre cérémonie, sans consulter la famille, ni le maître à qui elle appartenait, elle la prit comme un chat qu’on trouverait sur la route; elle la mit dans sa voiture et poursuivit son chemin.
La famille, fort inquiète, apprit enfin l’événement. La dame s’était arrêtée dans une ville voisine. Le pauvre grand-père en larmes y court, offre une rançon, sa fortune entière, si l’on veut, pour qu’on lui rende son enfant. Il fut rudement repoussé, et battu peut-être. La dame lui rit au nez et partit, emmenant sa proie.
On sait quel est le sort des enfants des classes inférieures qu’on élève avec ceux des grands. Ceux-ci, gâtés et flattés dans leurs caprices égoïstes, font, de ces jouets vivants, de pauvres souffre-douleurs. Si les parents, d’autre part, ont quelque exemple à faire, une leçon sévère à donner, ils la donnent de préférence sur le dos du petit étranger. On sait l’histoire du jeune prince auquel on avait donné un page pour camarade; il était de règle que, si le prince manquait, le page serait fouetté.
A mesure qu’elle grandit, sa maîtresse l’employa à son service personnel comme une petite femme de chambre. Son sort semblait devoir s’améliorer. Ce fut le contraire. Ces dames, maîtresses d’esclaves, sont elles-mêmes de grands enfants, aussi fantasques que les petits, plus violents et plus tyranniques. Catya, déjà grandelette, jolie fille d’environ dix ans, commençait à être remarquée des hommes, qui ne manquaient pas sans doute d’en faire compliment à sa maîtresse. Celle-ci l’aimait d’autant moins. Elle ne perdait pas une occasion de la traiter durement. Si, par exemple, elle était un peu longue à chausser madame, celle-ci, d’un coup de pied, la jetait face contre terre.
Elle couchait, comme un chien, sur une natte à la porte. Malheur à elle quand, la nuit, on l’y entendait pleurer. Quoique enlevée de si bonne heure, elle avait emporté une trop vive image de la maison paternelle, du village, des forêts, du lac, de ses petits camarades, de ce bon temps de douceur et de liberté, des caresses du pauvre grand-père, dans les bras duquel elle s’était si souvent endormie! Ce souvenir l’a suivie toujours, aussi présent que jamais au bout de quarante années. Passé lointain et obscur, mais si doux! il a été pour elle toute la réalité de ce monde, et le reste de la vie un songe qu’elle a tristement traversé.
Elle avait à peu près douze ans lorsque sa maîtresse vint en France et l’y amena, en 1815. La dame, venue avec son mari, le laissa retourner avec l’armée russe et resta ici. Retenue par quelque caprice de passion ou de religion, dominée peut-être par quelque convertisseur (comme plus d’une dame russe au temps d’Alexandre), elle s’obstina de rester à Paris et ne voulut plus entendre parler de la Russie. Son mari, las d’écrire en vain, de prier et d’ordonner, cessa de lui rien envoyer, imaginant sans doute la ramener par la famine. Mais elle persévéra, s’établit dans un couvent de Paris pour une pension minime, renvoya tous ses domestiques. La petite Catya ne fut point exceptée. Sa maîtresse la chassa durement et brusquement, tout comme elle l’avait prise. Elle l’envoya perdre, à la lettre. Des environs du Panthéon, où la maîtresse demeurait, elle fut conduite au Marais, rue du Chaume, à la nuit tombante, et laissée sous une porte.
Il faisait déjà obscur, il pleuvait. Une dame qui passe entend pleurer un enfant, approche. Grande est sa surprise de voir cette fille, déjà grande et belle comme un ange, qui ne sait que pleurer et ne parle pas. A peine savait-elle deux mots de français. Dieu avait eu pitié d’elle. La dame était Mme Leroy, sœur de M. Belloc. La voilà, fort attendrie, qui prend Catya avec elle, s’indigne de la dureté, de la barbare indélicatesse qui peut abandonner aux hasards de la nuit d’une grande ville, une infortunée de cet âge, qu’expose encore plus sa beauté. Elle la prend chez elle, en a soin, l’élève, lui apprend notre langue, la gouverne avec une douceur qu’elle n’avait jamais rencontrée depuis la maison paternelle.
Mme Leroy, quittant Paris plus tard, la remit aux mains les plus chères, à celles de deux dames entre toutes aimées, honorées, vénérées. Pourquoi ne les nommerais-je pas et ne rappellerais-je pas ici un de mes meilleurs souvenirs, celui d’une si aimable et sainte maison? Ces dames étaient l’énergique, la spirituelle Mme de Montgolfier, alors octogénaire, femme de l’inventeur des ballons, et sa très digne fille, grand écrivain, qui n’a écrit que pour le bien, non pour le bruit, et n’a signé presque jamais. Qu’on pense si celle-ci, d’un cœur si chaleureux, si tendre, fut bonne pour Catya. La jeune fille avait grand besoin de ménagement, et aurait eu besoin d’être servie elle-même. Elle avait beaucoup grandi et était très faible. Le moindre poids à soulever, un escalier à monter la mettait hors d’haleine. On supposait qu’elle pouvait avoir un anévrisme au cœur.
Tombée en si bonnes mains, et comme l’enfant de ces dames, leur bijou, il n’était pourtant pas difficile de voir que ses souvenirs de famille la suivaient toujours, que rien ne les lui ôterait, qu’elle était toujours en Russie, toujours au bord du lac natal où on l’avait enlevée. A peine, en réalité, était-elle sortie de sa patrie. Son esprit s’était médiocrement étendu (quoiqu’elle parlât le français avec une remarquable élégance); son cœur s’était développé, et trop sans doute, mais uniquement au profit des souvenirs d’enfance. Ils ne lui revenaient point qu’elle ne se mît à pleurer.
Ces dames, la bonté même, de concert avec leur amie, Mme Belloc, résolurent de faire toutes les démarches pour lui faire retrouver sa famille. Elles trouvèrent de l’obligeance dans l’ambassade russe, mais on ne put rien découvrir. Les indications que Catya pouvait donner étaient vagues et confuses.
C’était vers 1823. Je la vis alors une fois chez ces dames. C’est la seule fois que je l’ai vue. Je me rappelle très bien l’impression qu’éprouvèrent les étrangers qui étaient au salon quand elle y entra. Il y eut d’abord un mouvement d’admiration, bientôt contenu, puis une sorte d’attendrissement. Elle était fort grande, visiblement faible; de ses jeunes bras, élégants, mais un peu grêles pour une fille de vingt ans, elle portait, un peu penchée en avant, un plateau chargé de tasses de thé. Elle semblait plier sous ce léger poids, comme un peuplier au souffle du vent. Elle souriait de sa faiblesse et semblait s’en excuser.
On était tenté de s’excuser d’être servi par elle. Son élégance, son langage, sa beauté, plus remarquable par les lignes que par la fraîcheur, donnait justement l’idée d’une princesse russe qui se serait déguisée. Mais la pureté de ses yeux, avec leur caractère de bonté et de tendresse, était d’un charme tout autre et qu’on ne rencontre guère dans les classes aristocratiques.
Cette expression de bonté, de douceur, de docilité, n’encourageait que trop les hardiesses impertinentes, et c’était pour la pauvre fille un embarras continuel. Les hommes jeunes et légers, les heureux du monde, contristaient de leurs poursuites indiscrètes ce cœur si brisé. Elle était tendre, mais d’âme pure (sans en avoir le mérite), froide comme les glaces du pôle. Sous ce rapport, il semblait qu’elle fût restée à l’âge où on l’avait enlevée.
Elle aimait à être seule. D’elle-même, et sans influence ecclésiastique, elle allait beaucoup à l’église. Elle serait devenue très mystique si elle eût eu un peu plus de culture. Ce fut très probablement pour avoir plus de solitude, de libre rêverie, et la prière à ses heures, qu’elle quitta le service, voulut avoir sa chambre et se mit à coudre. Situation difficile à Paris, où les femmes gagnent si peu. De temps à autre, manquant d’ouvrage, elle rentrait en service. Mais, dès qu’elle le pouvait, elle retournait à son désert, qui, sur les toits de Paris, lui permettait de rêver toujours au désert natal et à sa famille.
Ses protectrices, qui ne l’ont jamais perdue de vue, lui ont conseillé souvent de se marier. Les prétendants ne manquaient pas. Elle a ajourné toujours, soit que, comme les cœurs mélancoliques, elle craigne de se consoler, soit que les hommes honnêtes et bons, mais un peu rudes peut-être, qui auraient recherché sa main, aient effarouché sa délicatesse et peu répondu à ses vagues instincts de poésie. Bien ou mal mise, elle a toujours l’air d’une dame et d’une grande dame, pleine de noblesse et de douceur. Rien de fier, rien de servile. Une seule chose rappelle son passé, c’est qu’en visitant ces dames, qu’elle aime beaucoup, elle leur baise humblement les mains à l’orientale.
L’âge vient. La belle Catya doit avoir environ quarante-sept ans. Elle s’est mise en dernier lieu dans la société d’une vénérable personne qui, à quatre-vingts ans, vit encore de son travail. Mme Paul, pauvre ouvrière, qui de plus a le malheur d’être contrefaite et naine, partage son logement avec elle. Je ne sais comment elles font, mais, dans leur grande pauvreté, elles trouvent encore moyen de faire du bien à leurs pauvres voisines.
Le cœur de Catya fut mis, il y a peu d’années, à une remarquable épreuve. Elle rencontra dans la rue une dame âgée qu’elle crut reconnaître, mais mal mise, traînant un vieux châle, un vieux chapeau. Étrange renversement des choses! c’était son ancienne maîtresse, devenue plus pauvre qu’elle. Catya approche, la salue, lui baise la main; l’autre, étonnée et confuse, laisse échapper d’une âme trop pleine quelques mots de son malheur, de son extrême misère. «Ah! madame, s’écria-t-elle, se refaisant serve par l’excès de son bon cœur, vous êtes toujours ma maîtresse, et ce que j’ai est à vous.» Ce jour même, elle sortait de service et se trouvait en argent. Elle courut à son grenier, qui était tout proche, et, revenant vite, remit ses épargnes entre les mains de la dame, qui ne sut que fondre en larmes.
Nos lecteurs s’étonneront que, dans un ouvrage si court, où nous n’énumérons les souffrances de la Russie que pour arriver aux martyres qui en sont le couronnement, nous nous soyons arrêté si longtemps sur la vie de cette fille.
Nous répondons que la connaissance complète d’une seule destinée nous a plus initié au mystère de l’âme russe qu’aucun récit, aucun livre, aucune communication.
La Russie est un supplice, cela n’est que trop visible. Maintenant, jusqu’où l’âme russe en est-elle atteinte? c’est là une vraie question. Ces infortunés opposent aux coups, aux outrages, une apparente insensibilité. On sait très rarement leur langue. Et, la sût-on, dans leur défiance si légitime pour les classes qui les tyrannisent, ils se garderaient bien de livrer leur cœur. Leur existence est si incertaine, leurs plus chers liens si peu garantis, qu’ils craignent horriblement de déplaire, et quiconque les visite leur trouve le sourire sur les lèvres. Ils ont peur de paraître malheureux, et demandent presque pardon du mal qu’on leur fait. Comment saisirai-je le vrai sens, l’idée secrète d’un monde sans voix? A peine en devinerai-je quelque chose dans les mélodies profondément tristes que cet homme, qui semblait gai, fait entendre quand il est seul, quand il laboure, quand, le matin, il s’enfonce aux grandes forêts.
Catya fut pour moi l’intuition d’un monde. Sa simple vue et son histoire m’expliquèrent mille choses que j’avais lues sans les comprendre.
En l’apercevant une fois, et cette fois fut la seule, un seul mot m’échappa: Cœur brisé.
C’est le vrai nom de l’âme russe.
Nous ne généralisons pas ici à la légère. Nous avons bien des fois étudié la question.
Il n’est guère d’années où nous n’y ayons donné une attention nouvelle. Et depuis plus de vingt-cinq ans qu’elle nous apparut ainsi, cette solution, qui a subi en nous bien des épreuves variées, elle nous apparaît la même.
Nous sentîmes, ce jour, la Russie, le vrai fonds moral de ce peuple, un tel brisement du cœur que nul ne peut s’y comparer.
L’âme polonaise est malheureuse, et elle n’est pas brisée; au contraire, elle est ravivée du sentiment de son martyre.
Les servitudes orientales ne donnent non plus aucune idée de ce brisement. Rien de plus absurde que de rapprocher, comme on fait, la Russie de l’Orient. Les pays d’Asie, même les plus tyranniquement gouvernés, y participent bien plus des libertés de la nature.
L’Asie est généralement détendue et vague, même en ce qu’elle a de barbare; la Russie, tendue jusqu’à rompre, est savamment, cruellement organisée pour la douleur.
Ce qu’elle a d’atroce est ceci que, la seule chose à quoi tienne le Russe, l’unique idée qu’il ait en tête, l’unique amour qu’il ait au cœur,—tout semble combiné pour le briser à chaque instant.
Chose unique, nous le répétons, hors laquelle l’âme russe est un vide, un blanc absolu où les meilleurs yeux ne sauraient rien lire.
Quelle chose? est-ce l’idée politique, l’État? Nullement.
L’État n’est pas pour le Russe; il ne connaît que la commune, ou, s’il entrevoit l’État, c’est comme un rêve lointain, poétique.
La religion est tout extérieure pour lui; il est dévot à telle image, en y rattachant peu d’idées, nul dogme précis. Rien de plus bizarre que les sens divers qu’il donne au christianisme; il l’ignore parfaitement.
La propriété, cette idée si chère aux Occidentaux et qui les occupe tant, est nulle dans l’idée du Russe. Faites-le propriétaire, il retourne immédiatement à son communisme.
L’idée russe, la seule idée russe est le seul sentiment russe, c’est la famille, rien de plus.
Tout le reste, la commune même, vaut pour lui, comme famille, ce que la cruelle politique a surajouté à sa primitive existence. Le maître et le maître des maîtres, il ne les a compris qu’au point de vue de la famille, traduisant ces mots par d’autres si doux, le petit père, le père des pères, etc.
Le paradis de l’âme russe, c’est cette étuve, où, huit mois durant, tissant un habit grossier, s’amusant à charpenter pour le besoin de la famille, il vit sous son énorme poêle, pendant que l’aigre vent du nord, soufflant d’Archangel, passe sur la petite maison, sans trouver le moindre jour entre les arbres serrés, étoupés de mousse, qui ferme si bien le nid.
Et l’enfer de l’âme russe, c’est le brisement de la famille. Le seigneur peut le faire d’un mot. Voilà pourquoi le pauvre homme a l’âme basse devant lui. Il appartient jusqu’aux entrailles. Qu’on lui prenne sa femme ou sa fille, rien à dire; qu’on enlève son petit enfant, il faut qu’il le trouve bon.
Enfin qu’on l’enlève lui-même; qu’un matin, saisi, tondu et mis à la chaîne, on le fasse marcher aux mines, aux fabriques, à l’armée, rien à dire encore. Sa femme éplorée est obligée d’entrer au lit d’un autre homme. Elle aussi, elle est une propriété, et il ne faut pas que cette propriété chôme; il faut que, comme la terre, elle produise chaque année, qu’elle donne de nouveaux serfs et conçoive dans le désespoir.