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Légendes et curiosités des métiers

Chapter 48: SOURCES
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About This Book

An illustrated compilation of popular beliefs, legends, proverbs, satirical prints, and short monographs about traditional crafts. Organized by trade, each entry pairs folkloric anecdotes and superstitions with historical engravings and descriptions, tracing how everyday work inspired tales, ritual practices, and visual caricature. The text juxtaposes oral tradition and printed imagery to reveal shifting reputations, symbolic motifs, and communal attitudes toward labor and artisanship.

[Illustration]

LA BOURGEOISE.—Tredame, m'amie, vous êtes bien rude à pauvres gens! Je vous en offre raisonnablement ce que cela vaut. Vous me voudriez faire accroire, je pense, que la chair est bien chère.

LE BOUCHER.—Madame, la bonne est bien chère, voirement je vous assure que tout nous r'enchérit; la bonne marchandise est bien chère sur le pied. Mais, tenez, madame, regardez un peu la couleur de ce boeuf-là? Quel mouton est cela? Cette poictrine de veau a t'elle du laict? Vous ne faictes que le marché d'un autre.

LA BOURGEOISE.—Tout ce que vous me dittes là et rien c'est tout un; je voy bien ce que je voy; je sçay bien ce que vaut la marchandise; je ne vous en donnerai pas un denier davantage.

LA FEMME DU BOUCHER.—Allés, allés, il vous faut de la vache. Allés à l'autre bout, on en y vend: vous trouverez de la marchandise pour le prix de vostre argent. Il ne faudroit guière de tels chalans pour nous faire fermer nostre estau.

Le dessin de Daumier (p. 13) a pour légende: «Eh ben! puisque vous voulez qu'les bouchers soient libres, pourquoi qu'vous voulez m'empêcher d'mettre qué z'os dans la balance?… J'vous trouve drôle, vous encore, la p'tite mère!…»

Les bouchers, habitués à manier de l'argent, vivent bien et dépensent beaucoup. Un proverbe provençal, qu'il ne faut pas sans doute généraliser, assure qu'ils ne meurent pas riches:

Bouchié jouine à chivau, Vièi à l'espitau.

Boucher jeune à cheval—Vieux à l'hôpital. (Provence.)

Les bouchers ne sont pas seulement vendeurs, ils sont aussi acheteurs, et ils emploient dans le marchandage des ruses analogues à celles, plus connues, des maquignons. En arrivant dans un marché, dit La Bédollière, le boucher va de bestiaux en bestiaux; et les examine d'un air de dénigrement: «Tourne-toi donc, desséché; n'aie pas peur; ce n'est pas encore toi qui fourniras des lampions pour la fête de juillet; et combien veut-on te vendre?—L'avez-vous bien manié? s'écrie le marchand impatienté.—Parbleu! ne faut-il pas deux heures pour considérer ton efflanqué?—Tiens, aussi vrai que les bouchers sont tous des voleurs, il ne sortira pas du marché à moins de quinze louis.—Mais il n'a rien dans la carcasse, ton cerf-volant! il n'a pas de suif pour trois chandelles! Je t'en donne trente-deux pistoles, et pas davantage.» Lorsque la discussion est terminée, et que le boucher a conclu le marché, il tire de sa poche une paire de ciseaux et découpe sur le poil les lettres initiales de son nom et de son prénom. S'il veut qu'on immole immédiatement l'animal, il le marque de chasse, c'est-à-dire d'une raie transversale sur les côtes. Un boucher ne dit jamais: «J'ai acheté une vache», mais bien: «J'ai acheté une bête». Quand il a fait l'acquisition d'un taureau, il le désigne sous la dénomination de pacha ou pair de France.

C'est probablement à cause de ces ruses qu'on donne en Basse-Bretagne, au boucher, le surnom de Mezo Kiger, boucher ivre ou plutôt trompeur.

Les bouchers de Paris étaient très orgueilleux au moyen âge. Dante, Purgatoire, ch. XX, prétend que Hugues Capet était fils d'un boucher de Paris. Ce roi avait accordé de grands privilèges à la corporation; c'est là probablement l'origine de cette tradition, qui n'était pas éteinte au XVe siècle, et à laquelle Villon fait allusion dans son Grand Testament.

    Se fusse des hoirs Hue Capet
    Qui fut extraict de Boucherie,
    On ne m'eust parmy ce drapet.
    Faict boire à cette escorcherie.

Les anciennes confréries des bouchers étaient presque partout fort importantes. Celle de Paris tenait ses réunions dans l'église Saint-Pierre-aux-Boeufs. Dans plusieurs villes, des droits et des privilèges particuliers étaient le partage des bouchers; à Venise, ils avaient celui d'élire le curé de l'église Saint-Mathieu; à Fribourg, leurs droits étaient très divers; l'auberge qu'ils possédaient avait, dès avant 1498, le boeuf pour enseigne. La puissante corporation des bouchers d'Augsbourg tenait ses réunions dans une auberge située près de l'abattoir de cette ville, et portait pour enseigne le Justaucorps sanglant. Les bouchères de la même ville allaient se reposer et déjeuner dans une maison voisine, à l'enseigne de l'École des Femmes.

[Illustration: Promenade du Boeuf gras, vitrail de Bar-sur-Seine,
XVIe siècle.]

La corporation des bouchers a souvent figuré dans les fêtes et les cérémonies publiques, et, d'après les anciens registres de la ville de Paris, elle a été admise aux entrées des princes et des légats, à la condition de supporter les frais d'habillement, de draperie et de tentures. Les bouchers reçurent même, sous forme de remontrance, l'ordre de «faire ébattement à l'entrée d'Anne de Bretagne». Jusqu'à la Révolution, ils continuèrent à paraître aux entrées des rois, aux réjouissances pour les baptêmes des princes et princesses, etc. À la fête de la Fédération, les garçons bouchers se présentèrent seuls, car les maîtres ne pouvaient être sympathiques à un nouvel ordre social qui détruisait leurs privilèges.

[Illustration: Promenade du Boeuf gras, figure accompagnant le placard de «l'ordre et la marche» (1816).

(Musée Carnavalet.)]

Les bouchers, comme bien d'autres corporations, avaient soin d'orner la chapelle de leur patron; ceux de Champagne se distinguaient tout particulièrement. On voit dans la chapelle Saint-Joseph un vitrail donné par les maîtres bouchers de Bar-sur-Seine, en 1512. Au milieu, en haut, est peint saint Barthélemy, leur patron, tenant l'instrument de son supplice. Plus bas, est représentée la promenade du boeuf gras: deux bouchers en habit de fête conduisent l'animal, et traînent chacun le bout d'une écharpe passée à col; ils sont précédés de deux garçons, battant la caisse et jouant de la flûte, et suivis de plusieurs enfants qui se livrent à la joie. La maison d'un maître boucher, ou peut-être la boucherie publique de la ville, se voit dans le fond, ornée de deux têtes de boeuf et de guirlandes de verdure (p. 16).

La promenade d'un boeuf gras, pendant les jours qui précèdent le carême, n'a pris fin à Paris qu'à la chute du second empire; autrefois, elle avait lieu sur plusieurs points de l'ancienne France. Le seigneur de Palluau (Indre) avait le droit, au XVIIIe siècle, de faire choisir un boeuf parmi ceux que les bouchers de la ville étaient tenus de tuer devant Carême prenant. Ce boeuf était appelé boeuf viellé. Au bourg de Saint-Sulpice-lez-Bourges, le «maître visiteur des chairs et poissons, après collection faite des voix et arbitres à ce appelés, déclaroit que tel boeuf estoit le plus gros et suffisant pour estre mené et violé, à la manière accoutumée, par les rues de la justice dudit bourg.» Cette élection rappelle celle qui était faite avant 1870, à Paris, par une commission composée de l'inspecteur général des halles et marchés, de quatre principaux inspecteurs, de deux facteurs et de deux bouchers. À Leugny, dans l'Yonne, il y a quelques années, un maquignon marchandait le boeuf gras; un éleveur morvandeau le vendait. Les garçons bouchers qui le promenaient quêtaient de l'argent, du vin et du cidre. Le soir, il y avait un repas fait avec l'argent encaissé. On y buvait le vin recueilli dans une feuillette, qui accompagnait la promenade du boeuf.

Le bibliophile Jacob a parlé assez longuement des processions qui avaient lieu à Paris, et il a essayé d'en rechercher l'origine. N'est-il pas vraisemblable, dit-il, que les garçons bouchers célébraient la fête de leur confrérie, de même que les clercs de la basoche plantaient le mai à la porte du Palais de justice. En outre, les bouchers de Paris ayant eu jadis plusieurs querelles et procès avec les bouchers du Temple, il est fort naturel qu'ils aient témoigné leur reconnaissance, à l'occasion des privilèges que le roi leur accorda en dédommagement, par des réjouissances publiques, qui se sont perpétuées jusqu'à nous. Cette idée est d'autant plus admissible, que le boeuf gras partait de l'Apport-Paris, ancien emplacement des boucheries hors des murs de la ville, et qu'il était conduit en pompe chez les premiers magistrats du Parlement. En tout cas, il est certain que cette fête existe depuis des siècles. On nommait le boeuf gras boeuf villé, parce qu'il allait par la ville; ou boeuf viellé, parce qu'il marchait au son des vielles; ou bien boeuf violé, parce qu'il était accompagné de violes ou violons. Les enfants avaient inauguré un jeu de ce genre, qui consistait à couronner de fleurs un d'entre eux et à le conduire en chantant comme à un sacrifice; ce jeu-là s'appelait boeuf sevré.

Les premières descriptions qui s'étendent sur les détails de cette cérémonie sont à peu près telles qu'on les ferait encore.

La procession de 1739 est la plus mémorable dont les historiens fassent mention: le boeuf partit de l'Apport-Paris, la veille du jeudi-gras, par extraordinaire; il était couvert d'une housse de tapisserie et portait une aigrette de feuillage. Sur son dos on avait assis un enfant nu avec un ruban en écharpe; et cet enfant, qui tenait dans une main un sceptre doré et dans l'autre une épée, était appelé le roi des bouchers. Jusqu'alors les bouchers n'avaient eu que des maîtres, et sans doute ils voulurent, cette fois, rivaliser avec les merciers, les ménétriers, les barbiers et les arbalétriers, qui avaient des rois. Ce boeuf gras avait pour escorte quinze garçons bouchers vêtus de rouge et de blanc, coiffés de turbans de deux couleurs: deux d'entre eux le menaient par les cornes, à la façon des sacrificateurs païens; les violons, les fifres et les tambours précédaient ce cortège qui parcourut les quartiers de Paris pour se rendre aux maisons des prévôts, échevins, présidents et conseillers, à qui cet honneur appartenait. Le boeuf fut partout bienvenu, et l'on paya bien ses gardes du corps; mais le premier président n'étant pas à son domicile, le boeuf gras fut amené dans la grande salle du Palais par l'escalier de la Sainte-Chapelle, et il eut l'avantage d'être présenté, en plein tribunal, au président en robe rouge qui l'accueillit très honnêtement.

La Révolution supprima le boeuf gras; mais Napoléon rétablit, par ordonnance, le carnaval et le boeuf gras; longtemps la police fit les frais de ces bacchanales des rues et des places; le roi des bouchers s'était changé en Amour et avait quitté sceptre et épée pour un carquois et un flambeau.

[Illustration]

Depuis cette rénovation jusqu'en 1871, le boeuf gras se promena à Paris, pendant les trois derniers jours du carnaval, conduit par des garçons bouchers déguisés et entouré de sa cour mythologique, sale et crottée, à cheval ou en voiture et on allait le montrer aux souverains et aux autorités, comme le montre l'image satirique (p. 21) intitulée: «Rencontre de deux monarques gros, gras, etc.»

Plusieurs corporations honoraient un saint unique, reconnu par tous les gens de l'état; les bouchers en avaient plusieurs; en Belgique, ils avaient choisi saint Antoine, martyr des premiers temps du christianisme, qui avait exercé le métier de boucher à Rome, et afin de le distinguer des autres saints du même nom, ils avaient fait représenter à côté de lui un cochon; ceux de Bruxelles fêtaient saint Barthélemy et faisaient dire, le 24 août, une messe en son honneur.

À Morlaix, les bouchers célébraient leur fête dans les premiers jours de l'Avent. Le boeuf gras faisait le tour de la ville escorté par tous les membres de la corporation, bras nus et la hache sur l'épaule. À chaque carrefour, on faisait le simulacre d'abattre l'animal, puis les bouchers faisaient la quête.

À Limoges, au milieu du quartier des bouchers, s'élevait une petite chapelle dédiée à saint Aurélien, patron de la corporation; à la porte était placée une madone entourée de lanternes qu'on allumait dans les grandes occasions. Des statuettes semblables, mais plus petites, se voyaient au-dessus des portes des maisons et dans chaque chambre; devant ces dernières brûlait jour et nuit une lumière.

Les bouchers étaient soumis à des redevances féodales, quelquefois d'un caractère original. Dans plusieurs chartes du XIIe siècle, les seigneurs exigeaient des bouchers domiciliés sur leurs terres «toutes langues des boeufs que ceux-ci tueront». À Lamballe, le jeudi absolu, François Bouan, sieur de la Brousse, avait le droit de prendre et lever de chaque boucher ou personne vendant chair ou lard aux paroisses de Notre-Dame et de Saint-Martin «une joue de porc, bonne et compétente tranchée, deux doigts au-dessous de l'oreille». Les bouchers de Dol devaient fournir au sire de Combour une pelisse blanche en peau, assez grande pour entourer un fût de pipe, et dont les manches devaient être assez larges pour qu'un homme armé pût y passer facilement le bras. Jusque vers 1820, chacun des bouchers qui venaient vendre au marché de Penzance, dans la Cornouaille anglaise, payait, à la fête de Noël, au bailli de Coneston, un shilling ou devait lui donner un os à moelle.

Il est assez rarement parlé des bouchers dans les contes, si ce n'est dans ceux qui sont plaisants; mais il court sur eux quelques anecdotes assez comiques: Un boucher de Lyon avait acheté, dit le Roman bourgeois, un office d'esleu; le gouverneur de la ville s'estonnant comment il le pourroit exercer, veu qu'il ne sçavoit ni lire ni escrire, il luy répondit avec une ignorante fierté: «Hé vrayement, si je ne sçais escrire, je hocheray», voulant dire que comme il faisait des hoches sur une table pour marquer les livres de viande qu'il livrait à ses chalans, il en feroit autant sur le papier pour lui tenir lieu de signature.

On trouve dans les oeuvres de Claude Mermet l'épigramme qui suit, intitulée: D'un consul de village député pour aller chercher un bon prédicateur à Paris:

    Un boucher, consul de village,
    Fut envoyé loin pour chercher
    Un prêcheur, docte personnage.
    Qui vint en Carême prêcher:
    On en fit de lui approcher
    Demi-douzaine en un couvent:
    Le plus gros fut pris du boucher
    Cuidant qu'il fût le plus savant.

Un avoué de Penzance avait un gros chien qui avait coutume de venir voler de la viande aux étaux. Un jour, un des bouchers vint trouver l'homme de loi, et lui dit:—Monsieur, puis-je demander une indemnité au maître d'un chien qui m'a volé un gigot de mouton?—Certainement, mon brave homme.—S'il vous plaît, monsieur, c'est votre chien, et le prix du morceau est de 4sh 6». L'avoué le paya et le boucher s'en allait triomphant, lorsque l'avoué le rappela: «Arrêtez un moment, mon brave homme, le prix d'une consultation d'avocat est de 6sh 8d; payez-moi la différence.» Le boucher, bien marri, dut s'exécuter.

Dans l'Ille-et-Vilaine, on raconte qu'un boucher, ayant entendu dire dans son village que l'on a vu un certain taureau qui a sur le front une seule corne, jure de le prendre. Il se met à la recherche de l'animal avec deux haches et cent couteaux. Enfin il trouve la bête qui, avec une complaisance parfaite, lui offre sa tête. Le boucher use en vain tous ses instruments. Alors le taureau donne à l'homme un coup de corne dans la poitrine, l'étend raide mort, et retourne tranquillement dans son pays, qu'on n'a pu encore découvrir.

Dans le fabliau du «Bouchier d'Abbeville», un boucher, revenant de la foire, demande un gîte pour la nuit dans la maison d'un prêtre; celui-ci ne veut pas le recevoir. Bientôt le boucher revient et lui propose de payer son hospitalité en lui donnant une des brebis grasses qu'il a achetées à la foire; il lui offre même de la tuer pour le souper et de laisser à son hôte toute la viande qui n'aura pas été mangée à leur repas. Il est aussitôt accepté et ils font un excellent repas. Le boucher promet à la gouvernante et à la servante du prêtre la peau de la brebis, et il parvient à les tromper toutes les deux. Quand il est parti, il s'élève une dispute entre le curé et les deux femmes pour la possession de la peau, et l'on découvre que le malicieux boucher avait volé cette brebis dans le troupeau même du prêtre.

[Illustration: Boucher hollandais, gravure du XVIIe siècle.]

«Ung jour advint que deux cordeliers, venans de Nyort, arrivèrent bien tard à Grif et logèrent en la maison d'un boucher. Et, pour ce que entre leur chambre et celle de l'hoste n'y avoit que des ais bien mal joincts, leur print envie d'escouter ce que le mary disoit à sa femme estans dedans le lict; et vindrent mectre leurs oreilles tout droict au chevet du lit du mary, lequel ne se doubtant de ses hostes, parloit à sa femme privement de son mesnaige, en luy disant: «Mamye, il me faut demain lever matin pour aller veoir noz cordeliers, car il y en a ung bien gras, lequel il nous fault tuer; nous le sallerons incontinent et en ferons bien nostre proffict». Et combien qu'il entendoit de ses pourceaux, lesquelz il appeloit cordeliers, si est-ce que les deux pauvres frères, qui oyoient cette conjuration, se tinrent tout asseurez que c'estoit pour eulx, et en grande paour et craincte, attendoient l'aube du jour. Il y en avoit ung d'eux fort gras et l'autre assez maigre. Le gras se vouloit confesser à son compaignon, disant que ung boucher ayant perdu l'amour et craincte de Dieu, ne feroit non plus cas de l'assommer que ung boeuf ou autre beste. Et, veu qu'ilz estoient enfermez en leur chambre de laquelle ilz ne povoient sortir sans passer par celle de l'hoste, ils se dobvoient tenir bien seurs de leur mort, et recommander leurs ames à Dieu. Mais le jeune, qui n'estoit pas si vaincu de paour que son compaignon, luy dist que, puis que la porte leur estoit fermée, falloit essayer à passer par la fenestre, et que aussy bien ilz ne sçauroient avoir pis que la mort. A quoy le gras s'accorda. Le jeune ouvrit la fenestre, et voyant qu'elle n'estoit trop haulte de terre, saulta legierement en bas et s'enfuyst le plus tost et le plus loing qu'il peut, sans attendre son compaignon, lequel essaya le dangier. Mais la pesanteur le contraingnit de demeurer en bas: car au lieu de saulter, il tomba si lourdement qu'il se blessa fort en une jambe. Et, quand il se veid abandonné de son compaignon, et qu'il ne le povoit suyvre, regarda à l'entour de luy où il se pourroit cacher, et ne veit rien que un tect à pourceaulx où il se traina le mieulx qu'il peut. Et ouvrant la porte pour se cacher dedans, en eschappa deux grands pourceaulx, en la place desquels se mist le pauvre cordelier et ferma le petit huys sur luy, espérant, quand il oiroit le bruict des gens passans qu'il appelleroit et troveroit secours. Mais, si tost que le matin fut venu le boucher appresta ses grands cousteaux et dist à sa femme qu'elle lui tinst compaignie pour aller tuer son pourceau gras. Et quant il arriva au tect, auquel le cordelier estoit caché, commence à cryer bien hault, en ouvrant la petite porte: «Saillez dehors, maistre cordelier, saillez dehors, car aujourdhuy j'auray de vos boudins!» Le pauvre cordelier ne se pouvant soustenir sur sa jambe, saillyt à quatre pieds, hors du tect, criant tant qu'il povoit misericorde. Et si le pauvre frere eust grand paour, le boucher et sa femme n'en eurent pas moins, car ilz pensoient que sainct François fust courroucé contre eulx de ce qu'ilz nommaient une beste cordelier, et se meirent à genoulx devant le pauvre frere, demandans pardon à sainct François, en sorte que le cordelier cryoit d'un costé misericorde au boucher, et le boucher, à luy, d'aultre, tant que les ungs et les aultres furent ung quart d'heure sans se pouvoir asseurer. À la fin le beau pere, cognoissant que le boucher ne luy voloit point de mal, lui compta la cause pourquoy il s'estoit caché en ce tect, dont la paour tourna incontinent en ris, sinon que le cordelier, qui avoit mal en la jambe ne se pouvoit resjouyr.»

Ce récit, qui figure dans l'Heptaméron de la reine de Navarre, a été raconté en Italie à Marc Monnier sous une forme presque identique, à cette légère différence que les personnages qui écoutent sont deux prêtres, et qu'ils entendent le boucher dire à sa femme qu'ils se lèvera de bon matin pour tuer deux noirs. Marc Monnier le rapproche de la peur que Paul-Louis Courier éprouva dans des circonstances analogues chez un charbonnier de Calabre, où il se trouvait avec un compagnon, en l'entendant dire qu'il «fallait les tuer tous les deux». Il s'agissait de chapons.

La complainte de saint Nicolas et des petits enfants, qui est populaire sur plusieurs points de la France, parle d'un boucher qui, de même que le légendaire pâtissier de la rue des Marmouzets, ne se contentait pas de tuer des animaux. Voici la version que Gérard de Nerval recueillit dans le Valois:

    Il était trois petits enfants
    Qui s'en allaient glaner aux champs.
    S'en vont au soir chez un boucher:
    —Boucher, voudrais-tu nous loger?
    —Entrez, entrez, petits enfants,
    Il y a de la place assurément.

    Ils n'étaient pas sitôt entrés,
    Que le boucher les a tués,
    Les a coupés en petits morceaux,
    Mis au saloir comme pourceaux.

    Saint Nicolas, au bout d'sept ans,
    Saint Nicolas vint dans ce champ.
    Il s'en alla chez le boucher:
    —Boucher, voudrais-tu me loger?

    —Entrez, entrez, saint Nicolas.
    Il y a d'la place, il n'en manque pas».
    Il n'était pas sitôt entré
    Qu'il a demandé à souper.

    —Voulez-vous un morceau d'jambon?
    —Je n'en veux pas, il n'est pas bon.
    —Voulez-vous un morceau de veau?
    —Je n'en veux pas, il n'est pas beau.

    Du p'tit salé je veux avoir
    Qu'il y a sept ans qu'est dans l'saloir.»
    Quand le boucher entendit cela
    Hors de sa porte il s'enfuya.

    —Boucher, boucher, ne t'enfuis pas.
    Repens-toi, Dieu te pardonnera.»
    Saint Nicolas posa trois doigts
    Et les p'tits se levèrent tous les trois.

    Le premier dit: «J'ai bien dormi.»
    Le second dit: «Et moi aussi.»
    Et le troisième répondit:
    «Je croyais être en paradis.»

[Illustration: Boucher italien, d'après Mitelli.]

DEVINETTES

Deux pieds assis sur trois pieds étaient occupés à regarder un pied, lorsque survinrent quatre pieds qui s'emparèrent d'un pied; sur ce, les deux pieds se levèrent, saisirent les trois pieds et les lancèrent à la tête des quatre pieds qui s'enfuirent avec un pied. La réponse est: Un boucher assis sur un escabeau à trois pieds, et auquel un chien vient de voler un pied de mouton. Devinette anglaise (Dickens, Les Temps difficiles).

Qui sont ceux qui gagnent leur vie du sang épanché?

—Les chirurgiens et les bouchers.

PROVERBES

—C'est un boucher.

On appelait boucher un homme qui coupait mal les viandes, ou un barbier qui a la main lourde, qui rase rudement, qui coupe en rasant.

—C'est un rire de boucher, il ne passe pas le noeud de la gorge; c'est un rire qui n'est pas franc, parce que les bouchers, tenant leur couteau entre les dents, font une grimace qui ressemble à un rire, bien qu'ils n'aient pas envie de rire en effet.

The butcher look'd for his knife, when he had it in the mouth. Le boucher cherche son couteau, alors qu'il l'a à la bouche (Anglais).

The butcher looked for the candle it was in his hat. Le boucher cherchait sa chandelle et elle était sur son chapeau (Anglais).

Gwelloc'h eo beza Kiger eget beza leue. Il vaut mieux être le boucher que le veau. (Breton.)

    —Le boeuf une fois tombé, les bouchers viennent en
    foule. (Proverbe talmudique.)

    —Il fait tous les matins le métier d'un boucher, car il
    habille un veau.

    —Il sont comme les bouchers du Mans, ils se mettent sept
    sur une bête. (Normandie.)

    —On dit d'un homme qui ne peut rien en une affaire ou en
    une assemblée, qu'il a du crédit comme un chien à la
    boucherie.

    —Il est reçu comme un chien dans une boucherie. (Iles
    Feroé.)

    —Avoir la conscience d'un chien de boucher. (Prov.
    allemand.)

    —A cani di vuccieria nun mancanu ossa. Au chien de
    boucherie ne manquent pas les os. (Prov. sicilien.)

On trouve, dès le moyen âge, une série de sujets dans lesquels le rôle de l'homme à l'égard des animaux est interverti, de manière que la victime commande à son tour à son persécuteur. Ce changement de position était appelé, dans le vieux français, le Monde bestourné; il forme, dit Wright, le sujet de vers assez anciens, et la peinture l'a exploité à une date reculée. L'imagerie populaire s'en est aussi emparée. Un des compartiments du Monde à rebours, estampe du XVIIe siècle, représente un boeuf dépeçant un boucher (p. 31). Dans un livre populaire anglais, qui était déjà imprimé en 1790, on voit un boeuf qui tue un boucher.

[Illustration]

SOURCES

Revue des Traditions populaires, VIII, 591; IX, 195, 217, 233.—Timbs, Things generally not known, I, 175.—La Bédollière, Les Industriels, 83, 85.—E. Rolland, Faune populaire. V, 67.—Jacques de Vitry, Exempla, 70 (éd. de Folk-Lore Society).—E. Monteil, l'Industrie française. I, 92, 243.—De Lamare, Traité de la police, III, 85, 86.—Legrand d'Aussy, Vie privée des Français, I, 307.—Assier, Légendes de la Champagne, 47, 48.—Vinçard, Les Ouvriers de Paris, 131, 157.—Desmaze, Curiosités des anciennes justices, 313.—Ant. Caillot, Vie publique des Français, II, 212, 218.—Souvenirs à l'usage des habitants de Douai (1822), 548.—Autrefois (1842), 150.—Blavignac, Histoire des enseignes, 143.—F. Arnaud, Voyage pittoresque dans l'Aube, 102.—Communication de M. Charles Fichot.—Laisnel de la Salle, Légendes du Centre, I, 30.—Moiset, Croyances de l'Yonne, 17.—Jacob, Curiosités de l'histoire des Croyances populaires, 135.—Reinsberg-Düringsfeld, Traditions de la Belgique, I, 155; II, 120.—Quernest, Notices sur Lamballe, 42.—Folk-Lore Journal, V, 110, 111.—Gérard de Nerval, Les filles du feu, 160.—Reinsberg-Düringsfeld. Sprichwörter.—Sauvé Lavarou koz.—Leroux, Dictionnaire comique.—Tuet, Matinées senonoises.—Wright, Histoire de la Caricature, 107.

[Illustration: Le boucher, d'après les Arts et Métiers.]

LES FILEUSES

Naguère encore, pour exprimer l'ancienneté d'une chose ou son invraisemblance, on disait assez couramment qu'elle s'était passée à l'époque où les rois épousaient des bergères, ou

Du temps que la reine Berthe filait.

Ce dicton, qui a son parallèle en Italie, était vraisemblablement né d'une confusion qui s'était établie entre plusieurs personnages: la mère de Charlemagne, la reine qui, d'après une ancienne charte indiquée par le Dictionnaire de Trévoux, filait pour orner les églises, l'héroïne du roman de Berthe aux grands pieds, et une sorte de fée filandière, nommée Bertha en Italie, Berchta en Allemagne, et restée surtout populaire en ce dernier pays.

Il constatait que l'art de filer figurait autrefois au premier rang des attributions de la femme, quel que fût son rang.

Grosley, qui écrivit au siècle dernier une dissertation moitié plaisante, moitié sérieuse sur les Ecraignes, ou réunions de fileuses, leur avait trouvé dans l'antiquité des précédents illustres: La Nécessité filait, en compagnie des Parques, le fil des destinées humaines; les nymphes se réunissaient chez la mère d'Aristée pour filer la laine verte de Milet. À Rome, le plus bel éloge que l'on pût faire d'une matrone des anciens temps, consistait à dire qu'elle était restée chez elle occupée à filer de la laine: les pronubæ portaient derrière la fiancée sa quenouille et son fuseau.

Chez les Gaulois on pratiquait, au moment du mariage, une cérémonie qui ressemblait beaucoup à celle encore en usage naguère dans quelques provinces: la nouvelle mariée était conduite dans un bois où se trouvait la statue de la déesse Nehellenia, on lui remettait une quenouille chargée de lin et elle la filait un instant; peu de temps après la conversion des Francs au christianisme, à l'issue de la messe nuptiale, les parents de l'épousée prenaient une quenouille sur l'autel de la Vierge et la lui donnaient à filer. Dans quelques églises du Berry, la mariée filait une ou deux aiguillées avant de sortir; dans le pays Chartrain, elle s'agenouillait sous le porche devant la statue de sainte Anne, faisait trois signes de croix, et, prenant la quenouille de la sainte, elle la mettait à son côté et filait quelques instants. Dans la Sologne et dans l'Orne, le bedeau présentait à la nouvelle mariée, le dimanche après la noce, une quenouille à laquelle elle attachait un ruban et une pièce de fil.

Dans le Lot-et-Garonne et dans le Tarn-et-Garonne, on portait en cérémonie la quenouille et le fuseau de la mariée à sa nouvelle demeure; en Normandie ces ustensiles étaient mis sur le devant de la charrette qui transportait le trousseau; dans le Jura, les femmes juchées sur les meubles placés sur le chariot filaient soit au fuseau, soit au rouet, quelquefois c'était le garçon franc qui filait. Dans les Landes, la quenouille était portée pendant toute la durée de la noce par une vieille femme qui, souvent se plaçait entre les deux époux; en Savoie, la belle-mère en présentait une à sa bru lors de son arrivée à la maison, pour lui dire qu'elle serait la bien venue si elle se renfermait dans ses travaux d'intérieur.

Dans les Landes, la jeune fille qui n'a pas les objets nécessaires à son trousseau va faire une quête vers la fin de septembre, accompagnée d'une amie. Elles ont à la main une quenouille chargée de lin, et elles filent ou ont l'air de filer tout le long de la route. Arrivées devant la maison où elles vont quêter, la «quistante» s'arrête à la porte et file pendant que sa compagne entre demander un peu de lin pour le trousseau. Dans la Sologne, le premier jour des noces, après le repas, cinq paysannes faisaient la quête: la première tenait à la main une quenouille et un fuseau, et les présentait à chacun en chantant:

    L'épousée a bien quenouille et fuseau.
    Mais de chanvre, hélas! pas un écheveau,
    Pourra-t-elle donc filer son trousseau?

Le lendemain des noces a lieu, dans les Landes, une cérémonie burlesque: on fait mine de reconduire la «nobi» à ses parents, sous prétexte qu'elle est incapable de coudre, de filer, etc. Un donzelon prend une quenouille garnie d'étoupes et file une corde des plus grossières, un autre s'étudie à coudre le plus mal qu'il peut.

Lorsque l'on ouvrit les tombeaux de Saint-Denis, en 1793, Lenoir trouva dans le cercueil de Jeanne de Bourgogne, la première femme de Philippe de Valois, sa quenouille et son fuseau, et les mêmes objets dans celle de Jeanne de Bourbon, femme de Charles V. Une quenouille était sculptée sur la pierre tombale d'Alice, prieure d'un monastère du comté de Stirling (Écosse). En Allemagne on suspendait un fuseau au-dessus de la tombe des dames de haut parage, comme le heaume et l'épée sur celle du chevalier et du noble; à Mayence, dans l'église de Saint-Jean, on voyait un fuseau d'argent sur le tombeau de la femme de Conrad, duc de Franconie. En 1540, on sculpta sur le monument funéraire de sir Pollard, l'image de ses onze fils tenant à la main une épée, et de ses filles, aussi au nombre de onze, qui chacune avaient un fuseau à la main.

Le moine qui a écrit la vie de sainte Bertha connaissait sans doute la légende de Bertha, la fileuse, et c'est peut-être son souvenir qui lui a fait placer dans la main de l'abbesse la quenouille qu'elle filait tout en surveillant la construction de son monastère; parfois elle s'en servait pour tracer le canal qui devait y conduire l'eau de la source qu'elle avait achetée; où elle avait touché le sol, l'eau suivait le tracé qu'elle avait indiqué.

Les contes constatent que les reines avaient en singulière estime l'art de filer: parfois une jeune fille, réputée habile fileuse, est emmenée à la cour et présentée à la reine, qui est la plus grande fileuse du royaume, et on lui fait entendre que si la reine la trouve aussi adroite qu'on le dit, il n'est pas impossible qu'elle la choisisse pour sa bru. Une estampe montre les religieuses de Port-Royal en conférence dans un bois et filant leur quenouille, tout en discutant les questions théologiques les plus ardues. Le graveur Bonnart, à la fin du XVIIe siècle, représentait les Parques sous la figure de trois grandes dames du temps qui s'occupaient à filer et à dévider (p. 5). Au XVIe et au XVIIe siècle, les peintres qui ont à personnifier les vierges sages leur mettent en main des quenouilles (p. 17).

[Illustration: Les Trois Parques]

Autrefois, parmi les présents que l'on faisait aux jeunes filles et aux mariées figurait en première ligne un de ces mignons petits rouets que l'on voit dessinés sur les estampes, et dont quelques-uns sont encore conservés dans les familles. C'était même un don que l'on pouvait faire aux plus grandes dames; Mme d'Aulnoy, dont les contes fournissent plus d'un détail intéressant sur les coutumes de son temps, cite parmi les présents que la princesse Printannière envoie aux fées qui lui avaient rendu service, plusieurs rouets d'Allemagne avec des quenouilles en bois de cèdre.

Dans beaucoup de pays, comme en Bretagne, les galants offraient à leurs amoureuses des quenouilles sur lesquelles ils avaient sculpté des emblèmes accompagnés de croix, de devises et du nom de la personne aimée; dans les Landes, le fiancé doit encore, obligatoirement, donner à sa future une quenouille. On peut voir au musée de Cluny des quenouilles du XVIe siècle en bois sculpté, couvertes de figures en ronde bosse, qui ont dû être offertes lors de mariages aristocratiques.

C'est dans le courant de ce siècle que s'est produite la décadence d'une occupation qui, pendant des milliers d'années, a été celle de toutes les femmes: avant 1830, en Bretagne, et vraisemblablement dans le reste de la France, les dames filaient encore le soir, comme au moyen âge, dans les châteaux et dans les villes, souvent en compagnie de leurs servantes. Maintenant elles ont délaissé le rouet, et les paysannes elles-mêmes ne filent plus guère que pendant les longues soirées d'hiver, ou lorsqu'elles gardent les troupeaux dans les champs.

Quant aux fileuses de profession, autrefois très nombreuses, surtout dans les pays où, comme en Flandre et en Bretagne, la fabrication de la toile était très active, l'introduction des machines les a presque fait disparaître, et le métier n'est plus guère exercé que par quelques vieilles femmes.

Il n'était guère, au reste, d'occupation plus mal rétribuée: pour gagner quelques sous, il fallait travailler pendant de longues heures et se livrer à un exercice fatigant.

Dans le Bocage normand, à la fin du siècle dernier, la fileuse de laine qui pour faire tourner son quéret ou grand rouet, devait rester debout de l'aube au soir, avait six liards pour tout salaire, et la pitance. En Haute-Bretagne on disait qu'une bonne filandière faisait dix lieues par jour. Il est vrai que ces femmes avaient peu de besoins, et leur modeste gain suffisait à leur nourriture et à leur entretien. Dans l'Ouest, elles n'avaient pas mauvaise réputation, comme les fileuses du Dauphiné, qui passaient pour débauchées, et dont le nom était devenu synonyme de prostituée.

La coutume de se réunir en commun pour filer est certainement très ancienne: en hiver, le chauffage et l'éclairage étant à peu près les mêmes pour plusieurs personnes que pour une ou deux, il est naturel que des voisins aient eu l'idée de faire cette économie, et ce métier, qui occupait les doigts sans absorber la pensée, était assez peu bruyant pour permettre de causer ou de chanter.

L'intéressant petit livre des Évangiles des Quenouilles, l'un des documents les plus précieux que nous ayons sur les croyances de la classe moyenne au XVe siècle, montre «dame Ysangrine accompagnée de plusieurs de sa connoissance, qui toutes apportèrent leurs quenoilles, lin, fuiseaux, estandars, happles, et toutes agoubilles servans à leur art». C'est une véritable veillée qui a servi de cadre à l'auteur pour noter les conversations qui s'y tenaient.

À la campagne les mêmes causes amenaient des réunions analogues; plusieurs écrivains ont pris soin de nous décrire la manière dont elles se tenaient dans l'ancienne France, et bien des faits qu'ils ont relevés pouvaient, naguère encore, s'appliquer aux veillées de paysannes.

Le Roman de Jean d'Avesnes, poème du XVe siècle, décrit une de ces veillées: «C'est là, dit l'analyse qu'en a faite Legrand d'Aussy, que les femmes et les filles viennent travailler; l'une carde, l'autre dévide; celle-ci file, celle-là peigne du lin, et pendant ce temps-là elles chantent ou parlent de leurs amours. Si quelque fillette en filant laisse tomber son fuseau, et qu'un garçon puisse le ramasser avant elle, il a le droit de l'embrasser. Le premier et le dernier jour de la semaine elles apportent du beurre, du fromage, de la farine et des oeufs, elles font sur le feu des ratons, des tartes, gâteaux et autres friandises. Chacun mange, après quoi on danse au son de la cornemuse, puis on fait des contes, on joue à souffler au charbon».

[Illustration: Décembre, La veillée]

Au XVIe siècle, Tabourot nous a donné une description des fileries qui se faisaient dans les villes et les campagnes: «En tout le pays de Bourgongne, mesmes ès bonnes villes, à cause qu'elles sont peuplées de beaucoup de pauvres vignerons, qui n'ont pas le moyen d'acheter du bois pour se deffendre de l'iniure de l'hyver, la nécessité, mère des arts, a appris cette inuention de faire en quelque ruë escartée un taudis ou bastiment composé de plusieurs perches fichées en terre en forme ronde, repliées par le dessus et à la sommité; en telle sorte qu'elles représentent la testière d'un chapeau, lequel après on recouure de force motes gazon et fumier, si bien lié et meslé que l'eau ne le peut pénétrer. En ce taudis entre deux perches du costé qu'il est le plus defendu des vents, l'on laisse vne petite ouuerture de largeur d'un pied et hauteur de deux pour servir d'entrée, et tout alentour des sieges composez du drap mesme pour y assoir plusieurs personnes. Là ordinairement les apres-souppees s'assemblent les plus belles filles de ces vignerons avec leurs quenouilles et autres ouvrages et y font la veillée iusques à la minuict. Dont elles retirent cette commodité, que tour à tour portans vne petite lampe pour s'esclairer et vne trape de feu pour eschauffer la place, elles espargnent beaucoup, et trauaillent autant de nuit que de jour pour ayder à gaigner leur vie, et sont bien deffenduës du froid: car ceste place estant ainsi composée, à la moindre assemblée que l'on y puisse faire, recevant l'air venant des personnes qui y sont avec la chaleur de la trape, est incontinent eschauffée: quelquefois, s'il fait beau temps, elles vont d'Escraigne à une autre se visiter et là font des demandes les vnes aux autres. A telles assemblées de filles se trouue une infinité de ieunes varlots amoureux, que l'on appelle autrement des Voîieurs, qui y vont pour descouurir le secret de leurs pensées à leurs amoureuses. C'est chose certaine que quand l'Escraigne est pleine, l'on y dit vne infinité de bons mots, et contes gracieux. Celui qui auroit dit le meilleur conte avoit comme prix de prendre un baiser de celle qu'il aimeroit le mieux en la compagnie, et à celui qui en auroit dit le plus absurde et impertinent d'être baculé à coups de souliers à double gensiue.»

* * * * *

Quelques années plus tard, Noel du Fail traçait le tableau des veillées aux environs de Rennes: «Il se faisoit des fileries qui s'appeloient veillois, où se trouvoient de tous les environs plusieurs jeunes valets illec s'assemblans et jouans à une infinité de jeux que Panurge n'eut onc en ses tablettes. Les filles, d'autre part, leurs quenoilles sur la hanche filoient: les unes assises en un lieu plus eslevé, sur une huge ou met, à longues douettes, afin de faire plus gorgiasement piroueter leurs fuseaux, non sans estre espiez s'ils tomberoient, car en ce cas il y a confiscation rachetable d'un baiser et bien souvent il en tomboit de guet à pans et à propos délibéré qui estoit une succession bientost recueillie par les amoureux qui d'un ris badin se faisoient fort requérir de les rendre. Les autres moins ambitieuses, estans en un coin près le feu regardoient par sur les espaules des autres et plus avancées, tirantes et mordantes leur fil, et peut estre bavantes dessus, pour n'estre que d'estouppes. Là se faisoient les marchez; le fort portant le foible: mais bien peu parce que ceux qui vouloient tant peu fust, faire les doux yeux, desrober quelque baiser à la sourdine frapans sur l'espaule par derrière estoient conteroolez par un tas de vieilles ou par le maistre de la maison estant couché sur le costé en son lit bien clos et terracé, et en telle veüe qu'on ne luy peut rien cacher».

L'estampe de Mariette, que nous reproduisons (p. 9), a été gravée à la fin du XVIIe siècle, et elle montre assez bien comment les choses se passaient alors; elle est intitulée: Décembre, la veillée, et au-dessous on lit ces vers:

    Par vn sage temperament
    Tout à nos voeux devient possible,
    Et le travail le plus penible
    N'est bientôt qu'un amusement.

Voici comment, vers 1750, se tenaient, d'après Grosley, les fileries en Champagne: «L'intérieur est garni de sièges de mottes pour asseoir les assistantes. Au milieu pend une petite lampe, dont la seule lueur éclaire tout l'édifice. Elle est fournie successivement par toutes les personnes qui composent l'Ecreigne. La villageoise qui est à tour a soin de se trouver au rendez-vous la première pour y recevoir les autres. Chacune des survenantes, la quenouille au coté, le fuseau dans la quenouille, les deux mains sur le couvet ou chaufferette, et le tablier par-dessus les mains, entre avec précipitation et se place sans cérémonie. Dès qu'elle est placée, le fuseau est tiré de la quenouille, la filasse est humectée par un peu de salive, les doigts agiles font tourner le fuseau, voilà l'ouvrage en train. Mais tout cela ne se fait point en silence: la conversation s'anime et se soutient sans interruption jusqu'à l'heure où l'on se sépare. On y disserte sur les différentes qualités ou sur les propriétés de la filasse; on y enseigne la manière de filer gros ou de filer fin; de temps en temps, en finissant une fusée, on représente son ouvrage pour être applaudi ou censuré; on rapporte les aventures fraîchement arrivées. On parle de l'apparition des esprits; on raconte des histoires de sorciers ou de loups-garoux. Pour s'aiguiser l'esprit, on se propose certaines énigmes, vulgairement appelées devignottes: enfin on se fait mutuellement confidence de ses affaires et de ses amours et l'on chante des chansons. Des lois sévères défendent aux garçons d'entrer dans les Ecreignes, et aux filles de les y recevoir: ce qui n'empêche pas que les premiers ne s'y glissent et que ces dernières ne les y reçoivent avec grand plaisir».

Les fileuses aimaient à chanter des chansons, à raconter des légendes et des contes. Lorsque Perrault publia ses Histoires du temps passé, il ne manqua pas de faire graver sur le frontispice une vieille fileuse, dont plusieurs personnes écoutaient le récit. Ces veillées ont été, en effet, le grand conservatoire de la littérature orale; le clergé, qui leur a fait en certains diocèses une guerre acharnée, prétendait que la morale n'y était pas toujours respectée; mais il exagérait sans doute, et la plupart du temps les galanteries, pour être un peu brutales, ne dépassaient pas la limite que permettent les moeurs champêtres, beaucoup plus gauloises que celles des villes.

Les jeunes gens qui s'y rendaient «bouchonnaient» un peu les filles, moins toutefois qu'à l'époque des foins et de la moisson, et ils se montraient souvent complaisants. Lorsque, dans les veillées aux environs de Rennes, le fil se cassait, si le garçon placé auprès de la fileuse ne se hâtait pas de le ramasser, celle-ci lui disait, pour l'avertir de son impolitesse:

    Vivent les garçons d'au loin.
    Ceux d'auprès ne valent rien.

En Poitou, à la veillée, quand le fuseau d'une jeune fille lui échappe des mains, un jeune homme tâche de le saisir et il dévide le fil à la hâte en disant: «Une, deux, trois, bige mé (embrasse-moi), tu l'auras, etc., et il continue jusqu'à ce que la fileuse se soit exécutée.

[Illustration: Fileuse, gravure de Lagniet.]

Jadis, en Écosse, aux soirées d'hiver, les jeunes femmes du voisinage apportaient leur rouet sur leurs épaules, et il n'était pas rare de voir quatre ou cinq rouets en activité, chaque fileuse s'efforçant de finir la première sa tâche; un ou deux des plus jeunes membres de la famille s'occupaient à tordre ou à dévider le fil. Pendant ce temps, les jeunes gens s'amusaient à des jeux d'adresse. Lorsque l'on avait fini, un souper frugal était servi, et les jeunes gens accompagnaient les fileuses jusque chez elles, leur portant leur rouet et leur murmurant des paroles d'amour.

Aux veillées des environs de Saint-Malo, on chante cette chanson, qui décrit les métamorphoses de la filasse:

    J'lai breillé avec ma breille.
      Tout de rang, de rang,
      Tout de rang dondaine,
    J'lai breillé avec ma breille.
      Tout de rang, de rang,
      Tout de rang dondon.
    J'lai pesélé o (avec) mon peselé,
    J'lai sanss'lé o mon selan,
    J'lai chargé sur ma quenouille,
    J'lai filé à mon fuseau.
    En le filant, le fil cassit,
    L'fil cassit, not' valet l'serrit,
    Alors, moi, j'le récompensis,
    J'lui fis des ch'mis' de toil' fine.

En Belgique, dans les écoles de fileuses on chantait, pour régler les mouvements du rouet, des tellingen, sortes de poésies populaires spéciales, chantées sur un air non rythmé.

Vers 1830, en Basse-Bretagne, on donnait un ruban à la personne la plus diligente, et la filerie de chanvre se terminait par des danses.

À Landeghem (Flandre), on avait établi, à un jour fixé, un concours et un prix donné à celle des fileuses qui avait les cuisses et le gras des jambes les plus échaudés; car on supposait que celle qui a le plus filé de l'hiver devait avoir les jambes les plus brûlées, comme ayant été la plus sédentaire et s'étant servie, plus que toute autre, du réchaud que les paysannes emploient pour se tenir les pieds chauds.

Des êtres surnaturels, fées, lutins ou revenants, venaient la nuit prendre le fil ou travailler au rouet. On lit dans l'Évangile des Quenouilles: «Qui le samedy ne met sur le hasple toutes les fusées de la septmaine, le lundi en trouve une mains, que les servans des faées prent le samedi nuit pour leur droit.» En Allemagne, si on n'avait pas soin d'enrouler la courroie du rouet, un petit lutin invisible le mettait en mouvement. En Écosse, au milieu de ce siècle, on enlevait le soir la corde du rouet pour empêcher les fairies d'y venir filer. Voici une ballade alsacienne, recueillie par Stoeber, qui met en scène des fileuses qui rappellent les Parques:

Et lorsque a sonné minuit—pas une âme au village ne veille.—Alors trois spectres se glissent par la fenêtre—et s'asseyent aux trois rouets.—Ils filent, leurs bras s'agitent silencieusement—les fils bourdonnent rapidement sur les fuseaux.—Les rouets gémissent dans leur course désordonnée—et les trois spectres se lèvent.—Esprits de l'heure sombre de minuit—la chouette crie dans le cimetière.—Qu'adviendra-t-il de la fine toile?—y aura-t-il encore trois chemises de fiancée? (p. 16.)

Les fileuses avaient des superstitions de diverses sortes. En Écosse, elles craignaient l'influence du mauvais oeil: Si un homme brun ou ayant les sourcils qui se rejoignaient entrait dans la maison pendant qu'on disposait le lin en forme de poupée, on ne se mettait pas à l'ouvrage avant d'avoir pris la précaution de passer le fuseau trois fois à travers le feu, c'est-à-dire d'avoir filé trois fois au-dessus du feu en s'en approchant aussi près qu'il était possible sans brûler le fil. En même temps, on récitait une formulette.

En Sicile, toute femme du peuple qui file voit avec plaisir le fil s'entortiller autour du fuseau; c'est le présage que son mari reviendra à la maison avec de l'argent.

Le couplet suivant de la Chanson de la Fileuse, par Bélanger, composée sur musique de Schubert, fait allusion à une croyance populaire:

    Si mon fil soudain cassait
      Sous mon doigt rebelle,
    C'est que lui me trahirait
      Près d'une plus belle.

[Illustration: Les trois fileuses, d'après Klein (Strasbourg 1813).]

L'Évangile des Quenouilles indique une pratique qui était encore, au siècle dernier, usitée en Allemagne: «Fille, dit l'Évangile des Quenouilles, qui veult savoir le nom de son mari à venir doit tendre devant son huis le premier fil qu'elle filera cellui jour, et de tout le premier homme qui illec passera savoir son nom. Sache pour certain que tel nom aura son mari.»

Les sermonnaires se sont souvent élevés contre des pratiques païennes qui, peut-être, ne sont pas entièrement disparues: Dans le Tyrol, jadis les femmes filaient à la fin de décembre une quenouillée de chanvre et la jetaient au feu pour se rendre favorable un esprit qu'on appelait la femme de la forêt. Saint Eloi défendait aux fileuses d'invoquer Minerve ou toute autre ancienne divinité; au moyen âge, certaines filaient pendant la nuit du premier janvier, pour être assurées de faire beaucoup de besogne dans l'année. Le curé Thiers signalait la superstition de celles qui, pour filer beaucoup en un jour, filaient le matin, avant que de prier Dieu et de se laver les mains, un filet sans mouiller, et le jetaient ensuite par-dessus les épaules.

[Illustration: Les Vierges sages, d'après Brueghel le Vieux.]

Il y a des jours pendant lesquels il est interdit de filer: cette prohibition est parfois basée sur des croyances religieuses, comme l'observation du repos dominical et de certaines fêtes: parfois il semble qu'elle a pour origine des croyances antérieures au christianisme. Des légendes rapportent que des femmes furent punies, comme cette femme de Kindstadt, en Franconie, qui avait coutume de filer le dimanche et qui forçait ses filles à en faire autant. Une fois, il leur sembla à toutes que du feu sortait de leurs quenouilles, mais elles n'en éprouvèrent aucun mal. Le dimanche suivant, le feu y fut réellement; mais elles l'éteignirent. La fileuse n'ayant tenu aucun compte de ces deux avertissements, il arriva, le troisième dimanche, que leur filasse enflammée mit le feu à toute la maison et brûla la maîtresse fileuse avec ses deux filles.

Pogge raconte qu'en Normandie, une jeune fille ayant filé pendant que les autres célébraient la fête d'un saint d'une paroisse qui n'était pas la sienne, et s'en étant moquée, quenouille et fuseau s'attachèrent à ses doigts et à ses mains, en lui faisant grand mal, et si fort, qu'on ne pouvait pas les en arracher; elle ne put s'en débarrasser qu'après avoir été conduite à l'autel du saint qu'elle avait offensé.

En Haute-Bretagne, quand on file le samedi après minuit, on entend des bruits étranges, tel que celui d'un autre fuseau dans la cheminée, et l'on n'a pas de chance toute la semaine. Au XVe siècle, les bourgeoises de Paris avaient des préjugés analogues: «Plusieurs des escolieres, dit l'Évangile des Quenouilles, commençoient à desuider et haspler leurs fusées, car filer ne povoient pour l'onneur du samedy et de la Vierge Marie… qui laisse le samedy à parfiler le lin qui est en sa quelouigne, le fil qui en est filé le lundy ensuivant jamais bien ne fera, et si on en fait toile, jamais elle ne blanchira.» Naguère cette croyance existait encore en certaines parties de l'Allemagne.

En Basse-Bretagne, jadis, les femmes ne voulaient pas filer les jeudis et samedis, parce que cela faisait pleurer la sainte Vierge. En Suède, l'usage du fuseau était interdit le jeudi matin. En Allemagne, en Danemark, la personne qui a filé l'après-midi du samedi, du dimanche ou des autres jours fériés, ne demeure pas tranquille dans sa tombe; une femme, qui avait violé cette défense, revint après sa mort passer sa main en flammes par la fenêtre, en disant: «Voyez le sort qui m'est échu pour avoir filé le samedi et le dimanche dans l'après-midi.»

En Belgique et en Lithuanie, on dit que Carnaval ne veut pas voir le rouet; si les ménagères s'en servent à cette époque, leur récolte de lin ne réussira pas; en Haute-Bretagne, on ne pourra dégraisser le fil, ou les chats et les souris viendront le manger; en Basse-Bretagne, les femmes, de crainte du même inconvénient, n'aimaient pas autrefois à filer en carême.

Au XVIIe siècle, le curé Thiers signalait la superstition, encore courante en Belgique, et qui a été constatée dès le moyen âge, de ne pas filer depuis le mercredi de la semaine sainte jusqu'au jour de Pâques, dans la crainte de filer des cordes pour lier Notre-Seigneur. En Suède, on ne file pas pendant la semaine de la Passion.

Dans la Montagne-Noire, c'est s'exposer à des malheurs que de filer du chanvre ou du coton pendant la semaine de Noël. Dans le nord de l'Écosse et en Danemark, rien ne doit tourner en rond de Noël au premier de l'an: les oies réussiraient mal ou la charrue se briserait. En Suisse, le vent emportera le toit de la maison où l'on aura filé la veille de Noël. En Belgique, il ne faut pas laisser apercevoir aux arbres un rouet pendant cette nuit, ils n'auraient pas de fruits l'année suivante.

En Écosse, sous aucun prétexte, le rouet ne peut être alors porté d'une maison dans une autre. Au pays d'Enhaut (Suisse romande), on répète encore aux fileuses qu'il faut que leur quenouille soit finie pour la veille de Noël, et qu'elles aient soin «de la réduire» derrière les cheminées, sinon la «Tsaôthe vidhe», vieille sorcière qui se promène les derniers jours de l'année sur un cheval aveugle, viendra, l'an qui suit, emmêler les étoupes d'une façon inextricable. Dans la première moitié de ce siècle, en maints villages dans les Alpes, on avait soin de cacher, la veille de Noël, toutes les quenouilles, par crainte des maléfices de ce mauvais génie.

La filerie est prohibée, en certaines parties de l'Écosse, entre Noël et la Chandeleur. En Poitou, la messe de minuit ne doit point surprendre les ménagères avant que leur poupion de filasse ne soit entièrement en oeuvre; leurs compagnes en saliraient le restant ou y mettraient des choses difficiles à démêler.

Dans l'Yonne, les enfants de la femme qui file le jour de la Saint-Paul, courent risque de devenir mal portants, et ses poules d'avoir les pattes tordues. En Belgique on craint, en ne chômant pas le jour de la Saint-Saturnin, que les bêtes ovines n'aient le cou tors.

En Danemark, l'après-midi de la Saint-Martin est très observée par les fileuses qui racontent la légende de la revenante à la main enflammée.

Le paysans bretons sont persuadés que la nuit qui précède la Saint-André une fée très vieille descend par la cheminée pour voir si, aux approches de minuit, la ménagère est encore à travailler. Dans ce cas, la fée la gourmande en lui disant: «Êtes-vous encore à filer, c'est demain la Saint-André.»

En Allemagne, Bertha apparaît sous la forme d'une femme sauvage avec une longue chevelure, et salit la quenouille de la fille qui, le dernier jour de l'an, n'a pas filé tout son lin.

En France et en Italie, il y avait autrefois des dictons qui se rapportaient à un personnage identique à Bertha. Dans l'Allemagne du Sud elle se montre, pendant les nuits des Rois, sous la forme d'une femme aux cheveux hérissés, qui vient examiner les fileuses; on mange en son honneur du poisson et du potage, et toutes les quenouilles doivent être entièrement filées. Cette superstition était autrefois connue en Angleterre, et l'on appelait Saint-Distaff Day: jour de Sainte-Quenouille: le lendemain du jour des Rois, si on rencontrait une jeune fille filant, on brûlait son lin et sa filasse.

[Illustration: LA BELLE FILEUSE]

Dans l'Yonne, on croyait autrefois que pour que le fil filé par une ménagère devînt blanc, il ne suffisait pas de l'exposer à la rosée pendant la Semaine sainte; il fallait encore que, pendant ce temps, la fileuse éprouvât une grande émotion. Aussi on se faisait un devoir de l'effrayer en jetant au milieu de la chambre où elle se trouvait un pot ou une écuelle qui, en se cassant, lui faisait peur.

En Allemagne, si une femme pendant les six semaines qui suivent son accouchement file de la laine, du lin ou du chanvre, son fils sera pendu quelque jour; en Autriche, on donne la raison de cette défense: c'est parce que la Vierge l'observa après la naissance de Jésus.

En Sicile, une bonne ménagère dépose son fuseau ou sa quenouille sur une chaise ou en quelque autre endroit; elle se garde bien de le mettre sur le lit; elle serait en danger de se séparer de son mari.

D'après Pline, une loi rurale d'Italie défendait aux femmes de sortir avec leurs quenouilles; c'était un mauvais présage de rencontrer une femme qui filait. Cette superstition traversa le moyen âge: «Quant un homme chevauce par le chemin, dit l'Evangile des Quenouilles, et il rencontre une femme filant, c'est très mauvais rencontre, et doit retourner et prendre son chemin par autre voye». Naguère encore, la même croyance existait en Allemagne et le moyen de détourner le mauvais sort était le même.

À Valenciennes, les fileuses, au moment de leur fête, dressaient une sorte de trophée, composé de tous les instruments de leur travail, qu'elles enlaçaient de branches vertes, de fleurs et de devises. Le jour de la Saint-Véronique, les enfants de cette même ville faisaient des chapelets de fèves auxquels ils attachaient une épingle crochue, et, guettant les fileuses à leur passage, ils accrochaient ces chapelets à leurs vêtements, en criant: «Fèves! fèves!» et les poursuivaient en même temps de leurs railleries. Cet usage, créé par la méchanceté, avait pour objet de rappeler à ces pauvres ouvrières qu'elles n'ont d'autre festin à attendre que des fèves.

Jadis, on croyait que les fées venaient en aide aux filandières qui les imploraient; en Haute-Bretagne, si on déposait à l'entrée d'une de leurs grottes du pain beurré et une poupée de lin, on la retrouvait le lendemain à la même place, très proprement filée. Dans les Landes, les hades ou fées transformaient en un instant en fil, le lin le plus fin qu'on déposait à l'entrée de leur caverne, ou au bord des fontaines qu'on leur assigne habituellement pour habitation. La même croyance existait en Écosse, et elle a été constatée lors d'un procès de sorcellerie dont Walter Scott a parlé assez longuement dans sa Démonologie: En 1649, quand on condamna à mort le major Weir et sa soeur, celle-ci entra dans quelques détails sur ses liaisons avec la reine des fées et parla de l'assistance qu'elle recevait de cette souveraine pour filer une quantité extraordinaire de laine. On montre encore à Edimbourg sa maison. Dans la jeunesse de Walter Scott bien hardi était l'enfant qui osait s'en approcher, au risque d'entendre le bruit magique à l'aide duquel la soeur de Weir s'était fait une si grande réputation comme fileuse.

Une jeune fille de la Suisse romande avait des parents qui exigeaient qu'elle filât tous les jours une quenouille entière tout en surveillant le bétail. Un jour une fée vint lui demander l'hospitalité dans son chalet, et ayant été bien reçue, elle venait tous les soirs prendre sa quenouille, la fixait à la corne d'une des vaches qui paissaient dans le pâturage, puis, assise sur le dos de la brave bête, elle se mettait à filer au clair de lune, au profit de sa protégée, et chaque matin elle lui remettait sa quenouille transformée en écheveaux de bel et bon fil.

De même que les dames du temps jadis, les fées étaient, suivant la tradition, des fileuses émérites. En Saintonge, elles sont appelés filandières, et l'on prétend qu'elles portent constamment une quenouille et un fuseau. Elles errent au clair de la lune sous la forme de vieilles femmes qui filent, vêtues de blanc, presque toujours trois par trois, comme les Parques. C'est surtout près des mégalithes ou des anciens monuments qu'elles se montrent aux hommes. En Berry, une blanche fée portant une quenouille se promène pendant certaines nuits sur le bord d'une antique mardelle appelée Trou à la fileuse. Près de Langres, trois fées blondes et pâles, s'assemblaient près de la Pierre-aux-Fées, et venaient y filer leur quenouille. Dans les Ardennes, une fée fileuse s'asseyait au bord de la route et filait en attendant les passants qu'elle poursuivait. À Villy, une autre fée filait du soir au matin sans perdre une minute: on entendait le bruit de son rouet, mais on ne la voyait qu'à l'aurore ou au crépuscule.

Il y avait aussi des fileuses nocturnes, spectres condamnés en raison de certains méfaits à une pénitence posthume, et dont la rencontre était redoutable. Dans le Bocage normand, un champ était hanté par une vieille fileuse tournant son rouet dont la bobine était brillante comme du feu d'enfer. À Saint-Suliac, aux environs de Saint-Malo, une vieille filandière, connue sous le nom de Jeanne Malobe, se montrait le soir, travaillant toujours et marmottant des paroles inintelligibles; on la voyait courir par les garennes en agitant sa quenouille et en poursuivant les animaux fantastiques qui composent la chasse sauvage. En Belgique, une femme apparaissait sur un saule, dans l'attitude d'une fileuse devant son rouet. La dernière châtelaine du château de Linchamps venait toutes les nuits et s'asseyait sur l'angle d'une tourelle ruinée que l'on appelait la Chaise de la fileuse. Vêtue de blanc, elle tournait pendant de longues heures son rouet qui ne faisait pourtant aucun bruit. Quand elle se levait, elle poussait du pied quelques pierres qui tombaient dans la Semoy; les mères disaient souvent à leur enfant: «Prends garde à la fileuse, si tu n'es pas sage, elle t'écrasera en te jetant une grosse pierre».

[Illustration: Fileuse, d'après Mérian (XVIIe siècle).]

Les fileuses ont dans les contes un rôle important, soit comme personnages principaux, soit à titre épisodique. On a recueilli un grand nombre de variantes de celui dans lequel les parents d'une jeune fille, d'ordinaire assez maladroite, la font passer pour une très habile fileuse: elle doit devenir reine ou grande dame, ou bien épouser celui qu'elle aime, si elle peut dans un temps très court, filer une énorme quantité de lin. Au moment où elle se désole, ne sachant comment se tirer de cette épreuve, un être doué d'une puissance surnaturelle, fée, lutin, diable ou sorcière, se présente devant elle, et lui propose de se charger de la besogne moyennant certaines conditions: d'ordinaire, il s'agit de deviner le nom du personnage mystérieux, ou de retenir ce nom qui est habituellement assez baroque. Si elle y parvient, elle n'aura rien à lui donner, autrement elle ou son premier enfant lui appartiendra. Mlle Lhéritier, l'un des auteurs dont les contes figurent dans le Cabinet des fées, a arrangé d'une façon assez romanesque un récit d'origine populaire, dont voici le résumé: Un prince qui se promène dans la campagne voit une vieille femme qui adresse de vifs reproches à une jeune fille d'une beauté éblouissante; elle avait à son côté une quenouille chargée de lin et tenait dans l'un des pans de sa robe des fleurs qu'elle venait de cueillir dans le jardin. La vieille les lui jeta à terre, et comme le prince lui demande la raison de cette violence, elle lui répond que c'est parce qu'elle fait toujours le contraire de ce qui lui est commandé. Je voudrais, dit-elle, qu'elle ne filât point, et elle file depuis le matin jusqu'au soir avec une diligence qui n'a point sa pareille.—Ah! vraiment, répond le prince, si vous haïssez les filles qui se plaisent à filer, vous n'avez qu'à donner la vôtre à la reine ma mère qui se divertit fort à cet amusement, et qui aime tant les fileuses, elle fera la fortune de votre fille. Rosanie va à la cour, et on la conduit dans un appartement où il y avait du lin de toutes les espèces. Mais elle croit qu'elle ne parviendra jamais à accomplir sa tâche, et elle va dans un bois où se trouvait un pavillon très élevé du haut duquel elle voulait se précipiter. Elle voit tout à coup paraître un grand homme fort bien vêtu, d'une physionomie assez sombre, qui lui demande le sujet de son chagrin. Il lui montre une baguette qui est douée d'une telle vertu qu'en touchant seulement toutes sortes de chanvre et de lin, elle en file par jour autant que l'on veut, et d'une finesse aussi grande qu'on peut le souhaiter. Il la lui prête pour trois mois, à la condition que lorsqu'il viendra la rechercher, elle lui dira, en la lui rendant: Tenez, Ricdin Ricdon, voilà votre baguette. Mais si elle ne peut retrouver son nom, il sera maître de sa destinée et pourra l'emmener partout où il lui plaira. Rosanie, grâce à son talisman, filait le plus beau fil du monde; le prince était amoureux d'elle, mais elle ne pouvait, malgré tous ses efforts, se rappeler le nom du possesseur de la baguette enchantée. Heureusement le prince s'égare à la chasse et arrive près d'un vieux palais ruiné, où il voit plusieurs personnes d'une figure affreuse et d'un habillement bizarre. Au milieu d'eux était une espèce d'homme sec et basané qui avait le regard farouche et paraissait cependant dans une grande gaieté, car il faisait des sauts et des bonds avec une agilité inconcevable, et chantait d'une voix terrible:

    Si jeune et tendre femelle,
    Avait mis dans sa cervelle
    Que Ricdin Ricdon je m'appelle
    Point ne viendrait dans mes lacs.

Le prince retient ce couplet du démon, car c'en était un, et le répète à Rosanie, qui lorsque le diable arrive, lui dit: Tenez, Ricdin Ricdon, voici votre baguette.

Cette donnée se retrouve dans un assez grand nombre de contes: Dans un récit de Grimm, un meunier qui a une jolie fille prétend qu'elle peut filer de la paille et la convertir en fils d'or; le roi l'emmène à son palais, elle est bien embarrassée, lorsque survient un nain qui lui propose d'accomplir sa besogne, à la condition que si elle ne peut deviner son nom, son premier-né lui appartiendra. Elle y consent et elle épouse le roi; elle envoie quelqu'un à la recherche du nom baroque, et un jour, son messager voit près d'un feu un nain grotesque qui danse en chantant, et se réjouit de pouvoir emporter le lendemain le fils de la reine, parce que celle-ci ne pourra lui dire que son nom est Rumpelstiltzkin (p. 29).

Parfois des personnages ayant une partie de leur corps d'une dimension exagérée viennent en aide à la fileuse embarrassée; en Haute-Bretagne, une fille ne voulait pas filer; un jour que sa mère était à la gronder, un monsieur qui passait par là lui demanda pourquoi.—C'est, répondit-elle, parce qu'elle ne cesse de filer. Le monsieur l'emmena dans un grand magasin de lin, et lui dit qu'il l'épouserait si elle pouvait tout filer. Elle restait à pleurer quand elle vit paraître une femme qui avait une grande langue pendante sur les lèvres.—Qu'as-tu à te désoler? demanda-t-elle.—J'ai tout ceci à filer et je ne sais point.—Je vais tout te filer en beau fil, à la condition que tu m'inviteras le jour de tes noces. La fille accepta: la bonne femme disparut: mais le lin se filait à vue d'oeil. Quant tout fut filé, le marchand de lin arriva, et dit qu'il voulait se marier avec cette bonne filandière. Voilà le jour des noces venu et l'on se mit en route pour le bourg. Au milieu du chemin la jeune fille se souvint de sa promesse, et elle se dit: Ah! j'ai fait une grande oubliance. Il faut que je m'en retourne. Elle alla appeler la bonne femme et lui demanda pardon de l'avoir oubliée.—J'irai à tes noces, répondit-elle, mais ce soir seulement. Au souper la bonne femme à la grande langue arriva, et la mariée dit que c'était sa tante.—Ah! disait les invités, la vilaine bonne femme, elle fait donger (répugnance). À la fin du dîner, la bonne femme à la grande langue leur dit:—Si je suis vilaine, c'est à force d'avoir filé.—Ah! s'écria le marié, puisqu'il en est ainsi jamais ma femme ne filera.

En Écosse un riche gentleman avait une femme qui ne savait pas filer, il partit en voyage après avoir dit à sa femme qu'il espérait qu'elle apprendrait à filer et qu'elle lui présenterait à son retour cent poignées faites par elle. Elle va, chagrine, se promener, et s'assied sur une large pierre: elle entend une douce musique qui semblait venir de dessous terre; elle soulève la pierre, et voit une grotte où six petites dames vêtues de vert filaient en chantant à un petit rouet; elles avaient toutes la bouche de travers. Elles lui demandèrent pourquoi elle avait tant de chagrin, elle leur raconta qu'elle ne savait pas filer du tout. Elle lui dirent de se consoler, de les inviter à dîner le jour où son mari viendrait. À la fin du repas, le mari leur demanda pourquoi elles avaient toutes la bouche de travers:—Oh! répondit l'une d'elles, c'est parce que nous ne cessons de filer, filer, filer et de passer les fils dans notre bouche pour les mouiller.—Ah! vraiment, s'écria le mari, jetez au feu tous les rouets de la maison; je ne me soucie pas que ma femme abîme sa jolie figure en filant, filant, filant.

[Illustration: Le lutin Rumpelstiltzkin et la fille du meunier (gravure de H. J. Ford dans Lang, The blue fairy book).]

En Irlande, ce sont les pieds de la vieille fileuse qui, à force de presser la roue du rouet, sont devenus énormes.