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Légendes et curiosités des métiers cover

Légendes et curiosités des métiers

Chapter 50: SOURCES
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About This Book

An illustrated compilation of popular beliefs, legends, proverbs, satirical prints, and short monographs about traditional crafts. Organized by trade, each entry pairs folkloric anecdotes and superstitions with historical engravings and descriptions, tracing how everyday work inspired tales, ritual practices, and visual caricature. The text juxtaposes oral tradition and printed imagery to reveal shifting reputations, symbolic motifs, and communal attitudes toward labor and artisanship.

La forme la plus complète de ce type se trouve dans le conte allemand des Trois Fileuses. Une jeune fille ne voulait pas filer; un jour, sa mère perdit tellement patience qu'elle alla jusqu'à lui donner des coups et la fille se mit à pleurer tout haut. Justement la reine passait par là, elle demanda pourquoi elle frappait sa fille si rudement. La femme a honte de révéler la paresse de sa fille, et elle répond que celle-ci veut toujours filer et quelle est trop pauvre pour suffire à lui fournir du lin. La reine dit: «Rien ne me plaît plus que la quenouille, le bruit du rouet me charme; laissez votre fille venir dans mon palais, elle y filera tant qu'elle voudra». La reine la conduit dans trois chambres, qui étaient remplies de lin depuis le haut jusqu'en bas, et elle lui dit que quand elle l'aura tout filé, elle lui fera épouser son fils aîné. Au bout de trois jours, la fille n'avait pas encore commencé; elle était désolée, et elle se mit à la fenêtre; elle vit venir trois femmes dont la première avait un grand pied plat, la seconde une lèvre inférieure si longue et si tombante qu'elle dépassait le menton, et la troisième un pouce large et aplati. «Si tu nous promets, lui dirent-elles, de nous inviter à ta noce, de nous nommer tes cousines sans rougir de nous, et de nous faire asseoir à ta table, nous allons te filer tout ton lin, et ce sera bientôt fini». La jeune fille y consentit et les introduisit dans la première chambre, où elles se mirent à l'ouvrage. La première filait l'étoupe et faisait tourner le rouet, la seconde mouillait le fil, la troisième le tordait et l'appuyait sur la table avec son pouce, et, à chaque coup de pouce qu'elle donnait, il y avait par terre un écheveau du lin le plus fin. L'ouvrage fut bientôt terminé, et les trois femmes s'en allèrent en disant à la jeune fille: «N'oublie pas ta promesse, tu t'en trouveras bien». Le jour du mariage fixé, la jeune fille demanda à son fiancé la permission d'inviter à la noce ses trois cousines. Celles-ci arrivèrent en équipage magnifique, et la mariée leur dit: «Chères cousines, soyez les bienvenues».—«Oh! lui dit le prince, tu as là des parentes bien laides». Puis s'adressant à celle qui avait le pied plat, il lui dit: «D'où vous vient ce large pied»?—«D'avoir fait tourner le rouet, répondit-elle, d'avoir fait tourner le rouet». À la seconde: «D'où vous vient cette lèvre pendante»?—«D'avoir mouillé le fil, d'avoir mouillé le fil». Et à la troisième: «D'où vous vient ce large pouce»?—«D'avoir tordu le fil, d'avoir tordu le fil». Le prince déclara que dorénavant sa jolie épousée ne toucherait plus à un fil.

Dans une légende anglaise versifiée, une vieille femme qui filait le soir au coin de sa cheminée s'ennuie d'être seule, et désire une compagnie: il tombe deux grands pieds qui viennent se placer devant le foyer. Elle continue tout en filant à désirer de la compagnie; il tombe successivement de petites jambes, des genoux, des cuisses, un tronc, une tête, qui tour à tour vont se chauffer au feu et finissent par former un corps entier.

[Illustration: L'étrange visite, dessin de D. Batten, dans Jacobs, English Fairy tales. (D. Nutt, éd.)]

SOURCES

Laisnel de la Salle, Croyances du Centre, I. 108.—A. de Nore, Coutumes des provinces de France, 98, 134, 154, 237, 278, 337.—Constantin, Moeurs et usages de la vallée de Thones, 11.—Société des Antiquaires (1823), 360, VIII, 1re série, 283.—J. de Laporterie, Moeurs de la Chalosse, 6; Une noce en Chalosse, 38.—Timbs, Things not generally known. I, 4; II. 3.—Lecoeur, Esquisses du Bocage, I, 56.—Legrand d'Aussy, Vie privée des Français. II. 371.—W. Gregor. Folk-lore of Scotland, 59.—E. Herpin. La côte d'Emeraude, 151.—Galerie bretonne, II. 61.—B. Souché. Croyances du Poitou, 28.—Communication de M. Alfred Harou.—Grimm. Teutonic mythology IV. 734. 993.—Stoeber, Sagenbuch. 281.—Revue des traditions populaires, IX. 634.—Grimm, Veillées allemandes. I. 267, 375, 430.—Reinsberg-Düringsfeld, Traditions de la Belgique, I, 132.—Paul Sébillot, Coutumes de la Haute-Bretagne. 229.—Ceresole. Légendes de la Suisse romande, 85, 161, 333.—A. Harou. Folk-Lore de Godarrille, 69.—Léo Desaivre, Croyances, etc., du Poitou, 7.—Moiset. Croyances de l'Yonne, 119. 122.—Habasque. Notions historiques sur les Côtes-du-Nord, II. 282.-G. Pitré. Usi e costumi, IV. 469.—Paul Sébillot. Traditions de la Haute-Bretagne, I, 97.—De Métivier. De l'Agriculture des Landes, 442.—Brunet. Contes du Bocage, 119.—Mme de Cerny. Saint-Suliac et ses légendes. 38.—A. Meyrac, Traditions des Ardennes, 196.—E. Cosquin. Contes de Lorraine. 1, 270.—A. Lang, The blue fairy book, 96.—Paul Sébillot, Contribution à l'étude des contes, 68.—Loys Brueyre. Contes de la Grande-Bretagne, 161. 245.—Grimm. Contes choisis, traduction Baudry, 128.—Jacobs, English fairy tales, 181.

[Illustration: La Truie qui file, ancienne enseigne de Rouen.]

LES TISSERANDS

La plupart des surnoms que portent les tisserands font allusion à la posture de ces artisans, que leur métier oblige à être toujours assis; à Rennes, on les appelait autrefois «culs branoux» (malpropres), sobriquet qui rappelle celui de «culs gras», que portent encore les gens de Marey-sur-Tille (Côte-d'Or), village où l'on tissait des draps au siècle dernier; à Troyes, ce sont des «culs brassés» (secoués), en Haute-Bretagne, des «culs de châ»; le châ est une sorte de bouillie d'avoine qu'on met sur la traîne pour faire la toile. C'est l'emploi de cette substance qui a donné lieu à ce dicton ironique:

    Sans le pot à colle
    Le tessier serait noble.

Les tisserands de Rouen étaient surnommés «cacheux de navette» (chasseurs de navette).

Dans l'image populaire de saint Lundi, le tisserand est appelé «Fil court». Le terme argotique «batousier» fait allusion au battement du métier.

Les tisserands, autrefois, au lieu de mettre en oeuvre des matières premières qui leur appartenaient, étaient souvent chargés de transformer en tissu de toile le fil qu'on leur apportait: comme le contrôle était difficile, on les accusait de ne pas tout employer, et de se réserver quelques écheveaux pour leur usage personnel. C'est pour cela que les dictons populaires les associaient aux métiers les plus mal famés au point de vue de la probité:—Cènt môounié, cènt teisséran et cènt tayur soun tré cènt voulur.—Cent meuniers, cent tisserands et cent tailleurs sont trois cents voleurs, dit un proverbe de Vaucluse, qui a son parallèle en Béarn, en plusieurs provinces de France, et dans un grand nombre d'autres pays de l'Europe.

Le proverbe écossais qui suit a également de nombreuses variantes:—Put a miller, a tailor and a wabster (weasel) in a pock, take out one and he will be a thief.—Mettez un meunier, un tailleur et un tisserand dans un sac, tirez en un: ce sera sûrement un voleur (p. 5). Un autre dicton écossais assure que jamais le tisserand n'a été, depuis que le monde est monde, loyal dans son métier.

Ar guiader a laer neud, le tisserand vole du fil, assure un proverbe breton; à Saint-Brieuc, on dit:

—Tisserand voleur, garde la moitié de la toile.

En Écosse, on réédite à propos du tisserand la plaisanterie de l'habit du meunier, si connue en France:

    —As wight as a wabster doublet,
    That ilka day taks a thief by the neck.

    Aussi hardi que le pourpoint d'un tisserand,—Qui tous les
    jours prend le cou d'un voleur.

La chanson gasconne des Bruits des métiers prétend que cet ouvrier est peu scrupuleux:

Quant lou tichnnè ba teche, Zigo zag, dab la naueto, Dou bèt hiu, dou fin hiu, Quauque goumichèt praquiu.

Quand le tisserand va tisser,—Zig zag avec la navette,—Du beau fil, du fin fil,—Quelque peloton par ici.

Lorsque, d'après la légende Ukrainienne, la Vierge descendit aux enfers, elle vit des hommes attachés aux poteaux avec les liens flamboyants; les diables leur déchiraient la bouche et y fourraient des pelotes, tandis que des fils sortaient de leurs yeux, et que leurs vêtements étaient en feu. Elle demanda à saint Michel: Quels péchés ont commis ces gens-là? Et saint Michel répondit: Ce sont les tisserands malfaiteurs; ils ont volé les toiles et la filature d'autrui; c'est pour cela qu'ils souffrent ainsi.

Si l'on ne dit pas des tisserands, comme des tailleurs, qu'il en faut sept pour faire un homme, on assure dans le Midi qu'ils ne sont qu'une moitié d'homme: Un teisseran es un miech-om, et l'on injurie un pleutre en lui disant: Seis pas un om, seis un teisseran. Ces deux dictons viennent sans doute de ce que le métier est parfois exercé par des boiteux. Un autre proverbe les associe aux chasseurs et aux pêcheurs, tous gens qui gagnent assez mal leur vie:

Sèt cassaire, Sèt pescaire, Sèt teisseran, Soun vin-t-un pouris artisan.

En Bourgogne, un dicton raille aussi leur pauvreté:

Taot cè grelu de tisseran, Don le fin pu riche n'é ran.

Une chanson populaire flamande, dont voici la traduction, met en scène des tisserands qui ne roulent pas sur l'or:

Quatre petits tisserands s'en allèrent au marché.—Et le beurre coûtait si cher!—Ils n'avaient pas le sou en poche.—Et ils achetèrent une livre à quatre.—Schietspoele (navette), sjerrebekke, spoelza!—Djikke djakke, kerrokoltjes, klits klets.

Et quand ils eurent acheté ce petit beurre.—Ils n'avaient pas encore de plats.—Ils prièrent la petite femme de partager leur petit beurre.

—Je ferai cela volontiers.—Oui, comme une honnête femme.—Mais je sais bien ce que sont les petits tisserands.—Et les petits tisserands ne sont pas des seigneurs.

Comment les petits tisserands seraient-ils des seigneurs?—Ils n'ont ni terres ni maisons!—Et une souris s'introduit-elle dans leur garde-manger.—Elle y doit mourir de faim.

Et quand cette petite bête est morte alors—Où l'enterrent-ils?—Sous le métier des petits tisserands.—Et la petite tombe portera de petites roses.

[Illustration: Les trois voleurs sortant du sac. Illustres proverbes de Lagniet (1637).]

Dans les Derniers Bretons, Souvestre a décrit, avec la pointe d'exagération romantique qui lui est habituelle, la vie misérable des ouvriers de la toile au moment où le machinisme leur fit concurrence: «Parmi tous les ouvriers de la Bretagne, il n'en est point dont les misères puissent être comparées à celles des tisserands. La fabrication de la toile a eu autrefois une grande importance dans notre province, qui en exportait pour plusieurs millions. La guerre, les fautes de l'administration et les traités de commerce ont ruiné à jamais cette industrie. Les fortunes considérables amassées par les anciens fabricants se sont dispersées, et aujourd'hui les tisserands sont descendus à un degré d'indigence dont les canuts de Lyon ne donnent qu'une faible idée. Cependant cette industrie s'est conservée dans les familles; une sorte de préjugé superstitieux défend de l'abandonner. Des communes entières, livrées exclusivement à la fabrication des toiles, languissent dans une pauvreté toujours croissante, sans vouloir y renoncer. Rien n'est changé depuis quatre siècles dans les habitudes du tisserand de l'Armorique. Assis devant le même métier, bizarrement sculpté, que lui ont légué ses ancêtres, il fait courir de la même manière, dans la trame, la navette grossière qu'il a taillée lui-même avec son couteau, tandis que, près de lui, sa femme prépare le fil sur le vieux dévidoir vermoulu de la famille. C'est avec ces moyens imparfaits, avec tous les désavantages de l'isolement et de la misère, qu'il continue à lutter contre les machines perfectionnées, la division de la main-d'oeuvre et les vastes capitaux des grandes fabriques. En vain le prix des toiles s'abaisse de plus en plus depuis trente ans, il s'obstine et reste immobile à sa place comme une statue vivante du passé. Ou croirait qu'un charme fatal le lie indissolublement à son métier, que le bruit monotone du dévidoir a pour lui un langage secret qui l'appelle et l'attire. Parlez-lui de quitter cette industrie à l'agonie, de cultiver le riche sol qu'il foule et qu'il laisse stérile, il secouera sa tête chevelue avec un triste sourire, et il vous répondra: «Dans notre famille, nous avons toujours été fabricants de toile.» Montrez-lui sa misère, ses enfants courant dans le village avec une simple chemise pour vêtement, il ajoutera, avec une indicible expression d'espérance: «Dans notre famille, nous avons été riches autrefois.» Cependant il ne vous a pas tout dit. Cet homme a une idée fixe qui le soutient. Il a fait un rêve dont il attend l'accomplissement, comme les Juifs attendent le Messie. La nuit, quand ses yeux se sont fermés, il parle à sa chimère, il l'écoute, il la voit. Il compte tout bas les pièces de toile qui lui sont commandées, le nombre de louis d'or qu'on lui donnera chez les négociants de Morlaix; il croit entendre vaguement le bruit des quatre métiers abandonnés qui obstruent sa maison. Il croit y voir, comme au temps de ses pères, quatre ouvriers travaillant sous ses ordres, pour les galiotes de Lisbonne et de Cadix. Alors épanoui d'une orgueilleuse joie, il pense à ce qu'il fera de ces profits. Il s'endort dans son enivrement et le lendemain, le froid et la faim le réveillent comme de coutume, au soleil naissant, et il reprend les travaux et les cruelles réalités de chaque jour.»

Le tisserand dont parle Souvestre était celui qui habitait le pays bretonnant ou sa lisière; c'était un petit patron ou un ouvrier qui travaillait pour des maîtres; c'était lui qui confectionnait les toiles de Bretagne, dont le commerce était si grand jadis. Cette industrie n'a pas résisté à la concurrence des machines, et elle est en train du disparaître. On ne voit plus guère, comme autrefois, arriver au printemps les pittoresques marchandes qui venaient de Quintin ou d'Uzel, deux par deux, et parcouraient la Haute-Bretagne, offrant dans les villages et dans les châteaux leur fine toile tissée au métier, qu'elles vendaient à l'aune.

Il est un autre tisserand qui a mieux résisté, parce qu'il n'est pas en concurrence avec les grandes fabriques, c'est celui qui travaille pour les paysans et met en oeuvre le fil ou la laine filés par les ménagères. Le «tessier» existait autrefois dans presque tous les villages de la Haute-Bretagne, et on rencontre encore ses congénères un peu partout en pays bretonnant. Il tissait sur un rustique métier de bois les cotillons des femmes, les culottes des paysans et aussi leurs toiles grossières.

Aux environs de Condé, de Flers et de la Ferté-Macé, les fabricants de lingettes, basins et autres tissus, n'habitaient pas tous autrefois les bourgs ou la ville comme aujourd'hui: l'ouvrier avait sa chaumière et son courtil, et si modeste que fût sa demeure, il avait un foyer, de l'air et du soleil. Les travaux agricoles ne lui étaient pas d'ailleurs complètement étrangers, et, au temps de la récolte, il venait en aide à ses voisins. Souvent même les travaux industriels n'occupaient qu'une partie de la famille, et les femmes tissaient pendant que les hommes travaillaient au dehors. Dans d'autres ménages plus humbles, le travail du métier alternait entre le mari et la femme, tour à tour occupés à faire courir la navette ou à soigner la vache, à la garder le long des chemins herbus, à cultiver le jardinet ou bien encore à faire une journée chez quelque voisin.

On a recueilli dans l'est de la France et en Haute-Bretagne des chansons qui accusent les tisserands de ne commencer à travailler que le vendredi; le refrain de la ronde des tisseurs, très populaire dans les Ardennes, est:

    Roulons-ci, roulons-là, roulons la navette
    Et le bon temps reviendra.

La chanson qui suit et dont l'air est assez joli, m'a été chantée aux environs de Loudéac:

[Illustration]

Bien rythmé

    Les tessiers sont pir' que des évêques.
    Les tessiers sont pir' que des évêques.
    Car du lundi ils en font une fête.
    Branlons la navette.
    Oh! gai; lan la.
    Branlons la navette,
    Le beau temps reviendra.

    Les tessiers sont pires que des évêques. (bis)
    Car du lundi, ils en font une fête,
    Branlons la navette,
    O gai, lon la, etc.,
    Branlons la navette,
    Le beau temps reviendra.

    Car du lundi, ils en font une fête (bis)
    Et le mardi, ils vont voir les fillettes,

    Et le mardi, ils vont voir les fillettes. (bis)
    Le mercredi, ils graissent des galettes,

    Le mercredi, ils graissent des galettes, (bis)
    Le jehueudi (jeudi) iz ont mal à la tête,

    Le jehueudi iz ont mal à la tête, (bis)
    Le vendredi, ils branlent la navette,

    Le vendredi, ils branlent la navette, (bis)
    Le samedi la toile o n'est point faite.

    —Allés à Loudia (Loudéac), compagnon que vous êtes, (bis)
    —Allez-y va vous qui êtes le maît'e.

En Ille-et-Vilaine, les filles de laboureurs ont de la répugnance à épouser des tisserands; ce préjugé est moins répandu dans les Côtes-du-Nord. Un dicton russe semble indiquer qu'ils ne se marient pas facilement avec des personnes de métiers honorés: «Tu es tisserand, brouilleur de fil, et moi je suis fille de tonnelier, nous ne sommes pas égaux.»

En Flandre et en Hollande, les proverbes reflètent l'orgueil des anciens métiers de tisserands, si florissants jadis dans ces pays:

De wever en de winter kunnen het niet verkerren.—Le tisserand et l'hiver ne peuvent mal faire.

Autrefois le tisserand était un homme important qui inspirait une crainte respectueuse et qui, de même que l'hiver, pouvait avoir ses lubies. Tous deux tranchaient du maître, et on devait s'accommoder selon leurs caprices.

De wevers spannen de kroon.—Les tisserands l'emportent sur les autres.

Een handwerk heeft een gouden bodem, zei de wever, en hij zat op een hekel.—Un métier a un fond d'or, dit le tisserand, et il était assis sur un séran.

Hij is goed voor wever, want hij houdt van dwarsdrijven.—Il est bon pour le tisserand, car c'est un esprit chicaneur.

Le peuple a traduit à sa manière le bruit caractéristique du métier, en Haute-Bretagne, les geais s'amusent à le contrefaire en criant:

    Tric trac de olu,
    Tric trac de olu.

En Basse-Bretagne on dit:

—Ar guinder en he stern, E-giz ann diaoul en ifern, Oc'h ober tik-tak, tik-tak, Hag o tenna hag o lakat.

Le tisserand à son métier,—Comme le diable en enfer se démène,—Avec son tic tac, tic tac.—Quand navette il tire et repousse.

À Saint-Dié (Vosges), les métiers disent:

Queterlic queterlac, queterlic, queterlac. etc.

Dans le Loiret, les mères, asseyant sur leurs genoux les tout petits enfants, et les retirant et les repoussant de leur sein comme un tisserand fait de sa navette, chantent:

    Saint Michel,
    Qui fait de la toile,
    Saint Nicolas,
    Qui fait des draps;
    Au prix qu'il tire,
    Son lit déchire,
    Cric, crac.

À ce dernier mot, elles les font pencher en bas, comme pour les faire tomber, imitant ainsi la rupture du lien qui les tenait.

En Béarn, on dit aux petits enfants, en leur tirant les pieds:

Tynneréte hé bon drap Ouéy ourdit douma coupat, Tric-trac.

Tisserand fait bon drap,—Aujourd'hui tissé, demain déchiré.—Tric-trac.

De même que celui de beaucoup d'artisans sédentaires, l'atelier du tisserand était un lieu de réunion; il était autrefois, dit Monteil, le rendez-vous de la jeunesse des deux sexes. Il est vraisemblable qu'il s'y racontait des légendes: en Berry, le tissier et le chanvreur étaient au premier rang de ceux qui avaient conservé les contes et les récits d'apparitions.

On disait jadis d'un bavard: la langue lui va comme la navette d'un tisserand.

Dans les villes, les métiers de tisserands étaient souvent placés dans les cuves: c'était l'habitude, dès le XVIe siècle, dans les pays du Nord, et le graveur Jost Amman, qui avait soin de relever les détails caractéristiques des boutiques ou des ateliers, a placé son tisserand dans une sorte de sous-sol assez spacieux, éclairé par une espèce de soupirail (p. 13). Celui-ci était garni de vitres. Mais il n'en était pas toujours ainsi: à Troyes et ailleurs, les tisserands qui travaillaient dans les caves de leurs maisons, étaient éclairés par une fenêtre à la hauteur du trottoir; les carreaux, au lieu d'être de verre, étaient en papier huilé. Une facétie légendaire parmi les gamins consistait à passer la tête à travers les carreaux de papier et à demander l'heure au tisserand. Celui-ci, furieux, se hâtait de remonter pour courir après le délinquant, qui s'esquivait au plus vite. Cette mauvaise farce était vraisemblablement en usage dans toutes les villes où il y avait des tisserands; à Dinan, au commencement de ce siècle, les écoliers s'amusaient aussi à leur crier: Quelle heure est-il? ce qui leur était tout particulièrement désagréable.

En Picardie, les enfants se rendaient le soir, à pas de loup, près de la fenêtre, mouillaient le papier huilé avec de la salive, puis se sauvaient sans faire de bruit; l'un d'eux, armé d'un éclichoir, sorte de petite seringue en sureau, qu'il avait rempli d'un liquide plus ou moins propre, lançait le contenu sur la tête de l'homme occupé au métier ou lui éteignait sa lampe.

Dans la Flandre occidentale, quand le tissage d'une pièce de toile est fini, on la coupe en fil de pennes. Or, il est d'usage que les enfants de la maison tiennent une assiette sous le fil de pennes quand celui-ci est coupé, afin, comme on dit, de recueillir le sang de cette pièce de toile; le tisserand, pendant qu'il la coupe, laisse tomber de sa main quelques pièces de monnaie dans l'assiette et les enfants croient que cette monnaie sort de la toile elle-même et en forme le sang.

En Norvège, quand on ôte le tissu de dessus le métier, personne ne doit entrer dans la chambre ni en sortir, sous peine d'être exposé à une attaque d'apoplexie. La porte est alors fermée et gardée par quelqu'un. Celui qui coupe le tissu déjà prêt doit mettre sur les ciseaux des charbons ardents, sortir de la chambre et les éteindre dans la cour.

De même que plusieurs autres gens de métiers, les tisserands touchaient parfois à la médecine et à la sorcellerie. Dans le Perche et dans le Maine, ils se mêlaient du rhabillage des blessés. Amélie Bosquet raconte qu'un ouvrier tisserand, qui s'était rendu à Rouen pour y livrer son ouvrage, rencontra sur la route, à son retour, un de ses camarades qui lui demanda de venir l'aider à monter une chaîne qu'il se proposait de mettre ce jour-là sur le métier. L'homme lui refusa ce service, parce qu'il avait à faire le même travail pour son propre compte. «Eh bien! dit le camarade, nous n'en serons pas moins bons amis; entre à la maison pour te rafraîchir avec un verre de cidre.» Cette proposition fut acceptée, et quand le villageois reprit sa route, il se sentit tourmenté d'un malaise, qui dégénéra en maladie grave, que l'on attribua à un sort jeté. On fit venir le sorcier, qui montra au malade dans un miroir la figure de celui qui l'avait ensorcelé: c'était l'autre tisserand.

Au temps des corporations, le métier avait quelques usages particuliers. Si l'apprenti mourait pendant l'apprentissage, sa bière, comme celle d'un fils de maître, était illuminée de quatre beaux cierges. À Issoudun, nul ne pouvait être reçu maître dans la corporation s'il n'était de bonne vie, marié ou dans l'intention de se marier. Aux noces de chaque confrère, il devait être donné à chaque tisserand douze deniers; mais il était obligé à accompagner le nouveau marié l'espace d'une lieue. Le lendemain de la Fête-Dieu, il y avait un repas que devait payer celui qui y assistait, qu'il mangeât ou non. La première fois qu'un tisserand était convaincu de vol, il ne pouvait exercer d'un an le métier, et il le perdait à la seconde.

Les compagnons tisserands ne datent que de 1778: un menuisier, traître à sa société, leur vendit à cette époque le secret du Devoir.

À Bruges, les wollewevers ou tisserands en laine avaient autrefois coutume, le jour de la fête de leur patron saint Jacques, de dépenser dix schellings en donnant à manger aux pauvres.

[Illustration: Atelier de tisserand, d'après Jost Amman (XVIe siècle).]

On raconte dans le Limbourg hollandais la légende suivante, qui est plus à la louange des forgerons qu'à celle des tisserands: À Stevensweert et dans les environs, les forgerons et les maréchaux ferrants ne travaillent pas le Vendredi saint; voici l'origine de cet usage: Quand le Christ devait être crucifié, il ne se trouva dans tout Jérusalem aucun forgeron qui consentit à faire les clous nécessaires. Aujourd'hui encore, après tant de siècles, les forgerons, en chômant ce jour-là, veulent montrer qu'ils donnent leur approbation à ce refus. La tradition rapporte en outre que, les clous faisant défaut, un tisserand les retira de son métier, et avec ces clous obtus on crucifia le Christ. Plus tard le diable, croyant que l'action du tisserand lui donnait le droit de prendre son âme, voulut l'arracher de son métier pour le mener, tout vivant, aux enfers. Mais, comme le tisserand résista, il s'ensuivit une lutte très vive, pendant laquelle le diable s'embarrassa dans les fils du métier. Alors Satan reçut une raclée si formidable qu'aussitôt dégagé, il chercha son salut dans la fuite, hurlant de douleur. Aujourd'hui encore, quand un esprit des enfers voit un métier de tisserand, il prend de la poudre d'escampette. C'est aussi la raison pour laquelle un tisserand n'est jamais sujet aux tentations.

Les tisserands figurent dans un certain nombre de contes populaires; dans deux récits de pays très éloignés, ils sont les héros d'aventures qui, ailleurs, sont attribuées à des tailleurs ou à des cordonniers. Un petit tisserand du pays de Cachemire, un jour qu'il était à tisser, tue avec sa navette un moustique qui s'était posé sur sa main gauche. Emerveillé de son adresse, il déclare à ses voisins qu'il faut désormais qu'on le respecte, il bat sa femme qui le traite d'imbécile, et part en campagne avec sa navette et une grosse miche de pain. Il arrive dans une ville où il y a un éléphant terrible. Il dit au roi qu'il va combattre la bête; mais, dès qu'il voit l'éléphant, il s'enfuit, jetant sa miche de pain et sa navette. La femme du petit tisserand, pour se défaire de lui, avait empoisonné le pain et y avait aussi mêlé des aromates. L'éléphant l'avale, sans ralentir sa course, et, en faisant un circuit, le petit tisserand se trouve face à face avec l'éléphant: juste à ce moment le poison fait son effet et l'éléphant tombe raide mort. Chacun est émerveillé de la force du petit tisserand.

On retrouve une donnée analogue en Irlande: Un petit tisserand tue un jour d'un coup de poing cent mouches rassemblées sur sa soupe. Il se fait peindre un bouclier avec cette inscription: «Je suis celui qui en tue cent.» Le roi de Dublin le prend à son service pour débarrasser le pays d'un dragon; à la vue du monstre, le petit tisserand grimpe sur un arbre, le dragon s'endort; le tisserand, qui veut profiter de son sommeil pour s'enfuir, tombe à califourchon sur le dragon et le saisit par les oreilles; le dragon furieux prend son vol et arrive à toute vitesse dans la cour du palais, où il se brise la tête contre un mur.

Le tisserand est l'un des personnages populaires des contes de l'Inde, et il y joue, comme dans celui dont nous avons donné ci-dessus le résumé, un rôle assez analogue à celui du cordonnier et du tailleur des récits européens: il est à la fois rusé et chanceux. Dans le Pantchatantra, un tisserand devint un jour amoureux d'une belle princesse; le charron, son ami, lui construisit un oiseau-garuda, imité de celui de Vishnou. Grâce à lui, le tisserand s'éleva dans les airs et s'introduisit dans la chambre de la princesse, qui, le voyant revêtu des attributs du dieu, lui fit bon accueil, et chaque nuit il retournait auprès d'elle.

Le roi et la reine, en ayant été instruits, en furent d'abord indignés; mais la princesse leur ayant dit qu'elle était courtisée par Vishnou lui-même, ils en furent remplis de joie. Alors le roi, se croyant protégé par son tout-puissant gendre, attaqua les rois des États voisins, mais il fut battu dans plusieurs rencontres et tout son pays, la capitale seule exceptée, tomba entre les mains de l'ennemi. À la prière de la reine, la princesse implora alors le secours de son amant. Celui-ci ordonna que les assiégés fissent une sortie le lendemain, et, pendant l'attaque, il devait se montrer dans les airs, sous la figure de Vishnou, monté sur son oiseau-garuda.—Sur ces entrefaites, le divin Vishnou, ne voulant pas que, par la défaite du tisserand, on pût croire à sa propre défaite, entra dans le corps du tisserand, et toute l'armée ennemie fut anéantie.

Le faux Vishnou, descendu alors sur terre, fut reconnu par le roi et ses ministres, et il raconta ses aventures. Il put épouser la princesse, et on lui confia l'administration d'une province du pays.

Le même recueil rapporte une aventure qui arriva à un autre tisserand, mais qui eut pour lui des suites moins heureuses. Tout le bois de son métier ayant été brisé par accident, il sortit avec sa cognée pour aller abattre un arbre, et voyant un large sissou au bord de la mer, il se mit en devoir de l'abattre. Mais un génie qui y habitait s'écria: «Cet arbre est ma demeure: demande-moi toute autre chose que cet arbre et ton souhait sera accompli!» Le tisserand convint de retourner chez lui pour consulter sa femme et un ami, et de revenir quand il aurait pris une détermination. Le tisserand de retour au logis, y trouva son ami intime, le barbier du village, auquel il demanda son avis. «Demande à être roi, je serai ton premier ministre et nous mènerons bonne et joyeuse vie.» Le tisserand approuva le conseil du barbier, mais voulut, malgré lui, aller consulter sa femme. Celle-ci lui dit que la royauté est un fardeau pénible, et qu'elle lui conseille de se contenter de sa position et de chercher seulement les moyens de gagner sa vie plus facilement. «Demandez, dit-elle, une seconde paire de bras et une autre tête: par ce moyen vous pourrez travailler à deux métiers en même temps, et le profit que vous retirerez de ce second métier sera très suffisant pour vous donner quelque importance dans votre classe, attendu que le premier suffisait à nos besoins.» Le mari retourna à l'arbre et demanda au génie de lui donner une seconde paire de bras et une autre tête. Ce voeu n'était pas plutôt formé qu'il fut exaucé et notre homme retourna vers sa demeure. Mais il n'eût pas longtemps à se féliciter de l'accomplissement de son souhait, car pendant qu'il traversait le village les gens du pays qui l'aperçurent se mirent tous à crier: «Au lutin!» et tombant sur lui à coups de bâton, de massues et de pierres, ils le laissèrent mort sur la place.

[Illustration: Les Vierges sages, gravure de Crispin de Passe (XVIe siècle).]

Dans un conte mongol, un pauvre tisserand de l'Inde se présente devant le roi et lui demande sa fille en mariage. Le roi, par plaisanterie, dit à la princesse de l'épouser. Celle-ci déclare qu'elle ne se mariera qu'à un homme qui sache faire des bottes avec de la soie. Des bottes du tisserand, à la surprise de tout le monde, on tire de la soie. Pour se débarrasser de lui, on l'envoie contre un prince qui venait pour ravager le royaume. Le tisserand est emporté par son cheval dans un bois, s'accroche à un arbre qu'il déracine, et massacre les ennemis. Après d'autres épreuves, il épouse la princesse.

Chez les musulmans de l'est de l'Inde, un tisserand devient par ruse le mari d'une princesse; quelque temps après le mariage, elle témoigne le désir de voir, du haut de son balcon, jouer à un jeu qui consiste à simuler un échiquier, où les pièces sont des hommes qui se déplacent suivant l'ordre qu'on leur donne. Le tisserand, qui n'avait jamais vu ce jeu, s'écria: «Sotte femme, au lieu de ce jeu, je préférerais tisser du ruban.» La princesse, à partir de ce moment, refusa de voir son mari, qui finit par retourner à son ancien métier.

Les contes parlent aussi d'êtres surnaturels qui viennent tisser de la toile: en Haute-Bretagne, les Margot-la-Fée, qui étaient aussi habiles en chaque métier que les meilleurs ouvriers, entrent chez un tisserand et s'amusent à achever une pièce de toile, puis elles défont leur ouvrage, parce que la fée, leur supérieure, y découvre un petit défaut. Elles viennent plusieurs nuits, et chaque fois la même chose arrive. Le tisserand ayant terminé sa tâche, met une autre pièce sur le métier, et lorsque la nuit suivante les Margot l'ont achevée et qu'elles demandent si elle est bien, le tisserand dit oui, en contrefaisant la voix de la fée, et celles-ci la lui laissent achevée.

En Normandie, un diable ou lutin entreprend de faire la toile d'une vieille femme, à la condition qu'elle lui dira son nom. Un soir qu'elle ramassait des bûchettes dans le bois, elle entend comme le bruit d'un toilier qui faisait taquer son métier en criant:

    Cllin, cllas, cllin, cllas!
    La bonne femme qui est là-bas,
    Si o savait que j'eusse nom Rindon,
    O (Elle) n'serait pas si gênée.

Quand le lutin vient rapporter sa toile, elle lui dit son nom et elle peut la garder. En Haute-Bretagne, ce conte est aussi populaire, à la différence que le petit bonhomme s'appelle Grignon et qu'il tisse dans un trou de taupe.

En Picardie, c'est le diable lui-même, sous la forme d'un nain habillé de vert, qui vient au secours d'un tisserand embarrassé, et commande que sa toile soit achevée en un instant; si, au bout de trois jours, il n'a pas su lui dire son nom, il viendra prendre son âme; la marraine du tisserand, qui était fée, lui dit d'aller se cacher dans le bois et d'écouter. Il entend un grand diable qui se balance en disant:

    Dick et Don,
    C'est mon nom.

Dans un conte irlandais, une veuve avait fait accroire au fils du roi que sa fille filait trois livres de lin le premier jour, les tissait le second et le troisième en faisait des chemises; le prince l'emmène chez lui, en disant que si elle est aussi habile qu'on le dit, il l'épousera: le premier jour, à l'aide d'une petite vieille aux pieds énormes, elle accomplit sa tâche; quand il s'agit de tisser, elle ne sait que faire et se désole, quand paraît une petite vieille toute déhanchée qui lui promet de tisser pendant son sommeil les trois livres de lin, à la condition qu'elle sera invitée au mariage. Le jour des noces, la vieille Cronmanmor arrive et la reine lui demande pourquoi elle était ainsi déhanchée: «C'est, répondit la vieille, parce que je reste toujours assise à mon métier.» Le prince dit que, désormais sa femme n'y restera pas une seule heure.

Grimm a recueilli un récit dans lequel un fils de roi est parti pour chercher une femme qui serait à la fois la plus pauvre et la plus riche. Il vient à passer devant une chaumière où une fille filait: celle-ci, auquel le prince a plu, se rappelle un vieux refrain qu'elle avait entendu dire à sa vieille marraine:

    Cours, fuseau, et que rien ne t'arrête,
    Conduis ici mon bien-aimé.

Le fuseau s'élance et court à travers champs, laissant derrière lui un fil d'or; il va jusqu'au prince, qui retourne sur ses pas. La jeune fille, n'ayant plus de fuseau, avait pris sa navette et travaillait en chantant:

    Cours après lui, ma chère navette,
    Ramène-moi mon fiancé.

La navette s'échappe de ses mains, et, à partir du seuil, se met à tisser un tapis, plus beau que tout ce qu'on avait jamais vu. L'aiguille de la jeune fille s'échappe également de ses doigts quand elle a chanté:

    Il va venir, chère aiguillette,
    Que tout ici soit préparé.

La table et les chaises se couvrent de tapis verts, les chaises s'habillent de velours et les murs d'une tenture de soie. Quand le prince arrive, il voit au milieu de cette belle chambre la jeune fille, toujours vêtue de ses pauvres habits, et il s'écrie: «Viens, tu es bien la plus pauvre et la plus riche; viens, tu seras ma femme!»

Il y avait en Gascogne un tisserand, fainéant comme un chien; jamais on n'entendait le bruit de son métier; pourtant il n'avait pas son pareil pour tisser et pour remettre, au jour marqué, autant de fine et bonne toile qu'on lui en avait commandé. Sa femme elle-même ne savait comment cela pouvait se faire, même au bout de sept ans de mariage. Un jour elle le voit cacher quelque chose au pied d'un arbre; c'était une noix, grosse comme un oeuf de dinde, d'où l'on entendait crier: «Ouvre la noix! où est l'ouvrage?» Il en sort treize mouches; c'étaient elles qui faisaient la toile du tisserand.

[Illustration: Tisseuse, d'après Holbein, dans l'Éloge de la folie, d'Érasme. L'encadrement, plus moderne, est fait à l'aide d'une gravure allemande du siècle dernier.]

Dans un conte ardennais, dont certaines parties rappellent la Belle et la Bête, un marchand de toile, qui avait une fille, la plus belle qu'on eût su voir, revenant chez lui après avoir vendu sa provision de toile, s'égare la nuit dans une forêt, et finit par arriver dans un château où il voit une table bien servie, mais nulle âme vivante. Il mange, puis va se coucher dans un beau lit. Au milieu de la nuit, une voix l'appelle. C'est celle d'un chien d'or qui dormait sous le lit, et qui lui dit qu'il a juré que celui qui mangerait à sa table lui donnerait sa fille ou qu'il mourrait. De retour chez lui, il demande à sa fille si elle veut épouser le chien d'or. Mais elle s'y refuse, et propose à la fille d'un marchand de pelles à four d'aller à sa place; elle accepte, et est bien accueillie par le chien d'or, jusqu'au jour où, se promenant dans la forêt, elle s'écrie:—Oh! les beaux hêtres! si papa était là, qu'il serait content de les voir!—Pourquoi? demande le chien d'or.—Parce que papa est marchand de pelles à four. Le chien d'or la renvoie, et la fille persuade à une vachère de la remplacer. La substitution est aussi découverte par l'exclamation qu'elle pousse en voyant de belles vaches. La fille du marchand de toiles finit par se décider à se rendre au château. Le chien d'or la promène dans les chambres et, quand on arrive à l'une d'elles, qui était toute remplie de belles pièces de toile, elle s'écrie:—Si papa était là, qu'il serait aise de les voir! Le chien est alors certain que c'est bien la fille qu'il voulait qui est venue à son château. La métamorphose du chien cesse quand la jeune fille a consenti à l'épouser, et il redevient un jeune prince, beau comme le jour.

LES OUVRIÈRES EN GAZE

S'il en fallait croire Restif de la Bretonne, le seul auteur qui ait parlé de ces ouvrières au point de vue qui nous occupe, leurs façons formaient un contraste piquant avec la légèreté et la grâce de leur ouvrage: elles étaient grossières et aussi mal embouchées que des poissardes; leur moralité ne valait pas mieux que leur langage. Il résulte, dit-il, du trop petit gain des gazières, qu'elles sont presque toutes libertines ou sur le point de l'être, lorsqu'il se présente un tentateur; il ne reste matériellement sages parmi elles que les sujets d'une repoussante laideur.

Dans sa nouvelle, La Jolie Gazière, Restif lui-même raconte pourtant que toutes ces ouvrières n'étaient pas aussi corrompues qu'il le dit; et la gravure de Binet, qui l'accompagne, les montre au contraire sous un jour favorable. La jolie gazière est représentée «travaillant à son métier», tandis que ses compagnes honnissent la corruptrice, qui avait voulu la séduire, en disant: On ratisse, tisse, tisse, tisse. Toutes les ouvrières s'avancèrent et se jetèrent sur Hélène; l'une lui enleva son battant d'oeil qu'elle mit en pièces; l'autre lui déchira son fichu. Celle-ci coupe le falbala de son jupon avec les forces qui leur servent à découper. D'autres lui jetèrent au visage de l'eau sale et la barbouillèrent de suie et de cendres.»

[Illustration: Les ouvrières en gaze, gravure de Binet.]

LES CORDIERS

Le mépris à l'égard des cordiers, si caractérisé en Bretagne, et qui maintenant encore n'a pas tout à fait disparu, ne paraît pas avoir existé ailleurs à un degré aussi considérable; mais en beaucoup de pays, notamment en Flandre, les cordiers sont aussi méprisés.

Monteil, passant en revue les métiers au XVe siècle, dit que cette profession était surtout jalousée; un courtier dit au maître cordier de la mairie: «Votre grand-père n'était pas pauvre, votre père était riche, vous êtes encore plus riche; je veux changer de métier, faire le vôtre. Vous travaillez pour les hauts châteaux, où sont les puits les plus profonds, et l'on vous paie la corde deux sous la toise.—Oui, mais sachez qu'elles doivent être de bon chanvre qui n'ait été mouillé, resséché, ressuyé.—Vous gagnez beaucoup avec les cultivateurs à faire les traits de charrue.—Pas tant, ils doivent avoir au moins douze fils…» Le débat s'étant prolongé, le maître cordier impatienté, le termina en disant: «Nous autres cordiers, quand nous filons une corde, nous ne savons si ce ne sera pas celle d'un pendu; cela ne nous donne guère envie de prendre trop. Nous sommes les plus pauvres et les plus honnêtes.»

En Bretagne, les cordiers et les écorcheurs de bêtes mortes, étaient ce qu'on nommait autrefois les caqueux, cacous ou caquins. Ils inspiraient un tel mépris, que le sixième des statuts publiés en 1436 par l'évêque de Tréguier, ordonna aux caqueux de se placer au bas des églises lorsqu'ils iraient au service divin. Le duc François II leur permit de faire le trafic du fil et du chanvre aux lieux peu fréquentés et de prendre des fermes à bail. Ils devaient toutefois porter une marque de de drap rouge sur leur vêtement. On poussa la rigueur à leur égard jusqu'à leur refuser la liberté de remplir leurs devoirs de chrétiens, jusqu'à leur interdire la sépulture, et il fallut que des arrêts du parlement les rétablissent dans le droit commun.

En 1681, la justice dut intervenir pour faire réinhumer un cordier que les habitants de Saint-Caradec avaient déterré. Au mois d'avril 1700, un cordier ayant été enterré dans l'église paroissiale de Maroué, près Lamballe, «les manants et habitants de ladite paroiesse s'adviserent de detairer le cadavre dudit feu Sevestre et l'ont ignominieusement exposé dans un grand chemin». Les juges de Lamballe ayant fait inhumer de nouveau le cadavre, le 9 mai, les gens de Maroué le déterrèrent, malgré le clergé, et l'exposèrent dans le grand chemin; ce ne fut en décembre seulement de la même année que le corps du pauvre cordier fut, par autorité de justice, définitivement enterré dans l'église. En 1716, à Planguenoual, la noblesse du pays assista à l'enterrement d'un caqueux et le fit inhumer dans l'église; mais trois jours après il fut exhumé et porté au cimetière des cordiers; il fallut une intervention de la justice pour que le cacous pût être de nouveau inhumé dans l'église. Vers 1815, on enterrait encore à part les cordiers de Maroué, dans un lieu appelé la Caquinerie.

Jadis ils vivaient à l'écart, dans des villages qu'ils étaient presque les seuls à habiter; il y en avait qui cumulaient le métier de cordier et celui d'équarrisseur; en ce cas, la carcasse d'une tête de cheval se dressait à l'une des extrémités de leur cabane, tandis qu'à l'autre pendait une touffe de chanvre.

La répulsion à l'égard des cordiers, sans être tout à fait éteinte, a bien diminué; pourtant, aux environs de Rennes, les paysans leur donnent, par dérision, le surnom de caquoux; leur rencontre le matin est regardée, dans le pays bretonnant, comme d'un fâcheux augure; dans les Côtes-du-Nord ils trouvent difficilement à épouser, même s'ils sont riches et beaux garçons, les jeunes filles de paysans de bonne famille. C'est ce que constate un proverbe très répandu en Haute-Bretagne:

    Les gars de la Madeleine
    Ne se marient point sans peine.

En Haute et en Basse-Bretagne la plupart des villages qui s'appellent la Madeleine ont été habités par des cordiers, et presque toujours il y avait là autrefois une léproserie.

On dit par raillerie que les cordiers gagnent leur vie à reculons; cette plaisanterie qui se trouve déjà au XVIe siècle dans les Adevineaux amoureux, sous cette forme: «Quel homme esse qui gaigne sa vie en reculons!» figure aussi dans les devinettes allemandes; on la trouve dans l'énigme suivante:

    Image naïve du temps,
    Que rien n'arrête et ne devance,
    Bien différent des courtisans,
    C'est en reculant que j'avance.

Et Charles Poncy en a fait le refrain de sa chanson du cordier:

    Dans le métier que je professe,
    On n'avance qu'en reculant.

En Flandre, Achteruit gaan gelijk de zeeldraaiers, marcher à reculons comme les cordiers, c'est faire de mauvaises affaires. On dit aussi ironiquement: Hij gaat vooruit gelijk de zeeldraaiers, il va en avant comme les cordiers, de quelqu'un qui fait tout le contraire.

Les cordiers avaient saint Paul pour leur patron, on ne sait pas au juste pourquoi: le marquis de Paulmy prétendait que ce saint, étant parti pour aller combattre les chrétiens, fut contraint de retourner sur ses pas, et que les cordiers, obligés de travailler à reculons, l'avaient choisi pour ce motif. D'après A. Perdiguier, les cordiers faisaient partie, dès 1407, du Compagnonnage du Devoir. Malgré cette antiquité, ils ne paraissent pas y avoir joué un rôle particulier.

On a fait, à propos des cordiers, l'assemblage de mots suivants, qui est une sorte de casse-tête de prononciation:

    Quand un cordier cordant
    Veut recorder sa corde.
    Pour sa corde à corder
    Trois cordons il accorde;
    Mais si l'un des cordons
    De la corde décorde,
    Le cordon décordant
    Fait décorder la corde.

[Illustration: Le Cordier.

Dans une autre épreuve, cette image de Lagniet est plus compréhensible, grâce à deux inscriptions intercalées dans la gravure; au-dessus du cavalier est écrit: «Il fille sa corde»; sous son pied gauche: «Les grands s'accordent»; près de celui qui tourne la roue: «Les petits prennent la corde».]

Un pauvre cordier est le héros d'un conte très long des Mille et une Nuits, dont voici le résumé: Le calife Haroun-al-Raschid ayant remarqué dans une des promenades qu'il faisait, déguisé en marchand étranger, un bel hôtel tout neuf, interroge un voisin qui lui dit que cette maison appartient à Cogia Hassan, surnommé Alhabbal, à cause de la profession de cordier qu'il lui avait vu lui-même exercer dans une grande pauvreté, et que, sans savoir par quel endroit la fortune l'avait favorisé, il avait acquis de grands biens. Le calife fait venir Cogia Hassan à la cour, et lui demande son histoire. Cogia raconte qu'autrefois il travaillait à son métier de cordier, qu'il avait appris de son père, qui l'avait appris lui-même de son aïeul, et ce dernier de ses ancêtres. Un jour il vit venir deux citoyens riches, très amis l'un de l'autre, qui n'eurent pas de peine à juger de sa pauvreté en voyant son équipage et son habillement. L'un d'eux lui demanda si, en lui faisant présent d'une bourse de deux mille pièces d'or, il ne deviendrait pas par le bon emploi qu'il en ferait aussi riche que les principaux de sa profession. Cogia lui répond que cette somme lui permettrait d'étendre sa fabrication et de devenir très riche. Quand, sur cette assurance, Saadi, l'un des deux amis, lui a remis la bourse, il achète du chanvre et de la viande, et met le reste de la somme dans son turban: mais celui-ci lui est enlevé par un milan qui disparaît dans les airs. Six mois après, les deux amis le retrouvent, pauvre comme devant; il leur raconte l'aventure du milan, et Saadi lui remet encore deux cents pièces d'or, en lui recommandant de les mettre en lieu sûr. Cogia prend encore dix pièces d'or et cache le reste dans un linge qu'il place au fond d'un grand vase de terre plein de son. Pendant qu'il est parti pour acheter du chanvre, sa femme, qui ne savait rien de tout cela, échange le vase de son contre de la terre à décrasser que vendait un marchand ambulant. Quand les deux amis reviennent, et qu'il leur a raconté sa mésaventure, Saadi lui donne un morceau de plomb qu'il avait ramassé à terre, Cogia le prend et rentre chez lui; le soir un pêcheur des environs, auquel il manquait du plomb pour accommoder ses filets, lui emprunte ce plomb en lui promettant comme récompense tout le poisson qu'il amènera du premier jet de ses filets. Le pêcheur à ce coup ne prend qu'un poisson, mais il était très gros. La femme, en l'accommodant, trouve dans ses entrailles un gros diamant, mais, ne sachant ce que c'était, elle le donne à son petit garçon qui s'en amuse avec ses soeurs, et le soir ses enfants, s'apercevant qu'il rend de la lumière quand la clarté de la lampe est cachée, se disputent à qui l'aura. Cogia leur demande le sujet de leur dispute et ayant éteint la lampe, il s'aperçoit que ce qu'il croyait être un morceau de verre faisait une lumière si grande qu'ils pouvaient se passer de la lampe. Une juive, femme d'un joaillier dont la maison était voisine, vint le matin savoir la cause du bruit qu'elle avait entendu. La femme du cordier lui montre le morceau de verre. La juive lui dit que ce n'est en effet que du verre, et lui propose de l'acheter, parce qu'elle en a un à peu près semblable. Mais les enfants se récrient, et la juive part. Le joaillier, sur la description qui lui est faite, dit à sa femme d'acheter le diamant à tout prix. Elle en propose vingt pièces d'or, puis cinquante, puis cent; Cogia Hassan déclare qu'il veut cent mille pièces, que le juif finit par lui donner.

Cogia Hassan va voir une bonne partie des gens de son métier, qui n'étaient pas plus à l'aise qu'il ne l'avait été; il les engage à travailler pour lui, en leur donnant de l'argent d'avance, et en leur promettant de leur payer leur travail à mesure qu'ils l'apporteraient. Il loue des magasins, établit des commis, et finit par faire bâtir le bel hôtel qui avait attiré l'attention du calife.

[Illustration: Cordiers à l'ouvrage, d'après Jost Amman (XVIe siècle).]

SOURCES

LES TISSERANDS.—H. Coulabin, Dictionnaire des locutions populaires de Rennes.—Clément-Janin, Sobriquets de la Côte-d'Or: Dijon, 62; Châtillon, 8.—Revue des traditions populaires, IV, 527; V, 279; X, 29, 31, 99.—Paul Sébillot, Coutumes de la Haute-Bretagne, 73.—Les Français peints par eux-mêmes, II, 174.—Barjavel, Sobriquets du Vaucluse.—Reinsberg-Düringsfeld, Sprichwörter.—L.-F. Sauvé, Lavarou Koz.—J.-F. Bladé, Poésies populaires de la Gascogne, II, 267.—Mistral, Tresor dou Felibrige.—Volkskunde, II. 70; VIII, 36.—E. Souvestre, Derniers Bretons, II, 137.—E. Herpin, La Côte d'émeraude, 127, 138.—Lecoeur, Esquisses du Bocage normand, I, 45.—Communication de M. T. Volkov (Russie).—Communication de M. A. de Cock (Flandre).—Paul Sébillot, Traditions de la Haute-Bretagne, I, 130; II, 179.—E. Rolland, Rimes de l'Enfance, 41.—Laisnel de la Salle, Croyances du Centre, I, 161.—A. Ledieu, Traditions de Demain. 33.—Lecocq, Empiriques beaucerons, 46.—A. Bosquet, La Normandie romanesque, 286.—F. Liebrecht, Zur Volkskunde, 315.—Monteil, l'Industrie française, I, 53, 257, 264.—A. Perdiguier, Le Livre du compagnonnage, I, 44.—Reinsberg-Düringsfeld. Traditions de la Belgique, II, 53.—E. Cosquin, Contes de Lorraine, I, 98, 100.—Paul Sébillot, Les Margot la-Fée, 18.—Fleury, Littérature orale de la Normandie, 190.—H. Carnoy, Littérature orale de la Picardie, 229.—Loys Brueyre, Contes de la Grande-Bretagne, 161.—Grimm, Contes choisis, trad. Baudry, 196.—J.-F. Bladé. Contes de la Gascogne, II, 354.—A. Meyrac. Traditions des Ardennes, 471.

LES CORDIERS—Monteil, l'Industrie française, I, 277.—E. Souvestre. Derniers Bretons, 217.—A. Corre et Paul Aubry, Documents de criminologie rétrospective, 111.—Habasque, Notions historiques sur les Côtes-du-Nord, I, 85.—B. Jollivet, les Côtes-du-Nord, I, 65, 157, 317.—Revue des traditions populaires, VIII, 302; X, 160.—Communication de M. A. de Cock.—Tuet, Matinées senonoises, 510.—A. Perdiguier, Le Livre du compagnonnage, II, 195.

[Illustration: Ange rallumant la lampe de sainte Gudule que le diable avait éteinte. (Crédence de stalle de l'abbaye de Saint-Loup, à Troyes.)]

LES TAILLEURS

Au lieu d'être, comme à présent, chargés de la fourniture de l'étoffe et de la confection entière du vêtement, les tailleurs d'autrefois se bornaient, le plus souvent, à tailler et à coudre des draps qui leur étaient remis après avoir été achetés en dehors de chez eux: c'est encore ainsi que procèdent les «couturiers» de campagne. Les rognures appartenaient à la personne qui avait commandé l'habillement; mais il y avait nécessairement du déchet, et il était difficile de savoir si tout lui était rendu intégralement ou si le tailleur n'avait pas mis de côté, pour son usage personnel, des morceaux qui pouvaient servir. Il y avait de fréquentes contestations, où les clients reprochaient aux tailleurs de ne leur remettre qu'une faible partie des retailles. Ceux-ci se défendaient de leur mieux: au XVIIe siècle, ils assuraient qu'il «ne leur étoit pas resté d'une étoffe non plus qu'il n'en tiendroit dans leur oeil», et l'on avait appelé plaisamment «l'oeil des tailleurs» un coffre supposé dans lequel ils mettaient les morceaux. On donnait aussi le nom de «rue» au coin de la boutique où s'accumulaient les rognures diverses. «Les cousturiers, dit Tabourot, ont une armoire, qu'ils appellent la Ruë, où ils jettent toutes les bannières: puis quand on s'en plaint, ils se baillent à cent mille pannerées de diables qu'ils n'ont rien dérobé, et n'y a resté, sinon je ne sçay quels bouts, qu'ils ont ietté dans la ruë.» On donnait encore le nom «d'enfer», de «liette» ou de «houle» au coffre aux rognures.

Aux siècles derniers, on trouve dans les contes et dans les comédies de fréquentes allusions à ces détournements de drap, et c'était une sorte de lieu commun qui semblait inséparable des plaisanteries faites sur les tailleurs. Le Grand Parangon des Nouvelles nouvelles met en scène un avocat, un sergent, un tailleur et un meunier qui avaient été en pèlerinage à Saint-Jacques-de-Compostelle, et voulaient faire bâtir une chapelle pour la rémission de leurs péchés. Ils se les confessent l'un à l'autre, et quand vient le tour du tailleur, il dit: «J'ay beaucop de drap corbiné, car quand on me bailloit cinq aulnes de drap à mettre en une robbe, je n'en y mettois point plus de quatre; car quelque habillement que jamais je fisse, il m'en demeuroit toujours quelque lopin; et je vous promets ma foy que j'en ay desrobé en mon temps pour plus de mille escus.»

Lorsque l'on disait que les tailleurs marchent les premiers à la procession, tout le monde comprenait à demi-mot, et si par hasard quelqu'un s'était avisé de demander pourquoi ils avaient ce privilège, on lui aurait aussitôt répliqué: «C'est parce qu'ils portent la bannière.» Et si l'explication n'avait pas été suffisante, on n'aurait pas manqué d'ajouter qu'on appelait ainsi la pièce d'étoffe qu'on les accusait de dérober quand ils coupaient un habit, parce qu'il y a dans cette pièce de quoi faire une banderole.

Dès le moyen âge elle figure dans les contes, et lorsque dans une de ses Facéties, le florentin Arlotto explique à son voisin le tailleur ce que signifiait une bannière qu'il avait vue en rêve, il s'est inspiré sans doute d'un récit qui courait parmi le peuple. De nos jours Charles Deulin a écrit le Drapeau des tailleurs, qu'il a localisé en Flandre, où peut-être il l'avait entendu raconter. Voici le résumé de son conte qui, avec une allure plus vive, est très voisin du récit d'Arlotto:

Au temps jadis, il y avait un petit tailleur du nom de Warlemaque, qui était curieux comme une femme. Il était d'ailleurs fort adroit de ses dix doigts et, de plus, aussi voleur qu'un tailleur peut être. Rarement Warlemaque avait coupé un habit ou une culotte sans jeter dans le coffre qu'on appelle l'houle, autrement dit l'enfer, un bon morceau de drap pour s'en faire un gilet… Une nuit, il eut un singulier rêve. Il rêva qu'il était devant le tribunal de Dieu. Soudain il entendit qu'on l'appelait; il s'avança tout tremblant. Un ange fit quelques pas au milieu de l'enceinte, et, sans dire un mot, il déploya un grand drapeau de mille couleurs. Warlemaque reconnut tous les morceaux de drap qu'il avait dérobés, et fut pris d'une telle peur qu'il se réveilla en sursaut. Le lendemain, il conta son rêve à ses deux apprentis, et leur dit: Chaque fois que vous me verrez jeter en coupant quelque chose dans l'houle, ne manquez pas de crier: «Maître, rappelez-vous le drapeau!» Pendant quelque temps, il se garde de rien prendre; mais un jour qu'on lui apporte une belle étoffe d'or, il ne peut s'empêcher d'en dérober un peu, en disant qu'il manquait justement au drapeau un morceau de drap d'or. À partir de ce moment, il reprend ses mauvaises habitudes, et quand, après sa mort, il se présente à la porte du Paradis, saint Pierre la lui refuse: toutefois il finit par se laisser fléchir et permet à Warlemaque de rester dans un coin.

Dans la Farce du Cousturier, un gentilhomme qui veut faire faire un costume à sa chambrière, lui dit:

    Des habitz le drap porterons,
    Et devant nous tailler ferons;
    Car cousturiers et cousturières
    Ont tousjours à faire bannières,
    Comme j'ay ouy autresfoys
    Racompter.

Cette habitude semblait si étroitement liée au métier, qu'il paraissait impossible qu'un tailleur ne la pratiquât pas.

La Nouvelle XLVIIe de Des Périers a pour titre: Du tailleur qui se déroboit soi-même et du drap qu'il rendit à son compère le chaussetier: Un tailleur de la ville de Poitiers étoit bon ouvrier de son métier et accoutroit fort proprement un homme et une femme et tout; excepté que quelquefois il tailloit trois quartiers de derrière en lieu de deux ou trois manches en un manteau, mais il n'en cousoit que deux; car aussi bien les hommes n'ont que deux bras. Et avoit si bien accoutumé à faire la bannière, qu'il ne se pouvoit garder d'en faire de toutes sortes de drap et de toutes couleurs. Voire même quand il falloit un habillement pour soi, il lui étoit avis que son drap n'eût pas été bien employé s'il n'en eût échantillonné quelque lopin et caché en la liette ou au coffre des bannières.

En Angleterre, on connaît le «Chou du tailleur» et l'on dit en proverbe: Tailors like cabbage, les tailleurs aiment le chou. Lorsqu'autrefois ils travaillaient chez les clients, on les accusait de rouler le chou, c'est-à-dire de faire un paquet de morceaux de vêtements au lieu de se contenter de la lisière et des retailles qui leur étaient dues.

On comprend que, en raison de ces habitudes vraies ou supposées, les conteurs aient mis les tailleurs au nombre des gens que l'on ne voit pas en Paradis. La Mésangère écrivait en 1821: C'est un dicton courant dans quelques-uns de nos départements, notamment dans celui de l'Aveyron, que saint Pierre n'a jamais voulu ouvrir la porte du Paradis aux tailleurs.

[Illustration: Boutique de tailleur hollandais, d'après une estampe du XVIIe siècle.]

La réputation de dérober des pièces est constatée dans un proverbe de l'Armagnac, et implicitement dans un grand nombre de dictons qui associent les tailleurs aux meuniers, aux tisserands, etc., tous gens que la malice populaire représente comme peu respectueux du bien d'autrui:

Taillur, Boulur, Pano pedassis, Quant a hèit la bèsto Tourno pas lou rèsto.

    Tailleur,—Voleur,—Vole des pièces,—Quand il fait la
    veste—Ne rend pas le reste.

La chanson gasconne des Bruits de métiers formule la même accusation:

Quand lou taillur hè uo raubo, Rigo rago, sur la taulo, Dou bèt drap, dou fin drap, Quauque retail de coustat.

Quand le tailleur fait une robe,—Rigue rague, sur la table,—Du beau drap, du fin drap,—Quelque coupon de côté.

En Haute-Bretagne, on dit aux enfants des tailleurs:

    Fils du tailleur,
    Tu as bien du bonheur,
    Le dimanche après vêpres,
    Tu vas te promener
    Le chapeau sur l'oreille
    Et l'aiguille au côté.
    Tout le monde se demande:
    —Quel est donc ce petit effaré?
    —C'est le fils au larron couturier!
    Oh! que les couturiers sont braves! (bien habillés).
    Mais ce n'est pas de leur argent,
    C'est des retailles des braves gens.

Voici un autre dicton de Gascogne:

Sept sartès, Sept tchicanès E sept mouliès, Boutais lous en un salié, Leuatz un palancoun Begratz vint e un layroun.

Sept tailleurs,—Sept tisserands—Et sept meuniers,—Mettez-les en un saloir,—Levez une planchette—Et vous verrez vingt et un larrons.

On lit dans le Moyen de parvenir, cette demande facétieuse:

—S'il y avoit en un sac un sergent, un meunier et un couturier, qui sortiroit le premier?—Voire, voire, ce serait un larron.

Un proverbe analogue, probablement ancien, existe aussi en
Angleterre:

Put a miller a tailor and a weaver in a bag and skake them, the first that cometh out will be a thief. Mettez un meunier, un tailleur et un tisserand dans un sac, et secouez-le, le premier qui sortira sera un voleur.

Il existe de nombreuses variantes en Béarn, en Provence, et dans la plupart des recueils européens, du dicton limousin qui suit:

Sept tailleurs, sept teyssiers, sept mouleniers, coumptas bien, qu'aco faict vingt à un troumpeurs.

La maladresse de certains tailleurs est blasonnée dans quelques dictons qui font allusion à des anecdotes. Les deux premiers sont danois, le troisième anglais:

    —Cela s'élargira avec le temps, disait un tailleur qui
    avait mis les manches à l'endroit des poches.

    —Comment monsieur trouve-t-il les crochets? disait le
    tailleur qui ne savait pas faire les boutonnières.

    —Like the tailor who sewed for nothing and found thread
    beside.

    Comme le tailleur qui ne cousait rien, et trouva le fil à
    côté.

Long steek (stick), and pull hard.

Pique longtemps et pousse fort.

Cela se dit en Écosse lorsque quelqu'un coud négligemment pour avoir fini plus vite.

Thats been sewed wi' a het needle and a burnin thread.

    Cela a été cousu avec une aiguille rougie et un fil
    brûlant.

Dit-on lorsqu'il se produit un trou après que l'on a cousu, ou lorsqu'un bouton se découd peu de temps après avoir été cousu.

    —The mair hast, the less speed,
    As the tailor said with long thread.

    Le plus fort se hâte, le moindre se dépêche, comme dit le
    tailleur en tirant son aiguille.

    —A fop (dandy) is the tailor's best friend and is own
    foe.

    Un élégant est le meilleur ami du tailleur et son plus
    grand ennemi à lui-même.

—Ce serait merveille que l'auteur fît quelque chose de bon; il ne ferait que brocher et bousiller comme un tailleur à la veille de Pâques. (Dicton espagnol.)

Soutars and tailors works by the hour. (Écosse.)

Les cordonniers et les tailleurs travaillent à l'heure.

Allusion au temps qu'ils mettent à leur ouvrage.

A tailor's shreds are worth the cutting.

    Les morceaux du tailleur sont égaux à ce qu'il coupe, parce
    qu'ils sont larges. (Écosse.)

    —Tailleur debout et forgeron assis ne valent pas
    grand'chose. (Danois.)

La gravure de la page suivante tirée du recueil de J. Cats (1665), qui représente des tailleurs à l'ouvrage, sert d'illustration à un proverbe italien en rapport avec le métier:

Il serro chi no fa nodo, perde il punto.

Celui qui ne fait pas un noeud à son aiguille perd son point.

Une légende du Morbihan raconte que lorsque le diable entra en apprentissage chez un tailleur, celui-ci ne lui montra pas qu'il fallait faire un noeud au bout du fil: c'est pourquoi le diable ne put jamais apprendre à coudre.

Its muckle gars tailors laugh but soutars grin age.

Il faut beaucoup de choses pour faire rire les tailleurs, mais les cordonniers grimacent toujours.

Usité en Écosse, ce proverbe semble s'appliquer à la contenance sérieuse que les tailleurs ont souvent lorsqu'ils sont à l'ouvrage, et à la grimace que fait le cordonnier quand il tire fort sur son ligneul.

[Illustration]

Des dictons constatent la sobriété ou l'avarice des tailleurs:

Deux oeufs durs, souper de tailleur,

dit-on en Gascogne; c'est, en effet, le souper habituel que les paysans donnent aux couturiers. Avant 1848, on disait couramment qu'il y avait au Louvre un tableau représentant trois tailleurs attablés devant un oeuf à la coque. Ce dire populaire, qui exprime la pauvreté notoire de la corporation, peut être rapproché de l'Explication de la Misère des garçons tailleurs, qui tend à prouver que les tailleurs sont les seuls ouvriers buvant de l'eau, tandis que les autres se réconfortent avec des liquides plus généreux. Ce livret populaire donne aussi ce dicton: Quinze tailleurs pour un sac de son.

Starveling, ou l'Affamé, est le nom d'un tailleur qui joue la comédie avec d'autres artisans dans Le Songe d'une nuit d'été. Dans la Belgique wallonne, Fer 'n porminâde (promenade) di tailleur, c'est ne rien dépenser pour ses menus plaisirs; aux environs de Metz, on dit de celui qui s'amuse à faire des ricochets dans l'eau, qu'il fait une ribote de tailleur; les ouvriers tailleurs étant très pauvres ne pouvaient comme les autres aller s'amuser au cabaret; et, dans toute la France, se quitter comme des tailleurs, c'est se séparer sans boire ensemble.