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Légendes et curiosités des métiers cover

Légendes et curiosités des métiers

Chapter 55: SOURCES
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About This Book

An illustrated compilation of popular beliefs, legends, proverbs, satirical prints, and short monographs about traditional crafts. Organized by trade, each entry pairs folkloric anecdotes and superstitions with historical engravings and descriptions, tracing how everyday work inspired tales, ritual practices, and visual caricature. The text juxtaposes oral tradition and printed imagery to reveal shifting reputations, symbolic motifs, and communal attitudes toward labor and artisanship.

Le proverbe qui assure que les cordonniers sont les plus mal chaussés a, tout au moins à l'étranger, des parallèles qui s'appliquent aux tailleurs. En Italie, on dit:

I sartori hanno sempre gli abiti scuciti, e i calzolari le scarpe rotte.

    Les tailleurs ont toujours des habits décousus, et les
    cordonniers des souliers déchirés.

Who goeth more tattered than the tailor's child?

Qui, est plus déguenillé que le fils du tailleur?

demande un vieux proverbe anglais.

L'argot et les expressions provinciales désignent les tailleurs par des sobriquets ou par des expressions figurées, presque toujours d'un caractère railleur.

Ils les nomment des frusquineux (de frusques), des pique-prunes, des gobe-prunes à Genève; des pique-poux à Paris; en Basse-Bretagne, brocher laou, embrocheurs de poux; en Écosse, où l'on prétend qu'ils sont infestés par la vermine, pick the loose, pique-poux. Dans les Vosges, on explique par une histoire plaisante le sobriquet de Pique-prune: «Trois tailleurs, gens peu habitués à la fatigue, comme chacun le sait, conçurent un jour le projet ambitieux de rouler une prune sur un toit.—Nous n'y arriverons pas sans levier, dit le premier.—Ces outils-là sont trop lourds pour nos bras, répondit le second.—Nous en fabriquerons avec des queues de cerises, fit le troisième. L'avis sembla bon et fut adopté. Quand le premier levier fut terminé, le plus hardi de la bande s'en empara et dit à ses camarades:—Sans me flatter, je me crois de taille à faire la besogne tout seul; écartez-vous un peu, je vous prie, de crainte d'accident. Les deux compagnons s'éloignent et le brave se met résolument à l'oeuvre. Vains efforts! il va, vient, vire, dévire, sue, ahanne, sans arriver à changer la prune de place.—Je l'ai pourtant piquée, piquée, se disait-il, comment se fait-il qu'elle ne bouge? Tout à coup l'haleine lui manque et il va avouer son impuissance, quand, malheur! la prune se mettant à rouler toute seule dégringole, l'entraîne dans sa chute et l'écrase.»

Dans la comédie de Shakspeare, La Méchante mise à la raison, Petrucchio gronde ainsi un garçon tailleur: «Tu mens, bout de fil, dé à coudre, aune, trois quarts, demi-aune! Je me laisserais braver chez moi par un écheveau de fil! Va-t'en, guenille, rognure, atome, ou je vais te mesurer avec ta demi-aune pour te faire souvenir toute ta vie d'avoir parlé!»

En Portugal on prétend que beaucoup de gens de métier poussent un cri particulier; celui des tailleurs est E' impossivel, c'est impossible. Dans les Vosges, on leur applique le sobriquet de Permettez, parce que, dit-on, ils abusent de ce mot, qui est pour eux la plus haute expression de la politesse française.

En Portugal, on donne aux tailleurs le nom d'aranhas, araignées, et quand on veut les faire agacer, on leur parle d'araignées, en faisant allusion à un conte populaire: «Plusieurs tailleurs se réunirent, leurs ciseaux ouverts, pour attaquer une araignée qu'ils avaient rencontrée. De là est venu le dicton: «C'est sept tailleurs pour tuer une araignée!» dont on se sert lorsque quelqu'un est embarrassé pour une affaire de peu d'importance. Il circule en plusieurs provinces du Portugal des chansons satiriques sur le même sujet.

La gravure ci-dessous qui montre l'intérieur d'un atelier de tailleur au XVIIe siècle, est extraite du livre de Franqueville: Miroir de l'Art et de la Nature, 1690; la légende qui l'accompagne explique les différentes opérations du métier.

[Illustration: Le tailleur 1 coupe le drap 2 avec ses ciseaux 3, et le coud avec l'aiguille et du fils retors 4. Ensuite il rabat les coutures avec le carreau 5, et il fait ainsi des jupes 6, cotillons plissés 7, au bas desquels il y a un bord (ourlet 9) avec des franges ou dentelles 8. Il fait des manteaux 10 avec des collets 11, des brandebourgs, ou casaques avec des manches 12, pourpoints 13 avec les boutons 14, et manches 15, haut-de-chausses 16, et quelquefois garnis de rubans 17, des bas 18 et des gants 19.]

En Écosse, où l'on accuse les tailleurs d'être plus vains que les autres hommes, d'aimer les vêtements fins et d'avoir un caractère léger, on ne les regarde pas non plus comme courageux:

A tinkler ne'er was a town taker; A tailor was ne'er a hardy man. Nor yet a wabster (weaver) leal in his trade Nor ever since the warld began.

    Depuis que le monde est monde,
    Le chaudronnier n'a jamais été un preneur de villes,
    Le tailleur n'a jamais été un homme hardi,
    Ni le tisserand loyal dans son métier.

    There were four an twenty tailors
      Riding on a snail,
    Said the hinmost to the foremost.
      —We' ell a fa' ower the tail.
    The snail shot oot her horns
      Like ony hummil coo
    Said the foremost to the hinmost,
      —We' ell a be stickit noo.

[Illustration: Atelier de tailleur allemand au XVIIIe siècle, d'après Chodoviecki.]

    Il y avait vingt-quatre tailleurs
    À cheval sur un escargot.
    Celui de derrière dit au premier:
    —Nous allons tomber sur la queue.
    L'escargot attire ses cornes,
    Comme une vache écornée,
    Celui de devant dit:
    —Nous allons tous être transpercés.

Les tailleurs ne paraissent pas avoir beaucoup de superstitions en rapport avec leur métier: en tout cas on en a recueilli peu. À Lesbos, si un tailleur prête ses ciseaux ou son savon à un autre, il se garde bien de les lui donner de la main à la main, dans la crainte de se brouiller avec lui. Quand on coud à la main un habit, et que le fil fait des noeuds, c'est que la personne à qui l'habit appartient est jalouse.

En France, les tailleurs d'habits usent assez fréquemment du tatouage. Les emblèmes qu'ils ont gravés sur la peau, sont: un dé et des ciseaux,—un tailleur assis et cousant,—des ciseaux et un fer à repasser.

* * * * *

Au temps des corporations, il y avait un cérémonial usité pour la réception des ouvriers remplissant les conditions nécessaires pour franchir le grade d'ouvrier à compagnon. Voici, d'après le P. Lebrun, celui qui était usité vers 1655: Les compagnons tailleurs choisissaient un logis dans lequel se trouvaient deux chambres l'une contre l'autre; en l'une des deux, ils préparaient une table, une nappe à l'envers, une salière, un pain, une tasse à trois pieds à demi pleine, trois grands blancs de Roi et trois aiguilles. Tout étant ainsi préparé, celui qui devait passer compagnon jurait sur le Livre des Évangiles qui était ouvert sur la table, qu'il ne révélerait pas même en confession, ce qu'il ferait ou verrait faire. Après ce serment, il prenait un parrain; ensuite on lui apprenait l'histoire des trois premiers compagnons, qui est pleine d'impuretés, et à laquelle se rapporte la signification de ce qui est en cette chambre sur la table.

À Paris, sainte Anne est la patronne des tailleurs; en Belgique, c'est saint Maur, saint Boniface ou sainte Catherine; ailleurs, comme en Bretagne, leur fête est à la Trinité.

Les maîtres tailleurs de Morlaix célébraient leur fête à Notre-Dame du Mur, où il y avait une messe chantée, à la suite de laquelle ils présentaient un mouton blanc que le père abbé, escorté de toute la communauté, conduisait à l'hospice.

À Avignon, la confrairie des tailleurs, qui avait son siège à la
Métropole, avait une image de corporation qui représentait saint
Georges à cheval, terrassant le dragon. En haut, un ange tenait la
couronne, et elle portait un écusson avec des ciseaux.

En province, les tailleurs avaient naguère encore comme enseigne, l'image pieuse de saint Martin qui partage son manteau avec un pauvre, ou celle des Ciseaux volants.

[Illustration: Tailleur]

Cette gravure, qui représente un tailleur vers le commencement de ce siècle, fait partie du Jeu universel de l'Industrie, qui a de l'analogie avec le Jeu d'oie renouvelé des Grecs (Musée Carnavalet).

* * * * *

La plus grande partie de ce qui précède se rapporte surtout aux tailleurs des villes; leurs humbles confrères des campagnes en diffèrent tellement, qu'il m'a paru naturel de séparer ces deux branches de même profession.

En certaines provinces, et principalement dans celles où l'industrie est peu développée, et où l'état par excellence est celui de laboureur, les tailleurs ou couturiers, car ce nom ancien est le plus employé, occupent une place à part, et ils sont regardés comme des êtres inférieurs. Leur métier est peu payé, et ceux qui l'exercent sont presque toujours des gens que la faiblesse de leur constitution ou une infirmité plus ou moins apparente rendent impropres au labeur des champs. On s'explique aisément que, dans un milieu où la beauté du corps et la force physiques sont considérés comme les premiers des dons, ceux qui en sont dépourvus soient l'objet d'un dédain que vient encore augmenter la nature sédentaire de leurs travaux, qui ressemblent plutôt à ceux des femmes qu'à l'ouvrage actif et dur des hommes.

C'est en Basse-Bretagne que la démarcation entre les couturiers et les gens des autres professions est la plus marquée; les cordiers seuls qui semblent appartenir à une race maudite et descendent, assure-t-on, des lépreux, sont aussi méprisés; peut-être autrefois les tailleurs se sont-ils recrutés parmi les descendants de ces malheureux.

[Illustration: Habit de Tailleur

Cette gravure du XVIIe siècle fait partie d'une collection qui se trouve au Musée Carnavalet; un assez grand nombre de personnages y sont représentés habillés, comme le tailleur, avec les attributs du métier, les outils dont ils se servent pour travailler et les diverses pièces qu'ils sont chargés de confectionner.]

Dans le premier tiers de ce siècle, Souvestre a tracé un portrait du tailleur breton, qui semble un peu chargé, et dont il conviendrait, à l'heure actuelle, d'adoucir quelques traits: Le tailleur est, en général, contrefait, cet état n'étant guère adopté que par les gens qu'une complexion débile ou défectueuse empêche de se livrer aux travaux de la terre, boiteux parfois, plus souvent bossu. Un tailleur qui a une bosse, les yeux louches et les cheveux rouges, peut être considéré comme le type de son espèce. Il se marie rarement, mais il est fringant près des jeunes filles, vantard et peureux. S'il a un domicile fixe, il ne s'y trouve guère qu'au plus fort de l'été; le reste du temps son existence nomade s'écoule dans les fermes qu'il parcourt et où il trouve à employer ses ciseaux. Les hommes le méprisent à cause de ces occupations casanières, et ne parlent de lui qu'en ajoutant, «sauf votre respect», comme lorsqu'il s'agit des animaux immondes; il ne prend pas même son repas à la même table que les autres, il mange après, avec les femmes, dont il est le favori. C'est là qu'il faut le voir, ricaneur, taquin, gourmand, toujours prêt à seconder une mystification contre un jeune homme ou un tour à jouer au mari. Menteur complaisant, il sait à l'occasion porter sur le mémoire du maître quelque beau justin qu'il aura piqué en secret pour la femme ou pour la pennerès (fille à marier). Il connaît toutes les chansons nouvelles, il en fait souvent lui-même, et nul ne raconte mieux les vieilles histoires. À lui appartiennent de droit les chroniques scandaleuses du canton: il les dramatise, les arrange et les colporte ensuite de foyer en foyer.

En Forez les tailleurs jouent souvent le même rôle qu'en Basse-Bretagne; ce sont des chroniqueurs et porte-gazettes, entremetteurs de mariages et mauvais plaisants, et on ne leur épargne pas à eux-mêmes la raillerie.

Au siècle dernier, d'après Monteil, le tailleur allait dans toutes les maisons, il parlait à tout le monde; c'était le plus souvent par lui qu'étaient faites et reçues les propositions de mariage.

En Basse-Bretagne, certains tailleurs portent le sobriquet de Iann-troad-scarbet, Jean au pied de travers, parce qu'en général ils sont boiteux et infirmes. En Forez, pour les mêmes raisons, on leur donne le surnom de Maître Gigue à banc, jambe à banc.

Une légende du pays d'Avessac, vers la limite du Morbihan et de la Loire-Inférieure, explique pourquoi la plupart des tailleurs sont aujourd'hui boiteux: Un jour saint Yves revenant de Paris en Basse-Bretagne, se perdit vers le soir sur les grandes landes de Malnoël; il était fort ennuyé, car les chemins étaient défoncés et son cheval avait perdu un fer. Mais, ayant entendu chanter, il reprit bon espoir et aperçut bientôt un tailleur qui revenait de sa journée. Le saint l'aborda aussitôt et le pria de le remettre dans son chemin en lui indiquant le bourg le plus voisin, pour qu'il pût faire referrer sa monture. Au lieu d'obliger saint Yves, le tailleur se mit à le railler et lui dit que puisque les moines allaient déchaux, sa bête pouvait bien faire de même: car il était juste que le valet manquât de souliers du moment que le maître n'en portait point. Saint Yves, pour punir ce gouailleur, lui dit qu'à l'avenir lui et ses confrères qui n'auraient pas plus de religion que lui, auraient, comme son cheval, une jambe défectueuse.

Plus charitables toutefois que les gens du Midi, les habitants de cette même contrée d'Avessac ne disent pas que jamais couturier n'est entré au Paradis, mais ils prétendent qu'étant de leur nature indignes d'y arriver immédiatement, ils sont toujours condamnés à passer quelque temps dans les limbes, d'où le «Grand Maistre d'Ahaut» les tire chaque année par fournées. Et l'on ne manque pas de dire, chaque fois qu'on voit dans le ciel des étoiles filantes: «Allons, v'là le Bon Dieu qui a ouvert sa grande porte; v'là encore des couturiers qui s'en vont dans le ciel!»

Naguère en Basse-Bretagne quand on parlait d'un tailleur, on ne manquait pas d'ajouter, «en vous respectant», comme lorsqu'on nommait un animal non noble; si quelqu'un rencontrait un couturier sans le connaître et l'interrogeait sur son genre de profession, il répondait ordinairement: «Je suis tailleur, sauf votre respect». Un passage de Don Quichotte constate que jadis, en Espagne, une formule analogue était employée: «Je suis, sous votre respect et celui de la compagnie, tailleur juré», dit un personnage de Cervantes en se présentant, et un autre passage de Don Quichotte parle de la mauvaise opinion que l'on a du tailleur.

Il est naturel que ce soit en Bretagne que les proverbes dépeignent le tailleur sous des traits satiriques; mais ils constatent sa mauvaise langue, ses autres défauts et le mépris dont il est l'objet, plutôt que les vols qu'on lui reproche ailleurs, ainsi que nous l'avons déjà vu.

    —Eur c'hemener n'e ket den
    'Met eur c'hemener ned-eo ken.

    Un tailleur n'est point un homme:
    Ce n'est qu'un tailleur en somme.

Nao c'hemener evid ober eun den.

Neuf tailleurs pour faire un homme.

Ce dicton est aussi usité en Écosse; l'on y ajoute parfois une variante: Il faut neuf tailleurs et un chien pour faire un homme. Et l'on dit, à ce propos, que jadis neuf tailleurs et un chien tombèrent sur un homme qui leur avait déplu. On y prétend encore qu'un tailleur est la neuvième partie d'un homme, ou que vingt-quatre tailleurs ne peuvent faire un homme; c'est jeu de mot sur le mot faire.

En Haute-Bretagne, les tailleurs et les couturiers ont leur fête à la Trinité, d'où ce dicton:

    Trinité en trois personnes,
    Trois tailleurs pour faire un homme.

    —Neb a lavar eur c'hemener
    A lavar ive eur gaouier.

    Qui dit tailleur
    Dit aussi menteur.

    —Kemener brein,
    'Nn diaoul war he gein.

    Tailleur pourri,
    Le diable sur son dos.

    —Ar c'hemener diwar he dorchenn
    Pa gouez, a gouez en ifern.

    Le tailleur sur son coussinet,
    S'il tombe, en enfer va couler.

    —Ar miliner a laer bleud,
    Ar guiader a laer neud,
    Ar fournerienn a laer toaz,
    Ar c'hemenerienn krampoez kraz.

    Le meunier vole de la farine,
    Le tisserand vole du fil,
    Les fourniers volent de la pâte
    Et les tailleurs des crêpes rôties.

    —Da chouel ar Chandelour,
    Deiz da bep micherour,
        Nemet d'ar c'hemener
        Ha d'al luguder.

        À la Chandeleur,
    Jour pour tout travailleur,
        Hormis le tailleur
        Et le flâneur.

En Basse-Bretagne, il arrive assez fréquemment que les enfants poursuivent les tailleurs en leur récitant des formulettes injurieuses, dans le genre de la suivante dont les versions sont nombreuses.

Kemenerien, potret or vas, Deut daved-omp 'benn warc'hoas: Me 'm beuz tri gi ha tri gaz, Hag ho c'houec'h 'man e noaz; Me raï d'eho bep a vragou Hag ive chupennou.

    Tailleurs, gars au bâton,
    Venez chez nous demain:
    J'ai trois chiens et trois chats,
    Et tous les six sont nus;
    Je leur donnerai à chacun des culottes,
    Et des pourpoints aussi.

En Béarn, on les poursuit aussi avec des quolibets, qui ne sont pas très faciles à comprendre, mais qui ont le privilège de leur être désagréables.

En Écosse, on adresse aux tailleurs ce blason, dont il existe plusieurs variantes:

Tailor, tailor, tartan, Geed up the lum fartin, Nine needles in his arse An a' is timles rattling.

    Tailleur, tailleur, tartan
        (avec un habit de diverses couleurs, terme de mépris),
    Monta sur la cheminée,
    Neuf aiguilles dans son derrière
    Et tous ses dés qui faisaient du bruit.

L'usage du bâton long et uni est, en Basse-Bretagne, exclusivement réservé aux vieillards, aux infirmes et aux tailleurs. Ces derniers, qui auraient été montrés au doigt s'ils avaient osé prendre un pennbaz ou bâton à gros bout, garnissaient le leur d'une fourchette en fer pour se garantir des chiens quand ils vont en journée; ils savaient que les paysans ne se hâtent jamais de les rappeler quand il s'agit d'en préserver un huissier, un gendarme ou un tailleur.

C'est sans doute cette circonstance qui a inspiré le refrain d'un sonn satyrique de la Cornouaille, qui imite l'aboiement des chiens. Voici la traduction du dernier couplet:

    Le tailleur, quand il sera enterré,
    Ne sera pas mis en terre bénite;
    Mais il sera mis au bout de la maison,
    Pour que les chiens aillent pisser sur lui.

Je ne sais si, comme les cacous ou cordiers, les tailleurs ont eu en Bretagne, avant la Révolution, une sépulture spéciale; il est certain que pendant leur vie ils étaient souvent traités comme de véritables parias.

Dans les réunions joyeuses, dans les fêtes rustiques où la gaîté rapproche les conditions, et où l'on fait asseoir le pauvre à côté du riche, le tailleur seul n'était pas admis sur un pied d'égalité; exilé à quelques pas de la foule, il mangeait et buvait à part. Lorsqu'il allait en journée, les hommes ne lui auraient pas permis de prendre place autour du bassin commun dans lequel chacun puisait avec une cuiller de bois la bouillie d'avoine ou de froment. Il est juste de dire que les femmes, toujours plus bienveillantes que les hommes, s'arrangeaient de façon à faire les tailleurs en manger les premiers; au goûter de trois heures elles leur donnaient les crêpes les plus chaudes et les mieux beurrées. Elles en étaient récompensées par des récits, des chansons et aussi par des broderies que les tailleurs exécutaient pour elles en cachette de leurs maris.

Il est pourtant probable qu'elles n'auraient pas admis les tailleurs à se poser en prétendants à la main de leurs filles. Cambry constatait, au commencement de ce siècle, que jamais dans le Finistère un paysan riche et de bonne famille n'aurait consenti à marier sa fille à un tailleur.

Une chanson de la Basse-Bretagne raconte qu'un tailleur, qui avait dissimulé sa profession, épouse la fille d'un sénéchal. Quand elle se présente à l'église dans le pays de son mari, et qu'elle veut prendre une chaise dans un endroit honorable, une dame lui dit: «Je ne pensais pas que la femme d'un tailleur passerait devant moi dans ma chaise.—Seigneur Dieu! dit la femme, je ne savais pas que c'était un tailleur que j'avais eu, avant de faire son lit et j'y trouvai son dé et son aiguille….. Est-ce que je ne trouverai pas une barque quelconque qui m'envoie chez nous, dans la maison de mon père.»

Un conte allemand de Bechstein a un épisode qui présente une certaine analogie avec le gwerz breton; mais le tailleur, grâce à sa présence d'esprit, sort à son avantage de l'aventure: La fille d'un roi avait épousé, ignorant sa première profession, un tailleur tueur de monstres; elle l'entend dire en rêvant: «Valet, fais-moi mon habit; fais des reprises à mes culottes, vite, dépêche-toi, ou je te baillerai de l'aune à travers les oreilles.» Elle soupçonna son mari de n'être qu'un tailleur et supplia son père de la débarrasser de cet indigne époux. Le roi lui recommanda de laisser ouverte la porte de sa chambre à coucher et aposta des hommes avec l'ordre de tuer son gendre s'ils entendaient de nouveau de pareilles paroles. Le tailleur, averti par un écuyer du roi, feignit de dormir et se mit à parler tout haut, comme en rêve: «Valet, fais mon habit, fais les reprises de mes culottes, vite, ou tu goûteras de l'aune! Jadis j'en ai tué sept d'un coup, j'ai tué deux géants, j'ai pris la licorne, j'ai pris le sanglier sauvage et j'aurais peur des gens qui sont là, devant la porte de ma chambre!» Les gens apostés s'enfuirent comme s'ils avaient eu mille diables à leurs trousses.

On va parfois jusqu'à attribuer aux tailleurs une influence néfaste. En Haute-Bretagne et dans le Morbihan, bien des gens croient qu'ils auront de la malechance toute la journée si la première rencontre qu'ils font est celle d'un couturier.

En Écosse, lorsqu'une femme qui a eu un enfant et va se faire remettre, rencontre un tailleur à sa première sortie, c'est un mauvais présage: son enfant sera innocent.

Dans le sud du Finistère le tailleur figure au nombre des personnes qui peuvent jeter le «Drouk-Awis» ou mauvais oeil. Cette crainte, jointe au mépris de la profession, les exposait à des avanies au milieu de ce siècle: quand de jeunes paysans en rencontraient un et qu'il n'était pas prompt à faire place, ils le saisissaient et le poussaient rudement dans le fossé, sans s'inquiéter de ce qui pourrait arriver.

[Illustration: Tailleurs bretons cousant, d'après la gravure de
Perrin. Breiz-Izel.]

Si à l'heure actuelle, la répugnance des filles de fermiers pour les tailleurs est diminuée, sans être tout à fait détruite, il en reste encore d'assez nombreuses traces dans les chansons et dans les contes, qui montrent la difficulté qu'ils éprouvent à trouver une femme dans le monde des laboureurs.

Un petit conte, tout à l'avantage du laboureur, met en relief la différence qui, dans l'opinion des campagnards, existe entre les deux catégories de métier: Une fille avait deux galants, un tailleur qui venait lui faire la cour, toujours bien habillé et dispos, tandis qu'un laboureur arrivait en habits de travail et fatigué d'avoir tenu toute la journée la queue de la charrue. Sur le conseil de sa mère, la fille se déguise en pauvresse et va successivement chez chacun de ses galants: la maison du tailleur était pauvre et il la met à la porte; chez le laboureur, on l'accueille bien, on lui donne à manger et elle couche dans un bon lit, aussi c'est lui qu'elle épouse.

* * * * *

Les tailleurs figurent souvent comme personnages principaux dans un assez grand nombre de contes; nous en avons déjà rapporté quelques-uns qui reflètent les idées que le peuple professait à leur égard. Sauf dans la série comique ou satirique, ils jouent dans les récits populaires un rôle qui, presque toujours, semble en contradiction avec le mépris dont ils sont l'objet en certains pays, et aussi avec la réputation de poltronnerie qu'ils ont, même en Allemagne, où leur métier est pourtant loin d'être méprisé.

Les conteurs les représentent souvent comme des personnages courageux, exempts des craintes qui terrorisent le vulgaire, bravant les puissances surnaturelles, allant coudre partout, même chez le diable, qu'ils trouvent presque toujours moyen de duper. Grâce à leur ruse et à leur souplesse, parfois aussi par leur habileté à mentir, ils mènent à bien des entreprises difficiles, dans lesquelles ont échoué ceux qui les ont tentés par la seule force brutale; c'est au reste la constatation assez exacte, soit dit en passant, de l'intelligence que demande leur métier, et des moyens auxquels ils sont forcés de recourir pour se défendre contre ceux qui veulent s'amuser à leurs dépens.

M. Walter Gregor m'envoie la légende suivante qu'il a recueillie dans le comté d'Aberdeen (Écosse): Au temps jadis un tailleur qui aimait à boire et à se vanter, était attablé avec quelques bons compagnons dans une taverne peu éloignée du prieuré de Bauly; ils étaient tous un peu excités par la boisson, et le tailleur se mit à se vanter comme à l'ordinaire. Il assura, entre autres choses, qu'avant minuit il aurait été coudre une paire de culottes sur l'escalier de la maison du chapitre du prieuré. Ses compagnons acceptèrent le défi. Le tailleur se rendit à l'endroit désigné, s'y assit et éclairé par une chandelle, se mit à l'ouvrage et fit aller légèrement ses doigts. Minuit approchait, quand une grande main de squelette apparut près de sa tête, et lui cria par trois fois: «Vois cette grande main sans chair ni sang qui s'élève à côté de toi, tailleur!—Je la vois, répondit celui-ci, mais il faut que je termine mon ouvrage, et que j'emploie toute cette nuit mon fil et mon aiguille.» Le premier coup de minuit sonna au moment où le tailleur finissait son dernier point; il prit sa chandelle, descendit l'escalier, passa à travers la maison du chapitre, et arriva à la porte au moment où sonnait le dernier coup, et la grande main du squelette était derrière lui; comme il atteignait la porte, la main voulut lui donner un soufflet, mais elle le manqua; le coup était envoyé avec une telle force que l'empreinte des doigts du fantôme fut gravée sur le montant en pierre de la porte; on les y voit encore maintenant, un peu effacés, mais reconnaissables.»

En Alsace, un compagnon tailleur qui n'avait pas de bas, passant un soir d'hiver près d'une potence, vit un pendu qui en avait une belle paire; il lui coupa les jambes avec ses grands ciseaux et les mit dans un mouchoir. À l'auberge, il les plaça sur le poêle pour les faire dégeler; puis, après avoir pouillé les bas, il introduisit les jambes du pendu dans le poêle et sauta par la fenêtre. Le chat se mit à ronger les jambes et la servante crut qu'il avait mangé le tailleur. Quelques jours après, un voyageur vint demander à loger à l'auberge. «—Quel est votre métier? demande l'aubergiste.—Je suis compagnon tailleur.—Dieu me garde d'un tailleur! s'écria l'aubergiste. Le chat vient justement, il y a quelques jours de m'en manger un.»

Dans plusieurs récits populaires, le tailleur est si fin qu'il attrape le diable lui-même; il va coudre chez lui, et trouve moyen de se retirer sain et sauf de ses griffes; ou bien, comme dans un conte de la Haute-Bretagne, de se faire donner des ouvriers qui n'avaient qu'à regarder l'ouvrage pour qu'il fût achevé. Un tailleur du Morbihan avait même fait un pacte avec le diable pour s'épargner la peine de coudre: il avait dans une petite boîte des nains pas plus gros que le pouce et coiffés d'un bonnet rouge qui, lorsqu'il avait taillé, cousaient les pièces dans la perfection. Dans d'autres récits, le diable essaie en vain d'apprendre le métier de tailleur, et il est chassé honteusement par son patron.

Ils étaient certes moins accessibles à la crainte que les paysans, les couturiers de la Haute-Bretagne qui, voyant des poulains-lutins, montent sur leur dos et leur ordonnent de les conduire tout droit chez eux, faisant du bruit avec leurs ciseaux, menaçant de leur couper les oreilles s'ils ne marchent pas convenablement. Un petit tailleur bossu de la Cornouaille, entendant les petits nains appelés les Danseurs de nuit, qui dansaient en chantant: «Lundi, mardi et mercredi», se cache pour les regarder. Quand il est découvert, il entre dans la danse et ajoute à leur refrain: «Et jeudi et puis vendredi». En récompense, les nains lui ôtent sa bosse, qu'ils remettent, quelques jours après, à un autre tailleur, également bossu, qui ne peut terminer comme il faut leur chanson. Un couturier de Basse-Bretagne ose aller pénétrer dans la grotte des nains pour prendre leurs trésors; un autre ne craint pas d'aller trouver l'Ouragan, et de lui réclamer le lin qu'il lui a enlevé en soufflant trop fort. La Nouvelle fabrique des plus excellents traits de vérité met en relief le courage avisé d'un couturier: un soldat ayant tiré son épée pour l'en percer, l'ouvrier, sans se laisser émouvoir, coupe avec ses ciseaux, d'abord le bout de l'épée, puis successivement toute la lame, si bien que la poignée seule reste au brutal soldat.

[Illustration: Tailleur breton enseignant le catéchisme, d'après la gravure de Perrin.]

Dans les contes proprement dits, où intervient l'élément merveilleux, il n'est pas rare de rencontrer des tailleurs: là aussi ils se montrent un peu vantards, plus rusés que réellement braves, mais d'un esprit souple et inventif, qui leur permet de mener à bien des aventures périlleuses. Le plus populaire de ces récits, qu'on retrouve en nombre de pays, est celui du tailleur qui ayant tué plusieurs mouches d'un seul coup, constate cet exploit par une inscription, en ayant soin de ne pas désigner l'espèce d'ennemis qu'il a massacrés, et se met à courir le monde. Grâce à son astuce, il vient à bout de géants redoutables, défait les années ennemies, s'empare d'animaux terribles ou fantastiques, et finit, en récompense de ses services, par devenir riche et puissant ou par épouser la fille du roi.

C'est en Allemagne, le pays classique des tailleurs, qu'on en rencontre naturellement les plus nombreuses variantes. C'est également dans le même pays que l'on a recueilli le conte qui suit: Une princesse avait promis d'épouser celui qui pourrait résoudre une devinette: trois tailleurs se présentent, et l'un d'eux la devine. La princesse qui ne se soucie pas de l'avoir pour mari, lui impose de passer la nuit dans la cage d'un ours très méchant. Le petit tailleur y va et quand l'ours veut s'élancer sur lui, il lui parle et le fait reculer. Il tire alors de sa poche des noix et se met à les casser avec les dents; il prend fantaisie à l'ours d'en manger, et il en demande quelques-unes au tailleur; celui-ci lui donne des cailloux ronds, que l'ours essaie en vain de briser, et il prie le tailleur de les lui casser; celui-ci les brise et lui remet d'autres cailloux. L'ours essaie de nouveau, et quand il est fatigué, son compagnon se met à jouer du violon, si bien que l'ours danse malgré lui. Il demande au tailleur de lui donner des leçons.—Volontiers, répond celui-ci, mais laissez-moi couper vos griffes qui sont trop longues. Il y avait, par hasard, dans un coin, un étau, dans lequel l'ours met sa patte, et le tailleur se hâte de le serrer.—Attends maintenant, dit-il, que j'aille chercher mes ciseaux. Et, laissant l'ours pris, il s'endort dans un coin. La princesse fut bien surprise et bien chagrine de voir le tailleur vivant, mais elle avait donné sa parole et le roi fit avancer un carrosse pour conduire les fiancés à l'église. Les deux autres tailleurs, jaloux de leur camarade, avaient lâché l'ours qui se mit à courir après le carrosse. Alors, le tailleur sort les jambes par la portière et crie à l'ours: Vois-tu cet étau? si tu ne t'en vas pas, tu vas encore en tâter! L'ours s'arrêta un instant et se mit à fuir à toutes jambes, de sorte que le tailleur épousa la princesse.

Le mépris pour le tailleur rustique, si caractérisé en Basse-Bretagne et que constatent les dictons écossais, n'est point universel. C'est ainsi qu'une légende anglaise raconte que lorsque le roi Alfred invita les Sept métiers à apporter un spécimen de leur savoir-faire, ce fut le tailleur qui fut proclamé roi des métiers. Au siècle dernier, dit Monteil, partout où le tailleur allait travailler, il faisait à son occasion changer le pain, le vin et le reste de l'ordinaire.

Dans certaines parties de l'Écosse, le tailleur qui va tailler et coudre à la maison les étoiles tissées par un tisserand du voisinage est accueilli avec des égards tout particuliers.

Si le tailleur éprouvait de la difficulté à trouver une femme pour lui, on lui confie volontiers, ainsi que nous l'avons vu, la mission de faire des démarches matrimoniales pour les autres.

Ce n'était pas la seule fonction dont il était chargé, et qui paraissait en désaccord avec le peu de considération que l'on avait pour lui. Jadis, lorsque l'instruction était peu répandue, le tailleur, qui souvent savait lire, enseignait le catéchisme aux enfants dans les villages.

Une formulette du nord de la France, rapportée par Charles Deulin, est tout à l'avantage des tailleurs:

    Alleluia pour les tailleurs!
    Les cordonniers sont des voleurs.
      Un jour viendra
      Qu'on les pendra.
      Alleluia!

SOURCES

Timbs, Things generally not known, I, 144.—Leroux, Dictionnaire comique.—La Mésangère, Dictionnaire des proverbes français.—Bladé, Proverbes de l'Armagnac; Poésies populaires de la Gascogne, II, 266.—Folk-Lore Record, III, 76.—Champeval, Proverbes limousins.—Pitrè, Proverbi siciliani.—Reinsberg-Düringsfeld, Sprichwörter.—Dejardin, Dictionnaire des spots wallons.—De Colleville, Proverbes danois.—Revue des traditions populaires, V, 169, 350; VI, 167, 734; IX, 571.—Proverbes écossais communiqués par M. W. Gregor.—Larchey, Dictionnaire d'argot.—Blavignac, l'Empro genevois.—L.-F. Sauvé, Folk-Lore des Hautes-Vosges, 76.—Leite de Vasconcellos, Tradiçoes de Portugal, 133, 251.—Georgiakis et Léon Pineau, le Folk-Lore de Lesbos, 352.—G. S. Simon, Étude sur le compagnonnage, 80.—Ogée, Dictionnaire de Bretagne.—Cerquand, l'Imagerie dans le Comtat.—Les Français peints par eux-mêmes, II, 330.—Noëlas, Légendes foréziennes, 283.—Régis de l'Estourbeillon, Légendes d'Avessac.—Perrin, Breiz-Izel, I, 100, 112.—L.-F. Sauvé, Lavarou-Koz; Revue celtique, V, 186.—Frank, Contes allemands du temps passé, 264.—Quellien, Chants et danses des Bretons.—W. Gregor, Folk-Lore of Scotland, 57.—Grimm, Veillées allemandes, I, 298.—Folk-Lore Journal, II, 322;—Paul Sébillot, Contes des provinces de France, 293; Contes de la Haute-Bretagne, II, 255, 286.—Fouquet, Légendes du Morbihan, 163.—Luzel, Légendes chrétiennes de la Basse-Bretagne, II, 254; Contes de Basse-Bretagne, III, 63.—E. Cosquin, Contes de Lorraine, II, 95.—Grimm, Märchen, n° 114.—Monteil, Histoire des Français, V, 78.

[Illustration: UN TAILLEUR, VIGNETTE DE JAUFFRET. (Les Métiers.)]

LES COUTURIÈRES

Pendant le moyen âge, et jusqu'à une époque assez moderne, les couturières étaient en réalité des couseuses ou des lingères. L'existence, en tant que corporation, de femmes ayant le droit de tailler les vêtements ou de les coudre, ne remonte qu'à l'année 1675. Auparavant, les tailleurs possédaient seuls le privilège d'habiller les hommes et les femmes, et en 1660 leurs statuts mentionnaient encore expressément ce monopole. Ce n'était que par exception que les filles des maîtres tailleurs pouvaient, avant d'être mariées, habiller les petits enfants jusqu'à l'âge de huit ans. Quelques femmes entreprirent de faire des vêtements pour les dames; elles réussirent peu à peu à se créer une petite clientèle, et, d'après Franklin, vers le milieu du XVIIe siècle, elles étaient officiellement qualifiées de couturières. Mais avant de pouvoir exercer paisiblement un métier qui paraissait devoir appartenir à leur sexe, elles eurent à supporter de la part des tailleurs une guerre à outrance; ils les écrasaient d'amendes, faisaient saisir chez elles étoffes et costumes, et portaient plaintes sur plaintes au lieutenant général de la police.

Malgré tout, elles continuaient leur métier, parce que «l'usage s'étoit introduit parmi les femmes et filles de toutes sortes de conditions de se servir des couturières pour faire leurs jupes, robes de chambre, corps de jupes, et autres habits de commodité», et lorsqu'elles adressèrent au roi une requête tendant à faire ériger leur métier en corporation régulièrement autorisée, il y avait longtemps que dans la pratique elles étaient employées par les dames de préférence aux tailleurs. L'édit ne fit que donner une consécration légale à un état de choses qui était entré peu à peu dans les habitudes.

La Coquette, comédie de Regnard, représentée en 1691, est l'une des premières où les couturières figurent au théâtre; en voici quelques passages:

LE LAQUAIS.—Mademoiselle, voici votre couturière.

COLOMBINE.—Eh bien! Margot, m'apportez-vous mon manteau?

MARGOT.—Oui, mademoiselle; j'espère qu'il vous habillera parfaitement bien: depuis que je travaille, je n'ai jamais vu d'habit si bien taillé.

ARLEQUIN.—Ni moi de fille si ragoûtante. Voilà, mordi, une petite créature bien émerillonnée… M'amie, me voudrais-tu tailler une chemise et quelques caleçons?

    MARGOT.—Je suis votre servante, monsieur; on ne travaille
    point en homme au logis.

    COLOMBINE.—Mais il me semble, Margot, que ce manteau-là
    monte bien haut: on ne voit point ma gorge.

    MARGOT.—Ce n'est peut-être pas la faute du manteau,
    mademoiselle.

    COLOMBINE.—Taisez-vous, Margot, vous êtes une sotte:
    remportez votre manteau; j'y suis faite comme une je ne
    sais quoi.

ARLEQUIN.—Plus je vois cette enfant-là, plus elle me plaît… un petit mot: j'ai besoin d'une fille de chambre; je crois que tu serais assez mon fait; sais-tu raser?

MARGOT.—Moi, raser? je vois bien que vous êtes un gausseur; je mourrais de peur si je touchais seulement un homme du bout du doigt. Adieu, mademoiselle; dans un quart d'heure je vous rapporterai votre manteau avec de la gorge.

Il est vraisemblable que les couturières de campagne purent exercer leur modeste métier sans rencontrer d'opposition de la part des hommes. Je n'en ai pas trouvé trace dans les documents, assez peu nombreux, où il est question d'elles.

En Haute-Bretagne elles sont, de même que les tailleurs, employées la plupart du temps à la journée, et comme eux elles vont travailler de maison en maison. Elles taillent et cousent les habits d'homme aussi bien que ceux des femmes et des enfants; c'est pour cela qu'elles sont appelées indifféremment couturières ou tailleuses. Presque toutes savent raccommoder le linge ou le repasser; c'est à cette dernière occupation qu'elles emploient souvent le samedi dans les maisons où elles sont à journées.

Les paysans, si prodigues de dictons satiriques et d'appellations injurieuses à l'égard des tailleurs, les adressent rarement aux couturières. Si en Haute-Bretagne on les appelle couturettes, avec une petite nuance de dédain, je n'y ai trouvé aucune formulette, aucun dire moqueur; les deux seuls que j'aie relevés proviennent: le premier du Limousin, le second du pays de Liège:

La Toupina-Freja, la quinze ans que cous, Ne sap couzer un gounelou.

    La Marmite-Froide, depuis quinze ans qu'elle coud, ne sait
    pas coudre un jupon.

    Esse comme le costreû d' Leuze,
    Qu'aime mia darmeû qu' dè keûse.

    Être comme la couturière de Leuze, qui aime mieux dormir
    que de coudre.

Les couturières de campagne sont en général bien vues, et il n'est pas rare qu'elles fassent des mariages avantageux. Beaucoup sont jolies, ou tout au moins gracieuses, et elles prennent soin de leur toilette, qu'elles savent presque toujours rendre séante à leur personne. Rarement on leur attribue une influence funeste: dans quelques parties du Morbihan, on croit pourtant que le charretier qui en rencontre une le matin, au sortir de la maison, est exposé à quelque malheur.

En quelques provinces, le rôle de la couturière dans les cérémonies du mariage est important, presque rituel. Dans le Bocage normand, lorsque, deux ou trois jours avant la noce, on va porter le lit, l'armoire et le trousseau de la future, c'est elle qui préside au voyage, assise sur l'armoire: elle doit avoir eu soin de faire placer sur la charrette une quenouille enrubannée et un gros balai de bruyère, le manche en bas; quelquefois elle est munie d'un paquet d'épingles qu'elle distribue aux jeunes filles, pour leur faire trouver un mari dans un bref délai. Le jour de la noce, elle remplit les fonctions de maître des cérémonies, et elle a à la ceinture de gros ciseaux luisants suspendus par un cordon de laine orné d'un gros coeur en acier. Par la distribution des livrées, elle marque les invités, leur assigne la place qu'ils doivent occuper dans le cortège et au repas, et le rôle que chacun remplira selon son rang, son degré de parenté ou d'intimité avec les futurs. L'honneur de faire la toilette de la mariée est aussi une de ses attributions en Normandie. En Haute-Bretagne et dans le Forez, ses fonctions sont à peu près les mêmes que dans le Bocage; dans les environs de Rennes, elle enlève le soir les épingles de la couronne de la mariée, à l'exception d'une seule que le mari doit ôter; dans le Bocage, elle la déchausse. C'est elle aussi qui se charge de répondre, le dimanche après la noce, aux paroles de bienvenue que les garçons du pays adressent à l'épousée quand elle n'est pas de la paroisse.

[Illustration: Les Couturières, gravure de Binet.

La jolie couturière, revenant de sa chambre avec ses deux compagnes après avoir été rebutée par une prétendue bienfaitrice, raconte son malheur. Une vieille fille couturière, laide et jalouse, lui répond: «Dame, on n'est pas toujours heureuse!» (Restif de la Bretonne, Les Contemporaines, III, 164.)]

Les couturières ont un certain nombre de superstitions ou de croyances singulières en rapport avec leur métier; il semble toutefois qu'elles n'y attachent pas une bien grande importance, et c'est en souriant qu'elles en parlent.

En Haute-Bretagne, si une couturière casse son fil en cousant, son amant l'abandonnera; dans le Mentonnais, c'est un présage de malheur. À Saint-Brieuc, si le fil se noue souvent, la personne à qui la robe est destinée est jalouse; quand, la robe étant défaufilée, un fil blanc y a été laissé par mégarde, l'ouvrière est exposée à n'être pas payée de son ouvrage. Lorsque, en se rendant le matin à son travail, une tailleuse perd ses ciseaux, on dit en Haute-Bretagne que le garçon qui les trouve se mariera avec elle. À Paris et à Saint-Brieuc, les ciseaux qui tombent annoncent la visite d'un étranger; dans la Gironde et à Anvers, si leur pointe s'enfonce dans le plancher, l'ouvrage ne manquera pas. En Haute-Bretagne, si l'on se passe les ciseaux de la main à la main, on s'expose à avoir dispute. Des épingles qu'on renverse n'annoncent rien de bon: dans la Gironde, c'est l'indice d'une querelle qui éclatera prochainement entre les ouvrières.

Dans le Mentonnais et en Haute-Bretagne, quand une apprentie se pique le doigt, on lui dit que c'est bon signe, que c'est le métier qui entre; en Franche-Comté, pour savoir l'état, il faut s'être piquée sept fois à la même place; à Saint-Brieuc, on assure aux apprenties qu'elles ne seront bonnes ouvrières qu'après s'être piquées sept fois au nez. À Menton, s'il sort du sang de la piqûre, la couturière sera embrassée dans la journée. En Haute-Bretagne, le travail qui tombe par terre réussira; si on recommence un vêtement deux fois, il est probable qu'on devra le refaire une troisième fois.

Dans les ateliers parisiens, les couturières qui cousent des robes de mariées ont l'habitude de placer dans l'ourlet un de leurs cheveux. Elles croient que cela leur portera bonheur et qu'elles ne tarderont pas à trouver un mari; plus le cheveu est long, plus il est efficace. Cette coutume existe aussi à Saint-Brieuc et à Troyes, et vraisemblablement ailleurs. À Paris, les ouvrières ont soin de mettre dans le faux ourlet des robes de noce plus de faufilures qu'il n'est nécessaire; cette action donne, paraît-il, de la chance à la future.

En Haute-Bretagne, les couturières n'aiment pas à commencer un ouvrage le vendredi. En Basse-Bretagne, on disait autrefois que les femmes, en cousant le jeudi ou le samedi, faisaient pleurer la sainte Vierge. En pays français, le dimanche est le seul jour où l'on ne couse pas.

Je ne sais si, comme en Belgique, la couturière qui enfreint le repos dominical doit souffrir avant de mourir jusqu'à ce que toutes les coutures faites en temps prohibé soient décousues.

Au moyen âge, il y avait des personnes qui, pour avoir de la chance pendant la nouvelle année, cousaient quelque chose pendant la nuit du premier janvier.

* * * * *

On a de tout temps attribué aux ouvrières des villes la réputation d'être de moeurs faciles; à ce point de vue, les couturières et les lingères tenaient, s'il en fallait croire les écrivains, le premier rang, après toutefois les modistes. Aux siècles derniers, on généralisait volontiers et l'on donnait à des corps d'état, pris en bloc, les qualités et les défauts qui n'appartenaient qu'à une partie. Sans doute toutes les couturières n'auraient pu prétendre au prix de vertu, et l'isolement et la misère en faisaient succomber plusieurs. Toutes n'auraient pas résisté aux séductions, comme la petite tailleuse bretonne que, d'après une ancienne chanson, le seigneur de Kercabin fit sauter en l'air, en allumant un baril de poudre sous le pavillon où elle travaillait ordinairement. Il y en avait toutefois qui auraient répondu à un amoureux entreprenant, comme celle de la farce du «Rémouleur d'amour».

FANCHETTE, couturière.

          Gagne-petit.
    Je n'écoute point la fleurette,
          Gagne-petit.

PIERROT, gagne-petit.

    Mais pour quelque garçon gentil
    Peut-être êtes-vous plus doucette?

FANCHETTE

    Non, tout homme est près de Fanchette
          Gagne-petit.

Une chanson, connue en beaucoup de pays de France, raconte la ruse dont se servit une couturière pour repousser un galant trop pressant; en voici le début. Les couplets qui suivent étant un peu lestes, je ne puis que les résumer:

    Dedans Paris y a
    Un' jolie couturière,
    De chaqu' point qu'elle faisait.
    Son cher amant la regardait.

Elle commet l'imprudence de le suivre au bois, où son honneur est en danger; alors elle lui promet «trois chevaux que le roi n'en a pas de plus beaux.» C'étaient des chevaux en peinture, et elle le congédie en se moquant de lui.

Les autres chansons populaires, où il est parlé des couturières, appartiennent au genre gracieux et galant; quelques-unes sont à double sens. Elles sont en général le développement du couplet de celle-ci, qui est très connue en Haute-Bretagne:

    Petite couturière,
    Viens travailler chez moi,
    Tu n'auras rien à faire,
    Tu seras bien chez moi.

En Haute-Bretagne, les tailleuses ont leur fête à la Trinité. Ce jour-là elles mettent à leur porte un bouquet; parfois ce sont les jeunes gens qui sont venus le leur offrir.

[Illustration: Femme cousant, d'après Chodowiecki.]

En Belgique, elles fêtent le jour de Saint-Anne, qui est aussi la patronne des dentellières et des lingères. Dès la veille on pare les écoles et les ouvroirs de fleurs et de guirlandes. Le matin, de bonne heure, les jeunes filles viennent souhaiter la fête à leur maîtresse et lui offrir un grand bouquet de fleurs. Puis elles y reviennent après la messe, où le déjeuner aux gâteaux est servi. Après le repas, on fait une promenade en chariot ou en voiture vers une ville ou un village des environs. Le chariot est couvert et orné de fleurs, et l'on emporte des paniers pleins de provisions. Les élèves ou les ouvrières qui veulent être de la partie doivent, pendant toute l'année, remplir leur tâche; celles qui ne l'ont pas faite restent à la maison. Pour payer les frais de cette excursion, on verse chaque semaine une légère cotisation, à laquelle on joint les petites amendes qu'inflige le règlement de chaque atelier contre les actes d'oubli, d'indiscrétion ou de négligence. Quand le temps n'est pas favorable, on passe la journée à l'école ou à l'ouvroir, au milieu des danses et des chants, et il y a toute une série de chansons populaires qui sont exclusivement en usage chez les couturières ou les dentellières lors de la célébration de la fête.

Les couturières figurent dans plusieurs récits populaires: une légende nivernaise prétend que c'est la chèvre qui leur a appris à couper les chemises. Un jour que l'une d'elles avait taillé sans succès plusieurs aunes de toile, la chèvre, qui la regardait, se mit à crier: «De biais! de biais!» En suivant cette indication, la couturière réussit enfin sa coupe. D'après une variante, c'est la corneille qui lui cria: «De bia! de bia!»

Dans un conte irlandais, une jeune fille qui ne savait pas coudre, devait épouser un prince si elle parvenait à faire des chemises. Elle se désole, lorsque survient une vieille dont le nez est grand et rouge, qui lui offre de faire sa besogne, si elle promet de l'inviter à ses noces. Lorsqu'elle arrive avec les autres conviés, on lui demande pourquoi elle a un nez si extraordinaire: «C'est, répond-elle, parce que j'ai toujours la tête penchée en cousant, et que tout le sang de mon corps coule dans mon nez.» Le prince défend à sa jolie fiancée de jamais toucher à une aiguille.

Les couturières, habituées à se rendre à leur ouvrage avant le lever du soleil et à en revenir à la nuit close, ne sont point en général peureuses. On raconte, en Haute-Bretagne, que l'une d'elles ose, pour abréger sa route, passer la nuit par un cimetière; elle voit un suaire sur une tombe et l'emporte chez elle. À minuit, une voix lui crie: «Rends-moi mon suaire!» Sur le conseil du curé, elle retourne la nuit au cimetière, où elle doit coudre dans le suaire ce qui se présentera à elle. Elle voit une tête de mort, et tout va bien jusqu'à la dernière aiguillée. Elle pique alors la tête, qui s'écrie: «Vous m'avez fait mal!» et la couturière meurt de peur. La même donnée se retrouve dans une des Légendes chrétiennes de Luzel, avec cette différence que le linceul est celui de la propre mère de la jeune fille.

Une couturière des environs de Penmarc'h fut plus heureuse: un soir qu'elle revenait de son travail, elle entendit des plaintes qui semblaient sortir d'un buisson au bord de la route. Elle demanda: «Qui est là?» Et, ne recevant pas de réponse, elle en conclut qu'il y avait là une âme en peine qui avait besoin de prières. Elle lui fit dire une messe, et quand elle sortit de l'église, elle vit dans le cimetière un jeune homme vêtu de blanc, qui lui donna trente sous, à la condition d'aller chez une dame à Audierne. Elle reconnut sur la broche de celle-ci le jeune homme qui l'avait envoyée et lui raconta ce qu'il lui avait dit. Elle resta avec la dame qui, en mourant, lui légua tout son bien.

À Saint-Malo, les petites fées de la Hoguette dansaient sur la dune, en chantant la chanson des jours de la semaine, qu'elles ne pouvaient parvenir à compléter; une petite couturière bossue, qui allait reporter son ouvrage, se trouva au milieu d'elles et acheva leur chanson; en récompense, elles lui ôtèrent sa bosse.

PROVERBES

Cousturere fade Loungue punterade (Béarn).

La courduriero fado Fai loungo lignado (Languedoc).

Mauvaise couturière.—longue aiguillée.

    —Longue aiguillée, aiguillée de fainéante
    (Haute-Bretagne).

    Cousturere maridade
    Agulhe expuntade (Béarn).

    Couturière mariée
    Aiguille échassée (Haute-Bretagne).

Ces deux proverbes signifient qu'une fois mariée, il y a de grandes chances pour que la couturière n'exerce plus son métier.

[Illustration: Fileuses et Couturières, estampe hollandaise.]

LES DENTELLIÈRES

Dans plusieurs des pays où la fabrication de la dentelle constitue une branche d'industrie importante, on entoure son invention de circonstances légendaires. En Belgique une pauvre femme de pêcheur, en attendant son mari, se mit à passer machinalement des fils entre les mailles de son filet: l'attente fut longue, le pêcheur ne revint pas, et sa femme, devenue folle, continua à former de naïfs dessins qui donnèrent l'idée du lacis, puis des fils tirés et des points coupés. Dans les îles de la lagune de Venise on raconte encore qu'un jeune marin avait offert à sa fiancée une branche de ce joli corail des mers du Sud qu'on appelle Mermaid's lace, dentelle des fées; la jeune fille, charmée de la gracieuseté de la plante marine, de ses petits noeuds blancs réguliers, l'imita avec son aiguille et, après plusieurs essais, réussit à produire cette dentelle qui a été si à la mode dans toute l'Europe. Suivant une autre version, une jolie fille des îles de la lagune avait fait pour son amant un filet; la première fois qu'il s'en servit, il ramena du fond de la mer une superbe algue pétrifiée qu'il offrit à sa maîtresse. Peu après il dut partir pour la guerre; sa fiancée, en regardant les belles nervures, les fils si déliés de la plante, tressa les fils terminés par un petit plomb qui pendaient de son filet; peu à peu elle finit par reproduire exactement le modèle qu'elle avait sous les yeux. La dentelle a piombini était inventée.

Dans les Flandres, où la dentelle était une industrie pratiquée naguère par un tiers de la population féminine, c'est la sainte Vierge qui l'a révélée à une jeune fille de Bruges; celle-ci avait fait voeu de renoncer à son amoureux si la mère de Dieu lui donnait le moyen de secourir sa famille. Un dimanche qu'elle se promenait avec lui, le ciel sembla s'obscurcir et une quantité innombrable de fils de la Vierge vinrent tomber sur son tablier noir. Elle remarqua que de leur enchevêtrement naissaient de gracieuses figures. Elle déposa son tablier sur un léger châssis formé de branchages, et, avec l'aide de son amant, elle le rapporta au logis avec toutes les précautions nécessaires. Elle y songea toute la nuit, et se persuada qu'un miracle s'était opéré en sa faveur. Elle tâtonna, fit, défit, travailla tant et si bien que le dimanche suivant elle plaçait sur la couronne de la Vierge un tissu dont le dessin ressemblait à celui qu'elle avait imité. L'aisance ne tarda pas à rentrer dans la maison, parce qu'on demandait à la jeune fille des dentelles. Mais quand son amoureux voulut l'épouser, elle le refusa à cause du voeu qu'elle avait fait. Le jour anniversaire du miracle, elle alla prier la Vierge: pendant qu'elle était agenouillée, le ciel se couvrit de fils de la Vierge; qui tombant sur sa robe noire, y tracèrent une couronne de mariée entremêlée de roses et de fleurs d'oranger, et une main invisible écrivit au milieu: «Je te relève de ton voeu.»

Bien que l'art de la dentelle ne paraisse pas avoir été connu avant la fin du XVe siècle, on dit en Suède que sainte Brigitte l'y avait introduit après un séjour en Italie. En Auvergne, saint François Régis, touché des misères des pauvres femmes de la campagne, leur apprit la manière de faire de la dentelle. C'est pour cela que le saint est le patron des «dentelleuses» de ce pays. La vérité est qu'il y avait des dentellières bien avant la prédication du père Jésuite, mais celui-ci s'entremit pour faire rapporter une ordonnance du parlement de Toulouse (1639) qui avait presque ruiné cette industrie, et il s'occupa de lui trouver de nouveaux débouchés au Mexique et au Pérou. Au XVIe siècle Barbara Etterlin, femme de Christophe Huttmann, grand propriétaire de mines en Saxe, ayant vu les femmes faire des filets pour protéger la tête des mineurs, eut l'idée de les occuper à faire de la dentelle comme celle de Flandre; une vieille femme lui avait prédit, avant son mariage, qu'elle aurait autant d'enfants que la première pièce de dentelle qu'elle avait faite comptait de petits bâtons; quand elle mourut, en 1575, soixante-cinq enfants et petits-enfants étaient autour d'elle.

En 1804, M. Dieudonné, préfet du Nord, disait dans la statistique de ce département que le beau travail de la dentelle de Valenciennes était tellement inhérent à ce lieu, que si une pièce était commencée en ville et finie hors des murs, cette dernière serait visiblement moins belle et moins parfaite que l'autre, quoique continuée par la même dentellière avec le même fil, sur le même carreau.

On assure en Flandre que la couleur jaune des dentelles de Malines et de Bruxelles est due à l'haleine des ouvrières.

Autrefois, à Bruxelles, on voyait les dentellières assises devant leur porte, travaillant, jacassant et gourmandant les enfants qui prenaient leurs ébats au milieu de la rue. Vers 1843, en Belgique, leur travail était assez rémunérateur pour suffire aux besoins du ménage, et il n'était pas rare de voir dans les campagnes le paysan flamand, fumant nonchalamment sa pipe entre deux pots de bière pendant que sa femme travaillait. Il n'en est plus de même aujourd'hui. L'ouvrière dentellière belge est honnête, bonne et serviable: son travail paisible la laisse calme et peu disposée, dit Mme Daimeries, aux plaisirs bruyants et aux extravagances des ouvrières de fabrique.

[Illustration: Dentellières, d'après l'Encyclopédie.]

[Illustration: L'OUVRIERE EN DENTELLE]

Les divertissements des dentellières ont en effet un caractère très gracieux et patriarcal, soit qu'elles prennent part, avec les lingères et les couturières, aux fêtes de la Sainte-Anne, soit qu'elles célèbrent leur fête à part. À Ypres, au moment de la Fête-Dieu, elles s'accordent quatre ou cinq jours de vacances et se plaisent à orner les écoles où l'on enseigne l'art de la dentelle de guirlandes, de festons et de banderolles portant des inscriptions et des adages. Elles vont faire aux environs des excursions auxquelles ne sont admises que des personnes de leur sexe. Pour cela elles se réunissent au nombre de trente ou quarante, et le trajet s'effectue sur des chariots à quatre roues artistement décorés de guirlandes de fleurs, de rubans et d'étoffes de diverses couleurs. Elles se rangent sur les bancs où elles sont assises souvent de la façon la plus gracieuse. Au premier rang est placée la reine; c'est celle qui a su gagner le plus de prix aux jeux de boule commencés aux premiers jours de la fête. Quelques-unes sont travesties en bergères, en jardinières, en paysannes, la plupart sont couronnées de fleurs et chantent en s'accompagnant du tambourin. Chaque année une ou deux chansons ont la vogue à ces joyeusetés; c'est un chansonnier ambulant qui, quelques semaines avant la Fête-Dieu, importe ces chansons et en vend alors une grande quantité. Lors de leur fête les dentellières de la Flandre française chantaient la chanson flamande dont nous traduisons les premiers couplets; elle n'a d'autre mérite que celui de donner quelques détails sur la façon dont la fête se passait:

«C'est aujourd'hui le jour de Sainte-Anne; nous guettons tous le moment du plein jour et nous nous habillons à la hâte pour aller à l'église. Lorsque la messe est dite nous sommes tous bien aises de sortir. Joseph est venu par ici avec son chariot et son bastier. Nous emportons des provisions: gâteaux et paniers. Ceux qui veulent nous accompagner doivent avoir fait jour gras toute l'année, et ceux qui ne l'ont pas fait doivent rester au logis et ne point venir.

«Le jour de Sainte-Anne est passé et je suis débarrassée de mon argent; maintenant assise ici en proie à la tristesse, je n'ai plus que peu d'appétit et nulle envie de travailler, le travail me fait peine. Je voudrais que les jours entiers pussent être jours de Sainte-Anne.»

Le chansonnier lillois Desrousseaux a composé la «canson dormoire» du P'tit Quinquin, dont la popularité est attestée par des images, des faïences et qui, par son accent naïf et populaire, méritait bien cet honneur.

    Dors, min p'tit quinquin,
    Min p'tit pouchin,
    Min gros rojin,
    Tu m'f'ras du chagrin
    Si te n'dors point qu'à d'main.

    Ainsi l'aut' jour eun' pauv' dentellière,
    In amiclotant sin p'tit garchon,
    Qui d'puis tros quarts d'heure n'faijot qu'braire
    Tâchot d'l'indormir par eun' canchon.

    Ell' li dijot: Min Narcisse.
    D'main t'aras du pain n'épice,
    Du chuc à gogo
    Si t'es sache et qu'te fais dodo.

    Et si te m'laich' faire eun' bonn' semaine
    J'irai dégager tin biau sarrau,
    Tin patalon d'drap, tin giliet d'laine …
    Comme un p'tit milord, te s'ras farau!

    J't'acat'rai, l'jour de l'ducasse,
    Un polichinell' cocasse,
    Un turlututu
    Pour juer l'air du Capiau pointu.

Le premier dimanche de septembre, les dentellières de la rue Schaerbeek, à Bruxelles, se réunissent pour offrir un manteau à Notre-Dame de Hal. Un corps de musique accompagne la procession jusqu'à l'estaminet, et donne une aubade à chaque église devant laquelle passe le cortège. Les ouvriers sont souvent déguisés, les dentellières sont en habits de fêtes. À Hal on trouve un repas servi dans une grange, on y passe la nuit et l'on rentre à Bruxelles dans le même ordre.

Il y avait à Bruxelles une chapelle dite de Notre-Dame-aux-Neiges. Le 4 août les ouvrières en dentelles y allaient prier pour que leur ouvrage pût, par la protection de la Vierge, conserver sa blancheur. Sous la domination des Français la chapelle fut démolie, mais il fallut un détachement de troupes pour protéger les ouvriers contre la populace qui vint les assaillir.

Voici une fable espagnole de Thomas de Yriarte qui est en relation avec ce métier. Près d'une dentellière vivait un fabricant de galons.—Voisine, lui dit-il un jour, qui croirait que trois aunes de ta dentelle valussent plus de doublons que dix aunes de galon d'or à deux carats?—Tu ne dois pas t'étonner, dit la dentellière, que la valeur de ma marchandise soit si fort au-dessus de la tienne, quoique tu travailles l'or et moi le fil; cela tient à ce que l'art vaut plus que la matière.»

[Illustration: Dentellière hollandaise, gravure d'après Miéris
Seguin (La Dentelle).

(Rothschild, éd.)]