Les lutins viennent en plusieurs cas en aide aux cordonniers. Il était une fois, dit un conte allemand, un très honnête cordonnier qui travaillait beaucoup; mais il ne gagnait pas assez pour faire vivre son ménage, et il ne lui restait plus rien au monde que ce qu'il lui fallait de cuir pour faire une paire de souliers. Un soir il la coupa dans le dessein de la coudre le lendemain de bon matin, puis il alla se coucher. En se réveillant, il vit les souliers tout faits sur la table, et si bien conditionnés, que c'était un vrai chef-d'oeuvre dans son genre. Une pratique les lui acheta plus cher que de coutume; il se procura d'autre cuir et tailla deux paires de souliers. Le lendemain, il les trouva encore tout faits, et cela continua assez longtemps. Un jour, vers les fêtes de Noël, il se cacha avec sa femme pour voir qui faisait ainsi son ouvrage; à minuit sonnant, ils virent deux petits nains qui se mirent à travailler et ne quittèrent l'ouvrage que quand il fut entièrement achevé. Le lendemain, la femme du cordonnier lui dit qu'ils étaient tout nus, et qu'elle allait faire à chacun une petite chemise, un gilet, une veste et une paire de pantalons. De son côté, le cordonnier leur fit à chacun une paire de petits souliers. Quand ces petits habillements furent prêts, ils les placèrent sur la table, au lieu de l'ouvrage préparé qu'ils y laissaient ordinairement, puis ils allèrent se cacher. À minuit, les nains arrivèrent, et, quand ils aperçurent les petits habits, ils se prirent à rire, s'emparèrent de leurs petits costumes et se mirent à sauter et à gambader, puis, après s'être habillés promptement, l'un d'eux prit une alène et écrivit sur la table: «Vous n'avez pas été ingrats, nous ne le serons pas non plus.» Ils disparurent comme à l'ordinaire, et bien qu'ils n'aient plus reparu, tout continua à prospérer dans le ménage du cordonnier.
[Illustration: La Méchante Cordonnière, d'après une chromolithographie de l'Album de la Mère l'Oye, imprimé à Rotterdam. Au-dessous sont ces vers:
Gardez-vous, petits enfants,
De pleurer en vous couchant,
Autrement la Cordonnière,
De vous n'aurait pas pitié,
Et pendant la nuit entière
Vous mettra dans un soulier,
Loin de votre lit bien blanc
Et des baisers de maman.
]
Dans la Haute-Saône, le lutin d'Autrey se montre sous la figure d'un petit savetier qui, adossé à une borne, bat la semelle en chantant. S'il voit venir quelque paysan, il lui souhaite le bonsoir et lui dit qu'il n'a plus que trois clous à planter dans son vieux soulier, et qu'ensuite ils feront route ensemble. Il lui cause jusqu'au coucher du soleil; alors, il prétend qu'il est fatigué et saute sur le dos du paysan, qui est forcé de le promener toute la nuit.
[Illustration: Le cordonnier et les nains, figure tirée des Vieux
Contes allemands, Paris, 1824.]
[Illustration: Gnaffron, personnage du Guignol lyonnais, dessin de
Raudon, dans le théâtre de Guignol (Le Bailly).]
SOURCES
Variétés historiques et littéraires, I, 14.—Larchey, Dictionnaire d'argot.—Mistral, Tresor dou felibrige.—Causes amusantes et peu connues, I, 70, 85.—Leroux, Dictionnaire comique.—Les Français, II, 265, 267, 268.—Paul Sébillot, Coutumes de la Haute-Bretagne, 74.—J.-F. Bladé, Proverbes de la Gascogne.—Ancien Théâtre français, II, 115.—E. Rolland. Rimes et jeux de l'Enfance, 320.—Leite de Vasconcellos, Tradiçoes de Portugal, 251,—Revue des traditions populaires, IX, 685; N, 157, 202.—Paris ridicule, 310.—Dragomanov, Traditions populaires de la petite Russie, 280.—Jitté i slovo, V, 232.—Communications de M. T. Volkov.—Ampère, Instructions pour les poésies populaires.—E. Monseur, La Folk-Lore wallon, 7, 74.—Communications de MM. H. Macadam, Alfred Harou.—Lespy, Proverbes de Béarn.—G. Pitrè, Costumi siciliani, 14, 21.—Henderson, Folk-Lore of Northern Counties, 82.—Calendario popular (Fregenal), 1885, 16.—Paul Lacroix et Alfred Duchesne, Histoire des Cordonniers, 117, 125, 162, 207.—Ant. Caillot, Vie publique des Français, II, 213.—Sensfelder, Histoire de la Cordonnerie, 21. 271.—Hécart, Dictionnaire rouchi.—Magasin pittoresque, 1850, 141.—L. Morin, Les Communautés des cordonniers, basaniers et savetiers de Troyes (1895), 36, 62.—G.-S. Simon, Étude sur le compagnonnage, 22, 75, 87, 110, 115.—A. Perdiguier, Le Livre du Compagnonnage, I, 44.—E. Cosquin, Contes de Lorraine, I, 257.—Paul Sébillot, Contribution à l'étude des contes, 73.—Roumanille, Li Conte prouvençau, 86.—Vieux contes allemands, 1824, 194.—Ch. Thuriet, Traditions de la Haute-Saône, 115.
[Illustration: Savetier, d'après une lithographie, Arts et
Métiers.]
LES CHAPELIERS
La corporation des chapeliers est ancienne: elle figure dans le Livre des Métiers; il y avait alors les chapeliers de feutre, les chapeliers de coton, les chapeliers de paon, les fourreurs de chapeaux, les chapeliers de fleurs et les fesseresses de chapeaux d'or et d'orfrois à quatre pertuis, et leurs statuts y sont longuement énumérés. Les trois premières catégories rentraient seules à peu près dans ce qu'on est convenu d'appeler la chapellerie, les deux autres étant plutôt du ressort de la mode.
[Illustration: Habit de Chapellier.]
En 1578, la corporation des chapeliers fut définitivement organisée, et elle eut un blason d'or aux chevrons d'azur, accompagné de trois chapels de gueules. Elle devait son privilège au comte Antoine de Maugiron, qui l'obtint de Henri III. Elle prit pour patron celui de son protecteur, et saint Antoine fut depuis en grand honneur parmi les chapeliers de Paris. Il était même de règle «qu'au jour anniversaire de ladite fondation, les quatre maîtres jurés, gouverneurs et régents, vinssent es demeures du Louvre pour congratuler notre doux sire le Roy et lui présenter un jeune pourcel vivant, de la grosseur d'un agnelain, adorné de fleurs, estendu par pied d'une figurine de cire représentant monseigneur saint Antoine d'Heraclée. Ces petits cochons ont toujours été reçus d'Henri III à Louis XVI inclusivement.
[Illustration: Le chapelier, réclame américaine
(Collection E. Flammarion.)]
Les statuts de 1578 furent confirmés par Henri IV, en 1594, réformés en 1612 par Louis XIII, et enfin augmentés et renouvelés en 1706. En 1776, la communauté des chapeliers fut réunie au corps des bonnetiers en même temps que celle des pelletiers. La chapellerie de Paris se partageait en quatre classes: les maîtres fabricants, les maîtres teinturiers, les marchands en neuf et les maîtres marchands en vieux, qui ne formaient qu'une seule corporation. Les chapeliers choisissaient ordinairement celle à laquelle ils voulaient appartenir.
Le compagnonnage des ouvriers chapeliers était l'un des plus anciens: s'il en fallait croire le tableau chronologique rédigé et approuvé, en 1807, par les compagnons de Maître Jacques, il aurait pris naissance en 1410. C'était l'un de ceux qui avaient les rites d'initiation les plus secrets et les plus solennels. Voici, d'après le P. Lebrun, comment ils procédaient en cette occasion au milieu du XVIIe siècle: Les compagnons chapeliers se passent compagnons en la forme suivante: Ils choisissent un logis dans lequel sont deux chambres commodes pour aller de l'une dans l'autre. En l'une d'elles, ils dressent une table sur laquelle ils mettent une croix et tout ce qui sert à représenter les instruments de la Passion de Notre-Seigneur. Ils mettent aussi sur la cheminée de cette chambre une chaise, pour se représenter les fonts du baptême. Ce qui étant préparé, celui qui doit passer compagnon, après avoir pris pour parrain et marraine deux de la compagnie qu'il a élus pour ce sujet, jure sur le livre des Évangiles, qui est ouvert sur la table, par la part qu'il prétend au Paradis, qu'il ne révélera pas, même dans la confession, ce qu'il fera ou verra faire, ni un certain mot duquel ils se servent comme d'un mot de guet pour reconnaître s'ils sont compagnons ou non, et ensuite il est reçu avec plusieurs cérémonies contre la Passion de Notre-Seigneur et le sacrement de baptême, qu'ils contrefont en toutes ses cérémonies.
Les ouvriers chapeliers s'engagèrent, vers 1651, à renoncer à leurs rites d'initiation; toutefois, leur compagnonnage ne cessa pas pour cela. Les chapeliers compagnons passants du Devoir subsistent encore, mais leur société, de même que toutes les autres, est bien déchue de son ancienne importance. Actuellement, l'aspirant en devenant compagnon, prête serment de fidélité aux règles de la société; s'il le viole, il est rayé du tour de France.
Les ouvriers chapeliers qui n'appartiennent pas au compagnonnage s'appellent drogains ou drogaisis.
Il y a entre les ouvriers chapeliers, tant à Paris qu'en province, une grande solidarité. L'ouvrier voyageur reçoit de l'aide non seulement dans les villes où la société a un siège, mais dans les petites bourgades où existe une fabrique. Le tour de France, qui était appelé «trimard», était autrefois beaucoup plus en usage qu'aujourd'hui; l'ouvrier sur le tour de France était «battant» quand il était «arrivant» chez la mère; il était conduit dans toutes les fabriques par l'homme du tour de France; parmi les ouvriers sédentaires, il y en avait qui étaient de semaine à tour de rôle pour recevoir l'arrivant et lui procurer du travail. Demander à l'arrivant qui venait d'être présenté: «As-tu plan?» c'était lui demander s'il était embauché. L'ouvrier remercié était dit «sacqué». L'ouvrier battant, en arrivant dans une localité, demandait si la «frippe» (travail) était bonne, s'il y avait l'oeil (crédit), et si l'on pouvait faire «chatte».
C'est surtout parmi les ouvriers chapeliers en soie ou soyeurs que se manifeste cette solidarité. Celui qui, sur le tour de France, a reçu d'un compagnon des secours, doit audit compagnon, lors de son passage, des secours plus élevés et réciproquement. Sur le tour de France, si un compagnon passe dans deux villes où a été établie sa société, sans pouvoir travailler faute d'ouvrage, à la troisième ville, le cas étant le même, le premier en ville cède sa place au compagnon, et se met lui-même sur le tour de France. Lorsqu'il y a pénurie de travail, les compagnons tirent au sort pour savoir quels sont ceux d'entre eux qui doivent quitter la ville et aller chercher fortune ailleurs.
Une boutique est-elle occupée par les drogaisis, ouvriers non sociétaires compagnons, et ceux-ci sont-ils renvoyés par le patron qui a fait appel aux compagnons pour les remplacer, la société dicte à chaque groupe le nombre de Devoirants qu'il doit fournir; les devoirants désignés sont tenus d'aller occuper la boutique où ils ont été appelés.
Depuis vingt ans, ce compagnonnage a été peu à peu remplacé par des chambres syndicales et des groupes corporatifs locaux, qu'une vaste société a fédérés, en 1880, pour toute la France.
Les chapeliers de Paris, au nombre de 3.000 à peine (ils étaient 6.000 en 1886), sont partagés en deux sociétés dites des «Cartes vertes» et des «Cartes rouges». Ces derniers, qui sont les plus remuants, avaient, en 1894, d'après le Monde illustré, leur réunion dans un antre obscur de la rue du Plâtre.
[Illustration: Boutique de chapelier (milieu du XVIIIe siècle)
(Musée Carnavalet).]
Lorsqu'on enterrait un ouvrier chapelier appartenant au compagnonnage, les compagnons faisaient, à Paris, il y a quelques années, des passes d'armes avec des cannes de tambour-major semblables à celles des compagnons charpentiers, puis ils se répandaient en gémissements dans leurs chapeaux; les uns disaient qu'on enterrait leur frère, les autres simplement qu'ils pleuraient leur frère.
L'ouvrier chapelier, qui est presque toujours à ses pièces, est généralement travailleur; on appelle «noceurs» ceux qui ne travaillent pas les premiers jours de la semaine; ils se rattrapent presque toujours en donnant un coup de collier les derniers jours. L'inscription qui accompagne l'image de saint Lundi, publiée à Épinal vers 1835, place au sixième rang des dévots à ce saint le chapelier Mal-Blanchi, et met dans sa bouche ces mots:
On m'a dit et je m'en fais gloire
Que j'étais un peu riboteur,
Mais je suis, vous pouvez m'en croire.
Malgré plus d'un propos menteur,
Bon enfant, quoiqu'un peu licheur.
Parmi les autres surnoms donnés aux chapeliers figurent ceux de «castor» et de «castorin», qui font allusion à l'espèce de peau qu'ils employaient autrefois.
Il est rare que les ouvriers chapeliers passent en police correctionnelle pour vol. Les anciens règlements étaient sévères à ce sujet; d'après les Articles des gardes jurés, 1684, art. IV: si l'apprenti, pendant le temps de son apprentissage se trouvait atteint, convaincu et condamné de quelque crime, vol ou autre délit considérable, le brevet de son apprentissage était cassé et révoqué, sans qu'il fût besoin de jugement ni arrêt plus exprès.
Certains d'entre eux qui rougiraient à la pensée d'un vol, commettent des actes qui sont tout aussi repréhensibles. On les appelle «chatteurs»: ce sont ceux qui s'amusent à ne pas payer le marchand de vin, le logeur en garni ou le gargotier; cela s'appelle faire «chatte» et n'est pas considéré par les chatteurs comme un acte coupable. L'euphémisme du mot voile la laideur de la chose; de même chez les écoliers, chiper n'est pas voler. Il en est aussi qui se livrent à la maraude, et font passer à la casserole la poule du voisin qui s'égare; dans certains pays, quand une poule disparaît, on dit: «Ce sont encore les chapeliers qui l'ont fricassée.»
La fabrique est la «boîte»; on dit d'une boîte où l'on ne gagne pas sa vie «c'est la peau». L'apprenti est un «armagnolle», à Paris un arpète, l'ouvrier le plus ancien «un goret», le contremaître «un sergent»; celui-ci qui, à Paris, est appointé au mois, est secondé par un sous-contremaître payé à la semaine et chargé de la préparation des matières premières, il porte tout naturellement le nom de «caporal»; le maître ou chef d'usine est «le Bausse» dont le nom vient peut-être du flamand Bos (maître). Le jour où l'apprenti a fini son temps, on lui fait payer une sorte de dîme, appelée «cassage», une douzaine de francs environ; les ouvriers ajoutent quelque petite somme et tous ensemble vont festoyer.
Dans les ateliers on s'amuse à faire des farces aux ouvriers qui ont mauvais caractère. Cela s'appelle «monter la chèvre».
La grève est désignée sous le nom de «sautage»,
«Battre la banque» c'était demander des avances au patron; si celui-ci refusait, on disait qu'il avait «pété».
Au milieu du XVIIe siècle on fit, sur plusieurs métiers, des caricatures qui étaient basées sur des aventures réelles ou supposées. Celle du chapelier, que nous reproduisons, p. 61, est accompagnée des vers suivants:
Un chapelié, un soir bien sou,
Se mit à quereller sa femme,
Mais elle l'appela: «Vieux fou,
Yvrogne et sac à vin infâme!»
Le poussa de sur les degrés
Et luy ferma la porte au nés.
Se qui le mit en grand furie;
Mais toutes fois n'en pouvant plus,
Après des efforts superflus,
Il entra dans une escurie.
Là ce pauvre homme s'endormit.
Mais un cheval un coup luy porte:
Luy, croyant estre dans son lit,
S'écrie: «Mon voisin main-forte!»
Et se souvenant de l'affront,
Pensant prendre sa fame au front,
Prit la queue de ceste beste,
Et, tirant à force de bras,
Dit: «Par la mort, et par la peste,
Putin, tu me le paieras!»
Le cheval, se sentant tiré
Ses crins, à force de ruades,
L'yvrogne les voulant parer,
Luy donne en vain quelque gourmade;
Mais tous les voisins acourus
Au bruit de ce combat bouru
Dont il avait la face bleue,
Les séparèrent en riant.
Et chacun luy alloit criant:
«Allons, chapelié, à la queue!
À la queue! à la queue!»
L'usage de donner un chapeau neuf en échange de plusieurs vieux existait déjà dès le XVIe siècle; un passage des Équivoques de la voix, de Tabourot, le constate d'une manière assez plaisante: «Comme on disoit qu'à Paris il estoit arrivé vn chappelier de Mantouë, qui donnoit pour deux vieux chappeaux un oeuf, plusieurs recherchèrent leurs vieux chappeaux pour en aller demander vn neuf, estimant qu'on leur donneroit vn chappeau neuf.»
[Illustration: LE CHAPELIE A LA QVEV]
La vente des vieux chapeaux est également ancienne, mais l'art de leur rendre leur ancien lustre était moins perfectionné qu'aujourd'hui. Ce commerce avait lieu sous le Châtelet, le long du quai de la Mégisserie. On voit, disent les Numéros parisiens, des chapeliers qui étalent des vieux chapeaux, à qui on a donné un tel apprêt, qu'un pauvre diable d'auteur ne balance pas d'en donner le prix qu'on lui demande. Ces chapeaux craignent l'eau et le soleil, et, comme ils ne sont que de pièces et morceaux collés, celui qui en a fait l'emplette et qui se trouve surpris par une grande pluie, n'a plus que la moitié ou le quart d'une calotte sur la tête lorsqu'il rentre chez lui. Les marchands de chapeaux de ce genre font courir leurs femmes dans tous les quartiers de Paris pour empletter des vieux chapeaux, et quelque délabrée que soit la marchandise, lorsqu'elle entre dans cette fabrique, on ne tarde pas d'en tirer un parti très avantageux.
Les enseignes des boutiques de chapeliers ne présentaient pas autant d'originalité que celles de certaines autres professions; elles étaient désignées par des chapeaux en fer ou en zinc, affectant assez souvent la forme de ceux des généraux du premier Empire, peintes en rouge avec une cocarde dorée; on peut encore en voir quelques-unes.—C'était assez exceptionnellement qu'on en voyait d'analogues à celles du «Chapeau fort» qui existait jadis rue de l'École-de-Médecine, ou du «Chapeau sans pareil», dont parle Balzac. D'autres avaient cette inscription: «Au chapeau rouge» ou «Au chapeau de cardinal».
L'image que nous reproduisons, d'après une estampe du musée Carnavalet, remonte au milieu du XVIIIe siècle; elle est accompagnée de ces deux quatrains (p. 57):
Qu'il est à désirer, dans le siècle où nous sommes,
Que toute tête folle et vuide de bon sens
En changeant de chapeau change de sentimens:
Alors on trouveroit des hommes vraiment hommes.
Si le chapeau pouvoit fixer tête volage,
On conseilleroit fort de toujours le porter,
À ces jeunes faquins, qui, pour jamais l'ôter,
Le portent sous le bras et n'en font point usage.
Parmi les industriels qui font de la publicité, les chapeliers tiennent de nos jours un des premiers rangs, ainsi que l'on peut le constater en regardant les images peintes sur les murs, les voitures-réclames et les prospectus distribués à la main.
[Illustration: Rue Mandar, No. 15. DANCRÉ, FLAMAND, Tient un assortiment de Chapeaux de Flandre et autres tout pret dans le dernier gout. A PARIS.]
Ce dernier genre a été employé dès le commencement de ce siècle, et probablement avant; mais on n'était pas arrivé au degré d'ingéniosité qui distingue la chapellerie de nos jours; on se contentait, en général, de cartes dans le genre de celle ci-dessus, et qui montre simplement les animaux dont le poil entrait dans la composition des chapeaux de l'époque.
On a su aujourd'hui être plus amusant, ainsi qu'on peut le voir par les deux réclames (p. 64), dont l'une est une sorte de rébus; l'autre, dont on peut voir sur les murs une variante chromolithographique, est une imitation, peut-être inconsciente, d'une image de ma collection, où un papillon placé à l'extrémité d'une planche est plus lourd qu'une femme qui se tient à l'autre bout.
[Illustration]
SOURCES
Monde illustré, 1894.—Revue des traditions populaires, X, 200.—C.-G. Simon, Études sur le compagnonnage, 79.—A. Coffignon, les Coulisses de la mode, 86.—Mélusine, III, 367.—Articles des gardes jurés, 1684, art. IV.—Les Numéros parisiens, 26.
[Illustration: Ne pesant pas l'once]
LES COIFFEURS
Lorsque, en 1674, les barbiers furent érigés en corps de métier, on leur avait permis d'écrire sur leur boutique: Céans on fait le poil proprement et on tient bains et étuves. Cette inscription, qui se bornait à indiquer leurs fonctions, ne tarda pas à leur paraître trop simple, et il semble qu'il y ait eu entre les artistes capillaires une sorte d'émulation pour inventer des enseignes plus dignes de l'esprit facétieux qu'on leur a accordé de tout temps. On ne sait au juste qui imagina le célèbre Demain on rasera gratis, dont le succès, attesté par de nombreuses variantes, a duré près de deux siècles; il y a une trentaine d'années on pouvait encore en voir quelques-unes, peintes en blanc sur une planche noire, entre un plat à barbe et des rasoirs en sautoir, dans plusieurs petites villes de province:
Ici demain
On rase et on frise pour rien.
On lit sur une pancarte, derrière la charge du député-coiffeur
Chauvin: «Demain on rase gratis.» (Pilori, 3 mars 1895.)
Menier, perruquier, Arrivant de Paris, Rase aujourd'hui pour de l'argent, Et demain pour rien.
Pierre Bois, Perruquier et auberge Rase aujourd'hui en payant et demain pour rien, Et on trempe la soupe.
Celle-ci qui désignait, de même que la suivante, un barbier restaurateur:
Par devant on rajeunit,
Par derrière on rafraîchit
était le développement d'une inscription: Ici on rajeunit, très usitée au siècle dernier.
L'imagerie révolutionnaire parodia souvent les inscriptions de la barberie; une estampe qui a pour titre le proverbe bien connu: «Un barbier rase l'autre», montre une enseigne sur laquelle est écrit: Ici on rase tout; un prolétaire est assis bien à l'aise dans un fauteuil, et se fait raser par un noble, auquel un abbé sert de garçon perruquier. Ici on sécularise tout, lit-on sur une autre, suspendue au-dessus d'un moine savonné, sur les genoux duquel s'est assise une femme qui, un rasoir à la main, s'apprête à lui faire la barbe.
Une sorte de naïveté malicieuse semble avoir présidé à la composition de certaines enseignes, du genre de celle-ci, qu'on lisait naguère assez fréquemment en Belgique: Ici on rase à la papa et on coupe les cheveux aux oiseaux. Dans l'amusant vaudeville de Scribe, Coiffeur et perruquier, ce dernier, auquel on reproche ses antiques façons, s'écrie: «Qu'est-ce qu'elle a donc, mon enseigne? Depuis trente ans elle est toujours la même: Poudret, perruquier; ici on fait la queue aux idées des personnes.»
L'art des inscriptions a été cultivé jusqu'au milieu de ce siècle par les coiffeurs. En 1826, Lambert, rue de Nazareth, avait fait peindre sur sa boutique ces deux distiques engageants; le premier s'adressait aux hommes, le second au beau sexe:
Vous satisfaire est ma loi Pour vous attirer chez moi.
Aux dames, par mon talent. Je veux être un aimant.
À la même époque on lisait sur une devanture de la rue Saint-Jacques: Au savant perruquier; pour justifier ce titre, le patron l'avait ornée de deux vers grecs et de deux vers latins; voici ces derniers:
Hic fingit solers hodierno more capillos Dexteraque manu novos addit ars honores.
Il croyait que les étudiants auraient traduit facilement ce latin de collège qui voulait dire: Ici un art ingénieux façonne les cheveux à la mode du jour, et d'une main habile y ajoute de nouveaux agréments.
Ainsi qu'on l'a vu, il arrivait assez fréquemment en province que les barbiers cumulaient plusieurs métiers, comme ce perruquier normand, qui tenait un petit restaurant, et s'adressait en ces termes à sa double clientèle:
Toussaint, perruquier, Donne à boire et à manger, Potage à toute heure avec de la légume; On coupe les cheveux par-dessus.
Dans son Histoire des livres populaires, Nisard reproduit une longue pièce qui a pour titre: «Enseigne trouvée dans un village de Champagne» et qui n'est vraisemblablement que le grossissement caricatural d'une inscription de barbier cumulard. En voici une partie:
«Barbié, perruquer, sirurgien, clair de la paroisse, maître de colle, maraischal, chaircuitier et marchant de couleure; rase pour un sout, coupe les jeveux pour deux soux, et poudre et pomade par desus le marchai les jeunes demoisel jauliment élevé, allument lampe à l'année ou par cartier.»
[Illustration: Jeu des Rues de Paris (1823).]
Les perruquiers n'avaient pas laissé aux barbiers-coiffeurs le monopole des inscriptions; il semble même qu'ils les avaient devancés dans la voie de la réclame. C. Patru, surnommé le Petit-Suisse, avait fait imprimer une carte (vers 1650) représentant son portrait orné d'une perruque et entouré des armoiries des cantons; on y lisait:
«Aux treize cantons Suisses, le Petit-Suisse, marchand perruquier, fait et vend toute sortes de perruques et des plus à la mode, vend aussi toutes sortes de cheveux de France, d'Angleterre, de Hollande, Flandre, Allemagne et d'autres, des plus beaux en gros et en détail, demeurant à Paris sur le quay de l'Orloge du Palais entre les deux grosses tours.»
[Illustration: MLLe DES FAVEURS A LA PROMENADE A LONDRES
(Musée Carnavalet.)]
On lit dans L'Eloge des Perruques, qu'un perruquier de Troyes avait pour enseigne un Absalon pendu par les cheveux au milieu d'une forêt et transpercé par la lance de Joad. Au bas étaient ces vers:
Passant, contemplez la douleur D'Absalon pendu par la nuque; Il eût évité ce malheur S'il avait porté la perruque.
Cette inscription, dont l'auteur est resté anonyme, avait fait fortune; on la retrouvait dans plusieurs autres villes, et à Paris même, en 1858, elle figurait encore sur une boutique du boulevard Bonne-Nouvelle.
Dans la seconde moitié du siècle dernier, alors que les coiffures féminines avaient quelque chose d'architectural et de majestueux, les artistes qui les édifiaient crurent pouvoir signaler leurs laboratoires en écrivant sur la porte en gros caractères: Académie de Coeffure; mais, dit Mercier, M. d'Angiviller trouva que c'était profaner le mot académie, et l'on défendit à tous les coiffeurs de se servir de ce nom respectable et sacré. Cela ne les empêcha pas toutefois de se qualifier du nom «d'académiciens de coiffure et de mode». Lorsque, en 1769, la communauté des perruquiers avait intenté un procès aux coiffeurs de dames, l'avocat de ceux-ci publia un factum dans lequel il disait: Leur art tient au génie et est par conséquent un art libéral. L'arrangement des cheveux et des boucles ne remplit pas même tout notre objet. Nous avons sans cesse sous nos doigts les trésors de Golconde; c'est à nous qu'appartient la disposition des diamants, des croissants des sultans, des aigrettes.
Comme la plupart des autres boutiques, celles des coiffeurs ont subi, à une époque qui n'est pas très éloignée de nous, une transformation qui leur a fait perdre beaucoup de leur originalité. Les enseignes amusantes ont disparu, et elles n'ont guère conservé que les petits plats en cuivre qui se balancent au-dessus de la devanture, et auxquels fait pendant une boule dorée d'où part une touffe de cheveux lorsque le coiffeur s'occupe aussi de postiches; à la vitrine on voit souvent une poupée en cire et des flacons de parfumerie.
Il n'en était pas ainsi jadis: d'abord il y avait barbier et barbier. La boutique de ceux qui étaient barbiers-chirurgiens était peinte en rouge ou en noir, couleur de sang ou de deuil, et des bassins de cuivre jaune indiquaient que l'on y pratiquait la saignée et qu'on y faisait de la chirurgie. Les bassins des perruquiers devaient être en étain; ils n'étaient pas astreints à peindre leur devanture d'une façon uniforme. Ils avaient toutefois fini par adopter un bleu particulier, qui encore aujourd'hui est connu sous le nom de bleu-perruquier.
Autrefois, en Angleterre, un règlement placé dans un endroit apparent de la boutique défendait certaines choses, comme de manier les rasoirs, de parler de couper la gorge, etc.; on voyait beaucoup de ces pancartes dans le Suffolk vers 1830, et en 1856 il y en avait encore une à Stratfort-sur-Avon, que le patron se souvenait d'y avoir vue cinquante ans auparavant, lorsqu'il y était entré comme apprenti; son maître, qui était en fonctions en 1769, parlait souvent de ce règlement comme étant naguère en usage dans toute la confrérie, et il disait qu'il remontait à plusieurs siècles. Shakspeare y fait allusion au cinquième acte de Mesure pour mesure. Ce barbier se rappelait avoir vu employer pour savonner des coupes on bois: une échancrure pour le cou, semblable à celle des plats en étain, en cuivre ou en faïence, y avait été ménagée. Les clients qui payaient par quartier en avaient un, dont on se servait seulement lorsque le payement était exigible; on y lisait ces mots: «Monsieur, le moment de votre quartier est venu.» En France il y a eu des plats à barbe très ornés, dont quelques-uns portaient des inscriptions, dans le genre de celles-ci: «A mon bon sçavon de Paris,» ou «La douceur m'attire.»
[Illustration: Le Barbier patriote.]
[Illustration: Boutique de perruquier, d'après Cochin]
Mercier nous a donné la description suivante d'une boutique de perruquier vers 1783; bien que le tableau soit un peu chargé dans les détails, il devait être assez exact comme ensemble:
«Imaginez tout ce que la malpropreté peut assembler de plus sale. Son trône est au milieu de cette boutique où vont se rendre ceux qui veulent être propres. Les carreaux des fenêtres, enduits de poudre et de pommade, interceptent le jour; l'eau de savon a rongé et déchaussé le pavé. Le plancher et les solives sont imprégnés d'une poudre épaisse. Les araignées tombent mortes à leurs longues toiles blanchies, étouffées en l'air par le volcan éternel de la poudrière. Voici un homme sous la capote de toile cirée, peignoir banal qui lui enveloppe tout le corps. On vient de mettre une centaine de papillotes à une tête, qui n'avait pas besoin d'être défigurée par toutes ces cornes hérissées. Un fer brûlant les aplatit, et l'odeur des cheveux bridés se fait sentir. Tout à côté voyez un visage barbouillé de l'écume du savon; plus loin, un peigne à longues dents qui ne peut entrer dans une crinière épaisse. On la couvre bientôt de poudre et voilà un accommodage. Quatre garçons perruquiers, blêmes et blancs, dont on ne distingue plus les traits, prennent tour à tour le peigne, le rasoir et la houppe. Un apprenti chirurgien, dit Major, sorti de l'amphithéâtre où il vient de plonger ses mains dans des entrailles humaines, ou dont la main fétide sent encore l'onguent suspect, la promène sur tous ces visages qui sollicitent leur tour. Des tresseuses faisant rouler des paquets de cheveux entre leurs doigts et à travers des cardes ou peignes de fer, ont quelque chose de plus dégoûtant encore que les garçons perruquiers. Elles semblent pommadées sous leur linge jauni. Leurs jupes sont crasseuses comme leurs mains; elles semblent avoir fait un divorce éternel avec la blanchisseuse, et les merlans eux-mêmes ne se soucient point de leurs faveurs.
«La matinée de chaque dimanche suffit à peine aux gens qui viennent se faire plâtrer les cheveux. Le maître a besoin d'un renfort. Les rasoirs sont émoussés par le crin des barbes. Soixante livres d'amidon, dans chaque boutique, passent sur l'occiput des artisans du quartier. C'est un tourbillon qui se répand jusque dans la rue. Les poudrés sortent de dessous la houppe avec un masque blanc sur le visage. L'habit du perruquier pèse le triple; je parie pour six livres de poudre. Il en a bien avalé quatre onces dans ses fonctions, d'autant plus qu'il aime à babiller.» L'estampe du Barbier patriote, p. 8, et la gravure, de Cochin, p. 9, peuvent servir de commentaire au passage ci-dessus du Tableau de Paris.
Cette malpropreté était le résultat de l'usage de la frisure qui avait gagné tous les états: clercs de procureurs (p. 25) et de notaires, domestiques, cuisiniers, marmitons, tous versaient, dit ailleurs Mercier, à grands flots de la poudre sur leur têtes, et l'odeur des essences et des poudres ambrées saisissait chez le marchand du vin du coin, comme chez le petit-maître élégant.
À la même époque les femmes avaient donné à leurs coiffures des formes extraordinaires et démesurées. L'art du perruquier ordinaire ne leur suffisait plus, il fallait y joindre celui du serrurier pour ajuster tous les ressorts de ces machines énormes qu'elles portaient sur leurs têtes. Cette mode ridicule donna naissance à une foule de caricatures: On représenta les femmes ainsi costumées suivies de maçons et de charpentiers qui devaient agrandir les portes afin de leur laisser passage. Une estampe montre l'armature qu'il a fallu construire et soutenir par un échafaudage pour pouvoir étager une coiffure. Des commis d'octroi trouvaient parmi les cheveux d'une élégante une foule d'objets soumis aux droits. Mlle des Faveurs se promenait à Londres avec une coiffure si haute, que l'on tirait sur les pigeons qui s'y étaient perchés (p. 5). Une autre élégante était suivie d'un nègre chargé de soutenir, à l'aide d'une fourche, son édifice capillaire.
[Illustration: Caricature du règne de Louis XVI, d'après le Magasin pittoresque.]
Le principal personnage de la comédie des Panaches ou les Coeffures à la mode (1778) est un inventeur auquel des dames de mondes très variés viennent commander des choses aussi extravagantes que celle-ci: «Je désirerais que ma coiffure étonnât le monde par sa nouveauté. Je désirerais par exemple qu'on y put cacher une serinette et un orgue de barbarie qui jouât différentes contredanses et qui occasionnât un transport universel.»
[Illustration: Il faut souffrir pour être belle (album du Bon ton, 1808).]
Les coiffures monumentales ne durèrent qu'un petit nombre d'années: elles disparurent lorsque la reine Marie-Antoinette, ayant perdu sa magnifique chevelure, se coiffa d'une façon plus simple; cette réaction s'accentua encore pendant la période révolutionnaire; en même temps disparaissaient presque entièrement la poudre et la frisure, et en 1827, alors que la transformation était à peu près complète, Ant. Caillot constatait que ces boutiques où, de quelque côté qu'on se tournât, on exposait son vêtement à être graissé par la pommade ou souillé par la poudre d'un perruquier malpropre, s'étaient changées en autant de petits boudoirs, qui n'étaient point dédaignés par les jeunes élégants et les petites maîtresses.
Dès l'antiquité les barbiers avaient une réputation méritée de loquacité, et leurs boutiques étaient, comme à une époque assez voisine de nous, une sorte de bureau d'esprit, où se rendaient ceux qui aimaient à parler, à dire des nouvelles et à en entendre. «Coutumièrement, dit Plutarque dans son Traité de trop parler, traduction Amyot, les plus grands truands et fainéans d'une ville et les plus grands causeurs s'assemblent et se viennent asseoir en la boutique d'un barbier, et de cette accoutumance de les ouïr caqueter ils aprenent à trop parler. Parquoy le roi Archelaus respondit plaisamment à un sien barbier qui estoit grand babillard après qu'il lui eut acoustré son linge alentour de lui et lui eut demandé: «Comment vous plaist-il que se face votre barbe, sire?—Sans mot dire.» Mais la plupart de ces babillards se perdent eux-mesmes, comme il advint que dans la boutique d'un barbier aucuns devisoient de la tyrannie de Dionysius, qu'elle estoit bien asseurée et aussi malaisée à ruiner que le diamant à couper. «Je mesmerveille, dit le barbier en souriant, que vous dites cela de Dionysius, sur la gorge duquel je passe le rasoir si souvent. «Ces paroles estant reportées à Dionysius, il fit mettre le barbier en croix.»
La légende de Midas constatait aussi que les barbiers ne pouvaient s'empêcher de parler. Apollon, pour punir ce roi de Phrygie de lui avoir préféré Pan, lui mit des oreilles d'âne. Pendant longtemps il put les cacher sous un bonnet à la mode de son pays, mais son barbier, qui seul connaissait son secret, ne pouvant le garder et craignant de le trahir, alla le confier à la terre; des roseaux étant venus à croître à l'endroit où il avait parlé, révélèrent à tout le monde le malheur de Midas.
Au commencement de ce siècle Cambry recueillit dans le Finistère une tradition analogue. Le roi de Portzmarc'h avait des oreilles de cheval, et craignant l'indiscrétion de ses barbiers, il les faisait tous mourir. Il finit par se faire raser par son ami intime, après lui avoir fait jurer de ne pas dire ce qu'il savait. Mais le secret ne tarda pas à peser à celui-ci, qui alla le raconter aux sables du rivage. Trois roseaux poussèrent eu ce lieu, les bardes en tirent des anches de hautbois qui répétaient: «Portzmarc'h, le roi Portzmarc'h a des oreilles de cheval.» En 1861, j'ai ouï raconter l'histoire du sire de Karn, qui demeurait dans la petite île de ce nom, presque en face d'Ouessant; parmi les redevances qu'il exigeait de ses vassaux de terre ferme, figurait l'envoi de barbiers pour le raser et lui couper les cheveux; aucun de ceux qui étaient allés à l'île n'en était revenu. Un garçon hardi résolut de tenter l'aventure; il fut introduit auprès de Karn qui, d'une voix terrible, lui ordonna de le raser. En même temps il ôta sa coiffure, qui dissimulait des oreilles de cheval. Sans s'émouvoir, le jeune homme se mit à le savonner doucement, puis comprenant pourquoi ceux qui l'avaient précédé avaient été tués, il trancha d'un coup de rasoir le cou du seigneur de Karn.
L'amusante «Histoire du Barbier» que les Mille et une Nuits ont rendue populaire, prouve qu'en Orient la démangeaison de parler semblait aussi inséparable de la profession: Avant de raser un jeune homme qui a un rendez-vous galant, il se met à consulter les astres, lui tient toutes sortes de discours, lui vante son esprit, son habileté quasi-universelle, se met à danser, et est cause, par son indiscrétion, qu'il arrive malheur à son client.
Au moyen âge, et jusqu'à une époque assez récente, on bavarda beaucoup chez les barbiers de France; une tradition qui était encore populaire à Pézenas en 1808, prétendait que Molière avait fait son profit de traits plaisants qu'il avait entendus pendant son séjour en cette ville, chez un barbier dont la boutique était le rendez-vous des oisifs, des campagnards de bon ton et des élégants. Le grand fauteuil dans lequel il s'asseyait et que l'on montrait naguère encore, occupait le milieu d'un lambris qui revêtait à hauteur d'homme le pourtour de la boutique. Dans ses Diversitez curieuses, l'abbé Bordelon, presque contemporain de Molière, donne un détail intéressant: «Si on trouve la place prise, on regarde les images; mais comme on ne change pas tous les jours d'images, on les regarde seulement la première fois, et, dans la suite on cause, et de quoi causer, si ce n'est de la guerre et des affaires politiques.»
Au siècle dernier, d'après les Nuits de Paris, tout au moins en cette ville, une transformation s'était opérée: Autrefois, avant que les barbiers-perruquiers fussent séparés des chirurgiens, les boutiques de raserie étaient des bureaux de nouvelles et d'esprit. On y passait la journée du samedi, la matinée du dimanche, et en attendant son tour on parlait nouvelles, politique, littérature. «Tout cela est bien changé! s'écrie Restif. A-t-on bien fait de séparer les barbiers des chirurgiens? Est-ce qu'il est bas de raser? Pas plus que de saigner.»
[Illustration: Le Barbier politique, lithographie de Pigal.]
De nos jours on ne cause plus guère dans les boutiques des coiffeurs; quand il y a presse, chacun y attend son tour, les uns songeant, les autres lisant un journal, à peu près comme dans un bureau d'omnibus ou dans l'antichambre d'un ministère. Dans quelques villes de province seulement se sont conservées les habitudes d'autrefois. En Basse-Bretagne, les barbiers figuraient, il y a une vingtaine d'années, au premier rang des personnes qui connaissaient les contes populaires, les anecdotes, les cancans et les mots plaisants. Tout en rasant le client qui était sur la sellette, ils les disaient tout haut pour amuser ceux dont le tour n'était pas encore venu, et qui souvent lui donnaient la réplique. Ceux-ci étaient assis sur des bancs de bois qui garnissaient le tour de la boutique et ils causaient comme à une veillée de village; il y avait même des patrons qui, le samedi, le jour par excellence des barbes, faisaient venir un conteur qui racontait des histoires traditionnelles, en les assaisonnant de plaisanteries, de mots de gueule, et d'épisodes grotesques.
Le vaudeville de Scribe, Le Coiffeur et le Perruquier, date de l'époque où les premiers avaient définitivement supplanté leurs rivaux, qui ne conservaient guère que la clientèle des vieillards; ce qu'ils avaient gardé c'était la loquacité de jadis: «Tous ces perruquiers sont si bavards, s'écrie un coiffeur, et celui-là surtout! même quand il est seul, il ne peut pas se faire la barbe sans se couper, et pourquoi, parce qu'il faut qu'il se parle à lui-même!»
Vers 1864, un coiffeur de la rue Racine avait mis sur sa boutique une inscription grecque destinée à prévenir ses clients hellénistes qu'il n'était pas comme ses confrères: Cheirô tachista chai siopô. Je rase vite et je me tais.
J'ai vu à Dinan, en 1865, une enseigne qui avait pour but de rassurer les clients sur la lenteur proverbiale des barbiers:
Ribourdouille, Barbier, marchand de perruques, Fait la barbe en moins de cinq minutes.
Le dicton «Quart d'heure de perruquier» était naguère très usité pour désigner un temps plus long que celui qui avait été annoncé. Dès l'antiquité, on a blasonné la lenteur des barbiers dans des épigrammes de l'espèce de la suivante, que Lebrun a imitée de Martial:
Lambin, mon barbier et le vôtre,
Rase avec tant de gravité,
Que tandis qu'il rase d'un côté
La barbe repousse de l'autre.
Dans la comédie du Divorce, Regnard a reproduit cette plaisanterie, en la poussant jusqu'à la charge:
SOTINET.—Faites-moi, s'il vous plaît, la barbe le plus
promptement que vous pourrez.
ARLEQUIN.—Ne vous mettez pas en peine, monsieur; dans deux
petites heures votre affaire sera faite.
SOTINET.—Comment, dans deux heures! Je crois que vous vous
moquez.
ARLEQUIN.—Oh! que cela ne vous étonne pas: j'ai bien été trois mois après une barbe, et, tandis que je rasais d'un côté le poil revenait de l'autre.
L'auteur d'un Million de bêtises a reproduit une anecdote, vraisemblablement ancienne, qui rentre dans cet ordre d'idée: Deux frères jumeaux, d'une parfaite ressemblance, voulurent un jour se divertir d'un barbier qui ne les connaissait point; l'un d'eux envoya quérir le barbier pour se faire raser. L'autre se cacha dans une chambre à côté. Celui à qui l'on fit l'opération étant rasé à demi, se leva sous prétexte qu'il avait une petite affaire: il alla dans la chambre de son frère qu'il savonna et à qui il mit au cou son même linge à barbe et il l'envoya à sa place. Le barbier voyant que celui qu'il croyait avoir barbifié à demi avait encore toute sa barbe à faire, fut étrangement surpris. «Comment, dit-il, voilà une barbe qui est crue en un moment! voilà qui me passe!» Le jumeau, affectant un grand sérieux, lui dit: «Quel conte me faites-vous là?» Le barbier prenant la parole lui explique naturellement ce qu'il a fait, qu'il l'a rasé à demi et qu'il ne comprend pas comment cette barbe rasée est revenue si promptement.» Le jumeau lui dit brusquement: «Vous rêvez, faites votre besogne.—Monsieur, dit le barbier, je m'y ferais hacher, il faut que je sois fou ou ivre, ou qu'il y ait de la magie.» Il fit son opération en faisant de temps en temps de grandes exclamations sur cet événement. La barbe étant faite, celui qui était barbifié entièrement va prendre le barbifié à demi, et, pendant qu'il se tient caché, il le substitue à sa place. Celui-ci, avec son linge autour du cou: «Allons, dit-il au barbier, achevez votre besogne.» Pour le coup, le barbier tomba de son haut, il ne douta plus qu'il n'y eut de la magie, il n'avait pas la force de parler. Cependant le sorcier prétendu lui imposa tellement qu'il fallut qu'il achevât l'ouvrage; mais il alla publier partout qu'il venait de raser un sorcier qui faisait croître sa barbe un moment après qu'on le lui avait faite.
[Illustration: Boutique de barbier.—Image anglaise du XVIIIe siècle.]
En Champagne, on raconte que le diable lui-même s'amusa un jour à se faire raser par un barbier. Quand il était rasé d'un côté, la barbe repoussait aussitôt.
[Illustration: Le fer trop chaud, gravure de Marillier.]
La légèreté de main que les barbiers apportaient généralement dans l'exercice de leur profession ne les mit pas à l'abri du reproche de maladresse; l'accusation d'entamer l'épiderme des clients est constatée par des proverbes: Ha! ha! barbier, tu m'as coupé, s'écrie un personnage de la Sottie des Trompeurs, qui veut dire simplement qu'il a été trompé. L'espagnol Quevedo, dans la facétie Fortuna con seso, où pendant une heure les rôles de chacun sont intervertis, fait raser un barbier avec un couteau ébréché, et d'Aceilly a écrit cette épigramme:
Quand je dis que tu m'as coupé,
Tu dis que je me suis trompé,
Et qu'il ne faut pas que je craigne:
C'est donc ma serviette qui saigne!
L'usage des fers pour la frisure fournit aussi matière à des reproches: «Fils de cent boucs, s'écrie un personnage du roman d'Estevanille Gonzalès, me prends-tu pour un saint Laurent!» (p. 21). Vers 1830, Grandville représenta un coiffeur avec une tête de perroquet qui, frisant un bouledogue, lui disait: «Ça va chauffer en Belgique.—Tu me brûles le cou,» répondait le patient. Ce thème a été aussi traité par Daumier, et tout récemment la Coiffure française publiait une série où un client était savonné et rasé d'une étrange manière par un garçon plus occupé des scènes de la rue que de son ouvrage.
Jadis, les coiffeurs de campagne plaçaient une grande écuelle de bois ou un plat sur la tête de leur client et ils coupaient tout ce qui dépassait les bords. En Haute-Bretagne, on dit de celui qui a les cheveux mal taillés qu'on les lui a coupés «à l'écuelle»; en Hainaut, qu'on lui a mis un plat sur la tête; une gravure qui illustre un roman moderne montre même une lourde marmite qui encadre la tête d'un garçon à qui l'on coupe les cheveux.
À Dourdan, on lisait au fronton d'une boutique:
Au blaireau de Louis XIII. Lejuglard, barbier, Rase au pouce et à la cuiller.
et l'on y voyait un vieux blaireau qui, d'après la légende, avait servi à savonner le fils de Henri IV. Quant au mode de raser annoncé par l'enseigne, il était en usage en beaucoup de pays: en Berry, la barbe au pouce coûtait deux liards, celle à la cuiller un sou. Quelquefois on mettait une noix à la place du pouce. Ces procédés sont encore employés dans des villages de France et de Belgique; en 1862, d'après la Physiologie du coiffeur, on s'en servait dans le quartier Mouffetard; mais les clients, devançant la méthode antiseptique, exigeaient que le barbier trempât au préalable son pouce dans du cognac.
Les coiffeurs actuels ont comme ancêtres professionnels, pour une partie tout au moins de leur métier, plusieurs corps d'état dont les attributions se sont considérablement modifiées avec le temps. Les barbiers ou barbiers-chirurgiens formaient à Paris, dit Chéruel, une corporation importante dès le XIIIe siècle; leurs anciens statuts ne sont pas conservés, mais ils furent renouvelés en 1362 et confirmés par lettres patentes de 1371. La corporation était placée sous la direction du premier barbier, valet de chambre du roi; on n'y entrait qu'après examen, et la corporation avait le droit d'exclure les indignes. D'après de Lamare, les chirurgiens de robe longue et les chirurgiens-barbiers formaient deux communautés différentes. Les uns avaient le droit d'exercer toutes les opérations de la chirurgie et n'avaient pas la faculté de raser; les autres étaient astreints à la saignée, à panser les tumeurs et les plaies où l'opération de la main n'était point nécessaire, et eux seuls avaient le droit de raser. Ceux-là avaient pour enseigne saint Cosme et saint Damien, sans bassin, et ceux-ci des bassins seulement; les deux communautés furent incorporées en 1655.
Il y avait aussi des barbiers étuvistes, qui formaient sous ce nom une corporation spéciale; elle fut surtout florissante au XVIe siècle.
Les Français avaient rapporté des guerres d'Italie l'habitude de laisser croître leur barbe. Elle persista sous François Ier, qui avait inauguré la mode des grandes barbes. Il y eut alors plus de chirurgiens que de barbiers, quoiqu'une bien singulière mode fût venue aussi d'Italie en ce temps-là. Hommes ou femmes se faisaient raser impitoyablement tout le poil du corps, comme nous l'apprend ce rondeau de Marot, qui prouve que les barbiers de ce temps pouvaient exercer leur métier dans des étuves.
Povres barbiers, bien estes morfonduz
De veoir ainsi gentilshommes tonduz
Et porter barbe; or, avisez comment
Vous gaignerez; car tout premièrement
Tondre et saigner ce sont cas défenduz
De testonner on n'en parlera plus:
Gardez ciseaux et rasouers esmouluz
Car désormais vous fault vivre aultrement,
Povres barbiers.
J'en ay pitié, car plus comtes ni ducz
Ne peignerez; mais comme gens perduz,
Vous en irez besongner chaudement
En quelque estuve; et là gaillardement
Tondre Maujoint ou raser Priapus.
Povres barbiers.
Les barbiers-perruquiers furent créés en décembre 1637 et formaient une communauté séparée, qui prit une grande extension: À Paris, écrivait Mercier en 1783, douze cents perruquiers, maîtrise érigée en charge et qui tiennent leurs privilèges de saint Louis, employent à peu près six mille garçons. Deux mille chambrelands font en chambre le même métier. Six mille laquais n'ont guère que cet emploi. Il faut comprendre dans ce dénombrement les coiffeurs. Tous ces êtres-là tirent leur subsistance des papillotes et des bichonnages.
[Illustration: La toilette du clerc de procureur, d'après Carle
Vernet.]
La police n'était pas tendre pour ceux qui exerçaient l'état sans avoir été reçus maîtres. Il faut, dit encore Mercier, que ce métier si sale soit un métier sacré, car dès qu'un garçon l'exerce sans en avoir acheté la charge, le chambreland est conduit à Bicêtre comme un coupable digne de toute la vengeance des lois. Il a beau quelquefois n'avoir pas un habit de poudre; un peigne édenté, un vieux rasoir, un bout de pommade, un fer à toupet deviennent la preuve de son crime, et il n'y a que la prison qui puisse expier un pareil attentat! Oui, pour raser le visage d'un fort de la halle, une chevelure de porteur d'eau, peigner un savant, papilloter un clerc de procureur, il faut préalablement avoir acheté une charge! La Révolution supprima ce privilège, après avoir accordé aux titulaires une indemnité.
Aux siècles derniers, les ouvriers capillaires étaient soumis à un régime sévère. L'ordonnance du 30 mars 1635 enjoignait à tous garçons barbiers de prendre service et condition dans les vingt-quatre heures, ou bien quitter la ville et les faubourgs de Paris, à peine d'être mis à la chaîne et envoyés aux galères. Les syndics de la communauté avaient le droit, vers 1780, de faire arrêter les garçons perruquiers vacants et non placés.
Au XVIe siècle, des barbiers allaient, en été, dans les villages et ils sonnaient de la trompe pour avertir ceux qui voulaient se faire raser. Des coutumes analogues existaient un peu partout en Europe, surtout en Espagne, et dans les romans d'aventures, on voit souvent figurer des barbiers ambulants qui, comme Figaro, parcouraient philosophiquement l'Espagne «riant de leur misère et faisant la barbe à tout le monde». Avant la Révolution, il y avait beaucoup de Français qui allaient exercer le métier à l'étranger. Nos valets de chambre perruquiers, dit Mercier, le peigne et le rasoir en poche pour tout bien, ont inondé l'Europe: ils pullullent en Russie et dans toute l'Allemagne. Cette horde de barbiers à la main lente, race menteuse, intrigante, effrontée, vicieuse, Provençaux et Gascons pour la plupart, ont porté chez l'étranger une corruption qui lui a fait plus de tort que le fer de nos soldats. Naguère encore, en 1862, dans les grandes villes de Russie, presque tous les coiffeurs étaient français.
Les barbiers de village, au siècle dernier, se faisaient payer en nature, trois oeufs pour une barbe, un fromage pour deux barbes, etc.
En beaucoup de pays, l'apprentissage consiste d'abord à savonner les joues et le menton des clients, que rasera ensuite le patron ou le garçon en titre. On exerce aussi les apprentis, parfois, à promener le rasoir sur une tête de bois. Lorsqu'ils ont pu se faire une idée suffisante du maniement du rasoir, on offre à de pauvres gens la «barbe gratuite», qui parfois entame quelque peu leur épiderme. Ce petit conte de La Monnoie, imité des Joci d'Otomarus Luscinius (Augsbourg, 1524), se rapporte à cet usage.
Un gros coquin, veille de Fête-Dieu,
Chez un barbier fut présenter sa face,
Le suppliant de lui vouloir, par grâce,
Faire le poil pour l'amour du bon Dieu.
—Fort volontiers, dit le barbier honnête,
Vite, garçon, en faveur de la fête,
Dépêchez-moi cette barbe gratis.
Aussitôt dit, un de ses apprentis
Charcute au gueux le menton et la joue:
Le patient faisoit piteuse moue,
Et comme il vit paroître en ce moment
Certain barbet navré cruellement,
Pour vol par lui commis dans la cuisine:
—Ah! pauvre chien, que je vois en ce lieu,
S'écria-t-il, je connois à ta mine
Qu'on t'a rasé pour l'amour du bon Dieu!
L'auteur de l'Histoire des Français des divers États a donné, d'après des documents du temps, une description pittoresque de la cérémonie de réception des maîtres perruquiers: Au milieu de la salle est assis un gros homme; c'est un maître; il a bien voulu prêter sa tête et sa chevelure, pour ne pas introduire un profane qui pût divulguer le secret de la séance. À quelques pas est le lieutenant ou sous-lieutenant du premier barbier du roi, le haut magistrat du métier. Il préside. «Le fer à friser, dit-il, au récipiendaire, vêtu d'un habit sur lequel est tendu un peignoir blanc, propre, ayant manches et larges poches. Le fer est-il chaud?—Oui, monsieur.—Faites, défaites les papillotes! Voyons d'abord la grecque! Où est le coussinet en fer-à-cheval pour soutenir la chevelure?—Le voilà!—Et pour y attacher les épingles noires, simples, doubles?—Les voilà.—Faites vos boucles? Faites-les à la montauciel, en aile de pigeon.»
On donne encore populairement aux coiffeurs le sobriquet de merlans; c'est un héritage qui leur vient des perruquiers du siècle dernier. Alors ils étaient souvent couverts de poudre, et ressemblaient à des merlans saupoudrés de farine pour être mis à la poêle; on les appela d'abord merlans à frire, puis merlans tout court. C'est ce dernier terme qu'emploie dans l'opéra-comique des Raccoleurs (1756) la harengère Javotte qui, s'adressant à Toupet, gascon et garçon frater, lui dit: «Ma mère f'rait ben d'vous pendre à sa boutique en magnière d'enseigne; un merlan comme vous s'verrait de loin, ça li porterait bonheur; ça y attirerait la pratique!» En Provence les enfants criaient jadis après les perruquiers: Merlan à la sartan (friture)!
Frater désignait autrefois le garçon chirurgien ou le barbier; ce mot est encore un peu usité.
Des dictons populaires semblent dater de l'époque où, par suite de la transformation de la coiffure, le métier de perruquier devint assez précaire; à Paris, on donne le nom de côtelette de perruquier à un morceau de fromage de Brie; en Saintonge, un louis de perruquier est une pièce de menue monnaie. En Belgique, faire une ribote de perruquier est l'équivalent du proverbe s'enivrer d'eau claire; on l'explique, en disant qu'au moment de la décadence des perruques, la seule distraction qui fût à la portée des perruquiers liégeois consistait à se promener sur les bords de la Meuse et à y faire des ricochets dans l'eau.
L'iconographie comique des artistes capillaires est considérable; nous avons eu l'occasion d'en parler plusieurs fois au cours de cette monographie. Les dessinateurs d'animaux se livrant à des occupations humaines n'ont eu garde de les oublier, et ils figurent dans la série des singeries.
[Illustration: Les Singeries humaines (1825): Le jour de barbe.]
C'est surtout à l'époque révolutionnaire et sous le règne de Louis-Philippe que les caricaturistes ont usé et abusé des allusions à double sens, facilement comprises de tous, que pouvaient fournir les perruques et la barberie. L'une des premières caricatures de la Révolution est celle du Perruquier patriote (1789), que nous avons reproduite d'après une gravure appartenant à M. Dieudonné (p. 5); au-dessous est cette légende:
Au sort de la patrie, oui, mon coeur s'intéresse;
Que l'on me laisse faire, il n'est plus de débat;
Je rase le Clergé, je peigne la Noblesse,
J'accommode le Tiers État.
Elle eut assez de succès pour être imitée et reproduite en divers formats; un peu plus tard, la note, qui n'était d'abord que plaisante, s'accentue, ainsi que nous l'avons déjà dit en parlant des enseignes; une caricature, dont il existe plusieurs variantes, faisant allusion à la mainmise sur les biens du clergé, a cette inscription: «Vous êtes rasé, monsieur l'abbé!» et vers 1793, on voit employer souvent la sinistre plaisanterie du rasoir national.
Sous la monarchie de Juillet, on a représenté Louis-Philippe en coiffeur, en train de tordre les cheveux d'une femme qui tient à la main un bonnet phrygien. L'image a pour légende: «Pauvre liberté, quelle queue!» Dans une autre charge, le roi, à son tour, est sur un fauteuil et regarde dans un miroir sa figure, qui a pris la forme d'une poire; un coiffeur lui dit: «Vous êtes rasé, ça n'a pas été long.»
DEVINETTES ET PROVERBES
—Devant quelle personne le roi se découvre-t-il?
Devant le coiffeur.
—Glorieux comme un barbier.
On trouve dans le roman de Don Pablo de Ségovie, un commentaire de ce proverbe.
Mon père était, selon l'expression vulgaire, barbier de son métier; mais ses pensées étaient trop élevées pour qu'il se laissât nommer ainsi; il se disait tondeur de joues et tailleur de barbes.
Le proverbe: «Tout beau, barbier, la main vous tremble,» fait peut-être allusion à un conte du Grand Parangon des Nouvelles nouvelles: Un barbier avait consenti, à la sollicitation d'héritiers avides, à couper le cou à un seigneur auquel il faisait la barbe. Il vint chez le gentilhomme et vit en plusieurs lieux cette devise: «Quoi que tu fasses, pense à la fin.» En mouillant la barbe du seigneur, il réfléchissait à la promesse qu'il avait faite, et il était ému: la main lui tremblait si fort que, lorsqu'il prit le rasoir pour faire la barbe, il n'aurait pas été capable de la faire. Le seigneur qui s'en aperçut, lui prit le poing, et lui dit: «Qu'est-ce là, barbier, vous tremblez? Par la morte bieu, vous avez envie de faire quelque mal!» Le barbier se jeta à ses pieds, lui avoua tout; les héritiers furent pendus, et lui l'aurait été, si le gentilhomme n'avait intercédé pour lui.
On a déjà vu quelques récits populaires où figurent les barbiers; dans les contes, ils ne jouent guère qu'un rôle épisodique, qui pourrait presque toujours être rempli par un personnage d'une autre profession. C'est ainsi que dans un conte dont on a recueilli plusieurs versions une princesse dédaigne le fils d'un roi. Celui-ci se présente au palais, déguisé, en se donnant pour un perruquier habile; il plaît tellement à la princesse, qu'elle finit par l'épouser; il l'emmène et lui fait exercer des métiers pénibles, jusqu'au jour où, la voyant suffisamment punie de ses dédains, il lui fait connaître sa véritable qualité.
SOURCES
Lemercier de Neuville, Physiologie du coiffeur, 56, 138.—Fournier, Histoire des enseignes, 135, 303. 157.—(Balzac) Petit dictionnaire des enseignes de Paris, 14.—Akerlio, Eloge des perruques, 161.—Lefeuve, Histoire de Paris, rue par rue, I, 505.—Mercier, Tableau de Paris, I, 58; II, 113; VI. 70.—Challamel. Histoire-musée de la Révolution (passim).—Timbs, Things generally not known, I. 124; II. 20.—Ant. Caillot, Vie publique des Français, II, 117.—Cambry. Voyage dans le Finistère (éd. 1836), 308.—Revue des traditions populaires. I. 327; IX, 503.—Sarcaud, Légendes du Bassigny champenois, 33.—Magasin pittoresque, 1836. 245; 1837, 401.—Chéruel. Dictionnaire des Institutions.—De Lamare, Traité de la police, II, 116, 335.—Communications de MM. Amédée Lhote, Eloy, Alfred Harou. Dieudonné, Lecoq.—Monteil, Histoire des Français, III, 247; V, 78, 122.—E. Cosquin, Contes de Lorraine, II, 100.
[Illustration: Une boutique de perruquier vers 1800, d'après une eau-forte de Duplessis-Bertaux.]