LES TAILLEURS DE PIERRE
Comme la plupart des ouvriers dont les travaux s'exécutent au dehors, ou tout au moins dans des chantiers où l'air circule librement, les tailleurs de pierre sont plus gais que les artisans soumis au régime de l'usine; ils chantent volontiers et leurs chansons, loin de refléter des idées tristes, parlent avec une sorte d'orgueil du métier et des qualités de ceux qui l'exercent; il est vrai que c'est l'un de ceux qui demandent de l'habileté manuelle, de la réflexion; le travail est assez bien rétribué, il est varié. Poncy a trouvé pour la chanson qu'il a composée sur eux un refrain assez heureusement inspiré:
En avant le maillet d'acier,
Il donne une âme au bloc grossier.
. . . . . . .
À nous ces blocs énormes:
Notre bras sait comment
Du flanc des monts informes
On taille un monument.
Vers 1850, les ouvriers qui taillaient le grès, à Fontainebleau, chantaient une chanson dont voici deux couplets:
Tous les piqueurs de grès
Sont de fameux sujets,
C'est à Fontainebleau
Ce qu'il y a de plus beau.
Ah! si le roi savait
Qu'on est bien en forêt.
Il quitterait son beau
Château de Fontainebleau.
La chanson de compagnonnage suivante, recueillie dans les Côtes-du-Nord, exprime des idées analogues, et elle prétend aussi que les tailleurs de pierre sont au premier rang des ouvriers honnêtes:
On y sait dans Paris,
Dans Lyon, dans Marseille,
Toulouse et Montpellier,
Bordeaux et la Rochelle:
Tous nos plus grands esprits
N'ont jamais pu savoir,
Sans être compagnon,
Ce que c'est que l'devoir. (bis)
Vous voyez nos maçons
Le long de leur échelle,
Le marteau à la main,
Dans l'autre la truelle,
Criant de tous côtés:
Apporte du mortier,
J'ai encore une pierre,
Je veux la placer. (bis)
Et nos tailleurs de pierre,
Tous compagnons honnêtes,
Le ciseau à la main,
Dans l'autre la massette,
Criant de tous côtés:
Apportez-nous du vin,
Car nous sommes des joyeux,
Qui n'se font pas de chagrin. (bis)
À la porte de l'enfer,
Trois cordonniers s'présentent,
Demandent à parler
Au maître des ténèbres.
Le maître leur répond
D'un air tout en courroux:
Il me semble que l'enfer
N'est faite que pour vous. (bis)
Quant aux tailleurs de pierre,
Personne ne se présente:
Il y a plus d'dix-huit cents ans
Qu'ils sont en attente.
Il faut que leur devoir
Soit bien mystérieux,
Aussitôt qu'ils sont morts
Ils s'en vont droit aux cieux. (bis)
Dans le centre de la Haute-Bretagne, pays de carrières de granit, une chanson que chantent les ouvriers des autres métiers assure que, de même que les cordonniers et les tisserands, ils ne commencent leur semaine que vers les derniers jours:
Les tailleurs de pierre sont pis que des évêques, (bis)
Car du lundi ils en font une fête.
Va, va, ma petite massette,
Va, va, le beau temps reviendra.
Car du lundi ils en font une fête
Et le mardi ils continuent la fête.
Et le mercredi ils vont voir leur maîtresse.
Et le jeudi ils ont mal à la tête.
Le vendredi ils font une pierre peut-être,
Le samedi leur journée est complète.
Et le dimanche il faut de l'argent mettre.
Une légende de Java, qui est empreinte d'une certaine philosophie, met en même temps en relief la puissance de l'ouvrier qui dompte la pierre la plus dure: Un homme qui taillait des pierres dans un roc se plaignit un jour de sa rude tâche, et il forma le voeu d'être assez riche pour pouvoir reposer sur un lit à rideaux; son souhait est accompli; il voit passer un roi, et désire d'être roi, puis d'être comme le soleil qui dessèche tout; un nuage l'obscurcit; il souhaite d'être nuage; il se place sous cette forme entre le soleil et la terre, et de ses flancs coulent des torrents qui submergent tout, mais ne peuvent ébranler un roc; il désire être roc; mais voici qu'un ouvrier se met à frapper la pierre avec son marteau et en détache de gros morceaux. Je voudrais être cet ouvrier, dit le roc, il est plus puissant que moi. Et le pauvre homme, transformé tant de fois, redevient tailleur de pierre et travaille rudement pour un mince salaire, et vit au jour le jour, content de son sort.
Au XVe siècle, la réception d'un maître tailleur de meules donnait lieu à une cérémonie assez bizarre: «On avait, dit Monteil, préparé une salle de festin, et, au-dessus, un grenier où, pendant que dans la salle les maîtres faisaient bonne chère, se divertissaient, le dernier maître reçu, le manche de balai à la ceinture en guise d'épée, avait conduit celui qui devait être reçu maître, et il ne cessait de crier comme si on le battait à être tué. Un peu après il sortait, tenant par le bras le maître qui l'avait reçu, et tous les deux riaient à gorge déployée. Les coups qui, dans les temps barbares, étaient franchement donnés et reçus, alors n'étaient plus que simulés; ils précédaient et suivaient les promesses faites par les nouveaux maîtres de s'aimer entre confrères du métier, de ne pas découvrir le secret de la meulière».
Les ouvriers tailleurs de pierre ont joué un grand rôle dans l'ancien compagnonnage; ils prétendaient que leur Devoir remontait jusqu'à Salomon, qui le leur avait donné pour les récompenser de leurs travaux; il est à peu près prouvé que dès le XIIe siècle, au moment où les confréries de constructeurs tendaient à se séculariser peu à peu, par le mariage de leurs membres, quelques associations d'ouvriers tailleurs de pierre s'étaient organisées en France sous le titre de Compagnons de Salomon, lesquels s'adjoignirent ensuite les menuisiers et les serruriers. En 1810, les compagnons étrangers, dits les Loups, étaient divisés en deux classes, les Compagnons et les Jeunes Hommes. Les premiers portaient la canne et des rubans fleuris d'une infinité de couleurs qui, passés derrière le cou, revenaient par devant flotter sur la poitrine; les seconds s'attachaient à droite, à la boutonnière de l'habit, des rubans blancs et verts.
[Illustration: Tailleurs de pierre au XVIe siècle, d'après Jost
Ammon.]
L'ouvrier qui se présentait pour faire partie de la Société subissait un noviciat pendant lequel il logeait et mangeait chez la mère, sans participer aux frais du corps. Au bout de quelque temps, et sitôt qu'on avait pu se convaincre de sa moralité, on le recevait Jeune Homme. Les Compagnons et les Jeunes Hommes portaient des surnoms composés d'un sobriquet et du nom du lieu de leur naissance, tels que la Rose de Morlaix, la Sagesse de Poitiers, la Prudence de Draguignan, à l'inverse de ce qui avait lieu dans la plupart des sociétés.
Les tailleurs de pierre de l'association des Enfants de Salomon, initiateurs de tous les autres, portaient le surnom de Compagnons étrangers. Il leur fut appliqué, dit la tradition, parce que lorsqu'ils travaillèrent au temple de Salomon, ils venaient tous, ou presque tous, de Tyr et des environs, et se trouvaient, par conséquent, étrangers pour la Judée. L'épithète de loup viendrait, suivant Perdiguier, des sons gutturaux ou hurlements qu'ils font entendre dans toutes leurs cérémonies. Clavel fait dériver cette qualification et celle de chiens donnée à d'autres compagnons de la coutume des anciens initiés de Memphis, de se couvrir la tête d'un masque de chacal, de loup ou de chien.
La dénomination de «Gavots» aurait été donnée aux enfants de Salomon parce que leurs ancêtres, arrivant de Judée, débarquèrent sur les côtes de Provence, où l'on appelle gavots les habitants de Barcelonnette, localité voisine du lieu de leur débarquement.
Les tailleurs de pierre, enfants de maître Jacques, prennent, comme tous les ouvriers qui se rattachaient à lui, le titre de Compagnons du Devoir. Ils s'appellent aussi Compagnons passants et étaient surnommés loups-garous.
Ils forment deux classes: les compagnons et ceux qui demandent à l'être ou aspirants; les premiers portent la longue canne à tête d'ivoire et des rubans bariolés de couleurs variées, attachés autour du chapeau et tombant à l'épaule. Ils se traitent de coterie, portent des surnoms semblables à ceux des compagnons étrangers, pratiquant le topage et ne hurlant pas, quoique loups-garous. Ils traitent leurs aspirants avec hauteur et dureté. Les loups et les loups-garous étaient de sectes différentes; ils se détestaient souverainement et laissaient difficilement passer une occasion d'en venir aux prises. Les chantiers de Paris ont seuls le privilège d'être pour les deux sociétés ennemies un terrain neutre et commun où une sorte de bonne intelligence est conservée.
En 1720 les tailleurs de pierre, compagnons étrangers, jouèrent pour cent ans la ville de Lyon contre les compagnons passants. Ces derniers perdirent et se soumettant à leur sort, abandonnèrent la place aux vainqueurs; cent ans plus tard, les temps d'exil étant expirés, ils crurent pouvoir retourner de nouveau dans la cité lyonnaise; mais leurs rivaux ne l'entendirent pas ainsi, et, quoique très nombreux, les passants furent repoussés, ils se rejettent alors sur Tournus, où l'on taille la pierre pour Lyon; les passants voulurent encore les repousser. On se battit, il y eut des blessés et même des morts.
Dans la Loire-Inférieure, on prétend que si les maçons et les tailleurs de pierre ont choisi pour leur fête l'Ascension, c'est parce que c'est un tailleur de pierre qui retira la dalle qui recouvrait le tombeau de Jésus-Christ, et un maçon qui en démolit la maçonnerie pour lui permettre de s'élancer au ciel.
Dans le pays de Vannes, le diable devint tailleur de pierre; sa coterie et lui avaient chacun une belle et grande pierre à tailler. Il était convenu que celui qui aurait fini sa tâche le premier aurait tout l'argent. Le tailleur de pierre donna au diable un marteau de bois, et il avait beau travailler, il n'avançait pas; le compagnon, muni d'une bonne pioche à la pointe d'acier, travaillait comme il voulait. Le diable, en voyant cela, jeta son marteau de bois dans un étang.
Voici, sur les tailleurs de pierre, une sorte de casse-tête mnémotechnique: «Je suis Pierre, fils de Pierre, fils du grand tailleur de pierre. Jamais Pierre, fils de Pierre, fils du grand tailleur de pierre, n'a si bien travaillé la pierre que Pierre, fils de Pierre, fils du grand tailleur de pierre qui a taillé la première pierre pour mettre sur le tombeau de saint Pierre.»
Dans le pays d'Antrain (Ille-et-Vilaine) l'usage s'est conservé de graver sur la tombe des maçons et des tailleurs de pierre des signes géométriques, qui sont l'emblème du métier.
[Illustration: Tailleur de pierre, d'après Bouchardon.]
LES MAÇONS
On donne quelquefois aux maçons le surnom de «compagnons de la truelle». «Limousin» est synonyme de maçon, parce que, à Paris, beaucoup d'ouvriers sont originaires de cette ancienne province.
Dans le Forez, le sobriquet des maçons habiles est «Jean fait tout, Jean bon à tout»; à Marseille, le mauvais maçon était appelé Pasto mortier, gâche mortier. Quand les maçons s'interpellent entre eux, ils se disent: «Ohé la coterie!»
En argot, leur auge est un «oiseau», parce qu'elle se perche sur l'épaule, comme un perroquet ou un volatile apprivoisé. À Nantes, ils donnent le nom de gagne-pain à un petit morceau de bois dont ils se servent pour prendre plus facilement le mortier dans la truelle.
L'apprenti maçon est un «voltigueur», parce qu'il voltige sur les échelles, ou un «chétif», titre que justifient les brimades dont ces jeunes gens sont l'objet. Un proverbe du XVe siècle dit, pour exprimer une chose pénible, que «mieux vauldroit servir les maçons». Un personnage de la Reconnue, comédie de Remy Belleau, s'exprime d'une manière analogue:
Plustost serois aide à maçon
Que de servir ces langoureux,
Ces advocaceaux amoureux,
Qui ne vendent que les fumées
De leurs parolles parfumées.
Les façons plus que brusques des maçons à l'égard du jeune garçon qui les sert ne datent pas, comme on le voit, d'hier. Les Mémoires d'un ouvrier assurent que de tout temps le maçon a eu le droit de traiter son gâcheur paternellement, c'est-à-dire de le rosser pour son éducation. À la moindre infraction, les coups pleuvaient avec un roulement de malédiction: on eût dit le tonnerre et la giboulée. Un vieil ouvrier qui s'intéresse à un apprenti lui conseille de prendre ces manières en patience: Sois, lui dit-il, un vrai bon goujat, si tu veux devenir quelque jour un franc ouvrier. Dans notre métier, les meilleurs valets font les meilleurs maîtres; va donc de l'avant, et si quelque compagnon te bouscule, accepte la chose en bon enfant; à ton âge la honte n'est pas de recevoir un coup de pied, c'est de le mériter.
Les maçons qui, à leurs débuts dans le métier, ont été en butte à des vexations traditionnelles, ne manquent pas de les faire subir à leur tour aux enfants chargés de les servir. Un compagnon, perché à l'étage supérieur, appellera son garçon; celui-ci monte les cinq ou six échelles, saute d'échafaudage, de poutre en poutre: «Dis-donc, gamin, dit le compagnon, va me chercher ma pipe», et la victime redescend avec la perspective de regrimper pour une raison tout aussi sérieuse. Mais quand l'apprentissage sera terminé, quand il sera compagnon, le manoeuvre aura aussi un garçon pour aller quérir sa pipe ou son tabac.
Si peu difficile qu'il paraisse, ce métier d'aide n'est pas à la portée de tout le monde; une légende dauphinoise raconte que le diable ne put l'apprendre; son maître d'apprentissage le mit au rang de servant. Pour monter de l'eau, on lui donna un panier à salade, et pour monter du mortier, on lui donna une corde. Au commandement: De l'eau! le diable grimpait à l'échelle avec son panier à salade et arrivait sur l'échafaudage tout penaud, sans pouvoir verser une goutte d'eau dans l'auge à mortier. Si l'on criait d'en haut: Du mortier! il liait une charge de mortier et le montait en le perdant aussitôt. Son maître en riait, et le diable, honteux de n'avoir pu servir un maçon, s'enfuit de son chantier. En Franche-Comté, des maçons ayant appelé Satan, celui-ci accourut et les servit à souhait. Pour l'embarrasser, ils lui demandèrent d'apporter dans une bouteille du mortier très liquide. Ceci demandait du temps et le mortier disparaissait bien vite. Ils en redemandaient immédiatement, si bien que le diable ne pouvait suffire à leurs exigences et se fatiguait à remplir la bouteille. Les maçons réclamant des pierres, elles arrivaient aussitôt; enfin le plus rusé demanda une pierre à la fois ronde, plate et carrée. Le diable fut ainsi attrapé et ne put prendre les âmes des maçons.
Les maçons voyageurs ont coutume de porter les tourtes de pain enfilées à leurs bâtons. Ils vivent entre eux sans se faire d'amis dans les pays étrangers. Les Foréziens, qui ont toujours été ennemis des Auvergnats, raillent les enfants de saint Léonard en racontant le dicton suivant: Jeanot?—Abs, mon mestre.—Lève-toi, fouchtrâ.—Ah! mon mestre, le vent rifle.—Eh ben, tourne te coucha.—Jeanot?—Abs, mon mestre.—Lève-toi.—Par que faire, mon mestre?—Par voir travaillâ.—Ah! mon mestre, que le ventre me fait mâ.—Eh ben, tourne te coucha!—Jeanot?—Abs, mon mestre.—Lève-toi.—Par que faire, mon mestre?—La muraille va zinguà.—Que le zingue, que le crave, la soupe est trempâ, je vous la manjà.—Jeanot?—Abs, mon mestre.—Lève-toi.—Par que faire, mon mestre?—Par manjâ la soupa.—Oh! hi! lau la! je me lève, je me lève, me v'la levâ.
En Saintonge, on raconte sur les maçons limousins une facétie analogue:—Pierre, leve-tu?—P'rquè fare, môn père?—P'r porta le mourtià, fouchtra!—Y e la colique, mon pare.—Piau lève-ta?—P'rquè fare, mon père.—P'r mang'he la soupe à la rabiole, môn fils.—Y mé lève, mon paré, tralala. À Paris on appelle «maçon» un pain de quatre livres; quand les maçons du Limousin vont prendre leur repas, ils apportent toujours leur pain.
Les maçons, en Angleterre, passent aussi pour être de bon appétit, et on leur adresse cette formulette: Mother, here's the hungry masons, look to the hen's meat. Ma mère, voici les maçons affamés, prenez garde à votre poule; en France, on appelle soupe de maçon ou de Limousin, une soupe compacte, et l'on dit de celui qui mange beaucoup qu'il mange du pain comme un Limousin. Un proverbe gaélique a le même sens: Cnâimh mor'us feoil air, fuigheal clachair. Un gros os et de la chair dessus, dessert de maçon.
D'après une petite légende de la Haute-Bretagne, un oiseau donna des conseils utiles à un maçon qui, construisant un mur, ne savait comment s'y prendre pour faire tenir une pierre, une caille qui était derrière lui cria:
Bout pour bout.
Dans la Creuse, on adresse aux femmes des maçons la formulette suivante:
Hou! hou! hou! Fennas de maçous, Prépares drapés et bouraçous.
Clachair Samhraidh, diol-déirc Geamhraidh. En été maçon, en hiver mendiant, dit un proverbe gaélique: les travaux de maçonnerie sont en effet interrompus pendant l'hiver.
[Illustration: Maçons et tailleurs de pierre, d'après une miniature du XVe siècle.]
Comme les maçons, obligés de calculer la place des pierres, de rogner ce qui dépasse, vont plus lentement que d'autres gens de métiers, des proverbes les accusent de se ménager à l'excès:
Sueur de maçon
Où la trouve-t-on?
—Sueur de maçon vaut un louis.
—On ne sait pas ce que coûte une goutte de sueur de maçon.
(Liège.)
On dit, par injure, à toutes sortes d'ouvriers qui travaillent grossièrement et malproprement à quelque besogne que ce soit, que ce sont des vrais maçons.
En Portugal, le maçon a été maudit, parce qu'il a jeté des pierres à la sainte Vierge; celle-ci lui dit:
Pedreiro, Pedreiro,
Hade ser sempre pobreto e alagrete.
Maçon, tu seras toujours pauvre et gai. En effet le maçon chante et siffle, mais il ne s'enrichit guère.
Les deux formulettes suivantes, si elles sont injurieuses pour d'autres corps d'états, sont tout à la louange de la probité des maçons:
Alleluia pour les maçons!
Les cordonniers sont des fripons,
Les procureurs sont des voleurs,
Les avocats sont des liche-plats,
Alleluia! (Haute-Bretagne.)
Alleluia per li massoun,
Li courdounié soun de larroun,
Li mounié soun de cresto-sac,
Alleluia! (Provence.)
Un proverbe sicilien compare les dangers de la construction à ceux de la mer:
Marinari e muraturi Libbiràtinni, Signuri.
Des marins et des maçons, prenez pitié, Seigneur.
Lorsque les maçons hissent une pierre sur une maison, ils ont coutume de pousser un son haut et aigu, que l'on peut plus ou moins bien traduire par: âôu-ôu-â-ô-ôu, et qui a un grand caractère de monotonie et de tristesse.
À Paris, ils ont un cri d'appel: Une truellée au sas! qui a pour but d'avertir le goujat placé près de l'échelle.
Les superstitions en rapport avec la construction sont extrêmement nombreuses; voici quelques-unes de celles dans lesquelles les maçons jouent un rôle actif.
À Lesbos, quand on creuse les fondements d'une construction nouvelle, le maçon lance une pierre sur l'ombre de la première personne qui passera; celle-ci mourra, mais la bâtisse sera solide.
La pose de la première pierre est une opération importante, et en un grand nombre de pays elle est accompagnée d'actes qui présentent un caractère parfois religieux, plus souvent superstitieux. Dans le Morbihan, les ouvriers pratiquaient autrefois un trou dans la première pierre et y posaient une pièce de monnaie frappée de l'année, puis tous, ainsi que le propriétaire, allaient donner un coup de marteau; ensuite l'un d'eux se mettait à genoux, récitait une petite prière pour demander à Dieu de protéger la nouvelle construction, puis, s'adressant à la pièce d'argent, il lui disait:
Quand cette maison tombera,
Dans la première pierre on te trouvera,
Tu serviras à marquer
Combien de temps elle a duré.
Les maçons du pays de Menton croient qu'il arrivera malheur à celui qui posera la première pierre s'il n'a pas soin de faire une prière. Aux environs de Namur, le propriétaire l'asperge avec un buis bénit trempé dans l'eau bénite et qui est ensuite scellé dans le mur.
À côté de ces coutumes qui ont tout au moins une apparence chrétienne, il en est d'autres, usitées encore de nos jours, qui sont des survivances de l'époque où des rites barbares se rattachaient à la construction. C'est ainsi que naguère, dans le nord de l'Écosse, la pierre étant placée sur le bord de la tranchée, le plus jeune apprenti ou, à son défaut, le plus jeune ouvrier, se couchait, la tête enveloppée dans un tablier, au fond de la tranchée, la face contre terre, droit au-dessous de la pierre qui avait été laissée sur le bord; on répandait sur sa tête un verre de whisky, et lorsqu'on avait crié par trois fois: «Préparez-vous!» les deux autres maçons faisaient le geste de placer la pierre sur le dos du compagnon couché, et un autre maçon lui frappait par trois fois les épaules avec un marteau; lorsqu'il s'agissait de constructions importantes, les maçons saisissaient la première créature, homme ou bête, qui passait, et lui faisaient toucher la première pierre ou la plaçaient pendant quelques instants dessous. On a là évidemment un souvenir du temps où une victime vivante était réellement placée sous les fondations. Au XVIIe siècle, au Japon, il y avait des hommes qui se sacrifiaient volontairement: celui qui se couchait dans la tranchée était écrasé avec des pierres.
Des légendes, qui ont surtout cours dans la presqu'île des Balkans, mais qu'on retrouve aussi en Scandinavie, racontent que pour assurer la solidité de certaines constructions, il fallait y emmurer une créature humaine. Au Monténégro, pendant que l'on construisait la tour de Cettigne, un mauvais génie renversait la nuit le travail fait la veille. Les ouvriers se réunirent en conseil et décidèrent que pour faire cesser le maléfice on enterrerait vivante, dans les fondations, la première femme qui passerait. On raconte la même légende à propos de la tour de Scutari; ce fut un oracle qui ordonna d'y enterrer vivante une jeune femme.
[Illustration: Maçon Italien, d'après Mitelli.]
Un autre rite voulait que les fondations fussent arrosées de sang humain; les magiciens de Vortigern, roi de la Grande-Bretagne, lui avaient dit que sa forteresse ne serait solide qu'après avoir été arrosée avec le sang d'un enfant né sans père. D'après la tradition, les Pictes, anciens habitants de l'Écosse, versaient sur leurs fondations du sang humain. En pleine Europe civilisée, on constate un souvenir adouci de cette coutume: Au milieu de ce siècle, on ne bâtissait pas une maison, dans le Finistère, sans en asperger les fondations avec le sang d'un coq. Si un propriétaire ne se conformait pas à cette coutume, les maçons allaient la lui rappeler. En Écosse, il fallait aussi faire couler du sang sur la première pierre et on frappait dessus la tête d'un poulet jusqu'à effusion de sang. Les maçons grecs disent que la première personne qui passera, la première pierre posée, mourra dans l'année; pour acquitter cette dette, ils tuent dessus un agneau ou un coq noir.
Certaines autres coutumes qui, à l'origine, ont eu un caractère superstitieux, ne sont plus qu'un prétexte à pourboire. En Écosse, la santé et le bonheur ne résident pas dans la maison, si on n'a soin, lors de la pose des fondements, de régaler les ouvriers avec du whisky ou de la bière, accompagnés de vin et de fromage; si un peu de liquide tombe à terre, c'est un présage favorable.
Dans le Bocage normand le propriétaire doit prendre la truelle et le marteau et donner aux ouvriers la pièce tapée; on a soin aussi de lui demander force pots pour arroser le mortier. En Franche-Comté, l'aîné des enfants pose la première pierre et frappe dessus trois coups de marteau. Après cette cérémonie, les maçons passent la journée en fête chez celui qui les occupe. Dans le Hainaut, le propriétaire doit offrir autant de tournées qu'il a frappé de fois avec la truelle sur la pierre.
À Paris, certains maçons demandent qu'on leur donne les verres dans lesquels ils ont bu au moment de la pose de la première pierre, prétendant que sans cela il arrivera malheur à celui qui fait bâtir la maison. Parfois, mais plus rarement, il est d'usage de régaler les ouvriers au cours de la construction. Dans la Gironde, les moellons qui sont assez longs pour traverser un mur de part en part sont appelés chopines. Les maçons ne rognent les bouts qui dépassent que quand le propriétaire a payé à boire.
Dans la Suisse romande, quand on bâtit une maison, si les étincelles jaillissent souvent sous le marteau des maçons ou sous le rabot des menuisiers, c'est un présage de malheur et d'incendie pour l'édifice. En Écosse on croyait encore, au milieu du siècle, que lorsqu'on bâtissait une cathédrale, un pont ou quelque édifice important, un ou plusieurs des maçons devaient nécessairement être tués par accident.
L'achèvement des murs est presque partout un prétexte à réjouissances. À Paris, vers 1850, voici comment cela se passait, d'après les Industriels: «Quand les ouvriers ont terminé un bâtiment, ils se cotisent, achètent un énorme branchage encore couvert de sa verdure, qu'ils ornent de fleurs et de rubans, puis l'un d'eux, choisi au hasard, va attacher au haut de la maison que l'on vient de construire le bouquet resplendissant des maçons, et quand tout l'atelier voit se balancer fièrement dans les airs le joyeux signe, il applaudit et lance un joyeux vivat. Cette cérémonie accomplie, on prend deux autres bouquets, puis on se rend chez le propriétaire, puis chez l'entrepreneur. Tous deux, en échange de cette offrande, donnent quelques pièces de cinq francs avec lesquelles on termine joyeusement la journée».
En Franche-Comté, on met un bouquet au-dessus du pignon ou de la cheminée d'un édifice dont on vient d'achever la construction, et les maçons appellent arroser le bouquet, boire amplement au compte du propriétaire qui leur doit un festin.
À Paris, le rendez-vous général des compagnons maçons est, disent les Industriels, à la place de Grève. Dès cinq heures du matin ils y arrivent en foule, et non seulement les ouvriers s'y rendent soit pour attendre de l'ouvrage, soit pour chercher des compagnons, mais le rôdeur (on appelle ainsi le compagnon spécialement chargé de trouver des engagements) et l'entrepreneur y viennent pour enrôler des travailleurs: c'est de ce point de réunion qu'est venu l'expression de faire grève, appliquée aux maçons qui sont oisifs, soit faute de travail, soit volontairement. Les compagnons nouvellement débarqués à Paris pour y tenter la fortune, vont tout d'abord à la place de Grève. C'est encore là, chez le marchand de vin, qu'on vient tour à tour se payer des rasades en attendant l'ouvrage, et souvent bien des coalitions, des complots, parfois d'honnêtes projets pour l'avenir se sont formés là. Actuellement il y a une seconde grève, place Lévy, aux Batignolles.
[Illustration: Qui bâtit ment, d'après Lagniet (XVIIe siècle).]
Les Mémoires d'un Ouvrier ont conservé une histoire qui se raconte parmi les maçons avec mille variantes, et qui met en relief l'habileté de certains d'entre eux: «Le gros Mauduit était un maître compagnon qu'on avait surnommé quatre mains, parce qu'il faisait autant d'ouvrage que les deux meilleurs ouvriers. Il travaillait toujours seul, servi par trois goujats qui pouvaient à peine lui suffire. Vêtu d'un habit noir, chaussé d'escarpins cirés à l'oeuf et coiffé à l'oiseau royal, il achevait sa besogne sans qu'une tache de plâtre ou un choc de soliveau nuisît à son costume. On venait le voir travailler des quatre coins de la France, et il y avait toujours sur son échafaudage autant de curieux que devant les tours Notre-Dame. Personne n'avait jamais entrepris de lutter contre lui, quand il arriva un jour de la Beauce un petit homme nommé Gauvert, qui, après l'avoir vu travailler, demanda à concourir avec le roi des maîtres compagnons. Gauvert n'avait pas cinq pieds et était tout costumé de drap couleur marron, avec un petit cadogan qui pendait sur le collet de son habit. On plaça les deux adversaires aux deux bouts d'un échafaudage et, à un signal donné, la lutte commença. Le mur grandissait à vue d'oeil sous leurs doigts, mais en se maintenant toujours de niveau, si bien qu'à la fin de la journée aucun d'eux n'avait dépassé l'ouvrage de son concurrent de l'épaisseur d'un caillou. Ils recommencèrent le lendemain, puis le jour suivant, jusqu'à ce qu'ils eussent conduit la maçonnerie à la corniche. Comprenant alors l'impossibilité de se vaincre, ils s'embrassèrent en se jurant amitié, et le gros Mauduit donna sa fille au petit Gauvert. Les descendants de ces deux vaillants ouvriers ont aujourd'hui une maison à cinq étages dans chacun des arrondissements de Paris.
Les maçons limousins racontent que saint Léonard, leur patron, est le plus grand saint du paradis: Avant que le bon Dieu fût bon Dieu, il demanda à saint Léonard s'il voulait l'être à sa place.—Non, répondit saint Léonard, cela donne trop de peine. Fouchtra! j'aime mieux être le premier saint du paradis. Dans le Morbihan, les maçons ont une dévotion toute particulière pour saint Cado, qui fit le diable lui construire un pont et le trompa.
Les maçons et charpentiers de Paris avaient établi leur confrérie, qui est de saint Blaise et de saint Louis, en l'an 1476 dans la chapelle de ce nom, sur la rue Galande, et ils y faisaient dire une grande messe tous les dimanches et bonnes fêtes.
Les légendes où les maçons jouent un rôle sont, à part celles qui ont trait aux rites de la construction et aux emmurements, assez peu nombreuses: Lorsque l'on construisit la cathédrale d'Ulster, il y avait une vache miraculeuse qu'on mangeait tous les jours, et qui renaissait entière, si on avait soin de ne briser ni endommager aucun de ses os, mais de les rassembler et de les mettre dans la peau. Un jour, elle boitait; le saint qui conduisait la construction fit rassembler ses hommes et leur demanda qui avait brisé l'os pour en enlever la moelle: le maçon gourmand se déclara, et le saint lui dit que, s'il n'avait pas avoué, il aurait été tué par une pierre avant la fin de l'édifice.
En même temps que l'on bâtissait le clocher du prieuré d'Huanne, dans le Doubs, on travaillait à la construction du clocher de Rougemont. Celui-ci s'élevait déjà à plusieurs mètres du sol, que les fondations du clocher d'Huanne n'étaient pas encore terminées. Les constructeurs se vantaient réciproquement de travailler vite, et ils convinrent que ceux qui atteindraient les premiers une certaine élévation, placeraient sur le mur une pierre en saillie représentant un objet ridicule pour faire honte aux autres. Ceux de Rougemont, qui croyaient gagner la partie, avaient préparé à l'avance une pierre sculptée en forme de figure humaine, tirant une langue monstrueuse. Mais ils furent punis de leur fanfaronnade, car ceux d'Huanne parvinrent les premiers à la hauteur convenue et y posèrent, en regard de Rougemont, cette pierre ronde qui affecte encore grossièrement la forme de deux fesses. Le lendemain, ceux de Rougemont placèrent, en regard d'Huanne, leur figure avec sa langue tirée démesurément, et ils eurent grand'honte quand ils apprirent le tour qui leur avait été joué la veille par les maçons d'Huanne.
Plusieurs légendes font venir le diable au secours des maîtres maçons dans l'embarras. En Haute-Bretagne, l'un d'eux avait promis à un seigneur de lui construire une tour qui aurait autant de marches qu'il y a de jours dans l'année; mais ses ouvriers avaient peur de tomber et ne voulaient plus y travailler; le diable lui proposa de l'achever en une nuit, à la condition d'emporter le premier ouvrier qui monterait sur le haut après l'achèvement. Le maçon y consentit, mais en stipulant que si le maudit ne pouvait l'attraper du premier coup, il n'aurait aucun recours contre lui. La tour achevée, le maître maçon dit à l'un de ses ouvriers d'y monter, en suivant son chat, qui avait une corde au cou. Dès que le chat arriva au haut de la tour, le diable le saisit pendant que l'ouvrier descendait en toute hâte. J'ai cité dans mon livre sur les Travaux publics et les Mines un grand nombre de récits populaires dans lesquels le diable, qui est venu au secours d'architectes et de maçons qui l'ont appelé, est dupé par eux, et reçoit pour son salaire au lieu d'un homme, un chat, un coq ou bien un cochon.
[Illustration: Maçons à l'ouvrage, d'après Eisen (fin du XVIIIe siècle).]
Dans un conte sicilien recueilli par Pitrè, un maçon est chargé par un roi de lui construire un château où il puisse mettre ses trésors. Il le bâtit avec son fils, mais en ayant soin de ménager une ouverture cachée par laquelle un homme pouvait entrer. Quand le château eut été achevé, le maçon, voyant que personne ne le gardait, s'y rendit avec son fils, déplaça la pierre et remplit un sac d'or. Il y retourna plusieurs fois, et le roi, qui vit que son tas d'or diminuait, fit placer des gardes qui ne prirent personne, parce que les deux voleurs ne firent pas leur visite accoutumée. Alors on conseilla au roi de placer à l'intérieur des murailles des tonneaux remplis de poix. Quand le maçon vint avec son fils, il tomba dans l'un d'eux et ne put s'en dépêtrer. Il ordonna à son fils de lui couper la tête. Le roi, trouvant ce cadavre décapité, donna l'ordre de le promener par la ville, et de regarder si quelqu'un pleurait. La veuve du maçon se mit à verser des larmes, et son fils, qui était devenu ouvrier charpentier, se coupa les doigts, et alors la mère dit qu'elle pleurait parce que son fils était mutilé. Une chanson populaire très répandue est celle qui débute ainsi:
Mon père à fait bâtir maison
Par quatre-vingts jolis maçons.
Dont le plus jeune est mon mignon.
Souvent les couplets qui suivent n'ont plus de rapport avec le «joli maçon»; parfois, comme dans la version poitevine, un dialogue, tout à l'avantage de la profession, s'engage entre le père et la jeune fille:
—Mon pèr', pour qui cette maison?
—C'est pour vous, ma fille Jeanneton.
Ma fille promettez-moi donc
De n'épouser jamais garçon.
—J'aimerais mieux que la maison
Fût toute en cendre et en charbon
Que d'r'noncer à mon mignon.
En Gascogne, le dialogue suivant s'engage entre le père et la fille:
—Voulez-vous prince ou baron?
—Mon père, je veux un maçon
Qui me fera bâtir maison.
—Que diront ceux qui passeront:
À qui est cette maison?
—C'est à la femme d'un maçon.
DEVINETTES ET PROVERBES
—Qui est-ce qui fait le tour de la maison et qui se trompe quand il arrive à la porte?—C'est le maçon. (Morbihan.)
—Maçon avec raison fait maison. (XVIe siècle.)
—C'est au pied du mur qu'on reconnaît le maçon.
—Avant d'être apprenti maçon, ne fais pas le maître architecte. (Turc.)
—À force de bâtir le maçon devient architecte. (Turc.)
—Il n'est pas bon masson qui pierre refuse. (XVIe siècle.)
—Non e buon murator chi rifuata pietra alcuna.
(Italien.)
—An auld mason make a gude barrowman.—Un vieux maçon
fait un bon brouetteur. (Écosse.)
—Coussira massons ta ha souliès.—Aller chercher des maçons pour faire des souliers. (Béarn.)
—My man's a mason to-morow's the first of March.—Mon homme est maçon, c'est demain le premier mars. C'est à ce jour que se termine le temps d'hiver, et qu'on accorde aux ouvriers paie entière. (Écosse.)
[Illustration: Ils s'abregent et se facilitent leurs travaux par les secours mutuels qu'ils se donnent.]
LES COUVREURS
Le couvreur est appelé «chat» parce qu'il court sur les toits comme un chat.
Dans l'argot breton de La Roche-Derrien, les couvreurs en ardoises sont, à cause du bruit qu'ils font: «Potred ann tok-tok», les hommes du toc-toc, ou marteau.
À Paris, on donne le nom de voleur au gras-double ou de limousineux à des ouvriers couvreurs qui volent le plomb des couvertures, en coupent de longues bandes avec de bonnes serpettes, puis l'aplatissent et le serrent à l'aide d'un clou, ils en forment ainsi une sorte de cuirasse qu'ils attachent à l'aide d'une courroie sous leurs vêtements. Ce nom de Limousineux leur vient, dit Larchey, de ce que l'on compare ce vêtement de plomb aux gros manteaux nommés limousines.
Quand on veut parler d'un couvreur, disent les Farces tabariniques, on dit que le vent lui souffle au derrière.
Dans le Bocage normand, les couvreurs présentent au maître une ardoise enrubannée, aussi finement découpée qu'une légère dentelle, avec une croix au milieu de la rosace taillée dans l'ardoise. Elle est ensuite fixée au bord de la toiture. Ce présent doit être, bien entendu, récompensé par une gratification.
Grimm rapporte, dans les Veillées allemandes, que d'après les lois qui régissaient le corps des couvreurs, quand un fils montait pour la première fois sur un toit en présence de son père et qu'il commençait à perdre la tête, son père était obligé de le saisir aussitôt et de le précipiter lui-même afin de n'être pas entraîné avec lui dans sa chute.
Un jeune couvreur devait faire son coup de maître et haranguer le peuple du haut d'un clocher heureusement achevé. Au milieu de son discours il commença à se troubler, et tout à coup il cria à son père, qui était en bas parmi une foule nombreuse: «Père, les villages, les montagnes des environs qui viennent à moi!» Le père se prosterna aussitôt à genoux, pria pour l'âme de son fils et engagea le monde qui était là à en faire autant. Bientôt le fils tomba et se tua. J'ai entendu en Haute-Bretagne un récit qui rappelle celui de Grimm: un couvreur était monté sur un clocher avec son fils, lorsque celui-ci lui cria: «Papa, voilà les gens d'en bas qui montent!» Le père comprit que son fils était perdu, et il fit le signe de la croix en récitant le De profundis!
Les couvreurs et faiseurs de clochers figuraient au nombre des artisans auxquels il était interdit de tester en justice. Le chapitre 156 de la Très ancienne Coutume de Bretagne le disait expressément, en les mettant au rang des métiers méprisés pour des causes diverses: «Ceux, dit-elle, sont vilains nattes de quelconque lignage qu'ils soient qui s'entremettent de vilains métiers, comme estre écorcheurs de chevaux, de vilaines bestes, garzailles, truendailles, pendeurs de larrons, porteurs de pastés et de plateaux en tavernes, crieurs de vins, cureurs de chambres coies, faiseurs de clochers, couvreurs de pierres, pelletiers, poissonniers… telles gens ne sont dignes d'eux entremettre de droit ni de coutume». Hevin, dans son Commentaire, dit que si la Très ancienne Coutume compte entre les infâmes qui repelluntur a testimonio dicendo les couvreurs de clochers ou d'ardoises, la raison doit en être tirée d'Aristote qui range dans cette catégorie les gens de métier qui exposent leur vie pour peu de chose.
[Illustration: Couvreurs sur un toit, d'après Duplessi-Bertoux.]
Dans le compagnonnage, les charpentiers ont reçu les couvreurs; les novices s'appellent simplement aspirants. Les couvreurs avaient des rubans fleuris et variés en couleurs; ils les portaient au chapeau et les faisaient flotter derrière le dos; d'après leur manière de voir, ceux qui travaillaient au faîte des maisons devaient porter les couleurs au faîte des chapeaux. À leurs boucles d'oreilles, ils avaient un martelet et une aissette.
Il est vraisemblable que les compagnons couvreurs avaient, de même que beaucoup d'autres, des rites spéciaux lors des enterrements. En 1893, un ouvrier couvreur s'étant tué en tombant du haut de l'église Sainte-Madeleine, à Troyes, sur les grilles qui entourent l'édifice, le cortège partit de l'Hôtel-Dieu et, dit le Petit républicain de l'Aube, quatre ouvriers vêtus de leur costume de travail portaient les quatre coins du poêle et, de leur autre main, tenaient le marteau plat dont ils se servent pour façonner et pour clouer leurs ardoises. Derrière le corbillard venaient deux autres ouvriers à qui leurs camarades avaient confié la jolie couronne qu'ils avaient achetée en commun pour décorer la tombe du défunt.
* * * * *
Au siècle dernier, le comte de Charolais, prince de sang, tirait, pour exercer son adresse, sur de malheureux couvreurs perchés sur les toits. D'après les récits populaires, il aurait eu des précurseurs ou des imitateurs. Dans le pays de Bayeux, en parlant des exactions féodales, le peuple ne manque jamais de citer les seigneurs de Creuilly et ceux de Villiers qui, par passe-temps, tuaient les couvreurs sur les toits; quoiqu'on ne précise aucune époque, il est probable, dit Pluquet, que cette tradition est fondée sur des faits anciens. Aux environs de Falaise on accuse un seigneur de Rouvre, dont la mémoire est exécrée, d'avoir, revenant bredouille de la chasse, déchargé son fusil sur un couvreur. Dans le Bourbonnais, on a donné le surnom de Robert le Diable à un méchant seigneur qui, à l'époque de la régence, fusillait les couvreurs.
À Liège, sainte Barbe était la patronne de l'ancien métier des couvreurs, comme elle l'est de tous les ouvriers travaillant la pierre.
Boileau, dans une lettre à Brossette, dit que les couvreurs, quand ils sont sur le toit d'une maison, laissent pendre une croix de latte pour avertir les passants de prendre garde à eux et de passer vite. Dans la satire sur les Embarras de Paris, il indique
Une croix de funeste présage,
Et des couvreurs, grimpez au toit d'une maison,
En font pleuvoir l'ardoise et la tuile à foison.
Ce procédé est encore en usage en province; à Paris, le triangle ou la croix ont été remplacés par des planches posées en angle aux deux côtés de la maison; en outre, un jeune garçon ou un vieillard, armé d'une latte, écarte les passants qui seraient tentés de marcher sur l'endroit dangereux du trottoir.
D'après le Dictionnaire de Trévoux, on dit: «À bas couvreur, la tuile est cassée!» quand on commande à quelqu'un de descendre d'un lieu où il est monté. L'estampe des Embarras de Paris au XVIIe siècle, dont voici un fragment, donne cette variante: «En bas couvreur, vous cassez nos tuiles.»
[Illustration]
SOURCES
TAILLEURS DE PIERRE—Ch. Poncy. La Chanson de chaque métier.—Ph. Kuhff, Les Enfantines du bon pays de France, 280.—Revue des traditions populaires, VI, 170; VIII, 128; X, 98.—X. Marinier, Contes de différents pays, I, 321.—Monteil, Histoire des Français, II. 130.—A. Perdiguier, Le Livre du Compagnonnage, I, 20, 31.—C.-S. Simon, Étude sur le Compagnonnage, 86, 91, 104.
MAÇONS—Noëlas, Légendes forésiennes, 97, 121, 151.—Régis de la Colombière, Cris de Marseille, 175.—L. Larchey, Dictionnaire d'argot. —Paul Eudel, Locutions nantaises.—Ancien Théâtre français, IV, 363.—Magasin pittoresque, 1850, 50, 66.—La Bédollière, Les Industriels, 219, 222.—Revue des Traditions populaires, VI, 173, 698; VII, 194, 207, 454, 961; VIII, 178, 564; IX, 334; X, 158.—Ch. Thuriet, Traditions de la Haute-Saône, 131.—E. Lemarié, Fariboles saintongheaises, 32.—Paul Sébillot, Traditions de la Haute-Bretagne, II, 154.—E. Rolland, Rimes de l'Enfance, 321.—Communications de M. A. Harou.—Leite de Vasconcellos, Tradiçoes de Portugal, 250.—Mistral, Tresor dou felibrige.—Pitrè, Proverbi siciliani, II, 433.—Georgiakis et Léon Pineau. Folk-Lore de Lesbos, 347.—Tylor, Civilisation primitive, I, 124.—W. Gregor, Folk-Lore of Scotland, 50.—E. Lecoeur, Esquisses du Bocage normand, II, 343.—F. Daleau, Traditions de la Gironde, 49;—Ceresole, Légendes de la Suisse romande, 334.—Société des Antiquaires, IV (1re série), 397.—L. Brueyre, Contes de la Grande-Bretagne, 338.—Ch. Thuriet, Traditions du Doubs, 355.—Pitre, Fiabe popolari siciliani, III, 210.—J.-F. Bladé, Poésies françaises de l'Armagnac, 88.
COUVREURS—N. Quellien, L'Argot des nomades en Bretagne.—E. Lecoeur, Esquisses du Bocage, II, 344.—Grimm, Veillées allemandes, I, 309.—Communication de M. le Dr A. Corre.—A. Perdiguier, Le Livre du Compagnonnage, I, 60.—Revue des traditions populaires, X, 96.—Pluquet, Contes de Bayeux, 25.— Tixier, Glossaire d'Escurolles (Allier).—Amélie Bosquet, La Normandie romanesque, 477.
[Illustration: Couvreurs, d'après Couché (1802).]
LES CHARPENTIERS
La séparation en spécialités des industries du bois n'a dû guère s'opérer que vers le commencement du moyen âge; jusque-là il est vraisemblable que la plupart des ouvriers connaissaient l'ensemble du métier, et que ceux qui faisaient les charpentes savaient aussi fabriquer les chariots, les tonneaux et tout ce qui est maintenant du ressort de la menuiserie, comme cela a lieu encore en diverses contrées, et même en France dans les campagnes. Ainsi les Anglo-Saxons appelaient le charpentier wright, c'est-à-dire l'artisan, le faiseur, terme qui montre l'importance qu'avait alors son art, et l'étendue des services qu'on lui demandait. Tout objet fait de bois, dit l'Histoire de la Caricature, rentrait dans ses attributions. Le Colloque de l'archevêque Alfric met en présence les artisans les plus utiles qui discutent sur la valeur relative de leurs divers métiers, et le charpentier dit aux autres: «Qui de vous peut se passer de moi, puisque je fais des maisons et toutes sortes de vases et de navires!» Jean de Garlande nous apprend que le charpentier, entre autres choses, fabriquait des tonneaux, des cuves et des barriques. À cette époque, où le bois et les métaux étaient par excellence les matériaux sur lesquels s'exerçait le travail de la main, l'ouvrier qui mettait en oeuvre le bois passait avant le forgeron lui-même. Les constructions en pierre étaient beaucoup plus rares que de nos jours, et le bois formait, comme maintenant encore en plusieurs pays de l'Europe, la matière la plus employée, même pour l'extérieur, dont souvent, dans les maisons particulières, le soubassement seul était en pierres.
Il semble que le Livre des Métiers a été rédigé peu de temps après la répartition entre un certain nombre d'ouvriers spéciaux d'une partie de ce qui rentrait autrefois dans la charpenterie. Sous le titre unique de charpentiers sont réunis tous ceux qui «euvrent du trenchent en merrien», c'est-à-dire qui travaillent le bois avec des outils. Les catégories sont nombreuses; on en compte dix: les Charpentiers grossiers, les Huchiers faiseurs de huches ou de coffres (Bahutiers), les Huissiers faiseurs de huis ou de portes, les Tonneliers, Charrons, Charretiers, Couvreurs de maisons, les Cochetiers faiseurs de bateaux, les Tourneurs et les Lambrisseurs. Au XIVe siècle, le principal instrument des charpentiers était la grande cognée à lame droite, et on les appelait charpentiers de la grande cognée pour les distinguer des charpentiers de la petite cognée ou menuisiers.
De nos jours, le métier figure parmi les plus estimés: en
Basse-Bretagne, les charpentiers et les charrons sont au premier
rang des ouvriers. Il en est de même à peu près dans toute la
France.
En Russie, pays où la plupart des maisons sont en bois, plusieurs proverbes sont à leur louange:
—Le noble est comme le charpentier, il fait ce qu'il veut.
—Le juge est comme le charpentier, il peut faire tout ce qu'il veut.
Il est rare qu'ils soient l'objet de dictons moqueurs: tout au plus peut-on constater qu'on les blasonne assez légèrement, comme dans la chanson du garçon charpentier, populaire en Ille-et-Vilaine:
Est-il rien de si drôle,
Parfanière, pertinguette et congreu,
Qu'un garçon charpentier? (ter)
S'en vont scier d'la bruère (bruyère)
Pour faire des chevrons.
Des chevrons de bruère
Pour faire des maisons.
Le maire s'en fut les voir:
—Courage, mes enfants;
Vous aurez de l'ouvrage
Pour toutes les maisons (ter);
Il n'y a que l'petit Pierre,
Mais nous le marierons
Avec sa petite Jeannette
Qui travaille à son gré.
On ne peut guère ranger, parmi les traits véritablement satiriques, la Question tabarinique suivante, qui est plutôt une sorte de jeu d'esprit facétieux:
—Qui sont les mauvais artisans? La réponse faite par le bouffon est celle-ci: Les plus mauvais artisans sont les charpentiers et les menuisiers, parce que quand ils ont fait une besongne, bien qu'elle soit toute neufve et qu'on leur reporte, ils ne veulent jamais s'en servir. Par exemple si un charpentier a fait une potence, bien qu'elle n'ait servy qu'une fois, il ne la veut pas reprendre pour soy; le mesme en est d'un menuisier quand il fait une bière: au diable si jamais on luy voit reprendre.
Lorsque les charpentiers étaient employés à la construction des maisons, il était d'usage de les traiter avec certains égards; c'était un hommage rendu à leur habileté, qui avait aussi pour but de les encourager à faire de leur mieux ou de les empêcher de se livrer à des actes qui auraient pu être dangereux: En Cochinchine, un sortilège très redouté est celui qui consiste à enfoncer un clou dans une des colonnes de la maison. Il se pratique aussi dans la construction des bateaux: les affaires du propriétaire du bateau se mettent alors à décliner. Les charpentiers, qui ont toute facilité pour commettre ce méfait, sont très craints; aussi se donne-t-on garde, pendant la construction, de leur donner des motifs de mécontentement. Un dicton russe constate la croyance, qui n'est vraisemblablement pas isolée en Europe, d'après laquelle les charpentiers peuvent, au moyen de charmes, ensorceler la maison. Il y avait tout intérêt, pour ceux qui faisaient construire, à se mettre bien avec des gens investis de ce redoutable privilège.
C'est peut-être là l'origine de l'usage si répandu de leur faire des présents lorsqu'ils ont achevé les parties importantes de la maison; dans le gouvernement de Kazan, il y a pour eux une bouillie spéciale qui leur est offerte le jour où ils ont posé les solives du plafond. Ils se gardent bien d'ailleurs de laisser tomber en désuétude des coutumes qui leur sont agréables, et ils ont en plusieurs pays des façons plus ou moins ingénieuses de les rappeler à ceux qui seraient tentés de les oublier. En Franche-Comté, quand on place les deux principales colonnes, ils font intervenir adroitement le propriétaire dans un travail soi-disant difficile; son rôle est d'enfoncer à coups de marteau une cheville dans un trou trop petit. Pendant qu'il s'évertue en vain, les ouvriers comptent les coups frappés: chaque coup de marteau représente une bouteille, que le brave homme est obligé de payer sur-le-champ.
Dans le Bocage normand, lorsque la dernière pièce de la charpente a été posée, les ouvriers offrent à la femme du propriétaire une croix de bois ornée de rubans et d'une branche de laurier. Celui qui est chargé du présent lui fait un compliment, puis il invite le maître à le suivre pour placer la croix au faite de la maison et enfoncer l'une des chevilles qui assujettiront l'assemblage des poutres. En général, celui-ci décline cette invitation, et l'un des ouvriers le remplace; il leur remet une gratification.
[Illustration: Charpentiers au XVIe siècle, d'après Jost Amman.]
Le signe qui annonce la levée de la charpente est très répandu; actuellement, il consiste souvent en un drapeau placé sur le faite, un laurier ou un bouquet formé de diverses fleurs et entouré de rubans aux couleurs nationales. En Lorraine, les charpentiers et les maçons offrent au propriétaire un petit sapin orné de fleurs et de rubans, qui est ensuite mis sur le dernier chevron de la toiture. Partout il est d'usage «d'arroser» le bouquet, et c'est le propriétaire qui paye.
En Basse-Bretagne, on distribue aux ouvriers qui ont fini une construction le vin d'accomplissement, ainsi que le constate ce proverbe:
Ann heskenner hag ar c'halve A blij d'ezho fest ar' maout mae.
Scieur de long et charpentier—Aiment le festin du mouton
de mai.
Dans le Bocage normand, autrefois il y avait un véritable festin lors de la levée de la charpente, accompagné de coups de fusils de chasse et de danses; le lendemain la famille assistait à une messe.
On tirait des présages de certaines particularités qui se présentaient pendant la construction. D'après une croyance rapportée par Grimm, si, lorsque le charpentier enfonce le premier clou dans la charpente d'une maison, son marteau fait jaillir une étincelle, la maison sera brûlée. En d'autres pays d'Allemagne, c'est l'étincelle du dernier clou qui expose à ce malheur. Sur les côtes de la Baltique, si l'on voit briller une étincelle lorsqu'on frappe le premier coup sur la quille d'un navire en construction, à son premier voyage le navire se perdra.
En France, les charpentiers ont l'habitude de se faire un sac à outils avec une botte, dont le pied est enlevé et remplacé par une rondelle de cuir ou de bois qui forme le fond.
En Haute-Bretagne, ils ne doivent pas se passer leurs outils de la main à la main, dans la crainte que cette action n'amène entre eux une brouille. Je ne crois pas toutefois que cette superstition, qui existe aussi chez les couturières, soit générale dans le métier.
Dans plusieurs parties de la Saintonge, ce sont les charpentiers qui ont le privilège de guérir les affections de certaines glandes du cou ou du sein. Après quelques oraisons, ils disent au patient de se coucher sur l'établi, et font mine d'asséner un coup sur la partie malade. En Beauce, un charpentier guérissait de «l'écharpe» avec le vent de sa cognée.
Saint Blaise était le patron de la confrérie des maçons et des charpentiers. La mention de son nom dans le titre prouve que son patronage avait dû être adopté depuis longtemps. Le plus ancien titre connu de ce patron, que la corporation conserva toujours, est de l'année 1410.
Au XIIIe siècle, tout près de Saint-Julien-le-Vieux, en la paroisse de Saint-Séverin, il y avait une chapelle de Saint-Blaise, où chaque année les confrères maçons et charpentiers réunis venaient apporter leurs offrandes et chanter leurs cantiques. Là, tout apprenti aspirant à la maîtrise, construisait ou taillait un chef-d'oeuvre en présence des jurés, des marguilliers, et vouait au saint patron de la communauté ou à la Vierge ce travail important qui allait fixer sa destinée.
Les charpentiers ont un autre patron, saint Joseph, et c'est celui qu'ils honorent le plus généralement aujourd'hui; sa fête est l'occasion d'une promenade traditionnelle qui, jusqu'à ces derniers temps, parcourait les rues de Paris, précédée d'une musique. En 1883, les compagnons passants du Devoir de la ville de Paris se rendirent à la mairie du Xe arrondissement, escortant une calèche attelée de deux chevaux enrubannés dans laquelle se trouvaient le président de la corporation des charpentiers et la Mère. Dans le cortège figurait aussi le «chef-d'oeuvre», ouvrage de charpenterie très compliqué et très orné que portaient sur leurs épaules une douzaine de compagnons. Ils furent reçus par le maire, qui leur adressa une allocution et offrit un bouquet à la Mère. Le cortège se dirigea ensuite vers le Conservatoire des arts et métiers, où les charpentiers firent une visite. En 1863, la fête commençait par une sorte de procession; on y portait aussi le chef-d'oeuvre, et on allait chercher la Mère pour la conduire à l'église. Les compagnons étaient enrubannés et avaient des cannes, comme dans la figure de la page 17, réduction d'une gravure de l'Histoire des Charpentiers. Après la messe avait lieu un dîner, et la soirée se terminait par un bal. Cette même Histoire des Charpentiers, dont le texte ne s'occupe guère que de la partie rétrospective du métier, contient plusieurs planches intéressantes, qui représentent des réunions de compagnons, l'arrivée d'un devoirant chez la Mère, et la procession annuelle, dans laquelle on voit le chef-d'oeuvre porté comme un saint sacrement, et à quelque distance une sorte de dais sur lequel est la statuette de saint Joseph.
[Illustration: Saint Joseph, l'Enfant Jésus et la Vierge, image du
XVIe siècle.]
Le quatrain suivant est populaire en Espagne:
San José era carpintero, Y la Virgen costutera, Y el Niño labra la Cruz Porque ha de morir en ella.
Saint Joseph était charpentier, et la Vierge couturière, et l'Enfant travaillait à la croix parce qu'il devait mourir dessus.
[Illustration: La Sainte Famille, d'après un bois du XVIe siècle.]
Il pourrait presque servir d'épigraphe à toute une série d'images, qui montrent la sainte Famille occupée à des ouvrages de charpenterie et de ménage. Ce sujet a inspiré de grands artistes comme Carrache, dont le «Raboteux» (p. 13) est l'un des tableaux les plus célèbres. L'illustration des livres de piété et l'imagerie l'ont aussi traité fréquemment. Dans le bois ci-dessus, emprunté à une Bible du XVIe siècle, saint Joseph équarrit du bois, pendant que la Vierge file et que de petits anges sont occupés à ramasser des copeaux; dans une autre image de la même époque (p. 8), l'Enfant Jésus, debout sur un chevalet, aide son père nourricier à scier une poutre, et des anges transportent des planches; ailleurs, des anges viennent en aide au petit Jésus, qui est en train de clouer une barrière dont saint Joseph a équarri les morceaux.
Au métier de charpentier se rapportait une assez singulière redevance féodale qui a existé jusqu'à la Révolution en plusieurs parties du Poitou: À Thouars, le jour du mardi gras, chaque nouveau marié, dont la profession se rapportait à la construction ou à l'ameublement des maisons, était tenu de se rendre, avec une pelote ou boule de bois, sur un grand emplacement situé devant la porte de la ville, appelée la porte du Prévôt. Là, chacun d'eux jetait successivement sa pelote soit dans une mare, soit sur les maisons, soit ailleurs où bon lui semblait, et tous les ouvriers des mêmes états couraient en foule pour s'en emparer. Celui qui la découvrait la rapportait au nouveau marié qui l'avait jetée, et recevait une légère rétribution conforme à ses facultés.
Le compagnonnage des charpentiers était l'un des plus curieux, et celui peut-être qui présentait le plus grand nombre de coutumes et de faits d'un caractère particulier; au milieu de ce siècle, il était encore très vivant, et voici, d'après deux auteurs contemporains, le résumé de ce qui se passait dans cette corporation: les charpentiers faisaient remonter leur origine à la construction du temple de Salomon, et le père Soubise, savant dans la charpenterie, aurait été leur fondateur. Ces enfants du père Soubise portaient les surnoms de Compagnons passants, ou Bondrilles, ou Drilles, et ils se disaient aussi Dévorants. Ils portaient de très grandes cannes à têtes noires et des rubans fleuris et variés en couleur; ils les attachaient autour de leurs chapeaux et les faisaient descendre par devant l'épaule; ils avaient des anneaux de l'un desquels pendaient l'équerre et le compas croisés, de l'autre la bisaiguë.
Les Aspirants se nommaient Renards; les compagnons étaient peu commodes à leur égard; on en a vu qui se plaisaient à être nommés le Fléau des Renards, la Terreur des Renards, etc. Le compagnon est un maître, le renard un serviteur, et il avait à subir toutes sortes de brimades. Le compagnon disait: «Renard, va me chercher pour deux sous de tabac; renard, va m'allumer ma pipe; renard, verse à boire au compagnon; renard, prend ce manche à balai et va monter la garde devant la porte; renard, passe la broche dans ce sabot et fais-le tourner devant le feu, etc.» Le renard obéissait ponctuellement et sérieusement, dans la pensée que plus tard, lorsqu'il serait compagnon, il ferait subir les mêmes humiliations à d'autres.
À la veille d'une réception, les injures et les taquineries redoublaient à son égard: il était soumis à la faction, un manche à balai à la main, devant la porte de la salle où les compagnons s'humectaient le gosier; il devait arroser avec de l'eau une vieille savate embrochée devant le feu; ou bien debout derrière les compagnons, il devait les servir humblement à table, et, une serviette à la main, leur essuyer les lèvres à chaque morceau qu'ils portaient à la bouche, à chaque verre qu'il leur plaisait de s'ingurgiter.
En province, un renard travaillait rarement dans les villes; on l'en expulsait violemment pour l'envoyer «dans les broussailles». À Paris, le compagnon charpentier se montrait moins intolérant et le renard y pouvait vivre.
Les drilles, dit Perdiguier, hurlent dans leurs cérémonies et reconnaissances; ils topent sur les routes, et, comme ils sont en général vigoureux et bien découplés, ils cherchent volontiers querelle à tout ce qui n'est pas de leur bord. Ils considèrent surtout comme une bonne fortune toute occasion d'étriller un boulanger ou un cordonnier.
Les compagnons ont une prédilection pour les dénominations zoologiques, chez les charpentiers du père Soubise, l'apprenti est un lapin, l'aspirant un renard, le compagnon un chien, et le maître un singe. C'est une véritable métempsycose, sans doute originaire des forêts où travaillaient les charpentiers de haute futaie. Le lapin, faible et timide, victime du renard et du chien, donna son nom au pauvre apprenti; l'aspirant dut se contenter d'être un renard et laisserait compagnon plus robuste le droit d'être un chien hargneux pour lui et l'apprenti. Quant au nom de singe, Simon suppose qu'il fut donné, dans le principe, à celui des deux scieurs de long qui se tient perché sur les bois à refendre et veille, de ce poste élevé, à la direction de la scie.
D'anciens renards, révoltés de l'intolérable tyrannie des drilles, désertèrent un jour les drapeaux de maître Soubise et passèrent sous ceux du grand Salomon en s'intitulant: Renards de liberté. Mais ce nom leur rappelant leur ancienne servitude, ils l'échangèrent bientôt contre celui de Compagnons de liberté. Comme ils ont conservé leur vieille pratique de hurlement, les anciens Enfants de Salomon en tirent prétexte pour ne les reconnaître qu'à demi comme frères.
À Paris, les charpentiers compagnons de liberté habitent la rive gauche de la Seine, la rive droite appartient aux compagnons passants et chacun ne doit travailler que sur le territoire de son domicile. Celui qui violerait cette règle s'exposerait à des aggressions dangereuses.
Les charpentiers des deux partis se disent coterie.
Les charpentiers drilles ont des anneaux de l'un desquels pendent l'équerre et le compas croisés, et de l'autre la bisaiguë; les cannes des charpentiers ont toutes la tête noire.
[Illustration: Le Raboteux, d'après un tableau de Carrache.]
Au moment où un compagnon quittait une ville où il avait séjourné pendant quelque temps, on allait le conduire en lui chantant des chansons, dont la suivante qui, d'après le Dictionnaire Larousse, est de provenance normande, peut donner une idée:
V'là qu'tu pars, garçon trop ainmable,
C'est vesquant, faut en convenir,
Au moins charpentier z-estimable
Je garderons ton souvenir.
Où e'qu'tu veux qu'en ton absence
Je trouv' pour deux liards d'agrément.
Faut qu'tu soie une oie si tu penses
Que j'mm'enbêterai pas joliment!
Va! je s'rai comm' un' vielle machine
Qu'a les erssorts ainterrompus,
Et j'dirai même à Proserpine:
Y était, pourquoi qu'y est pus?
Oh! vieux, t'es un homm' salutaire
Pour les amis qu'en a besoin,
C'est pas toi qu'est t-involontaire
Quand i viennent réclamer ton soin.
Tu leus zy fais la chansonnette
Quand d'l'amour y s'trouvent imbus!
Même c'est toi qui paye la galette.
Te v'là là et tu y s'ras pus!
Comme qui dirait une jeunesse
Qu'a l'coeur pris par la tendreté
Qui verrait sans délicatesse
Son individu la quitter.
Elle n'aurait pas, c'te pour' bête,
Des chagrins plus indissolus
Que moi, quand j'm'fourr' dans la tête
Le v'là là et i y s'ra pus!
Il existe quelques formulettes sur les scieurs de long:
Les geais, qui sont des oiseaux moqueurs, se plaisent à contrefaire le bruit des divers métiers, et l'on assure qu'ils crient, comme les scieurs de long:
Hire o zigne,
Hire o zigne.
On dit en pays wallon:
V'là l'cas, Tti l'avocat; Vlà l'noeud, Tti l'souyeux.
Voilà le cas,—Dit l'avocat;—Voilà le noeud,—Dit le scieur. (Voilà la grande affaire, voilà ce qui arrête).
DEVINETTES ET PROVERBES
Dans les Facétieuses nuits de Straparole est une devinette à double sens, sur les scieurs de long, qui ne peut être reproduite ici.
—You may know a carpenter by his chips.
Vous pouvez reconnaître le charpentier à ses copeaux.
Ce proverbe s'applique généralement aux grands mangeurs, qui laissent beaucoup d'os sur leur assiette.
—Like carpenter like chips.—Comme est le charpentier,
comme sont les copeaux.
En Dauphiné, on emploie le dicton suivant, qui désigne la façon dont les ouvriers du bois doivent se comporter dans leur métier: