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Légendes et curiosités des métiers

Chapter 74: SOURCES
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About This Book

An illustrated compilation of popular beliefs, legends, proverbs, satirical prints, and short monographs about traditional crafts. Organized by trade, each entry pairs folkloric anecdotes and superstitions with historical engravings and descriptions, tracing how everyday work inspired tales, ritual practices, and visual caricature. The text juxtaposes oral tradition and printed imagery to reveal shifting reputations, symbolic motifs, and communal attitudes toward labor and artisanship.

    Charpentier, gai,
    Charron, fort;
    Menuisier, juste.

    —Tàthàd le goirîd à ghobha, agus Tâthahd leobharan
    t-saoir.
—La prompte soudure du forgeron, le long ajustage
    du charpentier. (Proverbe gaélique.)

    —Heb ar skodou hag ar c'hoat-tro
    'Ve muioc'h kilvizien hag a zo.

    N'étaient les noeuds et le bois tordu,—Il y aurait plus
    de charpentiers qu'on n'en voit. (Basse-Bretagne.)

    —Les charpentiers gagnent hors de la maison.—Le salaire
    des charpentiers est hors du village. (Russie.)

    —Les menuisiers et les charpentiers sont damnés par le bon
    Dieu, parce qu'ils ont abîmé beaucoup de bois. (Russie.)

Une petite légende nivernaise raconte qu'autrefois les scieurs de long avaient beaucoup de peine à fendre leurs pièces, parce qu'ils ne pensaient pas à les assujettir, comme ils font aujourd'hui au moyen de cales. Un jour que le corbeau les voyait s'éreinter sans parvenir à mettre leur poutre d'aplomb, il se prit à crier: «Cal' la! Cal' la!» Les scieurs de long comprirent, calèrent la pièce et tout alla bien.

Il n'est rien qui soit aussi désagréable aux charpentiers que les noeuds du bois, surtout ceux de certaines espèces. D'après une légende provençale, à l'heure de sa mort, saint Joseph, le divin charpentier, enveloppa d'un immense pardon tout ce qui l'avait fait souffrir sur la terre, mais les noeuds du pin ne furent pas compris dans cette suprême absolution.

Suivant plusieurs récits populaires, autrefois le bois était sans noeuds, et ils doivent leur origine à une punition céleste.

On raconte en Alsace qu'à l'époque où Jésus et saint Pierre parcouraient les villes et les villages avec violon et contrebasse et chantaient, devant les maisons, des cantiques spirituels, ils arrivèrent un dimanche devant une auberge où des charpentiers se livraient à une joie sauvage en buvant et en jouant. Ceux-ci leur commandèrent d'entrer et de leur jouer des airs de danse. Comme Jésus et saint Pierre s'y refusaient, les charpentiers sortirent en foule, les saisirent, les battirent et brisèrent leurs instruments. Quand les deux musiciens furent débarrassés de ces vilains compagnons, saint Pierre, indigné d'un tel traitement, pria le Seigneur de faire suivre le crime d'un châtiment sévère et qui ne finirait jamais. «Il faut que tu leur changes, dit-il, le bois qu'ils ont à tailler en corne des plus dures.» Le Seigneur répondit: «Non, Pierre, le châtiment ne doit pas être si grand, mais je le rendrai suffisant pour rappeler leur méfait. Le bois que les charpentiers travaillent aura la dureté que tu désires, mais à certaines places seulement.» Et depuis ce jour les charpentiers trouvent dans le bois ces noeuds qui leur donnent souvent tant de mal.

[Illustration: Compagnon charpentier, d'après l'Histoire des
Charpentiers
. (1851).]

Une légende hongroise roule sur le même thème: Un jour que Notre-Seigneur Jésus-Christ cheminait sur la terre avec saint Pierre, ils passèrent devant une auberge dans laquelle on faisait un grand vacarme: c'étaient des charpentiers qui s'y amusaient. Pierre voulut à tout prix savoir quels gens se trouvaient là-dedans. Notre-Seigneur eut beau dire: Pierre, n'y va pas, on te battra, il ne l'écoutait pas. Notre-Seigneur, voyant qu'il avait affaire à un sourd, le laissa agir, mais il lui flanqua sans que l'autre s'en aperçût, une contrebasse sur le dos, puis il s'en alla. Pierre entre à l'auberge, la contrebasse sur le dos; il arrivait comme tambourin en noce. Aussi lui fit-on fête, et tous de crier: En avant le violon! car on le prenait pour un Tsigane. Pierre se récrie en vain, en disant qu'on se trompe, les charpentiers s'obstinent, et plus il se défend plus ils ont envie de l'entendre. À la fin, ils s'ennuyèrent de ses refus et ils tombèrent sur lui. Alors le saint courut après Notre-Seigneur, qui était déjà loin, et quand il l'eut rattrapé, il se plaignit amèrement de ce qui était arrivé. Notre-Seigneur lui répondit: «Ne t'avais-je pas prévenu?» Mais saint Pierre voulait se venger, il demanda à Notre-Seigneur ce qui fâchait le plus les charpentiers, et celui-ci lui répondit que c'étaient les noeuds qu'ils trouvent dans le bois. Alors saint Pierre le pria de mettre beaucoup de noeuds dans les arbres pour que les charpentiers aient grand mal à les extraire; il voulait même que ces noeuds fussent en fer pour briser leurs outils. Notre-Seigneur n'y consentit pas; mais pour donner une leçon aux charpentiers et contenter en même temps saint Pierre, il mit des noeuds—mais seulement, en bois—dans chaque arbre. Malgré cela, on en trouve toujours d'assez durs, et lorsque les charpentiers les rencontrent, ils ne manquent pas de maudire saint Pierre.

On raconte dans le même pays que c'est à cause des jurements des charpentiers que Dieu leur a infligé cette punition: et les noeuds proviennent du crachat de saint Pierre.

Dans le Morbihan on dit que, lorsque le diable vint sur terre pour apprendre un métier, il fit rencontre de deux scieurs de long. Sur sa demande, le voilà embauché apprenti. On le laissa choisir sa place sous ou sur un chevalet. Il se mit dessous. Il tirait vigoureusement sur la scie; mais une chose l'ennuyait, c'est que la sciure de bois lui tombait dans les yeux et l'aveuglait. Il changea de place et monta sur le chevalet. Il vit une croix dans le haut de la monture de la scie. «Je n'aime pas la croix, dit-il. Changeons de bout à la scie; prends pour toi ce bout-ci et donne-moi l'autre.» Ce qui fut dit fut fait. Mais le travail était pénible pour le diable. «Allons, dit le scieur, tire sur la scie. Ça ne va pas; tu n'as pas de sciure.» Le diable faisait des efforts, il suait à grosses gouttes, il n'en pouvait plus. Il était éreinté. Pendant la nuit il s'enfuit comme un voleur.

Dans les contes populaires, le rôle des charpentiers n'est pas très considérable; les musulmans de l'Inde racontent qu'un jour le lion partant pour rechercher l'homme à la tête noire, afin de lutter avec lui, rencontra un charpentier la tête couverte d'un turban blanc et lui demanda de le conduire à l'homme à la tête noire. Le charpentier le mena à un grand arbre, prit ses outils et tailla un grand trou dans le tronc, puis il fabriqua une planche et la fixa au haut du tronc, de façon qu'elle pût glisser comme une trappe de souricière. Quant tout fut prêt, il pria le lion de mettre la tête dans le trou et de regarder droit devant lui jusqu'à ce qu'il aperçût l'homme à la tête noire. Le lion obéit, et le charpentier, qui avait grimpé sur l'arbre, laissa retomber la trappe sur le cou du lion, si fort qu'il l'étrangla presque; ôtant alors son turban, il lui dit: «Voici votre serviteur, l'homme à la tête noire.»

Suivant une fable turque, un charpentier glissa, bien contre son gré, du haut du toit dans la rue; dans sa chute il tomba sur un passant qui fut tué du coup. Le fils du mort appelle le charpentier en justice, réclamant contre lui l'application de la peine du talion pour le meurtre commis par lui. Le juge entend l'affaire et prononce aussitôt l'arrêt suivant: Conformément à la loi sacrée, nous décidons que tu monteras sur la maison dont il s'agit; le charpentier se tiendra à l'endroit même où se trouvait feu ton père au moment de sa mort, et tu te laisseras choir du haut du toit sur le défendeur. Ainsi sera-t-il mis à mort comme l'ordonne la loi.

Dans la comédie du Menteur véridique, on trouve une facétie assez analogue: L'Anglais furieux prétend que j'ai jeté exprès un homme sur lui; je cherche à arranger l'affaire; je lui propose même sa revanche en lui accordant un étage de plus, c'est-à-dire qu'on le jettera sur moi du premier.

[Illustration: Intérieur de menuisier, d'après une gravure du XVIIe siècle (Musée Carnavalet.)]

LES MENUISIERS

Lorsque les menuisiers se séparèrent des charpentiers pour former un métier distinct, ils s'appelèrent d'abord charpentiers de la petite cognée, et, après avoir porté les noms de huissiers, parce qu'ils fabriquaient les huis ou portes, et de tabletiers, ils furent désignés, à partir de 1382, par celui de menuisier, qui dérive de menu.

Leur métier est l'un des plus intéressants: il porte sur des objets variés, qui tiennent constamment l'esprit en éveil, et l'on comprend que Rousseau ait pu dire dans l'Émile: «Le métier que j'aimerais le mieux qui fût du goût de mon élève, est celui de menuisier. Il est propre, il est utile, il peut s'exercer à la maison.» C'est l'état que le père de M. Carnot, président de la République, avait fait apprendre à son fils, et je me souviens qu'on le lui rappela au cours d'un voyage présidentiel, lorsqu'il visita l'École des arts et métiers d'Aix, en 1890.

Les menuisiers ont toujours été tenus en une certaine estime, même dans les pays, comme la Basse-Bretagne, où la culture est considérée comme devant tenir le premier rang. Aussi la malice populaire s'est peu exercée à leur égard; s'ils n'échappent pas aux sobriquets dont aucun métier n'est exempt, ceux qu'on leur donne ne sont pas d'une nature injurieuse, et rentrent généralement dans l'esprit de celui de «pot à colle», qui leur est donné à Genève et ailleurs.

Au contraire, s'ils figurent dans les chansons, les couplets qu'on leur adresse sont du genre de celui-ci, qui vient de la Haute-Bretagne:

    Quand ces beaux menuisiers s'en iront d'Moncontour,
    Les filles de Moncontour seront sur les remparts,
    Toujours en regrettant ces menuisiers charmants
    Qui leur ont tant donné de divertissements,
          Sur l'air de tire-moi le pied,
          Sur l'air de lâche-moi le bras,
          Sur l'air du traderidera,
                Tra la la.

Dans l'association des menuisiers de Salomon, dits compagnons du Devoir de liberté ou Gavots, il y avait trois ordres distincts, savoir: compagnons reçus; compagnons frères; compagnons initiés. Les aspirants au titre de compagnon reçu, premier degré de l'initiation du Devoir de liberté, prenaient le nom d'affiliés pendant tout le temps de leur noviciat.

Lorsqu'un jeune menuisier désirait se faire gavot, il était introduit dans l'assemblée générale des compagnons et affiliés, et lorsqu'il avait témoigné de sa ferme résolution d'adopter les enfants de Salomon pour frères, on lui donnait lecture du règlement auquel il devait se soumettre. S'il répondait qu'il ne pouvait s'y conformer, on le faisait sortir immédiatement; si au contraire il répondait oui, on le déclarait affilié et il était placé à son rang de salle; et si par la suite il faisait preuve d'intelligence et de probité, il pouvait aspirer à tous les ordres et à toutes les fonctions et dignités de son compagnonnage.

Les gavots avaient la petite canne et se paraient de rubans bleus et blancs, qu'ils attachaient à la boutonnière de l'habit, et qu'ils faisaient flotter du côté gauche.

Dans chaque ville du tour de France, le chef de la société prenait le titre de premier compagnon, s'il appartenait au deuxième ordre, s'il faisait partie du troisième; on le nommait dignitaire. Le premier compagnon portait des rubans terminés par des franges d'or, et les jours de grande cérémonie un bouquet de deux épis de blé du même métal était attaché à son côté. Le dignitaire se passait de droite à gauche en sautoir une écharpe bleue à franges d'or, sur le devant de laquelle étaient brochés une équerre et un compas entrelacés.

La société élisait ses chefs deux fois par an, au scrutin secret. Les affiliés étaient admis à voter. Le chef des gavots accueillait les arrivants dans sa ville natale et disposait du rouleur. Affiliés et compagnons marchaient sur le pied d'égalité dans leurs relations ordinaires; les lois de la société interdisaient la pratique du topage. Dans les assemblées générales des gavots, le tutoiement était interdit d'une façon absolue et chacun devait y donner l'exemple de la propreté et de la tenue. Les compagnons gavots ne hurlaient pas dans leurs cérémonies. Ils portaient des surnoms qui éveillaient des idées gracieuses, artistiques ou morales, tels que: Languedoc la Prudence, Rouennais l'Ami des Arts, Bordelais la Rose, etc.; entre eux, ils s'appelaient pays.

Les menuisiers du Devoir, appelés dévorants par les gavots, se disaient entre eux dévoirants, par dérivation naturelle de devoir, et portaient le surnom de chiens. Ils se classaient, comme dans toutes les sociétés se disant de maître Jacques, en compagnons et aspirants, et étaient régis par une règle partiale qui subordonnait les premiers aux seconds, en les faisant vivre à part et se former en réunions séparées; avec cette différence qu'un compagnon avait le droit d'entrer à l'assemblée des aspirants, qui ne pouvaient pénétrer dans celle des compagnons. Chez la mère, ils avaient leurs dortoirs séparés et mangeaient à des tables distinctes; partout et toujours, même les jours de fête, le compagnon affectait vis-à-vis de l'aspirant des airs de supériorité.

[Illustration: Menuisier coffretier, d'après Jost Amman.]

Entre eux, les menuisiers du Devoir se désignaient par le nom de baptême et l'indication du pays natal, dans la forme suivante: Mathieu le Parisien, Paul le Dijonnais, etc. Ils portaient des petites cannes et avaient pour couleurs des rubans verts, rouges et blancs, attachés à la boutonnière, comme les gavots. Ils portaient en outre des gants blancs pour prouver, disaient-ils, qu'ils ont les mains pures du sang du célèbre Hiram.

Le compagnon récemment reçu n'entrait dans la jouissance de tous ses droits qu'après un court noviciat, pendant lequel il portait le titre de pigeonneau. Dans les villes du tour de France, le compagnon le plus ancien était nommé le premier en ville. Il était le chef officiel des aspirants qui ne reconnaissaient pas l'autorité du chef électif désigné par les compagnons. Les compagnons menuisiers du Devoir ne s'affiliaient que des ouvriers catholiques, de même que plusieurs autres corps de métiers, placés sous le patronage de maître Jacques.

[Illustration: Petits génies menuisiers, d'après une peinture pompéienne.]

Vers 1830, un schisme divisa les gavots menuisiers en deux partis: les vieux et les jeunes. Ceux-ci l'emportaient en nombre et en force. Ils ridiculisaient les vieux en les traitant de damas, d'épiciers, et ceux-ci se vengeaient en infligeant aux jeunes les noms flétrissants de révoltés et de renégats.

Les menuisiers avaient des rites qu'ils observaient encore au milieu de ce siècle. Lorsque les compagnons gavots convoquent l'assemblée, disait Moreau en 1843, si l'ouvrier auquel ils s'adressent nettoie gravement son établi, croise l'équerre et le compas sur un bout de cet établi, noue sa cravate, passe sa veste, prend son chapeau et s'avance silencieusement, en faisant force salamalecs, vers l'un des compagnons qui a planté sa canne dans le trou du volet et l'attend pour lui dire tout bas à l'oreille: «Vous vous trouverez demain, à deux heures, chez la Mère», il a fait un mystère.

Les menuisiers et les serruriers du Devoir de Liberté portaient les rubans bleus et blancs attachés au côté gauche. Les menuisiers, les serruriers du Devoir et presque tous les compagnons dévoirants avaient le rouge, le vert et le blanc pour couleurs premières, puis ils en cueillaient d'autres en voyageant, dans chaque ville du tour de France. Tous les attachent, du côté gauche, à une boutonnière plus ou moins haute de l'habit.

Ces compagnons ont eu quelquefois maille à partir avec les charpentiers. C'est ainsi qu'en 1827, à Blois, les drilles allèrent assiéger les gavots chez leur Mère: deux charpentiers furent tués, un menuisier eut plusieurs côtes enfoncées.

Lors des enterrements, les menuisiers observaient un cérémonial assez compliqué, dont Agricol Perdiguier nous a laissé la description: Le cercueil d'un compagnon est paré de cannes et de croix, d'une équerre et d'un compas entrelacés, et des couleurs de la Société. Chaque compagnon a un crêpe noir attaché au bras gauche, un autre à sa canne, et, quand les autorités le permettent, il se décore des couleurs insignes de son compagnonnage. Lorsque le cercueil est arrivé sur le bord de la fosse, ils forment un cercle autour. Si les compagnons sont des menuisiers soumis au Devoir de Salomon, l'un d'eux prend la parole, rappelle à haute voix les qualités, les vertus, les talents de celui qui a cessé de vivre et ce qu'on a fait pour le conserver à la vie. Il pose enfin un genou à terre, tous ses frères l'imitent, et adressent à l'Être suprême une courte prière en faveur du compagnon qui n'est plus. Lorsque le cercueil a été descendu dans la fosse, on place aussitôt sur le terrain le plus uni, deux cannes en croix; deux compagnons en cet endroit, près l'un de l'autre, le côté gauche en avant, se fixent, font demi-tour sur le pied gauche, portent le droit en avant, de sorte que les quatre pieds puissent occuper les quatre angles formés par le croisement des cannes; ils se donnent la main droite, se parlent à l'oreille et s'embrassent. Chacun passe, tour à tour, par cette accolade, pour aller de là prier à genoux sur le bord de la fosse, puis jeter trois pelletées de terre sur le cercueil. Quand la fosse est comblée, les compagnons se retirent en bon ordre. La cérémonie des menuisiers du Devoir de maître Jacques diffère peu de celle-ci.

Les menuisiers sont en général travailleurs, et ne fêtent pas outre mesure saint Lundi. Dans l'image d'Épinal qui représente les divers ouvriers qui observent ce culte, le menuisier appelé, par jeu de mots Bois sec (boit sec), s'exprime ainsi:

    Je suis très sobre par nature,
    Mais dans l'état de menuisier,
    Si je bois trop, je vous l'assure,
    C'est que d'un bois rude et grossier
    La sciure tient au gosier;
    Ma femme, parfois singulière,
    Ne veut pas gonfler ma raison.
    Pour fuir son humeur tracassière,
    Je quitte à l'instant la maison.

À côté des menuisiers à moeurs tranquilles, il y en avait, paraît-il, qui travaillaient peu; une caricature du règne de Louis-Philippe en représente un qui a fait un paquet de ses outils et répond à un camarade: «Un ouvrier flambard ne reste jamais plus de deux jours dans la même boutique, il ramasserait de la mousse».

Dans le Vivarais, les menuisiers seuls ont le don de couper la rostoulo, enflure des pieds ou des bras. Ils font placer le membre malade sur leur établi, puis ils coupent d'un coup de hache deux ceps de vigne posés en croix dessus, en prononçant ces paroles caractéristiques: Dé qué coupe icou?—La rastoulo ey noum dé Dicoù. Qu'est-ce que je coupe, moi?—La rastoule, au nom de Dieu.

À Genève, le 1er avril, on charge les apprentis menuisiers ou charpentiers d'aller chercher une varlope à remplir le bois, une mèche à percer les trous carrés, la lime pour affûter le rabot à dents, l'échenaillon à placage, l'équerre double, etc.

Les menuisiers ont sainte Anne pour patronne; des légendes de la
Haute-Bretagne expliquent ce choix à leur façon.

Lorsque séparés des charpentiers ils se décidèrent à avoir un patron, cinq d'entre eux furent délégués pour aller au Paradis en demander un. Mais saint Pierre leur ferma la porte au nez en leur disant qu'ils étaient cinq ânes. Les cinq compagnons revenaient peu charmés et se demandaient comment ils rendraient compte de leur mission, quand l'un d'eux se frappant le front dit: «Nous devons avoir mal entendu, saint Pierre a dû vouloir dire que nous prenions sainte Anne». Et depuis lors, sainte Anne est la patronne des menuisiers.

Dans le pays de Dol on dit que la Mère de la Vierge devint la patronne des menuisiers parce qu'elle construisit le premier tabernacle. Une autre explication fantaisiste prétend que c'est parce qu'elle avait un petit chien appelé Rabot.

Il est d'usage que les menuisiers célèbrent leur fête et en laissent sur leur maison un signe extérieur; il consiste souvent en rubans de bois ornés de faveurs de couleur, qui sont suspendus au-dessus de la porte. Ceux de la Loire-inférieure y mettent un médaillon en bois sculpté, dit chef-d'oeuvre ou travail d'art, entouré d'une couronne de fleurs et de verdure enrubannée. Tous les ans, les ouvriers remplacent la couronne fanée par une fraîche et les patrons régalent en conséquence. Les quasi-enseignes artistiques ont été exécutées par les ouvriers les plus habiles, généralement des ouvriers de passage, en train de faire leur tour de France; les motifs sont en relief: compas, équerres, nom du patron et profession, sainte Anne, vive sainte Anne! etc. Les lettres sont découpées à la main, sur une certaine épaisseur et espacées très régulièrement.

[Illustration: Amours menuisiers, d'après Cochin.]

Dans les récits populaires, les menuisiers figurent assez rarement et n'ont pas le principal rôle. Le prince Coeur de Lion, héros d'un conte indien, marie le menuisier, l'un de ses trois compagnons, à une princesse. Quand la femme du prince a été enlevée par une vieille sorcière, il construit un palanquin qui vole dans les airs et la lui ramène. Un des personnages du conte de Grimm, la Table, l'Ane et le Bâton merveilleux, est un garçon qui a appris l'état de menuisier. Quand il eut atteint l'âge voulu pour faire sa tournée, son maître lui fit présent d'une petite table en bois commun et sans apparence, mais douée d'une précieuse propriété. Quand on la posait devant soi et qu'on disait: «Table, couvre-toi», elle se couvrait à l'instant même d'une nappe, de mets et de boisson. Le garçon se croit riche pour le restant de ses jours, et il se met à courir le monde, où il ne manquait de rien, grâce à sa table. Un soir, il a l'imprudence de montrer son talisman; pendant la nuit, l'aubergiste lui prend sa table, et lui en substitue une toute pareille. Plus tard, le menuisier rentre en possession de sa table, grâce à l'un de ses frères qui, avec son bâton merveilleux, force l'aubergiste à la lui restituer.

On raconte en Franche-Comté que le diable voulant attraper saint Joseph pendant qu'il dormait à midi, lui tordit méchamment les dents de sa scie. Or, quand le saint se réveilla, la scie marchait comme un charme. Le diable lui avait donné de la voie sans s'en douter.

Les Fables et Contes de Bidpaï rapportent une assez plaisante aventure: «Un menuisier était assis sur une pièce de bois qu'il sciait, et pour manier la scie avec plus de facilité, il avait deux coins qu'il mettait dans la fente alternativement, à mesure qu'il avançait son ouvrage. Par hasard, le menuisier alla à quelque affaire. Pendant son absence, le singe monta sur la pièce de bois et s'assit de manière que sa queue pendait au travers de la fente. Quand il eut ôté le coin qui maintenait les deux côtés sciés sans mettre l'autre auparavant, les deux côtés se resserrèrent si fortement que sa queue en fut meurtrie et écrasée. Il fit de grands cris et il se lamentait; le menuisier survint et vit le singe en ce pitoyable état: «Voilà, dit-il, ce qui arrive à qui se mêle d'un métier dont il n'a pas fait l'apprentissage».

Un menuisier d'Orléans, dont les affaires n'avaient pas prospéré, résolut d'en finir avec la vie; mais après avoir préparé pour ses créanciers une mise en scène curieuse: il devait les convoquer tous à huitaine, et dans son arrière-boutique il voulait se montrer couché dans sa bière entre quatre cierges. Il fabriqua sa bière, et, avec l'argent qui lui restait, il se mit à faire quatre repas par jour, à boire du meilleur et à chanter. Il donna assignation à ses créanciers de se présenter au jour indiqué avec leurs titres et cédules, et quand on l'interrogeait il disait, d'un air à double entente, que dans huit jours les gens qui l'avaient tourmenté en seraient tout penauds et marris. Le bruit se répandit que le diable lui avait fait trouver un trésor. Ses créanciers et d'autres vinrent lui faire leurs offres de service, et comme il avait pris goût à la vie, il se mit à travailler et prospéra si bien qu'au bout de quelques années il acheta la maison où il habitait. Pour faire croire à l'existence du trésor, il ferma sa cave d'une porte murée. Peu de temps avant sa mort, il avoua au religieux qui le confessait, que le prétendu trésor n'était autre qu'un cercueil qu'il avait fait lorsqu'il avait résolu de mourir.

[Illustration: Figure de menuisier formée d'une réunion d'outils, d'après une image messine de Dembour (vers 1840).]

SOURCES

CHARPENTIERS.—Wright, Histoire de la caricature, 127.—Monteil, l'Industrie française, I, 102.—Dal, Proverbes russes, III, 130.—Revue des traditions populaires, IV, 528; VI, 168, 759; VII, 169, 315, 675; IX, 683; X, 32, 169, 675.—Excursions et reconnaissances, 1880, 455, 485.—Tabarin, OEuvres, éd. Jannet, II, 98.—Lecoeur, Esquisses du Bocage, II, 343.—Richard, Traditions de Lorraine, 60.—Sauvé, Lavarou Koz.—Grimm, Teutonic Mythology, IV, 1793, 1796.—Mélusine, III, 364.—Calendario popular, Fregenal, 1885.—Noguès, Moeurs d'autrefois en Saintonge, 166.—Lecocq, Empiriques beaucerons, 36.—Paul Lacroix, Histoire des charpentiers, 19.—Léo Desaivre, Jeux et divertissements en Poitou, 21.—G. Simon, le Compagnonnage, 83, 106, 145, 151.—A. Perdiguier, Le Livre du compagnonnage, I, 41, 47, 56, 113.—Paul Sébillot, Traditions de la Haute-Bretagne, II, 179.—Dejardin, Dictionnaire des spots.—P. Ristelhuber, Contes alsaciens, 1.—Ch. Poncy, Chansons de chaque métier, 242.—Decourdemanche, Fables turques, 237.

MENUISIERS—G. Simon, le Compagnonnage, 52, 92, 104, 122, 123, 151.—Vaschalde, Superstitions du Vivarais, 22.—Revue des traditions populaires, VIII, 368, 497; X, 30.—A. Perdiguier, le Livre du compagnonnage, I, 48, 49, 65.—Blavignac, l'Empro genevois, 365.—E. Cosquin, Contes de Lorraine, I, 26.—Grimm, Contes choisis (trad. Baudry), 157.—Contes et fables de Bidpaï et Lokman (Panthéon litt.), 414.—Ch. Thuriet, Traditions de la Haute-Saône, 600.—Magasin pittoresque, 1850, 170.

[Illustration: Menuisiers, d'après une gravure de Couché (1802).]

LES BOISIERS ET LES SABOTIERS

La forêt, pour peu qu'elle ait une certaine étendue, est le centre d'une population toute spéciale qui vit de la mise en oeuvre de ses produits. Elle habite les villages de son voisinage immédiat, ou plus habituellement encore elle campe sous son couvert, dans des demeures construites d'une façon primitive, et qui ne sont pas destinées à durer plus longtemps que l'exploitation d'une coupe.

Différents par la race, par les habitudes, parfois même par le langage des paysans qui les entourent, les boisiers n'ont point comme eux l'attachement au sol que produit la propriété ou la jouissance de la terre. La forêt est leur véritable patrie; ils se transportent sans regret d'un endroit à un autre, et changent même au besoin de forêt. Ils savent que leur métier exige des déplacements fréquents, et ils ont bientôt fait d'emporter leur mobilier sommaire, de se reconstruire un abri, et de s'habituer à leur nouveau voisinage.

La description que Souvestre a laissée du principal campement des boisiers de la forêt du Gâvre, situé au milieu de la coupe, donne une idée assez exacte de leurs demeures: «Je voyais se dessiner çà et là, sous les vagues lueurs de la nuit, des groupes de cabanes qui formaient, dans l'immense clairière, comme un réseau de villages forestiers. Toutes les huttes étaient rondes, bâties en branchages, dont on avait garni les interstices avec du gazon ou de la mousse, et recouvertes d'une toiture de copeaux. Lorsque je passais devant ces portes, fermées par une simple claie à hauteur d'appui, les chiens-loups accroupis près de l'âtre se levaient en aboyant, des enfants demi-nus accouraient sur le seuil et me regardaient avec une curiosité effarouchée. Je pouvais saisir tous les détails de l'intérieur de ces cabanes éclairées par les feux de bruyères sur lesquels on préparait le repas du soir. Une large cheminée en clayonnage occupait le côté opposé à la porte d'entrée; des lits clos par un battant à coulisses étaient rangés autour de la hutte avec quelques autres meubles indispensables, tandis que vers le centre se dressaient les établis de travail auxquels hommes et femmes étaient également occupés. J'appris plus tard que ces baraques, dispersées dans plusieurs coupes, étaient habitées par près de quatre cents boisiers qui ne quittaient jamais la forêt. Pour eux, le monde ne s'étendait point au delà de ces ombrages par lesquels ils étaient nourris.»

Parmi ces ouvriers les catégories sont assez nombreuses: les bûcherons, les charbonniers et les sabotiers forment des espèces de communautés, dont chacune a des usages particuliers; ils exercent en général pendant toute l'année leur métier, qui exige un apprentissage. Il en est de même des petits industriels qui fabriquent la vaisselle de bois, les boisseliers. Ceux qui tressent des paniers en osier ou en bourdaine, qui font des cages ou des balais sont déjà moins les enfants de la forêt, et quelques-uns n'y viennent guère que pour chercher les matériaux nécessaires à leur industrie. Dans l'ouest de la France, on désigne tous ces ouvriers sous le nom générique de boisiers. Bien qu'il s'applique aussi à d'autres catégories d'ouvriers du bois, je réunis sous ce titre les gagne-petit de la forêt, qui ont bien des traits communs, et ne méritent pas une description particulière.

Sans vivre complètement à l'écart de leurs voisins sédentaires, ces artisans s'y mêlent peu, et les alliances sont rares entre eux et les paysans. Dans le Morbihan ceux-ci les appellent Ineanu Koet, âmes de bois; ils les considèrent comme des espèces de bohèmes, vivant au jour le jour, et ils ont à leur égard une méfiance, d'ailleurs assez justifiée par le sans gêne des gens de la forêt à l'égard des pommes de terre, des choux et des autres légumes. Comme les primitifs, auxquels ils ressemblent par plusieurs points, les hommes du couvert ont des notions assez vagues de la propriété et ne considèrent pas comme un vol certains prélèvements en nature. C'est plutôt, à leurs yeux, une sorte de bon tour joué aux paysans qu'ils méprisent et auxquels ils se croient très supérieurs.

Il en est pourtant qui vivent facilement de leur travail, achètent et paient régulièrement leurs denrées et le bois qu'ils mettent en oeuvre; mais beaucoup regardent la forêt comme un domaine qui n'appartient pas bien directement à quelqu'un. L'État, ou le grand propriétaire qui la possède, sont presque des abstractions pour eux; ils ne les connaissent guère que par les gardes-chasse ou les forestiers, qu'ils ne sont pas éloignés de considérer comme les gênant dans l'exercice d'un certain droit de jouissance qu'ils pensent leur appartenir, comme étant de père en fils habitants du couvert. Aussi ils s'ingénient à mettre en défaut, par toutes sortes de ruses, une surveillance qui leur est importune.

On trouve partout, comme dans le Bocage normand, les maraudeurs des bois, fabricants de cages, paniers, corbeilles, grils à galette et engins de pêche, qui vont la nuit y grapiller la bourdaine, le saule, les jeunes branches de chêne, le mort-bois, qui sont les matériaux indispensables à leur petite industrie.

Ceux même qui, nés dans les forêts, sont habitués à ses obscurités mystérieuses, aux bruits variés que produisent le sifflement du vent, les branches et les feuilles qu'il fait craquer ou frémir, ne peuvent guère se défendre de croire aux hantises du couvert. Des récits étranges, qui se transmettent de loge en loge depuis des milliers d'années peut-être, parlent d'apparitions d'êtres surnaturels, de dames vertes, de pleurants des bois, d'hommes qui ont le pouvoir de mener les loups et de s'en faire obéir comme de chiens dociles, ou qui peuvent, au moyen d'onguents ou de conjurations, revêtir momentanément des formes animales. Ceux des boisiers qui ne croient qu'assez faiblement à toute cette mythologie sylvestre, se plaisent à en entretenir le souvenir et à raconter des choses terribles aux paysans avec lesquels ils sont en rapport, pour que ceux-ci ne soient pas tentés de les déranger dans leurs expéditions nocturnes. La forêt de Fontainebleau avait son grand Veneur; celle du Gavre, le Mau-piqueur, qui faisait le bois, tenant en laisse son chien noir et ayant l'air de chercher les pistes: ses yeux laissaient couler des flammes et il prononçait les mauvaises paroles:

    Fauves par les passées,
    Gibiers par les foulées.
    Place aux âmes damnées.

[Illustration: La chasse fantastique, d'après Maurice Sand (Illustration, 1852)]

Il annonçait la grande chasse des réprouvés qui tantôt est sous le couvert, tantôt, comme la chasse à Bôdet berrichonne (p. 5) ou la menée Hellequin des Vosges, se voit dans les airs.

Ces récits, les sons d'un cor fantastique qui se font parfois entendre la nuit, des cris discordants et bizarres, ont pour but de semer la terreur ou d'attirer sur un point déterminé l'attention des gardes, pendant qu'ailleurs ont lieu des chasses qui n'ont rien de surnaturel; de tout temps les gens de la forêt ont été braconniers, et ont considéré comme très légitime de garnir leur garde-manger aux dépens du gibier du roi ou du seigneur.

Les paysans ont à l'égard des boisiers des dictons moqueurs qui font allusion à l'état misérable de quelques-uns d'entre eux. C'est ainsi que sur la lisière de la forêt de Loudéac, on récite le petit dialogue suivant: «J'ai marié ma fille, dit une bonne femme à sa commère.—V'ez marié vot' fille? La z'avous ben mariée?—Vère (oui) donc, je l'ai mariée à un homme d'état.—Quel état?—Fabricant d'binières (sorte de paniers); il est binier et sorti de binière (boisier de père en fils).—Ah! commère, répond l'autre, o det (elle doit) manger du pain!»

On a jusqu'ici peu étudié les superstitions particulières à ce groupe; il est vrai que l'enquête serait assez difficile, car ces gens sont assez défiants à l'égard de ceux qui ne vivent pas dans les bois.

Les fendeurs, les boitiers et les bûcherons de la forêt de Bersay (Sarthe), ont l'habitude d'allumer du feu près de leurs ateliers, même en été. Ils prétendent que ce feu leur tient compagnie; peut-être est-ce un souvenir des temps où il fallait écarter les fauves avec des brasiers.

Dans le Bocage normand, les boisseliers, qui portent le nom de boisetiers, tournent de la vaisselle de bois à l'usage des pauvres gens des villages, confectionnent écuelles, jattes, cuillers, poivrières, écuelles à bouillie et taillent également les pelles à four et à marc. Ces produits trouvaient dans le pays et les contrées voisines un écoulement plus facile qu'aujourd'hui, une partie de ces ustensiles ayant été remplacés par des similaires en faïence ou en métal.

Dans le Maine, quelques boisetiers débitaient eux-mêmes leur vaisselle de bois au lieu de la vendre en gros. Élevée en pyramide sur une hotte d'osier, ils la promenaient à dos, en criant d'une voix traînante: «Boisterie! Boisterie! oui! ouie!» au grand plaisir de la marmaille, qui les suivait en répétant leur mélopée tremblante et prolongée. Au moyen âge, les boisseliers avaient l'habitude, lorsqu'un pauvre venait leur demander l'aumône, de lui donner une cuiller de bois. Parfois c'étaient, comme dans certaines forêts de Bretagne, des jeunes filles qui colportaient dans les foires de village les ustensiles fabriqués sous le couvert, conduisant plusieurs chevaux qui portaient la marchandise, et elles s'efforçaient de leur mieux de «faire l'article».

Dans la Sarthe, quand le boitier est devenu vieux, s'il est industrieux, il cherche une occupation analogue à son ancien métier: il lace des paniers ou se met à fabriquer les épingles de bois appelées jouettes dans le pays. Ce sont de petites branches de chênes plus grosses que le doigt, longues de treize centimètres, dans lesquelles on pratique avec la vrille un trou qui les traverse, puis avec l'aide de la serpe on enlève le bois en faisant une ouverture de huit centimètres de long, formant le V, qui, à son extrémité inférieure offre une entaille de un centimètre, se terminant à trois millimètres, grosseur de la vrille. Ces épingles ou fiches servent à fixer le linge mouillé sur des cordes. Cent jouettes valent environ un franc. Lorsque le boitier a taillé quelques centaines d'épingles, il va les vendre à la ville. La ficelle qui sert de ruban à son chapeau porte une couronne de sa marchandise. Il crie d'une voix cassée: «Épingles! Épingles!».

Ces gens de la forêt ont conservé par tradition une sorte de sculpture primitive qui a une certaine analogie avec les grossiers essais que l'on retrouve chez les sauvages contemporains: elle consiste à prendre un morceau de bois dont l'écorce est intacte, à enlever celle-ci ou à la soulever, de façon à ce qu'elle serve d'habit ou de bras: les parties découvertes sont taillées et trouées de façon à former des figures. Celles de la page 9, que j'ai dessinées d'après des figures que m'avaient données des boisiers de la forêt de Haute-Sève (Ille-et-Vilaine), donnent une idée suffisante de leur façon de procéder.

Les «boitiers» font leur fête à l'Ascension; ils chantent et ils dansent.

En Normandie, les balaisiers ou marchands de balais se rendaient dès le matin dans la lande pour y arracher les touffes de bruyères; ils colportaient eux-mêmes leurs balais et en approvisionnaient toutes les ménagères de la contrée. Le surplus se vendait dans les villes.

Un des contes balzatois met en scène deux marchands de balais, qui arrivent à Angoulême chacun avec son petit âne chargé de balais. L'un les crie à huit sous, l'autre à six. Ils finissent par se rencontrer, et celui qui les vendait huit sous dit à son concurrent: «Comment peux-tu vendre tes balais six sous? Moi, je ne peux les donner qu'à huit, et encore je chipe le bois pour faire des manches.—Moi, dit l'autre, je vends mes balais six sous, et je gagne six sous tout ronds, parce que je les vole tout faits.»

[Illustration: Figures humaines en bois, sculptées par les boisiers des forêts de l'Ille-et-Vilaine: 1. L'enfant.—2. Le père. —3. La mère.—4. Le curé. 5. Le seigneur.—6. La bonne soeur.]

Le héros d'un conte de Grimm est un pauvre fabricant de balais, frère d'un riche orfèvre, qui va à la forêt pour y ramasser les branchages nécessaires à son industrie; un jour il voit un oiseau d'or et l'abat avec une pierre, si adroitement, qu'il fait tomber une de ses plumes; il la vend à son frère; le lendemain, il voit l'oiseau sortir d'une touffe d'arbres; c'était là qu'était son nid: il y prend un oeuf d'or. La troisième fois, il atteint l'oiseau d'or lui-même, et le vend un bon prix à son frère. C'était un oiseau merveilleux: celui qui aurait mangé son coeur et son foie devait trouver une pièce d'or tous les matins sous son oreiller. L'orfèvre, qui le savait, ordonna à sa femme de faire cuire l'oiseau pour lui et de bien prendre garde que rien n'en fût distrait. Pendant qu'on le rôtissait, les deux fils du fabricant de balais vinrent chez leur oncle: ils virent tomber du corps de l'oiseau deux petits morceaux qu'ils avalèrent, avant que leur tante eût eu le temps de s'y opposer. Elle tua un petit poulet et mit à la place son coeur et son foie. L'orfèvre dévora tout l'oiseau, mais le lendemain il ne trouva pas, comme il s'y attendait, une pièce d'or sous son oreiller. Les enfants, au contraire, avaient des pièces d'or chaque matin. L'orfèvre, qui le sut, persuada à son frère qu'ils avaient fait un pacte avec le diable, et il les chassa. Ils furent recueillis par un chasseur, et, après être devenus habiles dans leur métier, ils se mirent à courir les aventures, et l'un d'eux épousa la fille d'un roi.

Dans un conte de l'Aube, un marchand de balais, très paresseux, est toujours à la recherche des moyens de vivre sans rien faire, et il commet diverses escroqueries. Il va chez un orfèvre et lui propose de lui vendre un morceau d'or gros comme son sabot; l'orfèvre le retient à dîner, puis, quand il lui demande où est son or, il répond: Je n'en ai pas, mais si quelquefois j'en trouvais en faisant mes balais, je venais vous demander combien vous me le payeriez.

À Paris, on voyait autrefois des marchands ambulants qui vendaient les balais qui avaient été fabriqués dans les forêts voisines. Les graveurs, qui ont laissé de si curieuses séries sur les petits métiers, ne les ont pas oubliés (p. 12 et 13), et l'on a conservé plusieurs des cris par lesquels ils s'annonçaient. Au XVIe siècle, voici leur quatrain dans les Crys d'aucunes marchandises qui se vendent à Paris:

    À Paris on crie mainteffois
    Voire de gens de plat pays
    Houssouers emmenchez de bois
    Lesquelz ne sont pas de grant prix.

Les Cris de Paris, fin du XVIIe siècle, faisaient dire au marchand de balais:

    Quand hazard est sur les balets,
    Dieu sçay comme je boy a plein pot;
    Il ne m'en chaut, soient beaux ou laids:
    Si les vendrais-je à mon mot.

Au XVIIIe siècle, c'était:

Mes beaux balais! mes beaux balais!

Au-dessous de la marchande de balais de Cochin, on lit ce quatrain:

    Quiconque veut se garantir
    De l'amende du commissaire,
    De mes balais doit se garnir;
    On ne sauroit jamais mieux faire.

Vers 1850, on rencontrait des marchands sur la voie publique avec un assortiment de petits balais suspendus à leur boutonnière et plusieurs grands balais chargés sur les épaules. Ils criaient: «Des balais! eh! l'marchand de balais!» ou bien: «Faudra-t-il des balais?»

Parmi les types populaires de la rue, vers le milieu du siècle, figuraient les marchandes de balais alsaciennes. Le Charivari, de 1832, représentait le ministre Humann en Alsacienne vendeuse de petits balais; plus tard, dans l'opérette d'Offenbach, Litchen et Fritchen, Litchen chantait:

        Petits palais!
        Petits palais!
    Je vends des tuts petits palais!
        Petits palais!
        Petits palais!
    Ah! voyez qui's sont pas laids!

* * * * *

En Basse-Bretagne, on appelle les sabotiers Botawér prénn, cordonniers en bois; ailleurs ils portent le sobriquet de «fabricants de cuir de brouette», qui rentre dans le même ordre d'idées. Les proverbes qui ont trait à cette profession sont peu nombreux:

[Illustration: Balets, Balets, achetez mes bons Balets

Marchand de balais, d'après Poisson (fin du XVIIIe siècle).]

Po vez ker al ler E c'hoarz ar boutaouer.

Quand le cuir est cher,—Rit le sabotier. (Basse-Bretagne.)

On 'pout bé iesse chaboti et fer des taile di bois.—On peut bien être sabotier et faire des terrines de bois. (Pays wallon)

[Illustration: Balais Balais]

Au XVIIe siècle, on disait ironiquement à un fainéant qui n'avait qu'un métier imaginaire: C'est Guillemin Croquesolle, carreleur de sabots.

Les paysans font figurer en bon rang les sabotiers parmi les artisans qui ont voué un culte spécial à saint Lundi; la chanson qui suit, recueillie en Haute-Bretagne, prétend qu'ils chôment également plusieurs autres jours de la semaine:

    Ce sont messieurs les sabotiers
    Qui s'croient plus qu'des évêques.
    Car du lundi
    Ils en font une fête.

    Il faut bûcher,
    Il faut creuser.
    Tailler vite et parer fin,
    Se coucher tard
    Et lever matin.

    Et le mardi
    Ils vont voir leur maîtresse,

    Le mercredi,
    Ils ont mal à la tête,

    Et le jeudi
    Ils s'y reposent en maîtres,

    Le vendredi
    Ils travaillent à tue-tête,

    Et le samedi:
    —Il faut de l'argent, maître.

    —Va-t'en au diable,
    Il t'en donnera peut-être.

Voici la traduction d'une chanson en breton du Morbihan, qui provient de la lisière de la forêt de Camors:

    Écoutez et écoutez,
    Diguedon, maluron-malurette,
    Écoutez et écoutez,
    Une chanson récemment composée,
    Une chanson récemment composée.—Diguedon, etc.
    Composée sur un sabotier de bois.

    Son domaine est dans la forêt,
    Et sur sa maison des fenêtres de bois.
    Et l'intérieur en est verni
    Avec le feu et la fumée,
    Et les toiles d'araignées.
    Comment enverrai-je le dîner,
    Je ne sais ni chemin ni sentier.
    Il y a trois chemins au bout de la maison,
    Prenez celui du milieu,
    Celui-là vous mènera le plus loin.
    Quand je fus rendu au milieu de la forêt,
    J'entendis le bruit du sabotier de bois
    Et le bruit de la hache et de l'herminette.
    Le sabotier est de mauvaise humeur,
    Si la tarière gratte doucement.
    Le sabotier est de bonne humeur,
    Quand le sabotier travaille.
    Il n'est pas obligé de boire de l'eau;
    Il peut aller aux auberges
    Boire du cidre plein son ventre.

Dans le Morbihan, les sabotiers appellent les paysans des couyés (sots) et les méprisent; de leur côté, les paysans ont peu d'estime pour eux, et ils leur adressent des dictons méprisants:

    Sabotier, sale botier,
    Sabotier en cuir de brouette.

    Sabatour kaed e hra perpet
    Lestri de gas tud de goahet.

    Le sabotier fait en tout temps—Vaisseaux à mener ch…r
    les gens.

Entre eux les sabotiers se traitent de cousins. C'est au reste une population à part qui naît, vit et meurt dans le bois; elle forme à sa manière une sorte d'aristocratie. Pour être vrai sabotier, il faut être fils de père et de mère, de grands-pères et de grand'mères sabotiers, autrement on n'est que sabotier bâtard.

Quand un sabotier se marie, tous les cousins assistent à ses noces; mais chacun porte son dîner. La même chose se produit lors des enterrements.

Les huttes de sabotiers, placées sur la lisière des bois ou dans des clairières, au milieu d'un fouillis pittoresque, ont souvent été reproduites par les peintres. L'auteur des Esquisses du Bocage normand en fait la description suivante, qui est assez exacte, et peut s'appliquer à presque toutes les demeures de sabotiers de l'ouest de la France: La loge est assez grossièrement construite de troncs d'arbres et d'argile, couverte de mottes de gazon, et elle est flanquée d'une rustique cheminée en clayonnage attaché avec des harts et rempli de terre glaise. Debout sous l'appentis, au milieu de copeaux abattus par sa gouge et sa plane, et le genou appuyé sur le bloc entaillé qui lui servait d'encoche, le sabotier dégrossissait en fredonnant quelque bihot ou sabot sans bride, ou évidait, planait, façonnait avec soin un fin et léger sabot de jeune fille. De la cahute voisine s'échappaient des nuages d'une épaisse fumée de bois vert, destinée à teinter en jaune et à vernir les guirlandes de chaussures terminées qui tapissaient l'intérieur. Aimant à rire et à chanter après boire, le sabotier était un joyeux compère, quelque peu musicien. Volontiers il donnait le bal le soir à la fraîche, et le dimanche, à la vêprée, garçons et filles se trémoussaient joyeusement sur la pelouse au son de sa vielle.

Il est probable que la danse de la «sabotière», qui a eu quelque succès autrefois au théâtre, était l'une de celles que l'on dansait sur la pelouse à côté de la loge: dans une des figures, les sabots du danseur et de la danseuse, placés dos à dos, étaient choqués en cadence.

Les sabotiers, qui étaient établis à demeure fixe, avaient parfois une enseigne en rapport avec le métier: celle d'un vieux sabotier, près de Pornic, était un énorme sabot doré, dont la gueule non creusée portait cette inscription: «Au sabot d'amour.»

[Illustration: Atelier de sabotier, d'après l'Encyclopédie.]

Quelquefois, dit La Mésangère, les sabotiers gravent sur le côté et sur le dessus des sabots des dessins appelés épis, dentelle, rayette, trèfle. Quand les sabots sont commandés pour une maîtresse, ils y représentent des oiseaux, des papillons, des coeurs. Au siècle dernier, d'après le Dictionnaire de Trévoux, les dames du Limousin portaient des sabots ornés pour se tenir les pieds chauds l'hiver; cet usage est encore conservé par les dames dans certaines provinces. Tout le monde connaît les sabots coquets que l'on fabrique en Bresse, et dont on a fait de mignonnes réductions pour les étagères.

En Belgique, les sabotiers sont au premier rang des artisans qui aiment à faire des farces aux jeunes ouvriers. À un mur de l'atelier, un ancien attache gravement un mauvais sabot, de telle sorte qu'on n'en puisse voir l'intérieur. À une distance de quatre ou cinq mètres, on doit s'évertuer à jeter un gros sou dans le sabot: celui qui peut y réussir le premier, ramasse les sous qui ont manqué le but, quelquefois encore des paris s'engagent. Les «anciens», tous maladroits, manquent leur coup. Le novice arrive, l'air narquois, se prépare avec réflexion, lance sa pièce dans le sabot, court joyeusement la rechercher et plonge sa main dans… une matière que l'on devine. Une autre fois, on met un demi-franc au fond d'un seau à moitié rempli d'eau. La pièce sera pour celui qui, sans se mettre sur ses genoux, pourra la prendre avec ses dents. Tous les «anciens» font des efforts inouïs, mais inutilement. Un novice vient. Il se penche, il va saisir la pièce… mais un vieux compagnon relève le manche du seau, tandis qu'un autre pique le patient aux fesses. Prestement, l'apprenti se relève, coiffé du seau dont le contenu lui procure une douche très désagréable. On organise encore la procession: chacun s'empare d'un des outils rangés dans la hutte. Dans un pot en terre, un ancien a mis un document humain. Prenant à part un apprenti, il lui dit que lorsqu'il entendra chanter: Sancte potæ, il devra jeter le pot sur celui qui le précède: ce à quoi le novice consent, tout heureux. La litanie commence. Selon l'outil que chacun porte, on chante: «Sancte hachæ.Ora pro nobis, répondent en choeur tous les sabotiers.—Sancte planæ.Ora pro nobis.Sancte cuilleræ.Ora pro nobis.» Il est de tradition que, lorsqu'on dit «Sancte maillochæ», celui qui porte le maillet, et qui se trouve toujours placé derrière l'apprenti au pot, donne un vigoureux coup de son outil sur le vase que soutient le novice et l'oint avec le maillet.

Autrefois les sabotiers avaient saint Jacques pour patron; il y a environ quarante ans, ceux de la Loire-Inférieure, mécontents de voir leur industrie péricliter par suite de la fabrication de la chaussure à bon marché, résolurent de changer de saint; ils envoyèrent des délégués consulter les membres de la corporation dans les districts forestiers où la saboterie était encore florissante, et l'on choisit saint René, qui est le patron de la corporation dans le Bourbonnois, les diocèses de Vannes, de Troyes, etc. D'après la légende, saint René, évêque d'Angers, s'étant démis de ses fonctions d'évêque, se retira dans la solitude près de Sorrente, au royaume de Naples. C'est là qu'il inventa les sabots, c'est pour cela que, de temps immémorial, il fut le patron des sabotiers. Ceux-ci appellent cervelle de saint René la cire au moyen de laquelle ils dissimulent les défauts des sabots qu'ils ont fabriqués. La fête du saint tombe le 12 novembre, le lendemain de la Saint-Martin, et peu de temps après la Saint-Michel, époques où se tiennent encore des foires pour la vente des sabots. Les sabotiers sont ainsi assurés d'avoir quelque argent pour boire à la santé de leur patron favori.

Les sabotiers figurent dans quelques récits populaires. On raconte, dans le Morbihan, que le diable voulut apprendre l'état; mais il eut une dispute dès le premier jour avec son maître. Celui-ci prétendait que le premier coup de harpon donné à la culée de l'arbre devait être gratuit, comme toujours. Le diable ne voulant pas travailler sans salaire, n'apprit pas le métier de sabotier.

Les contes représentent les sabotiers comme exerçant volontiers l'hospitalité. Lorsque le bon Dieu, saint Pierre et saint Jean voyageaient en Basse-Bretagne, ils vinrent demander asile pour la nuit dans une hutte de sabotier. Le sabotier et sa femme les reçurent de leur mieux et leur cédèrent même leur lit, qui n'était pas luxueux. Le lendemain, Notre-Seigneur dit à la femme qu'il priait Dieu de lui accorder qu'elle pût faire, durant toute la journée, la première chose qu'elle ferait après le départ. Quand ils eurent quitté la hutte, la sabotière se dit:—J'ai là un peu de toile, pour faire des chemises à mes enfants, et comme le tailleur doit venir demain, je veux la passer à l'eau ce matin, puis la faire sécher, puisque le temps est beau. Quand la femme eut passé sa toile à l'eau, elle se mit à la tirer, mais elle avait beau tirer, il en restait toujours, et elle continua ainsi jusqu'au coucher du soleil. Il y en avait tant qu'il fallut plusieurs charrettes pour les transporter. Ils se firent marchands de toile et gagnèrent beaucoup d'argent.

Un conte de la Haute-Bretagne raconte que le roi Grand-Nez, qui allait souvent se promener, déguisé en homme du peuple, s'égara dans la forêt et fut bien aise à la nuit d'apercevoir une loge de sabotier; il demanda l'hospitalité au sabotier, qui lui dit qu'il n'était pas riche, mais qu'il le recevrait de son mieux. Vous ne mangerez pas, dit-il, votre pain tout sec; ce matin j'ai tué un lièvre et vous en aurez votre part.—Vous savez, dit son hôte, que la chasse est sévèrement défendue.—Oui, répondit le sabotier, mais je pense que vous ne me vendrez pas au roi Grand-Nez. Quelque temps après le roi le fit venir à la cour, et, pour le récompenser de l'avoir reçu de son mieux, il fît de lui un de ses premiers sujets. Dans un autre conte de la même région, une sirène enrichit un sabotier qui l'avait prise, et avait consenti par compassion à la remettre à l'eau.

Les sabotiers partagent, avec les bûcherons et les charbonniers, le privilège des familles nombreuses; mais les récits où ils figurent et ceux qu'ils racontent sont très optimistes, et il y a aussi toujours quelque petit Poucet qui réussit; comme eux ils ont parfois tant d'enfants qu'ils sont embarrassés pour trouver des parrains et des marraines dans le voisinage. Alors le père se met en route, un bâton à la main, à la recherche de quelque personne charitable qui veuille bien tenir le nouveau-né sur les fonts baptismaux. Cet épisode est surtout fréquent dans les récits des deux Bretagnes. Le sabotier rencontre sur sa route des gens étrangers au pays, quelquefois d'origine surnaturelle, qui sont venus tout exprès pour cela, souvent par bonté d'âme, quelquefois mus par un sentiment opposé. Une légende chrétienne de F.-M. Luzel présente même cette étrange particularité d'un enfant dont le diable, sous la forme d'un monsieur bien mis, s'offre d'être le parrain, alors que presque aussitôt après on trouve comme marraine une belle dame, qui n'est autre que la sainte Vierge. Le baptême a lieu et le diable, qui n'a manifesté aucune répugnance pour entrer à l'église, dit qu'il viendra chercher son filleul quand celui-ci aura atteint l'âge de douze ans, pour l'emmener en son château. Un récit de Haute-Bretagne raconte que le diable fut parrain du fils d'un sabotier, mais il n'entre pas à l'église, comme celui de la légende de Luzel; il attend sous le porche que la cérémonie soit accomplie: son filleul marchait seul au bout de trois jours, à quatorze mois il avait la taille d'un homme. Son parrain l'emmène à son château, et lui ordonne de bien soigner deux chevaux et de battre une mule. Celle-ci lui révèle que son parrain est le diable et lui conseille de fuir, en emportant divers ustensiles; il monte sur son dos, et, comme le diable les poursuit, il jette son démêloir, et ils sont changés en une église, avec un prêtre à l'autel; puis, lors d'une autre poursuite, le peigne ayant été jeté, en un jardin et un jardinier. Le garçon rencontre, ayant soif, un marchand de lait que le diable avait mis là pour le perdre; il résiste à la tentation et, ayant franchi un étang au delà duquel le diable n'avait plus de pouvoir, il revient à la hutte de ses parents, et la mule servait à porter des sabots.

Jean-le-Chanceux, héros d'un long récit berrichon, est aussi le fils d'un sabotier; il entre au service du diable, apprend ses secrets dans des livres, et après toute une suite d'aventures et de métamorphoses, il finit par devenir riche et par épouser la fille du roi.

[Illustration: Marchande de balais d'après une planche des Cris de
Paris
(fin du XVIIIe siècle), qui fait partie de la collection de
M. l'abbé Pinet.]

LES TONNELIERS

À Paris, les tonneliers étaient aussi nommés déchargeurs de vins, parce que, dit le Traité de la police, l'on ne se sert que d'eux en cette ville pour descendre le vin dans les caves, et que c'est un privilège qu'ils ont seuls, chacun étant persuadé qu'ils savent mieux conduire et gouverner les futailles qu'ils font, qu'aucune autre personne que l'on pourrait employer à cet ouvrage, qui est difficile et souvent périlleux (p. 24). Leurs statuts détaillés, et qui étaient fort anciens, furent confirmés à diverses reprises depuis 1398 jusqu'en 1637; ils ne contiennent rien qui intéresse l'histoire des moeurs.

En Bretagne, le métier était un de ceux que les lépreux pouvaient exercer; les tonneliers portent encore le nom de cacous, et ils passent, en certaines localités, pour descendre de cette race maudite. Au milieu de ce siècle, dans le Finistère, le peuple conservait pour eux, d'après M. de la Villemarqué, une sorte d'aversion et de mépris héréditaires. Il est probable que, depuis, les préventions dont ils étaient l'objet ont beaucoup diminué. En Haute-Bretagne je n'ai pas constaté la même répulsion, et je ne connais aucun dicton injurieux à leur égard. Il est vrai de dire que dans ce pays les tonneaux sont, la plupart du temps, fabriqués ou réparés par les menuisiers, artisans très estimés des gens de campagne.

[Illustration: Tonnelier encavant, gravure de Mérian. (XVIIe siècle).]

Les proverbes français sur les tonneliers sont peu nombreux: ils ne sont pas caractéristiques, et ne sont, à vrai dire, ni très satiriques ni très élogieux: souvent ils constituent une sorte de jeu de mots à double sens, comme celui qui figure dans la Comédie des proverbes: Je pense que tu es fils de tonnelier, tu as une belle avaloire.

Les trois qui suivent, populaires en Ukraine, montrent que dans ce pays ces artisans sont tenus en grande estime:

    —O! tu es le tisserand, embrouilleur de fils, et moi, je
    suis la fille du tonnelier: nous ne sommes pas égaux.
    Va-t'en!…

—Toc, tak et piatak (monnaie de cinq kopeks).—Le tonnelier n'a que frapper une ou deux fois avec son marteau pour gagner l'argent.

—Elle est belle comme une fille de tonnelier.

[Illustration: Tonneliers à l'ouvrage, d'après une gravure hollandaise (fin du XVIIe siècle).]

Il en est de même de ces deux proverbes gaéliques d'Écosse:

Greim cubair.—La griffe du tonnelier, c'est une chose assurée.

Sid a bhuille aig an stadadh m'athair arsa nighean a' chùbair.—Celui qui joue ici, mon père l'arrêtera, dit la fille du tonnelier.

À Bruges (Flandre occidentale), on donnait aux tonneliers le sobriquet de sotte kuypers (fous tonneliers), parce qu'ils tournent autour des objets qu'ils confectionnent. En raison du caractère bruyant de leur métier, on les a fait figurer parmi les gens importuns: l'en-tête du Charivari, en 1833, dont nous reproduisons une partie (p. 32), avait au centre un énorme tonneau, sur lequel des ouvriers frappent à grands coups de maillet pour faire entrer les cercles: le bruit qu'ils font en se livrant à cette opération se combine avec celui d'orgues de Barbarie, de brimbales de pompes, d'une batterie de tambours et de divers instruments grinçants. Dans le même journal (1834), Louis-Philippe et un juge essaient de renfoncer la bonde d'un tonneau; au-dessus est cette légende: «Frappez, frappez la bonde! les idées fermentent: elles feront explosion tôt ou tard.» Ce sont les deux seules caricatures sur les tonneliers que j'aie relevées; quant aux tonneaux, on les voit figurer dans un grand nombre d'images comiques, surtout dans celles qui sont en relation avec les auberges et les buveurs. Les Illustres proverbes de Lagniet en montrent à eux seuls au moins une douzaine.

Au XVIe siècle, pour être reçu maître tonnelier, il fallait faire son chef-d'oeuvre; c'était un cuvier, et le nouveau maître donnait aux confrères un grand pain et un lot de vin.

Bien qu'ayant à vivre dans un milieu qui semblerait devoir provoquer et presque justifier certains excès, la corporation des tonneliers se fait remarquer, en général, par un niveau très honorable de sobriété. D'après un article de la Mosaïque, les exemples d'intempérance ne se rencontrent guère que parmi les gerbeurs, hommes de peine recrutés un peu partout, qui servent d'auxiliaires aux tonneliers, soit pour le roulage ou l'empilement de tonneaux, soit pour le rinçage ou soutirage.

Tout tonnelier, quel que soit son rang, a droit d'abord au vin qu'il consomme à discrétion sur place pour les repas ou collations que, pendant la journée, il fait dans l'intérieur des magasins, repas dont les aliments sont à ses frais, mais qu'il a intérêt à ne pas aller prendre au dehors, puisque la boîte, ou baril, est pleine d'un mélange réconfortant. Chaque jour, en outre, il reçoit pour ses besoins personnels du dehors, ou pour en disposer comme bon lui semble, un litre de vin pris au même baril.

Il existait autrefois, parmi les tonneliers d'Auxerre, un genre d'exercice qui s'exécutait avec des cercles; Moiset dit que ce jeu est depuis si longtemps abandonné, qu'on ne saurait le décrire. On voit seulement, dans un programme tracé pour la réception de Louis XIV à Auxerre, en 1654, que «les tonneliers de la ville seront mandés pour les avertir de se mettre en habits blancs aux gallons de plusieurs couleurs pour aller au-devant de Leurs Majestés jusques à la chapelle de Saint-Siméon, avec fifres et tambours, pour divertir leurs dites Majestés par les tours de souplesse qu'ils ont accoutumé de faire avec leurs cercles peints de diverses couleurs.»

Les tonneliers, tout au moins dans la Gironde, figuraient parmi les artisans qui, en raison de leur métier, pratiquaient une sorte de médecine particulière; ceux qui ont exercé l'état depuis trois générations ont le don de guérir, en le palpant, le fourcat, grosseur qui vient entre les orteils; ils ont aussi le privilège de guérir le jable, maladie assez indéterminée, par une assimilation entre ce nom et le jable des tonneaux.

Ar barazer a oar dre c'houez Hag hen a voz tra vod er pez.

    —Le tonnelier sait à l'odeur—S'il y a bonne chose en la
    pièce. (Basse-Bretagne.)

Dans les Farces tabariniques, Tabarin dit à son maître que «les meilleurs médecins et qui connaissent mieux les maladies sont les tonneliers. Quand un tonnelier va visiter une pièce de vin, il ne demande pas: Est-il blanc? est-il clairet? sent-il mauvais? a-t-il les serceaux rompus? L'on ne cognoist jamais les maladies que par l'intérieur. Il y regarde luy mesme et pour ce faire, il ouvre le bondon qui est au-dessus de la pièce et y met le nez; puis, des deux mains, à chaque costé du fond il donne un grand coup de poing. La vapeur alors s'exhale et sort par la partie supérieure, et ainsi il cognoist si le vin est bon ou non.»

Les Contes d'Arlotto contiennent une autre facétie à leur sujet: «On disputoit un jour, en bonne compagnie, lequel de tous les artisans estoit ou le meilleur ou le plus meschant; qui disoit un tel, qui disoit un autre. Le curé (Arlotto) conclud que les plus meschants estoient les tonneliers et faiseurs de cercles, parce que d'une chose toute droite ils en faisoient une tortue».

Autrefois, il y avait dans les villes des tonneliers ambulants; ils n'étaient pas comme ceux que l'on entend crier à Paris: «Avez-vous des tonneaux, tonneaux, tonneaux!» ou «Chand d'tonneaux! Avez-vous des tonneaux à vendre!» et qui sont surtout des acheteurs de barriques vides, bien qu'ils sachent aussi remettre les cercles et faire quelques menues réparations. Ces petits industriels, qui gagnent assez bien leur vie, sont environ deux cents à Paris; ils parcourent pendant la semaine tous les quartiers de la ville, en s'annonçant par un cri, et chargent sur des charrettes les tonneaux que leur ont vendus les particuliers; une fois chez eux, ils rajustent leurs cercles, puis, le dimanche matin, ils les revendent aux marchands de futailles en gros.

Ceux de jadis offraient au public des tonnes, des barils ou des baquets, et se chargeaient de réparer ceux auxquels manquaient des cercles ou de nettoyer ceux qui avaient mauvais goût ou dans lesquels on avait laissé séjourner la lie.

[Illustration: Le Tonnelier, d'après Bouchardon (XVIIIe siècle).]

Actuellement, à Paris, on donne le nom de tonneliers à des gens dont le métier consiste surtout à soutirer le vin, à le mettre en bouteille et à le cacheter. Leur boutique est signalée par un broc suspendu au-dessus de la devanture; quelquefois on voit en haut un petit tonneau, un seau et un broc.

Voici, dans les cris du XVIIe siècle, le quatrain qui concerne les tonneliers ambulants:

    Tinettes, tinettes, tinettes!
    A beaucoup de gens sont propices,
    Et si font beaucoup de services,
    Regardez: elles sont bien nettes.

À Londres, au siècle dernier, le cri était:

Any work for the Cooper!—Avez-vous de l'ouvrage pour le tonnelier?

L'épigramme des Cris de Londres fait en ces termes l'éloge d'un tonnelier populaire: Aucun tonnelier, qui parcourt les rues, ne peut être comparé à William Farrell, pour le raccommodage soigné d'un baquet ou la façon dont il remet le cercle à un baril. Quand on enlève la bonde, si l'on donne un coup au tonneau, je vous engage à prendre le vieux Farrell, de préférence à tout autre tonnelier. Car, quoiqu'il ait toujours aimé le liquide et ne peut s'empêcher d'y goûter, il est sensible à cette bonne maxime: le péché consiste à abuser.

La fabrication des cuviers rentrait dans les attributions des tonneliers, comme cela a encore lieu à la campagne, et c'étaient eux aussi, suivant toute vraisemblance, qui faisaient les couvercles à lessives. Cette dernière industrie semble, d'après les Cris de Paris de la fin du XVIe siècle, avoir été exercée par des artisans de la campagne, qui venaient les débiter à la ville:

    Après toutes les matinées,
    Vous orrez ces villageois,
    Qui vont pour couvrir les bues,
    Criant: «Couvertouez! couvertouez!»

Le rôle des tonneliers, dans les traditions populaires de France, est très restreint.

En Gascogne et dans le Quercy, on chante la chanson du Tonnelier de
Libos
, les deux versions sont incomplètes:

    Din lou bourg de Libos
    Y a'n tsentil barricayré.

    L'Annèto de Trentel
    Cado tsour lou ba béré.

    —Antouèno, mon ami,
    Maridén nous ensemblé.

    —Annèto de Trentel,
    Attenden à dimentsé.

    —A dimentsé, à douma,
    You souy lasso d'attendré!

Dans le bourg de Libos,—Il y a un gentil tonnelier.—L'Annette de Trentels,—Chaque jour va le voir.—Antoine, mon ami,—Marions-nous ensemble.—Annette de Trentels.—Attendons à dimanche—À dimanche, à demain.—Moi, je lasse d'attendre!

[Illustration: Tonneliers à l'ouvrage, d'après Jost Amman (XVIe siècle).]

SOURCES

BOISIERS ET SABOTIERS.—E. Souvestre, Derniers paysans, 257, 277.—Communication de M. P.-M. Lavenot (Morbihan).—Lecoeur, Esquisses du Bocage normand, I, 57.—Paul Sébillot. Blason populaire des Côtes-du-Nord, 23.—Revue des traditions populaires, I, 56; IV, 229; VI, 170; VIII, 329, 449; X, 476.—Magasin pittoresque, 1861, 392.—Chapelot, Contes balzatois, I, 53.—Communication de M. L. Morin.—Paris ridicule et burlesque, 306.—Kastner, Les Voix de Paris, 38.—L.-F. Sauvé, Lavarou Koz.—Dejardin, Dictionnaire des spots.—Leroux, Dictionnaire comique.—F.-M. Luzel, Légendes chrétiennes de la Basse-Bretagne, I, 10.—Paul Sébillot, Contes de la Haute-Bretagne, II, 16, 149; Contributions à l'étude des contes, 43.—Laisnel de la Salle, Croyances du Centre, I, 139.