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Lélia

Chapter 59: L. MALÉDICTION.
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About This Book

The narrative centers on an intensely introspective woman who embodies spiritual longing and doubt, and whose relationships with several figures representing contrasting attitudes toward faith, reason, and sensibility frame sustained philosophical reflection. Scenes alternate between intimate episodes, allegorical sketches, lyrical digressions and polemical passages that debate belief, the nature of the self, artistic vocation and moral authority. Characters function as partial personifications of intellectual currents, while the author intersperses preface-like commentary that reconsiders artistic choices and defends the right to doubt.

Que le chypre embrasé circule dans mes veines!
Effaçons de mon cœur les espérances vaines,
Et jusqu’au souvenir
Des jours évanouis, dont l’importune image
Comme au fond d’un lac pur un ténébreux nuage
Troublerait l’avenir.
Oublions! oublions! La suprême sagesse
Est d’ignorer les jours epargnés par l’ivresse,
Et de ne pas savoir
Si la veille était sobre, ou si de nos années
Les plus belles déjà disparaissent, fanées
Avant l’heure du soir.

—Ta voix s’affaiblit, Sténio, s’écria Marino du bout de la table. Tu sembles chercher tes vers et les tirer avec effort du fond de ton cerveau. Je me souviens du temps où tu improvisais douze strophes sans nous faire languir. Mais tu baisses, Sténio. Ta maîtresse et ta muse sont également lasses de toi.»

Sténio ne lui répondit que par un regard de mépris; puis, frappant sur la table, il reprit d’une voix plus assurée:

Qu’un m’apporte un flacon, que ma coupe remplie
Déborde, et que ma lèvre, en plongeant dans la lie
De ce flot radieux,
S’altère, se dessèche et redemande encore
Une chaleur nouvelle à ce vin qui dévore,
Et qui m’égale aux Dieux.
Sur mes yeux éblouis qu’un voile épais descende!
Que ce flambeau confus pâlisse! et que j’entende,
Au milieu de la nuit,
Le choc retentissant de nos coupes heurtées,
Comme sur l’Océan les vagues agitées
Par le vent qui s’enfuit!
Si mon regard se lève au milieu de l’orgie,
Si ma lèvre tremblante et d’écume rougie
Va cherchant un baiser,
Que mes désirs ardents sur les épaules nues
De ces femmes d’amour, pour mes plaisirs venues,
Ne puissent s’apaiser.

«Sténio, tu pâlis! s’écria Marino: c’est assez chanter, ou tu rendras le dernier soupir à la dernière strophe.

—Cesse de m’interrompre, s’écria Sténio avec colère, ou je t’enfonce ton verre dans la gorge.»

Puis il essuya la sueur qui coulait de son front, et d’une voix mâle et pleine, qui contrastait avec ses traits exténués et la pâleur bleuâtre qui se répandait sur son visage enflammé, il reprit en se levant:

Ou si Dieu me refuse une mort fortunée,
De gloire et de bonheur à la fois couronnée;
Si je sens mes désirs,
D’une rage impuissante immortelle agonie,
Comme un pâle reflet d’une flamme ternie,
Survivre à mes plaisirs;
De mon maître jaloux insultant le caprice,
Que ce vin généreux abrège le supplice
Du corps qui s’engourdit;
Dans un baiser d’adieu que nos lèvres s’étreignent,
Qu’en un sommeil glacé tous mes désirs s’éteignent,
Et que Dieu soit maudit!

En achevant cette phrase, Sténio devint livide, sa main chancela et laissa tomber la coupe qu’il portait à ses lèvres. Il essaya de jeter un regard de triomphe sur ses compagnons étonnés de son courage et ravis des mâles accords qu’il avait su tirer encore de sa poitrine épuisée. Mais le corps ne put résister à ce combat forcené avec la volonté. Il s’affaissa, et Sténio, saisi d’une prostration nouvelle, tomba par terre sans connaissance; sa tête frappa contre la chaise de Pulchérie, dont la robe fut rougie de son sang. Aux cris de la Zinzolina, les autres courtisanes accoururent. En les voyant revenir éblouissantes de parure et de beauté, personne ne songea plus à Sténio. Pulchérie, aidée de son page et de Trenmor, transporta Sténio sous les ombrages du jardin, près d’une fontaine qui jaillissait dans le plus beau marbre de Carrare.

«Laissez-moi seul avec lui, dit Trenmor à la courtisane; c’est a moi qu’il appartient désormais.»

La Zinzolina, bonne et insouciante créature, déposa un baiser sur les lèvres froides de Sténio, le recommanda à Dieu et à Trenmor, soupira profondément en s’éloignant, et retourna au banquet, où la joie régnait désormais plus vive et plus bruyante.

«Une autre fois, dit Marino à la Zinzolina en lui rendant sa coupe, tu ne prêteras plus, j’espère, cette belle coupe a ton ivrogne de Sténio. C’est un ouvrage de Cellini: elle a failli être gâtée dans sa chute.»

XLVII.

CLAUDIA.

Lorsque Sténio reprit connaissance, il reçut avec dédain les soins empressés de son ami.

«Pourquoi sommes-nous seuls ici? lui dit-il. Pourquoi nous a-t-on mis dehors comme des lépreux?

—Vous ne devez plus retourner parmi les compagnons de l’orgie, lui dit Trenmor, car ceux-là même vous méprisent et vous rejettent. Vous avez tout perdu, tout gâté; vous avez abandonné Dieu, vous avez usé et mené à bout toutes les choses humaines. Il ne vous reste plus que l’amitié dans le sein de laquelle un refuge vous est toujours ouvert.

—Et que fera pour moi l’amitié? dit Sténio avec amertume; n’est-ce pas elle qui, la première, s’est lassée de moi et s’est déclarée impuissante pour mon bonheur?

—C’est vous qui l’avez repoussée, c’est vous qui avez méconnu et renié ses bienfaits. Malheureux enfant! revenez à nous, revenez à vous-même. Lélia vous rappelle; si vous abjurez vos erreurs, Lélia les oubliera...

—Laissez-moi, dit Sténio avec colère, ne prononcez jamais devant moi le nom de cette femme. C’est son influence maudite qui a corrompu ma confiante jeunesse; c’est son infernale ironie qui m’a ouvert les yeux et m’a montré la vie dans sa nudité, dans sa laideur. Ne me parlez pas de cette Lélia; je ne la connais plus, j’ai oublié ses traits. Je sais à peine si je l’ai aimée jadis. Cent ans se sont écoulés depuis que je l’ai quittée. Si je la voyais maintenant, je rirais de pitié en songeant que j’ai possédé cent femmes plus belles, plus jeunes, plus naïves, plus ardentes, et qui m’ont rassassié de plaisir. Pourquoi irais-je désormais plier le genou devant cette idole aux flancs de marbre? Quand j’aurais le regard embrasé de Pygmalion et le bon vouloir des dieux pour l’animer, qu’en ferais-je? Que me donnerait-elle de plus que les autres? Il fut un temps où je croyais à des joies infinies, à des ravissements célestes. C’est dans ses bras que je rêvais la béatitude suprême, l’extase des anges aux pieds du Très-Saint. Mais aujourd’hui, je ne crois plus ni aux cieux, ni aux anges, ni à Dieu, ni à Lélia. Je connais les joies humaines; je ne peux plus m’en exagérer la valeur. C’est Lélia elle-même qui a pris soin de m’éclairer. J’en sais assez désormais; j’en sais plus qu’elle! Qu’elle ne me rappelle donc pas, car je lui rendrais tout le mal qu’elle m’a fait, et je serais trop vengé!

—Ton amertume me rassure, ta colère me plaît, dit Trenmor. Je craignais de te trouver insensible au souvenir du passé. Je vois qu’il t’irrite profondément, et que la résistance de Lélia est restée dans ta mémoire comme une incurable blessure. Dieu soit béni! Sténio n’a perdu que la santé physique; son âme est encore pleine d’énergie et d’avenir.

—Philosophe superbe, railleur stoïque, s’écria Sténio avec fureur, êtes-vous venu ici pour insulter à mon agonie, ou prenez-vous un plaisir imbécile à déployer votre calme impassible devant mes tourments? Retournez d’où vous venez, et laissez-moi mourir au sein du bruit et de l’ivresse. Ne venez pas mépriser les derniers efforts d’une âme flétrie peut-être par ses égarements, mais non pas avilie par la compassion d’autrui.»

Trenmor baissa la tête et garda le silence. Il cherchait des mots qui pussent adoucir l’aigreur de cette fierté sauvage, et son cœur était abreuvé de tristesse. Son austère visage perdit sa sérénité habituelle, et des larmes vinrent mouiller ses paupières.

Sténio s’en aperçut, et, malgré lui, se sentit ému. Leurs regards se rencontrèrent; ceux de Trenmor exprimaient tant de douleur, que Sténio vaincu s’abandonna à un sentiment de pitié envers lui-même. La raillerie et l’indifférence au sein desquelles il vivait depuis longtemps l’avaient habitué à rougir de ses souffrances. Quand il sentit l’amitié amollir son cœur, il fut comme surpris et subjugué un instant, et se jeta dans les bras de Trenmor avec effusion. Mais bientôt il eut honte de ce mouvement, et, se levant tout à coup, il aperçut une femme enveloppée d’une longue mante vénitienne qui s’enfonçait dans l’ombre des berceaux. C’était la princesse Claudia, suivie de sa gouvernante affidée, qui se dirigeait vers un des pavillons du jardin.

«Décidément dit Sténio en rajustant le col de sa chemise de batiste et en l’attachant avec son agrafe de diamant, je ne puis pas laisser cette pauvre enfant languir pour moi sans prendre pitié d’elle. La Zinzolina a probablement oublié qu’elle devait venir. Il y va de mon honneur d’être le premier au rendez-vous.»

En même temps Sténio tourna la tête vers le côté où marchait Claudia. Un éclair de jeunesse brilla sur son front dévasté. Sa poitrine sembla se gonfler de désirs. Il retira sa main de la main de son ami, et se mit à courir légèrement vers le pavillon pour y devancer Claudia; mais, au bout de quelques pas, il se ralentit et gagna le but avec nonchalance.

Il arriva en même temps qu’elle à l’entrée du casino, et, tout haletant de fatigue, il s’appuya contre la rampe du perron. La jeune duchesse, rouge de honte et palpitante de joie, crut que le poëte, objet de son amour, était saisi d’émotion et de trouble comme elle. Mais Sténio, un peu ravivé par l’éclat de ses yeux noirs, lui offrit la main pour monter, avec l’assurance d’un héraut d’armes et la grâce obséquieuse d’un chambellan.

Lorsqu’ils furent seuls et qu’elle se fut assise tremblante et le visage en feu, Sténio la contempla quelque temps en silence. La princesse Claudia était à peine sortie de l’enfance; sa taille, déjà formée, n’avait pas encore acquis tout son développement; la longueur excessive de ses paupières noires, le ton bilieux de sa peau prématurément lisse et satinée, de légères teintes bleues répandues autour de ses yeux languissants, son attitude maladive et brisée, tout annonçait en elle une puberté précoce, une imagination dévorante. Malgré ces indices d’une constitution fougueuse et d’un avenir plein d’orages, Claudia devait à son extrême jeunesse d’être encore revêtue de tout le charme de la pudeur. Ses agitations se trahissaient et ne se révélaient pas. Sa bouche frémissante semblait appeler le baiser; mais ses yeux étaient humides de larmes; sa voix mal assurée semblait demander grâce et protection; le désir et l’effroi bouleversaient tout cet être fragile, toute cette virginité brûlante et timide.

Sténio, saisi d’admiration, s’étonna d’abord intérieurement d’avoir à sa disposition un si riche trésor. C’était la première fois qu’il voyait la princesse d’aussi près et qu’il lui accordait autant d’attention. Elle était beaucoup plus belle et plus désirable qu’il ne se l’était imaginé. Mais ses sens éteints et blasés ne donnaient plus le change à son esprit désormais sceptique et froid. Dans un seul coup d’œil, il examina et posséda Claudia tout entière, depuis sa riche chevelure enfermée dans une résille de perles, jusqu’à son petit pied serré dans le satin. Dans une pensée, il prévit et contempla toute sa vie future, depuis cette première folie qui l’amenait dans les bras d’un pauvre poëte jusqu’aux hideuses galanteries d’une vieillesse princière et débauchée. Attristé, effrayé, dégoûté surtout, Sténio la regardait d’un air étrange et sans lui parler. Lorsqu’il s’aperçut de la situation ridicule où le plaçait sa préoccupation, il essaya de s’approcher d’elle et de lui adresser la parole. Mais il ne put jamais feindre l’amour qu’il n’éprouvait pas, et il lui dit d’un ton de curiosité presque sévère en lui prenant la main d’une façon toute paternelle:

«Quel âge avez-vous donc?

—Quatorze ans, répondit la jeune princesse éperdue et presque égarée de surprise, de chagrin, de colère et de peur.

—Eh bien! mon enfant, dit Sténio, allez dire à votre confesseur qu’il vous donne l’absolution pour être venue ici, et remerciez bien Dieu, surtout, de vous avoir envoyée un an, c’est-à-dire un siècle, trop tard dans la destinée de Sténio.»

Comme il achevait cette phrase, la gouvernante de la princesse, qui était restée dans l’embrasure d’une croisée pour observer la conduite des deux amants, s’élança vers eux, et, recevant dans ses bras la pauvre Claudia toute en pleurs, elle interpella Sténio avec indignation.

«Insolent! lui dit-elle, est-ce ainsi que vous reconnaissez la grâce que vous accorde votre illustre souveraine, en descendant jusqu’à vous honorer de ses regards? A genoux, vassal, à genoux! Si votre âme brutale n’est pas touchée de la plus excellente beauté de l’univers, que votre audace ploie du moins devant le respect que vous devez à la fille des Bambucci.

—Si la fille des Bambucci a daigné descendre jusqu’à moi, répond Sténio, elle a dû se résigner d’avance à être traitée par moi comme une égale. Si elle s’en repent à cette heure, tant mieux pour elle. C’est d’ailleurs le seul châtiment qu’elle recevra de son imprudence; mais elle pourra se vanter d’être protégée par la Vierge, qui l’a conduite ici le lendemain et non la veille d’une orgie. Écoutez, vous deux, femmes, écoutez la voix d’un homme que les approches de la mort rendent sage. Écoutez, vous, vieille duègne à l’âme sordide, aux voies infâmes; et vous, jeune fille aux passions précoces, à la beauté fatale et dangereuse, écoutez. Vous d’abord, courtisane titrée, marquise dont le cœur recèle autant de vices que le visage montre de rides, vous pouvez rendre grâce à l’insouciance qui effacera de la mémoire de Sténio le souvenir de cette aventure avant qu’une heure se soit écoulée; sans cela, vous seriez démasquée aux yeux de cette cour, et chassée, comme vous le méritez, d’une famille dont vous voulez flétrir le fidèle rejeton. Sortez d’ici, vice et cupidité, courtisanerie, servilité, trahison, lèpre des nations, lie et opprobre de la race humaine!—Et toi, ma pauvre enfant, ajouta-t-il en arrachant Claudia des bras de sa gouvernante et en l’attirant au grand jour, toute vermeille et toute désolée qu’elle était, écoute bien, et si, un jour, emportée au gré du destin et des passions, tu viens à jeter avec effroi un regard en arrière sur tes belles années perdues, sur ta pureté ternie, souviens-toi de Sténio, et arrête-toi au bord de l’abîme. Regarde-moi, Claudia, regarde en face, sans crainte et sans trouble, cet homme dont tu te crois éprise et que tu n’as sans doute jamais regardé. A ton âge, le cœur s’agite et s’impatiente. Il appelle un cœur qui lui réponde, il se hasarde, il se confie, il se livre. Mais malheur à ceux qui abusent de l’ignorance et de la candeur! Pour toi, Claudia, tu as entendu chanter les poésies d’un homme que tu as cru jeune, beau, passionné; regarde-le donc, pauvre Claudia, et vois quel fantôme tu as aimé; vois sa tête chauve, ses mains décharnées, ses yeux éteints, ses lèvres flétries. Mets ta main sur son cœur épuisé, compte les pulsations lentes et moribondes de ce vieillard de vingt ans. Regarde ces cheveux qui grisonnent autour d’un visage où le duvet viril n’a pas encore poussé; et dis-moi, est-ce là le Sténio que tu avais rêvé? est-ce le poëte religieux, est-ce le sylphe embrasé que tu as cru voir passer dans tes visions célestes, lorsque tu chantais ses hymnes sur ta harpe au coucher au soleil? Si tu avais jeté alors un coup d’œil vers les marches de ton palais, tu aurais pu voir le pâle spectre qui te parle maintenant assis sur un des lions de marbre qui gardent ta porte. Tu l’aurais vu, comme aujourd’hui, flétri, exténué, indifférent à ta beauté d’ange, à ta voix mélodieuse, curieux seulement d’entendre comment une princesse de quinze ans phrasait les mélodies inspirées par l’ivresse, écrites dans la débauche. Mais tu ne le voyais pas, Claudia; heureusement pour toi, tes yeux le cherchaient dans le ciel où il n’était pas. Ta foi lui prêtait des ailes lorsqu’il rampait sous tes pieds, parmi les lazzaroni qui dorment au seuil de ta villa. Eh bien! jeune fille, il en sera ainsi de toutes tes illusions, de tous tes amours. Retiens le souvenir de cette déception si tu veux conserver ta jeunesse, ta beauté et la puissance de ton âme; ou bien, si tu peux encore après ceci espérer et croire, ne te hâte pas de réaliser ton impatience, conserve et réfrène le désir de ton âme ardente, prolonge de tout ton pouvoir cet aveuglement de l’espoir, cette enfance du cœur qui n’a qu’un jour et qui ne revient plus. Gouverne sagement, garde avec vigilance, dépense avec parcimonie le trésor de tes illusions; car le jour où tu voudras obéir à la fougue de ta pensée, à la souffrance inquiète de tes sens, tu verras ton idole d’or et de diamant se changer en argile grossière; tu ne presseras plus dans tes bras qu’un fantôme sans chaleur et sans vie. Tu poursuivras en vain le rêve de ta jeunesse; dans ta course haletante et funeste, tu n’atteindras jamais qu’une ombre, et tu tomberas bientôt épuisée, seule au milieu de la foule de tes remords, affamée au sein de la satiété, décrépite et morte comme Sténio, sans avoir vécu tout un jour.»

Après avoir parlé ainsi, il sortit du casino et s’apprêta à rejoindre Trenmor. Mais celui-ci lui prit le bras comme il atteignait le bas du perron. Il avait tout vu, tout entendu par la fenêtre entr’ouverte.

«Sténio, lui dit-il, les larmes que je répandais tout à l’heure étaient une insulte, ma douleur était un blasphème. Vous êtes malheureux et désolé, mais vous êtes, mon fils, encore jeune et pur.

—Trenmor, dit Sténio avec un dédain profond et un rire amer, je vois bien que vous êtes fou. Ne voyez-vous pas que toute cette moralité dont je viens de faire étalage n’est que la misérable comédie d’un vieux soldat tombé en enfance, qui construit des forteresses avec des grains de sable, et se croit retranché contre des ennemis imaginaires? Ne comprenez-vous pas que j’aime la vertu comme les vieillards libertins aiment les jeunes vierges, et que je vante les attraits dont j’ai perdu la jouissance? Croyez-vous, homme puéril, rêveur niaisement vertueux, que j’eusse respecté cette fille si l’abus du plaisir ne m’eût rendu impuissant?»

En achevant ces mots d’un ton amer et cynique, Sténio tomba dans une profonde rêverie, et Trenmor l’entraîna loin de la villa, sans qu’il parût s’inquiéter du lieu où on le conduisait.

XLVIII.

LA VENTA.

Trenmor, qui aimait à voyager à pied, se procura néanmoins une voiture pour transporter Sténio, qui n’aurait pas eu la force de marcher. Ils s’en allèrent à petites journées, contemplant à loisir les lieux magnifiques qu’ils traversaient. Sténio était taciturne et paisible. Il ne demanda pas une seule fois quel était le terme et le but de ce voyage. Il se laissait emmener avec l’apathie d’un prisonnier de guerre, et son indifférence pour l’avenir semblait lui rendre la jouissance du présent. Il regardait souvent avec admiration les beaux sites de ce pays enchanté, et priait Trenmor de faire arrêter les chevaux pour qu’il pût gravir une montagne ou s’asseoir au bord d’un fleuve. Alors il retrouvait des lueurs d’enthousiasme, des élans de poésie, pour comprendre la nature et pour la célébrer.

Mais, malgré ces instants de réveil et de renaissance, Trenmor put observer dans son jeune ami les irréparables ravages de la débauche. Autrefois sa pensée active et vigilante s’emparait de toutes choses et donnait la couleur, la forme et la vie à tous les objets extérieurs; maintenant Sténio végétait, à l’ordinaire, dans un voluptueux et funeste abrutissement. Il semblait dédaigner de faire emploi de son intelligence; mais, en réalité, il n’était plus le maître de la dédaigner. Souvent il l’appelait en vain, elle n’obéissait plus. Il affectait alors de mépriser les facultés qu’il avait perdues, mais l’amertume de sa gaieté trahissait sa colère et sa douleur. Il gourmandait en secret sa mémoire rebelle, il fustigeait son imagination paresseuse, il enfonçait l’éperon au flanc de son génie insensible et fatigué; mais c’était en vain, il retombait épuisé dans un chaos de rêves sans but et sans ordre. Ses idées passaient dans son cerveau incohérentes, fantasques, insaisissables, comme ces étincelles imaginaires que l’œil croit voir danser dans les ténèbres, et qui se suivent et se multiplient pour s’effacer à jamais dans l’éternelle nuit du néant.

Un matin, en s’éveillant dans une ferme où ils avaient passé la nuit, Sténio se trouva seul. Son compagnon de voyage avait disparu. A sa place il avait laissé le jeune Edméo, quo Sténio accueillit cette fois bien autrement qu’à leur dernière rencontre vers le Monte-Rosa. Une amère raillerie avait succédé dans les paroles et dans les idées du poëte à l’ancienne candeur de l’amitié. Pourtant le cœur de Sténio n’était pas corrompu, et, en voyant la peine qu’il causait à son ami, il s’efforça de redevenir sérieux; mais alors il tomba dans une sombre rêverie, et suivit Edméo sans insister pour savoir où on le conduisait. Le soir même, après avoir parcouru un pays inhabité, couvert d’épaisses forêts, ils arrivèrent au pied d’un antique donjon féodal qui depuis longtemps semblait n’avoir servi d’asile qu’à l’effraie et à la couleuvre. C’était un lieu sauvage et pittoresque. L’âpreté de l’architecture à demi ruinée était en harmonie avec les contours escarpés des roches arides qui l’entouraient. La lune était pâle, et les nuages, chassés sur son front livide par un vent d’automne, prenaient des formes bizarres, comme le paysage sinistre qu’ils traversaient de leurs grandes ombres fuyantes. La voix sèche et saccadée du torrent parmi les galets ressemblait à un rire diabolique. Sténio fut ému, et, sortant tout d’un coup de son apathie, il arrêta brusquement Edméo au moment où ils passaient la herse.

«L’aspect de ces lieux me fait souffrir, lui dit-il, je crois entrer dans une prison. Où sommes-nous?

—Chez Valmarina, répondit Edméo en l’entraînant.» Sténio tressaillit à ce nom, qu’il n’avait jamais entendu sans émotion; mais aussitôt, rougissant de ce reste de naïveté:

«Cela m’eût fait un grand plaisir l’année dernière, dit-il à son ami; mais aujourd’hui cela me paraît passablement ridicule.

—Peut-être changeras-tu d’avis tout à l’heure, reprit Edméo avec calme; et il le conduisit à travers de vastes cours sombres et silencieuses jusqu’à une galerie profonde où tout était encore silence et ténèbres. Puis, après avoir erré quelque temps dans le dédale des grandes salles froides et délabrées qu’éclairait à peine un rayon égaré de la lune, ils s’arrêtèrent devant une porte chargée d’antiques écussons armoriés, qui brillaient faiblement dans l’ombre. Edméo frappa plusieurs coups dans un ordre méthodique. Un mot de passe fut échangé avec précaution à travers un guichet, et, tout à coup les deux battants s’ouvrant avec solennité, Sténio et son ami pénétrèrent dans un immense salon décoré dans le goût des temps chevaleresques, avec un luxe sur lequel l’action du temps avait jeté une teinte sévère, et que l’éclat de mille bougies rendait plus austère encore.

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Il y avait là une assemblée d’hommes que Sténio prit d’abord pour des spectres, parce qu’ils étaient immobiles et muets, et puis pour des fous; car ils accomplirent d’étranges solennités, mythes profonds d’un dogme à la fois sublime et terrible que Sténio ne comprenait pas. Il entra dans la chambre des initiations accompagné d’Edméo. Ce qui lui fut révélé, il ne l’a jamais trahi. Frappé dans la partie de son imagination qui était restée poétique, et dans celle de son cœur qui n’était pas encore fermée aux grands instincts de dévouement, de justice et de loyauté, il se montra digne en cet instant, et par la spontanéité généreuse des engagements qu’il prit, et par l’enthousiasme sincère qu’il éprouva, de la confiance extraordinaire qu’on lui accordait.

Pourtant, lorsqu’il fut question de l’admettre, séance tenante, au rang des initiés, quelques voix s’élevèrent contre lui, et ces voix ne furent pas celles des jeunes étrangers qui se faisaient remarquer dans l’assemblée par leur parole mystique et leur opinion exaltée. Ce furent les voix de ceux que Sténio aurait crus plus disposés à l’indulgence envers lui; car ils étaient riches et prodigues, ils avaient de grands noms et menaient un grand train. C’étaient des princes, des hommes du monde, la fleur de la jeunesse dorée du pays. Mais s’ils avaient connu comme Sténio une vie dissipée et des plaisirs dangereux, si plusieurs d’entre eux portaient sous leur armure sainte quelque tache de cette lèpre fatale qui s’attache aux heureux du siècle, du moins ils avaient souvent lavé ces souillures par de généreux sacrifices, et Sténio ne pouvait produire aucune preuve de son jeune héroïsme. Ces hommes, qu’il avait rencontrés souvent dans les fêtes, au théâtre, et peut-être jusque dans le boudoir de la Zinzolina, puisqu’ils avaient été ses maîtres et ses exemples dans l’art funeste de se perdre, devaient être, selon lui, ses protecteurs et ses répondants lorsqu’il s’agissait de se sauver. Leur méfiance fut un châtiment austère pour lui, et son orgueil souffrit de voir qu’en se proposant leurs travers pour modèles, il n’avait saisi que leur mauvais côté, sans se douter qu’ils en eussent un vraiment grand. Ils le lui firent sentir, et son front fut un instant chargé d’une honte salutaire. Il faillit même s’irriter contre eux et se retirer en les provoquant, lorsqu’on lui demanda qui était son parrain, et qu’il se vit seul au milieu d’eux. La jeunesse d’Edméo s’opposait à ce rôle supérieur. Alors un homme qui cachait son visage à tous les autres s’approcha et se fit reconnaître de lui seul: c’était Trenmor; il se présentait pour l’appuyer et pour répondre de lui, fortune pour fortune, vie pour vie, honneur pour honneur.

En présence de tant d’illustres personnages, élite de plusieurs nations réunies dans un sentiment de haute fraternité, Sténio, ému d’une secrète vanité hautaine et lâche, eut envie de renier le patronage de Trenmor. Il se tenait déjà pour offensé des doutes émis sur son compte: quelle serait sa confusion, si une seule voix allait s’élever pour repousser, pour dévoiler le galérien, son unique appui? Il hésita, pâlit, regarda autour de lui d’un air ombrageux; mais alors il vit tous les fronts s’incliner et toutes les mains s’étendre en signe d’assentiment: Trenmor avait laissé voir ses traits. Il demandait que le néophyte fût dispensé de toutes les épreuves vulgaires; et qu’en raison de la prochaine issue de l’entreprise on l’admît sur sa simple parole.

A l’instant même Sténio fut admis à prêter serment et à prendre ses grades. On dérogeait en sa faveur à tous les usages, on forçait la lettre des statuts, on l’accueillait, lui obscur et sans mérites, sur la caution d’un homme auquel on n’avait rien à objecter, rien à refuser. «Quel est donc le pouvoir de cet homme sur l’esprit des autres? dit Sténio en s’adressant, après la cérémonie du serment, à un jeune homme qui se trouvait près de lui. Quelle influence extraordinaire exerce-t-il dans cette assemblée? de quelle dignité l’a-t-elle revêtu?»

Le jeune homme regarda Sténio avec la plus grande surprise, et se tournant vers ses compagnons: «Par le ciel! dit-il, voilà qui est étrange. Le filleul de Valmarina ne connaît pas Valmarina!

—Valmarina? lui, Trenmor? s’écria Sténio.

—Oh! Trenmor, Anselme, Mario, qui vous voudrez, répondirent les nouveaux frères de Sténio. Vous savez bien qu’il va changeant de nom dans tous ses voyages; car l’œil de nos ennemis est ouvert sur lui. Mais il sait leur échapper avec une prudence et une adresse merveilleuses. Souvent il traverse inaperçu les lignes les plus dangereuses, et, au moment où on croit le saisir sur un point, il reparaît sur un point éloigné, et se montre alors qu’on ne peut plus l’atteindre. Nulle part il n’est connu sous son véritable nom, pas même ici. Valmarina est celui qu’il se donne parmi nous; mais un mystère impénétrable enveloppe sa naissance, sa patrie et les années de sa jeunesse. Nous ne savons de lui que ce qu’il ne peut nous cacher: c’est qu’il est le plus zélé, le plus libéral, le plus dévoué, le plus brave et le plus modeste d’entre nous.

—Et le plus capable! s’écrièrent plusieurs voix. La Providence veille sur lui; car elle le tire de tous les dangers, et le rend invulnérable à toutes les fatigues d’esprit et de corps. C’est lui qui, des premiers, s’est fait ici l’apôtre et le propagandiste de la foi que vous venez d’embrasser, et c’est lui qui a rendu les plus importants services à notre cause sacrée. Raconter ce qu’il a fait pour elle est impossible; on ne pourrait en dire la moitié, car il cache ses sacrifices avec autant de soin et de jalousie qu’un autre en mettrait à les proclamer. Honneur à toi, poëte Sténio, puisque, sans être connu de toi, Valmarina t’a jugé digne d’une telle confiance et revêtu d’une telle estime!»

Ces entretiens furent interrompus par la voix des chefs. Tous les initiés furent invités à donner leurs votes pour l’élection d’un chef suprême. Le casque d’airain d’un ancien preux, détaché d’un des trophées qui ornaient la muraille, servit d’urne pour recueillir les billets; et, après toutes les épreuves accomplies avec la plus religieuse gravité, le nom de Valmarina fut proclamé avec enthousiasme.

Alors Valmarina se leva et dit:

«Grâces vous soient rendues pour ces marques de confiance et d’affection; mais je n’ai pas droit à tant d’estime. Pour vous commander, il faut un homme dont toute la vie soit sans reproche, et ma jeunesse n’a pas été pure. J’ai déjà refusé dans trois assemblées l’honneur que vous me faites. Je refuse encore. Mes fautes ne sont point expiées.»

Le plus éminent le plus respectable parmi ceux qui portaient dans l’assemblée le titre de pères et de tuteurs se leva aussi tôt et répondit:

«Valmarina, mes cheveux blancs et les cicatrices qui sillonnent mon front me donnent le droit de te reprendre. Ton refus obstiné est une plus grande faute que toutes celles dont le peux t’accuser. Quoique nous ignorions à quelle race et à quel culte tu appartiens, quoique tu fasses la guerre avec nous aux princes des prêtres et aux pharisiens, nous te voyons exercer les vertus chrétiennes avec une persévérance qui nous frappe de respect, et nul d’entre nous ne s’est jamais arrogé le droit de t’interroger sur les principes qui sont la source de tes vertus. Cependant aujourd’hui je me crois autorisé à te dire que ton humilité approche du fanatisme. Tu nous as montré le cœur d’un guerrier, ne baisse donc pas le front comme un moine. Tu as déjà souffert le martyre pour notre cause, tu as langui dans l’exil, tu as subi la torture des cachots, tu as sacrifié tous tes biens, tu as sans doute immolé toutes tes affections; car tu vis seul et austère comme un saint des anciens jours. Ne te suicide donc pas comme un pénitent. Si ta jeunesse a été souillée de quelque faute, sans doute il n’est ici personne qui ne soit prêt à l’excuser; car aucun de nous n’est sans péché, et aucun de nous ne peut se vanter d’avoir racheté les siens par des actions aussi grandes que les tiennes. Au nom de cette assemblée et en vertu des pouvoirs que me donnent mon âge et le rang dont on m’a honoré dans cette enceinte, j’exige que tu acceptes le commandement que nos voix viennent de te décerner.»

Des acclamations passionnées accueillirent ce discours. Valmarina resta sombre, pâle et morne.

«Père, tu me fais souffrir gratuitement, dit-il quand l’agitation eut cessé; je ne puis me soumettre à ce pouvoir que je révère en toi. Je ne puis céder à cette sympathie qui m’honore de la part de mes frères... Je me retirerai du sein de cette assemblée, j’irai combattre isolément pour notre cause plutôt que d’accepter un commandement, un titre, une distinction quelconque. Je ne suis pas catholique; car j’ai fait un vœu tel qu’aucun successeur du Christ ne peut m’en délier.

—Eh bien! nous le trancherons avec l’épée, reprit le vieux prince, et tu rompras ton vœu. L’homme ne peut pas être juge de ses devoirs pour l’avenir. Tel engagement lui paraît saint et méritoire aujourd’hui, qui demain peut être puéril ou coupable. Souvent il y a piété et sagesse à se rétracter, tandis qu’il y aurait démence ou lâcheté à persévérer dans une résolution insensée. Tu nous as prouvé que tu nous étais nécessaire: tu ne peux plus nous manquer sans nous être nuisible. Songes-y..... Si nous n’étions sûrs de ta vertu comme de la clarté du soleil, si tu ne nous étais cher comme l’enfant de nos entrailles, ta conduite aujourd’hui pourrait ressembler à une défection pour notre cause ou à de l’antipathie pour nos personnes.

—Eh bien, prenez-le comme vous voudrez!» répondit Trenmor d’un ton farouche et sans se lever. Chacun se regarda avec surprise. Jamais son front calme n’avait été chargé de ce sombre nuage, jamais son sourcil ne s’était contracté ainsi dans la colère, jamais cette sueur froide n’avait baigné ses tempes, et jamais sa bouche n’avait pâli et tremblé dans l’angoisse d’une si douloureuse émotion.

De véhémentes discussions s’élevèrent: les uns accusaient le prince de *** d’avoir manifesté un soupçon outrageant pour Trenmor; d’autres défendaient l’intention du vieux prince et appuyaient son avis. Plusieurs insistaient pour qu’on respectât les répugnances de Valmarina; la plupart, pour qu’on s’obstinât à les vaincre.

Valmarina fit cesser ces divisions en se levant pour demander la parole. Aussitôt le silence se rétablit.

«Vous m’y contraignez, dit-il d’un air sombre; j’obéis à la volonté implacable du destin qui vient de parler par la bouche du ce vieillard. Dieu m’est témoin pourtant que j’avais acheté par de grands travaux et de terribles expiations le droit du cacher mon secret, et d’échapper à la honte que vous m’infligez. Mais il en est ainsi dans cette société impitoyable. Il n’est pas de refuge contre les arrêts que les hommes ont une fois prononcés. Il n’est pas de repentir efficace, pas de réparation admissible. Vous avez rêvé la justice et vous avez inventé le châtiment: vous avez oublié la réhabilitation, car vous n’avez pas cru l’homme corrigible. Vous avez prononcé sur lui une condamnation que Dieu dans sa perfection et sa toute-puissance n’aurait pas le droit de prononcer sur la faiblesse humaine!...

—Maudis la société qui protège les tyrans et asservit les hommes libres, interrompit vivement un des anciens; mais n’outrage pas les réformateurs que toi-même as convoqués ici pour détruire le mal et ramener la vertu sur la terre. Il est possible que, produits par cette société corrompue, nous ayons gardé malgré nous quelques-uns de ces mêmes préjugés que nous venons combattre. Mais sache que nous avons la force de les vaincre quand il s’agit de reconnaître un mérite éclatant comme le tien. Garde ton secret, nous ne voulons pas l’entendre.» Les applaudissements recommencèrent.

«Et pourtant, reprit le pénitent, le doute s’est glissé parmi vous; et, si je garde mon secret, le ver rongeur du doute peut faire ici de larges trouées. Hélas! non, nul homme n’a le droit d’avoir un secret, et le moment est venu de confesser le mien. J’avais cru que l’amertume de ce calice pourrait être détournée; je m’étais abusé. Je dois à la cause que nous servons de prouver que je ne suis pas digne de la servir avec éclat; autrement, ceux d’entre vous qui m’estiment le plus s’imaginent que je me crois au-dessus de cette cause, et que, dans un sentiment d’orgueil fanatique, je méprise les gloires humaines. Non! je ne les méprise pas, je n’ai pas le droit de les mépriser. Je les regarde comme la sainte et désirable couronne des héros et des martyrs. Mais ma main est impure et ne peut soutenir une palme. Je n’attendrai pas que les hommes portent sur moi cet arrêt. Je dois le prononcer moi-même! Ce n’est pas que je craigne les hommes; le jugement des plus grands et des plus purs d’entre vous ne m’épouvante pas, car mon cœur est sincère et mon crime est expié. Mais je respecte la cause, et ce que je crains, c’est de lui faire tort en me laissant proclamer son représentant. Ma destinée n’est pas de travailler pour une récompense terrestre. Vous pouvez bien admettre qu’il est des fautes que le ciel seul peut absoudre, des infortunes dont la mort seule peut délivrer.... Au reste, vous allez en juger... Un soir d’hiver, il y a dix ans environ, le seigneur de ce château accorda l’hospitalité à un misérable...

—A un infortuné qui se traînait seul et fatigué parmi nos forêts, interrompit Edméo, qui se leva d’un air inspiré, et qui, imposant son enthousiasme à l’assemblée, fut écouté à la place de Valmarina. Le seigneur de ce château était mon oncle, comme vous savez tous, un des seigneurs les plus riches de ces contrées. C’était un philosophe, un cœur généreux, passionné pour les grandes choses, ami de jeunesse d’Alfieri, disciple de Rousseau, partisan de la liberté, et ne nourrissant qu’une pensée, qu’un espoir, celui de voir sa patrie recouvrer son indépendance et son unité. Il passait parmi le vulgaire pour un exalté, pour un fou. Il accueillit le proscrit qui frappait à sa porte, il le fit asseoir à sa table, il l’écouta sous le manteau du foyer domestique, antique sanctuaire de la famille, symbole de l’inviolable hospitalité. Il apprit tous ses secrets... (ces secrets que l’on veut vous révéler et que vous ne voudrez pas entendre), et les ensevelit dans son cœur. Il s’entretint avec lui des principes sacrées de la morale et de la justice humaine, en remontant jusqu’aux grandes causes, à l’essence de la justice et de la bonté divines; et le soleil pâle et tardif des matinées d’hiver les surprit devant l’âtre, parlant encore et ne songeant point à se séparer. Alors le proscrit voulut partir, son hôte le retint ce jour-là et les jours suivants; et le proscrit, malgré sa tristesse et sa retenue, ne partit point. Mon oncle s’y opposa avec des prières irrésistibles.

«Trois mois après, le seigneur mourut et légua ses châteaux, ses terres, toute son immense fortune au proscrit; déshéritant son neveu, frivole enfant qui jouissait d’ailleurs d’une assez grande aisance, et qui ne pouvait faire un noble usage des biens considérables placés en de meilleures mains. L’étranger accepta ce legs, et le préserva des rapines et des intrigues qui veillent toujours au chevet des moribonds. Mais trois mois après, il vint rapporter au neveu dépouillé les titres des propriétés et la clef des trésors de son oncle.—Enfant, lui dit-il, je trahis la volonté d’un mourant, et je remets peut-être en de mauvaises mains la précieuse subsistance de mille familles. Peut-être, si j’avais toujours vécu dans le sentiment du devoir, aurais-je le droit et le courage aujourd’hui de faire de cette fortune le seul noble usage auquel elle puisse être attribuée. Mais, comme toi, j’ai usé ma jeunesse dans le désordre; et, puisque Dieu m’en a retiré, je puis croire que son intention est de t’en retirer aussi et de t’éclairer sur les vrais devoirs. En tous cas, je ne puis remplir envers toi le rôle de la Providence, je ne suis ni ton parent ni ton ami, mais seulement ton débiteur.

«Et, disant ainsi, cet homme disparut, se dérobant à mes remercîments et à mes instances. Je ne le revis que l’année suivante. Il me pria de secourir de nobles infortunes qui n’étaient pas les siennes, et, quoiqu’il vécût dans l’indulgence, il ne voulut jamais accepter rien pour lui-même...

—Puisque vous avez dit mon histoire, je dirai la vôtre, interrompit Valmarina. Mais, qui ne la sait point ici? Toi, Sténio, nouvel adepte, apprends la source des richesses qu’on me voit répandre pour féconder le sillon sacré. C’est la vertu de ce jeune homme, à peine plus âgé que toi de quelques années, de ce jeune homme qui jusqu’à seize ans vécut dans l’ignorance du rôle sublime que le ciel lui réservait, et dont l’instinct dormait au fond de son cœur. Tu n’as vu en lui qu’un rêveur ordinaire. C’est ici que les grandes vertus et les grandes actions, cachées aux yeux d’un monde qui ne les comprendrait pas, éclatent sans faste et sans ostentation, au sein d’une famille d’élus dont le suffrage console et n’enivre pas comme la louange banale du vulgaire. C’est qu’ici nui n’a rien à envier à la gloire d’autrui. Chacun a fourni ses titres et subi son épreuve...

—De toi seul nous nous ne savons rien, enfant, dit le vieillard à Sténio; mais de toi, à cause du parrain qui vient de te présenter au baptême, nous attendons beaucoup; sois attentif aux dernières révélations qui vont t’être faites ainsi qu’à tes jeunes frères. Cette assemblée va décider de grandes choses.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

L’assemblée se sépara après avoir reçu et enregistré tous les serments. La tâche fut distribuée à chacun suivant ses moyens et ses forces. Sténio demanda et obtint la permission d’agir conjointement avec Edméo, sous la direction de Valmarina. Celui-ci accepta un emploi périlleux, mais secondaire; son refus du commandement suprême fut irrévocable.

Chaque seigneur alla brider lui-même, dans les vastes écuries du vieux manoir, son destrier encore fumant de la course qui l’y avait amené. Aucun ne s’était fait escorter, crainte d’imprudence ou de trahison. Les plébéiens échangèrent d’affectueux embrassements avec ceux qui abjuraient tout souvenir de supériorité fictive, pour cimenter la nouvelle alliance. Les jeunes gens traversèrent à pied la forêt; Sténio suivit Edméo et Trenmor. La lune s’abaissait vers l’horizon, et le jour ne paraissait pas encore. Chacun se pressait, afin de sortir de ces parages à la faveur de l’obscurité. Tous marchaient par des chemins différents, dans le plus profond silence. De temps à autre seulement on entendait le pied d’un cheval heurtant un caillou, ou le retentissement de sa marche sur les ponts de bois du torrent. Aucun rayon ne scintillait plus aux vitraux du vieux manoir; aucun hôte n’y reposa ses membres fatigués. Les oiseaux de nuit, un instant écartés et silencieux, reprirent possession de leur domaine; et les portraits des aïeux, un instant éclairés d’une vive lumière, rentrèrent dans les ténèbres, muets témoins du pacte étrange que leurs neveux venaient de contracter avec les neveux de leurs vassaux.


Tous marchaient par de différents chemins... (Page 88.)

XLIX.

Le temps que vous avez fixé vous-même est écoulé, et je vais vous rejoindre. Vous avez peut-être besoin de moi, et pour le moment je n’ai rien à faire ici. Dieu veuille qu’à vous aussi je sois inutile, mais non pas pour la même raison! J’espère être témoin de votre résurrection; ici je n’ai trouvé que la mort.

Oui, Lélia, tout est mort sur cette terre maudite. La douleur est entrée cette fois bien avant dans mon cœur. Je frémis, je vous l’avoue, devant le spectacle du monde. J’ai besoin d’y échapper pendant quelque temps et d’aller retremper mon âme dans le sein de la nature. Elle seule ne vieillit pas; mais les races humaines arrivent en peu de temps à la décrépitude, et, quand l’heure de leur trépas est sonnée, les médecins de l’humanité sont réduits à se croiser les bras et à les voir expirer en silence.

Et pourtant, ô mon Dieu! il y a encore des éléments de grandeur, il y a encore des âmes fortes, des jeunesses ardentes et pures. Le phénix est encore prêt à étendre ses ailes sur le bûcher; mais il sait que sa cendre est devenue stérile, que le principe divin va s’éteindre avec lui, et il meurt en jetant un dernier cri d’amour et de détresse sur ce monde qui regarde avec indifférence sa sublime agonie. J’ai vu périr des héros: les peuples aussi les ont vus, et ils se sont assis comme à un spectacle, au lieu de se lever pour les venger!


Arrêtez, mon fils! lui dit l’ermite... (Page 90.)

La génération qui a fait un homme puissant, au lieu de faire des nations fortes, ne pourra se relever de son abjection. Le faible espoir qui reste est tout entier dans la jeunesse qui s’élève. Des idées de gloire lui ont donné la bravoure; des idées philosophiques lui ont donné l’esprit d’indépendance. Mais, vous le dirai-je? cette jeunesse m’épouvante; déréglée, bouffie d’orgueil, dépourvue de vénération, elle ne cherche, dans l’œuvre qu’elle veut accomplir, que des émotions guerrières et des triomphes bruyants. Elle méconnaît tout ordre et toute justice dès qu’elle raisonne sur les choses du lendemain. Elle s’approprie l’avenir et y porte déjà toutes les erreurs et toutes les iniquités du passé. Que va-t-elle faire si elle triomphe? et que va devenir l’humanité si elle succombe? O triste temps que celui où la victoire effraie autant que la défaite!

En attendant qu’un nouvel effort augmente ou diminue nos forces, je vais vous voir. Puissé-je vous trouver moins résignée que moi! Il n’y a rien de plus triste que cette soumission à une implacable destinée. Hélas! que deviendrait-on alors, si on n’avait la conscience d’avoir fait son devoir!

L.

MALÉDICTION.

Un jour Sténio redescendit seul les défilés rapides du Monteverdor. Sa santé s’était améliorée; des émotions terribles, de grands chagrins, une blessure assez grave, c’étaient là pourtant les événements qui l’avaient retenu éloigné de sa résidence accoutumée. Mais il est des douleurs nobles, des souffrances glorieuses qui fortifient au lieu d’abattre, et Sténio en avait ressenti l’austère et maternelle influence.

Toutefois Sténio n’était pas guéri, son âme avait succombé plus que son corps dans le défi insensé qu’il avait voulu porter à la vie. La jeunesse physique refleurit aisément; mais la jeunesse intellectuelle, plus délicate et plus précieuse, ne recouvre jamais entièrement son parfum et sa grâce. La vertu peut rendre à l’esprit une sorte de virginité, mais lentement et à force de soins et d’expiations.

Sténio était brave, il l’avait prouvé; mais son cœur, un instant ranimé, retombait dans une mortelle langueur aussitôt que les émotions du danger ne le soutenaient plus. Le besoin d’amusements frivoles et d’excitations factices était devenu si impérieux chez lui, que le calme lui était une sorte de supplice. Tandis qu’il traversait seul et d’un pas rapide ces lieux remplis du souvenir poétique de sa passion, il cherchait à échapper à ses propres pensées; mais, entre les spectacles tragiques dont il venait d’être témoin et la mémoire pénible de ses transports dédaignés, il ne savait où se réfugier, et la vie que Pulchérie lui avait faite, vide d’émotions profondes et de sentiments vrais, était la seule où il pût se reposer. Repos fatal, semblable à celui que le voyageur trouve dans les forêts de l’Inde, sous l’ombrage enivrant qui donne la mort.

Tout à coup, au détour d’un des angles escarpés du chemin, il se trouva face à face avec un homme qu’il prit d’abord pour un spectre.

«Que vois-je? s’écria-t-il en reculant de surprise et presque de terreur. Les morts sortent-ils du tombeau? Les martyrs quittent-ils le ciel pour errer sur la terre?

—J’ai échappé à la mort, répondit Valmarina; je sais que, grâce au ciel, tu as échappé à la proscription; mais ma tête est mise à prix, et je ne dois pas m’arrêter un instant près de toi; tu ne dois pas avoir l’air de me connaître, car, si j’étais découvert, les dangers qui m’environnent pourraient t’atteindre aussi... Va, continue ta route, et que le ciel t’accompagne!

—Votre tête est mise à prix, s’écria Sténio, sans faire attention à la fin du discours de Trenmor, et, au lieu de quitter cette contrée, vous revenez affronter la persécution dans un lieu où vous êtes connu?

—Dieu m’assistera aussi longtemps qu’il me jugera propre à accomplir quelque bien sur la terre, répondit le proscrit. Ma mission n’est pas remplie; j’ai ici quelqu’un à voir encore avant de m’éloigner tout à fait. Adieu, mon enfant; puisse la semence de vie fructifier dans ton âme! Éloigne-toi; car, bien que ce chemin paraisse peu fréquenté, chaque rocher, chaque buisson peut recéler un délateur.»

Et Trenmor, coupant droit à travers la montagne, voulut quitter le sentier où Sténio devait passer. Mais Sténio s’attacha à ses pas.

«Non, je ne vous quitterai pas ainsi, lui dit-il. Vous avez besoin d’aide, vous êtes accablé de fatigue; vos blessures sont à peine fermées, vos joues sont creusées par la souffrance. D’ailleurs vous êtes sans asile, et je puis vous en offrir un. Venez, venez avec moi. C’est m’outrager que de me croire capable de prudence et de crainte en un tel moment.

—J’ai un asile tout près d’ici, répondit Trenmor. J’ai assez de force pour m’y rendre; ne crains donc rien pour moi, mon ami, et songe à toi-même. Je n’ai jamais douté de toi. J’ai été te chercher au sein des voluptés où tu étais endormi, et je n’ai pas épargné ton généreux sang lorsqu’il a dû couler pour une cause sainte. Mais ce qui nous en reste est précieux aujourd’hui, et ne doit pas être exposé sans nécessité. L’ami qui me cache en ce moment court assez de risques. C’est déjà trop d’un dévouement que je puis rendre funeste!»

Malgré les refus et la résistance du proscrit, Sténio s’obstina à l’accompagner jusqu’à la cellule de l’ermite. Cette cellule, creusée dans le granit de la montagne, loin de tout sentier tracé parles hommes, était cachée à tous les regards par l’ombrage épais des cèdres, et par un réseau de nopals aux bras rugueux, étroitement entrelacés. La cellule, située sur l’escarpement du roc, était déserte. Le versant de ce précipice présentait un ravin nu et sablonneux, au fond duquel un petit lac dormait dans un morne repos. Il ne semblait pas possible de descendre sur ses bords, à cause de la mobilité des sables inclinés qui l’entouraient et de l’absence totale de point d’appui. Aucune roche n’avait trouvé moyen de s’arrêter sur cette pente rapide, aucun arbre n’avait pu enfoncer ses racines dans ce sol friable. En attendant que les avalanches qui l’avaient creusé vinssent le combler, ce précipice nourrissait, au sein de ses ondes immobiles, une riche végétation. Des lotus gigantesques, des polypiers d’eau douce, longs de vingt brasses, apportaient leurs larges feuilles et leurs fleurs variées à la surface de cette eau que ne sillonnait jamais la rame du pêcheur. Sur leurs tiges entrelacées, sous l’abri de leurs berceaux multipliés, les vipères à la robe d’émeraude, les salamandres à l’œil jaune et doucereux, dormaient, béantes au soleil, sûres de n’être pas tourmentées par les filets et les piéges de l’homme. La surface du lac était si touffue et si verte, qu’on l’eût prise d’en haut pour une prairie. Des forêts de roseaux y reflétaient leurs tiges élancées et leurs plumets de velours que le vent courbait comme une moisson des plaines. Sténio, charmé de l’aspect sauvage de ce ravin, voulait essayer d’y descendre et de poser le pied sur ce perfide réseau de feuillage.

«Arrêtez, mon fils, lui dit l’ermite, qui parut alors avec son capuchon abaissé sur le visage; ce lac couvert de fleurs est l’image des plaisirs du monde. Il est environné de séductions, mais il recèle des abîmes sans fond.

—Et qu’en savez-vous, mon père? dit Sténio en souriant. Avez-vous sondé cet abîme? Avez-vous marché sur les flots orageux des passions?

—Quand Pierre essaya de suivre Jésus sur les ondes du Génézareth, répondit l’ermite, il sentit au bout de quelques pas que la foi lui manquait et qu’il s’était trop hasardé en voulant, comme le fils de l’homme, marcher sur la tempête. Il s’écria: «Seigneur, nous périssons!» Et le Seigneur, l’attirant à lui, le sauva.

—Pierre était un mauvais ami et un lâche disciple, reprit Sténio. N’est-ce pas lui qui renia son maître dans la crainte de partager son sort? Ceux qui ont peur du danger et qui s’en retirent ressemblent a Pierre; ils ne sont ni hommes ni chrétiens.»

L’ermite baissa la tête et ne répondit rien.

«Mais dites-moi, mon père, pourquoi vous vous donnez la peine de me cacher votre visage? Je connais fort bien le son de votre voix; nous nous sommes déjà vus dans des jours meilleurs.

—Meilleurs, dit Magnus en laissant tomber lentement son capuchon et en appuyant son front déjà chauve sur sa main desséchée, dans une attitude mélancolique.

—Oui, meilleurs pour vous et pour moi, dit Sténio; car à cette époque les ruses de la jeunesse s’épanouissaient sur mon visage; et, bien que vous eussiez l’air égaré et le pouls fébrile la dernière fois que je vous rencontrai sur la montagne, votre barbe était noire, mon père, et vos cheveux touffus.

—Vous attachez donc un grand prix à cette vaine et funeste jeunesse du corps, à cette dévorante énergie du sang qui colore le visage et qui brûle le crâne? dit le moine chagrin.

—Vous en voulez à la jeunesse, mon père, dit Sténio; vous avez pourtant quelques années seulement de plus que moi. Eh bien! je gagerais qu’il y a encore plus de jeunesse dans votre imagination qu’il n’y en a maintenant dans tout mon être.»

Le prêtre pâlit, puis il posa sa main jaune et calleuse sur la main pâle et bleuâtre de Sténio.

«Mon enfant, lui dit-il, vous avez donc été malheureux aussi, puisque vous êtes si cruel?

—La souffrance qu’on a subie, dit Trenmor d’un ton sévère et triste, devrait rendre compatissant et bon. C’est le fait des âmes faibles de se corrompre dans l’adversité; les âmes fortes s’y épurent.

—Et ne le sais-je pas bien! dit Sténio, que la rencontre inattendue de Magnus ramenait au souvenir amer de son amour repoussé; ne sais-je pas que je suis une âme sans grandeur et sans énergie, une nature infirme et misérable? En serais-je où j’en suis si j’étais Trenmor on Magnus? Mais, hélas, ajouta-t-il en s’asseyant avec un mouvement de sombre colère sur le bord de l’abîme, pourquoi tenter sur moi de vains efforts, pourquoi me donner des conseils dont je ne puis profiter et des exemples qui sont au-dessus de mes forces? Quel plaisir trouvez-vous à m’étaler vos richesses, à me montrer de quelle puissance vous êtes doués, de quels efforts vous êtes capables? Hommes forts, hommes héroïques! vases d’élection! saints qui êtes sortis d’un galérien et d’un prêtre! vous, forçat, qui avez assumé sur votre tête tous les châtiments de la vie sociale; vous, moine, qui avez résumé dans quelques années de votre vie intérieure toutes les tortures de l’âme; vous deux, qui avez souffert tout ce que les hommes peuvent souffrir, la satiété et la privation; l’un brisé par les coups, l’autre par le jeûne; vous voici pourtant debout et le front levé vers le ciel, tandis que moi je rampe comme l’enfant prodigue au milieu des animaux immondes, c’est-à-dire des appétits grossiers et des vices impurs! Eh bien, laissez-moi mourir dans ma fange, et ne venez pas tourmenter mon agonie par le spectacle de votre ascension glorieuse vers les cieux. C’est ainsi que les amis de Job venaient vanter leur prospérité à la victime étendue sur le fumier. Laissez-moi, laissez-moi! Gardez bien vos trésors, de peur que votre orgueil ne les dépense. Que la sagesse et l’humilité veillent à la garde de vos conquêtes! Préservez-vous du désir puéril de les montrer à ceux qui n’ont rien; car, dans sa colère, le pauvre haineux et jaloux pourrait cracher sur ces richesses et les ternir. Trenmor, votre gloire n’est peut-être pas aussi réelle, aussi éclatante que vous l’imaginez. Ma raison amère pourrait peut-être trouver une explication triviale au triomphe de la volonté sur des passions amorties, sur des désirs effacés ou repus. Magnus, prenez garde, votre foi n’est peut-être pas si affermie que je ne puisse l’ébranler d’un regard moqueur ou d’un doute audacieux. La victoire remportée par l’esprit sur les tentations de la chair n’est peut-être pas si complète, que je ne puisse vous faire rougir et pâlir encore en prononçant un nom de femme... Allez, allez prier; allumez l’encens devant l’autel de la Vierge, et baissez la tête sur le pavé de vos églises. Allez composer des traités sur la mortification et la résignation, mais laissez-moi jouir des derniers jours qui me restent. Dieu, qui ne m’a pas, comme vous, favorisé d’une organisation supérieure, n’a mis à ma portée que des réalités communes, que des plaisirs vulgaires: j’en veux user jusqu’au bout. N’ai-je pas, moi aussi, fait un pas immense dans le chemin de la raison depuis que nous nous sommes quittés? En voyant que je ne pouvais atteindre au ciel, ne me suis-je pas mis à marcher sur la terre sans humeur et sans dédain? N’ai-je pas accepté la vie telle qu’elle m’était destinée? Et, lorsque j’ai senti au dedans de moi une ardeur inquiète et rebelle, des ambitions vagues et fantasques, des désirs irréalisables, n’ai-je pas tout fait pour les éteindre et les dompter? J’ai pris un autre moyen que vous, mes frères, voilà tout. Je me suis calmé par l’abus, tandis que vous vous êtes guéris par le cilice et l’abstinence. Il fallait à d’aussi grandes âmes que les vôtres ces moyens violents, ces expiations austères; l’usage des choses humaines n’eût pas suffi à rompre vos caractères d’airain, à épuiser vos forces surnaturelles. Mais toutes ces choses étaient à la taille de Sténio. Il s’y est livré sans rougir, il s’en est assouvi sans ingratitude; et maintenant, si son corps s’est trouvé trop faible pour ses appétits, si la phthisie s’est emparée de ce chétif enfant du plaisir, c’est que Dieu ne l’avait pas destiné à compter de longs jours sur la terre, c’est qu’il n’était propre à faire ni un soldat, ni un prêtre, ni un joueur, ni un savant, ni un poëte. Il y a des plantes réservées à mourir aussitôt après avoir fleuri, des hommes que Dieu ne condamne pas à un long exil parmi les autres hommes. Voyez, mon père, vous voici chauve comme moi; vos mains sont desséchées, votre poitrine rétrécie, vos genoux débiles, votre respiration courte; voici votre barbe qui grisonne, et vous n’avez pas trente ans. Votre agonie sera peut-être un peu plus lente que la mienne; peut-être me survivrez-vous toute une année. Eh bien! n’avons-nous pas réussi tous deux à vaincre nos passions, à refroidir nos sens? Nous voici sortis du creuset épurés et réduits, n’est-ce pas, mon père? Je suis plus amoindri que vous encore: c’est que l’épreuve a été plus forte et plus sûre, c’est que je touche au but, c’est que j’ai fini de terrasser l’ennemi. Peut-être eussiez-vous aussi bien fait de prendre les mêmes moyens que moi: c’étaient les plus courts. Mais n’importe, vous n’en arriverez pas moins à la souffrance et à la mort. Donnons-nous la main, nous sommes frères. Vous étiez grand, j’étais misérable; vous étiez une nature vigoureuse, moi une nature pauvre; mais les tombes, qui bientôt vont s’ouvrir pour nous, n’en hériteront pas moins l’une ou l’autre d’un peu de poussière.»

Magnus, qui pendant les paroles de Sténio s’était troublé plusieurs fois et avait levé les yeux vers le ciel avec une expression d’effroi et de détresse, prit en cet instant une attitude plus calme et plus assurée.

«Jeune homme, lui dit-il, nous ne finirons pas avec cette chétive enveloppe, et notre âme ne sera pas donnée en pâture aux vers du tombeau. Pensez-vous que Dieu tienne un compte égal entre nous? N’y aura-t-il pas au jour du jugement des miséricordes plus grandes pour celui qui aura mortifié sa chair et prié dans les larmes, une justice plus sévère pour celui qui aura plié le genou devant les idoles et bu aux sources empoisonnées du péché?

—Qu’en savez-vous, mon père? dit Sténio. Tout ce qui est contraire aux lois de la nature est peut-être abominable devant le Seigneur. Quelques-uns ont osé le dire dans ce siècle d’examen philosophique, et je suis de ceux-là. Mais je vous épargnerai ces lieux communs. Je me bornerai à vous faire une question. La voici: si demain, au lever du jour, après vous être endormi dans les larmes et la prière, vous veniez à vous réveiller dans les bras d’une femme apportée à votre chevet par la malice des esprits de ténèbres; après la surprise, la frayeur, la lutte, la victoire, l’exorcisme, tout ce que vous éprouveriez et feriez (je n’en doute pas), dites-moi, iriez-vous bien dire la messe un instant après et toucher le corps du Christ sans la moindre terreur?

—Avec la grâce de Dieu, répondit Magnus, peut-être mes mains seraient-elles restées assez pures pour toucher l’hostie sainte. Néanmoins, je ne voudrais pas l’oser sans m’être auparavant purifié par la pénitence.

—Fort bien, mon père. Vous voyez bien que vous êtes moins purifié que moi; car je pourrais à présent dormir toute une nuit à côté de la plus belle femme du monde sans éprouver autre chose pour elle que du dégoût et de l’aversion. En vérité, vous avez perdu votre temps à jeûner et à prier; vous n’avez rien fait, puisque la chair peut encore épouvanter l’esprit, et que le vieil homme peut encore troubler la conscience de l’homme nouveau. Vous avez bien réussi à creuser votre estomac, à irriter votre cerveau, à déranger la combinaison harmonieuse de vos organes; mais vous n’avez pas réduit comme moi votre corps à un rôle passif, vous n’en êtes pas venu au point de subir l’épreuve dont je parle et d’aller immédiatement communier sans confession. Vous n’avez obtenu pour résultat qu’un lent suicide physique, c’est-à-dire une action que votre religion condamne comme un crime affreux, et vous êtes sous l’empire des mauvais désirs comme aux premiers jours de votre pénitence. Dieu ne vous a pas bien secondé, mon père!»

L’ermite se leva, et, se redressant de toute la hauteur de sa grande taille affaissée, il regarda le ciel encore une fois; puis, posant ses deux mains sur son front dans une affreuse anxiété, il s’écria:

«Serait-il vrai, ô mon Dieu! m’aurais-tu refusé les secours et le pardon? M’aurais-tu abandonné à l’esprit du mal? Te serais-tu retiré de moi sans vouloir prêter l’oreille à mes sanglots, à mes cris suppliants? Aurais-je souffert en vain, et toute cette vie de combats et de torture serait-elle perdue? Non, s’écria-t-il encore avec enthousiasme en élevant ses longs bras grêles hors de ses manches de bure, je ne le croirai pas, je ne me laisserai pas décourager par les paroles impies de cet enfant du siècle. J’irai jusqu’au bout, j’accomplirai mon sacrifice; et, si l’Église a menti, si les prophètes ont été inspirés par l’esprit de ténèbres, si la parole divine a été détournée de son vrai sens, si mon zèle a été plus loin que ton exigence, du moins tu me tiendras compte du désir opiniâtre, de la volonté féroce qui m’a séparé de la terre pour me faire conquérir le ciel; tu liras au fond de mon cœur cette passion ardente qui me dévorait pour toi, mon Dieu, et qui parle si haut dans une âme dévorée d’autres passions terribles. Tu me pardonneras d’avoir manqué de lumière et de sapience, tu ne pèseras que mes sacrifices et mes intentions, et, si j’ai porté cette croix jusqu’à ma mort, tu me donneras ma part dans la mansuétude de ton éternel repos!

—Est-ce que le repos est dans le système de l’univers? dit Sténio. Espérez-vous être assez grand pour mériter que Dieu crée pour vous seul un univers nouveau? Croyez-vous qu’il y ait aux cieux des anges oisifs et des vertus inertes? Savez-vous que toutes les puissances sont actives, et qu’à moins d’être Dieu vous n’arriverez jamais à l’existence immuable et infinie? Oui, Dieu vous bénira, Magnus, et les saints chanteront vos louanges là-haut sur des harpes d’or. Mais quand vous aurez apporté, vierge et intacte, aux pieds du maître, l’âme d’élite qu’il vous a confiée ici-bas; quand vous lui direz: «Seigneur, vous m’aviez donné la force; je l’ai conservée, la voici; je vous la rends, donnez-moi la paix éternelle pour récompense;» Dieu répondra à cette âme prosternée: «C’est bien, ma fille, entre dans ma gloire et prends place dans mes phalanges étincelantes. Tu accompliras désormais de nobles travaux; tu conduiras le char de la lune dans les plaines de l’éther; tu rouleras la foudre dans les nuées; tu enchaîneras le cours des fleuves; tu monteras la tempête, tu la feras bondir sous toi comme une cavale hennissante; tu commanderas aux étoiles. Substance divine, tu seras dans les éléments; tu auras commerce avec les âmes des hommes; tu accompliras, entre moi et tes anciens frères, des missions sublimes; tu rempliras la terre et les cieux; tu verras ma face et tu converseras avec moi.» Cela est beau, Magnus, et la poésie trouve son compte à ces sublimes aberrations. Mais, quand il en serait ainsi, je n’en voudrais pas. Je ne suis pas assez grand pour être ambitieux, pas assez fort pour vouloir un rôle, soit ici, soit là-haut. Il convient à votre orgueil gigantesque de soupirer après les gloires d’une autre vie; moi je ne voudrais pas même d’un trône élevé sur toutes les nations de la terre. Si je doutais de la bonté divine au point d’espérer autre chose que le néant, pour lequel je suis fait, je lui demanderais d’être l’herbe des champs que le pied foule et qui ne rougit pas, le marbre que le ciseau façonne et qui ne saigne pas, l’arbre que le vent fatigue et qui ne le sent pas. Je lui demanderais la plus inerte, la plus obscure, la plus facile des existences; je le trouverais trop exigeant encore s’il me condamnait à revivre dans la substance gélatineuse d’un mollusque. C’est pourquoi je ne travaille pas à mériter le ciel; je n’en veux pas, j’en crains les joies, les concerts, les extases, les triomphes. Je crains tout ce dont je puis concevoir l’idée; comment désirerais-je autre chose que d’en finir avec tout? Eh bien! je suis plus content que vous, mon père, je m’en vais sans inquiétude et sans effroi vers l’éternelle nuit, tandis que vous approchez, éperdu, tremblant, du tribunal suprême où le bail de vos souffrances et de vos fatigues va se renouveler pour l’éternité. Je ne suis pas jaloux; j’admire votre destinée, mais je préfère la mienne.»

Magnus, effrayé des choses qu’il entendait, et ne se sentant pas la force d’y répondre, se pencha vers Trenmor; et de ses deux mains serrant avec force la main de l’homme sage, ses yeux, pleins d’anxiété, semblèrent lui demander l’appui de sa force.

«Ne vous troublez point, ô mon frère! reprit Trenmor, et que les souffrances de cette âme blessée n’altèrent point la confiance de la vôtre. Ne vous lassez point de travailler, et que la tentation du néant s’émousse comme une caresse menteuse. Vous auriez plus de peine à devenir incrédule qu’à garder le trésor de la foi. Ne l’écoutez point; car il se ment à lui-même et craint les choses qu’il affirme, bien loin de les désirer. Et toi, Sténio, tu travailles vainement à éteindre en toi le flambeau sacré de l’intelligence. Sa flamme se ranime plus vive et puis belle à chacun de tes efforts pour l’étouffer. Tu aspires au ciel malgré toi, et ton âme de poëte ne peut chasser le souvenir douloureux de sa patrie. Quand Dieu, la rappelant de l’exil, l’aura purifiée de ses souillures et guérie de ses maux, elle se prosternera avec amour, et le remerciera d’avoir fait luire pour elle son éternelle lumière. Elle regardera derrière elle s’effacer comme un nuage ce rêve effrayant et sombre de la vie humaine, et s’étonnera d’avoir traversé ces ténèbres sans songer à Dieu, sans espérer le réveil. «Où étais-tu donc, ô mon Dieu? dira-t-elle, et que suis-je devenue dans ce tourbillon rapide qui m’a entraînée un instant?» Mais Dieu la consolera et la soumettra peut-être à d’autres épreuves, car elle les redemandera avec instance. Heureuse et fière d’avoir retrouvé la volonté, elle voudra en faire usage; elle sentira que l’activité est l’élément des forts; elle s’étonnera d’avoir abdiqué sa couronne d’étoiles; elle demandera son rôle parmi les essences célestes et le reprendra avec éclat; car Dieu est bon et n’envoie peut-être les rudes épreuves du désespoir qu’à ses élus, pour leur rendre plus précieux ensuite l’emploi de la puissance. Va, la plus divine faculté de l’âme, le désir, n’est qu’endormie en toi, Sténio. Laisse reprendre à ton corps quelque vigueur, donne à ton sang quelques jours de repos, et tu sentiras se réveiller cette ardeur sainte du cœur, cette aspiration infinie de l’intelligence qui font qu’un homme est un homme, et qu’il est digne de commander ici-bas aux orages de sa propre vie.

—Un homme est un homme, dit Sténio, tant qu’il peut gouverner son cheval et résister à sa maîtresse. Quel plus bel emploi de la force voyez-vous que le ciel ait départi à d’aussi chétives créatures que nous? Si l’homme est susceptible d’une certaine grandeur morale, elle consiste à ne rien croire, à ne rien craindre. Celui qui s’agenouille à toute heure devant le courroux d’un Dieu vengeur n’est qu’un esclave servile qui craint les châtiments d’une autre vie. Celui qui se fait une idole de je ne sais quelle chimère de volonté, devant laquelle s’éteignent tous ses appétits et se brisent tous ses caprices, n’est qu’un poltron qui craint d’être entraîné par ses fantaisies et de trouver la souffrance dans ses plaisirs. L’homme fort ne craint ni Dieu, ni les hommes, ni lui-même. Il accepte toutes les conséquences de ses penchants, bons ou mauvais. Le mépris du vulgaire, la méfiance des sots, le blâme des rigoristes, la fatigue, la misère, n’ont pas plus d’empire sur son âme que la fièvre et les dettes. Le vin l’exalte et ne l’enivre pas; les femmes l’amusent et ne le gouvernent pas; la gloire le chatouille au talon quelquefois, mais il la traite comme les autres prostituées et la met à la porte après l’avoir étreinte et possédée: car il méprise tout ce que les autres craignent ou vénèrent. Il peut traverser la flamme sans y laisser ses ailes comme un phalène aveugle, et sans tomber en cendres devant le flambeau de la raison. Éphémère et chétif comme lui, il se laisse comme lui emporter à toutes les brises, allécher à toutes les fleurs, réjouir par toutes les lumières. Mais l’incrédulité le préserve de tout, le vent de l’inconstance l’entraîne et le sauve: aujourd’hui de vains météores, illusions menteuses de la nuit; demain de l’éclatant soleil, triste délateur de toutes les misères, de toutes les laideurs humaines. L’homme fort ne prend aucune sûreté pour son avenir, et ne recule devant aucun des dangers du présent. Il sait que toutes ses espérances sont enregistrées dans un livre dont le vent se charge de tourner les feuillets; que tous les projets de la sagesse sont écrits sur le sable, et qu’il n’y a au monde qu’une vertu, qu’une sagesse, qu’une force, c’est d’attendre le flot et de rester ferme tandis qu’il vous inonde, c’est de nager quand il vous entraîne, c’est de croiser ses bras et de mourir avec insouciance quand il vous submerge. L’homme fort, selon moi, est donc aussi l’homme sage, car il simplifie le système de ses joies. Il les resserre; il les dépouille de leur entourage d’erreurs, de vanités, de préjugés. Sa jouissance est toute positive, toute réelle, toute personnelle; c’est sa divinité naïve et belle, cynique et chaste. Il la met toute nue et foule aux pieds les vains ornements qui la lui dérobaient: mais, plus fidèle et plus sincère que les hypocrites docteurs de son temple, à toutes les heures de sa vie il plie le genou devant elle, au mépris des vains anathèmes d’un monde stupide. Il est martyr de sa foi. Il vit et souffre pour elle. Il meurt pour elle et par elle, en niant ou en bravant cet autre Dieu absurde et méchant que vous adorez. L’homme qui tire son épée pour combattre la tempête est impie et téméraire, mais il est plus courageux et plus grand que le Dieu qui remue la foudre. Moi, je l’oserais; et vous, Magnus, vous ne l’oseriez pas. Trenmor, qui nous entend, Trenmor qui est, ne vous y trompez pas, mon père, plus philosophe que chrétien, plus stoïque que religieux, et qui estime la force plus que la foi, la persévérance plus que le repentir; Trenmor, en un mot, qui peut et qui doit s’estimer plus que vous, mon père, peut être juge entre nous et voir lequel de nous deux a le mieux défendu et conservé la plus haute de ses facultés, l’énergie.