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Lélia

Chapter 60: LI.
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About This Book

The narrative centers on an intensely introspective woman who embodies spiritual longing and doubt, and whose relationships with several figures representing contrasting attitudes toward faith, reason, and sensibility frame sustained philosophical reflection. Scenes alternate between intimate episodes, allegorical sketches, lyrical digressions and polemical passages that debate belief, the nature of the self, artistic vocation and moral authority. Characters function as partial personifications of intellectual currents, while the author intersperses preface-like commentary that reconsiders artistic choices and defends the right to doubt.

—Je ne serai pas juge entre vous, dit Trenmor; le ciel vous a départi des qualités diverses, mais chacun de vous reçut une belle part. Magnus fut doué d’une plus grande persistance dans les idées; et si vous voulez faire abstraction des vôtres, Sténio, pour contempler sérieusement le beau spectacle d’une volonté victorieuse, vous serez frappé d’admiration à la vue de ce moine qui fut impie, amoureux et fou, et qui est ici maintenant calme, fervent et soumis à la rigueur des habitudes cénobitiques. Où a-t-il pris la force de résister si longtemps à ces luttes épouvantables et de se relever après avoir été maudit et brisé? Est-ce le même homme que vous avez entendu nier Dieu au chevet de Lélia mourante? Est-ce le même que vous avez vu courir égaré sur la montagne? C’est un homme nouveau, et pourtant c’est la même âme orageuse, ardente; les mêmes sens fougueux, terribles, toujours neufs et toujours vierges; le même désir toujours intense, mais jamais assouvi; s’égarant malgré lui à la poursuite des choses humaines, mais revenant toujours à Dieu par la réaction d’une inconcevable vigueur et d’un foyer d’espérance sublime. O mon père! il est vrai que nous n’avons pas le même culte et que nous invoquons Dieu dans des rites différents; vous n’en êtes pas moins à mes yeux trois fois saint, trois fois grand! Car vous avez combattu, vous vous êtes relevé de dessous le pied de votre ennemi, et vous combattez encore, vaillant, infatigable, sillonné de blessures, épuisé de sueur et de sang, mais décidé à mourir les armes à la main. Continuez, au nom de Jésus, au nom de Socrate. Les martyrs de toutes les religions, les héros de tous les temps vous regardent, et du haut des cieux applaudissent à vos efforts.—Mais toi, Sténio, enfant qui naquis avec une étoile au front, toi dont la beauté faisait concevoir la forme des anges, toi dont la voix était plus mélodieuse que les voix de la nuit qui soupirent sur les harpes éoliennes, toi dont le génie promettait au monde une jeunesse nouvelle, toute d’amour et de poésie, car les chanteurs et les poëtes sont des prophètes envoyés aux hommes pour ranimer leurs esprits énervés, pour rafraîchir leurs fronts brûlants; toi, Sténio, qui, dans tes jeunes années, marchais revêtu de grâce et de pureté comme d’une robe sans tache et d’une auréole lumineuse, je ne saurais m’effrayer de tes destins; je ne puis pas désespérer de ton avenir. Comme Magnus, tu subis la grande épreuve, la terrible agonie réservée aux puissants; mais dès cette vie tu t’en relèveras comme lui. Tu luttes encore, et, tout saignant de la torture, tu méconnais la main qui t’essaie; mais bientôt nous te verrons, étoile obscurcie, briller plus blanche et plus belle à la voûte des cieux.

—Et que faudra-t-il faire pour cela, Trenmor? demanda Sténio.

—Il faudra te reposer seulement, répondit Trenmor; car la nature est bonne à ceux qui te ressemblent. Il faudra laisser à tes nerfs le temps de se calmer, à ton cerveau le loisir de recevoir des impressions nouvelles. Éteindre ses désirs par la fatigue, ce peut être une bonne chose; mais exciter ses désirs éteints, les gourmander comme des chevaux fourbus, s’imposer la souffrance au lieu de l’accepter, chercher au delà de ses forces des joies plus intenses, des plaisirs plus aiguisés que la réalité ne le permet, remuer dans une heure les sensations d’une vie entière, c’est le moyen de perdre le passé et l’avenir: l’un par le mépris de ses timides jouissances, l’autre par l’impossibilité d’y surpasser le présent...............»

La sagesse et la conviction de Trenmor ne pouvaient rien sur la blessure profonde qui saignait au cœur du jeune poëte. Lui aussi avait sucé en s’ouvrant à la vie le lait empoisonné, le scepticisme, dont cette génération est abreuvée. Aveugle et présomptueux, il s’était cru, au sortir de l’adolescence, investi d’une puissance céleste; et, parce que son intelligence savait donner des formes charmantes à toutes ses impressions, il s’était flatté de traverser la vie sans combat et sans chute. Il n’avait pas compris, il n’avait pas pu comprendre Lélia, et là était la cause de tous les revers où il devait se laisser entraîner. Le ciel, qui ne les avait pas faits l’un pour l’autre, avait donné à Lélia trop d’orgueil pour se révéler, à Sténio trop d’amour-propre pour la deviner. Il n’avait pas voulu entendre qu’il fallait mériter le dévouement d’une telle femme par de nobles actions, par de pieux sacrifices, et surtout par la patience, qui est la plus grande preuve d’estime, le plus honorable hommage auquel ait droit une âme fière. Sténio n’avait pu se refuser à reconnaître la supériorité de Lélia entre toutes les femmes qu’il avait rencontrées; mais il n’avait jamais réfléchi à l’égalité de l’homme et de la femme dans les desseins de Dieu. Et comme il voyait seulement l’état des jours présents, comme il ne pouvait admettre que la femme eût déjà un droit suffisant à cette égalité sociale, il ne voulait pas admettre non plus que quelques femmes, nobles et douloureuses exceptions, eussent un droit d’exception au sein de la société existante. Peut-être l’eût-il compris, si Lélia eût pu le lui expliquer. Mais Lélia ne le pouvait pas. Elle n’avait pas trouvé le mot de sa propre destinée. Malgré tout son orgueil, elle avait un fonds de modestie naïve qui l’empêchait de comprendre la nécessité de son isolement. Quand même elle eût eu assez de foi en elle-même pour se dire qu’elle avait mission de marcher seule et de n’obéir à personne, le cri d’indignation et de haine soulevé autour d’elle par cette prétention hardie eût peut-être glacé son courage. C’est ce qui lui arriva, lorsque Sténio, ne voulant pas comprendre la sublime pudeur de ce sentiment d’indépendance à la fois héroïque et timide, et prenant le réserve de Lélia pour du mépris, l’abandonna en la maudissant. Alors Lélia s’applaudit de n’avoir pas dévoilé le mystère de son orgueil, et de n’avoir pas livré à la risée d’un enfant l’instinct prophétique qui fermentait dans son sein. Elle se replia sur elle-même, et chercha dans son orgueil une légitime, mais amère consolation. Profondément blessée de n’avoir pas été devinée, et voyant par la conduite ultérieure de Sténio qu’il ne comprenait de l’amour que le plaisir facile de la possession, elle prononça à son tour un anathème irrévocable sur l’orgueil insensé de l’homme, et prit le parti de se suicider socialement, en se vouant à un célibat éternel.

Trenmor lui-même ne pouvait pas bien comprendre l’infortune sans remède de cette femme née cent ans trop tôt peut-être. Des préoccupations personnelles non moins graves avaient rempli sa vie. Comme Lélia avait été poussée à la révélation de l’avenir de la femme par le sentiment de son malheur individuel, Trenmor avait été poussé à la révélation de l’avenir de l’homme par sa propre misère. Ses regards embrassaient une partie du vaste horizon, ils ne pouvaient l’embrasser tout entier. Il disait souvent à Lélia, et non sans raison, qu’avant d’affranchir la femme, il fallait songer à affranchir l’homme; que des esclaves ne pouvaient délivrer et réhabiliter des esclaves; qu’il était impossible de faire comprendre la dignité d’autrui à qui ne comprenait pas la sienne propre. Trenmor travaillait avec espoir. Ses fautes passées lui donnaient l’humble patience et la foi persévérante du martyr. Lélia, innocente des maux qu’elle subissait, ne pouvait avoir la même abnégation. Victime désolée, elle pleurait, comme la fille de Jephté, sa jeunesse, sa beauté et son amour sacrifiés à un vœu barbare, à une force insensée.

Quand la nuit fut descendue sur la vallée, Trenmor guida Sténio à travers les ravins jusqu’à la route qui devait le ramener à la ville. Chemin faisant, il essaya de sonder de nouveau sa blessure et de la soulager en y versant le baume de l’espérance. Il avait fait promettre à Lélia qu’elle accorderait par vertu ce qu’elle ne pouvait plus accorder par inclination, pardon au repentir, récompense à l’expiation. Il s’efforça donc de faire comprendre à Sténio qu’il pouvait encore mériter et obtenir celle qu’il avait tant aimée. Mais il était trop tard. Malheureusement pour Sténio, Trenmor, enchaîné aux devoirs de sa mission austère, n’avait pu l’arracher assez tôt à l’entraînement funeste des passions brutales. Eût-il pu le faire à temps, Sténio était peut-être condamné à retomber dans cet abîme. Il était le fils de son siècle. Aucun principe arrêté, aucune foi profonde n’avait pu pénétrer son âme. Fleur épanouie au souffle des vents capricieux, elle s’était tournée à l’orient et à l’occident, suivant la brise, cherchant partout le soleil et la vie, incapable de résister au froid ni de lutter contre l’orage. Avide de l’idéal, mais n’en connaissant pas les chemins, Sténio avait aspiré la poésie et s’était imaginé avoir une religion, une morale, une philosophie. Il ne s’était pas dit que la poésie n’est qu’une forme, une expression de la vie en nous; et que là où elle n’exprime ni vœux ni convictions, elle n’est qu’un ornement frivole, un ornement sonore. Il avait longtemps plié le genou devant les autels du Christ, parce qu’il trouvait du charme dans les rites institués par ses pères; mais, quand les boudoirs lui furent ouverts, les parfums voluptueux du luxe lui firent oublier l’encens du lieu saint, et la beauté profane de Laïs lui parut mériter son hommage et ses vers tout aussi bien que la beauté idéale de Marie. L’intelligence de Lélia avait donné à l’enthousiasme de Sténio le caractère de la passion, et alors, dans un enivrement de vanité, il flétrissait de ses mépris exagérés les hommes infortunés qui cherchent à s’étourdir dans le vice. Mais, quand il vit cette intelligence mesurer la sienne avec plus de tendresse que d’enthousiasme et refuser de s’y soumettre aveuglément, il ne lui resta pour Lélia que de la haine, et il se jeta dans le vice avec plus de facilité que tous ceux qu’il avait blâmés.

Trenmor, voyant avec quelle amertume il repoussait le souvenir de Lélia, fut effrayé du ravage que l’impiété avait fait en lui: car l’amour est le dernier reflet de la vie divine qui s’éteigne en nous. La pensée de toute la vie de Trenmor était une pensée d’expiation et de réhabilitation pour la race humaine. Trop fort pour croire à la sincérité du désespoir ou à la réalité de l’épuisement, il s’indignait profondément de ses manifestations. Il accusait le siècle d’avoir encouragé cette mode impie, et regardait comme criminels envers l’humanité ceux qui proclamaient le découragement et s’abandonnaient à l’incrédulité.

«Honte et misère! s’écria-t-il, transporté à la fin d’une colère généreuse; est-ce un de nos frères, est-ce un martyr de la vérité, est-ce un serviteur de la sainte cause que j’entends parler ainsi? Comment parleront donc nos persécuteurs et nos bourreaux, si nous abjurons toute idée de grandeur, tout espoir de salut? O jeunesse, que je me plaisais à nommer sainte, toi que je croyais fille de la Providence et mère de la liberté! ne sais-tu donc que verser ton sang sur une arène, comme faisaient les lutteurs aux jeux olympiques, pour remporter une couronne inutile et recueillir de vains applaudissements? N’as-tu donc pour vertu que l’insouciance de la vie, pour courage que l’audace naturelle à la force? N’es-tu bonne qu’à fournir d’intrépides soldats? Ne produiras-tu pas des hommes persévérants et vraiment forts? Auras-tu traversé la nuit des temps comme un météore rapide, et la postérité écrira-t-elle sur ta tombe:—Ils surent mourir, ils n’auraient pas su vivre? N’es-tu donc qu’un instrument aveugle de la destinée, et ne comprends-tu ni les causes ni les fins de ton œuvre! Eh quoi! Sténio, tu as pu accomplir une grande action, et tu n’es plus capable d’une grande pensée ou d’un grand sentiment! Tu ne crois à rien, et tu as pu faire quelque chose! Et tous ces dangers affrontés, et toutes ces souffrances acceptées, et tout ce sang versé, celui de tes frères, le tien propre, tout cela est sans moralité, sans enseignement pour toi! Oh! alors, je le comprends, tu dois tout rejeter, tout nier, tout mépriser, tout flétrir. Notre œuvre n’est qu’une tentative avortée; nos frères immolés ne sont que les victimes de l’aveugle fatalité, leur sang a coulé sur la terre aride, et nous n’avons plus qu’à nous enivrer chaque soir pour endormir des souvenirs poignants et chasser des rêves affreux...

—Valmarina, dit Sténio d’un air sombre, vous avez tort de me faire des reproches. Vous m’ayez imposé un secret, je l’ai gardé; vous m’avez demandé un serment, je l’ai prêté; vous m’avez commandé une action, je l’ai accomplie. Qu’avez-vous de plus à me demander? Vous convenez que je suis fidèle à ma parole, que je sais me battre, que je ne recule pas devant les fatigues et les dangers; que voulez-vous davantage de moi? Vous savez que je vous ai donné le droit de m’employer à votre œuvre autant que vous le jugerez convenable; que, d’un bout du monde à l’autre, je suis soumis à votre vouloir et prêt à marcher à votre voix. Vous avez en moi un bon serviteur; servez-vous-en, et que l’ardeur du prosélytisme ne vous égare pas jusqu’à vouloir en faire un disciple. Quel droit avez-vous de m’imposer vos croyances et votre espoir? Ai-je cherché vos prédicateurs? ai-je brigué la faveur d’être admis à la Table-Ronde de vos chevaliers? Me suis-je présenté à vous comme un héros, comme un libérateur, comme un adepte seulement? Non! je vous ai dit que je ne croyais plus à rien, et vous m’avez répondu:—Il n’importe, suis-moi, et agis: vous avez fait un appel à mon honneur, à mon courage, et je n’ai pas dû reculer. Je n’ai pas voulu mériter la quenouille que vous envoyez aux poltrons... ou aux indifférents, car vous ne souffrez pas l’indifférence. Vous la traduisez à votre barre redoutable, et vous la condamnez à être réputée lâcheté. Je n’ai pas eu assez de philosophie pour accepter cet arrêt. J’ai vu marcher toute la jeunesse, tous les hommes braves de mon pays, je me suis levé, tout malade et brisé que j’étais; je me suis traîné sur une arène ensanglantée. Et quel spectacle m’avez-vous montré, grand Dieu! pour me guérir et me consoler, pour m’enseigner la confiance et la foi à vos théories? L’élite des hommes de mon temps moissonnés par la vengeance brutale du plus fort; les cachots ouvrant leur gueule immonde pour engloutir ceux que le canon ou le glaive n’avait pu atteindre; les arrêts de proscriptions poursuivant tout ce qui était sympathique à notre entreprise; partant, tous les dénouements paralysés, toutes les intelligences étouffées, tous les courages brisés, toutes les volontés écrasées! Et vous appelez cela une œuvre régénératrice, un salutaire enseignement, une semence jetée sur la terre promise! Moi, j’ai vu une œuvre de mort, un exemple d’impuissance, et les derniers grains d’une semence précieuse jetés aux vents, sur les rochers, parmi les épines! Et vous me faites un crime d’être abattu et dégoûté le lendemain de cette catastrophe! Vous ne voulez pas que je pleure les victimes, et que je m’asseye consterné au bord de la fosse où je voudrais être étendu, pour dormir de l’éternel sommeil, à côté du pâle Edméo...

—Tu n’es pas digne de prononcer ce nom, s’écria Trenmor dont le visage fut à l’instant inondé de larmes. Malheureux déclamateur, tu le prononces avec ces yeux secs! Tu ne songes qu’à justifier ton doute impie, et tu ne vois dans ce cadavre étendu dans le cercueil qu’un objet d’horreur au souvenir duquel tu voudrais échapper! Ah! tu n’as pas compris cette âme sublime, puisque tu veux la déshériter de son immortel héritage; et tu n’as pas compris non plus ton rôle angélique sur la terre, puisque tu doutes des fruits qu’un tel exemple doit produire. O justice de Dieu, n’écoute pas ces blasphèmes! O habitant du ciel, ô mon fils Edméo, tu es heureux, toi, de ne pas les entendre!...»

Valmarina se laissa tomber sur la terre, et, ramené au souvenir d’Edméo de la manière la plus douloureuse, il croisa ses mains avec force sur sa large poitrine pour y refouler ses sanglots. On eût dit qu’il voulait retenir dans son cœur sa foi ébranlée par le blasphème. Il soutenait une agonie terrible comme le Christ à l’heure du calice empoisonné.

Sténio pleurait aussi, car il était bon et sensible; mais il attachait à ses larmes plus de prix qu’elles ne valaient. C’étaient des larmes de poëte qui coulaient aisément et qui lavaient mollement la trace de ses douleurs. Il ne comprenait pas les larmes de cet homme fort et généreux, qui ne pouvaient pas le soulager et qui retombaient sur le cœur comme une pluie de feu. Il ne savait pas que les douleurs combattues et comprimées de la force, sont plus vives et plus dévorantes que celles auxquelles on donne un libre cours. La destinée de Sténio était de nier ce qu’il ne connaissait pas. Il crut que Trenmor rougissait d’un instant de pitié, et que, dans son héroïsme farouche, il immolait le souvenir d’Edméo dans son cœur comme il avait immolé sa vie dans le combat. Il s’éloigna triste, mécontent, malheureux aussi, car il avait de nobles instincts, et son âme était faite pour de nobles croyances.... Il entra vers minuit dans le salon de Pulchérie. Elle était seule devant sa toilette, rêveuse et mélancolique. En voyant Sténio, qu’elle avait cru mort, apparaître derrière elle dans sa glace, elle crut voir un spectre, poussa un cri perçant, et tomba évanouie sur le parquet.

«Digne accueil! dit Sténio.»

Et, se jetant sur un sofa sans songer à la relever, il s’endormit accablé de fatigue, tandis que les femmes de Pulchérie s’empressaient à la secourir.

LI.

«Tu dis, ma chère enfant, que ta sœur est morte? Quelle sœur? est-ce que tu as une sœur? toi?

—Sténio, répondit Pulchérie, est-il possible que tu accueilles avec tant d’indifférence une telle nouvelle! Je te dis que Lélia n’est plus, et tu feins de ne pas me comprendre!

—Lélia n’est pas morte, dit Sténio en secouant la tête. Est-ce que les morts peuvent mourir?

—Cesse, malheureux, d’augmenter ma douleur par ton air de raillerie, répondit la Zinzolina. Ma sœur n’est plus, je le crois... tout porte à le croire; et quoiqu’elle fût hautaine et froide, comme tu l’es souvent à son exemple, Sténio, c’était un grand cœur et un esprit généreux. Elle avait manqué d’indulgence pour moi jadis; mais lorsque je la retrouvai, l’an dernier, au bal de Bambucci, elle semblait voir la vie plus sagement, elle s’ennuyait de sa solitude, et ne s’étonnait plus que j’eusse pris une route opposée à la sienne.

—Je vous fais mon compliment à l’une et à l’autre, dit Sténio avec un sérieux ironique. Vos cœurs étaient faits pour s’entendre, et il est fâcheux qu’une si touchante harmonie n’ait pu durer davantage. Or donc la belle Lélia est morte. Console-toi, ma charmante, il n’en est rien. J’ai vu hier quelqu’un qui est toujours bien informé à son égard, et Lélia a, je crois, plus envie de vivre à l’heure qu’il est qu’il ne convient à une personne d’un si grand caractère.

—Que veux-tu dire? s’écria Pulchérie, tu as des nouvelles de Lélia? tu sais où elle est, ce qu’elle est devenue?...

—Oui, j’ai des nouvelles vraiment intéressantes, répondit Sténio avec une nonchalance superbe. D’abord je ne sais pas où elle est, on n’a pas daigné me le dire, peut-être parce que je n’ai pas songé à le demander.... Quant à ce qu’elle est devenue, je crois qu’elle est devenue de plus en plus ennuyée de son rôle majestueux, et qu’elle ne serait pas fâchée si j’étais assez sot pour m’en soucier....

—Tais-toi, Sténio: s’écria Pulchérie, tu es un fat.... Elle ne t’a jamais aimé.... Et pourtant, ajouta-t-elle après un instant de silence, je ne répondrais pas que ses dédains ne cachassent une sorte d’amour à sa manière. Rien ne m’ôtera de l’esprit que mon triomphe sur elle, à ton égard, l’ait profondément blessée; car pourquoi serait-elle partie sans me dire adieu? Comment, depuis plus d’un an qu’elle est absente, ne m’aurait-elle pas envoyé un souvenir, elle qui avait semblé heureuse de me retrouver? Tiens, Sténio, maintenant que tu me rassures et me consoles en m’apprenant qu’elle vit, je puis te dire ce que j’ai pensé lorsqu’elle a disparu si étrangement de cette ville.

—Étrangement, pourquoi étrangement? Rien de ce que fait Lélia n’a droit d’étonner; ses actes diffèrent de ceux des autres, mais son âme n’en diffère-t-elle pas aussi? Elle part tout à coup, et sans dire adieu à personne, sans voir sa sœur, sans adresser un mot d’affection à celui qu’elle disait chérir comme son fils: quoi de plus simple? Son généreux cœur ne se soucie de personne; sa grande âme ne connaît ni l’amitié, ni les liens du sang, ni l’indulgence, ni la justice....

—Ah! Sténio, comme vous l’aimez encore, cette femme dont vous dites tant de mal!... Comme vous brûlez d’aller la rejoindre!...»

Sténio haussa les épaules, et sans daigner repousser le soupçon de Pulchérie: «Voyons votre idée, ma respectable dame, lui dit-il; vous aviez tout à l’heure une idée...

—Eh bien, dit Pulchérie, j’ai pensé, et d’autres que moi l’ont pensé aussi, que, saisie d’un accès de désespoir, et quittant tout a coup les fêtes de la villa Bambucci, elle avait été....

—Se jeter à la mer, comme une nouvelle Sapho! s’écria Sténio avec un rire méprisant. Eh bien, je le voudrais pour elle; elle aurait été femme un instant dans sa vie.

—Avec quel sang-froid vous accueillez cette idée! dit Pulchérie effrayée. Êtes-vous bien sûr que Lélia est vivante? Celui qui vous l’a dit en était-il bien sûr lui-même? Écoutez, vous ne savez pas les détails de sa fuite. On ne les a pas sus pendant longtemps, parce que, dans la maison de Lélia, tout est muet, grave et méfiant comme elle. Mais enfin, à force de l’attendre, ses serviteurs effrayés ont commencé à la chercher, à la demander, à confier enfin leurs inquiétudes, et à raconter ce qui s’était passé.... Écoute et juge: La troisième nuit des fêtes du prince Bambucci, tu soupas chez moi... tu t’en souviens, et, pendant ce temps, elle parut au bal, plus belle, plus calme, plus parée que jamais, dit-on.... Elle comptait te trouver là sans doute, et elle ne t’y trouva pas. Eh bien, cette nuit-là, Lélia ne rentra pas chez elle, et depuis cette nuit-là personne ne l’a revue.

—Quoi! elle partit toute seule, et ainsi parée, à travers les champs? dit Sténio; votre récit n’est pas vraisemblable, ma chère dame. Il a bien dû se trouver dans le bal quelque cavalier assez galant pour la reconduire.

—Non, Sténio, non! personne ne l’a reconduite, et elle n’a pas donné signe de vie depuis cette nuit-là. Ses serviteurs l’attendent, son palais est ouvert à toute heure, et sa camériste veille auprès du foyer. Ses chevaux frappent du pied dans ses écuries, et c’est le seul bruit qui interrompe le morne silence de cette maison consternée. Son majordome touche ses revenus et entasse l’or dans les caisses, sans que personne lui en demande, compte ou lui en dicte l’emploi. Les chiens hurlent, dit-on, dans les cours, comme s’ils voyaient errer des spectres. Et quand un étranger se présente à la porte pour visiter cette riche demeure, les gardiens épouvantés accourent à sa rencontre, et l’interrogent comme un messager de mort.

—Tout cela est fort romantique, dit Sténio; vous possédez vraiment le style moderne, ma chère. Fi! Puichérie, est-ce que tu deviens bas-bleu? A l’heure qu’il est, Lélia fait fureur dans quelque concert à Londres, ou bien elle joue nonchalamment de l’éventail dans quelque tertullia à Madrid; mais je suis sûr qu’elle ne possède pas mieux que toi la grimace inspirée et le jargon byronien.


Un spectre! un spectre!.. (Page 99.)

—Sais-tu où l’on a retrouvé ce bracelet? dit Pulchérie en montrent à Sténio un cercle d’or ciselé qu’il avait longtemps vu au bras de Lélia.

—Dans l’estomac d’un poisson? dit Sténio en poursuivant sa raillerie.

—A la Punta-di-Oro: un chasseur le rapporta le lendemain de la disparition de Lélia, et la camériste assure le lui avoir attaché elle-même au bras lorsqu’elle partait pour la dernière fête de la villa Bambucci.»

Sténio jeta les yeux sur le bracelet; il s’était brisé dans un mouvement impétueux de Lélia, la nuit qu’elle avait passé à discuter ardemment avec Trenmor sur une des cimes de la montagne. Cette fracture fit quelque impression sur Sténio. Lélia pouvait, dans une de ses courses capricieuses à travers le désert, avoir été assassinée. Ce bijou s’était échappé peut-être de la ceinture d’un bandit. Des conjectures sinistres s’emparèrent de l’esprit de Sténio, et, par une de ces réactions inattendue auxquelles sont sujettes les organisations troublées, il tomba dans une profonde tristesse, et passa machinalement à son bras l’anneau d’or rompu. Puis il se promena dans les jardins d’un air sombre, et revint au bout d’un quart d’heure réciter à Pulchérie le sonnet suivant qu’il venait de composer:

A UN BRACELET ROMPU.

«Restons unis, ne nous quittons pas, nous deux qui avons partagé le même sort; toi, cercle d’or, qui fus l’emblème de l’éternité; moi, cœur de poëte, qui fus un reflet de l’infini.

«Nous avons subi le même sort, et tous deux nous demeurons brisés. Te voilà devenu l’emblème de la fidélité de la femme; me voici devenu un exemple du bonheur de l’homme.

«Nous n’étions tous deux que des jouets pour celle qui mettait l’anneau d’or à son bras, le cœur du poëte sous ses pieds.

«Ta pureté est ternie, ma jeunesse a fui loin de moi. Restons unis, débris que nous sommes; nous avons été brisés le même jour!»


La Camaldule et le prélat se regardèrent fixement. (Page 103.)

Zinzolina donna au sonnet des éloges exagérés. Elle savait que c’était le vrai moyen de consoler Sténio; et cette fille légère, qui s’attristait toujours la première, et qui toujours aussi se lassait la première de voir régner la tristesse, commençait à trouver que Sténio s’était affligé assez longtemps.

«Sais-tu, lui dit-elle à la fin du souper, la grande nouvelle du pays? La princesse Claudia s’est retirée aux Camaldules.

—Quoi! la petite Bambucci? Est-ce qu’elle va faire sa première communion?

—Oh! reprit Pulchérie, la petite Bambucci a reçu tous ses sacrements; tu le sais mieux que personne, Sténio. N’est-ce pas toi qu’elle a pris pour confesseur à la saison dernière?

—Je sais qu’elle a sali ses petits pieds à traverser ton jardin et a monter l’escalier de ton casino. Mais elle en aura été quitte pour changer de souliers; car je jure par l’âme de sa mère (je ne voudrais pas jurer par celle de la mienne à cette table) qu’elle n’a pas reçu d’autre souillure ce jour-là. Or, comme je ne l’avais jamais regardée auparavant, comme je ne l’ai jamais revue depuis, si elle a commis quelque faute qui nécessite une retraite aux Camaldules, je me récuse. Je n’ai pas même dérobé une feuille à l’arbre généalogique des Bambucci.

—Il n’est pas question de faute, dit Pulchérie; il est question de désespoir d’amour, ou d’inclination contrariée, comme tu voudras. Les uns disent qu’elle a tourné subitement à une dévotion exaltée; d’autres, qu’elle a pris ce prétexte pour échapper aux poursuites d’un vieux duc qu’on voulait lui faire épouser. Moi seule je sais de qui la jeune princesse eût voulu être aimée... et s’il faut tout te dire, comme elle est entrée aux Camaldules le jour même de ton départ, c’est-à-dire le jour même de son rendez-vous avec toi, je crains bien que son escapade n’ait été découverte, et que les grands-parents, par prudence ou par sévérité, ne l’aient mise en sûreté derrière les grilles du cloître.

—S’il en est ainsi, s’écria Sténio en frappant sur la table, je l’enlève! ou plutôt je ne l’enlève pas, mais je la séduis! Que ce malheur retombe sur la tête des grands-parents. J’avais respecté l’innocence de la petite Claudia, je ne saurais respecter l’orgueil de la famille... Oui, je suis capable de l’épouser, afin de les faire rougir de l’alliance d’un poëte... Mais avec quoi la ferais-je vivre? Non, le ciel lui réserve un noble époux! Il est dans ses destins, quoi qu’il arrive, d’être princesse, à la grande édification de la cour et de la ville. Eh bien, puisque cette condition suprême lui est assurée, qu’elle profite donc de sa jeunesse et des avantages attachés à son rang! Cette fleur se conservera-t-elle intacte à l’ombre d’un cloître, pour aller orner l’écusson rouillé d’un vieux chevalier et se flétrir sous ses laides caresses? Ne faudra-t-il pas que, tôt ou tard, quelque page discret ou quelque habile confesseur... Déjà peut-être! Oh! l’ermite Magnus a choisi sa thébaïde bien près du couvent des Camaldules!... Si je le croyais, à l’instant même... Pardon, Pulchérie, mille idées folles se croisent dans mon cerveau. Peut-être m’as-tu versé trop de malvoisie ce soir; mais cette nuit ne se passera pas sans que j’aie accompli ou tenté du moins quelque joyeuse aventure. Voyons! tu vas me déguiser en femme, et nous invoquerons le comte Ory, de glorieuse mémoire. Ne sommes-nous pas en carnaval?

—Gardez-vous de songer à une telle folie, dit la Zinzolina effrayée; la moindre imprudence peut vous rendre suspect, et les Bambucci sont tout-puissants sur ce petit coin de terre qu’ils appellent leur Etat. Le prince, bien loin de marcher sur les traces de l’aimable épicurien son père, est un dévot farouche qui fait sa cour au pape au lieu de la faire aux femmes. S’il te croyait assez audacieux pour songer seulement à sa sœur, sois sûr qu’à l’instant même il te ferait arrêter. Tu n’es pas en sûreté ici, Sténio; tu n’es en sûreté nulle part maintenant sous notre beau ciel. Je te l’ai dit, il faut aller vers le nord pour échapper aux soupçons qu’a éveillés ton absence.

—Laisse-moi tranquille, Zinzolina, dit Sténio avec humeur, et garde tes considérations politiques pour un jour où le vin me portera au sommeil. Aujourd’hui il me porte aux grandes entreprises, et je veux être un héros de roman, tout comme un autre, une fois dans ma vie.

—Sténio! Sténio! dit Pulchérie en s’efforçant de le retenir, penses-tu qu’on ignore longtemps les motifs qui t’ont fait partir subitement il y a trois mois! Tu vois bien que tu ne peux me les cacher à moi-même; ne sais-je pas que tu as été te joindre à ces insensés qui ont voulu...

—Assez, Madame, assez! dit Sténio brusquement, vous m’avez assez fatigué de vos questions.

—Je ne t’en ai fait aucune, Sténio; cette cicatrice encore fraîche à ton front, cette autre à la main... Ah! malheureux enfant, tu ne cherchais que l’occasion de mourir. Le ciel ne l’a pas voulu, respecte ses arrêts, et ne va pas maintenant de gaieté de cœur...»

Sténio ne l’entendait pas, il était déjà sous le péristyle du palais, ne songeant qu’au projet téméraire qui s’était emparé de son imagination.

«Je t’en demande bien pardon, ô morale! s’écria-t-il en s’élançant dans les avenues sombres qui bordent les remparts de la cité; ô vertu! ô piété! ô grands principes exploités par les intrigants au détriment des niais! je vous demande pardon si je vais affronter vos anathèmes. Vous avez fait le vice aimable, vous avez travaillé par vos rigueurs à réveiller nos sens blasés, à aiguillonner, par l’attrait du mystère et du danger, nos passions amorties. O intrigue! ô hypocrisie! ô vénalité! vous voulez trafiquer de la jeunesse et de la beauté, et, comme vous régnez sur l’univers, vous êtes sûres d’en venir à vos fins. Vous nous déclarez la guerre et vous nous forcez au crime, nous autres qui avons des droits naturels sur les trésors que vous nous ravissez! Eh bien! qu’il en soit de la morale comme d’une chance de la guerre. A vous seules n’appartiendra pas le pouvoir de flétrir l’innocence et de ravir le bonheur. Nous mettons notre enjeu dans la balance, et la beauté doit choisir entre nous... Et comme la beauté prend le parti de nous accepter les uns et les autres, de connaître avec nous le plaisir, avec vous la richesse... ô société! que le crime retombe sur toi, sur toi seule qui nous places entre le mépris de tes lois, l’oppression de tes privilégiés et l’avilissement de tes victimes!»

Pulchérie, inquiète, s’était avancée sur le balcon. Elle suivit de l’œil pendant longtemps le feu de son cigare, qui s’éloignait rapide et décrivant des lignes capricieuses dans les ténèbres. Enfin la rouge étincelle s’éteignit dans la nuit profonde, le bruit des pas sur le pavé se perdit dans l’éloignement, et Pulchérie resta sous l’impression d’un pressentiment sinistre. Il lui sembla qu’elle ne devait jamais revoir Sténio. Elle regarda longtemps son poignard qu’il avait oublié sur la table, et tout à coup elle le cacha précipitamment. Ce poignard était revêtu d’emblèmes mystérieux, signes de ralliement pour ceux qui le portaient. On venait de sonner à la porte de son boudoir, et Pulchérie avait reconnu à l’ébranlement timide de la cloche, ainsi qu’au frôlement discret d’une robe de moire, la visite clandestine d’un prélat.

LII.

LE SPECTRE.

Une nuit a suffi à Sténio pour explorer et se rendre familiers les alentours du monastère, le sentier escarpé qui communique de la terrasse au sommet de la montagne, sentier périlleux, qu’un amant passionné ou un froid libertin peut seul franchir sans trembler, et l’autre sentier, non moins dangereux, qui du cimetière s’enfonce dans les sables mobiles du ravin. Déjà Sténio a corrompu une des tourières, et déjà la jeune Claudia sait que, la nuit suivante, Sténio l’attendra sous les cyprès du cimetière.

La petite princesse n’a jamais compris le sens moral et sérieux de ces coutumes dévotes dont elle se montre depuis quelque temps rigide observatrice. Blessée de la froide raison de Sténio, elle s’est jetée d’elle-même au couvent, et se plaît à publier sa résolution d’y prendre le voile. Peut-être, au fond de son âme exaltée, ce désir a-t-il quelque chose de sincère; mais il est bien loin d’y être contemplé par elle-même avec le même courage que la jeune fille en met à le proclamer. Il y a dans ces âmes tendres et faibles deux consciences: l’une qui appelle les résolutions fortes, l’autre qui les repousse et qui, après les avoir accueillies en tremblant, espère que la destinée viendra en détourner l’accomplissement. Un peu de vanité satisfaite par les regrets et les prières adulatrices de son entourage, beaucoup de dépit contre Sténio, et le désir, après avoir eu à rougir de sa faiblesse, de faire croire à sa force, tels étaient les éléments de sa vocation. Mais cette fierté n’était pas bien robuste: l’exaltation religieuse était, chez elle comme chez Sténio, une poésie plutôt qu’un sentiment, et son frère, élevé par des jésuites, savait fort bien que le plus sûr moyen de mettre fin à ce caprice, c’était de ne pas le contrarier.

Le billet de Sténio surprit Claudia dans un premier jour d’ennui. Déjà le parti pris par la fille de Bambucci, de se consacrer à Dieu, avait produit tout son effet et jeté tout son éclat. On n’en parlait presque plus dans la ville, et par conséquent à la grille du parloir. Les religieuses semblaient compter sur la réalisation de ce projet. Le confesseur, bien averti par le prince, y poussait sa pénitente avec une ardeur qui commençait à l’épouvanter. L’audace de Sténio excita donc plus de joie que de colère, et l’on refusa le rendez-vous, certaine que Sténio ne s’y rendrait pas moins... et quand l’heure fut venue, on résolut d’y aller pour l’accabler de mépris et humilier son insolence. Le cœur était palpitant, la joue brûlante, la marche incertaine et pourtant rapide... La nuit était sombre.

Le cimetière des Camaldules était d’une grande beauté. Des cyprès et des ifs monstrueux dont la main de l’homme n’avait jamais tenté de diriger la croissance couvraient les tombes d’un rideau si sombre qu’on y distinguait à peine, en plein jour, le marbre des figures couchées sur les cercueils, de la pâleur des vierges agenouillées parmi les sépultures. Un silence terrible planait sur cet asile des morts. Le vent ne pouvait pénétrer l’épaisseur mystérieuse des arbres; la lune n’y dardait pas un seul rayon; la lumière et la vie semblaient s’être arrêtées aux portes de ce sanctuaire, et, si on essayait de le traverser, c’était pour rentrer dans le cloître ou pour s’arrêter au bord d’un ravin plus silencieux et plus désolé encore.

«A la bonne heure, dit Sténio en s’asseyant sur une tombe et en posant à terre sa lanterne sourde, ce cimetière me convient mieux que ce que j’ai aperçu de l’intérieur lambrissé et parfumé du couvent. J’aime chaque chose en son lieu: le luxe et la mollesse chez les courtisanes; l’austérité, la mortification chez les religieuses.»

Et il attendit avec patience l’arrivée de Claudia, tout aussi certain qu’elle l’avait été à son égard de son exactitude au rendez-vous.

L’entreprise de Sténio n’était pas sans danger; il le savait fort bien. Brave avec sang-froid, mais sentant que, pour goûter sans mélange le plaisir de cette aventure, il fallait être brave jusqu’à la témérité, il avait souvent vidé durant le souper la coupe d’or où la belle main de Pulchérie faisait pétiller pour lui un vin capiteux. Agité d’une demi-ivresse, il avait achevé de s’exalter dans une course rapide et pénible à travers les obstacles et les précipices de la route. Appuyé sur le marbre glacé du tombeau, il sentait la terre se dérober sous ses pieds et ses pensées tourbillonner dans son cerveau comme dans un songe. Tout à coup une forme blanche qu’il avait prise pour une statue, et qui était agenouillée de l’autre côté du cénotaphe, se leva lentement; et comme elle semblait s’appuyer sur le marbre pour s’aider, une main, plus froide encore que ce marbre, se posa sur celle de Sténio et lui arracha un cri involontaire. Alors l’ombre se dressa tout entière devant lui.

«Claudia!» s’écria-t-il imprudemment. Mais aussitôt cette ombre lui paraissait plus grande que Claudia; il se hâta de diriger sur elle la clarté de sa lanterne; et, au lieu de celle qu’il attendait, il vit Lélia pâle comme la mort, et tout enveloppée de voiles blancs comme d’un linceul. Sa raison s’égara.

—Un spectre! un spectre!...» murmura-t-il d’une voix étouffée, et, laissant tomber son flambeau, il s’enfuit au hasard dans les ténèbres.

A l’heure où l’horizon blanchit, il revint un peu à lui-même, et regarda avec un effroi mêlé de honte en quel lieu il se trouvait. Il reconnut le petit lac à l’autre rive duquel la cellule de l’anachorète Magnus s’ouvrait sur les flancs abrupts du rocher. Les vêtements de Sténio étaient souillés par le sable et l’humidité, ses mains ensanglantées par les ronces et les agaves. Son épée brisée était dans sa main, et ses cheveux se hérissaient encore sur son front; car il restait sous l’impression d’une vision terrible. A cette fièvre délirante Sténio sentit succéder un accablement profond. Le souvenir confus d’une fuite pleine d’épouvante et d’une lutte désespérée avec des êtres inconnus, insaisissables, flottait dans sa pensée, tantôt comme un rêve, tantôt comme un fait si récemment accompli que sa terreur et son angoisse n’étaient pas encore dissipées. Les premières lueurs de l’aube montaient lentement et semblaient ramper sur les escarpements du ravin; elles jouaient avec la brume qui s’exhalait du marécage en flocons blancs et diaphanes. On eût dit une troupe de cygnes géants qui s’élevaient avec majesté au-dessus des eaux. Ce beau spectacle ne produisit qu’une impression pénible sur les sens bouleversés de Sténio; l’incertitude de la lumière matinale prêtait aux objets des formes vagues et trompeuses. Le vent, qui dispersait et chassait les vapeurs, donnait l’apparence du mouvement aux objets inanimés. Longtemps Sténio resta l’œil hagard et fixé sur un bloc de rochers qu’il avait pris toute la nuit pour un monstre fantastique vomi à ses pieds par les ondes. Il n’osait détourner la tête de peur de retrouver au-dessus de lui le squelette gigantesque qui, toute la nuit, avait étendu ses bras décharnés pour le saisir. Quand il l’osa, il vit un sapin desséché et déraciné à moitié qui pendait sur le lac, et aux branches mortes duquel la brise balançait une flottante chevelure de pampre.

Quand le jour fut tout à fait venu, Sténio, humilié de son égarement, s’avoua qu’il ne pouvait plus supporter l’excitation du vin, et se promit de ne plus s’exposer à perdre la raison. «Tant que l’homme, pensa-t-il, conserve assez de sens pour se faire sauter la tête, ou pour avaler une forte dose d’opium, il n’a rien à craindre de la souffrance ou de l’épuisement; mais il peut perdre, dans la folie, l’instinct du suicide, et faire longtemps horreur et pitié aux autres hommes. Si je croyais qu’un tel sort pût m’être réservé, je me plongerais à l’instant même ce reste d’épée dans la poitrine...»

Il se calma par l’idée qu’on ne pouvait survivre au retour d’un accès semblable à celui qu’il venait de subir. Il ne se souvenait pas d’avoir éprouvé de telles angoisses. Il avait vu naguère ses amis et ses compagnons expirer sur un champ de carnage. Il était tombé sous leurs cadavres palpitants, et le sang d’Edméo avait coulé sur lui. Rien dans la réalité n’avait été aussi affreux que ce cauchemar durant lequel il venait de perdre le sentiment de sa puissance et la conscience de sa volonté.

Il chercha les fragments de son épée et les ensevelit dans les flots du lac; puis, réparant son désordre, il se traîna à l’ermitage. Les hôtes étaient absents. Sténio se jeta sur la natte du cénobite, et s’endormit vaincu par la fatigue.

Quand il s’éveilla, l’ermite était près de lui. La vue de cet homme infortuné qui avait aimé Lélia, et dont l’amour avait toujours été repoussé par elle avec aversion, excitait chez Sténio je ne sais quelle satisfaction maligne et cruelle, qu’il ne pouvait se défendre de manifester.

«Mon père, dit-il, j’en demande pardon à votre sainte retraite; mais, tout en dormant sur cette couche virginale, j’ai rêvé d’une femme... et précisément d’une femme qui ne nous a été indifférente ni à l’un ni à l’autre...»

L’angoisse se peignit sur les traits de Magnus.

«Mon fils, dit-il avec une grande douceur, ne réveillons pas des souvenirs que la mort a rendus plus graves encore qu’ils n’étaient.

—La mort! Quelle mort? s’écria Sténio, dont la pensée se reporta aussitôt sur la vision qu’il avait eue la veille dans le cimetière des Camaldules.

—Lélia est morte, vous le savez bien, dit l’ermite d’un air d’égarement qui démentait son calme affecté.

—Oh! oui, Lélia est morte! reprit Sténio, qui brûlait d’apprendre la vérité, mais qui ne voulait interroger le prêtre que par des sarcasmes; bien morte! tout à fait morte! C’est un vieux refrain, à nous deux bien connu; mais, si elle n’est pas mieux morte cette fois que l’autre, nous courons risque, vous, mon père, de dire encore bien des oremus à cause d’elle; moi peut-être, de lui adresser encore quelque madrigal.

Lélia est morte, dit Trenmor d’un ton ferme et incisif qui fit pâlir Sténio.»

Debout au seuil de la grotte, il avait entendu les âcres plaisanteries du jeune homme. Il ne put les supporter, et prit la première occasion venue de les faire cesser.

—Elle est morte, continua-t-il, et peut-être aucun de nous ici n’est parfaitement pur de ce meurtre devant Dieu, car aucun de nous n’a connu ni compris Lélia...»

Il parlait ainsi dans un sens symbolique: Sténio le prit à la lettre. Il baissa la tête pour cacher son trouble, et, changeant brusquement de conversation, il ne tarda pas à prendre congé de ses hôtes. Il se hâta de retourner en plein jour à la ville, craignant l’approche de la nuit, et sentant qu’il ne pouvait pas gouverner son imagination mortellement frappée. Il fit allumer cent bougies, et envoya chercher tous ses anciens compagnons de débauche, afin de passer la nuit dans l’étourdissement de la joie. Ce remède ne lui réussit pas. Cent fuis il crut voir apparaître le spectre au fond des glaces qui resplendissaient aux panneaux de la salle. La voix de Pulchérie le faisait tressaillir, et, quoiqu’il ne portât pas une seule fois le vin à ses lèvres, ses amis le crurent ivre, car ses yeux étaient effarés et ses paroles incohérentes. Depuis ce moment, la raison de Sténio ne fut jamais bien saine, et ses manières devinrent si étranges, ses habitudes si fantasques, que la solitude se fit autour de lui.

LIII.

SUPER FLUMINA BABYLONIS.

«Prends ta couronne d’épines, ô martyre! et revêts ta robe de lin, ô prêtresse! car tu vas mourir au monde et descendre dans le cercueil. Prends ta couronne d’étoiles, ô bienheureuse! et revêts ta robe de noces, ô fiancée! car tu vas vivre pour le ciel et devenir l’épouse du Christ.»

Ainsi chantent en chœur les saintes filles du monastère lorsqu’une sœur nouvelle leur est adjointe par les liens d’un hymen mystique avec le Fils de Dieu.

L’église est parée comme aux plus beaux jours de fête. Les cours sont jonchées de roses effeuillées, les chandeliers d’or étincellent au tabernacle, la myrrhe et le benjoin pétillent et montent en fumée sous la blanche main des jeunes diacres. Les tapis d’Orient se déroulent en lames métalliques et en moelleuses arabesques sur les marbres du parvis. Les colonnes disparaissent sous les draperies de soie que la chaude haleine de midi soulève lentement, et de temps à autre, parmi les guirlandes de fleurs, les franges d’argent et les lampes ciselées, on aperçoit la face ailée d’un jeune séraphin de mosaïque, qui se détache sur un fond d’or étincelant, et semble se disposer à prendre sa volée sous les voûtes arrondies de la nef.

C’est ainsi qu’on pare et qu’on parfume l’église de l’abbaye lorsqu’une novice est admise à prendre le voile et l’anneau sacré. En approchant du couvent des Camaldules, Trenmor vit la route et les abords encombrés d’équipages, de chevaux et de valets. Le baptistère, grande tour isolée qui s’élevait au centre de l’édifice, remplissait l’air du bruit de ses grosses cloches, dont la voix austère ne retentit qu’aux solennités de la vie monacale. Les portes des cours et celles de l’église étaient ouvertes à deux battants, et la foule se pressait dans le parvis. Les femmes riches ou nobles de la contrée, toutes parées et bruyantes, et les silencieux enfants d’Albion, toujours et partout assidus à ce qui est spectacle, occupaient les tribunes et les places réservées. Trenmor pensa bien que ce n’était pas le moment de demander à voir Lélia. Il y avait trop d’agitation et de trouble dans le couvent pour qu’il fût possible de pénétrer jusqu’à elle. D’ailleurs, toutes les portes des cloîtres intérieurs étaient sourdes; les chaînes des sonnettes avaient été supprimées; des rideaux de tapisserie couvraient toutes les fenêtres. Le silence et le mystère qui régnaient sur cette partie de l’édifice contrastaient avec le bruit et le mouvement de la partie extérieure abandonnée au public.

Le proscrit, forcé de se dérober aux regards, profita de la préoccupation de la foule pour se glisser inaperçu dans un enfoncement pratiqué entre deux colonnes. Il était près de la grille qui séparait la nef en deux, et sur laquelle une magnifique tenture de Smyrne abaissait un voile impénétrable.

Forcé d’attendre le commencement de la cérémonie, il fut forcé aussi d’entendre les propos qui se croisaient autour de lui.

«Ne sait-on point le nom de la professe? dit une femme.

—Non, répondit une autre. Jamais on ne le sait avant que les vœux soient prononcés. Autant les camaldules sont libres à partir de ce moment, autant leur règle est austère et effrayante durant le noviciat. La présence du public à leurs ordinations ne soulève pas le plus léger coin du mystère qui les enveloppe. Vous allez voir une novice qui changera de costume sous vos yeux, et vous n’apercevrez pas ses traits. Vous entendrez prononcer des vœux, et vous ne saurez pas qui les ratifie. Vous verrez signer un engagement, et vous ne connaîtrez pas le nom de la personne qui le trace. Vous assisterez à un acte public, et cependant nul dans cette foule ne pourra rendre compte de ce qui s’est passé, ni protester en faveur de la victime si jamais elle invoque son témoignage. Il y a ici, au milieu de cette vie si belle et si suave en apparence, quelque chose de terrible et d’implacable. L’inquisition a toujours un pied dans ces sanctuaires superbes de l’orgueil et de la douleur.

—Mais enfin, objecta une autre personne, on sait toujours à peu près d’avance dans le public quelle est la novice qui va prononcer ses vœux. Du moins on le découvre, pour peu qu’on s’y intéresse.

—Ne le croyez pas, lui répondit-on; le chapitre met en œuvre toute la diplomatie ecclésiastique pour faire prendre le change aux personnes intéressées à empêcher la consécration. Le secret est facile à garder derrière ces grilles impénétrables. Il y a certain amant ou certain frère qui a usé ses genoux à invoquer les gardiennes de ces murs, et qui a perdu ses nuits à errer à l’entour un an encore après que l’objet de sa sollicitude avait pris le voile, ou avait été transféré secrètement dans un autre monastère. Cette fois, il paraît qu’on a redoublé de précautions pour empêcher le nom de la professe d’arriver à l’oreille du public. Les uns disent qu’elle a fait un noviciat de cinq ans, et d’autres pensent (à cause de ce bruit précisément) qu’elle n’a porté le voile de lin que pendant quelques mois. La seule chose certaine, c’est que le clergé s’intéresse beaucoup à elle, que le chapitre de l’abbaye compte sur des dons magnifiques, et qu’il y aurait beaucoup d’obstacles à sa profession religieuse si on ne les avait habilement écartés.

—Il court à cet égard des bruits extraordinaires, dit la première interlocutrice: tantôt on dit que c’est une princesse de sang royal, tantôt on dit que ce n’est qu’une courtisane convertie. Il y en a qui pensent que c’est la fameuse Zinzolina, qui fit tant de bruit l’an passé à la fête de Bambucci. Mais la version qui mérite le plus de foi, c’est que la professe d’aujourd’hui n’est autre que la princesse Claudia Bambucci elle-même.

—On assure, reprit une autre en baissant la voix, que c’est un acte de désespoir. Elle était éprise du beau prince grec Paolaggi, qui a dédaigné son amour pour suivre la riche Lélia au Mexique.

—Je sais de bonne part, dit un nouvel interlocuteur, que la belle Lélia est dans les cachots de l’inquisition. Elle était affiliée aux carbonari.

—Eh! non, dit un autre, elle a été assassinée à la Punta-di-Oro.»

Les premières fanfares de l’orgue interrompirent cette conversation. Aux accords d’un majestueux introït, le vaste rideau de la nef se sépara lentement et découvrit les profondeurs mystérieuses du chapitre.

La communauté des Camaldules arriva par le fond de l’église et défila lentement sur deux lignes, se divisant vers le milieu de l’enceinte et allant par ordre prendre place à la double rangée de stalles du chapitre. Les religieuses proprement dites parurent les premières. Leur costume était simple et superbe; sur leur robe, d’une blancheur éclatant, tombait du sein jusqu’aux pieds le scapulaire d’étoffe écarlate, emblème du sang du Christ; le voile blanc enveloppait la tête; le voile de cérémonie, également blanc et fin, couvrait tout le corps d’un manteau diaphane et traînait majestueusement jusqu’à terre.

Après celles-ci marchaient les novices, troupeau svelte et blanc, sans pourpre et sans manteau. Leurs vêtements moins traînants laissaient voir le bout de leurs pieds nus chaussés de sandales, et l’on assurait que la beauté des pieds n’était pas dédaignée parmi elles; c’était le seul endroit par où elles pussent briller, le visage même étant couvert d’un voile impénétrable.

Quand elles furent toutes agenouillées, l’abbesse entra avec la dépositaire à sa droite et la doyenne à sa gauche. Tout le chapitre se leva et la salua profondément, tandis qu’elle prenait place dans la grande stalle du milieu. L’abbesse était courbée par l’âge. Pour marque de distinction, elle avait une croix d’or sur la poitrine; et sa main soutenait une crosse d’argent légère et bien travaillée.

Alors on entonna l’hymne Veni Creator, et la professe entra par la porte du fond. Cette porte était double. Le battant qui s’était ouvert pour la communauté s’était refermé; celui qui s’ouvrit pour la professe était précédé d’une galerie étroite et profonde qu’éclairait faiblement une rangée de lampes d’un aspect vraiment sépulcral. Elle avança comme une ombre, escortée de deux jeunes filles adolescentes couronnées de roses blanches, qui portaient chacune un cierge, et de deux beaux enfants en costume d’ange du moyen âge, corset d’or, ailes effilées, tunique d’argent, chevelure blonde et bouclée. Ces enfants portaient des corbeilles pleines de feuilles de roses; la professe, un lis de filigramme d’argent. C’était une femme très-grande, et, quoiqu’elle fût entièrement voilée, on jugeait à sa démarche qu’elle devait être belle. Elle s’avança avec assurance et s’agenouilla au milieu du chapitre sur un riche coussin. Ses quatre acolytes s’agenouillèrent dans un ordre quadrangulaire autour d’elle, et la cérémonie commença. Trenmor entendit murmurer autour de lui que c’était à coup sûr Pulchérie, dite la Zinzolina.

A l’autre extrémité de l’église, un autre spectacle commença. Le clergé vint au maître-autel étaler l’apparat de son cortége.

Des prélats s’assirent sur de riches fauteuils de velours, quelques capucins s’agenouillèrent humblement sur le pavé, de simples prêtres se tinrent debout derrière les Éminences, et le clergé officiant se montra le dernier en grand costume. Un cardinal, renommé par son esprit, célébra la messe. Un patriarche, réputé saint, prononça l’exhortation. Trenmor fut frappé du passage suivant:

«Il est des temps où l’Église semble se dépeupler, parce que le siècle est peu croyant, parce que les événements politiques entraînent la génération dans une voie de tumulte et d’ivresse. Mais, dans ce temps-là même l’Église remporte d’éclatantes victoires. Les esprits vraiment forts, les intelligences vraiment grandes, les cœurs vraiment tendres, viennent chercher dans son sein et sous son ombre, l’amour, la paix et la liberté que le monde leur a déniés. Il semble alors que l’ère des grands dévoûments et des grands actes de foi soit prête à renaître. L’Église tressaille de joie; elle se rappelle saint Augustin, qui, à lui seul, résuma et personnifia tout un siècle. Elle sait que le génie de l’homme viendra toujours s’humilier devant elle, parce qu’elle seule lui donnera sa véritable direction et son véritable aliment.»

Ces paroles, qui furent vivement approuvées par l’auditoire, firent froncer le sourcil de Trenmor. Il reporta ses regards sur la professe. Il eût voulu avoir l’œil du magnétisme pour percer le voile mystérieux. Aucune émotion ne soulevait le moindre pli de ce triple rempart de lin. On eût dit de la statue d’Isis, toute d’albâtre ou d’ivoire.

Au moment solennel où, traversant la foule pressée sur son passage, la professe, sortant du chapitre, entra dans l’église, un murmure inexprimable d’émotion et de curiosité s’éleva de toutes parts. Un mouvement d’oscillation tumultueuse fut imprimé à la multitude, et toutes ces têtes, que Trenmor dominait de sa place, ondulèrent comme des flots. Des archers aux ordres du prélat qui présidait à la cérémonie, rangés sur deux files, protégeaient la marche lente de la professe. Elle s’avançait, accompagnée d’un vieux prêtre chargé du rôle de tuteur, et d’une matrone laïque, symbole de mère conduisant sa fille au céleste hyménée.

Elle monta majestueusement les degrés de l’autel. Le patriarche, revêtu de ses habits pontificaux, l’attendait, assis sur une sorte de trône adossé au maître-autel. Les parents putatifs restèrent debout dans une attitude craintive, et la professe, ensevelie sous ses voiles blancs, s’agenouilla devant le prince de l’Église.

«Vous qui vous présentez devant le ministre du Très-Haut, quel est votre nom? dit le pontife d’une voix grave et sonore, comme pour inviter la professe à répondre du même ton, et à proclamer son nom devant l’auditoire palpitant.

La professe se leva, et, détachant l’agrafe d’or qui retenait son voile sur son front, tous les voiles tombèrent à ses pieds, et sous l’éclatant costume d’une princesse de la terre, parée pour un jour de noces, sous les flots noirs d’une magnifique chevelure tressée de perles et nouée de diamants, sous les plis nombreux d’une gaze d’argent semée de blancs camélias, on vit rayonner le front et se dresser la taille superbe de la femme la plus belle et la plus riche de la contrée. Ceux qui, placés derrière elle, ne la reconnaissaient encore qu’à ses larges épaules de neige et à son port impérial, doutaient et se regardaient avec surprise; et, dans cette avide attente, un tel silence planait sur l’assemblée qu’on eût entendu l’imperceptible travail de la flamme consumant la cire odorante des flambeaux.

«Je suis Lélia d’Almovar, dit la professe d’une voix forte et vibrante, qui semblait vouloir tirer de leur sommeil éternel les morts ensevelis dans l’église.

—Êtes-vous fille, femme ou veuve? demanda le pontife.

—Je ne suis ni fille ni femme selon les expressions adoptées et les lois instituées par les hommes, répondit-elle d’une voix encore plus ferme. Devant Dieu, je suis veuve.»

A cet aveu sincère et hardi, les prêtres se troublèrent, et dans le fond du chœur on eût pu voir les nonnes éperdues se voiler la face ou s’interroger l’une l’autre, espérant avoir mal entendu.

Mais le pontife, plus calme et plus prudent que son timide troupeau, conserva un visage impassible, comme s’il se fût attendu à cette réponse audacieuse.

La foule resta muette. Un sourire ironique avait circulé à l’interrogation consacrée, car on savait que Lélia n’avait jamais été mariée et qu’Ermolao avait vécu trois ans avec elle. Si la réponse de Lélia offensa quelques esprits austères, du moins elle ne fit rire personne.

«Que demandez-vous, ma fille? reprit le cardinal, et pourquoi vous présentez-vous devant le ministre du Seigneur?

—Je suis la fiancée de Jésus-Christ, répondit-elle d’une voix douce et calme, et je demande que mon hymen avec le Seigneur de mon âme soit indissolublement consacré aujourd’hui.

—Croyez-vous en un seul Dieu en trois personnes, en son fils Jésus-Christ, Dieu fait homme et mort sur la croix pour...

—Je jure, répondit Lélia en l’interrompant, d’observer tous les préceptes de la foi chrétienne, catholique et romaine.»

Cette réponse, qui n’était pas conforme au rituel, ne fut remarquée que d’un petit nombre d’auditeurs; et durant tout le reste de l’interrogatoire, la professe prononça plusieurs formules qui semblaient renfermer de mystérieuses restrictions, et qui firent tressaillir de surprise, d’épouvante ou d’inquiétude une partie du clergé présent à la cérémonie.

Mais le cardinal restait calme, et son regard impérieux semblait prescrire à ses inférieurs d’accepter les promesses de Lélia, quelles qu’elles fussent.

Après l’interrogatoire, le pontife, se retournant vers l’autel, adressa au ciel une fervente prière pour la fiancée du Christ. Puis il prit l’ostensoir étincelant qui renferme l’hostie consacrée, et reconduisit la professe jusqu’à la grille du chapitre. Là, on avait dressé un élégant autel portatif en forme de prie-Dieu, sur lequel on plaça l’ostensoir. La professe s’agenouilla devant cet autel, la face découverte et tournée pour la dernière fois vers cette foule avide de la contempler encore.

En ce moment, un jeune homme qui, debout dans le coin d’une tribune, le dos appuyé à la colonne et les bras croisés sur la poitrine, ne semblait prendre aucune part à ce qui se passait, se pencha brusquement sur la balustrade; et, comme s’il sortait d’un lourd sommeil, il promena des regards hébétés sur la foule. Au premier instant, Trenmor seul le remarqua et le reconnut, mais bientôt tous les regards se portèrent sur lui; car, lorsque ses yeux eurent rencontré, comme par hasard, les traits de la professe, il montra une agitation singulière, et parut faire des efforts inouïs pour se tenir éveillé.

«Regardez donc le poëte Sténio, dit un critique qui le haïssait. Il est ivre, toujours ivre!

—Dites qu’il est fou, reprit un autre.

—Il est malheureux, dit une femme; ne savez-vous pas qu’il a aimé Lélia?»

La professe disparut un instant, et revint bientôt dépouillée de tous ses ornements, vêtue d’une tunique de laine blanche, ceinte d’une corde. Ses beaux cheveux déroulés étaient répandus en flots noirs sur sa robe de pénitente. Elle s’agenouilla devant l’abbesse, et en un clin d’œil cette magnifique chevelure, orgueil de la femme, tomba sous les ciseaux et joncha le pavé. La professe était impassible; il y avait un sourire de satisfaction sur les traits flétris des vieilles nonnes, comme si la perte des dons de la beauté eût été une consolation et un triomphe pour elles.

Le bandeau fut attaché, le front altier de Lélia fut à jamais enseveli. «Reçois ceci comme un joug, chanta l’abbesse d’une voix sèche et cassée, et ceci comme un suaire, ajouta-t-elle en l’enveloppant du voile.

La camaldule disparut alors sous un drap mortuaire. Couchée sur le pavé entre deux rangées de cierges, elle reçut l’aspersion d’hysope, et entendit chanter sur sa tête le De profundis.

Trenmor regardait Sténio. Sténio regardait ce linceul noir étendu sur un être plein de force et de vie, d’intelligence et beauté. Il ne comprenait pas ce qu’il voyait, et ne donnait plus aucun signe d’émotion.

Mais quand la camaldule se releva et, sortant des livrées de la mort, vint, le regard serein et le sourire sur les lèvres, recevoir de l’abbesse la couronne de roses blanches, l’anneau d’argent et le baiser de paix, tandis que le chœur entonnait l’hymne Veni sponsa Christi, Sténio, saisi d’une terreur incompréhensible, s’écria à plusieurs reprises d’une voix étouffée: Le spectre! le spectre!... et il tomba sans connaissance.

Pour la première fois la professe fut troublée; elle avait reconnu cette voix altérée, et ce cri retentit dans son cœur comme un dernier effort, comme un dernier adieu de la vie. On emporta Sténio qui semblait en proie à un accès d’épilepsie. Les spectateurs avides, voyant chanceler Lélia, se pressèrent tumultueusement vers la grille, espérant assister à quelque scandale. L’abbesse, effrayée, donna aussitôt l’ordre de tirer le rideau; mais la nouvelle camaldule, d’un ton de commandement qui pétrifia et domina toute la communauté, démentit cet ordre et fit continuer la cérémonie. «Madame, dit-elle tout bas à la supérieure qui voulait insister, je ne suis point une enfant; je vous prie de croire que je sais garder ma dignité moi-même. Vous avez voulu me donner en spectacle. Laissez-moi achever mon rôle.»

Elle s’avança au milieu du chœur, où elle devait chanter une prière adoptée par le rituel. Quatre jeunes filles se préparèrent à l’accompagner avec des harpes. Mais, au moment d’entonner cet hymne, soit que sa mémoire vînt à la trahir, soit qu’elle cédât à l’inspiration, Lélia ôta l’instrument des mains d’une des joueuses de harpe, et, s’accompagnant elle-même, improvisa un chant sublime sur ces paroles du cantique de la Captivité:

«Nous nous sommes assises auprès des fleuves de Babylone, et nous y avons pleuré, nous souvenant de Sion.

«Et nous avons suspendu nos harpes aux saules du rivage.

«Quand ceux qui nous avaient emmenées en captivité nous ont demandé des paroles de cantique, et de les réjouir du son de nos harpes, en nous disant: «Chantez-nous quelque chose des cantiques de Sion,» nous leur avons répondu:

«Comment chanterions-nous le cantique de l’Éternel sur une terre étrangère?»

«Si je t’oublie, Jérusalem, que ma droite s’oublie elle-même!

«Que ma langue soit attachée à mon palais, si je ne me souviens de toi à jamais, et si je ne fais de Jérusalem l’unique sujet de ma réjouissance.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

«O Éternel! tes filles se souviendront de leurs autels et de leurs bocages auprès des arbres verts sur les hautes collines!

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

«Babylone, qui vas être détruite, puisses-tu ne pas souffrir le mal que tu nous as fait!

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

«C’est pourquoi, vous, femmes, écoutez la parole de l’Éternel, et que votre cœur reçoive la parole de sa bouche. Enseignez vos filles à se lamenter, et que chacune apprenne à sa compagne à faire des complaintes... Car la mort est montée par nos fenêtres, elle s’est logée dans nos demeures... Qu’elles se hâtent, qu’elles prononcent à haute voix une lamentation sur nous, et que nos yeux se fondent en pleurs, et que nos paupières fassent ruisseler des larmes!»

Ce fut la dernière fois que Lélia fit entendre aux hommes cette voix magnifique à laquelle son génie donnait une puissance invincible. A demi agenouillée devant sa harpe, les yeux humides, l’air inspiré, plus belle que jamais sous le voile blanc et la couronne d’hyménée, elle fit une impression profonde sur tous ceux qui la virent. Chacun songea à sainte Cécile et à Corinne. Mais, parmi tous ceux-là, il n’y eut que Trenmor qui, du premier coup, comprit le sens douloureux et profond des versets sacrés que Lélia avait choisis et arrangés au gré de son inspiration, pour prendre congé de la société humaine, et lui signifier la cause de son divorce avec elle.