LVIII.
CONTEMPLATION.
Une porte de mon appartement donne sur les rochers. Des gradins rongés par le temps et la mousse font le tour du bloc escarpé qui soutient cette partie de l’édifice, et, après plusieurs rampes rapides, établissent une communication entre le couvent et la montagne. C’est le seul endroit abordable de notre forteresse; mais il est effrayant, et, depuis la sainte, personne n’a osé s’y hasarder. Les degrés, creusés inégalement dans le roc, présentent mille difficultés, et l’escarpement qu’ils côtoient, sans offrir aucune espèce de point d’appui, donne des vertiges.
J’ai voulu savoir si, dans la retraite et l’inaction, je n’avais rien perdu de mon courage et de ma force physique. Je me suis aventurée au milieu de la nuit, par un beau clair de lune, à descendre ces degrés. Je suis parvenue sans peine jusqu’à un endroit où la montagne, en s’écroulant, semblait avoir emporté le travail des cénobites. Un instant suspendue entre le ciel et les abîmes, j’ai frémi d’être forcée de me retourner pour revenir sur mes pas. J’étais sur une plate-forme où mes pieds avaient à peine l’espace nécessaire pour tenir tous les deux. Je suis restée longtemps immobile afin d’habituer mes yeux à supporter cette situation, et je songeais à l’empire de la volonté d’une part, de l’autre à celui de l’imagination sur les sens. Si j’eusse cédé à l’imagination, je me serais élancée au fond du gouffre qui semblait m’attirer par un aimant; mais la froide volonté dominait mes terreurs, et me maintenait ferme sur mon étroit piédestal.
Ne pourrait-on proposer cet exemple à ceux qui disent que les tentations sont irrésistibles, que toute contrainte imposée à l’homme est contraire au vœu de la nature et criminelle envers Dieu? O Pulchérie! je pensai à toi en cet instant. Je comparai ces vains plaisirs qui t’ont perdue à cette erreur des sens que je subissais sur le bord du précipice, et qui me poussait à abréger mon angoisse en m’abandonnant au sentiment de ma faiblesse. Je comparai aussi la vertu qui t’eût préservée à cet instinct conservateur de l’être, à cette force de raisonnement qui, chez l’homme, sait lutter victorieusement contre la mollesse et la peur. Oh! vous outragez la bonté de Dieu et vous méprisez profondément ses dons, vous qui prenez pour la plus noble et la plus saine partie de votre être cette faiblesse qu’il vous a infligée comme correctif de la force dont vous eussiez été trop fiers.
En observant d’un œil attentif tous les objets environnants, j’aperçus la continuation de l’escalier sur le roc détaché au-dessous de la plate-forme. J’atteignis sans peine cette nouvelle rampe. Ce qui, au premier coup d’œil, était impossible, devint facile avec la réflexion. Je me trouvai bientôt hors de danger sur les terrasses naturelles de la montagne. Je connaissais de l’œil ces sites inabordables. Il y a cinq ans que, dans mes rêveries, je m’y promène des yeux sans songer à y porter mes pas. Mais cette énorme croûte qui forme le couronnement du mont, et dont les dents aiguës déchirent les nuées, je n’en avais jamais aperçu que les parois extérieures. Quelle fut ma surprise, lorsqu’en le côtoyant je vis la possibilité de pénétrer dans leurs flancs par des fissures dont le lointain aspect offrait à peine l’espace nécessaire pour le passage d’un oiseau? Je n’hésitai point à m’y glisser, et, à travers les éboulements du basalte, le réseau des plantes pariétaires et les aspérités d’un trajet incertain, je suis parvenue à des régions que nul regard humain n’a contemplées, que nul pied n’a parcourues, depuis le temps où la sainte y venait chercher le recueillement de la prière, loin de tout bruit extérieur et de toute obsession humaine.
On croit, dans le pays, que chaque nuit l’esprit de Dieu la ravissait sur ces sommets sublimes, qu’un ange invisible la portait sur ces escarpements, et aucun habitant n’a osé depuis approfondir le miracle que la foi seule opéra: la foi, que les petits esprits appellent faiblesse, superstition, ineptie! la foi, qui est la volonté jointe à la confiance, magnifique faculté donnée à l’homme pour dépasser les bornes de la vie animale, et pour reculer jusqu’à l’infini celles de l’entendement.
La montagne, tronquée vers sa cime par l’éruption d’un volcan éteint dans les premiers âges du globe, offrait à mes regards une vaste enceinte de ruines volcaniques, fermée par les inégaux remparts de ses dents et de ses déchirures. Une cendre noire, poussière de métaux vomis par l’éruption; des amas de scories fragiles, que la vitrification préserve de l’action des éléments, mais qui craquent sous le pied comme des ossements épars; un gouffre comblé par les atterrissements et recouvert de mousse, des murailles naturelles d’une lave rouge qu’on prendrait pour de la brique, les gigantesques cristallisations du basalte, et partout sur les minéraux les étincelles et les lames d’une pluie de métaux en fusion que fouetta jadis une tempête sortie des entrailles de la terre; de grands lichens rudes et flétris comme la pierre dont ils sont nourris, des eaux qu’on ne voit pas et que l’on entend bouillonner sous les roches, tel est le lieu sauvage où aucun être animé n’a laissé ses traces. Il y avait si longtemps que je ne m’étais retrouvée au désert, que j’eus un instant d’effroi à l’aspect de ces débris d’un monde antérieur à l’homme. Un malaise inexprimable s’empara de moi, et je ne pus me résoudre à m’asseoir au sein de ce chaos. Il me semblait que c’était la demeure de quelque puissance infernale ennemie de la paix de l’homme. Je continuai donc à marcher et à gravir jusqu’à ce que j’eusse atteint les dernières crêtes qui forment, autour de ce large cratère, une orgueilleuse couronne aux fleurons bizarres.
De là, je revis les espaces des cieux et des mers, la ville, les campagnes fertiles qui l’entourent, le fleuve, les forêts, les promontoires et les belles îles, et le volcan, seul géant dont la tête dépassât la mienne, seule bouche vivante du canal souterrain où se sont précipités tous les torrents de feu qui bouillonnèrent dans les flancs de cette contrée. Les terres cultivées, les hameaux et les maisons de plaisance qui couvrent les croupes amènes des mamelons, se perdaient dans la distance et se confondaient dans les vapeurs du crépuscule. Mais à mesure que le jour grandit à l’horizon maritime, les objets devinrent plus distincts, et bientôt je pus m’assurer que le sol était encore fécond, que l’humanité existait encore. Assise sur ce trône aérien, que la sainte elle-même ne s’est peut-être jamais souciée d’atteindre, il me sembla que je venais de prendre possession d’une région rebelle à l’homme. L’immonde cyclope qui entassa ces blocs pour les précipiter sur la vallée, et qui tira le feu d’enfer de ses réservoirs inconnus pour consumer les jeunes productions de la terre, était tombé sous la colère du Dieu vengeur. Il me sembla que je venais de lui imposer le dernier sceau du vasselage en mettant le pied sur sa tête foudroyée. Ce n’était pas assez que l’Éternel eût permis à la race privilégiée de couvrir de ses triomphes et de ses travaux tout ce sol disputé aux éléments; il fallait qu’une femme gravît jusqu’à cette dernière cime, autel désert et silencieux du Titan renversé. Il fallait qu’au haut de cet autel audacieux la pensée humaine, cet aigle dont le vol embrasse l’infini et possède le trésor des mondes, vînt se poser et replier ses ailes pour se pencher vers la terre et la bénir dans un élan fraternel, créant ainsi, pour la première fois, un rapport sympathique de l’homme à l’homme, au milieu des abîmes de l’espace.
Me retournant alors vers la région désolée que je venais de parcourir, j’essayai de me rendre compte du changement qui s’est opéré dans mes goûts en même temps que dans mes habitudes. Pourquoi donc jadis n’étais-je jamais assez loin à mon gré des lieux habitables? Pourquoi aujourd’hui aime-je à m’en rapprocher? Je n’ai pas découvert dans l’homme des vertus nouvelles, des qualités ignorées jusqu’ici. La société ne m’apparaît pas meilleure depuis que je l’ai quittée. De loin comme de près j’y vois toujours les mêmes vices, toujours la même lenteur à se reconstituer suivant ses besoins nobles et réels. Et quant aux beautés brutes de la nature, je n’ai pas perdu la faculté de les apprécier. Rien n’éteint dans les âmes poétiques le sentiment du beau, et ce qui leur semble mortel au premier abord développe en elles des facultés ignorées, des ressources inépuisables. Cependant autrefois il n’était pas de caverne assez inaccessible, pas de lande assez inculte, pas de plage assez stérile pour exercer la force de mes pieds et l’avidité de mon cerveau. Les Alpes étaient trop basses et la mer trop étroite à mon gré. Les immuables lois de l’équilibre universel fatiguaient mon œil et lassaient ma patience. Je guettais l’avalanche et ne trouvais jamais qu’elle eût assez labouré de neiges, assez balayé de sapins, assez retenti sur les échos effrayés des glaciers. L’orage ne venait jamais assez vite et ne grondait jamais assez haut. J’eusse voulu pousser de la main les sombres nuées et les déchirer avec fracas. J’aurais voulu assister à quelque déluge nouveau, à la chute d’une étoile, à un cataclysme universel. J’aurais crié de joie en m’abîmant avec les ruines du monde, et alors seulement j’aurais proclamé Dieu aussi fort que ma pensée l’avait conçu.
C’est le souvenir de ces jours impétueux et de ces désirs insensés qui me fait frémir maintenant à l’aspect des lieux qui retracent les antiques bouleversements du globe. Cet amour de l’ordre, révélé à moi depuis que j’ai quitté le monde, proscrit les joies que j’éprouvais jadis à entendre gronder le volcan et à voir rouler l’avalanche. Quand je me sentais faible par ma souffrance je ne cherchais dans les attributs de Dieu que la colère et la force. A présent que je suis apaisée, je comprends que la force, c’est le calme et la douceur. O bonté incréée! comme tu t’es révélée à moi! comme je te bénis dans le moindre sillon vert que ton regard féconde! comme je m’identifie à cette bonne terre où ton grain fructifie! comme je comprends ton infatigable mansuétude! O terre, fille du ciel! comme ton père t’a enseigné la clémence, toi qui ne te dessèches pas sous les pas de l’impie, toi qui te laisses posséder par le riche et qui sembles attendre avec sécurité le jour qui te rendra à tous tes enfants! Sans doute alors tu te pareras d’attraits nouveaux; plus riante et plus féconde, tu réaliseras peut-être ces beaux rêves poétiques que l’on entend annoncer par les sectes nouvelles, et qui montent comme des parfums mystérieux sur cet âge de doute, composé étrange de hautaines négations et de tendres espérances.
Ravie dans la contemplation de cette nuit sublime, j’en suivis le cours, le déclin et la fin. A minuit, la lune s’était couchée. La retraite me devenait impossible; privée de son flambeau, je ne pouvais plus me guider dans ce labyrinthe de débris, et, quoique le ciel fût étincelant d’étoiles, les profondeurs du cratère étaient ensevelies dans les ténèbres. J’attendis qu’une faible lueur blanchît l’horizon. Mais quand elle parut, la terre devint si belle que je ne pus m’arracher au spectacle que chaque instant variait et embellissait sous mes yeux.
Les pâles étoiles du Scorpion se plongèrent une à une dans la mer à ma droite. Nymphes sublimes, inséparables sœurs, elles semblaient s’enlacer l’une à l’autre et s’entraîner en s’invitant aux chastes voluptés du bain. Les soleils innombrables qui sèment l’éther étaient alors plus rares et plus brillants; le jour ne se montrait pas encore, et cependant le firmament avait pris une teinte plus blanche, comme si un voile d’argent se fût étendu sur l’azur profond de son sein. L’air fraîchissait, et l’éclat des astres semblait ranimé par cette brise, comme une flamme que le vent agite avant de l’éteindre. L’étoile de la Chèvre monta rouge et brillante à ma gauche, au-dessus des grandes forêts, et la Voie lactée s’effaça sur ma tête comme une vapeur qui remonte aux cieux.
Alors l’empyrée devint comme un dôme qui se détachait obliquement de la terre, et l’aube monta chassant devant elle les étoiles paresseuses. Tandis que le vent de ses ailes les soufflait une à une, celles qui s’obstinaient à rester paraissaient toujours plus claires et plus belles. Hesper blanchissait et s’avançait avec tant de majesté qu’il semblait impossible de le détrôner; l’Ourse abaissait sa courbe gigantesque vers le nord. La terre n’était qu’une masse noire, dont quelques sommets de montagne coupaient, çà et là, l’âpre contour à l’horizon. Les lacs et les ruisseaux se montrèrent successivement comme des taches et des lignes sinueuses d’argent mat sur le linceul de la terre. A mesure que l’aurore remplaça l’aube, toutes ces eaux prirent alternativement les reflets changeants de la nacre. Longtemps l’azur, dont les teintes infinies effaçaient la transition du blanc au noir, fut la seule couleur que l’œil pût saisir sur la terre et dans les cieux. L’orient rougit longtemps avant que la couleur et la forme fussent éveillées dans le paysage. Enfin la forme sortit la première du chaos. Les contours des plans avancés se détachèrent, puis tous les autres successivement jusqu’aux plus lointains; et, quand tout le dessin fut appréciable, la couleur s’alluma sur le feuillage, et la végétation passa lentement par toutes les teintes qui lui sont propres, depuis le bleu sombre de la nuit jusqu’au vert étincelant du jour.
Le moment le plus suave fut celui qui précéda immédiatement l’apparition du disque du soleil. La forme avait atteint toute la grâce de son développement. La couleur encore pâle avait un indéfinissable charme; les rayons montaient comme des flammes derrière de grands rideaux de peupliers qui n’en recevaient rien encore et qui se dessinaient en noir sur cette fournaise. Mais, dans la région située entre l’orient et le sud, la lumière répandait de préférence ses prestiges toujours croissants. L’oblique clarté se glissait entre chaque zone de coteaux, de forêts et de jardins. Les masses, éclairées à tous leurs bords, s’enlevaient légères et diaphanes, tandis que leur milieu encore sombre accusait l’épaisseur. Que les arbres étaient beaux ainsi! Quelle délicatesse avaient les sveltes peupliers, quelle rondeur les caroubiers robustes, quelle mollesse les myrtes et les cytises! La verdure n’offrait qu’une teinte uniforme, mais la transparence suppléait à la richesse des tons; de seconde en seconde, l’intensité du rayon pénétrait dans toutes les sinuosités, dans toutes les profondeurs. Derrière chaque rideau de feuillage, un voile semblait tomber, et d’autres rideaux, toujours plus gracieux et plus frais, surgissaient comme par enchantement; des angles de prairie, des buissons, des massifs d’arbustes, des clairières pleines de mousses et de roseaux se révélaient. Et cependant, dans les fonds des terrains, et vers les entrelacements des tiges, il y avait encore de doux mystères, moins profonds que ceux de la nuit, plus chastes que ceux du jour. Derrière les troncs blanchissants des vieux figuiers, ce n’étaient plus les antres des faunes perfides qui s’ouvraient dans les fourrés, c’étaient les pudiques retraites des silencieuses hamadryades. Les oiseaux à peine éveillés ne faisaient entendre que des chants rares et timides. La brise cessa; à la plus haute cime des trembles il n’y avait pas une feuille qui ne fût immobile. Les fleurs, chargées de rosée, retenaient encore leurs parfums. Ce moment a toujours été celui que j’ai préféré dans la journée: il offre l’image de la jeunesse de l’homme. Tout y est candeur, modestie, suavité... O Sténio! c’est le moment où ta pâle beauté et tes yeux limpides m’apparaissent tels qu’autrefois!
Mais tout à coup les feuilles s’émurent, et de grands vols d’oiseaux traversèrent l’espace. Il y eut comme un tressaillement de joie; le vent soufflait de l’ouest, et la cime des forêts semblait s’incliner devant le dieu.
De même qu’un roi, précédé d’un brillant cortége, efface bientôt par sa présence l’éclat des pompes qui l’ont annoncé, le soleil, en montant sur l’horizon, fit pâlir la pourpre répandue sur sa route. Il s’élança dans la carrière avec cette rapidité qui nous surprend toujours, parce que c’est le seul instant où notre vue saisisse clairement le mouvement qui nous entraîne et qui semble nous lancer sous les roues ardentes du char céleste. Un moment baigné dans les vapeurs embrasées de l’atmosphère, il flotta et bondit inégal dans sa forme et dans son élan, comme un spectre de feu prêt à s’évanouir et à retomber dans la nuit; mais ce fut une hésitation rapidement dissipée. Il s’arrondit, et son sein sembla éclater pour projeter au loin la gloire de ses rayons. Ainsi, antique Hélios, au sortir de la mer, il secouait sa brûlante chevelure sur la plage, et couvrait les flots d’une pluie de feu; ainsi, sublime création du Dieu unique, il apporte la vie aux mondes prosternés.
Avec le soleil, la couleur jusque-là incomplète et vague, prit toute sa splendeur. Les bords argentés des masses de feuillage se teignirent en vert sombre d’un côté et en émeraude étincelante de l’autre. Le point du paysage que j’examinais de préférence changea d’aspect, et chaque objet eut deux faces: une obscure, et l’autre éblouissante. Chaque feuille devint une goutte de la pluie d’or; puis des reflets de pourpre marquèrent la transition de la clarté à la chaleur. Les sables blancs des sentiers jaunirent, et, dans les masses grises des rochers, le brun, le jaune, le fauve et le rouge montrèrent leurs mélanges pittoresques. Les prairies absorbèrent la rosée qui les blanchissait et se firent voir si fraîches et si vertes que toute autre verdure sembla effacée. Il y eut partout des nuances au lieu de teintes; partout sur les plantes, de l’or au lieu d’argent, des rubis au lieu de pourpre, des diamants au lieu de perles. La forêt perdit peu à peu ses mystères; le dieu vainqueur pénétra dans les plus humbles retraites, dans les ombrages les plus épais. Je vis les fleurs s’ouvrir autour de moi, et lui livrer tous les parfums de leur sein.... Je quittai cette scène qui convenait moins que l’autre à la disposition de mon âme et au caprice de ma destinée. C’était l’image de la jeunesse ardente, non plus celle de l’adolescence paisible; c’était l’excitation fougueuse à une vie que je n’ai pas vécue et que je ne dois pas vivre. Je saluai la création, et je détournai mes regards sans amertume et sans ingratitude.
J’avais passé là plusieurs heures de délices; n’était-ce pas de quoi remercier humblement le Dieu qui a fait la beauté de la terre infinie, afin que chaque être y puisât le bonheur qui lui est propre? Certains êtres ne vivent que pendant quelques instants; d’autres s’éveillent quand tout le reste s’endort; d’autres encore n’existent qu’une partie de l’année. Eh quoi! une créature humaine condamnée à la solitude ne saurait sans colère renoncer à quelques instants de l’ivresse universelle, quand elle participe à toutes les délices du calme! Non, je ne me plaignis pas, et je redescendis la montagne, m’arrêtant pour regarder de temps en temps les cieux embrasés et m’étonner du peu d’instants qui s’étaient écoulés depuis que j’y avais vu régner l’humide pâleur de la lune.
Nulle langue humaine ne saurait raconter la variété magique de cette course où le temps entraîne l’univers. L’homme ne peut ni définir ni décrire le mouvement. Toutes les phases de ce mouvement qu’il appelle le temps portent le même nom dans ses idiomes, et chaque minute en demanderait un différent, puisque aucune n’est celle qui vient de s’écouler. Chacun de ces instants que nous essayons de marquer par les nombres transfigure la création et opère sur des mondes innombrables d’innombrables révolutions. De même qu’aucun jour ne ressemble à un autre jour, aucune nuit à une autre nuit, aucun moment du jour ou de la nuit ne ressemble à celui qui précède et à celui qui suit. Les éléments du grand tout ont dans leur ensemble l’ordre et la règle pour invariables conditions d’existence, et en même temps l’inépuisable variété, image d’un pouvoir infini et d’une activité infatigable, préside à tous les détails de la vie. Depuis la physionomie des constellations jusqu’à celle des traits humains, depuis les flots de la mer jusqu’aux brins d’herbe de la prairie, depuis l’immémorial incendie qui dévore les soleils jusqu’aux inénarrables variations de l’atmosphère qui enveloppe les mondes, il n’est pas de chose qui n’ait son existence propre à elle seule, et qui ne reçoive de chaque période de sa durée une modification sensible ou insensible aux perceptions de l’homme.
Qui donc a vu deux levers de soleil identiquement beaux? L’homme qui se préoccupe de tant d’événements misérables, et qui se récrée à tant de spectacles indignes de lui, ne devrait-il pas trouver ses vrais plaisirs dans la contemplation de ce qu’il y a de grand et d’impérissable? Il n’en est pas un parmi nous qui n’ait gardé un souvenir bien marqué de quelque fait puéril, et nul ne compte parmi ses joies un instant où la nature s’est fait aimer de lui pour elle-même; où le soleil l’a trouvé transporté hors du cercle d’une égoïste individualité, et perdu dans ce fluide d’amour et de bonheur qui enivre tous les êtres au retour de la lumière. Nous goûtons comme malgré nous ces ineffables biens que Dieu nous prodigue; nous les voyons passer sans les accueillir autrement que par des paroles banales. Nous n’en étudions pas le caractère; nous confondons dans une même appréciation, froide et confuse, toutes les nuances de nos jours radieux. Nous ne marquons pas comme un événement heureux le loisir d’une nuit de contemplation, la splendeur d’un matin sans nuage. Il y a eu pour chacun de nous un jour où le soleil lui est apparu plus beau qu’en aucun autre jour de sa vie. Il s’en est à peine aperçu, et il ne s’en souvient pas. O mouvement! vieux Saturne, père de tous les pouvoirs! c’est toi que les hommes eussent dû adorer sous la figure d’une roue; mais ils ont donné tes attributs à la Fortune, parce qu’elle seule préside à leurs instants; elle seule retourne le sablier de leur vie. Ce n’est pas le cours des astres qui règle leurs pensées et leurs besoins, ce n’est pas l’ordre admirable de l’univers qui fait fléchir leurs genoux et palpiter leurs cœurs; ce sont les jouets fragiles dont ta corne est remplie. Tu la secoues sur leurs pas, et ils se baissent pour chercher quelque chose dans la fange, tandis qu’une source inépuisable de bonheur et de calme ruisselle autour d’eux, abondante et limpide, par tous les pores de la création.
LIX.
Lélia, j’ai le avidement le résumé des nobles et touchantes émotions de votre âme depuis les années qui nous séparent. Vous êtes calme, Dieu soit loué! Moi aussi je suis calme, mais triste; car depuis longtemps je suis inutile. Je vous l’ai caché pour ne pas altérer votre précieuse sérénité; mais maintenant je puis vous le dire, j’ai passé tout ce temps dans les fers; et cela sur une terre étrangère aux querelles politiques qui m’ont expulsé du pays où vous êtes, sur une terre de refuge et de prétendue liberté. J’ai été trouvé suspect, et le soupçon a suffi pour que l’hospitalité se changeât pour moi en tyrannie. Enfin j’échappe à la prison, et je vais reprendre ma tâche. Ici, comme ailleurs sans doute, je trouverai des sympathies; car ici, plus qu’ailleurs peut-être, il y a de grandes souffrances, de grands besoins et de grandes iniquités.
Vos récits et vos peintures de la vie monastique m’ont apporté au sein de ma misère des heures charmantes et de poétiques rêveries. Moi aussi, Lélia, j’ai eu dans le cachot mes jours de bonheur en dépit du sort et des hommes. Jadis j’avais souvent désiré la solitude. Aux jours des angoisses et des remords sans fruit, j’avais essayé de fuir la présence de l’homme; mais en vain avais-je parcouru une partie du monde. La solitude me fuyait; l’homme, ou ses influences inévitables, ou son despotique pouvoir sur toute la création, m’avaient poursuivi jusqu’au sein du désert. Dans la prison j’ai trouvé cette solitude si salutaire et si vainement cherchée. Dans ce calme mon cœur s’est rouvert aux charmes de la nature. Jadis à mon admiration blasée les plus belles contrées qu’éclaire le soleil n’avaient pas suffi; maintenant un pâle rayon entre deux nuages, une plainte mélodieuse du vent sur la grève, le bruissement des vagues, le cri mélancolique des mouettes, le chant lointain d’une jeune fille, le parfum d’une fleur élevée à grand’peine dans la fente d’un mur, ce sont là pour moi de vives jouissances, des trésors dont je sais le prix. Combien de fois ai-je contemplé avec délices, à travers l’étroit grillage d’une meurtrière, la scène immense et grandiose de la mer agitée promenant sa houle convulsive et ses longues lames d’écume d’un horizon à l’autre! Qu’elle était belle alors, cette mer encadrée dans une fente d’airain! Comme mon œil, collé à cette ouverture jalouse, étreignait avec transport l’immensité déployée devant moi! Eh! ne m’appartenait-elle pas tout entière, cette grande mer que mon regard pouvait embrasser, où ma pensée errait libre et vagabonde, plus rapide, plus souple, plus capricieuse, dans son vol céleste, que les hirondelles aux grandes ailes noires, qui rasaient l’écume et se laissaient bercer endormies dans le vent? Que m’importaient alors la prison et les chaînes? Mon imagination chevauchait la tempête comme les ombres évoquées par la harpe d’Ossian. Depuis je l’ai franchie sur un léger navire, cette mer où mon âme s’était promenée tant de fois. Eh bien! alors elle m’a semblé moins belle peut-être. Les vents étaient lourds et paresseux à mon gré; les flots avaient des reflets moins étincelants, des ondulations moins gracieuses; le soleil s’y levait moins pur, il s’y couchait moins sublime. Cette mer qui me portait, ce n’était plus la mer qui avait bercé mes rêves, la mer qui n’appartenait qu’à moi, et dont j’avais joui tout seul au milieu des esclaves enchaînés.
Maintenant je vis languissamment et sans efforts, comme le convalescent à la suite d’une maladie violente. Avez-vous éprouvé ce délicieux engourdissement de l’âme et du corps après les jours de délire et de cauchemar, jours à la fois longs et rapides, où, dévoré de rêves, fatigué de sensations incohérentes et brusques, on ne s’aperçoit point du temps qui marche et des nuits qui succèdent aux jours? Alors, si vous êtes sortie de ce drame fantastique où vous jette la fièvre pour rentrer dans la vie calme et paresseuse, dans l’idylle et les douces promenades, sous le soleil tiède, parmi les plantes que vous avez laissées en germe et que vous retrouvez en fleurs; si vous avez lentement marché, faible encore, le long du ruisseau nonchalant et paisible comme vous; si vous avez écouté vaguement tous ces bruits de la nature longtemps perdus et presque oubliés sur un lit de douleur; si vous avez enfin repris à la vie, doucement, et par tous les pores, et par toutes les sensations une à une, vous pouvez comprendre ce que c’est que le repos après les tempêtes de ma vie.
Mais nous n’avons pas le droit de nous arrêter plus d’un jour au bord de notre route. Le ciel nous condamne au travail. Moi, plus qu’un autre, je suis condamné à accomplir un dur pèlerinage. Il est dans le repos des délices infinies; mais nous ne pouvons pas nous endormir dans ces voluptés, car elles nous donneraient la mort. Elles nous sont envoyées en passant comme des oasis dans le désert, comme un avant-goût du ciel; mais notre patrie ici-bas est une terre inculte que nous sommes destinés à conquérir, à civiliser, à affranchir de la servitude. Je ne l’oublie pas, Lélia, et déjà je me remets en marche, souhaitant que la paix des cieux reste avec vous!
LX.
LE CHANT DE PULCHÉRIE.
Quand je quitte ma couche voluptueuse pour regarder les étoiles qui blanchissent avec l’azur céleste, mes genoux frissonnent au froid de cette matinée d’hiver. D’affreux nuages pèsent sur l’horizon comme des masses d’airain, et l’aube fait de vains efforts pour se dégager de leurs flancs livides. L’astre du Bouvier darde un dernier rayon rougeâtre aux pieds de l’Ourse boréale, dont le jour éteint un à un les sept flambeaux pâlissants. La lune continue sa course et s’abaisse lentement, froide et sinistre, des hauteurs du zénith vers les créneaux des mornes édifices. La terre commence à montrer des pentes labourées par la pluie, luisantes d’un reflet terne comme l’étain. Les coqs chantent d’une voix aigre, et l’angelus, qui salue cette aurore glacée, semble annoncer le réveil des morts dans leurs suaires, et non celui des vivants dans leurs demeures.
Pourquoi quitter ton grabat à peine échauffé par quelques heures d’un mauvais sommeil, ô laboureur plus pâle que l’aube d’hiver, plus triste que la terre inondée, plus desséché que l’arbre dépouillé de ses feuilles? Par quelle misérable habitude signes-tu ton front étroit, ridé avant l’âge, au commandement de la cloche catholique? Par quelle imbécile faiblesse acceptes-tu pour ton seul espoir et ta seule consolation les rites d’une religion qui consacre ta misère et perpétue ta servitude? Tu restes sourd à la voix de ton cœur qui te crie: Courage et vengeance! et tu courbes la tête à cette vibration lugubre qui proclame dans les airs ton arrêt éternel: Lâcheté, abaissement, terreur! Brute indigne de vivre! regarde comme la nature est ingrate et rechignée, comme le ciel te verse à regret la lumière, comme la nuit s’arrache lentement de ton hémisphère désolé! Ton estomac vide et inquiet est le seul mobile qui te gouverne encore, et qui te pousse à chercher une chétive pâture, sans discernement et sans force, sur un sol épuisé par tes ignares labeurs, par tes bras lourds et malhabiles, que la faim seule met encore en mouvement comme les marteaux d’une machine. Va broyer la pierre des chemins, moins endurcie que ton cerveau, pour que mes nobles chevaux ne s’écorchent pas les pieds dans leur course orgueilleuse! Va ensemencer le sillon limoneux, afin qu’un pur froment nourrisse mes chiens, et que leurs restes soient mendiés avec convoitise par tes enfants affamés! Va, race infirme et dégradée, chéris la vermine qui te ronge! végète comme l’herbe infecte des marécages! traîne-toi sur le ventre comme le ver dans la fange! Et toi, soleil, ne te montre pas à ces reptiles indignes de te contempler! Nuages de sang qui vous déchirez à son approche, roulez vos plis comme un linceul sur sa face rayonnante, et répandez-vous sur la terre d’Égypte jusqu’à ce que ce peuple abject ait fait pénitence et lavé la souillure de son esclavage.
Mon jeune amant, tu ne me réponds pas, tu ne m’écoutes pas? Ton front repose enfoncé dans un chevet moelleux. Crains-tu de me montrer des larmes généreuses? Pleures-tu sur cette hideuse journée qui commence, sur cette race avilie qui s’éveille? Rêves-tu de carnage et de délivrance? Gémis-tu de douleur et de colère?—Tu dors? Ta chevelure est mouillée de sueur, tes épaules mollissent sous les fatigues de l’amour. Une langueur ineffable accable tes membres et ta pensée... N’as-tu donc d’ardeur et de force que pour le plaisir?—Quoi! tu dors? La volupté suffit donc à ta jeunesse, et tu n’as pas d’autre passion que celle des femmes? Étrange jeunesse, qui ne sait ni dans quel monde, ni dans quel siècle le destin t’a jetée! Tout ton passé est ambition, tout ton présent jouissance, tout ton avenir impunité. Eh bien, si tu as tant d’insouciance et de mépris pour le malheur d’autrui, donne-moi donc un peu de cette lâcheté froide. Que toute la force de nos âmes, que toute l’ardeur de notre sang tourne à l’âpreté de nos délires. Allons, ouvrons nos bras et fermons nos cœurs! abaissons les rideaux entre le jour et notre joie honteuse! Rêvons sous l’influence d’une lascive chaleur le doux climat de la Grèce, et les voluptés antiques, et la débauche païenne! Que le faible, le pauvre, l’opprimé, le simple suent et souffrent pour manger un pain noir trempé de larmes; nous, nous vivrons dans l’orgie, et le bruit de nos plaisirs étouffera leurs plaintes! Que les saints crient dans le désert, que les prophètes reviennent se faire lapider, que les Juifs remettent le Christ en croix, vivons!
Ou bien, veux-tu? mourons, asphyxions-nous; quittons la vie par lassitude, comme tant d’autres couples l’ont quittée par fanatisme amoureux. Il faut que notre âme périsse sous le poids de la matière, ou que notre corps, dévoré par l’esprit, se soustraie à l’horreur de la condition humaine.
Il dort toujours! et moi, je ne saurais retrouver un instant de calme quand le contraste de la misère d’autrui et de ma richesse infâme vient livrer mon sein aux remords! O ciel! quelle brute est donc ce jeune homme qu’hier je trouvais si beau? Regardez-le, étoiles vacillantes qui fuyez dans l’immensité, et voilez-vous à jamais pour lui! Soleil, ne pénètre pas dans cette chambre, n’éclaire pas ce front flétri par la débauche, qui n’a jamais eu ni une pensée de reproche, ni une malédiction pour la Providence oublieuse!
Et toi vassal, victime, porteur de haillons; toi esclave, toi travailleur, regarde-le... regarde-moi, pâle, échevelée, désolée à cette fenêtre... regarde-nous bien tous les deux: un jeune homme riche et beau qui paie l’amour d’une femme, et une femme perdue qui méprise cet homme et son argent! Voilà les êtres que tu sers, que tu crains, que tu respectes... Ramasse donc les outils de ton travail, ces boulets de ton bagne éternel, et frappe! écrase ces êtres parasites qui mangent ton pain et te volent jusqu’à ta place au soleil! Tue cet homme qui dort bercé par l’égoïsme, tue aussi cette femme qui pleure, impuissante à sortir du vice!
LXI.
L’ermite vit entrer un soir dans sa cellule un jeune homme qu’il reconnut à peine; car ses vêtements, ses manières, sa démarche, sa voix et jusqu’à ses traits, tout en lui était changé, tout s’était pour ainsi dire dénationalisé, pour prendre le reflet d’une civilisation étrangère.
Quand Sténio eut partagé le frugal souper de Magnus, il prit son bras et descendit avec lui au bord du lac. Il aimait à revoir ce lieu inculte, ces grands cèdres penchés sur le précipice, ces sables argentés par la lune, et cette eau immobile où les étoiles se reflétaient calmes comme dans un autre éther. Il aimait le faible bruissement des insectes dans les joncs, et le vol silencieux des chauves-souris décrivant des cercles mystérieux sur sa tête. Dans la cellule de l’ermite, au bord du ravin, au fond du lac sans rivages, son âme cherchait une pensée d’espoir, un sourire de la destinée. Comme son front était calme et sa bouche muette depuis longtemps, Magnus crut que Dieu avait eu pitié de lui et qu’il avait ouvert enfin à ce cœur souffrant le trésor des espérances divines; mais tout à coup Sténio, l’arrêtant sous le rayon pur et blanc de la lune, lui dit, en le pénétrant de son regard cynique:
«Moine, raconte-moi donc ton amour pour Lélia, et comment, après t’avoir rendu athée et renégat, elle te fit devenir fou?
—Mon Dieu! s’écria le pâle cénobite avec égarement, faites que ce calice s’éloigne de moi!»
Sténio éclata d’un rire amer, et ôtant son chapeau d’une manière ironique:
«Je vous salue, ermite plein de grâce, dit-il; la concupiscence est toujours avec vous, à ce que je vois; car on ne peut vous faire la moindre question sans vous enfoncer mille poignards dans le cœur. N’en parlons donc plus. Je croyais que madame l’abbesse des Camaldules était devenue un personnage assez grave pour ne pas troubler l’imagination même d’un prêtre. Dites-moi, Magnus, l’avez-vous revue depuis qu’elle est là? Et il montrait le couvent des Camaldules, dont les dômes, argentés par la lune, dépassaient un peu les cyprès du cimetière.»
Magnus fit un signe de tête négatif.
«Et que faites-vous si près du camp ennemi? dit Sténio; comment êtes-vous venu dresser votre tente sous ses batteries?
—Il y avait déjà une année que j’étais ici, dit Magnus, lorsque j’ai appris qu’elle était au couvent.
—Et depuis ce temps vous avez résisté au désir de franchir ce ravin et d’aller regarder, par le trou de quelque serrure, si l’abbesse est encore belle? Eh bien, je vous admire et je vous approuve. Restez avec votre illusion et avec votre amour, mon père. Il ne vous faudrait peut-être pour guérir que voir celle que vous avez tant aimée. Mais où seraient vos mérites si vous guérissiez? Allons, gagnez le ciel, puisque le ciel est fait pour les dupes. Quant à moi, ajouta-t-il d’un son de voix tout à coup effrayant et lugubre, je sais qu’il n’y a rien de vrai dans les rêves de l’homme, et qu’une fois la vérité dévoilée il n’y a plus pour lui que la patience de l’ennui ou la résolution du désespoir; et quand j’ai dit autrefois que l’homme pouvait se complaire dans sa force individuelle, j’ai menti aux autres et à moi; car celui qui est arrivé à la possession d’une force inutile, à l’exercice d’une puissance sans valeur et sans but, n’est qu’un fou dont il faut se méfier.
«Dans les rêves de ma jeunesse, dans les extases de ma plus fraîche poésie, un fantôme d’amour planait sans cesse et me montrait le ciel. Lélia, mon illusion, ma poésie, mon élysée, mon idéal, qu’êtes-vous devenue? Où a fui votre spectre léger, dans quel éther insaisissable s’est évanouie votre essence immatérielle? C’est que mes yeux se sont ouverts, c’est qu’en apprenant que vous étiez l’impossible, la vie m’est apparue toute nue, toute cynique; belle parfois, hideuse souvent, mais toujours semblable à elle-même dans ses beautés ou dans ses horreurs, toujours bornée, toujours assujettie à d’imprescriptibles lois qu’il n’appartient pas à la fantaisie de l’homme de soulever! Et à mesure que cette fantaisie s’est usée et effacée (cette fantaisie de l’irréalisable qui seule poétise les jours de l’homme et l’attache quelques années à ses frivoles plaisirs), à mesure que mon âme s’est lassée de chercher dans les bras d’un troupeau de femmes le baiser extatique que Lélia seule pouvait donner; dans le vin, la poésie et la louange, l’ivresse qu’une parole d’amour de Lélia devait résumer, je me suis éclairé au point de savoir... Écoutez-moi, Magnus, et que mes paroles vous profitent. Je me suis éclairé au point de savoir que Lélia elle-même est une femme comme une autre, que ses lèvres n’ont pas un baiser plus suave, que sa parole n’a pas une vertu plus puissante que le baiser et la parole des autres lèvres. Je sais aujourd’hui Lélia tout entière, comme si je l’avais possédée. Je sais ce qui la faisait si belle, si pure, si divine: c’était moi, c’était ma jeunesse. Mais, à mesure que mon âme s’est flétrie, l’image de Lélia s’est flétrie aussi. Aujourd’hui je la vois telle qu’elle est, pâle, la lèvre terne, la chevelure semée de ces premiers fils d’argent qui nous envahissent le crâne, comme l’herbe envahit le tombeau; le front traversé de cet ineffable pli que la vieillesse nous imprime, d’abord d’une main indulgente et légère, puis d’un ongle profond et cruel. Pauvre Lélia, vous voilà bien changée! Quand vous passez dans mes rêves, avec vos diamants et vos parures d’autrefois, je ne puis m’empêcher de rire amèrement et de vous dire: «Bien vous prend d’être abbesse, Lélia, et d’avoir beaucoup de vertu, car, sur mon honneur, vous n’êtes plus belle, et, si vous m’invitiez au céleste banquet de votre amour, je vous préférerais la jeune danseuse Torquata ou la joyeuse courtisane Elvire.»
«Et après tout, Torquata, Elvire, Pulchérie, Lélia, qu’êtes-vous pour m’enivrer, pour m’attacher à ce joug de fer qui ensanglante mon front, pour me pendre à ce gibet où mes membres se sont brisés? Essaim de femmes aux blonds cheveux, aux tresses d’ébène, aux pieds d’ivoire, aux brunes épaules, filles pudiques, rieuses débauchées, vierges aux timides soupirs, Messalines au front d’airain, vous toutes que j’ai possédées ou rêvées, que viendriez-vous faire dans ma vie à présent? Quel secret auriez-vous à me révéler? Me donneriez-vous les ailes de la nuit pour faire le tour de l’univers? me diriez-vous les secrets de l’éternité? feriez-vous descendre les étoiles pour me servir de couronne? feriez-vous seulement épanouir pour moi une fleur plus belle et plus suave que celles qui jonchent la terre de l’homme? Menteuses et impudentes que vous êtes! qu’y a-t-il donc dans vos caresses, pour que vous les mettiez à si haut prix? De quelles joies si divines avez-vous donc le secret, pour que nos désirs vous embellissent à ce point? Illusion et rêverie, c’est vous qui êtes vraiment les reines du monde! Quand votre flambeau est éteint, le monde est inhabitable.
«Pauvre Magnus! cesse de dévorer tes entrailles, cesse de te frapper la poitrine pour y faire rentrer l’élan indiscret de tes désirs! Cesse d’étouffer tes soupirs quand Lélia apparaît dans tes songes! Va, c’est toi, pauvre homme, qui la fais si belle et si désirable; indigne autel d’une flamme si sainte, elle rit en elle-même de ton supplice. Car elle sait bien, cette femme, qu’elle n’a rien à te donner en échange de tant d’amour. Plus habile que les autres, elle ne se livre pas, elle se gaze. Elle se refuse, elle se divinise. Mais se voilerait-elle ainsi, si son corps était plus beau que celui des femmes qu’on achète? Son âme se déroberait-elle aux épanchements de l’affection, si son âme était plus vaste et plus grande que la nôtre?
«O femme, tu n’es que mensonge! homme, tu n’es que vanité! philosophie, tu n’es que sophisme! dévotion, tu n’es que poltronnerie!»
LXII.
DON JUAN.
Durant ces années qui avaient dispersé comme des feuilles d’automne des êtres autrefois si unis, Sténio, par ennui de ses habitudes, ou par nécessité d’échapper à des soupçons politiques, s’était éloigné des rivages qu’enchante le soleil. Il était venu demander à nos froides contrées les merveilles de leurs inventions, le luxe de leurs plaisirs, et aussi, peut-être, les orgueilleux sophismes de leur philosophie. Sténio était riche. Le faste, le bruit, les spectacles, le jeu, la débauche, tous les moyens d’abuser de l’argent et de la vie ne lui manquèrent pas. Mais ce qui le charma le plus, ce fut de trouver un monde tout fait pour son égoïsme et une race toute semblable, et par instinct et par goût, à ce qu’il était devenu par faiblesse et par désespoir. Il fut émerveillé de voir ériger en principe, et pratiquer systématiquement, raisonnablement, ce qu’il avait fait jusqu’alors par défi et avec délire. Il entendit des professeurs justifier, du haut de leur philosophie, tous les caprices, tous les mauvais désirs, toutes les méchantes fantaisies, sous prétexte que l’homme n’a pas d’autre guide que sa raison, et pas d’autre raison que son instinct. Il apprit chez nous toutes les merveilles de la psychologie, toutes les finesses de l’éclectisme, toute la science et toute la morale du siècle: à savoir, que nous devons nous examiner nous-mêmes attentivement, sans nous soucier les uns des autres, et faire ensuite chacun ce qui nous plaît, à condition de le faire avec beaucoup d’esprit. Sténio cessa donc d’être fou, il devint spirituel, élégant et froid. Il hanta les salons et les tavernes, portant dans les tavernes les belles manières d’un grand seigneur, et dans les salons l’impertinence d’un roué. Les prostituées le trouvèrent charmant; les femmes du monde, original. Il suivit religieusement les modes. Il dépensa son génie dans les albums et fut inspiré tous les soirs en chantant devant trois cents personnes; après quoi, il discutait sur la passion et sur le génie, sur la science, sur la religion, sur la politique, sur les arts, sur le magnétisme; et, à minuit, il allait souper chez les filles.
Quand il fut ruiné, il retomba malade, il eut le spleen, tout son esprit l’abandonna, et il parla de se brûler la cervelle. Un homme éminent dans les affaires de l’État crut le comprendre et lui offrit de vendre sa muse. Cette insulte rendit Sténio à lui-même. Il s’éloigna profondément blessé, et revint dans son pays, dévoré de tristesse, rapportant, pour tout fruit de ses voyages, cette grande leçon qu’un homme sans argent est méprisable aux yeux des riches, et qu’il faut cacher la pauvreté comme une honte quand on ne veut pas en sortir par l’infamie.
Il trouva qu’un grand changement s’était opéré dans sa province. Le cardinal Annibal et l’abbesse des Camaldules avaient fait dans les mœurs et dans les habitudes une sorte de révolution. Le prélat attirait la foule par ses prédications; mais c’était surtout aux Camaldules que l’élite des hautes classes se plaisait à l’entendre. Dans cette enceinte privilégiée et devant ce public choisi, son éloquence semblait s’élever au dessus d’elle-même. Soit la présence de l’abbesse derrière le voile du chœur, soit la confiance que lui inspirait un auditoire plus sympathique et moins nombreux que celui des basiliques, le cardinal se sentait véritablement inspiré, et il savait envelopper sous les formes mystiques les plus ingénieuses le fond incisif et pénétrant de son libéralisme éclairé. De son côté, l’abbesse avait ouvert des conférences théologiques dans l’intérieur du couvent, où étaient admises les parentes et les amies des jeunes filles élevées dans le monastère. Ces cours étaient suivis avec assiduité, et n’opéraient pas moins d’effet que les sermons du cardinal. Lélia était la première femme qu’on eût entendue parler avec clarté et élégance sur des matières abstraites, et l’intelligence des femmes qui l’écoutaient s’ouvrait à un monde nouveau. Lélia savait les amener à ses idées sans effaroucher leurs préjugés et sans mettre leur dévotion en méfiance. Elle trouvait où s’appuyer dans la morale chrétienne pour leur prêcher ce qu’elle avait tant à cœur: la pureté des pensées, l’élévation des sentiments, le mépris des vanités si funestes aux femmes, l’aspiration vers un amour infini, si peu connu ou si peu compris d’elles. Insensiblement elle s’était emparée de leurs âmes, et le catholicisme, qui jusqu’alors n’avait été pour elles qu’une affaire de forme, commençait à enfoncer de profondes racines dans leurs convictions. Il faut avouer aussi que la mode aidait au succès de ce prosélytisme; c’était le temps des dernières lueurs que jeta la foi catholique. De grandes intelligences, avides d’idéal, s’étaient dévouées à la faire revivre; mais elles ne servirent qu’à hâter la chute de l’Église; car l’Église les trahit, les repoussa, et demeura seule avec son aveuglement et l’indifférence des peuples.
Lorsque Sténio entra dans le boudoir de Pulchérie, il le trouva converti en oratoire. La statue de Léda avait fait place au marbre de Madeleine pénitente. Un collier de perles magnifiques était devenu un rosaire terminé par une croix de diamants. Au lieu du sofa, on voyait un prie-Dieu, et la joyeuse coupe de Benvenuto, enchâssée dans une conque de lapis, s’était convertie en bénitier.
Comme Sténio se frottait les yeux, la Zinzolina revint du sermon. Elle entra, vêtue de velours noir, la tête enveloppée d’une mantille, un livre de chagrin à fermoirs d’argent sous le bras, une grande croix d’or au cou. Sténio se renversa sur le prie-Dieu en éclatant de rire. «Quelle mascarade est-ce là? s’écria-t-il; depuis quand sommes-nous dévote? On dit que le diable se fit ermite lorsque... mais, Dieu me préserve de vous appliquer cet insolent proverbe, ô ma vénérable matrone romaine! Vous êtes encore belle, quoique vous ayez pris un peu d’embonpoint, et que vos cheveux d’or se soient enrichis de quelques reflets d’argent...»
Il fut un temps où Pulchérie, dans tout l’éclat de la jeunesse et dans toute la certitude de ses triomphes, eût accueilli gaiement les sarcasmes de Sténio; mais, comme Sténio l’avait très-bien remarqué, l’astre de sa beauté entrait dans son déclin, et les plaisanteries amères de son jeune amant excitèrent son dépit. L’âme de Pulchérie était plus flétrie encore que ses traits; la piété eût bien difficilement rajeuni ce cœur usé par tant de désirs éphémères, par tant de faiblesses incorrigibles. Elle allait donc à l’église autant pour suivre la mode que pour expliquer extérieurement, au gré de sa vanité, la baisse de ses succès. Elle essaya de défendre la sincérité de sa dévotion; mais elle le fit si faiblement, et les railleries de Sténio furent si cruelles, qu’elle eut tout le désavantage de la lutte, et, le sentant bien, elle se mit à pleurer.
Suspendu aux barreaux de la cellule... (Page 124.)
Quand ses larmes cessèrent d’amuser Sténio, pour s’épargner le soin de la consoler, il se mit à l’endoctriner d’un ton pédant, et lui répéta tous les lieux communs du Nord, pensant qu’ils seraient tout nouveaux dans le Midi. Il lui permit d’être catholique, lui donnant à entendre, fort peu délicatement, que la religion était faite pour les intelligences bornées, que le peuple en avait besoin, et qu’il était bon de l’encourager. Il en vint à lui prouver que ce qu’elle faisait était d’un bon exemple pour sa femme de chambre, et que d’ailleurs c’était une affaire de bonne compagnie que de se conformer au ton du jour. Il termina sa dissertation en lui disant que ce qui était bienséance dans sa manière extérieure serait, dans son intimité, du dernier mauvais goût, et il l’engagea à faire de la dévotion le matin et de la galanterie le soir. A ce discours, la Zinzolina prit sa revanche et se moqua de lui, surtout lorsqu’elle apprit qu’il était ruiné. Elle fit alors la généreuse, lui offrit sa table et sa voiture; et ce fut certainement de grand cœur, car la Zinzolina était libérale à la manière de ses pareilles; mais l’air de protection qu’elle prit avec Sténio fut pour lui le dernier coup. Un homme en place avait marchandé les chants de sa lyre; une prostituée lui promettait les dons de ses amants. Il se leva furieux, et sortit pour ne jamais la revoir.
Quand il vit la dévotion régner partout, et qu’il apprit le grand crédit de l’abbesse des Camaldules, son ironie ne connut plus de bornes. Toute l’amertume qu’il avait couvée contre Lélia se réveilla à l’idée de la voir heureuse ou puissante. Il s’était consolé de ce qu’il appelait une vengeance de sa part, en se persuadant qu’elle le paierait cher, que l’ennui dévorerait sa vie, que ses compagnes la tourmenteraient, et que, douée, comme elle l’était, d’un caractère inflexible, elle ferait bientôt un éclat qui la forcerait de quitter le cloître. Quand il vit qu’il s’était trompé, il s’imagina devoir être humilié par cette destinée florissante, et sa mélancolie maladive empira. Il comprit sa vie petitement et jalousa tout ce qui n’était pas flétri et brisé comme lui. Il envia jusqu’aux titres, jusqu’aux richesses des autres hommes. Il fut saisi d’une haine instinctive contre le cardinal, et se plut à émettre des doutes outrageants sur la pureté des relations de l’abbesse avec lui. Il oublia cette tolérance élégante et sceptique qu’il avait apprise au foyer de la civilisation, et, prenant du parti qu’il avait abandonné ce que ce parti avait précisément d’étroit et d’erroné, il déclama aigrement contre la piété, accusa de jésuitisme non-seulement tout ce qui intriguait dans l’État, mais encore tout ce qui cherchait le progrès par les voies religieuses. Il avait conservé la dignité de sa poésie en repoussant les viles séductions de la cupidité; il perdit cette dignité en forçant son génie à produire des satires pleines de fiel et des pamphlets gonflés de haine. C’est ainsi qu’au lieu de donner la main aux esprits nobles et sincères qui rêvaient la liberté et la servaient de tous leurs moyens, la jeunesse contemporaine de Sténio, croyant sauver la liberté, accusa de perfidie et repoussa brutalement ceux qui auraient aidé au triomphe de la vérité, s’il était possible que la lumière et la justice présidassent aux contestations humaines.
Et saisit sa main glacée. (Page 131.)
Un jour Sténio trouva plaisant de se déguiser en femme et de s’introduire dans le couvent pour assister à une des conférences de l’abbesse des Camaldules. Placé très-loin d’elle, il ne put voir ses traits, mais il entendit ses discours.
Forcée de se renfermer dans les usages du catholicisme, Lélia avait conservé à cet enseignement religieux la forme naïve d’une discussion où l’avocat de la mauvaise cause établit des prétentions que le défenseur de la vérité réfute toujours victorieusement. Dans le principe, le rôle de l’agresseur avait été rempli par une jeune fille exposant des doutes timides, ou par une religieuse feignant de regretter le monde. Mais, peu à peu, des femmes d’esprit qui assistaient à ces exhortations prièrent l’abbesse de leur permettre d’élever la voix librement contre elle, afin de lui soumettre leurs incertitudes ou de lui exposer leurs chagrins. A elle, de les redresser et de les consoler. Elle se rendit à leur désir, et, consultée à l’improviste sur plusieurs sujets ingénieux et délicats, elle leur répondit toujours avec une sagesse et les exhorta avec une onction qui les remplit d’admiration et d’attendrissement.
Sténio, témoin de ce gracieux échange d’épanchements nobles et pieux, moitié ravi de l’éloquence de Lélia, moitié irrité de ses faciles victoires sur toutes ces argumentations qui lui semblaient faibles et frivoles, eut la fantaisie de demander la parole à son tour. Il y avait longtemps qu’il ne s’était montré dans le pays; on avait oublié ses traits; d’ailleurs il était déguisé habilement; sa beauté avait conservé un caractère féminin, et sa voix une douceur presque enfantine. Personne ne se douta de la supercherie, et, au premier moment, Lélia elle-même y fut trompée.
«O ma mère, dit-il d’un ton doucereux et triste, vous me prescrivez toujours la prudence, vous me recommandez toujours la sagesse! Vous me dites de consulter, dans le choix d’un époux, non les dons brillants de l’esprit et de la figure, mais les qualités du cœur et la droiture de l’intelligence. Je comprends qu’avec ces précautions je pourrai échapper aux déceptions et aux souffrances; mais les fins de l’âme chrétienne en cette vie sont-elles donc de fuir la douleur et de se conserver tranquille au sein de l’égoïsme? Je pensais qu’au contraire le premier de nos devoirs était le dévoûment, et que, si la jeunesse et la beauté ont été investies par le ciel d’une puissance irrésistible, c’était dans le but de révéler l’idéal aux hommes et de le leur faire aimer. Ces dons que vous croyez sans doute funestes, vous, Madame, qui les possédiez et qui les avez ensevelis sous le cilice, n’ont pourtant pas été départis inutilement; car le Tout-Puissant ne créa rien d’inutile, à plus forte raison rien de nuisible à l’être qui reçoit la vie et qui n’a pas le pouvoir de la refuser. Moi, je crois que, plus nous sommes faites pour inspirer l’amour, plus nous devons obéir aux desseins du ciel en ouvrant notre âme à l’amour, à un amour généreux, fidèle et plein d’abnégation. La miséricorde est le plus bel attribut de Dieu; d’où vient que vous fermez notre cœur à la miséricorde, en nous prescrivant d’aimer seulement ceux qui n’en ont pas besoin et qui ne nous donneront jamais l’occasion de l’exercer? Quel mérite aurais-je d’être la compagne du juste? Le juste assurera ma paix en ce monde; mais en quoi me rendra-t-il digne d’un monde meilleur? Et quand j’irai me présenter devant le tribunal de Dieu sans lui apporter le trésor de mes larmes pour laver mes faiblesses, ne me sera-t-il pas répondu ce que Jésus disait aux Pharisiens superbes: Vous avez reçu votre récompense.
«Écoutez, madame l’abbesse: les hommes sages et forts n’ont que faire de la tendresse des femmes. Ceux à qui Dieu la destinait pour soulager et fortifier leurs cœurs, ce sont les pécheurs, ce sont les faibles, ce sont les hommes égarés. Vous ne voulez donc pas qu’ils reviennent à la vertu et au bonheur, ces infortunés que le Christ est venu racheter au prix de son sang? N’est-ce pas pour eux qu’il s’est immolé, et ne devons-nous pas nous proposer la compassion et la charité du Christ pour modèle dans l’emploi de nos plus grandes facultés? O ma mère, au lieu de haïr les méchants, il faudrait songer à les convertir. Et comme ils ne peuvent rien les uns pour les autres; comme, dans le commerce des femmes avilies auquel vous les reléguez, ils ne peuvent que se corrompre et se damner de plus en plus, Dieu nous commande peut-être de nous abaisser jusqu’à eux pour les élever ensuite jusqu’à lui. Sans doute, ils nous feront souffrir par leurs emportements, par leurs infidélités, par tous les défauts et tous les vices qu’ils ont contractés dans l’habitude d’une méchante vie; mais nous souffrirons ces maux en vue de leur salut et du nôtre; car il est écrit qu’il y aura plus de joie dans le ciel pour un pécheur converti que pour cent justes persévérants.
«Permettez, Madame, que je raconte ici une légende que vous connaissez sans doute, car elle est originaire de votre pays, et les poëtes l’ont traduite dans toutes les langues. Il y avait un débauché qui s’appelait don Juan... Que ce nom n’effarouche pas la pudeur, mon récit n’aura rien que d’édifiant. Il avait commis bien des crimes, il avait fait des victimes innombrables. Il avait enlevé une fille vertueuse, et puis il avait tué le père outragé de cette infortunée; il avait abandonné les plus belles et les plus pures d’entre les femmes; il avait même, dit-on, séduit et trahi une religieuse... Dieu l’avait condamné, il avait permis aux esprits de ténèbres de s’emparer de lui; mais don Juan avait aux cieux la protection ineffable de son ange gardien. Ce bel ange se prosterna devant le trône de l’Éternel, et lui demanda la grâce de changer son existence immuable et divine pour l’humble et douloureuse condition de la femme. Dieu le permit. Et savez-vous, mes sœurs, ce que fit l’ange quand il fut métamorphosé en femme? Il aima don Juan et s’en fit aimer, afin de le purifier et de le convertir.»
Sténio se tut. Son discours avait produit une agitation étrange. Sa vieille légende était toute neuve pour les jeunes filles et pour la plupart des nonnes qui l’écoutaient. Plusieurs regardaient l’étrangère qui venait de parler, avec une curiosité pleine d’émotion. Le son de sa voix les avait troublées, et le feu de son regard attirait involontairement le leur. Quelques-unes se tournèrent, effrayées, vers l’abbesse, et attendirent sa réponse avec anxiété.
Lélia demeura quelques instants confondue de l’audace de Sténio, et se demanda si elle ne le ferait pas chasser immédiatement de l’enceinte sacrée. Mais, songeant que cet éclat serait pire encore que le discours qu’on venait d’entendre, elle prit le parti de lui répondre.
«Mes sœurs, dit-elle, et vous, mes enfants, vous ne savez pas la fin de la légende, et je vais vous la raconter. Don Juan aima l’ange et ne fut pas converti. Il tua son propre frère et reprit le cours de ses iniquités. Lâche et méchant, il avait peur de l’enfer quand il était ivre. A jeun, il blasphémait Dieu, profanait ses autels et foulait aux pieds les plus belles œuvres de ses mains. L’ange devenu femme perdit la raison, c’est-à-dire la mémoire du ciel sa patrie, la conscience de sa nature divine, l’espérance de l’immortalité. Don Juan mourut dans l’impénitence finale, tourmenté par les démons, c’est-à-dire par les remords tardifs et impuissants de sa conscience. Il y eut au ciel un ange de moins, et dans l’enfer un démon de plus.
Apprenez, mes enfants, que, dans ce temps d’étranges désespoirs et d’inexplicables fantaisies, don Juan est devenu un type, un symbole, une gloire, presque une divinité. Les hommes plaisent aux femmes en ressemblant à don Juan. Les femmes s’imaginent être des anges et avoir reçu du ciel la mission et la puissance de sauver tous ces don Juan; mais, comme l’ange de la légende, elles ne les convertissent pas, et elles se perdent avec eux. Quant aux hommes, sachez que cette absurdité de revêtir de grandeur et de poésie la personnification du vice est un des plus funestes sophismes qu’ils aient accrédités. O don Juan! hideux fantôme, combien d’âmes tu as perdues sans retour! C’est leur stupide admiration pour toi qui a flétri tant de jeunesses et précipité tant de destinées dans un abîme sans fond! En marchant sur tes traces elles ont espéré s’élever au-dessus du commun des hommes. Maudit sois-tu, don Juan! On t’a pris pour la grandeur, et tu n’es que la folie. La poussière de tes pas ne vaut pas plus que la cendre balayée par le vent. Le chemin que tu as suivi ne mène qu’au désespoir et au vertige.
«Fat insolent! où donc avais-tu pris les droits insensés auxquels tu as dévoué ta vie! A quelle heure, en quel lieu Dieu t’avait-il dit: «Voici la terre, elle est à toi, tu seras le seigneur et le roi de toutes les familles. Toutes les femmes que tu auras préférées sont destinées à ta couche; tous les yeux à qui tu daigneras sourire fondront en larmes pour implorer ta merci. Les nœuds les plus sacrés se dénoueront dès que tu auras dit: Je le veux. Si un père te réclame sa fille, tu plongeras ton épée dans son cœur désolé, et tu souilleras ses cheveux blancs dans le sang et la boue. Si un époux furieux vient te disputer, le fer à la main, la beauté de sa fiancée, tu railleras sa colère et tu te confieras dans ta mission irrévocable. Tu l’attendras de pied ferme, sans hâter le coup qui doit le frapper. Un ange que j’enverrai obscurcira son regard et le mènera au-devant de la blessure!
«C’est-à-dire que Dieu, n’est-ce pas, gouvernait le monde pour tes plaisirs? il commandait au soleil de se lever pour éclairer les hameaux et les tavernes, les couvents et les palais où la verve libertine improvisait ses aventures; et, quand la nuit était venue, quand ton orgueil insatiable s’était abreuvé de soupirs et de larmes, il allumait au ciel les silencieuses étoiles pour protéger ta retraite et guider les nouveaux voyages?
«L’infamie, infligée par toi, était un honneur digne d’envie. La flétrissure de tes perfidies était un sceau glorieux, ineffaçable, qui marquait ton passage comme les chênes foudroyés la course des nuées ardentes. Tu ne reconnaissais à personne le droit de dire: «Don Juan est un lâche, car il abuse de la faiblesse, il trahit des femmes sans défense.» Non, tu ne reculais pas devant le danger. Si un vengeur s’armait pour les victimes de ta débauche, tu ne faisais pas fi d’un cadavre, et tu ne craignais pas de trébucher en mettant le pied sur ses membres engourdis.
«Un jour sans promesse et sans mensonge, une nuit sans adultère et sans duel, auraient été une honte irréparable. Tu marchais tête levée, et tes yeux cherchaient hardiment la proie que tu devais dévorer. Depuis la vierge timide qui frémissait au bruit de tes pas, jusqu’à la courtisane effrontée qui mettait au défi ton courage et ta renommée, tu ne voulais ignorer aucune des joies de l’âme ou des sens: le marbre du temple ou le fumier de l’étable servait d’oreiller à ton sommeil.
«Que voulais-tu donc, ô don Juan! que voulais-tu de ces femmes éplorées? Est-ce le bonheur que tu demandais à leurs bras? Espérais-tu faire une halte après ce laborieux pèlerinage? Croyais-tu que Dieu t’enverrait enfin, pour fixer tes inconstantes amours, une femme supérieure à toutes celles que tu avais trahies? Mais pourquoi les trahissais-tu? Est-ce qu’en les quittant tu sentais au dedans de toi-même le dépit et le découragement d’une illusion perdue? Est-ce que leur amour n’atteignait pas à la hauteur de tes rêves? Avais-tu dit dans ton orgueil solitaire et monstrueux: «Elles me doivent une félicité infinie que je ne puis leur donner: leurs soupirs et leurs gémissements sont une douce musique à mon oreille; les tortures et les angoisses de mes premières étreintes réjouissent mes yeux. Esclaves soumises et dévouées, j’aime à les voir s’embellir d’une joie menteuse pour ne pas troubler mon plaisir; mais je leur défends de planter leur espérance sur le seuil de ma pensée, je leur défends d’attendre la fidélité en échange du sacrifice!
«Est-ce que tu tressaillais de colère chaque fois que tu devinais au fond de leur âme l’inconstance qui les faisait égales à toi, et qui peut-être allait te gagner de vitesse? Étais-tu honteux et humilié quand leurs serments te menaçaient d’un amour opiniâtre et acharné qui aurait enchaîné ton égoïsme et ta gloire? Avais-tu lu quelque part dans les conseils de Dieu que la femme est une chose faite pour le plaisir de l’homme, incapable de résistance ou de changement? Pensais-tu que cette perfection idéale de renoncement existait pour toi seul sur la terre et devait assurer l’inépuisable renouvellement de tes joies? Croyais-tu qu’un jour le délire arracherait aux lèvres de ta victime une promesse impie, et qu’elle s’écrierait: «Je t’aime parce que je souffre, je t’aime parce que tu goûtes un plaisir sans partage, je t’aime parce que je sens à tes transports qui se ralentissent, à tes bras qui s’ouvrent et m’abandonnent, que tu seras bientôt las de moi et que tu m’oublieras. Je me dévoue parce que tu me repousses, je me souviendrai parce que tu m’effaceras de ta mémoire. Je t’élèverai dans mon cœur un sanctuaire inviolable, parce que tu vas inscrire mon nom dans les archives de ton mépris!»
Si tu as nourri un seul instant cette absurde espérance, tu n’étais qu’un fou, ô don Juan! Si tu as cru un seul instant que la femme peut donner à l’homme qu’elle aime autre chose que sa beauté, son amour et sa confiance, tu n’étais qu’un sot; si tu as cru qu’elle ne s’indignerait pas lorsque ta main la repousserait comme un vêtement inutile, tu n’étais qu’un aveugle. Va! tu n’étais qu’un libertin sans cœur, une âme de courtisan effronté dans le corps d’un rustre!
«Oh! qu’ils t’ont mal compris ceux qui ont vu dans ta destinée l’emblème d’une lutte glorieuse et persévérante contre la réalité! S’ils avaient renouvelé à leurs dépens l’épreuve que tu as tentée, ils ne te feraient pas la part si belle; ils confesseraient à haute voix la misère de tes ambitions, la mesquinerie de tes espérances. S’ils avaient comme toi combattu corps à corps avec l’impureté, comme ils sauraient ce qui t’a manqué, à toi qui n’as jamais connu l’amour, et qui, au lieu de reprendre avec ton bon ange la route des cieux, l’as précipité dans l’enfer à ta suite!
«C’est pour cela, don Juan, que ta mort les effraie et les consterne, et qu’ils t’adorent à genoux. Leurs yeux ne franchissent pas l’horizon que tu avais embrassé; ils ne sont heureux, comme toi, qu’avec des grincements de dents. L’épuisement et la douleur de tes derniers jours, le duel implacable de ton cerveau égaré contre ton sang engourdi, l’agonie et le râle de tes nuits sans sommeil les frappent de terreur comme une menace prophétique.
Ils ne savent pas, les insensés, que tes plaintes étaient des blasphèmes, et que ta mort est un châtiment équitable. Ils ne savent pas que Dieu punit en toi l’égoïsme et la vanité, qu’il t’a envoyé le désespoir pour venger les victimes dont la voix s’élevait contre toi.
«Mais tu n’as pas le droit de te plaindre; le châtiment qui t’a frappé n’est qu’une représaille. Tu n’étais pas sage, don Juan, si tu ignorais le dénoûment fatal de toutes les tragédies que tu avais jouées. Tu avais bien mal étudié les modèles qui t’avaient précédé dans la carrière et que tu voulais rajeunir. Tu ne savais donc pas que le crime, pour avoir quelque grandeur, pour prétendre à l’empire du monde, doit vivre dans la conscience anticipée de la peine qu’il mérite chaque jour? Alors peut-être il peut se vanter de son courage, car il n’ignore pas la fin qui lui est réservée. Mais si tu croyais échapper à la vengeance céleste, don Juan, tu n’étais donc qu’un lâche!
«O mes sœurs! ô mes filles! voilà ce que c’est que don Juan. Aimez-le maintenant si vous pouvez. Que votre imagination s’exalte à l’idée de livrer les trésors de votre âme au souffle empoisonné de l’impie; que les romans, les poëmes, le théâtre, vous montrent la perversité triomphante de votre grossier contempteur. Adorez-le à genoux, abjurez pour lui tous les dons du ciel, faites-en un chemin splendide où ses pieds viennent répandre le sang et la fange! Allez! courbez vos fronts, quittez le sein de Dieu, jeunes anges qui vivez en lui. Faites-vous victimes, faites-vous esclaves, faites-vous femmes!
«Ou plutôt déjouez ce piége grossier que le vice vous tend. Pour se dispenser de vous obtenir par des voies meilleures, sans doute son rôle est de se rendre aimable, sa tactique est de se peindre intéressant. Il vous dira qu’il souffre, qu’il soupire après le ciel qui le repousse, qu’il n’attend que vous pour y retourner; mais il a déjà fait ces lâches mensonges et ces perfides promesses à des femmes aussi candides que vous; et, quand il vous aura profanées et brisées comme elles, comme elles vous serez délaissées et enregistrées comme une date sur la liste de ses débauches.
«Sans doute il est des circonstances, heureusement bien rares, où le pardon et la patience de la femme servent, dans les desseins de Dieu, à la conversion de tels hommes. Quand de telles circonstances se rencontrent dans notre vie, malgré nous et en dépit de toute prévision, acceptons cette épreuve. Il y a des souffrances qui nous viennent de Dieu: que le dévouement, la douceur et l’abnégation soient les ressources de la femme à qui la Providence a envoyé le fléau d’un pareil époux. Mais ce dévouement doit avoir une limite; car ce qu’il y a de pis au monde, c’est d’oublier que le vice est haïssable en lui-même et de se mettre à aimer le vice. Si, comme les hommes aiment à le proclamer, la femme est un être faible, ignorant et crédule, de quel droit nous appellent-ils pour les convertir? Nous ne le pouvons pas sans doute; et eux, nos supérieurs, nos maîtres, ils peuvent donc nous pervertir et nous perdre? Voyez quelle hypocrisie ou quelle absurdité dans leur raisonnement!
«S’il est des souffrances qui viennent de Dieu, il en est bien plus, croyez-moi, qui nous viennent de nous-mêmes et que nous avons cherchées par notre témérité. Désirer l’amour du méchant, mettre son idéal dans la société du vice!... Mais cela est-il croyable, cela est-il possible? Le mal est si contagieux que les anges mêmes y succombent. Quel orgueil insensé ira donc tenter un pareil sort? Ah! si jamais l’une de vous éprouve cette tentation, qu’elle s’examine bien elle-même, et elle verra que son prosélytisme n’est qu’un prétexte de la vanité. Il serait si beau de convertir don Juan! il serait si glorieux de l’emporter sur toutes celles qui ont échoué! Eh bien, vous êtes belle, vous êtes persuasive, vous êtes un être privilégié; peut-être marquerez-vous dans la vie de don Juan. Il n’a jamais aimé la même femme plus d’un jour; peut-être aura-t-il pour vous deux jours de fidélité. Ce sera un beau triomphe; on en parlera. Mais que deviendrez-vous le troisième jour? Oserez-vous vous présenter devant Dieu pour lui demander sa paix que vous possédiez et que vous avez aliénée pour l’honneur de posséder don Juan? Vous aviez promis au Seigneur de lui ramener cette âme égarée; et pourtant vous revenez seule, abattue, souillée. Votre âme a perdu sa virginité, votre beauté sa puissance, votre jeunesse son espoir. Le souffle de don Juan est sur vous. Faites pénitence; il faudra beaucoup prier, beaucoup pleurer avant que cette tache soit lavée et que cette blessure ait fini de saigner. Mais quoi! votre réconciliation avec Dieu vous épouvante! vous craignez les reproches de la conscience, l’horreur de la solitude! vous vous jetez dans le tumulte du monde! Vous espérez vous enivrer et oublier votre mal. Mais le monde vous raille et vous dédaigne. Le monde est cruel, impitoyable. Vos larmes, qui eussent attendri le Seigneur, ne seront pour le monde qu’un sujet de risée. Alors il vous faut vaincre l’insolence du monde, et relever votre vanité froissée en cherchant de nouveaux triomphes. Il vous faut d’autres amours, vous ne pouvez pas rester seule et abandonnée. Vous ne pouvez pas être un objet de pitié pour les autres femmes. Il faut vous obstiner à soumettre don Juan. Retournez à lui; votre persévérance l’enorgueillira, et, pendant un jour encore, vous croirez être au comble du bonheur et de la gloire. Mais avec don Juan, il est un lendemain inévitable. Un charme magique pèse sur lui, l’ennui le poursuit partout et le chasse de partout. Il le chassera de vos bras comme de ceux des autres. Suivez-le si vous l’osez!
«Mais non, faites mieux, abandonnez-vous à la colère, à la vengeance. Oubliez don Juan, prouvez-lui que vous êtes aussi forte, aussi légère que lui, cherchez un réparateur de votre affront, un consolateur à votre peine. Un autre don Juan se présentera, car il y en a beaucoup dans le temps où nous vivons. Il en viendra un plus beau, plus élégant, plus impudent que le premier. Celui-là ne vous eût pas cherchée alors que vous étiez pure. Il n’aime que le vice effronté; et quand il saura que vous avez été profanée, il se flattera de vous trouver telle qu’il vous désire. Il vous poursuivra, il vous persuadera sans peine; car il sait que c’est le dépit et non le besoin d’aimer qui vous attire à lui. Il a trop d’expérience pour croire à un amour que vous n’éprouvez pas, et lui, qui n’en éprouve pas davantage, il ne craindra pas de vous tromper par les plus absurdes promesses. Avec le premier vous aviez eu deux ou trois jours de tendresse, avec le second vous n’en aurez pas un seul.
«Je m’arrête; c’est assez mettre sous vos yeux le tableau hideux de l’égarement et du désespoir. Détournez vos regards, ô mes douces et chastes compagnes! élevez-les au ciel et voyez si les anges s’ennuient de la société de l’Eternel! voyez si la légende est vraie et si les bienheureux abjurent leurs ineffables délices pour la société des hommes corrompus!»