La belle Claudia pleurait.....
Sténio n’entendit pas la fin du discours de l’abbesse. Elle avait, comme de coutume, ramené à elle tout son auditoire, et la gloire de don Juan était renversée. Comme il vit que, malgré l’attention qu’on donnait à l’abbesse, de temps en temps des regards incertains et curieux s’attachaient sur lui, il craignait d’être reconnu s’il sortait avec la foule. Il s’échappa sans bruit et revint chez lui quitter son travestissement, tout en roulant dans son esprit mille projets de vengeance, tous plus fous les uns que les autres.
LXIII.
A force de faire des projets, Sténio sortit sans s’être arrêté à aucun. Il avait repris les habits de son sexe, et sa toilette était des plus recherchées. Quand il eut marché longtemps, il se demanda ce qu’il allait faire; il était près du couvent des Camaldules. Son instinct et sa destinée l’avaient porté là sans qu’il en eût conscience.
Autrefois, Sténio avait pénétré dans ce monastère. Pendant deux nuits il avait erré sur les terrasses, dans les cloîtres, autour des dortoirs. Il retrouva sans peine la cellule de Claudia, et, grimpant le long du berceau de jasmin qui entourait la croisée, il hésita s’il ne casserait pas un carreau pour entrer.
Sténio voulait à tout prix mortifier l’orgueil de Lélia. Ne pouvant le briser, il voulait au moins le tourmenter, et il se demandait sur qui porterait sa première tentative. Serait-ce sur Claudia, cette enfant qu’il avait trouvée jadis si bien disposée à l’écouter? Elle était devenue une grande et belle personne, pleine de dignité, de raison et de piété sincère. Son éducation avait été le chef-d’œuvre de l’abbesse, car nulle âme n’avait été plus près de se corrompre, et nulle n’avait eu autant d’efforts à faire pour s’ouvrir à la droiture et à la sagesse. Claudia sentait le mal que lui avait fait sa première éducation, et, dans sa lutte avec les mauvaises influences du passé, elle avait été si effrayée de l’avenir que son caprice s’était changé en résolution inébranlable. Elle avait pris le voile. Elle était novice.
Quelle gloire pour Sténio, et quelle humiliation pour Lélia, s’il venait à bout d’arracher cette proie au prosélytisme! Comme Claudia, dédaignée par lui chez la courtisane où elle était venue le chercher, et puis attirée ensuite à un rendez-vous où elle ne l’avait pas trouvé, et enfin arrachée à des résolutions sérieuses et à une jeunesse mûrie par la réflexion, serait une belle conquête à afficher! Peut-être en ce moment la fière abbesse racontait aux vieilles nonnes qu’elle avait reconnu, dans l’orateur femelle de la conférence, un fat qu’elle s’était plu, dans sa réponse, à persifler et à humilier! Peut-être, le lendemain, grâce au caquet des nonnes, on saurait dans toute la ville le triomphe d’éloquence que Sténio était venu procurer à Lélia. Il lui fallait une aventure scandaleuse pour mettre les rieurs de son côté. Mais serait-ce Claudia, serait-ce Lélia elle-même que Sténio attaquerait de préférence?
Suspendu au barreaux de la cellule, il distinguait, à la faible lueur d’une lampe allumée devant l’image de la Vierge, une forme blanche élégamment jetée sur une couche étroite et basse. C’était la belle Claudia dormant sur son lit en forme de cercueil. Son sommeil n’était pas parfaitement calme. De temps en temps un soupir profond, vague réminiscence du chagrin, de la crainte ou du repentir, venait soulever sa poitrine. Son bandeau s’était dérangé, et ses longs cheveux noirs, dont elle devait bientôt, comme Lélia, faire le sacrifice, retombaient sur son bras d’albâtre, mal caché par une large manche de lin.
La beauté de cette fille avait tellement augmenté depuis le temps où Sténio l’avait connue, son attitude était si gracieuse, il y avait en elle un si singulier mélange de volupté instinctive luttant encore, quoique faiblement, contre la chasteté victorieuse, que Sténio, troublé, oublia ses projets et ne songea qu’à la désirer pour elle-même. Mais ce soupir, qui de temps en temps échappait à Claudia comme une note mystérieuse exhalée vers le ciel, causait un effroi involontaire à ce débauché. Les malédictions que Lélia avait données à don Juan lui revenaient aussi en mémoire et ne lui semblaient plus des attaques personnelles contre lui. «Après tout, se dit-il en regardant le sommeil virginal de Claudia, cette homélie ne peut m’avoir été adressée. Je ne suis point un roué; je suis libertin, mais non pas lâche ni menteur. Je vis avec des femmes débauchées, et je n’ai pas une grande opinion de la vertu des autres; mais je ne cherche pas à m’en assurer, car il y a toujours eu dans le souvenir de ma première déception quelque chose qui m’a mis en méfiance de moi-même. J’ai peut-être les manières et l’aplomb d’un Lovelace, mais je n’en ai pas la confiance superbe. Je n’ai trompé ni séduit aucune femme, pas même celle-ci, qui est venue me trouver dans un mauvais lieu, et que je regarde dormir à cette heure dans son voile de novice, sans en écarter le moindre pli. Qu’ai-je donc de commun avec don Juan? J’ai eu quelques velléités de l’imiter; mais j’ai senti aussitôt que je ne le pouvais pas. Je vaux mieux ou moins que lui, mais je ne lui ressemble pas. Je n’ai ni assez de santé, ni assez de gaieté, ni assez d’effronterie pour me donner tant de peine, sachant que je puis trouver des plaisirs faciles. Si Lélia s’imagine avoir frappé juste sur moi en écrasant don Juan sous sa rhétorique, elle se trompe beaucoup, elle a lancé son javelot dans le vide.
Il quitta les barreaux de la cellule et se promena dans le jardin, occupé toujours des anathèmes de Lélia et sentant croître en lui, non plus le désir de s’en venger en les méritant, mais de les repousser en faisant connaître qu’il ne les méritait pas. L’âme de Sténio était foncièrement honnête et amie de la droiture. Il avait la prétention, en général, d’être plus vicieux qu’il ne l’était en effet; mais, si on le prenait au mot, sa fierté se révoltait, et son indignation prouvait que ses principes, à certains égards, étaient inébranlables.
Il marchait avec agitation sous les myrtes du préau, et toutes les paroles de l’abbesse lui revenaient à la mémoire avec une précision qui tenait du prodige. Sa colère avait fait place à une souffrance profonde. Il n’avait pu se défendre d’admirer la parole de l’abbesse; le son de sa voix était plus harmonieux que jamais, et le ton dont elle disait révélait, comme autrefois, cette conviction profonde, cette incorruptible bonne foi que Lélia avait portée dans le scepticisme comme dans la piété. Il n’avait pas bien vu son visage; mais elle lui avait semblé toujours belle, et sa taille n’avait pas, comme celle de Pulchérie, perdu son élégance et sa légèreté. Malgré lui, Sténio avait été frappé du progrès intellectuel qui s’était accompli dans cette âme déchirée à l’âge où les femmes subissent, avec la perte de leurs charmes, une sorte de décadence morale. Lélia avait donné un démenti puissant à toutes les prévisions applicables aux destinées vulgaires. Elle avait triomphé de tout, de son amant, du monde et d’elle-même. Sa force effrayait Sténio; il ne savait plus s’il devait la maudire ou se prosterner. Ce qui était bien nettement senti de lui, c’était la douleur d’être méconnu par elle, méprisé sans doute, à l’heure où il ne pouvait se défendre de la respecter ou de la craindre.
Tel est le cœur humain: l’amour est la lutte des plus hautes facultés de deux âmes qui cherchent à se fondre l’une dans l’autre par la sympathie. Quand elles n’y parviennent pas, le désir de s’égaler au moins par le mérite devient un tourment pour leur orgueil mutuellement blessé. Chacune voudrait laisser à l’autre des regrets, et celle qui croit les éprouver seule est en proie à un véritable supplice.
Sténio, de plus en plus agité, sortit du jardin et suivit au hasard une galerie étroite soutenue d’arcades élégantes. Au bout de cette galerie, un escalier tournant en spirale sur un palmier de marbre s’offrit devant lui. Il le monta, pensant que ce passage le ramènerait aux terrasses par lesquelles il était venu. Il trouva un rideau de drap noir et le souleva à tout hasard, quoique avec précaution. La chaleur avait été accablante dans la journée. Cette tenture était la seule porte qui fermât les appartements de l’abbesse. Sténio traversa une pièce qui servait d’oratoire, et se trouva dans la cellule de Lélia.
Cette cellule était simple et recherchée à la fois. Elle était toute revêtue, à la voûte et aux parois, d’un stuc blanc comme l’albâtre. Un grand Christ d’ivoire, d’un beau travail, se détachait sur un fond de velours violet, encadré dans des baguettes de bronze artistement ciselées. De grandes chaises d’ébène massives, carrées, mais d’un goût pur, relevées par des coussins de velours écarlate, un prie-Dieu et une table du même style sur laquelle étaient posés une tête de mort, un sablier, des livres et un vase de grès rempli de fleurs magnifiques, composaient tout l’ameublement. Une lampe de bronze antique, posée sur le prie-Dieu, éclairait seule cette pièce assez vaste, au fond de laquelle Sténio ne distingua Lélia qu’au bout de quelques instants. Puis, quand il la vit, il resta cloué à sa place; car il ne sut si c’était elle ou une statue d’albâtre toute semblable à elle, ou le spectre qu’il avait cru voir dans des jours de délire et d’épuisement.
Elle était assise sur sa couche, cercueil d’ébène gisant à terre. Ses pieds nus reposaient sur le pavé et se confondaient avec la blancheur du marbre. Elle était tout enveloppée de ses voiles blancs, dont la fraîcheur était incomparable. A quelque heure qu’on vit la belle abbesse des Camaldules, elle était toujours ainsi; et l’éclat de ce vêtement sans tache et sans pli avait quelque chose de fantastique qui donnait l’idée d’une existence immatérielle, d’une sérénité en dehors des lois du possible. A ce vêtement si pur, ses compagnes attachaient un respect presque superstitieux. Aucune n’eût osé le toucher; car l’abbesse était réputée sainte, et tout ce qui lui appartenait était considéré comme une relique. Peut-être elle-même attachait une idée romanesque à cette blancheur du lin qui lui servait de parure. Elle trouvait avec la poésie chrétienne les plus touchants emblèmes de la pureté de l’âme dans cette robe d’innocence si précieuse et si vantée.
Lélia ne vit pas Sténio, quoiqu’il fût debout devant elle; et Sténio ne sut pas si elle dormait ou si elle méditait, tant elle demeura immobile et absorbée malgré sa présence. Ses grands yeux noirs étaient ouverts cependant; mais leur fixité tranquille avait quelque chose d’effrayant comme la mort. Sa respiration n’était pas saisissable. Ses mains de neige posées l’une sur l’autre n’indiquaient ni la souffrance, ni la prière, ni l’abattement. On eût dit d’une statue allégorique représentant le calme.
Sténio la regarda longtemps. Elle était plus belle qu’elle n’avait jamais été; quoiqu’elle ne fût plus jeune, il était impossible d’imaginer en la voyant qu’elle eût plus de vingt-cinq ans; et cependant elle était pâle comme un lis, et aucun embonpoint ne voilait sur ses joues le ravage des années. Mais Lélia était un être à part, différent de tous les autres, passionné au fond de l’âme, impassible à l’extérieur. Le désespoir avait tellement creusé en elle qu’il était devenu la sérénité. Toute pensée de bonheur personnel avait été abjurée avec tant de puissance, qu’il ne restait pas la moindre trace de regret ou de mélancolie sur son front. Et cependant Lélia connaissait des douleurs auxquelles rien dans la vie des autres êtres ne pouvait se comparer; mais elle était comme la mer calme, quand on la regarde du sommet des montagnes, alors qu’elle paraît si unie qu’on ne peut comprendre les orages cachés dans son sein profond.
Quand Sténio la vit ainsi, lui qui s’était toujours attendu à la retrouver déchue de toute sa puissance, un trouble, un attendrissement, un transport imprévus s’emparèrent de lui. Six années de dépit, de méfiance ou d’ironie furent oubliées en un instant devant la beauté de la femme; six années de désordres, de scepticisme ou d’impiété furent abjurées comme par magie au spectacle de la beauté de l’âme. Ce que Sténio avait adoré autrefois dans Lélia, c’était précisément cette réunion de la beauté physique et de la beauté intellectuelle. Cette force du l’intelligence qui lui avait résisté était devenue l’objet de sa haine. Il n’avait voulu garder dans sa mémoire que le souvenir d’une belle femme, et, pour consoler son amour-propre d’avoir plié le genou devant Lélia, il se plaisait à répéter que sa beauté seule l’avait ébloui et lui avait fait rêver en elle un génie qu’elle n’avait pas. En contemplant Lélia ainsi pensive, il fut impossible à Sténio de ne pas sentir qu’entre cette femme, qu’il eût pu mériter, et toutes celles qu’il prétendait comparer et égaler à elle, il y avait l’abîme de l’infini. Comme un prodigue ruiné à l’aspect d’un trésor négligé qui lui échappe, il fut pris de vertige et de désespoir, et s’appuya contre la porte pour ne pas se laisser tomber à genoux. Lélia ne vit pas son trouble. Emportée par l’esprit dans un autre monde, elle n’existait pas, à cet instant-là, de la vie des sens.
Sténio resta presque une heure devant elle, l’étudiant avec avidité, épiant le réveil du sentiment dans cette extase de la pensée, se demandant avec angoisse si elle songeait à lui en cet instant, et si c’était pour le plaindre, le regretter ou le mépriser. Enfin, elle fit un léger mouvement et parut sortir de son rêve, mais peu à peu, et sans se rendre encore bien compte de la vie extérieure. Puis elle se leva, et marcha lentement dans le fond de sa chambre. La lampe envoyait au mur pâle le reflet transparent de son ombre voilée. On eût dit d’un spectre qui marchait à côté d’elle. Enfin elle s’arrêta devant sa table, et, croisant ses bras sur sa poitrine, la tête penchée en avant, et l’air mélancolique, cette fois, elle contempla longtemps le vase rempli de fleurs. Sténio la vit essuyer quelques larmes qui coulaient de ses yeux lentement et tranquillement, comme l’eau d’une source limpide et silencieuse. Il ne put résister plus longtemps à son émotion.
«Oh! lui dit-il en faisant quelques pas vers elle, voici la seconde fois que je te vois pleurer: la première fois j’étais à tes pieds; aujourd’hui j’y serai encore si tu veux me dire le secret de tes larmes.»
Lélia ne tressaillit point: elle regarda Sténio d’un air étrange, et sans montrer ni crainte ni colère de le voir pénétrer chez elle au milieu de la nuit.
«Sténio, lui dit-elle, je pensais à toi; il me semblait te voir et t’entendre; ton image était dans ma pensée. Que viens-tu faire ici, tel que te voilà?
—Ma présence vous fait horreur, Lélia? dit Sténio, effrayé de cet accueil glacial.
—Non, répondit Lélia.
—Mais, dit Sténio, elle vous offense et vous irrite?
—Non plus, répondit Lélia.
—Eh bien, elle vous afflige, peut-être?
—Je ne sais pas ce qui peut m’affliger désormais, Sténio. Mon âme vit dans la présence incessante, éternelle, des sujets de sa réflexion et des causes de sa douleur. Tu vois que ta visite ne m’émeut pas plus que ton souvenir, et ta personne pas plus que ton image.
—Vous pleuriez, Lélia, et vous dites que vous pensiez à moi!
—Regarde cette fleur, dit Lélia en lui montrant un narcisse blanc d’un parfum exquis. Elle m’a rappelé ce que tu étais dans ta jeunesse, alors que je t’aimais; et tout à coup j’ai vu tes traits, j’ai entendu le son de ta voix, et mon cœur a été délicieusement ému, comme aux jours où je me croyais aimée de toi.
—Est-ce un rêve que je fais? s’écria Sténio hors de lui. Est-ce Lélia qui me parle ainsi? et si c’est elle, est-ce parce que la sœur Annonciade s’ennuie de la solitude, ou parce que l’abbesse des Camaldules veut railler amèrement mon audace?»
Lélia ne sembla pas entendre ce que disait Sténio; elle tenait le narcisse, et le regardait avec attendrissement.
«Te voilà, mon poëte, lui dit-elle, comme je t’ai souvent contemplé à ton insu. Souvent, dans nos courses rêveuses, je t’ai vu, plus faible que Trenmor et moi, céder à la fatigue et t’endormir à mes pieds sous une chaude brise de midi, parmi les fleurs de la forêt. Penchée sur toi, je protégeais ton sommeil, j’écartais de toi les insectes malfaisants. Je te couvrais de mon ombre quand le soleil perçait les branches pour jeter un baiser à ton beau front. Je me plaçais entre toi et lui. Mon âme despote et jalouse t’enveloppait de son amour. Ma lèvre tranquille effleurait quelquefois l’air chaud et parfumé qui frémissait autour de toi. J’étais heureuse alors, et je t’aimais! Je t’aimais autant que je puis aimer. Je te respirais comme un beau lis, je te souriais comme à un enfant, mais comme à un enfant plein de génie. J’aurais voulu être ta mère et pouvoir te presser dans mes bras sans éveiller en toi les sens d’un homme.
D’autres fois, j’ai surpris le secret de tes promenades solitaires. Tantôt, penché sur le bassin d’une source ou appuyé sur la mousse des rochers, tu regardais le ciel dans les eaux. Le plus souvent, tes yeux étaient à demi fermés, et tu semblais mort à toutes les impressions extérieures. Comme maintenant, tu semblais te recueillir et regarder en toi-même Dieu et les anges réfléchis dans le mystérieux miroir de ton âme. Te voilà, comme tu étais alors, frêle adolescent, encore sans mauvaise passion, étranger aux ivresses et aux souffrances de la vie. Fiancé de quelque vierge aux ailes d’or, tu n’avais pas encore jeté ton anneau dans les flots orageux. Est-ce que tant de jours, tant de maux, ont été subis depuis cette matinée sereine où je t’ai rencontré comme un jeune oiseau ouvrant ses ailes tremblantes aux premières brises du ciel? Est-ce que nous avons vécu et souffert depuis cette heure où tu me demandais de t’expliquer l’amour, le bonheur, la gloire et la sagesse? Enfant qui croyais à toutes ces choses et qui cherchais en moi ces trésors imaginaires, est-il vrai que tant de larmes, tant d’épouvantes, tant de déceptions, nous séparent de cette matinée délicieuse? Est-ce que tes pas, qui n’avaient courbé que des fleurs, ont marché depuis dans la fange et sur le gravier? Est-ce que ta voix, qui chantait de si suaves harmonies, s’est enrouée à crier dans l’ivresse? Est-ce que ta poitrine, épanouie et dilatée dans l’air pur des montagnes, s’est desséchée et brûlée au feu de l’orgie? Est-ce que ta lèvre, que les anges venaient baiser dans ton sommeil, s’est souillée à des lèvres infâmes? Est-ce que tu as tant souffert, tant rougi et tant lutté, ô Sténio! ô le bien-aimé fils du ciel?
—Lélia! Lélia! ne parle pas ainsi, s’écria Sténio en tombant aux genoux de l’abbesse; tu brises mon cœur par une froide moquerie; tu ne m’aimes pas, tu ne m’as jamais aimé!...»
En sentant la main de Sténio chercher la sienne, l’abbesse recula avec un frisson douloureux.
«Oh! dit-elle, ne parlez pas ainsi vous-même. Je songeais à cette fleur au fond de laquelle je croyais voir une image qui s’est effacée. Maintenant, Sténio, adieu!
Elle laissa tomber la fleur à ses pieds; un profond soupir s’exhala de son sein, et, levant les yeux au ciel dans un mouvement d’inexprimable tristesse, elle passa la main sur son front, comme pour chasser une illusion et revenir avec effort au sentiment de la réalité. Sténio attendait avec anxiété qu’elle s’expliquât sur le présent. Elle le regarda avec un mélange d’étonnement et de froideur.
«Vous avez voulu me voir, dit-elle; je ne vous demande pas pourquoi, car vous ne le savez pas vous-même. Maintenant que votre inquiétude est satisfaite, il faut vous retirer.
—Pas avant que vous me disiez ce que vous éprouvez vous-même en me voyant, répondit Sténio. Je veux savoir quel sentiment succède en vous à ce souvenir d’amour que vous n’avez pas craint d’exprimer devant moi.
—Aucun, répondit Lélia, pas même la colère.
—Quoi! pas même la haine?
—Pas même le mépris, répondit Lélia. Vous n’existez pas pour moi. Il me semble que je suis seule, et que je regarde un portrait de vous qui ne vous ressemble pas.
—Quoi! pas même le mépris? dit Sténio irrité; pas même la peur? ajouta-t-il en se relevant et en la suivant de près, tandis qu’elle reprenait sa promenade au fond de la cellule.
—La peur moins que toute autre chose, dit Lélia sans daigner faire attention à la fureur qui s’emparait de lui. Vous n’êtes pas encore don Juan, Sténio! Vous êtes une nature faible et non perverse. Comme vous ne croyez pas en Dieu, vous ne croyez pas non plus à Satan; vous n’avez fait aucun pacte avec l’esprit du mal, car rien n’est mal comme rien n’est bien à vos yeux. Vos instincts ne vous portent point au crime; ils repoussent l’infamie. Vous fûtes un type de candeur et de grâce, vous n’êtes aujourd’hui le type de rien: vous vous ennuyez! L’ennui n’avilit ni ne dégrade, mais il efface, il détruit.
—Vous le savez sans doute, madame l’abbesse, répondit Sténio avec aigreur; car j’ai surpris le secret de vos nuits, et je sais que vous ne lisez pas, que vous ne dormez pas, que vous ne priez pas; je sais que, vous aussi, l’ennui vous dévore!
—Le chagrin me dévore, non l’ennui! répondit Lélia avec une franchise qui brisa l’orgueil de Sténio.
—Le chagrin! dit-il avec surprise. Vous en convenez donc? Oh! oui, en vous voyant si calme, j’aurais dû comprendre que vous nourrissiez tranquillement et patiemment, comme jadis, le désespoir dans votre sein; pauvre Lélia!
—Oui, pauvre Lélia! répondit l’abbesse, je mérite d’être appelée ainsi, et pourtant j’ai de grandes richesses, de grandes espérances, de grandes consolations: la conscience d’avoir agi comme je devais, la certitude d’un Dieu ami des malheureux, et l’intelligence des joies saintes auxquelles une âme résignée peut aspirer.
—Mais vous souffrez, Lélia, dit Sténio de plus en plus étonné de la trouver si sincère; vous n’êtes donc pas résignée? Vous ne ressentez donc pas ces joies que vous comprenez? Ce Dieu, ami des infortunés, ne vous assiste donc pas? La paix de votre conscience n’est donc pas une félicité suffisante?
—Je ne m’étonne pas que vous me le demandiez, répondit Lélia; car vous ne savez plus rien de toutes ces choses, et vous devez trouver un certain attrait de curiosité à les rapprendre; je vais donc vous les dire.»
Elle lui fit signe de s’éloigner d’elle, car il marchait à ses côtés, il n’osa pas résister à ce geste dont l’autorité semblait surhumaine. Elle s’éloigna aussi, et, appuyant son coude contre le bord de la fenêtre, elle lui parla debout et le regard fixé sur lui avec assurance.
«Je ne veux, pas vous tromper, lui dit-elle. Je sens que ces paroles échangées à cette heure entre nous ont une solennité qu’il n’est pas en mon pouvoir de détourner. Si Dieu a permis que vous entrassiez sans obstacle dans le sanctuaire de mon repos, s’il a livré à votre curiosité malveillante ou frivole le secret douloureux de mes veilles, sa volonté est apparemment que vous connaissiez mes pensées; et vous les connaîtrez pour en faire l’usage que Dieu a prévu et ordonné. La fierté que je professe, que j’enseigne et que je pratique est, je le sais, l’objet de votre aversion et de votre ressentiment. Vous la combattez avec âpreté dans vos entretiens, dans vos écrits, dans le sein même de mon humble école; mais vous la combattez par un faible argument, Sténio. Vous dites que mon chemin ne mène point au bonheur, que je suis moi-même la première victime de cet indomptable orgueil que j’exalte. Vous vous trompez, Sténio! ce n’est pas de mon orgueil que je suis victime, c’est de l’absence des affections qui font la vie de l’âme. La vie de l’âme en Dieu est une existence sublime, mais elle ne suffit pas, parce qu’elle ne peut pas exister complète, incessante, infinie. Dieu nous aime et nous porte en lui à toute heure; nous aussi, nous l’aimons et le portons en nous; mais nous ne sentons pas, comme lui, à toute heure, cette vie universelle qui est en lui naturelle et nécessaire; en nous, accidentelle, extraordinaire, jaculatoire. L’amour infini est donc la vie de Dieu. La vie de l’homme se compose de l’amour infini, qui a Dieu et l’univers pour objet, et de l’amour fini ou terrestre, qui a pour objet les âmes humaines associées par le sentiment a l’être humain. Cette association, c’est l’amour, l’hyménée, la génération, la famille. Qu’une créature humaine s’isole et renonce à ces éléments nécessaires de son existence, elle souffre, elle languit, elle n’existe plus qu’à demi. Elle a bien l’immensité de Dieu pour refuge; mais, faible et bornée qu’elle est, elle se perd au sein de cette immensité et s’y sent absorbée, dévorée, anéantie, comme un atome dans le foyer des astres. Quelquefois cette absorption est enivrante, délicieuse, sublime; il est, dans la prière et dans la contemplation, des ravissements inouïs et dont nulle joie terrestre ne peut donner l’idée. Mais ils sont rares, ils s’évanouissent rapidement, et ne reviennent pas au premier cri de notre souffrance; ils sont rares, parce que notre âme, malgré tous nos efforts, a besoin pour les ressentir d’un état de puissance auquel la nature humaine ne peut aisément s’élever ni se soutenir; ils sont fugitifs, parce que Dieu ne nous permet point de passer en cette vie de l’état d’homme à l’état d’ange: il faut que nous subissions notre sévère destinée, et que notre pèlerinage s’accomplisse dans les dures conditions de la vie terrestre.
«Au milieu de sa rigueur, Dieu est bon et prodigue envers nous. Il a permis que nous eussions sur cette terre des affections tendres, fortes, exclusives; mais il a voulu, pour sanctionner ces affections, qu’elles revêtissent un caractère de grandeur, de justice et de sublimité, moyennant lesquelles elles ressemblent à l’amour divin, parce qu’elles s’y retrempent et s’y confondent; et sans lesquelles elles se matérialisent, s’avilissent et s’éteignent, parce que l’amour divin ne les inspire et ne les gouverne plus. Ainsi, quand les générations se corrompent ou s’endorment, quand le progrès de la justice est entravé sur la terre, quand les lois ne sont plus en harmonie avec les besoins de ce progrès, et que les cœurs font de vains efforts pour vivre selon la liberté, qui fait la sincérité et la fidélité des affections, Dieu retire à l’amour terrestre ce rayon dont il l’avait éclairé. Les nobles instincts de l’homme retombent au niveau de la brute. Les mystères sacrés de l’hymen s’accomplissent dans la fange ou dans les pleurs; les passions deviennent cuisantes, jalouses, meurtrières; les appétits, grossiers, impudiques et lâches: l’amour est une orgie, le mariage un marché, la famille un bagne. Alors l’ordre est un supplice et une agonie; le désordre, un refuge, c’est-à-dire un suicide.
«Eh bien, ce désordre, nous y vivons, Sténio, vous, parce que vous vous êtes jeté dans la débauche, et moi, parce que je me suis reléguée dans le cloître; vous, parce que vous avez abusé de l’existence, et moi, parce que j’ai renoncé à exister. Nous avons transgressé tous deux les lois divines, faute d’avoir vécu sous des lois humaines qui nous permissent de nous entendre et de nous aimer. Les préjugés de votre éducation et les habitudes de votre esprit, l’exemple de l’humanité, la sanction des lois, vous eussent donné sur moi des droits de commandement et de possession que ma volonté seule eût pu ratifier, et que ma volonté n’a pas voulu ratifier, craignant l’abus inévitable où vous entraîneraient tant de puissances réunies contre moi. A ne parler que d’un seul de vos droits exclusifs, la société ne me donnait aucune garantie contre votre infidélité, et, tout au contraire, elle vous donnait contre la mienne les garanties les plus avilissantes pour ma dignité. Ne dites pas que nous eussions pu nous élever au-dessus de cette société et braver ses institutions en contractant une union libre de formalités. J’avais fait cette expérience, et je savais qu’elle est impossible; car là, moins encore que dans le mariage, la femme peut être la compagne et l’égale de l’homme. Les intérêts sont opposés; l’homme croit les siens plus précieux et plus importants. Il faut que la femme y sacrifie les siens et s’engage dans une carrière de dévouement, sans compensation possible de la part de l’homme; car l’homme tient à la société; quoi qu’il fasse, il ne peut s’isoler, et la société repousse le lien illégitime. Il faut donc que l’existence de la femme disparaisse, absorbée par celle de l’homme: et moi, je voulais exister. Je ne l’ai pas pu, j’ai préféré scinder mon existence et sacrifier ma part de vie humaine à la vie divine, que de perdre l’une et l’autre dans une lutte vaine et funeste.
Vous, Sténio, vous aviez compris instinctivement mes prétentions et mes droits; car vous m’aimiez plus que vous n’eussiez aimé une autre femme. Mais il n’était pas en votre pouvoir d’y acquiescer. Comme il y a pour les hommes deux existences, l’une sociale et l’autre individuelle, il y a en eux deux natures, deux âmes, pour ainsi dire: l’une qui veut l’adhésion de la société, l’autre qui veut les joies du l’amour. Or, quand ces deux existences sont en guerre, le cœur de l’homme est en guerre contre lui-même. Il sent que l’idéal n’est pas dans une société injuste et corrompue, mais il sent aussi que son idéal ne peut exister dans l’amour sans la sanction de la société. Qu’il rompe avec l’amour ou avec la société, il scinde également sa vie. Dieu a mis en lui des instincts de tendresse et des besoins de bonheur, voilà pour son amour; mais il a mis aussi en lui des instincts de dévouement et des sentiments de devoir, voilà pour son rôle de citoyen. Ces lois ont concilié ces besoins et ces devoirs de telle façon qu’en renonçant à son rôle de citoyen l’homme est sacrifié à la femme, et qu’en renonçant à l’amour il est sacrifié à la société.
Magnus les regarda d’un air égaré... (Page 133.)
«Nous ne pouvions ni l’un ni l’autre sortir de ce dédale. Aussi, Sténio, nous nous sommes arrêtés sur le seuil; vous avez renoncé à l’amour. Que ne puis-je dire: Vous y avez renoncé pour la société! Mais cette société qui vous gouvernait vous faisait horreur. Vous avez compris qu’on ne pouvait s’élever sur ses abus sans lâcheté. Il vous restait un grand rôle, la lutte contre ses abus.
«Ce rôle de réformateur vous a lassé trop vite, et vous vous êtes jeté dans l’écume du torrent que vous ne vouliez ni suivre ni remonter. Vous vous y laissez bercer comme un insecte qui se noie dans la lie des coupes, et qui meurt dans ce vin où l’homme puise la vie ou l’ivresse, la force généreuse ou la fureur brutale. Voilà pourquoi je vous dis que vous êtes un être faible, et que vous n’existez pas.
«Quant à moi, je souffre; si c’est là ce que vous voulez savoir et ce qui peut vous consoler de votre ennui, sachez-le bien, ma vie est un martyre; car, si les grandes résolutions enchaînent nos instincts, elles ne les détruisent pas. J’ai résolu de ne pas vivre, je ne cède pas au désir de la vie; mais mon cœur n’en vit pas moins éternellement jeune, puissant, plein du besoin d’aimer et de l’ardeur de la vie. Ce feu sans aliment me consume; et plus mon âme s’exalte dans la vie divine, plus elle se renouvelle dans le regret et le besoin de la vie humaine. Ce cœur si froid, si altier, si insensible, selon vous, Sténio, est un incendie qui me dévore; et ces yeux que vous n’aviez vus pleurer qu’une seule fois, versent, chaque nuit, devant ce crucifix, des larmes qu’ils ne sentent même plus couler, tant la source en est féconde, intarissable!...
—Et ces larmes tombent sur le marbre insensible! ah! Lélia! qu’elles tombent sur mon cœur!»
Sténio, emporté par un retour invincible de passion, se précipita aux pieds de Lélia et les couvrit de baisers.
«Tu aimes, s’écria-t-il! oh! oui, tu aimes! je le sais, je le comprends maintenant, toi que j’ai tant méconnue, tant calomniée!...
—J’aime, répondit Lélia en le repoussant avec une fermeté mêlée de douceur; mais je n’aime personne, Sténio; car l’homme que je pourrais aimer n’est pas né, et il ne naîtra peut-être que plusieurs siècles après ma mort.
Il vit l’abbesse des Camaldules agenouillée près de
Sténio... (Page 131.)
—O mon Dieu! dit Sténio en sanglotant, ne puis-je être cet homme? Toi, prophétesse qui as arraché au ciel les secrets de l’avenir, ne peux-tu faire un miracle, ne peux-tu faire que j’anticipe sur le cours des âges, et que, seul parmi les hommes, je mérite ton amour!
—Non, Sténio, répondit-elle, je ne puis t’aimer, car je ne puis faire que tu m’aimes!»
LXIV.
Sténio erra les nuits suivantes autour du monastère; mais il n’y put jamais pénétrer. Les escarpements de la montagne ne lui offrirent plus de passage, même au péril de ses jours. On avait fait sauter le bloc de laves qui joignait la montagne aux terrasses du couvent par une rampe escarpée, presque impraticable. Ce dangereux sentier, jeté comme un pont sur l’abîme, n’avait pas effrayé Sténio. Il fut miné, et Sténio trouva un jour au fond du ravin les pics qui la veille baignaient leurs crêtes dans les nuages. De l’autre côté de la montagne, les murs du monastère n’offraient plus la moindre brèche où l’on pût poser le pied. Les gardiens de la porte avaient été changés: ils étaient désormais incorruptibles. Sténio chercha, imagina, essaya tous les moyens; aucun ne lui réussit. Il épuisa le reste de ses ressources d’argent et acheva de ruiner sa santé mal raffermie, sans pouvoir percer les murailles enchantées qui lui cachaient l’objet de ses rêves. L’abbesse, informée de ses tentatives, lui fit dire plus d’une fois en secret que tout était inutile, qu’elle ne pouvait consentir à le revoir, et qu’elle prendrait toutes les mesures pour déjouer son obstination. Sténio persévérait dans son dessein avec un aveuglement qui tenait de près à la folie.
Il avait cédé à l’ascendant qu’elle exerçait sur lui, la nuit où il l’avait quittée, abattu et troublé. Mais à peine s’était-il retrouvé seul avec ses pensées, qu’il s’était reproché de n’avoir pas su vaincre l’incrédulité de Lélia par une obsession plus ardente. Il avait rougi de cet instant de naïveté qui l’avait rempli de honte, de douleur et de découragement en sa présence, et il s’était promis d’être à l’avenir moins timide ou moins crédule.
Mais cet avenir n’amena rien de ce qu’il rêvait. Sous prétexte d’une retraite, pratique de dévotion usitée à de certaines occasions, l’abbesse avait fait fermer le couvent. Les conférences et les prédications étaient suspendues. Lélia ne craignait point la présence de Sténio, elle ne pouvait plus l’aimer; mais elle voulait respecter ses vœux autant dans l’apparence que dans la réalité; car pour un esprit aussi droit et aussi logique que le sien, la rigidité des démarches était inséparable de celle des pensées. D’ailleurs, elle n’espérait en aucune façon guérir Sténio. Elle s’était montrée au-dessus de tout préjugé et de toute crainte puérile en lui parlant comme elle avait osé le faire; il lui semblait que tout avait été dit cette nuit-là et qu’il serait au moins inutile d’y revenir. Elle pria Dieu pour lui du fond de son âme, et demeura avec sa tristesse habituelle, se souvenant à toute heure qu’elle avait aimé Sténio, mais se rappelant rarement qu’il existait encore.
Sténio tomba dans une tristesse mortelle. La franchise et la raison de Lélia l’avaient écrasé. Son amour-propre n’osait plus lutter contre l’invincible vérité qui parlait en elle. Il ne songeait plus à la faire descendre dans son opinion ou dans celle des autres de la position élevée où elle s’était assise dans sa douleur et dans sa majesté. Chaque jour détruisait en lui la confiance du libertin; l’invincible résistance de Lélia lui prouvait bien qu’elle regrettait l’amour d’une façon abstraite, et sans songer à aucun homme.
Sténio fut obligé de s’avouer dans le fond de son âme qu’elle avait vaincu. Cette guerre sourde et patiente qu’ils s’étaient faite l’un à l’autre en marchant avec persistance vers les deux buts les plus extrêmes de la volonté, se terminait enfin par le triomphe de Lélia. Elle était inébranlable dans sa résignation douloureuse; elle était sans faiblesse pour Sténio, sans pitié pour elle-même. Et Sténio avait plié le genou devant elle, il l’avait implorée; et, ce qui le consternait le plus, c’est qu’il l’aimait encore, il l’aimait plus que jamais, il l’aimait comme il ne l’avait pas encore aimée.
Mais il était trop tard pour que cet amour fût salutaire à elle ou à lui. Elle n’espérait plus rien de la part des hommes, et lui aussi avait perdu la faculté d’espérer quelque chose de lui-même. Il ne pouvait abandonner la débauche. Cette impudente maîtresse s’était emparée de sa vie, et le poursuivait jusqu’au sein des rêves les plus doux et des images les plus pures. Elle lui était nécessaire pour lui faire oublier quelques instants la perte de l’idéal. Aussi l’idéal ne pouvait-il reprendre vie dans son âme; l’âme s’épuisait dans ce partage entre le désir exalté et la réalisation abrutissante. On le vit prendre souvent, à l’entrée de la nuit, le chemin des montagnes, et rentrer le matin, pâle, épuisé, l’air farouche et le front chargé d’ennuis. Il allait souvent s’asseoir sur le rocher de Magnus. De là il voyait les dômes du couvent, les ombrages du cimetière et les rives de ce lac où il avait promené tant de sombres rêveries et où la tentation du suicide l’avait si souvent retenu des nuits entières penché sur l’abîme.
Un jour, il reçut une lettre de Trenmor qui lui reprochait vivement sa coupable indifférence et l’invitait à venir le rejoindre. Trenmor était engagé dans de nouvelles entreprises du genre de celles où il avait déjà attiré Sténio. Il était toujours plein de foi en la sainteté de sa mission, sinon d’espoir dans le succès prochain de ses travaux. La constance de son dévoûment et l’ardeur de sa propagande irritèrent Sténio. Mécontent de son inaction et de son impuissance, il essaya de nier encore les vertus qu’il n’avait pas; et puis, sa conscience qui était restée saine, la noblesse innée et inaltérable d’une moitié de son être réclamèrent puissamment contre ces blasphèmes. Sténio eut un dernier accès de désespoir qui ne réveilla plus aucune énergie ni pour le mal, ni pour le bien. Il alla au bord du lac et n’en revint plus.
Il était venu vers minuit frapper à la porte de l’ermite. Celui-ci, habitué à le voir venir à toute heure troubler ses prières ou son sommeil, commençait à ne pouvoir plus supporter cet hôte fantasque et dangereux. Il était effrayé de ses déclamations impies et blessé surtout de l’insistance cruelle qu’il mettait à faire saigner ses blessures mal fermées. C’était un étrange plaisir pour Sténio que de tourmenter le prêtre. On eût dit qu’il était heureux de trouver dans cet homme, voué à la peur et à la souffrance, un exemple de l’inutilité de tout effort humain, une preuve de l’impuissance de la foi religieuse devant la fougue des instincts et les emportements de l’imagination. Il se vengeait avec lui de la honte que lui causait la force glorieuse de Trenmor et de Lélia, et il abusait lâchement de la faiblesse de cet adversaire, croyant qu’après avoir ébranlé sa confiance en Dieu il assurerait la sienne propre dans l’athéisme; mais il le faisait souffrir en pure perte, et Dieu le punissait de son orgueil en augmentant son incertitude et son effroi après qu’il avait réussi à troubler cette âme tremblante et tourmentée.
Cette nuit-là, l’ermite feignit de dormir profondément et n’ouvrit point à Sténio. Mais, quand le jeune homme se fut éloigné, Magnus craignit d’avoir manqué à la patience et à l’humilité en refusant cette épreuve que lui envoyait le ciel. Il lui sembla que Sténio lui avait crié à travers la porte un adieu étrange, et qu’il nourrissait quelque projet sinistre. Il se leva pour le rappeler. Sténio était déjà loin; il marchait avec rapidité vers le lac, en chantant d’une voix altérée le refrain d’une chanson graveleuse. Magnus se hâta de rentrer dans sa cellule et se mit en prières. Mais au bout d’une heure il sentit comme un avertissement secret et se rendit au bord du lac. La lune était couchée; on ne distinguait au fond de l’abîme qu’une vapeur morne étendue sur les roseaux comme un linceul. Un silence profond régnait partout. L’odeur des iris montait faiblement sur la brise tiède et nonchalante. L’air était si doux, la nuit si bleue et si paisible, que les pensées sinistres du moine s’effacèrent involontairement. Un rossignol se mit à chanter d’une voix si suave, que Magnus rêveur s’arrêta à l’écouter. Était-il possible qu’une horrible tragédie eût pour théâtre un lieu si calme, une si belle nuit d’été?
Magnus reprit lentement et en silence le chemin de sa cellule. Il remonta le sentier enveloppé de ténèbres, dirigé par l’instinct et l’habitude, au travers des arbres et des rochers. Quelquefois pourtant il se heurta contre le roc, et se trouva enveloppé et comme saisi par les branches pendantes des vieux ifs. Mais aucune voix plaintive, aucune main tiède encore ne l’arrêta. Il s’étendit sur les joncs de sa couche, et les heures de la nuit sonnèrent dans le silence.
Mais il essaya vainement de s’endormir. A peine avait-il fermé les yeux qu’il voyait se dresser devant lui je ne sais quelles images incertaines et menaçantes. Bientôt une image plus distincte, plus terrible, vint l’assaillir et le réveiller: Sténio avec ses blasphèmes, ses doutes impies, Sténio qu’il avait laissé seul au sein de la nuit lugubre. Il lui semblait le voir errer autour de sa couche et l’entendre recommencer ses questions injurieuses et cruelles pour tourmenter l’âme du pauvre prêtre. Magnus se souleva, et, s’asseyant sur sa couche, la face appuyée sur ses genoux tremblants, il s’interrogea, comme pour la première fois, sur les desseins de Sténio. Pourquoi le poëte lui avait-il crié cet adieu d’une voix si solennelle? Est-ce qu’il allait rejoindre Trenmor? Mais Sténio avait raillé la veille les desseins et les espérances de son ami. Était-ce Lélia qu’il poursuivait? A cette pensée le prêtre bondit sur sa couche; un instant il souhaita la mort de Sténio.
Mais bientôt ce désir impie fit place à des inquiétudes plus généreuses. Il craignit que, las de lutter contre un Dieu inexorable, Sténio n’eût accompli quelque projet sinistre. Il se rappelait avec effroi certaines paroles affreuses que le jeune homme avait dites la veille sur le néant qui absolvait le suicide, sur l’éternité qui ne le défendait pas, sur la colère divine qui ne pouvait le prévenir, sur l’indulgence miséricordieuse qui devait le permettre. Magnus n’avait pas oublié que la vie présente était pour Sténio un châtiment qui défiait toutes les peines à venir dont l’Église le menaçait.
Le prêtre consterné parcourut sa cellule à pas précipités. Il ne pouvait s’assurer de ce qu’était devenu Sténio avant le retour de la lumière. Il tomba dans une douloureuse rêverie.
Il repassa dans sa mémoire toutes les années de sa jeunesse; il compara ses douleurs aux douleurs de Sténio; il se glorifia dans sa résignation; il essaya de mépriser le colère du malheureux qu’il venait de repousser. Il balbutia quelques paroles hautaines et dédaigneuses; il murmura entre ses dents, ébranlées par le jeûne et l’insomnie, quelques syllabes confuses, comme s’il voulait se féliciter d’une victoire décisive sur ses passions; puis il récita à la hâte quelques versets mutilés qui consolèrent son orgueil, sans adoucir l’amertume de son cœur.
Chaque fois que l’horloge du monastère sonnait au loin les heures, Magnus tressaillait; il accusait la marche du temps; il regardait le ciel; il comptait les étoiles obstinées; puis, quand le son s’évanouissait, quand tout rentrait dans le silence, quand il se retrouvait seul avec Dieu et ses pensées, il recommençait machinalement sa prière monotone et plaintive.
Enfin, le jour parut comme une ligne blanche à l’horizon, et Magnus retourna au bord du lac. Le vent n’avait pas encore soulevé ses voiles de brume, et le moine ne distinguait que les objets voisins de sa vue. Il s’assit sur la pierre où Sténio avait coutume de s’asseoir. Le jour grandissait lentement à son gré, son inquiétude croissait. A mesure que la lumière augmenta, il crut distinguer à ses pieds des caractères tracés sur le sable. Il se baissa, et lut:
«Magnus, tu feras savoir à Lélia qu’elle peut dormir tranquille. Celui qui ne pouvait pas vivre a su mourir.»
Après cette inscription, la trace d’un pied, un léger éboulement de sable, puis plus rien que la pente rapide où la poussière du sol incliné ne gardait plus d’empreinte, et le lac avec ses nénuphars et quelques sarcelles noires dans la fumée blanche.
Agité d’une terreur plus vive, Magnus essaya de descendre dans le ravin. Il alla chercher une bêche dans sa cellule, et, s’ouvrant avec précaution un escalier dans le sable à mesure qu’il y enfonçait son pied incertain, il parvint, après mille dangers, au bord de l’eau tranquille. Sur un tapis de lotus d’un vert tendre et velouté, dormait, pâle et paisible, le jeune homme aux yeux bleus. Son regard était attaché au ciel, dont il reflétait encore l’azur dans son cristal immobile, comme l’eau dont la source est tarie, mais dont le bassin est encore plein et limpide. Les pieds de Sténio étaient enterrés dans le sable de la rive; sa tête reposait parmi les fleurs au froid calice qu’un faible vent courbait sur elle. Les longs insectes qui voltigent sur les roseaux étaient venus par centaines se poser autour de lui. Les uns s’abreuvaient d’un reste de parfum imprégné à ses cheveux mouillés; d’autres agitaient leurs robes diaprées sur son visage, comme pour en admirer curieusement la beauté, ou pour l’effleurer du vent frais de leurs ailes. C’était un si beau spectacle que cette nature tendre et coquette autour d’un cadavre, que Magnus, ne pouvant croire au témoignage de sa raison, appela Sténio d’une voix stridente, et saisit sa main glacée comme s’il eût espéré l’éveiller. Mais, voyant qu’il ne respirait plus, une peur superstitieuse s’empara de son âme timorée; il se crut coupable de ce suicide, et, prêt à tomber auprès de Sténio, il laissa échapper des cris sourds et inarticulés.
Des pâtres de la vallée qui passèrent sur l’autre rive du lac virent ce moine désolé qui faisait de vains efforts pour retirer de l’eau le cadavre de Sténio. Ils descendirent par une pente plus douce, et avec des branches et des cordes ils emportèrent l’homme mort et l’homme vivant sur l’escarpement de l’autre bord.
Les pâtres ne savaient pas le secret de la mort de Sténio; ils portaient religieusement sur leurs épaules le moine et le poëte; ils s’interrogeaient entre eux d’un regard avide et inquiet, interrompant quelquefois le silence de leur marche pour essayer quelque timide conjecture; mais pas d’un d’entre eux ne soupçonnait la vérité.
L’évanouissement de Magnus semblait à ces intelligences rudes et grossières un spectacle de pitié, plutôt qu’un objet de sympathie. Ils se demandaient comment un prêtre, voué par son devoir à consoler les vivants et à bénir les trépassés, perdait courage comme une femme, au lieu de prier sur celui que Dieu venait de rappeler à lui. Ils ne comprenaient pas comment l’ermite, qui avait suivi tant de funérailles, qui avait recueilli les derniers soupirs de tant d’agonisants, se conduisait si lâchement en présence d’un cadavre, pareil pourtant à tous ceux qu’il avait vus.
Au réveil de la nature succéda bientôt le réveil de la vie active. Les travaux interrompus recommençaient avec le jour naissant. Quand les habitants de la plaine aperçurent de loin les pâtres qui s’avançaient, ils s’empressèrent autour d’eux; mais, à la vue des branches entrelacées où reposaient Magnus et Sténio, la question qu’ils allaient faire expira sur leurs lèvres; leur curiosité naïve fit place à une tristesse morne et muette: car la mort ne passe inaperçue qu’au milieu des villes populeuses et bruyantes. Dans le silence des champs, au milieu de la vie austère des campagnes, elle est toujours saluée comme la voix de Dieu. Il n’y a que ceux qui passent leurs jours à oublier de vivre qui se détournent de la mort comme d’un spectacle importun. Ceux qui s’agenouillent soir et matin pour demander au ciel et à la terre la possibilité de vivre, ne passent pas indifférents devant un cercueil.
Non loin des bords du lac où ils avaient trouvé Sténio, les pâtres firent halte et déposèrent leur pieux fardeau sur l’herbe humide. Le soleil levant colorait l’horizon d’un ton de pourpre et d’orange. On voyait flotter sur le versant des collines une vapeur abondante et chaude; descendue du ciel, la fécondante rosée y remontait comme l’ardeur sainte d’une âme reconnaissante retourne à Dieu, qui l’a embrasée de son amour. Chaque narcisse de la montagne était un diamant. Les cimes nuageuses se couronnaient d’un diadème d’or. Tout était joie, amour et beauté autour du catafalque rustique.
Un groupe de jeunes filles traversait le val pour mener au bord des lacs les génisses aux flancs rayés, et pour confier aux échos ces rudes ballades, plus simples que prudentes, dont quelquefois le refrain arrivait jusqu’aux oreilles des Camaldules en prières. Ces bruns enfants de la montagne s’arrêtèrent sans terreur devant le spectacle funèbre; mais sous leurs larges poitrines d’homme, la simple nature avait laissé vivre le cœur droit et compatissant de la femme. Elles s’attendrirent, sans pleurer, sur la destinée de ces deux infortunés, et se chargèrent de l’expliquer aux pâtres.—Celui-ci, dirent-elles en montrant le moine, est le frère de celui qui est noyé. Ils auront voulu pêcher les truites du lac; le plus hardi des deux se sera risqué trop avant; il aura crié au secours, mais l’autre aura eu peur et la force lui aura manqué. Il faut cueillir des herbes pour le guérir. Nous lui mettrons des feuilles de sauge rouge sur la langue et de la tanaisie sur les tempes. Nous brûlerons de la résine autour de lui, et nous l’éventerons avec des feuilles de fougère.
Tandis que les plus grandes de ces filles cherchaient dans l’herbe mouillée les aromates qu’elles destinaient à secourir Magnus, quelques matrones récitèrent à demi-voix la prière pour les morts, et les plus jeunes montagnardes s’agenouillèrent autour de Sténio demi-recueillies et demi-curieuses. Elles touchaient ses vêtements avec un mélange de crainte et d’admiration.—C’était un riche, disaient les vieilles; c’est bien malheureux pour lui d’être mort.
Une petite fille passait ses doigts dans les cheveux blonds de Sténio, et les essuyait dans son tablier avec un soin qui tenait le milieu entre la vénération et le plaisir sérieux de jouer avec un objet inusité.
Au bruit du leurs voix confuses, le prêtre s’éveilla et promena autour de lui des yeux égarés. Les matrones vinrent baiser sa main décharnée et lui demandèrent dévotement sa bénédiction. Il frissonna en sentant leurs lèvres se coller à ses doigts.
«Laissez, laissez, leur dit-il en les repoussant, je suis un pécheur; Dieu s’est retiré de moi. Priez pour moi, c’est moi qui suis en danger de périr...»
Il se leva et regarda le cadavre. Assuré alors qu’il ne faisait pas un rêve, il tressaillit d’une muette et intérieure convulsion, et se rassit par terre, accablé sous le poids de son épouvante.
Les pâtres, voyant qu’il ne songeait pas à leur donner des ordres, lui offrirent de porter le cadavre au seuil de l’église des Camaldules. Cette proposition réveilla toutes les angoisses du moine.
«Non, non, dit-il, cela ne se peut. Aidez-moi seulement à me traîner jusqu’à la porte du monastère.»
Magnus avait vu de loin la voiture du cardinal approcher du couvent. Il l’attendit à la porte; et, quand il le vit descendu, il l’emmena à l’écart et s’agenouilla devant lui.
«Bénissez-moi, monseigneur, lui dit-il, car je viens à vous souillé d’un grand crime. J’ai causé la damnation d’une âme. Sténio, le voyageur, l’ami du sage Trenmor, le jeune Sténio, cet enfant du siècle que vous m’aviez permis d’entretenir souvent pour tâcher de le ramener à la vérité, je l’ai mal conseillé, j’ai manqué de force et d’onction pour le convertir; mes prières n’ont pas été assez ferventes; mon intercession n’a pas été agréable au Seigneur, j’ai échoué... O mon père! serai-je pardonné? Ne serai-je pas maudit pour ma faiblesse et mon impuissance?
—Mon fils, dit le cardinal, les desseins de Dieu sont impénétrables, et sa miséricorde est immense. Que savez-vous de l’avenir? Le pécheur peut devenir un grand saint. Il nous a repoussés, mais Dieu ne l’a pas abandonné, Dieu le sauvera. La grâce peut l’atteindre partout et le retirer des plus profonds abîmes.
—Dieu ne l’a pas voulu, dit Magnus dont l’œil fixe était attaché sur la terre avec égarement, Dieu l’a laissé tomber dans le lac...
—Que dites-vous? s’écria le prélat en se levant. Votre raison est-elle troublée? Le pécheur est-il mort?
—Mort, répondit Magnus, noyé, perdu, damné!...
—Et comment ce malheur est-il arrivé? dit le cardinal. En avez-vous été témoin? N’avez-vous pas essayé de le prévenir?
—J’aurais dû le prévoir, j’aurais dû l’empêcher; j’ai manqué de persévérance, j’ai eu peur. Il venait presque tous les soirs à mon ermitage, et là il parlait des heures entières d’une voix haute et lamentable. Il accusait le sort, les hommes et Dieu; il invoquait une autre justice que celle en qui nous nous confions; il foulait aux pieds nos croyances les plus saintes; il appelait le néant; il raillait nos prières, nos sacrifices et nos espérances. En l’entendant blasphémer ainsi, ô monseigneur, pardonnez-moi! au lieu d’être enflammé d’une sainte indignation, je pleurais. Debout à quelques pas de lui, j’entendais à demi ses paroles funestes. Quelquefois le vent les saisissait au passage et les emportait vers le ciel, qui seul était assez puissant pour les absoudre. Quand le vent se taisait, cette voix lugubre, cette malédiction épouvantable revenait frapper mon oreille et glacer mon sang. J’étais lâche, j’étais abattu, j’essayais d’élever un rempart entre les traits empoisonnés de sa parole et mon âme tremblante. C’était en vain. Le découragement, le désespoir s’insinuaient en moi comme un venin. Je voulais l’interrompre, l’idée de son affreux sourire enchaînait ma langue. Je voulais le réprimander, l’audace de son regard contempteur me paralysait à ma place. Je n’avais plus qu’une pensée, qu’un besoin, qu’une tentation insurmontable: c’était de le fuir, c’était d’échapper à ce danger que je ne pouvais détourner de lui et qui m’envahissait moi-même. Alors il me priait de le quitter, et je le quittais machinalement, heureux de me soustraire à ma souffrance et d’aller me réfugier aux pieds du Christ. Je m’occupais trop de moi-même, j’oubliais trop la garde du pécheur que Dieu m’avait confié. Au lieu de prendre la brebis égarée sur mes épaules, j’avais peur de la solitude, de la nuit et des loups dévorants. Je revenais seul au bercail; mauvais pasteur, j’abandonnais la brebis égarée... et quand je revins, je ne la trouvai plus. Satan avait enlevé sa proie. L’esprit du mal avait entraîné cette victime dans le gouffre de l’éternelle perdition.
—Mais quoi! où est Sténio? s’écria le cardinal en voyant que Magnus parlait dans l’égarement de la fièvre. Que savez-vous de sa mort?
—J’ai trouvé ce matin dans les herbes du lac ce corps où l’âme ne réside plus; je n’ai plus rien à faire, rien à espérer pour Sténio. Ordonnez-moi une rude pénitence, monseigneur, afin que j’aille l’accomplir et laver mon âme.
—Parlez-moi de Sténio! s’écria le cardinal d’un ton sévère. Oubliez-vous un peu vous-même. Votre âme est-elle plus précieuse que la sienne pour que nous l’abandonnions ainsi? Commençons par prier pour le pécheur que Dieu a châtié, nous verrons ensuite à vous purifier. Où est le corps du jeune homme? Avez-vous récité les psaumes sur sa dépouille mortelle? L’avez-vous aspergée de l’eau qui purifie? l’avez-vous fait porter au seuil de la chapelle? Avez-vous dit au chapitre de se rassembler? le soleil est déjà haut dans le ciel, qu’avez-vous fait depuis son lever?
—Rien, dit le moine consterné; j’ai perdu le sentiment de l’existence; et quand je suis revenu à moi-même, je me suis dit que j’étais perdu.
—Et Sténio? dit Annibal impatienté.
—Sténio! reprit le moine, n’est-il pas perdu sans retour? Avons-nous le droit de prier pour lui? Dieu révoquera-t-il pour lui ses immuables arrêts? N’est-il pas mort de la mort de Judas Iscariote?
—De quelle mort? dit le prélat épouvanté. Le suicide?
—Le suicide, répondit Magnus d’une voix creuse.»
Le cardinal joignait les mains dans un sentiment d’horreur et de consternation inexprimables. Puis, se tournant vers Magnus, il le réprimanda.
«Une telle catastrophe s’est passée presque sous vos yeux, un tel scandale s’est accompli, et vous ne l’avez pas empêché! Et vous êtes allé prier comme Marie quand il fallait agir comme Marthe! Vous avez été lever le front devant le Seigneur comme le Pharisien! Vous avez dit: «Regardez-moi et bénissez-moi, mon Dieu, car je suis un saint prêtre; et cet impie qui meurt là-bas peut se passer de vous et de moi!» Vous avez été rêver et dormir quand il fallait vous attacher aux pas de ce malheureux, vous jeter à ses pieds, vous traîner dans la poussière, employer les larmes, les menaces, les prières et la force même pour l’empêcher de consommer son affreux sacrifice! Au lieu de fuir le pécheur comme un objet d’horreur et de scandale, ne fallait-il pas baiser ses genoux et l’appeler mon fils et mon frère pour attendrir son cœur et lui faire prendre courage, ne fût-ce qu’un jour, un jour qui eût suffi peut-être pour le sauver: le médecin déserte-t-il le chevet du malade dans la crainte de la contagion? Le Samaritain se détourna-t-il de dégoût en voyant la plaie hideuse du Juif? Non, il s’en approcha sans crainte, il y versa le baume, il le prit sur sa monture et le sauva. Et vous, pour sauver votre âme, vous avez perdu l’occasion de ramener l’enfant prodigue aux bras du père: c’est vous, c’est vous, âme étroite et dure, qui frémirez d’épouvante quand Dieu criera au milieu de vos nuits sans sommeil: «Caïn, qu’as-tu fait de ton frère?»
—Assez, assez! monseigneur, dit le moine en tombant sur le visage et en traînant sa barbe dans la poussière; épargnez mon cerveau qui se brise, épargnez ma raison qui s’égare... Venez, s’écria-t-il en s’attachant à la robe du prélat, venez avec moi prier sur sa dépouille, venez prononcer les mots qui délient, venez toucher l’hysope qui lave et qui blanchit, venez dire les exorcismes qui brisent l’orgueil de Satan, venez verser l’huile sainte qui enlève toutes les souillures de la vie...»
Le cardinal, touché de sa douleur, se leva triste et irrésolu.
«Êtes-vous bien sur qu’il se soit donné la mort lui-même? dit-il avec hésitation; n’est-ce pas l’effet du hasard, ou (disons mieux) d’une sévérité céleste qu’il ne nous est pas permis d’interpréter, et au bout de laquelle son âme aura trouvé le pardon? Que savons-nous? Il peut s’être trompé... Dans les ténèbres... Un accident peut arriver. Parlez donc, mon fils, avez-vous des preuves certaines du suicide?»
Magnus hésita; il eut envie de dire que non; il espéra tromper la clairvoyance de Dieu, et, au moyen des sacrements de l’Église, envoyer au ciel cette âme condamnée par l’Église; mais il ne l’osa pas. Il avoua en frémissant toute la vérité: il rapporta les paroles écrites sur le sable: «Magnus, va dire à Lélia qu’elle peut dormir tranquille.»
«Il est donc vrai! dit le prélat en laissant couler ses larmes; il n’y a pas moyen d’échapper à cette funeste lumière. Pauvre enfant! Mon Dieu! votre justice est sévère et votre colère est terrible!...—Allez, Magnus, ajouta-t-il après un instant de silence, faites fermer les portes de cette chapelle, et priez quelque bûcheron ou quelque berger de donner la sépulture à ce cadavre. L’Église nous défend de lui ouvrir les portes du temple et de l’ensevelir en terre sainte...»
Cet arrêt effraya Magnus plus que tout le reste. Il frappa sa tête avec violence sur le pavé, et son sang coula sur sa joue livide sans qu’il s’en aperçût.
«Allez, mon fils, dit le prélat en le relevant; prenez courage. Obéissons à la sainte Église, mais espérons. Dieu est grand, Dieu est bon; nul n’a sondé jusqu’au fond les trésors de sa miséricorde. D’ailleurs nous sommes des hommes faibles et des esprits bornés. Aucun homme, fût-il le chef de l’Église, n’a le droit de condamner un autre homme irrévocablement. L’agonie du pécheur a pu être longue. En se débattant contre les approches de la mort, il a pu être éclairé d’une soudaine lumière. Il a pu se repentir et faire entendre une prière si fervente et si pure qu’elle l’ait réconcilié avec le Seigneur. Ce n’est pas le sacrement qui absout, c’est la contrition, vous le savez; et un instant de cette contrition sincère et profonde peut valoir toute une vie de pénitence. Prions et soyons humbles de cœur. Dans la jeunesse de Sténio, les vertus ont été assez sublimes peut-être pour laver toutes les iniquités de l’avenir, et dans notre vie passée il y a peut-être de telles souillures que toutes les abstinences du présent et de l’avenir auront peine à les absoudre. Allez, mon fils; si la règle me défend d’admettre ce cadavre dans le temple et de l’accompagner au cimetière avec les cérémonies du culte, au moins l’Église m’autorise à vous donner une licence particulière: c’est d’aller veiller auprès du corps et de l’accompagner jusqu’à sa dernière demeure en faisant telle prière que votre charité vous dictera. Allez, c’est votre devoir, c’est la seule manière de réparer autant qu’il est en vous le mal que vous n’avez pas su empêcher. C’est à vous d’obtenir grâce pour lui et pour vous. Je prierai de mon côté, nous prierons tous, non pas en chœur et dans le sanctuaire, mais chacun dans notre oratoire et dans la ferveur de nos âmes.»
Le moine infortuné retourna près de Sténio. Les bergers l’avaient placé à l’abri du soleil, à l’entrée d’une grotte où les femmes brûlaient de la résine de cèdre et des branches de genièvre. Ces pieux montagnards attendaient que Magnus revînt leur donner l’ordre de le porter au couvent, et ils l’avaient déposé sur un brancard fait avec plus d’art et de soin que le premier. Ils avaient entrelacé des branches de sapin et de cyprès avec leurs rameaux vivaces, qui formaient au cadavre un lit de sombre verdure. Les enfants l’avaient parsemé d’herbes aromatiques, et les femmes lui avaient mis au front une couronne de ces blanches fleurs étoilées qui croissent dans les prés humides. Les liserons blancs et les clématites, qui grimpaient le long des flancs du rocher, se suspendaient à la voûte en festons gracieux et sauvages. Ce lit funèbre, si frais, si agreste, surmonté d’un dais de fleurs et baigné des plus suaves parfums, était digne de protéger le dernier sommeil d’un jeune et beau poëte endormi dans le Seigneur.
Les montagnards s’agenouillèrent en voyant le prêtre s’agenouiller; les femmes, dont le nombre avait grossi considérablement depuis le matin, commencèrent à égrener leur rosaire; tous s’apprêtaient à suivre le moine et le cadavre jusqu’à la grille des Camaldules. Mais, lorsque après une longue attente ils virent le soleil descendre vers l’horizon sans que Magnus leur dît d’enlever le corps, ils s’étonnèrent et se hasardèrent à l’interroger. Magnus les regarda d’un air égaré, essaya de leur répondre, et balbutia des paroles incertaines. Alors, voyant à quel point la douleur l’avait troublé et craignant de l’affliger davantage en le pressant de questions, un des plus vieux bûcherons de la vallée se décida à se rendre au couvent avec ses fils, et à demander des ordres à l’abbesse.
Au bout d’une heure, le bûcheron revint; il était silencieux, triste et recueilli. Il n’osait parler devant Magnus, et, comme tous les regards l’interrogeaient, il fit signe à ses compagnons de le suivre à l’écart. Tous ceux qui entouraient le cadavre, entraînés par la curiosité, s’éloignèrent sans bruit et le joignirent à quelque distance. Là ils apprirent avec surprise, avec terreur, le suicide de Sténio et le refus du cardinal de le faire ensevelir en terre sainte.
S’il avait fallu au cardinal toute la fermeté d’un esprit généreux, toute la chaleur d’une âme indulgente, pour ne pas désespérer du salut de Sténio, à plus forte raison ces hommes simples et bornés furent-ils épouvantés d’un crime condamné si sévèrement dans les croyances catholiques. Les vieilles femmes furent les premières à le maudire.—Il s’est tué! l’impie! s’écrièrent-elles; quel crime avait-il donc commis? Il ne mérite pas nos prières; l’Église lui refuse un tombeau dans la terre consacrée. Il faut qu’il ait fait quelque chose d’abominable, car monseigneur est si indulgent et si saint! il avait une plaie honteuse au cœur, cet homme qui a désespéré du pardon et qui s’est fait justice lui-même; ne le plaignons pas; d’ailleurs, il est défendu de prier pour les damnés. Allons-nous-en; que l’ermite fasse son métier; c’est à lui de le garder durant la nuit. Il a le pouvoir de prononcer les exorcismes; si le démon vient réclamer sa proie, il le conjurera. Partons.
Les jeunes filles épouvantées ne se firent pas prier pour suivre leurs mères, et plus d’une, en retournant vers sa demeure, crut voir passer une figure blanche dans les profondeurs du taillis, et entendre sur l’herbe humide de la rosée du soir glisser une ombre qui murmurait tristement:—Détournez-vous, jeune fille, et voyez ma face livide. Je suis l’âme d’un pécheur et je vais au jugement. Priez pour moi. Elles pressaient le pas et arrivaient palpitantes et pâles à la porte de leurs chalets; mais le soir, lorsqu’elles s’endormirent, je ne sais quelle voix faible et mystérieuse répétait à leur chevet:—Priez pour moi.
Les bergers, habitués aux veilles de la nuit et à la solitude des bois, furent moins accessibles à ces terreurs superstitieuses. Quelques-uns allèrent rejoindre Magnus, et résolurent de garder le mort avec lui. Ils plantèrent aux quatre coins du catafalque rustique de grandes torches de sapin résineux, et déplièrent leurs casaques de peau de chèvre, pour se préserver du froid de la nuit. Mais quand les torches furent allumées, elles commencèrent à projeter sur le cadavre des lueurs d’un rouge livide. Le vent, qui les agitait, faisait passer des clartés sinistres sur ce visage près de tomber en dissolution, et par instants le mouvement de la flamme semblait se communiquer aux traits et aux membres de Sténio. Il leur sembla qu’il ouvrait les yeux, qu’il agitait une main convulsive, qu’il allait se lever. La frayeur s’empara d’eux, et, sans oser s’avouer mutuellement leur puérilité, ils adoptèrent tacitement l’avis unanime de se retirer. L’ermite, dont la présence les avait un instant rassurés, commençait à les épouvanter plus que le mort lui-même. Son immobilité, son silence, sa pâleur, et je ne sais quoi de sombre et de terrible dans son front chauve et luisant, lui donnaient l’aspect d’un esprit de ténèbres. Ils pensèrent que le démon avait pu prendre cette forme pour damner le jeune homme, pour le précipiter dans le lac; et qu’il était là maintenant, veillant sur sa proie, en attendant l’heure de minuit, où les horribles mystères du sabbat s’accomplissent.
Le plus courageux d’entre eux offrit de revenir le lendemain dès l’aube, pour creuser la fosse et y descendre le cadavre.—C’est bien inutile, répondit un des plus consternés; et cette réponse fut comprise. Ils se regardèrent en silence; leur pâleur les effraya mutuellement. Ils descendirent vers la vallée, et se séparèrent d’un pas flageolant, prêts à se prendre les uns les autres pour des spectres.