LXV.
Magnus, resté seul auprès du cadavre, ne s’était pas aperçu du la désertion des bergers. Il était toujours à genoux, mais il ne priait pas, il ne pensait pas, sa force était brisée. Il ne sentait son existence que par la souffrance aiguë de son front qu’il avait ébranlé et presque fracassé sur le pavé. Cette commotion physique, jointe aux émotions affreuses de son âme, avait achevé de le plonger dans un affaissement qui ressemblait à l’imbécilité.
Mais en voyant devant lui cette figure pâle de Sténio, qui dormait du sommeil des anges, il s’arrêta, sourit affreusement à son blanc linceul et à sa couronne de fleurs, et murmura d’une voix émue:—O femme! ô beauté!...
Puis il prit la main du cadavre, et le froid de la mort apaisa son délire et chassa les trompeuses illusions de la fièvre. Il reconnut que ce n’était pas là une femme endormie, mais un homme couché sur le cercueil, un homme dont il se reprochait la perte.
Il regarda autour de lui, et, ne voyant rien que les flancs noirs du rocher où vacillait la flamme des torchas, n’entendant rien que le vent qui mugissait dans les mélèzes, il sentit tout l’effroi de la solitude, toutes les terreurs de la nuit tomber sur son crâne comme une montagne de glace.
Il crut voir quelque chose se mouvoir et ramper sur le rocher auprès de lui. Il ferma les yeux pour ne plus voir; il les rouvrit et regarda involontairement. Il vit une figure effrayante qui se tenait immobile et noire à son côté. Il la regarda pendant près d’une heure, sans oser faire un mouvement, retenant son haleine de peur d’éveiller l’attention de ce fantôme, qu’il croyait prêt à se lever et à marcher vers lui. Le flambeau de résine, qui jetait le profil de Magnus au mur de la grotte, s’éteignit, et le fantôme disparut sans que le moine eût compris que c’était son ombre.
Des pas légers effleurèrent les buissons de la colline. C’était peut-être un chamois qui s’approchait curieusement des flambeaux. Magnus se signa et jeta un regard tremblant sur le sentier qui menait à la vallée. Il crut voir une forme blanche, une femme errante et seule dans la nuit. Le désir inquiet fit bondir son cœur avec violence; il se leva prêt à courir vers elle, la peur le retint. C’était un spectre qui venait appeler Sténio, une ombre sortie du sépulcre pour hurler dans les ténèbres. Il enfonça son visage dans ses mains, s’enveloppa la tête de son capuchon, et se roula dans un coin, décidé à ne rien voir, à ne rien entendre.
Aucun bruit n’arrivant plus à son oreille, il se rassura un peu et leva la tête. Il vit l’abbesse des Camaldules agenouillée près de Sténio.
Il voulut crier, sa langue s’attacha à son palais. Il voulut fuir, ses jambes devinrent plus froides et plus immobiles que le granit du rocher. Il resta l’œil hagard, la main ouverte, le visage ombragé de son capuchon.
Lélia était penchée sur le lit funèbre. Son voile blanc cachait à demi son visage; elle semblait aussi morte que Sténio. C’était la digne fiancée d’un cadavre.
Elle avait écouté les discours des bergers; elle avait voulu contempler la poussière de Sténio. Guidée par le phare sinistre allumé devant la grotte, elle était venue seule, sans effroi, sans remords, sans douleur peut-être!
Cependant, à l’aspect de ce beau front couvert des ombres de la mort, elle sentit son âme s’amollir; la tendre pitié adoucit la rudesse de cette âme sombre et calme dans le désespoir.
«Oui, Sténio, dit-elle sans s’inquiéter ou sans s’apercevoir de la présence du moine, je te plains, parce que tu m’as maudite. Je te plains, parce que tu n’as pas compris que Dieu, en nous créant, n’avait pas résolu l’union de nos destinées. Tu as cru, je le sais, que je prenais plaisir à multiplier tes tortures. Tu as cru que je voulais venger sur toi les douleurs et les déceptions de mes premières années. Tu te trompais, Sténio, et je te pardonne l’anathème que tu as prononcé contre moi. Celui qui juge nos pensées avant même que nous puissions les prévoir, celui qui feuillette à toute heure le livre de nos consciences et qui lit sans ambiguïté les desseins mystérieux qui n’y sont pas encore inscrits, celui-là, Sténio, n’a pas accueilli tes menaces et ne les réalisera pas. Il ne te punira pas, parce que tu as été aveugle. Il ne châtiera pas ta faiblesse, parce que tu as refusé de te confier dans une sagesse qui n’était pas la tienne. Tu as payé trop cher la lumière qui est venue éclairer tes derniers jours pour qu’il te reproche d’avoir longtemps erré dans les ténèbres. Le savoir douloureux et terrible que tu emportes avec toi n’a pas besoin d’expiation, car ta lèvre s’est desséchée en goûtant le fruit que tu avais cueilli!
«Mais Dieu, j’en ai la ferme confiance, Dieu nous réunira dans l’éternité. Assis ensemble à ses pieds, nous assisterons à ses conseils, et nous saurons alors pourquoi il nous a séparés sur la terre. En lisant sur son front radieux le secret de ses volontés impénétrables aux yeux mortels, ta colère et ton étonnement seront comme s’ils n’avaient jamais été.
«Alors, Sténio, tu n’essaieras plus de me haïr; tu n’accuseras plus mon injustice et ma cruauté. Quand Dieu, faisant à chacun de nous la part qu’il mérite, distribuera nos travaux selon nos forces, tu comprendras, ô infortuné! que nous ne pouvions pas ici suivre la même route, ni marcher au même but. Les douleurs qu’il nous a envoyées n’ont pas été pareilles. Le maître sévère que nous avons servi tous deux nous expliquera le mystère de nos souffrances. En ouvrant devant nous l’éclatante perspective d’une éternelle effusion, il nous dira pourquoi il lui a plu de préparer la réunion de nos deux âmes par les voies obscures que notre œil ne soupçonnait pas.
«Il te montrera, Sténio, dans sa nudité saignante, mon cœur à qui tu imputais le dédain et la dureté. La terreur que tu as ressentie en écoutant mes paroles, l’humiliation qui obscurcissait ton regard quand je t’avouais que je ne pouvais t’aimer, la confusion tremblante de tes pensées se changera en une compassion sérieuse. Lélia, que tu croyais si fort au-dessus de toi, que tu désespérais d’atteindre, Lélia s’abaissera devant toi; tu oublieras, comme elle, l’admiration et le respect dont les hommes environnaient ses pas, tu sauras pourquoi elle allait seule et sans jamais demander secours.
«Confondus sous l’œil de Dieu, dans une félicité progressive, chacun de nous accomplira courageusement la tâche qu’il aura reçue. Nos regards, en se rencontrant, doubleront notre confiance et nos forces: le souvenir de nos misères passées s’évanouira comme un songe, et il nous arrivera de nous demander si vraiment nous avons vécu.»
Elle se pencha sur Sténio, détacha de sa couronne une fleur flétrie qu’elle mit sur son cœur, et reprit le sentier de la vallée sans avoir fait attention au moine, qui, debout dans l’ombre, adossé au mur de la grotte, dardait sur elle ses yeux étincelants.
La raison de Magnus l’avait abandonné; il ne comprenait rien aux discours de Lélia. Il la voyait seulement, et il la trouva belle; sa passion se réveillait avec violence, il ne se souvenait plus que des désirs qu’il avait si longtemps comprimés et qui le dévoraient plus que jamais.
Quand il la vit parler à Sténio, une affreuse jalousie, qu’il n’avait jamais connue parce qu’il n’avait pas eu occasion de la ressentir, éclata en lui. Il aurait frappé Sténio, s’il l’eût osé; mais ce cadavre lui faisait peur, et le désir s’allumait en lui encore plus intense que la vengeance.
Il s’élança sur les traces de Lélia; et, comme elle tournait le sentier, il la saisit par le bras.
Lélia se retourna sans crier, sans tressaillir, et regarda cette figure hâve, cet œil sanglant, cette bouche tremblante, sans peur et presque sans surprise.
«Femme, lui dit le moine, tu m’as assez fait souffrir, console-moi, aime-moi.»
Lélia, ne reconnaissant pas dans ce moine chauve et voûté le prêtre qu’elle avait vu jeune et fier peu d’années auparavant, s’arrêta étonnée.
«Mon père, lui dit-elle, adressez-vous à Dieu; son amour est le seul qui puisse consoler.
—Ne te souvient-il plus, Lélia, répondit le moine sans l’écouter, que c’est moi qui t’ai sauvé la vie! Sans moi tu périssais dans les ruines du monastère où tu passas deux ans. Tu t’en souviens, femme? je me jetai au milieu des décombres près de m’écraser, je t’emportai, je te mis sur mon cheval, et je voyageai tout le jour en te tenant dans mes bras, et je n’osai pas seulement baiser ton vêtement. Mais dès ce jour un feu dévorant s’alluma dans ma poitrine. En vain j’ai jeûné et prié, Dieu ne veut pas me guérir. Il faut que tu m’aimes: quand je serai aimé, je serai guéri; je ferai pénitence, et je serai sauvé. Autrement je redeviendrai fou, et je serai damné.
—Je te reconnais bien, Magnus, répondit-elle. Hélas! voilà donc le fruit de tes expiations et de tes combats!
—Ne me raille pas, femme, répondit-il avec un regard sombre; car je suis aussi près de la haine que de l’amour; et, si tu me repousses... je ne sais pas ce que la colère peut me conseiller...
—Laisse mon bras, Magnus, dit Lélia avec le calme du dédain. Assieds-toi sur cette roche, et je vais te parler.»
Il y avait tant d’autorité dans sa voix que le moine, habitué à la soumission passive, obéit comme par instinct et s’assit à deux pas d’elle. Son cœur battait si fort qu’il ne pouvait parler. Il prit dans ces deux mains sa tête saignante et douloureuse, et rassembla tout ce qui lui restait de force et de mémoire pour écouter et comprendre.
«Magnus, lui dit Lélia, si, lorsque vous étiez jeune encore et capable de réaliser une existence sociale, vous m’eussiez consultée sur votre avenir, je ne vous aurais pas conseillé d’être prêtre. Vos passions devaient vous rendre impossibles ces devoirs rigides que vous n’accomplissez que de fait. Vous avez été un mauvais prêtre; mais Dieu vous pardonnera, parce que vous avez beaucoup souffert. Maintenant il est trop tard pour que vous rentriez dans la vie ordinaire; vous avez perdu la force d’atteindre à aucune vertu. Il faut vous en tenir à l’abstinence. Vous devez attendre dans la retraite la fin de vos souffrances; elle ne saurait tarder: regardez vos mains, regardez vos cheveux gris. Tant mieux pour toi, Magnus! que ne suis-je aussi près de la tombe! Va, malheureux, nous ne pouvons rien les uns pour les autres. Tu t’es trompé, tu t’es retranché de la vie, et tu as senti le besoin de vivre; maintenant tu t’en effraies, et tu crois qu’il te serait possible encore d’être heureux. Insensé! il n’est plus temps d’y songer. Tu aurais pu trouver le bonheur dans la liberté, il y a quelques années; ta raison aurait pu s’éclairer, ton âme s’endurcir contre de vains remords. Mais aujourd’hui, l’horreur, le dégoût et l’effroi te poursuivraient partout. Tu ne pourrais pas connaître l’amour, tu le prendrais toujours pour le crime, et l’habitude de flétrir du nom de péché les joies légitimes te rendrait criminel et vicieux, aux yeux de ta conscience, dans les bras de la femme le plus pure. Résigne-toi, pauvre ermite, abaisse ton orgueil. Tu t’es cru assez grand pour cette terrible vertu du célibat; tu t’es trompé, te dis-je. Mais qu’importe? Tu arrives au terme de tes maux; songe à ne pas en perdre le fruit. Tu n’as pas été assez grand pour que Dieu te pardonnât le désespoir. Soumets-toi.»
Magnus avait écoulé vainement; son cerveau se refusait à tout emploi de facultés. Il souffrait, il croyait comprendre que Lélia le raillait; la figure tranquille et fière de cette femme l’humiliait profondément. Il la détestait par instants et voulait la fuir; mais il se croyait saisi et fasciné par l’œil du démon.
Lélia ne faisait plus attention à lui. Elle rêvait et semblait projeter quelque chose.
«Écoute, lui dit-elle après un instant de silence et d’incertitude: tu vas m’obéir, et, au lieu de te livrer à des pensées indignes de ta vocation, tu vas m’aider à rendre à ce cadavre les derniers honneurs. Il a été assez errant, assez tourmenté, assez vagabond dans cette vie; il faut que sa dépouille repose en paix et qu’elle ne soit pas foulée par le pied des passants. Je sais une place où elle dormira ignorée, privée des cérémonies de l’Église, puisque telle est la volonté de monseigneur; mais non privée du respect que l’on doit aux sépultures, et des prières collectives qu’on récite dans l’enceinte des cimetières. Prends ce cadavre sur tes épaules, et suis-moi.»
Magnus hésita.
«Où voulez-vous que je porte ce mort? dit-il avec effroi. Monseigneur lui refuse la sépulture bénite, et vous parlez de le déposer dans un cimetière?
—Fais ce que je te dis, reprit Lélia. Je sais mieux que toi la pensée de monseigneur. Forcé d’obéir aux règlements de l’Église, et ne voulant point, en cette circonstance, encourager par une infraction l’indulgence qu’on pourrait accorder au suicide, il a dû te commander des choses qu’il m’autorisera à enfreindre. Obéis, Magnus, je te l’ordonne.»
Lélia savait bien que sa volonté fascinait Magnus. Il obéit machinalement et sans savoir ce qu’il faisait. Il porta le corps de Sténio jusqu’au cimetière des Camaldules. Dans un angle obscur de ce jardin, on avait déraciné le matin même un if brisé par la foudre. Cette fosse, ouverte par le hasard, n’était pas encore comblée. L’ermite, aidé de l’abbesse des Camaldules, y déposa le cadavre, et le recouvrit de terre et de gazon; puis il reprit, tremblant et consterné, le chemin de son ermitage, tandis que Lélia, agenouillée sur la tombe du poëte, implorait pour lui cette mansuétude et cette sagesse infinie qui n’infligent pas de châtiments sans retour, et qui remettent dans le creuset de l’éternité le métal brisé par les épreuves de cette vie.
LXVI.
La mort de Sténio fut le signal d’autres événements tragiques. Le cardinal mourut, peu de temps après, d’un mal si rapide et si violent qu’on l’attribua au poison. Magnus avait abandonné son ermitage. Il avait erré plusieurs jours dans les montagnes, en proie à un affreux délire. Les montagnards consternés entendirent ses cris lamentables retentir dans l’horreur de la nuit; ses pas inégaux et précipités ébranlèrent le seuil de leurs chalets et les y retinrent jusqu’au jour éveillés et tremblants. Enfin, il disparut et alla s’ensevelir dans un couvent de chartreux. Mais bientôt d’étranges révélations sortirent de cet asile, et allèrent bouleverser les existences les plus sereines et les plus brillantes. Annibal succomba sans être appelé à aucune explication. Plusieurs évêques qui l’avaient secondé dans ses vues généreuses, grand nombre de prêtres les plus distingués du clergé par leurs lumières et la noblesse de leur conduite, furent disgraciés ou interdits. Quant à Lélia, on pensa que de tels châtiments seraient trop doux pour l’expiation de ses crimes, et qu’il fallait lui infliger l’humiliation et la honte. L’inquisition instruisit son procès. Le prélat puissant qui l’avait soutenue dans sa carrière était abattu. Les animosités profondes, résultat de cette nouvelle direction donnée par eux et par leurs adhérents aux idées religieuses, et qui avaient grondé sourdement sous leurs pieds, éclatèrent tout à coup et prirent leur revanche. On versa le venin de la calomnie sur la tombe à peine fermée du cardinal, libation impure offerte aux passions infernales. On rechercha les actions secrètes de sa vie, et, au lieu de blâmer celles qui auraient pu être répréhensibles, on les passa sous silence pour ne s’occuper que des dernières années de sa vie; années qui, sous l’influence de Lélia, étaient devenues aussi pures que l’âme de Lélia le souhaitait pour sympathiser entièrement avec celle du prélat. On prit plaisir à répandre la fange du scandale et de l’imposture sur cette amitié sacrée qui eût pu produire de si grandes choses dans l’intérêt de l’Église, si l’Église, comme toutes les puissances qui finissent, n’eût pris à tâche de se précipiter elle-même dans l’abîme où elle dort aujourd’hui sans espoir du réveil.
Il la saisit par le bras... (Page 133.)
L’abbesse des Camaldules fut donc accusée d’avoir été l’épouse adultère du Christ et d’avoir entraîné dans des voies de perdition un prince de l’Église qui, avant sa liaison funeste avec elle, avait été, disait-on, une des colonnes de la foi. En outre, elle fut accusée d’avoir professé des doctrines étranges, nouvelles, pleines de passions mondaines, et toutes imprégnées d’hérésie; puis d’avoir entretenu des relations criminelles avec un impie qui s’introduisait la nuit dans sa cellule; enfin, d’avoir mis le comble au délire de l’apostasie et à l’audace du sacrilège en faisant inhumer le cadavre de cet impie dans la terre consacrée aux sépultures des Camaldules: infraction aux lois de l’Église, qui refusent la sépulture en terre sainte aux athées décédés de mort volontaire; infraction aux règles monastiques qui n’admettent pas la sépulture des hommes dans l’enceinte réservée aux tombes des vierges.
A ce dernier chef d’accusation, Lélia connut d’où partait le coup dont elle était frappée. Elle n’en douta plus lorsque, appelée à rendre compte de sa conduite devant ses sombres juges, elle se vit confrontée avec Magnus. Toutes ces turpitudes lui causèrent un tel dégoût qu’elle se refusa à toute interrogation, et n’essaya pas de se justifier. Magnus était si tremblant devant elle, qu’en face de juges intègres le trouble de l’accusateur et le calme de l’accusée eussent suffi pour éclairer les consciences. Mais la sentence était portée d’avance, et les débats n’avaient lieu que pour la forme. Lélia sentit dans son cœur trop de mépris pour accuser Magnus à son tour. Elle se contenta de lui dire, en le voyant chanceler et s’appuyer sur les bras du familier du saint-office: «Rassure-toi, la terre ne s’entr’ouvrira pas sous tes pieds. Ton supplice sera dans ton cœur. Ne crains pas que je te rende blessure pour blessure, outrage pour outrage. Va, misérable, je te plains, je sais à quelles lâches terreurs tu obéis en me calomniant. Va te cacher à tous les yeux, toi qui espères gagner le ciel en commettant l’iniquité; que Dieu t’éclaire et le pardonne comme je te pardonne moi-même!
Elle avait cessé de vivre (Page 139.)
Lélia fut accusée aussi par deux de ses religieuses qui l’avaient toujours haïe à cause de son amour pour la justice, et qui espéraient prendre sa place. Elles l’accusèrent d’avoir eu des relations avec les carbonari, et d’avoir aidé, conjointement avec le cardinal, à l’évasion du féroce et impie Valmarina. Enfin elles lui firent un crime d’avoir disposé avec une prodigalité insensée des richesses du couvent, et d’avoir, dans une année de disette, fait vendre des vases d’or et des effets précieux dépendants du trésor de leur église pour soulager la misère des habitants de la contrée. Interrogée sur ce fait, Lélia répondit en souriant qu’elle se déclarait coupable.
Elle fut condamnée à être dégradée de sa dignité en présence de toute sa communauté. On attira autant de monde qu’on put à ce spectacle; mais peu de personnes s’y rendirent, et celles que la curiosité y poussa s’en retournèrent émues profondément de la dignité calme avec laquelle l’abbesse, soumise à ces affronts, les reçut d’un air à faire pâlir ceux qui les lui infligeaient.
Elle fut ensuite reléguée dans une chartreuse ruinée que la communauté des Camaldules possédait dans le nord des montagnes, et dont elle faisait entretenir une partie pour servir d’asile pénitentiaire à ses délinquantes. C’était un lieu froid et humide, où de grands sapins toujours baignés par les nuages bornaient l’horizon de toutes parts. C’est là que, l’année suivante, Trenmor trouva Lélia mourante, et l’engagea de tout son pouvoir à rompre son vœu et à fuir avec lui sous un autre ciel. Mais Lélia fut inébranlable dans sa résolution.
«Que m’importe, quant à moi, lui dit-elle, de mourir ici ou ailleurs, et de vivre quelques semaines de plus ou de moins? N’ai-je pas assez souffert, et le ciel ne m’a-t-il pas concédé enfin le droit d’entrer dans le repos! D’ailleurs je dois rester ici pour confondre la haine de mes ennemis et pour donner un démenti à leurs prédictions. Ils ont espéré que je me soustrairais au martyre; ils seront déçus de leur attente. Il n’est pas inutile que le monde aperçoive quelque différence entre eux et moi. Les idées auxquelles je me suis vouée exigent de ma part une conduite exemplaire, pure de toute faiblesse, exempte de tout reproche. Croyez bien qu’au point où j’en suis une telle force me coûte peu.»
Trenmor la vit s’éteindre rapidement, toujours belle et toujours calme. Elle eut cependant, vers sa dernière heure, quelques instants de trouble et de désespoir. L’idée de voir l’ancien monde finir sans faire surgir un monde nouveau lui était amère et insupportable.
«Eh quoi! disait-elle, tout ce qui est est-il donc comme moi frappé à mort et destiné à périr sans laisser de descendant pour recueillir son héritage? J’ai cru, pendant quelques années, qu’à la faveur d’un entier renoncement à toute satisfaction personnelle j’arriverais à vivre par la charité et à me réjouir dans l’avenir de la race humaine. Mais comment puis-je aimer une race aveugle, stupide et méchante? Que puis-je espérer d’une génération sans conscience, sans foi, sans intelligence et sans cœur?»
Trenmor s’efforçait en vain de lui faire comprendre qu’elle s’était abusée en cherchant l’avenir dans le passé. Il ne pouvait être là, disait-il, qu’un germe mystérieux dont l’éclosion serait longue, parce qu’il lui fallait, pour s’ouvrir à la vie, que le vieux tronc fût abattu et desséché. Tant qu’il y aura un catholicisme et une Église catholique, lui disait-il, il n’y aura ni foi, ni culte, ni progrès chez les hommes. Il faut que cette ruine s’écroule, et qu’on en balaie les débris pour que le sol puisse produire des fruits là où il n’y a maintenant que des pierres. Votre grande âme, celle d’Annibal et de plusieurs autres se sont rattachées au dernier lambeau de la foi, sans songer qu’il valait mieux arracher ce lambeau, puisqu’il ne servait qu’à voiler encore la vérité. Une philosophie nouvelle, une foi plus pure et plus éclairée, va se lever à l’horizon. Nous n’en saluons que l’aube incertaine et pâle; mais les lumières et les inspirations qui font la vie de l’humanité ne manqueront pas plus à l’avenir des générations que le soleil ne manque chaque matin à la terre endormie et plongée dans les ténèbres.
L’âme ardente de Lélia ne pouvait s’ouvrir à ces espérances lointaines. Elle n’avait jamais su s’accommoder des promesses de l’avenir, à moins qu’elle ne sentît l’action qui doit produire ces choses agir sur elle ou émaner d’elle. Son cœur avait d’infinis besoins, et il allait s’éteindre sans en avoir satisfait aucun. Il eût fallu à cette immense douleur l’immense consolation de la certitude. Elle eût pardonné au ciel de l’avoir frustrée de tout bonheur si elle eût pu lire clairement dans les destins de l’humanité future quelque chose de mieux que ce qu’elle avait eu elle-même en partage.
Une nuit Trenmor la rencontra sur le sommet de la montagne, il faisait un temps affreux, la pluie coulait par torrents, le vent mugissait dans la forêt, et les arbres craquaient de toutes parts. De pâles éclairs sillonnaient les nuages; Trenmor l’avait laissée dans sa cellule si épuisée et si faible qu’il avait craint de ne pas la retrouver vivante le lendemain. En la rencontrant ainsi errante sur les rochers glissants, et toute baignée de l’écume des torrents qui se formaient et grossissaient autour d’elle, Trenmor crut voir son spectre, et il l’invoqua comme un pur esprit; mais elle lui prit la main, et, l’attirant vers elle, elle lui parla ainsi d’une voix forte et l’œil enflammé d’un feu sombre.
LXVII.
DÉLIRE.
«Il est des heures dans la nuit où je me sens accablée d’une épouvantable douleur. D’abord c’est une tristesse vague, un malaise inexprimable. La nature tout entière pèse sur moi, et je me traîne brisée, fléchissant sous le fardeau de la vie comme un nain qui serait forcé de porter un géant. Dans ces moments-là, j’ai besoin d’expansion, j’ai besoin de soulagement, et je voudrais embrasser l’univers dans une effusion filiale et fraternelle; mais il semble que l’univers me repousse tout à coup, et qu’il se tourne vers moi pour m’écraser, comme si moi, atome, j’insultais l’univers en l’appelant à moi. Alors l’élan poétique et tendre tourne en moi à l’effroi et au reproche. Je hais l’éternelle beauté des étoiles, et la splendeur des choses qui nourrissent mes contemplations ordinaires ne me paraît plus que l’implacable indifférence de la puissance pour la faiblesse. Je suis en désaccord avec tout, et mon âme crie au sein de la création comme une corde qui se brise au milieu des mélodies triomphantes d’un instrument sacré. Si le ciel est calme, il me semble revêtir un Dieu inflexible, étranger à mes désirs et à mes besoins. Si l’orage bouleverse les éléments, je vois en eux comme en moi la souffrance inutile, les cris inexaucés!
«Oh! oui! oui, hélas! le désespoir règne et la souffrance et la plainte émanent de tous les pores de la création. Cette vague se tord sur la grève en gémissant, ce vent pleure lamentablement dans la forêt. Tous ces arbres qui se plient et qui se relèvent pour retomber encore sous le fouet de la tempête, subissent une torture effroyable. Il y a un être malheureux, maudit, un être immense, terrible, et tel que ce monde où nous vivons ne peut le contenir. Cet être invisible est dans tout, et sa voix remplit l’espace d’un éternel sanglot. Prisonnier dans l’immensité, il s’agite, il se débat, il frappe sa tête et ses épaules aux confins du ciel et de la terre. Il ne peut les franchir; tout le serre, tout l’écrase, tout le maudit, tout le brise, tout le hait. Quel est-il et d’où vient-il? Est-ce l’ange rebelle qui fut chassé de l’empyrée, et ce monde est-il l’enfer qui lui sert de cachot? Est-ce toi, force que nous sentons et que nous voyons? Est-ce vous, colère et désespoir qui vous révélez à nos sens, et que nos sens reçoivent de vous? Est-ce toi, rage éternelle qui bruis sur nos têtes et roules dans nos cieux? Est-ce toi, esprit inconnu mais sensible, qui es le maître ou le ministre, ou l’esclave ou le tyran, ou le geôlier ou le martyr? Combien de fois j’ai senti ton vol ardent sur ma tête! Combien de fois ta voix est venue arracher mes larmes sympathiques du fond de mes entrailles et les faire couler comme le torrent des montagnes ou la pluie du ciel! Quand tu es en moi, j’entends la voix qui me crie: «Tu souffres, tu souffres...» et moi, je voudrais t’embrasser et pleurer sur ton sein puissant; il me semble que ma douleur est infinie comme la tienne, et qu’il te faut ma souffrance pour compléter ta plainte éloquente. Et moi aussi, je m’écrie: «Tu souffres, tu souffres...», mais tu passes, tu fuis: tu t’apaises ou tu t’endors. Un rayon de la lune dissipe tes nuages, la moindre étoile qui brille derrière ton linceul semble rire de la misère et te réduire au silence. Il me semble parfois voir ton spectre tomber dans une rafale, comme une aigle immense dont les ailes couvriraient toute la mer et dont le dernier cri s’éteindrait au sein des flots, et je vois que tu es vaincu: vaincu comme moi, faible comme moi, terrassé comme moi. Le ciel s’éclaire et s’illumine des feux de la joie, et une sorte du terreur stupide s’empare de moi aussi. Prométhée, Prométhée, est-ce toi, toi qui voulais affranchir l’homme des liens de la fatalité? Est-ce toi qui, brisé par un Dieu jaloux, et dévoré par la bile incurable, retombes épuisé sur ton rocher, sans avoir pu délivrer ni l’homme, ni toi son seul ami, son père, son vrai Dieu peut-être? Les hommes t’ont donné mille noms symboliques: audace, désespoir, délire, rébellion, malédiction. Ceux-ci t’ont appelé Satan, ceux-là crime: moi je l’appelle désir.
«Moi, sibylle, sibylle désolée; moi, esprit des temps anciens, enfermé dans un cerveau rebelle à l’inspiration divine, lyre brisée, instrument muet dont les vivants d’aujourd’hui ne comprendraient plus les sons, mais au sein duquel murmure comprimée l’harmonie éternelle! moi, prêtresse de la mort, qui sens bien avoir été déjà pythie, avoir déjà pleuré, déjà parlé; mais qui ne me souviens pas, qui ne sais pas, hélas! ce qu’il faudrait dire pour guérir! Oui, oui, je me souviens des antres de la vérité et des délires de la révélation; mais le mot de la destinée humaine, je l’ai oublié; mais le talisman de la délivrance, je l’ai perdu. Et pourtant, j’ai vu beaucoup de choses; et quand la souffrance me presse, quand l’indignation me dévore, quand je sens Prométhée s’agiter dans mon sein et battre de ses grandes ailes la pierre où il est scellé, quand l’enfer gronde sous moi comme un volcan prêt à m’engloutir, quand les esprits de la mer viennent pleurer à mes pieds, et ceux de l’air frémir sur mon front... oh! alors, en proie à un délire sans nom, à un désespoir sans borne, j’appelle le maître et l’ami inconnu qui pourrait éclairer mon esprit et délier ma langue,... mais je flotte dans les ténèbres, et mes bras fatigués n’embrassent que des ombres trompeuses. O vérité, vérité! pour te trouver je suis descendue dans des abîmes dont la seule vue donnait le vertige de la peur aux hommes les plus braves. J’ai suivi Dante et Virgile dans les sept cercles du rêve magique. J’ai suivi Curtius dans le gouffre qui s’est refermé sur lui; j’ai suivi Régulus dans son hideux supplice; j’ai laissé partout ma chair et mon sang; j’ai suivi Madeleine au pied de la croix, et mon front a été inondé du sang du Christ et des larmes de Marie. J’ai tout cherché, tout souffert, tout cru, tout accepté. Je me suis agenouillée devant tous les gibets, consumée sur tous les bûchers, prosternée devant tous les autels. J’ai demandé à l’amour ses joies, à la foi ses mystères, à la douleur ses mérites. Je me suis offerte à Dieu sous toutes les formes; j’ai sondé mon propre cœur avec férocité, je l’ai arraché de ma poitrine pour l’examiner, je l’ai déchiré en mille pièces, je l’ai traversé de mille poignards pour le connaître. J’en ai offert les lambeaux à tous les dieux supérieurs et inférieurs. J’ai évoqué tous les spectres, j’ai lutté avec tous les démons, j’ai supplié tous les saints et tous les anges, j’ai sacrifié à toutes les passions. Vérité! vérité! tu ne t’es pas révélée, depuis dix mille ans je te cherche et je ne t’ai pas trouvée!
«Et depuis dix mille ans, pour toute réponse à mes cris, pour tout soulagement à mon agonie, j’entends planer sur cette terre maudite le sanglot désespéré du désir impuissant! Depuis dix mille ans je t’ai sentie dans mon cœur sans pouvoir te traduire à mon intelligence, sans pouvoir trouver la formule terrible qui te révélerait au monde et qui te ferait régner sur la terre et dans les cieux. Depuis dix mille ans j’ai crié dans l’infini: Vérité, vérité! Depuis dix mille ans, l’infini me répond: Désir, désir! O Sibylle désolée, ô muette pythie, brise donc ta tête aux rochers de ton antre, et mêle ton sang fumant de rage à l’écume de la mer; car tu crois avoir possédé le Verbe tout-puissant, et depuis dix mille ans tu le cherches en vain.»
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Comme elle parlait encore, Trenmor sentit la main brûlante de Lélia se glacer tout à coup dans la sienne. Puis elle se leva comme si elle allait se précipiter. Trenmor, épouvanté, la retint dans ses bras. Elle retomba raide sur le rocher: elle avait cessé de vivre.
Lélia avait toujours vécu sous un beau ciel, elle haïssait les contrées que le soleil n’éclaire pas largement. Le froid l’avait tuée avec promptitude, comme s’il eût voulu seconder les desseins de ses ennemis. La coterie qui l’avait perdue était déjà tombée; une autre coterie remplaça celle-là, et voulut humilier sa rivale en réhabilitant la mémoire de ceux qu’elle avait abattus. On fit des obsèques magnifiques au cardinal, et l’on rapporta au monastère des Camaldules les cendres de l’abbesse, qu’on honora comme une sainte et comme une martyre. Lélia fut ensevelie dans le cimetière, et l’on permit à Trenmor d’élever une tombe à Sténio sur la rive opposée, près de la cellule délaissée de l’ermite, là où l’on avait fait transporter les restes du poëte après les avoir expulsés du monastère.
Un soir Trenmor, ayant terminé les funérailles de ses deux amis, descendit lentement sur les rives du lac. La lune, en se levant, jetait un rayon oblique sur ces deux tombes blanches que le lac séparait. Des météores s’élevèrent comme de coutume sur la surface brumeuse de l’eau. Trenmor contempla tristement leur pâle éclat et leur danse mélancolique. Il en remarqua deux qui, venus des deux rives opposées, se joignirent, se poursuivirent mutuellement, et restèrent ensemble toute la nuit, soit qu’ils vinssent se jouer dans les roseaux, soit qu’ils se laissassent glisser sur les flots tranquilles, soit qu’ils se tinssent tremblants dans la brume comme deux lampes près de finir. Trenmor se laissa dominer par une idée superstitieuse et douce. Il passa la nuit entière à suivre de l’œil ces inséparables lumières qui se cherchaient et se suivaient comme deux âmes amoureuses. Deux ou trois fois elles vinrent près de lui, et il les nomma de deux noms chéris en versant des larmes comme un enfant.
Quand le jour parut, tous les météores s’éteignirent. Les deux flammes mystérieuses se tinrent quelque temps sur le milieu du lac, comme si elles eussent eu de la peine à se séparer; puis elles furent chassées toutes deux en sens contraire, comme si elles allaient rejoindre chacune la tombe qu’elle habitait. Quand elles se furent effacées, Trenmor passa sa main sur son front comme pour en chasser le rêve affaiblissant d’une nuit de douleur et de tendresse. Il remonta vers la tombe de Sténio, et un instant il s’arrêta incertain.
«Que ferai-je sans vous dans la vie? s’écria-t-il; à qui serai-je utile? à qui m’intéresserai-je? A quoi me serviront ma sagesse et ma force si je n’ai plus d’amis à consoler et à soutenir? Ne vaudrait-il pas mieux avoir une tombe au bord de cette eau si belle, auprès de ces deux tombes silencieuses? Mais non, l’expiation n’est pas finie: Magnus vit peut-être encore, peut-être puis-je le guérir. D’ailleurs il y a partout des hommes qui luttent et qui souffrent, il y a partout des devoirs à remplir, une force à employer, une destinée à réaliser.»
Il salua de loin le marbre qui renfermait Lélia; il baisa celui où dormait Sténio: puis il regarda le soleil, ce flambeau qui devait éclairer ses journées de travail, ce phare éternel qui lui montrait la terre d’exil où il faut agir et marcher, l’immensité des cieux toujours accessibles à l’espoir des forts.
Il ramassa son bâton blanc et se remit en route.
FIN DE LÉLIA.
Table
PREMIÈRE PARTIE: I., II., III., IV., V., VI., VII., VIII., IX. X., XI., XII., XIII., XIV., XV., XVI., XVII., XVIII., XIX., XX., XXI., XXII.
DEUXIÈME PARTIE: XXIII., XXIV., XXV., XXVI., XXVII., XXVIII., XXIX., XXX., XXXI., XXXII., XXXIII., XXXIV.
TROISIÈME PARTIE: XXXV., XXXVI., XXXVII., XXXVIII., XXXIX., XL.
QUATRIÈME PARTIE: XLI., XLII., XLIII., XLIV., XLV.
CINQUIÈME PARTIE: XLVI., XLVII., XLVIII., XLIX., L., LI., LII., LIII.
SIXIÈME PARTIE: LIV., LV., LVI., LVII., LVIII., LIX., LX., LXI., LXII., LXIII., LXIV., LXV., LXVI., LXVII.