VI.
Trois mois avaient suffi pour cette métamorphose. J'étais à la veille d'épouser Leoni. De tous les papiers qu'il avait promis de fournir, son acte de naissance et ses lettres de noblesse étaient seuls arrivés. Quant aux preuves de sa fortune, il les avait demandées à un autre homme de loi, et elles n'arrivaient pas. Il témoignait une douleur et une colère extrêmes de ce retard, qui faisait toujours ajourner notre union. Un matin, il entra chez nous d'un air désespéré. Il nous montra une lettre non timbrée qu'il venait de recevoir, disait-il, par une occasion particulière. Cette lettre lui annonçait que son chargé d'affaires était mort, que son successeur ayant trouvé ses papiers en désordre était forcé de faire un grand travail pour les reconnaître, et qu'il demandait encore une ou deux semaines avant de pouvoir fournir à sa seigneurie les pièces qu'elle réclamait. Leoni était furieux de ce contre-temps; il mourrait d'impatience et de chagrin, disait-il, avant la fin de cette horrible quinzaine. Il se laissa tomber sur un fauteuil en fondant en larmes.
Non, ce n'étaient pas des larmes feintes; ne souriez pas, don Aleo. Je lui tendis la main pour le consoler; je la sentis baignée de ses pleurs, et, frappée aussitôt d'une commotion sympathique, je me mis à sangloter.
Ma pauvre mère n'y put tenir. Elle courut en pleurant chercher mon père à sa boutique.—C'est une tyrannie odieuse, lui dit-elle en l'entraînant près de nous. Voyez ces deux malheureux enfants! comment pouvez-vous refuser de faire leur bonheur, quand vous êtes témoin de ce qu'ils souffrent? Voulez-vous tuer votre fille par respect pour une vaine formalité? Ces papiers n'arriveront-ils pas aussi bien et ne seront-ils pas aussi satisfaisants après huit jours de mariage? Que craignez-vous? Prenez-vous notre cher Leoni pour un imposteur? Ne comprenez-vous pas que votre insistance pour avoir les preuves de sa fortune est injurieuse pour lui et cruelle pour Juliette?
Mon père, tout étourdi de ces reproches, et surtout de mes pleurs, jura qu'il n'avait jamais songé à tant d'exigence, et qu'il ferait tout ce que je voudrais. Il m'embrassa mille fois, et me tint le langage qu'on tient à un enfant de six ans lorsqu'on cède à ses fantaisies pour se débarrasser de ses cris. Ma tante arriva et parla moins tendrement. Elle me fit même des reproches qui me blessèrent.—Une jeune personne chaste et bien élevée, disait-elle, ne devait pas montrer tant d'impatience d'appartenir à un homme.—On voit bien, lui dit ma mère, tout à fait piquée, que vous n'avez jamais pu appartenir à aucun. Mon père ne pouvait souffrir qu'on manquât d'égards envers sa soeur. Il pencha de son côté, et fit observer que notre désespoir était un enfantillage, que huit jours seraient bientôt passés. J'étais mortellement offensée de l'impatience qu'on me supposait, et j'essayais de retenir mes larmes; mais celles de Leoni exerçaient sur moi une puissance magnétique, et je ne pouvais m'arrêter. Alors il se leva, les yeux tout humides, les joues animées, et, avec un sourire d'espérance et de tendresse, il courut vers ma tante; il prit ses mains dans une des siennes, celles de mon père dans l'autre, et se jeta à genoux en les suppliant de ne plus s'opposer à son bonheur. Ses manières, son accent, son visage, avaient un pouvoir irrésistible; c'était d'ailleurs la première fois que ma pauvre tante voyait un homme à ses pieds. Toutes les résistances furent vaincues. Les bans étaient publiés, toutes les formalités préparatoires étaient remplies; notre mariage fut fixé à la semaine suivante, sans aucun égard à l'arrivée des papiers.
Le mardi gras tombait le lendemain. M. Delpech donnait une fête magnifique; Leoni nous avait priées de nous habiller en femmes turques; il nous avait fait une aquarelle charmante, que nos couturières avaient copiée avec beaucoup d'exactitude. Le velours, le satin brodé, le cachemire, ne furent pas épargnés. Mais ce fut la quantité et la Beauté des pierreries qui nous assurèrent un triomphe incontestable sur toutes les toilettes du bal. Presque tout le fonds de boutique de mon père y passa: les rubis, les émeraudes, les opales ruisselaient sur nous; nous avions des réseaux et des aigrettes de brillants, des bouquets admirablement montés en pierres de toutes couleurs. Mon corsage et jusqu'à mes souliers, étaient brodés en perles fines; une torsade de ces perles, d'une beauté extraordinaire, me servait de ceinture et tombait jusqu'à mes genoux. Nous avions de grandes pipes et des poignards couverts de saphirs et de brillants. Mon costume entier valait au moins un million.
Leoni parut entre nous deux avec un costume turc magnifique. Il était si beau et si majestueux sous cet habit, que l'on montait sur les banquettes pour nous voir passer. Mon coeur battait avec violence, j'éprouvais un orgueil qui tenait du délire. Ma parure, comme vous pensez, était la moindre chose dont je fusse occupée. La beauté de Leoni, son éclat, sa supériorité sur tous, l'espèce de culte qu'où lui rendait, et tout cela à moi, tout cela à mes pieds! c'était de quoi enivrer une tête moins jeune que la mienne. Ce fut le dernier jour de ma splendeur! Par combien de misère et d'abjection n'ai-je pas payé ces vains triomphes!
Ma tante était habillée en juive et nous suivait, portant des éventails et des boites de parfums. Leoni, qui voulait conquérir son amitié, avait composé son costume avec tant d'art, qu'il avait presque poétisé le caractère de sa figure grave et flétrie. Elle était enivrée aussi, la pauvre Agathe! Hélas! qu'est-ce que la raison des femmes! Nous étions là depuis deux ou trois heures; ma mère dansait et ma tante bavardait avec les femmes surannées qui composent ce qu'on appelle en France la tapisserie d'un bal. Leoni était assis près de moi, et me parlait à demi-voix avec une passion dont chaque mot allumait une étincelle dans mon sang. Tout à coup la parole expira sur ses lèvres; il devint pâle comme la mort et sembla frappé de l'apparition d'un spectre. Je suivis la direction de son regard effaré, et je vis à quelques pas de nous une personne dont l'aspect me fut désagréable à moi-même: c'était un jeune homme, nommé Henryet, qui m'avait demandée en mariage l'année précédente. Quoiqu'il fût riche et d'une famille honnête, ma mère ne l'avait pas trouvé digne de moi et l'avait éloigné en alléguant mon extrême jeunesse. Mais au commencement de l'année suivante il avait renouvelé sa demande avec instance, et le bruit avait couru dans la ville qu'il était éperdument amoureux de moi; je n'avais pas daigné m'en apercevoir, et ma mère, qui le trouvait trop simple et trop bourgeois, s'était débarrassée de ses poursuites un peu brusquement. Il en avait témoigné plus de chagrin que de dépit, et il était parti immédiatement pour Paris. Depuis ce temps, ma tante et mes jeunes amies m'avaient fait quelques reproches de mon indifférence envers lui. C'était, disaient-elles, un excellent jeune homme, d'une instruction solide et d'un caractère noble. Ces reproches m'avaient causé de l'ennui. Son apparition inattendue au milieu du bonheur que je goûtais auprès de Leoni me fut déplaisante et me fit l'effet d'un reproche nouveau; je détournai la tête, et feignis de ne l'avoir pas vu; mais le singulier regard qu'il lança à Leoni ne put m'échapper. Leoni saisit vivement mon bras et m'engagea à venir prendre une glace dans la salle voisine; il ajouta que la chaleur l'incommodait et lui donnait mal aux nerfs. Je le crus, et je pensai que le regard d'Henryet n'était que l'expression de la jalousie. Nous passâmes dans la galerie; il y avait peu de monde, j'y fus quelque temps appuyée sur le bras de Leoni. Il était agité et préoccupé; j'en montrai de l'inquiétude, et il me répondit que cela n'en valait pas la peine, qu'il était seulement un peu souffrant.
Il commençait à se remettre, lorsque je m'aperçus qu'Henryet nous suivait; je ne pus m'empêcher d'en témoigner mon impatience.
—En vérité, cet homme nous suit comme un remords, dis-je tout bas à Leoni; est-ce bien un homme? Je le prendrais presque pour une âme en peine qui revient de l'autre monde.
—Quel homme? répondit Leoni en tressaillant; comment l'appelez-vous? où est-il? que nous veut-il? est-ce que vous le connaissez?
Je lui appris en peu de mots ce qui était arrivé, et le priai de n'avoir pas l'air de remarquer le ridicule manége d'Henryet. Mais Leoni ne me répondit pas; seulement je sentis sa main, qui tenait la mienne, devenir froide comme la mort; un tremblement convulsif passa dans tout son corps, et je crus qu'il allait s'évanouir; mais tout cela fut l'affaire d'un instant.
—J'ai les nerfs horriblement malades, dit-il; je crois que je vais être forcé d'aller me coucher; la téte me brûle, ce turban pèse cent livres.
—O mon Dieu! lui dis-je, si vous partez, déjà, cette nuit va me sembler éternelle et cette fête insupportable. Essayez de passer dans une pièce plus retirée et de quitter votre turban pour quelques instants; nous demanderons quelques gouttes d'éther pour calmer vos nerfs.
—Oui, vous avez raison, ma bonne, ma chère Juliette, mon ange. Il y a au bout de la galerie un boudoir où probablement nous serons seuls; un instant de repos me guérira.
En parlant ainsi, il m'entraîna vers le boudoir avec empressement; il semblait fuir plutôt que marcher. J'entendis des pas qui venaient sur les nôtres; je me retournai, et je vis Henryet qui se rapprochait de plus en plus et qui avait l'air de nous poursuivre; je crus qu'il était devenu fou. La terreur que Leoni ne pouvait plus dissimuler acheva de brouiller toutes mes idées; une peur superstitieuse s'empara de moi, mon sang se glaça comme dans le cauchemar, et il me fut impossible de faire un pas de plus. En ce moment Henryet nous atteignit et posa une main, qui me sembla métallique, sur l'épaule de Leoni. Leoni resta comme frappé de la foudre, et lui fit un signe de tête affirmatif, comme s'il eût deviné une question ou une injonction dans ce silence effrayant. Alors Henryet s'éloigna, et je sentis mes pieds se déclouer du parquet. J'eus la force de suivre Leoni dans le boudoir, et je tombai sur l'ottomane aussi pâle et aussi consternée que lui.
VII.
Il resta quelque temps ainsi; puis tout à coup rassemblant ses forces, il se jeta à mes pieds.—Juliette, me dit-il, je suis perdu si tu ne m'aimes pas jusqu'au délire.
—O ciel! qu'est-ce que cela signifie? m'écriai-je avec égarement en jetant mes bras autour de son cou.
—Et tu ne m'aimes pas ainsi! continua-t-il avec angoisse; je suis perdu, n'est-ce pas?
—Je t'aime de toutes les forces de mon âme! m'écriai-je en pleurant; que faut-il faire pour te sauver?
—Ah! tu n'y consentirais pas! reprit-il avec abattement. Je suis le plus malheureux des hommes; tu es la seule femme que j'aie jamais aimée, Juliette; et au moment de te posséder, mon âme, ma vie, je te perds à jamais!... Il faudra que je meure.
—Mon Dieu! mon Dieu! m'écriai je, ne pouvez-vous parler? ne pouvez-vous dire ce que vous attendez de moi?
—Non, je ne puis parler, répondit-il; un affreux secret, un mystère épouvantable pese sur ma vie entière, et je ne pourrai jamais te le révéler. Pour m'aimer, pour me suivre, pour me consoler, il faudrait être plus qu'une femme, plus qu'un ange peut-être!...
—Pour t'aimer! pour te suivre! lui dis-je. Dans quelques jours ne serai-je pas ta femme? Tu n'auras qu'un mot à dire; et quelle que soit ma douleur et celle de mes parents, je te suivrai au bout du monde, si tu le veux.
—Est-ce vrai, ô ma Juliette? s'écria-t-il avec un transport de joie; tu me suivras? tu quitteras tout pour moi?... Eh bien! si tu m'aimes à ce point, je suis sauvé! Partons, partons tout de suite...
—Quoi! y pensez-vous, Leoni? Sommes-nous mariés? lui dis-je.
—Nous ne pouvons pas nous marier, répondit-il d'une voix forte et brève.
Je restai atterrée.—Et si tu ne veux pas m'aimer, si tu ne veux pas fuir avec moi, continua-t-il, je n'ai plus qu'un parti à prendre: c'est de me tuer.
Il prononça ces mots d'un ton si résolu, que je frissonnai de la tête aux pieds.—Mais que nous arrive-t-il donc? lui dis-je; est-ce un rêve? Qui peut nous empêcher de nous marier, quand tout est décidé, quand vous avez la parole de mon père?
—Un mot de l'homme qui est amoureux de vous, et qui veut vous empêcher d'être à moi.
—Je le hais et je le méprise! m'écriai-je. Où est-il? Je veux lui faire sentir la honte d'une si lâche poursuite et d'une si odieuse vengeance... Mais que peut-il contre toi, Leoni? n'es-tu pas tellement au-dessus de ses attaques qu'un mot de toi ne le réduise en poussière? Ta vertu et ta force ne sont-elles pas inébranlables et pures comme l'or? O ciel! je devine: tu es ruiné! les papiers que tu attends n'apporteront que de mauvaises nouvelles. Henryet le sait, il te menace d'avertir mes parents. Sa conduite est infâme; mais ne crains rien, mes parents sont bons, ils m'adorent; je me jetterai à leurs pieds, je les menacerai de me faire religieuse; tu les supplieras encore comme hier, et tu les vaincras, sois-en sûr. Ne suis-je pas assez riche pour deux? Mon père ne voudra pas me condamner à mourir de douleur; ma mère intercédera pour moi... A nous trois nous aurons plus de force que ma tante pour le convaincre. Va, ne t'afflige plus, Leoni, cela ne peut pas nous séparer, c'est impossible. Si mes parents étaient sordides à ce point, c'est alors que je fuirais avec toi...
—Fuyons donc tout de suite, me dit Leoni d'un air sombre; car ils seront inflexibles. Il y a autre chose encore que ma ruine, quelque chose d'infernal que je ne peux pus te dire. Es-tu bonne, es-tu généreuse? Es-tu la femme que j'ai rêvée et que j'ai cru trouver en toi? Es-tu capable d'héroïsme? Comprends-tu les grandes choses, les immenses dévouements? Voyons, voyons! Juliette, es-tu une femme aimable et jolie que je vais quitter avec regret, ou es-tu un ange que Dieu m'a donné pour me sauver du désespoir? Sens-tu ce qu'il y a de beau, de sublime à se sacrifier pour ce qu'on aime? Ton âme n'est-elle pas émue à l'idée de tenir dans tes mains la vie et la destinée d'un homme, et de t'y consacrer tout entière! Ah! que ne pouvons-nous changer de rôle! que ne suis-je à ta place! Avec quel bonheur, avec quel transport je t'immolerais toutes les affections, tous les devoirs!...
—Assez, Leoni, lui répondis-je; vous m'égarez par vos discours. Grâce, grâce pour ma pauvre mère, pour mon pauvre père, pour mon honneur! Vous voulez me perdre...
—Ah! tu penses à tout cela! s'écria t-il, et pas à moi! Tu poses la douleur de tes parents, et tu ne daignes pas mettre la mienne dans la balance! Tu ne m'aimes pas...
Je cachai mon visage dans mes mains, j'invoquai Dieu, j'écoutai les sanglots de Leoni; je crus que j'allais devenir folle.
—Eh bien! tu le veux, lui dis-je, et tu le peux; parle, dis-moi tout ce que tu voudras, il faudra bien que je t'obéisse; n'as-tu pas ma volonté et mon âme à ta disposition?
—Nous avons peu d'instants à perdre, répondit Leoni. Il faut que dans une heure nous soyons partis, ou la fuite deviendra impossible. Il y a un oeil de vautour qui plane sur nous; mais, si tu le veux, nous saurons le tromper. Le veux-tu? le veux-tu?
Il me serra dans ses bras avec délire. Des cris de douleur s'échappaient de sa poitrine. Je répondis oui, sans savoir ce que je disais.—Eh bien! retourne vite au bal, me dit-il, ne montre pas d'agitation. Si on te questionne, dit que tue as été un peu indisposée; mais ne te laisse pas emmener. Danse s'il le faut. Surtout, si Henryet te parle, sois prudente, ne l'irrite pas; songe que pendant une heure encore mon sort est dans ses mains. Dans une heure je reviendrai sous un domino. J'aurai ce bout de ruban au capuchon. Tu le reconnaîtras, n'est-ce pas? Tu me suivras, et surtout tu seras calme, impassible. Il le faut, songe à tout cela: t'en sens-tu la force?
Je me levai et je pressai ma poitrine brisée dans mes deux mains. J'avais la gorge en feu, mes joues étaient brûlées par la fièvre, j'étais comme ivre.—Allons, allons, me dit-il. Il me poussa dans le bal et disparut. Ma mère me cherchait. Je vis de loin son anxiété, et pour éviter ses questions, j'acceptai précipitamment une invitation à danser.
Je dansai, et je ne sais comment je ne tombai pas morte à la fin de la contredanse, tant j'avais fait d'efforts sur moi-même. Quand je revins à ma place, ma mère était déjà partie pour la valse. Elle m'avait vue danser, elle était tranquille; elle recommençait à s'amuser pour son compte. Ma tante, au lieu de me questionner sur mon absence, me gronda. J'aimais mieux cela, je n'avais pas besoin de répondre et de mentir. Une de mes amies me demanda d'un air effrayé ce que j'avais et pourquoi ma figure était si bouleversée. Je répondis que je venais d'avoir un violent accès de toux.—Il faut te reposer, me dit-elle, et ne plus danser.
Mais j'étais décidée à éviter le regard de ma mère; je craignais son inquiétude, sa tendresse et mes remords. Je vis son mouchoir, qu'elle avait laissé sur la banquette, je le pris, je l'approchai de mon visage, et m'en couvrant la bouche, je le dévorai de baisers convulsifs. Ma compagne crut que je toussais encore; je feignis de tousser en effet. Je ne savais comment remplir cette heure fatale dont la moitié était à peine écoulée. Ma tante remarqua que j'étais fort enrhumée, et dit qu'elle allait engager ma mère à se retirer. Je fus épouvantée de cette menace, et j'acceptai vite une nouvelle invitation. Quand je fus au milieu des danseurs, je m'aperçus que j'avais accepté une valse. Comme presque toutes les jeunes personnes, je ne valsais jamais; mais, en reconnaissant dans celui qui déjà me tenait dans ses bras la sinistre figure de Henryet, la frayeur m'empêcha de refuser. Il m'entraîna, et ce mouvement rapide acheva de troubler mon cerveau. Je me demandais si tout ce qui se passait autour de moi n'était pas une vision; si je n'étais pas plutôt couchée dans un lit, avec la fièvre, que lancée comme une folle au milieu d'une valse avec un être qui me faisait horreur. Et puis je me rappelai que Leoni allait venir me chercher. Je regardai ma mère, qui, légère et joyeuse, semblait voler au travers du cercle des valseurs. Je me dis que cela était impossible, que je ne pouvais pas quitter ma mère ainsi. Je m'aperçus que Henryet me pressait dans ses bras, et que ses yeux dévoraient mon visage incliné vers le sien. Je faillis crier et m'enfuir. Je me souvins des paroles de Leoni: Mon sort est encore dans ses mains pendant une heure. Je me résignai. Nous nous arrêtâmes un instant. Il me parla. Je n'entendis pas et je répondis en souriant avec égarement. Alors je sentis le frôlement d'une étoffe contre mes bras et mes épaules nues. Je n'eus pas besoin de me retourner, je reconnus la respiration à peine saisissable de Leoni. Je demandai à revenir à ma place. Au bout d'un instant, Leoni, en domino noir, vint m'offrir la main. Je le suivis. Nous traversâmes la foule, nous échappâmes par je ne sais quel miracle au regard jaloux d'Henryet et à celui de ma mère qui me cherchait de nouveau. L'audace avec laquelle je passai au milieu de cinq cents témoins, pour m'enfuir avec Leoni, empêcha qu'aucun s'en aperçut. Nous traversâmes la cohue de l'antichambre. Quelques personnes qui prenaient leurs manteaux nous reconnurent et s'étonnèrent de me voir descendre l'escalier sans ma mère, mais ces personnes s'en allaient aussi et ne devaient point colporter leur remarque dans le bal. Arrivé dans la cour, Leoni se précipita en m'entraînant vers une porte latérale par laquelle ne passaient point les voitures. Nous fîmes en courant quelques pas dans une rue sombre; puis une chaise de poste s'ouvrit, Leoni m'y porta, m'enveloppa dans un vaste manteau fourré, m'enfonça un bonnet de voyage sur la tête, et en un clin d'oeil la maison illuminée de M. Delpech, la rue et la ville disparurent derrière nous.
Nous courûmes vingt-quatre heures sans faire un mouvement pour sortir du la voiture. A chaque relais Leoni soulevait un peu le châssis, passait le bras en dehors, jetait aux postillons le quadruple de leur salaire, retirait précipitamment son bras et refermait la jalousie. Je ne pensais guère à me plaindre de la fatigue ou de la faim; j'avais les dents serrées, les nerfs contractés; je ne pouvais verser une larme ni dire un mot. Leoni semblait plus occupé de la crainte d'être poursuivi que de ma souffrance et de ma douleur. Nous nous arrêtâmes auprès d'un château, à peu de distance de la route. Nous sonnâmes à la porte d'un jardin. Un domestique vint après s'être fait longtemps attendre. Il était deux heures du matin. Il arriva enfin en grondant et approcha sa lanterne du visage de Leoni; à peine l'eut-il reconnu qu'il se confondit en excuses et nous conduisit à l'habitation. Elle me sembla déserte et mal tenue. Néanmoins on m'ouvrit une chambre assez convenable. En un instant on alluma du feu, on me prépara un lit, et une femme vint pour me déshabiller. Je tombai dans une sorte d'imbécillité. La chaleur du foyer me ranima un peu, et je m'aperçus que j'étais en robe de nuit et les cheveux épars auprès de Leoni; mais il n'y faisait pas attention; il était occupé à serrer dans un coffre le riche costume, les perles et les diamants dont nous étions encore couverts un instant auparavant. Ces joyaux dont Leoni était paré appartenaient pour la plupart à mon père. Ma mère, voulant que la richesse de son costume ne fût pas au-dessous du nôtre, les avait tirés de la boutique et les lui avait prêtés sans rien dire. Quand je vis toutes ces richesses entassées dans un coffre, j'eus une honte mortelle de l'espèce de vol que nous avions commis, et je remerciai Leoni de ce qu'il pensait à les renvoyer à mon père. Je ne sais ce qu'il me répondit; il me dit ensuite que j'avais quatre heures à dormir, qu'il me suppliait d'en profiter sans inquiétude et sans douleur. Il baisa mes pieds nus et se retira. Je n'eus jamais le courage d'aller jusqu'à mon lit; je m'endormis auprès du feu sur mon fauteuil. A six heures du matin on vint m'éveiller; on m'apporta du chocolat et des habits d'homme. Je déjeunai et je m'habillai avec résignation. Leoni vint me chercher, et nous quittâmes avant le jour cette demeure mystérieuse, dont je n'ai jamais connu ni le nom ni la situation exacte, ni le propriétaire, non plus que beaucoup d'autres gîtes, tantôt riches, tantôt misérables, qui, dans le cours de nos voyages, s'ouvrirent pour nous à toute heure et en tout pays au seul nom de Leoni.
A mesure que nous avancions, Leoni reprenait la sérénité de ses manières et la tendresse de son langage. Soumise et enchaînée à lui par une passion aveugle j'étais un instrument dont il faisait vibrer toutes les cordes à son gré. S'il était rêveur, je devenais mélancolique; s'il était gai, j'oubliais tous mes chagrins et tous mes remords pour sourire à ses plaisanteries; s'il était passionné j'oubliais la fatigue de mon cerveau et l'épuisement des larmes, je retrouvais de la force pour l'aimer et pour le lui dire.
VIII.
Nous arrivâmes à Genève, où nous ne restâmes que le temps nécessaire pour nous reposer. Nous nous enfonçâmes bientôt dans l'intérieur de la Suisse, et là nous perdîmes toute inquiétude d'être poursuivis et découverts. Depuis notre départ, Leoni n'aspirait qu'à gagner avec moi une retraite agreste et paisible et à vivre d'amour et de poésie dans un éternel tête-à-tête. Ce rêve délicieux se réalisa. Nous trouvâmes dans une des vallées du lac Majeur un chalet des plus pittoresques dans une situation ravissante. Pour très-peu d'argent nous le fîmes arranger commodément à l'intérieur, et nous le prîmes à loyer au commencement d'avril. Nous y passâmes six mois d'un bonheur enivrant, dont je remercierai Dieu toute ma vie, quoiqu'il me les ait fait payer bien cher. Nous étions absolument seuls et loin de toute relation avec le monde. Nous étions servis par deux jeunes mariés gros et réjouis, qui augmentaient notre contentement par le spectacle de celui qu'ils goûtaient. La femme faisait le ménage et la cuisine, le mari menait au pâturage une vache et deux chèvres qui composaient tout notre troupeau. Il tirait le lait et faisait le fromage. Nous nous levions de bonne heure, et, lorsque le temps était beau, nous déjeunions à quelques pas de la maison, dans un joli verger dont les arbres, abandonnés à la direction de la nature, poussaient en tous sens des branches touffues, moins riches en fruits qu'en fleurs et en feuillage. Nous allions ensuite nous promener dans la vallée ou nous gravissions les montagnes. Nous prîmes peu à peu l'habitude de faire de longues courses, et chaque jour nous allions à la découverte de quelque site nouveau. Les pays de montagnes ont cela de délicieux qu'on peut les explorer longtemps avant d'en connaître tous les secrets et toutes les beautés. Quand nous entreprenions nos plus grandes excursions, Joanne, notre gai majordome, nous suivait avec un panier de vivres, et rien n'était plus charmant que nos festins sur l'herbe. Leoni n'était difficile que sur le choix de ce qu'il appelait le réfectoire. Enfin, quand nous avions trouvé à mi-côte d'une gorge un petit plateau paré d'une herbe fraîche, abrité contre le vent ou le soleil, avec un joli point de vue, un ruisseau tout auprès embaumé de plantes aromatiques, il arrangeait lui-même le repas sur un linge blanc étendu à terre. Il envoyait Joanne cueillir des fraises et plonger le vin dans l'eau froide du torrent. Il allumait un réchaud à l'esprit-de-vin et faisait cuire les oeufs frais. Par le même procédé, après la viande froide et les fruits, je lui préparais d'excellent café. De cette manière nous avions un peu des jouissances de la civilisation au milieu des beautés romantiques du désert.
Quand le temps était mauvais, ce qui arriva souvent au commencement du printemps, nous allumions un grand feu pour préserver de l'humidité notre habitation de sapin; nous nous entourions de paravents que Leoni avait montés, cloués et peints lui-même. Nous buvions du thé; et, tandis qu'il fumait dans une longue pipe turque, je lui faisais la lecture. Nous appelions cela nos journées flamandes: moins animées que les autres, elles étaient peut-être plus douces encore. Leoni avait un talent admirable pour arranger la vie, pour la rendre agréable et facile. Dès le matin il occupait l'activité de son esprit à faire le plan de la journée et à en ordonner les heures, et, quand ce plan était fait, il venait me le soumettre. Je le trouvais toujours admirable, et nous ne nous en écartions plus. De cette manière l'ennui, qui poursuit toujours les solitaires et jusqu'aux amants dans le tête-à-tête, n'approchait jamais de nous. Leoni savait tout ce qu'il fallait éviter et tout ce qu'il fallait observer pour maintenir la paix de l'âme et le bien-être du corps. Il me le dictait avec sa tendresse adorable; et, soumise à lui comme l'esclave à son maître, je ne contrariais jamais un seul de ses désirs. Ainsi il disait que l'échange des pensées entre deux êtres qui s'aiment est la plus douce des choses, mais qu'elle peut devenir la pire de toutes si on en abuse. Il avait donc réglé les heures et les lieux de nos entretiens. Tout le jour nous étions occupés à travailler; je prenais soin du ménage, je lui préparais des friandises ou je plissais moi-même son linge. Il était extrêmement sensible à ces petites recherches de luxe, et les trouvait doublement précieuses au fond de notre ermitage. De son côté, il pourvoyait à tous nos besoins et remédiait à toutes les incommodités de notre isolement. Il savait un peu de tous les métiers: il faisait des meubles en menuiserie, il posait des serrures, il établissait des cloisons en châssis et en papier peint, il empêchait une cheminée de fumer, il greffait un arbre à fruit, il amenait un courant d'eau vive autour de la maison. Il était toujours occupé de quelque chose d'utile, et il l'exécutait toujours bien. Quand ces grands travaux-là lui manquaient, il peignait l'aquarelle, composait de charmants paysages avec les croquis que, dans nos promenades, nous avions pris sur nos albums. Quelquefois il parcourait seul la vallée en composant des vers, et il revenait vite me les dire. Il me trouvait souvent dans l'étable avec mon tablier plein d'herbes aromatiques, dont les chèvres sont friandes. Mes deux belles protégées mangeaient sur mes genoux. L'une était blanche et sans tache: elle s'appelait Neige; elle avait l'air doux et mélancolique. L'autre était jaune comme un chamois, avec la barbe et les jambes noires. Elle était toute jeune, sa physionomie était mutine et sauvage: nous l'appelions Daine. La vache s'appelait Pâquerette. Elle était rousse et rayée de noir transversalement, comme un tigre. Elle passait sa tête sur mon épaule; et, quand Leoni me trouvait ainsi, il m'appelait sa Vierge à la crèche. Il me jetait mon album et me dictait ses vers, qui m'étaient presque toujours adressés. C'étaient des hymnes d'amour et de bonheur qui me semblaient sublimes, et qui devaient l'être. Je pleurais sans rien dire en les écrivant; et quand j'avais fini: «Eh bien! me disait Leoni, tu les trouves mauvais?» Je relevais vers lui mon visage baigné de larmes: il riait et m'embrassait avec transport.
Et puis il s'asseyait sur le fourrage embaumé et me lisait des poésies étrangères, qu'il me traduisait avec une rapidité et une précision inconcevables. Pendant ce temps je filais du lin dans le demi-jour de l'étable. Il faut savoir quelle est la propreté exquise des étables suisses pour comprendre que nous eussions choisi la nôtre pour salon. Elle était traversée par un rapide ruisseau d'eau de roche qui la balayait à chaque instant et qui nous réjouissait de son petit bruit. Des pigeons familiers y buvaient à nos pieds, et, sous la petite arcade par laquelle l'eau rentrait, des moineaux hardis venaient se baigner et dérober quelques graines. C'était l'endroit le plus frais dans les jours chauds, quand toutes les lucarnes étaient ouvertes, et le plus chaud dans les jours froids quand les moindres fentes étaient tamponnées de paille et de bruyère. Souvent Leoni, fatigué de lire, s'y endormait sur l'herbe fraîchement coupée, et je quittais mon ouvrage pour contempler ce beau visage, que la sérénité du sommeil ennoblissait encore.
Durant ces journées si remplies, nous nous parlions peu, quoique presque toujours ensemble; nous échangions quelques douces paroles, quelques douces caresses, et nous nous encouragions mutuellement à notre oeuvre. Mais, quand venait le soir, Leoni devenait indolent de corps et actif d'esprit: c'étaient les heures où il était le plus aimable, et il les avait réservées aux épanchements de notre tendresse. Doucement fatigué de sa journée, il se couchait sur la mousse à mes pieds, dans un endroit délicieux qui était auprès de la maison, sur le versant de la montagne. De là nous contemplions le splendide coucher du soleil, le déclin mélancolique du jour, l'arrivée grave et solennelle de la nuit. Nous savions le moment du lever de toutes les étoiles et sur quelle cime chacune d'elles devait commencer à briller à son tour. Leoni connaissait parfaitement l'astronomie, mais Joanne possédait à sa manière cette science des pâtres, et il donnait aux astres d'autres noms souvent plus poétiques et plus expressifs que les nôtres. Quand Leoni s'était amusé de son pédantisme rustique, il l'envoyait jouer sur son pipeau le Ranz des vaches au bas de la montagne. Ces sons aigus avaient de loin une douceur inconcevable. Leoni tombait dans une rêverie qui ressemblait à l'extase; puis, quand la nuit était tout à fait venue, quand le silence de la vallée n'était plus troublé que par le cri plaintif de quelque oiseau des rochers, quand les lucioles s'allumaient dans l'herbe autour de nous, et qu'un vent tiède planait dans les sapins au-dessus de nos têtes, Leoni semblait sortir d'un rêve ou s'éveiller à une autre vie. Son âme s'embrasait, son éloquence passionnée m'inondait le coeur; il parlait aux cieux, au vent, aux échos, à toute la nature avec enthousiasme; il me prenait dans ses bras et m'accablait de caresses délirantes; puis il pleurait d'amour sur mon sein, et, redevenu plus calme, il m'adressait les paroles les plus suaves et les plus enivrantes. Oh! comment ne l'aurais-je pas aimé, cet homme sans égal, dans ses bons et dans ses mauvais jours? Qu'il était aimable alors! qu'il était beau! Comme le hâle allait bien à son mâle visage et respectait son large front blanc sur des sourcils de jais! Comme il savait aimer et comme il savait le dire! Comme il savait commander à la vie et la rendre belle! Comment n'aurais-je pas pris en lui une confiance aveugle? Comment ne me serais-je pas habituée à une soumission illimitée? Tout ce qu'il faisait, tout ce qu'il disait était bien, beau et bon. Il était généreux, sensible, délicat, héroïque; il prenait plaisir à soulager la misère ou les infirmités des pauvres qui venaient frapper à notre porte. Un jour il se précipita dans un torrent, au risque de sa vie, pour sauver un jeune pâtre; une nuit il erra dans les neiges au milieu des plus affreux dangers pour secourir des voyageurs égarés qui avaient fait entendre des cris de détresse. Oh! comment, comment, comment me serais-je méfiée de Leoni? comment aurais-je fait pour craindre l'avenir? Ne me dites plus que je fus crédule et faible; la plus virile des femmes eût été subjuguée à jamais par ces six mois de son amour. Quant à moi, je le fus entièrement, et le remords cruel d'avoir abandonné mes parents, l'idée de leur douleur s'affaiblit peu à peu et finit presque par s'effacer. Oh! qu'elle était grande, la puissance de cet homme!
Juliette s'arrêta et tomba dans une triste rêverie. Une horloge lointaine sonna minuit. Je lui proposai d'aller se reposer.—Non, dit-elle; si vous n'êtes pas las de m'entendre, je veux parler encore. Je sens que j'ai entrepris une tâche bien pénible pour ma pauvre âme, et que quand j'aurai fini je ne sentirai plus rien, je ne me souviendrai plus de rien pendant plusieurs jours. Je veux profiter de la force que j'ai aujourd'hui.
—Oui, Juliette, tu as raison, lui dis-je. Arrache le fer de ton sein, et tu seras mieux après. Mais dis-moi, ma pauvre enfant, comment la singulière conduite d'Henryet au bal et la lâche soumission de Leoni à un regard de cet homme ne t'avaient-elles pas laissé dans l'esprit un doute, une crainte?
—Quelle crainte pouvais-je conserver? répondit Juliette; j'étais si peu instruite des choses de la vie et des turpitudes de la société, que je ne comprenais rien à ce mystère. Leoni m'avait dit qu'il avait un secret terrible: j'imaginai mille infortunes romanesques. C'était la mode alors en littérature de faire agir et parler des personnages frappés des malédictions les plus étranges et les plus invraisemblables. Les théâtres et les romans ne produisaient plus que des fils de bourreaux, des espions héroïques, des assassins et des forçats vertueux. Je lus un jour Frederick Styndall, une autre fois l'Espion de Sooper me tomba sous la main. Songez que j'étais bien enfant et que dans ma passion mon esprit était bien en arrière de mon coeur. Je m'imaginai que la société, injuste et stupide, avait frappé Leoni de réprobation pour quelque imprudence sublime, pour quelque faute involontaire ou par suite de quelque féroce préjugé. Je vous avouerai même que ma pauvre tête de jeune tille trouva un attrait de plus dans ce mystère impénétrable, et que mon âme de femme s'exalta devant l'occasion de risquer sa destinée entière pour soulager une belle et poétique infortune.
—Leoni dut s'apercevoir de cette disposition romanesque et l'exploiter? dis-je à Juliette.
—Oui, me répondit-elle, il le fit; mais, s'il se donna tant de peine pour me tromper, c'est qu'il m'aimait, c'est qu'il voulait mon amour à tout prix.
Nous gardâmes un instant le silence, et Juliette reprit son récit.
IX.
L'hiver arriva; nous avions fait le projet d'en supporter les rigueurs plutôt que d'abandonner notre chère retraite. Leoni me disait que jamais il n'avait été si heureux, que j'étais la seule femme qu'il eût jamais aimée, qu'il voulait renoncer au monde pour vivre et mourir dans mes bras. Son goût pour les plaisirs, sa passion pour le jeu, tout cela était évanoui, oublié à jamais. Oh! que j'étais reconnaissante de voir cet homme si brillant, si adulé, renoncer sans regret à tous les enivrements d'une vie d'éclat et de fêtes pour venir s'enfermer avec moi dans une chaumière! Et soyez sûr, don Aleo, que Leoni ne me trompait point alors. S'il est vrai que de puissants motifs l'engageaient à se cacher, du moins il est certain qu'il se trouva heureux dans sa retraite et que j'y fus aimée. Eût-il pu feindre cette sérénité durant six mois sans qu'elle fût altérée un seul jour? Et pourquoi ne m'eût-il pas aimée? j'étais jeune, belle, j'avais tout quitté pour lui et je l'adorais. Allez, je ne m'abuse plus sur son caractère, je sais tout et je vous dirai tout. Cette âme est bien laide et bien belle, bien vile et bien grande; quand on n'a pas la force de haïr cet homme, il faut l'aimer et devenir sa proie.
Mais l'hiver débuta si rudement, que notre séjour dans la vallée devint extrêmement dangereux. En quelques jours la neige monta sur la colline et arriva jusqu'au niveau de notre chalet; elle menaçait de l'engloutir et de nous y faire périr de famine. Leoni s'obstinait à rester; il voulait faire des provisions et braver l'ennemi; mais Jeanne assura que notre perte était certaine si nous ne battions en retraite au plus vite; que depuis dix ans on n'avait pas vu un pareil hiver, et qu'au dégel le chalet serait balayé comme une plume par les avalanches, à moins d'un miracle de saint Bernard et de Notre-Dame-des-Lavanges.—Si j'étais seul, me dit Leoni, je voudrais attendre le miracle et me moquer des lavanges; mais je n'ai plus de courage quand tu partages mes dangers. Nous partirons demain.
—Il le faut bien, lui dis-je; mais où irons-nous? Je serai reconnue et découverte tout de suite; on me reconduira de vive force chez mes parents.
—Il y a mille moyens d'échapper aux hommes et aux lois, répondit Leoni en souriant; nous en trouverons bien un: ne t'inquiète pas; l'univers est à notre disposition.
—Et par où commencerons-nous? lui demandai-je en m'efforçant de sourire aussi.
—Je n'en sais rien encore, dit-il, mais qu'importe? nous serons ensemble; où pouvons-nous être malheureux?
—Hélas! lui dis-je, serons-nous jamais aussi heureux qu'ici?
—Veux-tu y rester? demanda-t-il.
—Non, lui répondis-je, nous ne le serions plus; en présence du danger, nous serions toujours inquiets l'un pour l'autre.
Nous fîmes les apprêts de notre départ; Jeanne passa la journée à déblayer le sentier par lequel nous devions partir. Pendant la nuit il m'arriva une aventure singulière, et à laquelle bien des fois depuis je craignis de réfléchir.
Au milieu de mon sommeil, je fus saisie par le froid et je m'éveillai. Je cherchai Leoni à mes côtés, il n'y était plus; sa place était froide, et la porte de la chambre, à demi entr'ouverte, laissait pénétrer un vent glacé. J'attendis quelques instants; mais Leoni ne revenant pas, je m'étonnai, je me levai et je m'habillai à la hâte. J'attendis encore avant de me décider à sortir, craignant de me laisser dominer par une inquiétude puérile. Son absence se prolongea; une terreur invincible s'empara de moi, et je sortis, à peine vêtue, par un froid de quinze degrés. Je craignais que Leoni n'eût encore été au secours de quelques malheureux perdus dans les neiges, comme cela était arrivé peu de nuits auparavant, et j'étais résolue à le chercher et à le suivre. J'appelai Jeanne et sa femme; ils dormaient d'un si profond sommeil qu'ils ne m'entendirent pas. Alors, dévorée d'inquiétude, je m'avançai jusqu'au bord de la petite plate-forme palissadée qui entourait le chalet, et je vis une faible lueur argenter la neige à quelque distance. Je crus reconnaître la lanterne que Leoni portait dans ses excursions généreuses. Je courus de ce côté aussi vite que me le permit la neige, où j'entrais jusqu'aux genoux. J'essayai de l'appeler, mais le froid me faisait claquer les dents, et le vent, qui me venait à la figure, interceptait ma voix. J'approchai enfin de la lumière, et je pus voir distinctement Leoni; il était immobile à la place où je l'avais aperçu d'abord, et il tenait une bêche. J'approchai encore, la neige amortissait le bruit de mes pas; j'arrivai tout près de lui sans qu'il s'en aperçût. La lumière était enfermée dans son cylindre de métal, et ne sortait que par une fente opposée à moi et dirigée sur lui.
Je vis alors qu'il avait écarté la neige et entamé la terre avec sa bêche; il était jusqu'aux genoux dans un trou qu'il venait de creuser.
Cette occupation singulière, à une pareille heure et par un temps si rigoureux, me causa une frayeur ridicule. Leoni semblait agité d'une hâte extraordinaire. De temps en temps il regardait autour de lui avec inquiétude; je me courbai derrière un rocher, car je fus épouvantée de l'expression de sa figure. Il me sembla qu'il allait me tuer s'il me trouvait là. Toutes les histoires fantastiques et folles que j'avais lues, tous les commentaires bizarres que j'avais faits sur son secret, me revinrent à l'esprit; je crus qu'il venait déterrer un cadavre, et je faillis m'évanouir. Je me rassurai un peu en le voyant continuer de creuser et retirer bientôt un coffre enfoui dans la terre. Il le regarda avec attention, examina si la serrure n'avait pas été forcée; puis il le posa hors du trou, et commença à y rejeter la terre et la neige, sans prendre beaucoup de soin pour cacher les traces de son opération.
Quand je le vis près de revenir à la maison avec son coffre, je craignis qu'il ne s'aperçût de mon imprudente curiosité, et je m'enfuis aussi vite que je pus. Je me hâtai de jeter dans un coin mes hardes humides et de me recoucher, résolue à feindre un profond sommeil lorsqu'il rentrerait; mais j'eus le loisir de me remettre de mon émotion, car il resta encore plus d'une demi-heure sans reparaître.
Je me perdais en commentaires sur ce coffret mystérieux, enfoui sans doute dans la montagne depuis notre arrivée, et destinée nous accompagner comme un talisman de salut ou comme un instrument de mort. Il me sembla qu'il ne devait pas contenir d'argent; car il était assez volumineux, et pourtant Leoni l'avait soulevé d'une seule main et sans effort. C'étaient peut-être des papiers d'où dépendait son existence entière. Ce qui me frappait le plus, c'est qu'il me semblait déjà avoir vu ce coffre quelque part; mais il m'était impossible de me rappeler en quelle circonstance. Cette fois, sa forme et sa couleur se gravèrent dans ma mémoire comme par une sorte de nécessité fatale. Pendant toute la nuit je l'eus devant les yeux, et dans mes rêves j'en voyais sortir une quantité d'objets bizarres: tantôt des cartes représentant des figures étranges, tantôt des armes sanglantes: puis des fleurs, des plumes et des bijoux; et puis des ossements, des vipères, des morceaux d'or, des chaînes et des carcans de fer.
Je me gardai bien de questionner Leoni et de lui laisser soupçonner ma découverte. Il m'avait dit souvent que, le jour où j'apprendrais son secret, tout serait fini entre nous; et quoiqu'il me rendît grâce à deux genoux d'avoir cru en lui aveuglément, il me faisait souvent comprendre que la moindre curiosité de ma part lui serait odieuse. Nous partîmes le lendemain à dos de mulet, et nous prîmes la poste à la ville la plus prochaine jusqu'à Venise.
Nous y descendîmes dans une de ces maisons mystérieuses que Leoni semblait avoir à sa disposition dans tous les pays. Celle-là était sombre, délabrée, et comme cachée dans un quartier désert de la ville. Il me dit que c'était la demeure d'un de ses amis absent; il me pria de ne pas trop m'y déplaire pendant un jour ou deux; il ajouta que des raisons importantes l'empêchaient de se montrer sur-le-champ dans la ville, mais qu'au plus tard dans vingt-quatre heures je serais convenablement logée et n'aurais pas à me plaindre du séjour de sa patrie.
Nous venions de déjeuner dans une salle humide et froide, lorsqu'un homme mal mis, d'une figure désagréable et d'un teint maladif, se présenta en disant que Leoni l'avait fait appeler.
—Oui, oui, mon cher Thadée, répondit Leoni en se levant avec précipitation; soyez le bienvenu, et passons dans une autre pièce pour ne pas ennuyer madame de détails d'affaires.
Leoni vint m'embrasser une heure après; il avait l'air agité, mais content, comme s'il venait de remporter une victoire.
—Je te quitte pour quelques heures, me dit-il; je vais faire préparer ton nouveau gîte: nous y coucherons demain soir.
X.
Il fut dehors pendant tout le jour. Le lendemain il sortit de bonne heure. Il semblait fort affairé; mais son humeur était plus joyeuse que je ne l'avais encore vue. Cela me donna le courage de m'ennuyer encore douze heures, et chassa la triste impression que me causait cette maison silencieuse et froide. Dans l'après-midi, pour me distraire un peu, j'essayai de la parcourir; elle était fort ancienne: des restes d'ameublement suranné, des lambeaux de tenture et quelques tableaux à demi dévorés par les rats occupèrent mon attention; mais un objet plus intéressant pour moi me rejeta dans d'autres pensées. En entrant dans la chambre où avait couché Leoni, je vis à terre le fameux coffre; il était ouvert et entièrement vide. J'eus l'âme soulagée d'un grand poids. Le dragon inconnu enfermé dans ce coffre s'était donc envolé; la destinée terrible qu'il me semblait représenter ne pesait donc plus sur nous!—Allons, me dis-je en souriant, la boite de Pandore s'est vidée; l'espérance est restée pour moi.
Comme j'allais me retirer, mon pied se posa sur un petit morceau d'ouate oublié à terre au milieu de la chambre avec des lambeaux de papiers de soie chiffonnés. Je sentis quelque chose qui résistait, et je le relevai machinalement. Mes doigts rencontrèrent le même corps solide au travers du coton, et en l'écartant j'y trouvai une épingle en gros brillants que je reconnus aussitôt pour appartenir à mon père, et pour m'avoir servi le jour du dernier bal à attacher une écharpe sur mon épaule. Cette circonstance me frappa tellement que je ne pensai plus au coffre ni au secret de Leoni. Je ne sentis plus qu'une vague inquiétude pour ces bijoux que j'avais emportés dans ma fuite, et dont je ne m'étais plus occupée depuis, pensant que Leoni les avait renvoyés sur-le-champ. La crainte que cette démarche n'eût été négligée me fut affreuse; et lorsque Leoni rentra, la première chose que je lui demandai ingénument fut celle-ci:—Mon ami, n'as-tu pas oublié de renvoyer les diamants de mon père lorsque nous avons quitté Bruxelles?
Leoni me regarda d'une étrange manière. Il semblait vouloir pénétrer jusqu'aux plus intimes profondeurs de mon âme.
—Qu'as-tu à ne pas me répondre? lui dis-je; qu'est-ce que ma question a d'étonnant?
—A quel diable de propos vient-elle? reprit-il avec tranquillité.
—C'est qu'aujourd'hui, répondis-je, je suis entrée dans ta chambre par désoeuvrement, et j'ai trouvé ceci par terre. Alors la crainte m'est venue que, dans le trouble de nos voyages et l'agitation de notre fuite, tu n'eusses absolument oublié de renvoyer les autres bijoux. Quant à moi, je te l'ai à peine demandé; j'avais perdu la tête.
En achevant ces mots, je lui présentai l'épingle. Je parlais si naturellement et j'avais si peu l'idée de le soupçonner qu'il le vit bien; et prenant l'épingle avec le plus grand calme:
—Parbleu! dit-il, je ne sais comment cela se fait. Où as-tu trouvé cela? Es-tu sûre que cela vienne de ton père et n'ait pas été oublié dans cette maison par ceux qui l'ont occupée avant nous?
—Oh! lui dis-je, voici auprès du contrôle un cachet imperceptible: c'est la marque de mon père. Avec une loupe tu y verras son chiffre.
—A la bonne heure, dit-il; cette épingle sera restée dans un de nos coffres de voyage, et je l'aurai fait tomber ce matin en secouant quelque harde. Heureusement c'est le seul bijou que nous ayons emporté par mégarde; tous les autres ont été remis à une personne sûre et adressés à Delpech, qui les aura exactement remis à ta famille. Je ne pense pas que celui-ci vaille la peine d'être rendu; ce serait imposer à ta mère une triste émotion de plus pour bien peu d'argent.
—Cela vaut encore au moins dix mille francs, répondis-je.
—Eh bien, garde-le jusqu'à ce que tu trouves une occasion pour le renvoyer. Ah ça! es-tu prête? les malles sont-elles refermées? Il y a une gondole à la porte, et ta maison t'attend avec impatience; on sert déjà le souper.
Une demi-heure après nous nous arrêtâmes à la porte d'un palais magnifique. Les escaliers étaient couverts de tapis de drap amarante; les rampes, de marbre blanc, étaient chargées d'orangers en fleurs, en plein hiver, et de légères statues qui semblaient se pencher sur nous pour nous saluer. Le concierge et quatre domestiques en livrée vinrent nous aider à débarquer. Leoni prit le flambeau de l'un d'eux, et, l'élevant, il me fit lire sur la corniche du péristyle cette inscription en lettres d'argent sur un fond d'azur: Palazzo Leoni.—O mon ami, m'écriai-je, tu ne nous avais donc pas trompés? Tu es riche et noble, et je suis chez toi!
Je parcourus ce palais avec une joie d'enfant. C'était un des plus beaux de Venise. L'ameublement et les tentures, éclatants de fraîcheur, avaient été copiés sur les anciens modèles, de sorte que les peintures des plafonds et l'ancienne architecture étaient dans une harmonie parfaite avec les accessoires nouveaux. Notre luxe de bourgeois et d'hommes du Nord est si mesquin, si entassé, si commun, que je n'avais jamais conçu l'idée d'une pareille élégance. Je courais dans les immenses galeries comme dans un palais enchanté; tous les objets avaient pour moi des formes inusitées, un aspect inconnu; je me demandais si je faisais un rêve, et si j'étais vraiment la patronne et la reine de toutes ces merveilles. Et puis, cette splendeur féodale m'entourait d'un prestige nouveau. Je n'avais jamais compris le plaisir ou l'avantage d'être noble. En France on ne sait plus ce que c'est, en Belgique on ne l'a jamais su. Ici, le peu de noblesse qui reste est encore fastueux et fier; on ne démolit pas les palais, on les laisse tomber. Au milieu de ces murailles chargées de trophées et d'écussons, sous ces plafonds armoriés, en face de ces aïeux de Leoni peints par Titien et Véronèse, les uns graves et sévères sous leurs manteaux fourrés, les autres élégants et gracieux sous leur justaucorps de satin noir, je comprenais cette vanité du rang, qui peut être si brillante et si aimable quand elle ne décore pas un sot. Tout cet entourage d'illustration allait si bien à Leoni, qu'il me serait impossible aujourd'hui encore de me le représenter roturier. Il était vraiment bien le fils de ces hommes à barbe noire et à mains d'albâtre, dont Van Dyck a immortalisé le type. Il avait leur profil d'aigle, leurs traits délicats et fins, leur grande taille, leurs yeux à la fois railleurs et bienveillants. Si ces portraits avaient pu marcher, ils auraient marché comme lui; s'ils avaient parlé, ils auraient eu son accent.—Eh quoi! lui disais-je en le serrant dans mes bras, c'est toi, mon seigneur Leone Leoni, qui étais l'autre jour dans ce chalet entre les chèvres et les poules, avec une pioche sur l'épaule et une blouse autour de ta taille? C'est toi qui as vécu six mois ainsi avec une pauvre fille sans nom et sans esprit, qui n'a d'autre mérite que de t'aimer? Et tu vas me garder près de toi, tu vas m'aimer toujours, et me le dire chaque matin, comme dans le chalet? Oh! c'est un sort trop élevé et trop beau pour moi; je n'avais pas aspiré si haut, et cela m'effraie en même temps que cela m'enivre.
—Ne sois pas effrayée, me dit-il en souriant, sois toujours ma compagne et ma reine. A présent, viens souper, j'ai deux convives à te présenter. Arrange tes cheveux, sois jolie; et quand je t'appellerai ma femme, n'ouvre pas de grands yeux étonnés.
Nous trouvâmes un souper exquis sur une table étincelante de vermeil, de porcelaines et de cristaux. Les deux convives me furent gravement présentés; ils étaient Vénitiens, tous deux agréables de figure, élégants dans leurs manières, et, quoique bien inférieurs à Leoni, ayant dans la prononciation et dans la tournure d'esprit une certaine ressemblance avec lui. Je lui demandai tout bas s'ils étaient ses parents.
—Oui, me répondit-il tout haut en riant, ce sont mes cousins.
—Sans doute, ajouta celui qu'on appelait le marquis, nous sommes tous cousins.
Le lendemain, au lieu de deux convives, il y en eut quatre ou cinq différents à chaque repas. En moins de huit jours, noire maison fut inondée d'amis intimes. Ces assidus me dévorèrent de bien douces heures que j'aurais pu passer avec Leoni, et qu'il fallait partager avec eux tous. Mais Leoni, après un long exil, semblait heureux de revoir ses amis et d'égayer sa vie: je ne pouvais former un désir contraire au sien, et j'étais heureuse de le voir s'amuser. Il est certain que la société de ces hommes était charmante. Ils étaient tous jeunes et élégants, gais ou spirituels, aimables ou amusants; ils avaient d'excellentes manières, et des talents pour la plupart. Toutes les matinées étaient employées à faire de la musique; dans l'après-midi nous nous promenions sur l'eau; après le dîner nous allions au théâtre, et en rentrant on soupait et on jouait. Je n'aimais pas beaucoup à être témoin de ce dernier divertissement, où des sommes immenses passaient chaque soir de main en main. Leoni m'avait permis de me retirer après le souper, et je n'y manquais pas. Peu à peu le nombre de nos connaissances augmenta tellement, que j'en ressentis de l'ennui et de la fatigue; mais je n'en exprimai rien. Leoni semblait toujours enchanté de cette vie dissipée. Tout ce qu'il y avait de dandys de toutes nations à Venise se donna rendez-vous chez nous pour boire, pour jouer et pour faire de la musique. Les meilleurs chanteurs des théâtres venaient souvent mêler leurs voix à nos instruments et à la voix de Leoni, qui n'était ni moins belle ni moins habile que la leur. Malgré le charme de cette société, je sentais de plus en plus le besoin du repos. Il est vrai que nous avions encore de temps en temps quelques bonnes heures de tête-à-tête; les dandys ne venaient pas tous les jours: mais les habitués se composaient d'une douzaine de personnes de fondation à notre table. Leoni les aimait tant, que je ne pouvais me défendre d'avoir aussi de l'amitié pour elles. C'étaient elles qui animaient tout le, reste par leur suprématie en tout sur les autres. Ces hommes étaient vraiment remarquables, et semblaient en quelque sorte des reflets de Leoni. Ils avaient entre eux cette espèce d'air de famille, cette conformité d'idées et de langage qui m'avaient frappée dès le premier jour; c'était un je ne sais quoi de subtil et de recherché que n'avaient pas même les plus distingués parmi tous les autres. Leur regard était plus pénétrant, leurs réponses plus promptes, leur aplomb plus seigneurial, leur prodigalité de meilleur goût. Ils avaient chacun une autorité morale sur une partie de ces nouveaux venus; ils leur servaient de modèle et de guide dans les petites choses d'abord, et plus tard dans les grandes. Leoni était l'âme de tout ce corps, le chef suprême qui imposait à cette brillante coterie masculine la mode, le ton, le plaisir et la dépense.
Cette espèce d'empire lui plaisait, et je ne m'en étonnais pas; je l'avais vu régner plus ouvertement encore à Bruxelles, et j'avais partagé son orgueil et sa gloire; mais le bonheur du chalet m'avait initiée à des joies plus intimes et plus pures. Je le regrettais, et ne pouvais m'empêcher de le dire.—Et moi aussi, me disait-il, je le regrette, ce temps de délices, supérieur à toutes les fumées du monde, mais Dieu n'a pas voulu changer pour nous le cours des saisons. Il n'y a pas plus d'éternel bonheur que de printemps perpétuel. C'est une loi de la nature à laquelle nous ne pouvions nous soustraire. Sois sûre que tout est arrangé pour le mieux dans ce monde mauvais. Le coeur de l'homme n'a pas plus de vigueur que les biens de la vie n'ont de durée: soumettons-nous, plions. Les fleurs se courbent, se flétrissent et renaissent tous les ans; l'âme humaine peut se renouveler comme une fleur, quand elle connaît ses forces et qu'elle ne s'épanouit pas jusqu'à se briser. Six mois de félicité sans mélange, c'était immense, ma chère; nous serions morts de trop de bonheur si cela eût continué, ou nous en aurions abusé. La destinée nous commande de redescendre de nos cimes éthérées et de venir respirer un air moins pur dans les villes. Acceptons cette nécessité, et croyons qu'elle nous est bonne. Quand le beau temps reviendra, nous retournerons à nos montagnes, nous serons avides de retrouver tous les biens dont nous aurons été sevrés ici; nous sentirons mieux le prix de notre calme intimité; et cette saison d'amour et de délices, que les souffrances de l'hiver nous eussent gâtée, reviendra plus belle encore que la saison dernière.
—Oh! oui, lui disais-je en l'embrassant, nous retournerons en Suisse! Oh! que tu es bon de le vouloir et de me le promettre!... Mais, dis-moi, Leoni, ne pourrions-nous vivre ici plus simplement et plus ensemble?
Nous ne nous voyons plus qu'au travers d'un nuage de punch, nous ne nous parlons plus qu'au milieu des chants et des rires. Pourquoi avons-nous tant d'amis? Ne nous suffirions-nous pas bien l'un à l'autre?
—Ma Juliette, répondait-il, les anges sont des enfants, et vous êtes l'un et l'autre. Vous ne savez pas que l'amour est l'emploi des plus nobles facultés de l'âme, et qu'on doit ménager ces facultés comme la prunelle de ses yeux; vous ne savez pas, petite fille, ce que c'est que votre propre coeur. Bonne, sensible et confiante, vous croyez que c'est un foyer d'éternel amour; mais le soleil lui-même n'est pas éternel. Tu ne sais pas que l'âme se fatigue comme le corps, et qu'il faut la soigner de même. Laisse-moi faire, Juliette, laisse-moi entretenir le feu sacré dans ton coeur. J'ai intérêt à me conserver ton amour, à t'empêcher de le dépenser trop vite. Toutes les femmes sont comme toi: elles se pressent tant d'aimer que tout à coup elles n'aiment plus, sans savoir pourquoi.
—Méchant, lui disais-je, sont-ce là les choses que tu me disais le soir sur la montagne? Me priais-tu de ne pas trop t'aimer? croyais-tu que j'étais capable de m'en lasser?
—Non, mon ange, répondait Leoni en baisant mes mains, et je ne le crois pas non plus à présent. Mais écoute mon expérience: les choses extérieures ont sur nos sentiments les plus intimes une influence contre laquelle les âmes les plus fortes luttent en vain. Dans notre vallée, entourés d'air pur, de parfums et de mélodies naturelles, nous pouvions et nous devions être tout amour, toute poésie, tout enthousiasme; mais souviens-toi qu'encore là, je le ménageais, cet enthousiasme si facile à perdre, si impossible à retrouver quand on l'a perdu; souviens-toi de nos jours de pluie, où je mettais une espèce de rigueur à t'occuper pour te préserver de la réflexion et de la mélancolie, qui en est la suite inévitable. Sois sûre que l'examen trop fréquent de soi-même et des autres est la plus dangereuse des recherches. Il faut secouer ce besoin égoïste qui nous fait toujours fouiller dans notre coeur et dans celui qui nous aime, comme un laboureur cupide qui épuise la terre à force de lui demander de produire. Il faut savoir se faire insensible et frivole par intervalles; ces distractions ne sont dangereuses que pour les coeurs faibles et paresseux. Une âme ardente doit les rechercher pour ne pas se consumer elle-même; elle est toujours assez riche. Un mot, un regard suffit pour la faire tressaillir au milieu du tourbillon léger qui l'emporte, et pour la ramener plus ardente et plus tendre au sentiment de sa passion. Ici, vois-tu, nous avons besoin de mouvement et de variété; ces grands palais sont beaux, mais ils sont tristes. La mousse marine en ronge le pied, et l'eau limpide qui les reflete est souvent chargée de vapeurs qui retombent en larmes. Ce luxe est austère, et ces traces de noblesse qui te plaisent ne sont qu'une longue suite d'épitaphes et de tombeaux qu'il faut orner de fleurs. Il faut remplir de vivants cette demeure sonore, où tes pas te feraient peur si tu y étais seule; il faut jeter de l'argent par les fenêtres à ce peuple qui n'a pour lit que le parapet glacé des ponts, afin que la vue de sa misère ne nous rende pas soucieux au milieu de notre bien-être. Laisse-toi égayer par nos rires et endormir par nos chants; suis bonne et insouciante, je me charge d'arranger ta vie et de te la rendre agréable quand je ne pourrai te la rendre enivrante. Sois ma femme et ma maîtresse à Venise, tu redeviendras mon ange et ma sylphide sur les glaciers de la Suisse.