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Leone Leoni

Chapter 15: XIII.
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About This Book

The narrative opens in a wintry Venice where a melancholic narrator, seeking distraction, sketches a tale that soon focuses on Juliette, a woman stigmatized as a kept mistress, and her suitor who offers marriage to erase her dishonor. Their private struggle between affection, shame, and hope plays out against carnival revelry and interior reflection. After a brief courtship a swift transformation prepares the couple for an announced union with a man named Leoni, but delays over promised proofs of lineage and fortune and the arrival of a suspicious unstamped letter introduce uncertainty and an undercurrent of deception.




XI.

C'est par de tels discours qu'il apaisait mon inquiétude et qu'il me traînait, assoupie et confiante, sur le bord de l'abîme. Je le remerciais tendrement de la peine qu'il prenait pour me persuader, quand d'un signe il pouvait me faire obéir. Nous nous embrassions avec tendresse, et nous retournions au salon bruyant où nos amis nous attendaient pour nous séparer.

Cependant, à mesure que nos jours se succédaient ainsi, Leoni ne prenait plus les mêmes soins pour me les faire aimer. Il s'occupait moins de la contrariété que j'éprouvais, et lorsque je la lui exprimais, il la combattait avec moins de douceur. Un jour même il fut brusque et amer; je vis que je lui causais de l'humeur: je résolus de ne plus me plaindre désormais; mais je commençai à souffrir réellement et à me trouver malheureuse. J'attendais avec résignation que Leoni prît le temps de revenir à moi. Il est vrai que dans ces moments-là il était si bon et si tendre que je me trouvais folle et lâche d'avoir tant souffert. Mon courage et ma confiance se ranimaient pour quelques jours; mais ces jours de consolation étaient de plus en plus rares. Leoni, me voyant douce et soumise, me traitait toujours avec affection, mais il ne s'apercevait plus de ma mélancolie; l'ennui me rongeait, Venise me devenait odieuse: ses eaux, son ciel, ses gondoles, tout m'y déplaisait. Pendant les nuits de jeu, j'errais seule sur la terrasse, au haut de la maison; je versais des larmes amères; je me rappelais ma patrie, ma jeunesse insouciante, ma mère si jolie et si bonne, mon pauvre père si tendre et si débonnaire, et jusqu'à ma tante avec ses petits soins et ses longs sermons. Il me semblait que j'avais le mal du pays, que j'avais envie de fuir, d'aller me jeter aux pieds de mes parents, d'oublier à jamais Leoni. Mais si une fenêtre s'ouvrait au-dessous de moi, si Leoni, las du jeu et de la chaleur, s'avançait sur le balcon pour respirer la fraîcheur du canal, je me penchais sur la rampe pour le voir, et mon coeur battait comme aux premiers jours de ma passion quand il franchissait le seuil de la maison paternelle; si la lune donnait sur lui et me permettait de distinguer sa noble taille sous le riche costume de fantaisie qu'il portait toujours dans l'intérieur de son palais, je palpitais d'orgueil et de plaisir, comme le jour où il m'avait introduite dans ce bal d'où nous sortîmes pour ne jamais revenir; si sa voix délicieuse, essayant une phrase de chant, vibrait sur les marbres sonores de Venise et montait vers moi, je sentais mon visage inondé de larmes, comme le soir sur la montagne quand il me chantait une romance composée pour moi le matin.

Quelques mots que j'entendis sortir de la bouche d'un de ses compagnons augmentèrent ma tristesse et mon dégoût à un degré insupportable. Parmi les douze amis de Leoni, le vicomte de Chalm, Français, soi-disant émigré, était celui dont je supportais l'assiduité avec le plus de peine. C'était le plus âgé de tous et le plus spirituel peut-être; mais sous ses manières exquises perçait une sorte de cynisme dont j'étais souvent révoltée. Il était sardonique, indolent et sec; c'était de plus un homme sans moeurs et sans coeur; mais je n'en savais rien, et il me déplaisait suffisamment sans cela. Un soir que j'étais sur le balcon, et qu'un rideau de soie l'empêchait de me voir, j'entendis qu'il disait au marquis vénitien:—Mais où est donc Juliette? Cette manière de me nommer me fit monter le sang au visage; j'écoutai et je restai immobile.—Je ne sais, répondit le Vénitien.—Ah çà! vous êtes donc bien amoureux d'elle?—Pas trop, répondit-il, mais assez.—Et Leoni?—Leoni me la cédera un de ces jours.—Comment! sa propre femme?—Allons donc, marquis! est-ce que vous êtes fou? reprit le vicomte: elle n'est pas plus sa femme que la vôtre, c'est une fille enlevée à Bruxelles; quand il en aura assez, ce qui ne tardera pas, je m'en chargerai volontiers. Si vous en voulez après moi, marquis, inscrivez-vous en titre.—Grand merci, répondit le marquis; je sais comme vous dépravez les femmes, et je craindrais de vous succéder.

Je n'en entendis pas davantage; je me penchai à demi morte sur la balustrade, et cachant mon visage dans mon châle, je sanglotai de colère et de honte.

Dès le soir même j'appelai Leoni dans ma chambre, et je lui demandai raison de la manière dont j'étais traitée par ses amis. Il prit cette insulte avec une légèreté qui m'enfonça un trait mortel dans le coeur.—Tu es une petite sotte, me dit-il; tu ne sais pas ce que c'est que les hommes; leurs pensées sont indiscrètes et leurs paroles encore plus; les meilleurs sont encore les roués. Une femme forte doit rire de leurs prétentions, au lieu de s'en fâcher.

Je tombai sur un fauteuil et je fondis en larmes en m'écriant:—O ma mère, ma mère! qu'est devenue votre fille!

Leoni s'efforça de m'apaiser, et il n'y réussit que trop vite. Il se mit à mes pieds, baisa mes mains et mes bras, me conjura de mépriser un sot propos et de ne songer qu'à lui et à son amour.

—Hélas! lui dis-je, que dois-je penser, quand vos amis se flattent de me ramasser comme ils font de vos pipes quand elles ne vous plaisent plus!

—Juliette, répondit-il, l'orgueil blessé te rend amère et injuste. J'ai été libertin, tu le sais, je t'ai souvent parlé des dérèglements de ma jeunesse; mais je croyais m'en être purifié à l'air de notre vallée. Mes amis vivent encore dans le désordre où j'ai vécu, ils ne savent pas, ils ne comprendraient jamais les six mois que nous avons passés en Suisse. Mais toi, devrais-tu les méconnaître et les oublier?

Je lui demandai pardon, je versai des larmes plus douces sur son front et sur ses beaux cheveux; je m'efforçai d'oublier la funeste impression que j'avais reçue. Je me flattais d'ailleurs qu'il ferait entendre à ses amis que je n'étais point une fille entretenue et qu'ils eussent à me respecter; mais il ne voulut pas le faire ou il n'y songea pas, car le lendemain et les jours suivants je vis les regards de M. de Chalm me suivre et me solliciter avec une impudence révoltante.

J'étais au désespoir, mais je ne savais plus comment me soustraire aux maux où je m'étais précipitée. J'avais trop d'orgueil pour être heureuse et trop d'amour pour m'éloigner.

Un soir, j'étais entrée dans le salon pour prendre un livre que j'avais oublié sur le piano. Leoni était en petit comité avec ses élus; ils étaient groupés autour de la table à thé au bout de la chambre, qui était peu éclairée, et ne s'apercevaient pas de ma présence. Le vicomte semblait être dans une de ses dispositions taquines les plus méchantes.—Baron Leone de Leoni, dit-il d'une voix sèche et railleuse, sais-tu, mon ami, que tu t'enfonces cruellement?—Qu'est-ce que tu veux dire? reprit Leoni, je n'ai pas encore de dettes à Venise.—Mais tu en auras bientôt.—J'espère que oui, répondit Leoni avec la plus grande tranquillité.—Vive Dieu! dit le marquis, tu es le premier des hommes pour te ruiner; un demi-million en trois mois, sais-tu que c'est un très-joli train!

La surprise m'avait enchaînée à ma place; immobile et retenant ma respiration, j'attendis la suite de ce singulier entretien.

—Un demi-million? demanda le marquis vénitien avec indifférence.

—Oui, repartit Chalm, le juif Thadée lui a compté cinq cent mille francs au commencement de l'hiver.

—C'est très-bien, dit le marquis. Leoni, as-tu payé le loyer de ton palais héréditaire?

—Parbleu! d'avance, dit Chalm; est-ce qu'on le lui aurait loué sans ça?

—Qu'est-ce que tu comptes faire quand tu n'auras plus rien? demanda à Leoni un autre de ses affidés.

—Des dettes, répondit Leoni avec un calme imperturbable.

—C'est plus facile que de trouver des juifs qui nous laissent trois mois en paix, dit le vicomte. Que feras-tu quand tes créanciers te prendront au collet?

—Je prendrai un joli petit bateau... répondit Leoni en souriant.

—Bien! Et tu iras à Trieste?

—Non, c'est trop près; à Palerme, je n'y ai pas encore été.

—Mais quand on arrive quelque part, dit le marquis, il faut faire figure dès les premiers jours.

—La Providence y pourvoira, répondit Leoni, c'est la mère des audacieux.

—Mais non pas celle des paresseux, dit Chalm, et je ne connais au monde personne qui le soit plus que toi. Que diable as-tu fait en Suisse avec ton infante pendant six mois?

—Silence là-dessus, répondit Leoni; je l'ai aimée, et je jetterai mon verre au nez de quiconque le trouvera plaisant.

—Leoni, tu bois trop, lui cria un autre de ses compagnons.

—Peut-être, répondit Leoni, mais j'ai dit ce que j'ai dit.

Le vicomte ne répondit pas à cette espèce de provocation, et le marquis se hâta de détourner la conversation.

—Mais pourquoi, diable! ne joues-tu pas? dit-il à Leoni.

—Ventre-Dieu! je joue tous les jours pour vous obliger, moi qui déteste le jeu; vous me rendrez stupide avec vos cartes et vos dés, et vos poches qui sont comme le tonneau des Danaïdes, et vos mains insatiables. Vous n'êtes que des sots, vous tous. Quand vous avez fait un coup, au lieu de vous reposer et de jouir de la vie en voluptueux, vous vous agitez jusqu'à ce que vous ayez gâté la chance.

—La chance, la chance! dit le marquis, on sait ce que c'est que la chance.

—Grand merci! dit Leoni, je ne veux plus le savoir; j'ai été trop bien étrillé à Paris. Quand je pense qu'il y a un homme, que Dieu veuille bien dans sa miséricorde donner à tous les diables!...

—Eh bien! dit le vicomte.

—Un homme, dit le marquis, dont il faudra que nous nous débarrassions à tout prix si nous voulons retrouver la liberté sur la terre. Mais patience, nous sommes deux contre lui.

—Sois tranquille, dit Leoni, je n'ai pas tellement oublié la vieille coutume du pays, que je ne sache purger notre route de celui qui me gênera. Sans mon diable d'amour qui me tenait à la cervelle, j'avais beau jeu en Belgique.

—Toi? dit le marquis, tu n'as jamais opéré dans ce genre-là, et tu n'en auras jamais le courage.

—Le courage? s'écria Leoni en se levant à demi avec des yeux étincelants.

—Pas d'extravagances, reprit le marquis avec cet effroyable sang-froid qu'ils avaient tous. Entendons-nous: tu as du courage pour tuer un ours ou un sanglier; mais pour tuer un homme, tu as trop d'idées sentimentales et philosophiques dans la tête.

—Cela se peut, répondit Leoni en se rasseyant, cependant je ne sais pas.

—Tu ne veux donc pas jouer à Palerme? dit le vicomte.

—Au diable le jeu! Si je pouvais me passionner pour quelque chose, pour la chasse, pour un cheval, pour une Calabraise olivâtre, j'irais l'été prochain m'enfermer dans les Abruzzes et passer encore quelques mois à vous oublier tous.

—Repassionne-toi pour Juliette, dit le vicomte avec ironie.

—Je ne me repassionnerai pas pour Juliette, répondit Leoni avec colère; mais je te donnerai un soufflet si tu prononces encore son nom.

—Il faut lui faire boire du thé, dit le vicomte; il est ivre-mort.

—Allons, Leoni, s'écria le marquis en lui serrant le bras, tu nous traites horriblement ce soir; qu'as-tu donc? ne sommes-nous plus tes amis? doutes-tu de nous? parle.

—Non, je ne doute pas de vous, dit Leoni, vous m'avez rendu autant que je vous ai pris. Je sais ce que vous valez tous; le bien et le mal, je juge, tout cela sans préjugé et sans prévention.

—Ah! il ferait beau voir! dit le vicomte entre ses dents.

—Allons, du punch, du punch! crièrent les autres. Il n'y a plus de bonne humeur possible si nous n'achevons de griser Chalm et Leoni; ils en sont aux attaques de nerfs, mettons-les dans l'extase.

—Oui, mes amis, mes bons amis! cria Leoni, le punch, l'amitié! la vie, la belle vie! A bas les cartes! ce sont elles qui me rendent maussade; vive l'ivresse! vivent les femmes! vive la paresse, le tabac, la musique, l'argent! vivent les jeunes filles et les vieilles comtesses! vive le diable, vive l'amour! vive tout ce qui fait vivre! Tout est bon quand on est assez bien constitué pour profiter et jouir de tout.

Ils se levèrent tous en entonnant un choeur bachique: je m'enfuis, je montai l'escalier avec l'égarement d'une personne qui se croit poursuivie, et je tombai sans connaissance sur le parquet de ma chambre.




XII.

Le lendemain matin on me trouva étendue sur le tapis, raide et glacée comme par la mort; j'eus une fièvre cérébrale. Je crois que Leoni me donna des soins; il me sembla le voir souvent à mon chevet, mais je n'en pus conserver qu'une idée vague. Au bout de trois jours j'étais hors de danger. Leoni vint alors savoir de mes nouvelles de temps en temps, et passer une partie de l'après-midi avec moi. Il quittait le palais tous les soirs à six heures et ne rentrait que le lendemain matin; j'ai su cela plus tard.

De tout ce que j'avais entendu, je n'avais compris clairement qu'une chose, qui était la cause de mon désespoir: c'est que Leoni ne m'aimait plus. Jusque-là je n'avais pas voulu le croire, quoique toute sa conduite dut me le faire comprendre. Je résolus de ne pas contribuer plus longtemps à sa ruine, et de ne pas abuser d'un reste de compassion et de générosité qui lui prescrivait encore des égards envers moi. Je le fis appeler aussitôt que je me sentis la force de supporter cette entrevue, et je lui déclarai ce que je lui avais entendu dire de moi au milieu de l'orgie; je gardai le silence sur tout le reste. Je ne voyais pas clair dans cette confusion d'infamies que ses amis m'avaient fait pressentir; je ne voulais pas comprendre cela. Je consentais à tout, d'ailleurs: à mon abandon, à mon désespoir et à ma mort.

Je lui signifiai que j'étais décidée à partir dans huit jours, que je ne voulais rien accepter de lui désormais. J'avais gardé l'épingle de mon père; en la vendant, j'aurais bien au delà de ce qu'il me fallait d'argent pour retourner à Bruxelles.

Le courage avec lequel je parlai, et que la fièvre aidait sans doute, frappa Leoni d'un coup inattendu. Il garda le silence et marcha avec agitation dans la chambre; puis des sanglots et des cris s'échappèrent de sa poitrine; il tomba suffoqué sur une chaise. Effrayée de l'état où je le voyais, je quittai comme malgré moi ma chaise longue et je m'approchai de lui avec sollicitude. Alors il me saisit dans ses bras, et me serrant avec frénésie:

—Non, non! tu ne me quitteras pas, s'écria-t-il, jamais je n'y consentirai; si la fierté, bien juste et bien légitime, ne se laisse pas fléchir, je me coucherai à tes pieds, en travers de cette porte, et je me tuerai si tu marches sur moi. Non, tu ne t'en iras pas, car je t'aime avec passion; tu es la seule femme au monde que j'aie pu respecter et admirer encore après l'avoir possédée six mois. Ce que j'ai dit est une sottise, une infamie et un mensonge; tu ne sais pas, Juliette, oh! tu ne sais pas tous mes malheurs! tu ne sais pas à quoi me condamne une société d'hommes perdus, à quoi m'entraîne une âme de bronze, de feu, d'or et de boue, que j'ai reçue du ciel et de l'enfer réunis! Si tu ne veux plus m'aimer, je ne veux plus vivre. Que n'ai-je pas fait, que n'ai-je pas sacrifié, que n'ai-je pas souillé pour m'attacher à cette vie exécrable qu'ils m'ont faite! Quel démon moqueur s'est donc enfermé dans mon cerveau pour que j'y trouve encore parfois de l'attrait, et pour que je brise, en m'y élançant, les liens les plus sacrés? Ah! il est temps d'en finir; je n'avais eu, depuis que je suis au monde, qu'une période vraiment belle, vraiment pure, celle où je t'ai possédée et adorée. Cela m'avait lavé de toutes mes iniquités, et j'aurais dû rester sous la neige dans le chalet; je serais mort en paix avec toi, avec Dieu et avec moi-même, tandis que me voilà perdu à tes yeux et aux miens. Juliette, Juliette! grâce, pardon! je sens mon âme se briser si tu m'abandonnes. Je suis encore jeune; je veux vivre, je veux être heureux, et je ne le serai jamais qu'avec toi. Vas-tu me punir de mort pour un blasphème échappé à l'ivresse? Y crois-tu, y peux-tu croire? Oh! que je souffre! que j'ai souffert depuis quinze jours! J'ai des secrets qui me brûlent les entrailles; si je pouvais te les dire... mais tu ne pourrais jamais les entendre jusqu'au bout!

—Je les sais, lui dis-je; et si tu m'aimais, je serais insensible à tout le reste...

—Tu les sais! s'écria-t-il d'un air égaré, tu les sais! Que sais-tu?

—Je sais que vous êtes ruiné, que ce palais n'est point à vous, que vous avez mangé en trois mois une somme immense; je sais que vous êtes habitué à cette existence aventureuse et à ces désordres. J'ignore comment vous défaites si vite et comment vous rétablissez votre fortune ainsi; je pense que le jeu est votre perte et votre ressource; je crois que vous avez autour de vous une société funeste, et que vous luttez contre d'affreux conseils; je crois que vous êtes au bord d'un abîme, mais que vous pouvez encore le fuir.

—Eh bien! oui, tout cela est vrai, s'écria-t-il, tu sais tout! et tu me le pardonnerais?

—Si je n'avais perdu votre amour, lui dis-je, je croirais n'avoir rien perdu en quittant ce palais, ce faste et ce monde qui me sont odieux. Quelque pauvres que nous fussions, nous pourrions toujours vivre comme nous avons fait dans notre chalet, soit là, soit ailleurs, si vous êtes las de la Suisse. Si vous m'aimiez encore, vous ne seriez pas perdu; car vous ne penseriez ni au jeu, ni à l'intempérance, ni à aucune des passions que vous avez célébrées dans un toast diabolique; si vous m'aimiez, nous paierions avec ce qui vous reste ce que vous pouvez devoir, et nous irions nous ensevelir et nous aimer dans quelque retraite où j'oublierais vite ce que je viens d'apprendre, où je ne vous le rappellerais jamais, où je ne pourrais pas en souffrir... Si vous m'aimiez...!

—Oh! je t'aime, je t'aime, s'écria-t-il; partons! sauvons-nous, Sauve-moi! Sois ma bienfaitrice, mon ange, comme tu l'as toujours été. Viens, pardonne-moi!

Il se jeta à mes pieds, et tout ce que la passion la plus fervente peut dicter, il me le dit avec tant de chaleur, que j'y crus... et que j'y croirai toujours. Leoni me trompait, m'avilissait, et m'aimait en même temps.

Un jour, pour se soustraire aux vifs reproches que je lui adressais, il essaya de réhabiliter la passion du jeu.

—Le jeu, me dit-il avec cette éloquence spécieuse qui n'avait que trop d'empire sur moi, c'est une passion bien autrement énergique que l'amour. Plus féconde en drames terribles, elle est plus enivrante, plus héroïque dans les actes qui concourent à son but. Il faut le dire, hélas! si ce but est vil en apparence, l'ardeur est puissante, l'audace est sublime, les sacrifices sont aveugles et sans bornes. Jamais, il faut que tu le saches, Juliette, jamais les femmes n'en inspirent de pareils. L'or est une puissance supérieure à la leur. En force, en courage, en dévouement, en persévérance, au prix du joueur, l'amant n'est qu'un faible enfant dont les efforts sont dignes de pitié. Combien peu d'hommes avez-vous vus sacrifier à leur maîtresse ce bien inestimable, cette nécessité sans prix, cette condition d'existence sans laquelle on pense qu'il n'y a pas d'existence supportable, l'honneur! Je n'en connais guère dont le dévouement aille plus loin que le sacrifice de la vie. Tous les jours le joueur immole son honneur et supporte la vie. Le joueur est âpre, il est stoïque; il triomphe froidement, il succombe froidement; il passe en quelques heures des derniers rangs de la société aux premiers; dans quelques heures il redescend au point d'où il était parti, et cela sans changer d'attitude ni de visage. Dans quelques heures, sans quitter la place où son démon l'enchaîne, il parcourt toutes les vicissitudes de la vie, il passe par toutes les chances de fortune qui représentent les différentes conditions sociales. Tour à tour roi et mendiant, il gravit d'un seul bond l'échelle immense, toujours calme, toujours maître de lui, toujours soutenu par sa robuste ambition, toujours excité par l'acre soif qui le dévore. Que sera-t-il toute l'heure? prince ou esclave? Comment sortira-t-il de cet antre? nu, ou courbé sous le poids de l'or? Qu'importe? Il y reviendra demain refaire sa fortune, la perdre ou la tripler. Ce qu'il y a d'impossible pour lui, c'est le repos; il est comme l'oiseau des tempêtes, qui ne peut vivre sans les flots agités et les vents en fureur. On l'accuse d'aimer l'or? il l'aime si peu qu'il le jette à pleines mains. Ces dons de l'enfer ne sauraient lui profiter ni l'assouvir. A peine riche, il lui tarde d'être ruiné afin de goûter encore cette nerveuse et terrible émotion sans laquelle la vie lui est insipide. Qu'est-ce donc que l'or à ses yeux? Moins par lui-même que des grains de sable aux vôtres. Mais l'or lui est un emblème des biens et des maux qu'il vient chercher et braver. L'or, c'est son jouet, c'est son ennemi, c'est son Dieu, c'est son rêve, c'est son démon, c'est sa maîtresse, c'est sa poésie; c'est l'ombre qu'il poursuit, qu'il attaque, qu'il étreint, puis qu'il laisse échapper, pour avoir le plaisir de recommencer la lutte et de se prendre encore une fois corps à corps avec le destin. Va! c'est beau cela! c'est absurde, il faut le condamner, parce que l'énergie, employée ainsi, est sans profit pour la société, parce que l'homme qui dirige ses forces vers un pareil but vole à ses semblables tout le bien qu'il aurait pu leur faire avec moins d'égoïsme; mais en le condamnant, ne le méprisez pas, petites organisations qui n'êtes capables ni de bien ni de mal; ne mesurez qu'avec effroi le colosse de volonté qui lutte ainsi sur une mer fougueuse pour le seul plaisir d'exercer sa vigueur et de la jeter en dehors de lui. Son égoïsme le pousse au milieu des fatigues et des dangers, comme le vôtre vous enchaîne à de patientes et laborieuses professions. Combien comptez-vous, dans le monde, d'hommes qui travaillent pour la patrie sans songer à eux-mêmes? Lui, il s'isole franchement, il se met à part; il dispose de son avenir, de son présent, de son repos, de son honneur. Il se condamne à la souffrance, à la fatigue. Déplorez son erreur, mais ne vous comparez pas à lui, dans le secret de votre orgueil, pour vous glorifier à ses dépens. Que son fatal exemple serve seulement à vous consoler de votre inoffensive nullité.

—O ciel! lui répondis-je, de quels sophismes votre coeur s'est-il donc nourri, ou bien quelle est la faiblesse de mon intelligence? Quoi! le joueur ne serait pas méprisable? O Leoni, pourquoi, ayant tant de force, ne l'avez-vous pas employée à vous dompter dans l'intérêt de vos semblables?

—C'est, répondit-il d'un ton ironique et amer, que j'ai mal compris la vie, apparemment; c'est que mon amour-propre m'a mal conseillé. C'est qu'au lieu de monter sur un théâtre somptueux, je suis montés sur un théâtre en plein vent; c'est qu'au lieu de m'employer à déclamer de spécieuses moralités sur la scène du monde et à jouer les rôles héroïques, je me suis amusé, pour donner carrière à la vigueur de mes muscles, à faire des tours de force et à me risquer sur un fil d'archal. Et encore cette comparaison ne vaut rien: le saltimbanque a sa vanité, connue le tragédien, comme l'orateur philanthrope. Le joueur n'en a pas; il n'est ni admiré, ni applaudi, ni envié. Ses triomphes sont si courts et si hasardés, que ce n'est pas la peine d'en parler. Au contraire, la société le condamne, le vulgaire le méprise, surtout les jours où il a perdu. Tout son charlatanisme consiste à faire bonne contenance, à tomber décemment devant un groupe d'intéressés qui ne le regardent même pas, tant ils ont une autre contention d'esprit qui les absorbe! Si dans ses rapides heures de fortune il trouve quelque plaisir à satisfaire les vulgaires vanités du luxe, c'est un tribut bien court qu'il paie aux faiblesses humaines. Bientôt il va sacrifier sans pitié ces puériles jouissances d'un instant à l'activité dévorante de son âme, à celle fièvre infernale qui ne lui permet pas de vivre tout un jour de la vie des autres hommes. De la vanité à lui! il n'en a pas le temps, il a bien autre chose à faire! N'a-t-il pas son coeur à faire souffrir, sa tête à bouleverser, son sang à boire, sa chair à tourmenter, son or à perdre, sa vie à remettre en question, à reconstruire, à défaire, à tordre, à déchirer par lambeaux, à risquer en bloc, à reconquérir pièce à pièce, à mettre dans sa bourse, à jeter sur la table à chaque instant? Demandez au marin s'il peut vivre à terre, à l'oiseau s'il peut être heureux sans ses ailes, au coeur de l'homme s'il peut se passer d'émotions.

Le joueur n'est donc pas criminel par lui-même; c'est sa position sociale qui presque toujours le rend tel, c'est sa famille qu'il ruine ou qu'il déshonore. Mais supposez-le, comme moi, isolé dans le monde, sans affections, sans parentés assez intimes pour être prises en considération, libre, abandonné à lui-même, rassasié ou trompé en amour, comme je l'ai été si souvent, et vous plaindrez son erreur, vous regretterez pour lui qu'il ne soit pas né avec un tempérament sanguin et vaniteux plutôt qu'avec un tempérament bilieux et concentré.

Où prend-on que le joueur soit dans la même catégorie que les flibustiers et les brigands? Demandez aux gouvernements pourquoi ils tirent une partie de leurs richesses d'une source si honteuse! Eux seuls sont coupables d'offrir ces horribles tentations à l'inquiétude, ces funestes ressources au désespoir.

Si l'amour du jeu n'est pas en lui-même aussi honteux que la plupart des autres penchants, c'est le plus dangereux de tous, le plus âpre, le plus irrésistible, celui dont les conséquences sont les plus misérables. Il est presque impossible au joueur de ne pas se déshonorer au bout de quelques années.

Quant à moi, poursuivit-il d'un air plus sombre et d'une voix moins vibrante, après avoir pendant longtemps supporté cette vie d'angoisses et de convulsions avec l'héroïsme chevaleresque qui était à la base de mon caractère, je me laissai enfin corrompre; c'est à dire que, mon âme s'usant peu à peu à ce combat perpétuel, je perdis la force stoïque avec laquelle j'avais su accepter les revers, supporter les privations d'une affreuse misère, recommencer patiemment l'édifice de ma fortune, parfois avec une obole, attendre, espérer, marcher prudemment et pas à pas, sacrifier tout un mois à réparer les pertes d'un jour. Telle fut longtemps ma vie. Mais enfin, las de souffrir, je commençai à chercher hors de ma volonté, hors de ma vertu (car il faut bien le dire, le joueur a sa vertu aussi), les moyens de regagner plus vite les valeurs perdues; j'empruntai, et dès lors je fus perdu moi-même.

On souffre d'abord cruellement de se trouver dans une situation indélicate; et puis on s'y fait comme à tout, on s'étourdit, on se blase. Je fis comme font les joueurs et les prodigues; je devins nuisible et dangereux à mes amis. J'accumulai sur leurs têtes les maux que longtemps j'avais courageusement assumés sur la mienne. Je fus coupable; je risquai mon honneur, puis l'existence et l'honneur de mes proches, comme j'avais risqué mes biens. Le jeu a cela d'horrible, qu'il ne vous donne pas de ces leçons sur lesquelles il n'y a point à revenir. Il est toujours là qui vous appelle! Cet or, qui ne s'épuise jamais, est toujours devant vos yeux. Il vous suit, il vous invite, il vous dit: «Espère!» et parfois il tient ses promesses, il vous rend l'audace, il rétablit votre crédit, il semble retarder encore le déshonneur; mais le déshonneur est consommé du jour où l'honneur est volontairement mis en risque.

Ici Leoni baissa la tête et tomba dans un morne silence; la confession qu'il avait peut-être songé à me faire expira sur ses lèvres. Je vis à sa honte et à sa tristesse qu'il était bien inutile de rétorquer les arguments sophistiques de son désordre; sa conscience s'en était déjà chargée.

—Ecoute, me dit-il quand nous fûmes réconciliés, demain je ferme la maison à tous mes commensaux, et je pars pour Milan, où j'ai à toucher encore une somme assez forte qui m'est due. Pendant ce temps, soigne-toi bien, rétablis ta santé, mets en ordre toutes les requêtes de nos créanciers, et fais les apprêts de notre départ. Dans huit jours, dans quinze au plus, je reviendrai payer nos dettes et te chercher pour aller vivre avec toi où tu voudras, pour toujours.

Je crus à tout, je consentis à tout. Il partit, et la maison fut fermée. Je n'attendis pas que je fusse entièrement guérie pour m'occuper de remettre tout en ordre et de reviser les mémoires des fournisseurs. J'espérais que Leoni m'écrirait dès son arrivée à Milan, comme il me l'avait promis; il fut plus de huit jours sans me donner de ses nouvelles. Il m'annonça enfin qu'il était sûr de toucher beaucoup plus d'argent que nous n'en devions, mais qu'il serait obligé de rester vingt jours absent au lieu de quinze. Je me résignai. Au bout de vingt jours, une nouvelle lettre m'annonça qu'il était forcé d'attendre ses rentrées jusqu'à la fin du mois. Je tombai dans le découragement. Seule dans ce grand palais, où, pour échapper aux insolentes visites des compagnons de Leoni, j'étais obligée de me cacher, de baisser les stores de ma fenêtre et de soutenir une espèce de siège, dévorée d'inquiétude, malade et faible, livrée aux plus noires réflexions et à tous les remords que l'aiguillon du malheur réveille, je fus plusieurs fois tentée de mettre fin à ma déplorable vie.

Mais je n'étais pas au bout de mes souffrances.




XIII.

Un matin, que je croyais être seule dans le grand salon et que je tenais un livre ouvert sur mes genoux, sans songer à le regarder, j'entendis du bruit auprès de moi, et, sortant de ma léthargie, je vis la détestable figure du vicomte de Chalm. Je fis un cri, et j'allais le chasser, lorsqu'il se confondit en excuses d'un air à la fois respectueux et railleur, auquel je ne sus que répondre. Il me dit qu'il avait forcé ma porte sur l'autorisation d'une lettre de Leoni, qui l'avait spécialement chargé de venir s'informer de ma santé et de lui en donner des nouvelles. Je ne crus point à ce prétexte, et j'allais je lui dire; mais, sans m'en laisser le temps, il se mit à parler lui-même avec un sang-froid si impudent, qu'à moins d'appeler mes gens, il m'eût été impossible de le mettre à la porte. Il était décidé à ne rien comprendre.

—Je vois, Madame, me dit-il d'un air d'intérêt hypocrite, que vous êtes informée de la situation fâcheuse où se trouve le baron. Soyez sûre que mes faibles ressources sont à sa disposition; c'est malheureusement bien peu de chose pour contenter la prodigalité d'un caractère si magnifique. Ce qui me console, c'est qu'il est courageux, entreprenant et ingénieux. Il a refait plusieurs fois sa fortune; il la relèvera encore. Mais vous aurez à souffrir, vous, madame, si jeune, si délicate et si digne d'un meilleur sort! C'est pour vous que je m'afflige profondément des folies de Leoni et de toutes celles qu'il va encore commettre avant de trouver des ressources. La misère est une horrible chose à votre âge, et quand en a toujours vécu dans le luxe...

Je l'interrompis brusquement; car je crus voir où il voulait en venir avec son injurieuse compassion. Je ne comprenais pas encore toute la bassesse de ce personnage.

Devinant ma méfiance, il s'empressa de la combattre. Il me fit entendre, avec toute la politesse de son langage subtil et froid, qu'il se jugeait trop vieux et trop peu riche pour m'offrir son appui, mais qu'un jeune lord immensément riche, qui m'avait été présenté par lui, et qui m'avait fait quelques visites, lui avait confié l'honorable message de me tenter par des promesses magnifiques. Je n'eus pas la force de répondre à cet affront; j'étais si faible et si abattue, que je me mis à pleurer sans rien dire. L'infâme Chalm crut que j'étais ébranlée; et, pour me décider entièrement, il me déclara que Leoni ne reviendrait point à Venise, qu'il était enchaîné aux pieds de la princesse Zagarolo, et qu'il lui avait donné plein pouvoir de traiter cette affaire avec moi.

L'indignation me rendit enfin la présence d'esprit dont j'avais besoin pour accabler cet homme de mépris et de confusion. Mais il fut bientôt remis de son trouble.—Je vois, Madame, me dit-il, que votre jeunesse et votre candeur ont été cruellement abusées, et je ne saurais vous rendre haine pour haine, car vous me méconnaissez et vous m'accusez; moi, je vous connais et vous estime. J'aurai, pour entendre vos reproches et vos injures, tout le stoïcisme dont le véritable dévouement doit savoir s'armer, et je vous dirai dans quel abîme vous êtes tombée et de quelle abjection je veux vous retirer.

Il prononça ces mots avec tant de force et de calme, que mon crédule caractère en fut comme subjugué. Un instant je pensai que, dans le trouble de mes malheurs, j'avais peut-être méconnu un homme sincère. Fascinée par l'impudente sérénité de son visage, j'oubliai les dégoûtantes paroles que je lui avais entendu prononcer, et je lui laissai le temps de parler. Il vit qu'il fallait profiter de ce moment d'incertitude et de faiblesse, et se hâta de me donner sur Leoni des renseignements d'une odieuse vérité.

—J'admire, dit-il, comment votre coeur, facile et confiant, a pu s'attacher si longtemps à un caractère semblable, il est vrai que la nature l'a doté de séductions irrésistibles, et qu'il a une habileté extraordinaire pour cacher ses turpitudes et pour prendre les dehors de la loyauté. Toutes les villes de l'Europe le connaissent pour un roué charmant. Quelques personnes seulement en Italie savent qu'il est capable de toutes les scélératesses pour satisfaire ses fantaisies innombrables. Aujourd'hui vous le verrez se modeler sur le type de Lovelace, demain sur celui du pastor Fido. Comme il est un peu poëte, il est capable de recevoir toutes les impressions, de comprendre et de singer toutes les vertus, d'étudier et de jouer tous les rôles. Il croit sentir tout ce qu'il imite, et quelquefois il s'identifie tellement avec le personnage qu'il a choisi, qu'il en ressent les passions et en saisit la grandeur. Mais, comme le fond de son âme est vil et corrompu, comme il n'y a en lui qu'affectation et caprice, le vice se réveille tout à coup dans son sang, l'ennui de son hypocrisie le jette dans des habitudes entièrement contraires à celles qui semblaient lui être naturelles. Ceux qui ne l'ont vu que sous une de ses faces mensongères s'étonnent et le croient devenu fou; ceux qui savent que son caractère est de n'en avoir aucun de vrai, sourient et attendent paisiblement quelque nouvelle invention.

Quoique ce portrait horrible me révoltai au point de me suffoquer, il me semblait y voir briller des traits d'une lumière accablante. J'étais atterrée, mes nerfs se contractaient. Je regardais Chalm d'un air effaré: il s'applaudit de sa puissance, et continua:

—Ce caractère vous étonne; si vous aviez plus d'expérience, ma chère dame, vous sauriez qu'il est fort répandu dans le monde. Pour l'avoir à un certain degré, il faut une certaine supériorité d'intelligence; et si beaucoup de sots s'en abstiennent, c'est qu'ils sont incapables de le soutenir. Vous verrez presque toujours un homme médiocre et vain se renfermer dans une manière d'être obstinée qu'il prendra pour une spécialité, et qui le consolera des succès d'autrui. Il s'avouera moins brillant, mais il se déclarera plus solide et plus utile. La terre n'est peuplée que d'imbéciles insupportables ou de fous nuisibles. Tout bien considéré, j'aime encore mieux les derniers; j'ai assez de prudence pour m'en préserver et assez de tolérance pour m'en amuser. Mieux vaut rire avec un malicieux bouffon que bâiller avec un bon homme ennuyeux. C'est pourquoi vous m'avez vu dans l'intimité d'un homme que je n'aime ni n'estime. D'ailleurs j'étais attiré ici par vos manières affables, par votre angélique douceur; je me sentais pour vous une amitié paternelle. Le jeune lord Edwards, qui vous avait vue de sa fenêtre passer des heures entières immobile et rêveuse à votre balcon, m'avait pris pour confident de la passion violente qu'il a conçue pour vous. Je l'avais présenté ici, désirant franchement et ardemment que vous ne restassiez pas plus longtemps dans la position douloureuse et humiliante où l'abandon de Leoni vous laissait; je, savais que lord Edwards avait une âme digne de la vôtre, et qu'il vous ferait une existence heureuse et honorable... Je viens aujourd'hui renouveler mes efforts et vous révéler son amour, que vous n'avez pas voulu comprendre...

Je mordais mon mouchoir de colère; mais, dévorée par une idée fixe, je me levai, et je lui dis avec force:

—Vous prétendez que Leoni vous autorise à me faire ces infâmes propositions: prouvez-le-moi! oui, Monsieur, prouvez-le! Et je lui secouai le bras convulsivement.

—Parbleu! ma chère petite, me répondit ce misérable avec son impassibilité odieuse, c'est bien facile à prouver. Mais comment ne vous l'expliquez-vous pas à vous-même? Leoni ne vous aime plus; il a une autre maîtresse.

—Prouvez-le! répétai-je avec exaspération.

—Tout à l'heure, tout à l'heure, me dit-il. Leoni a grand besoin d'argent, et il y a des femmes d'un certain âge dont la protection peut être avantageuse.

—Prouvez-moi tout ce que vous dites! m'écriai-je, ou je vous chasse à l'instant.

—Fort bien, répondit-il sans se déconcerter; mais faisons un accord: si j'ai menti, je sortirai d'ici pour n'y jamais remettre les pieds; si j'ai dit vrai en affirmant que Leoni m'autorise à vous parler de lord Edwards, vous me permettrez de venir ce soir avec ce dernier.

En parlant ainsi, il tira de sa poche une lettre sur l'adresse de laquelle je reconnus l'écriture de Leoni.

—Oui! m'écriai-je, emportée par l'invincible désir de connaître mon sort; oui, je le promets.

Le marquis déplia lentement la lettre et me la présenta. Je lus:

«Mon cher vicomte, quoique tu me causes souvent des accès de colère où je t'écraserais volontiers, je crois que tu as vraiment de l'amitié pour moi et que tes offres de service sont sincères. Je n'en profiterai pourtant pas. J'ai mieux que cela, et mes affaires reprennent un train magnifique. La seule chose qui m'embarrasse et qui m'épouvante, c'est Juliette. Tu as raison: au premier jour elle va faire avorter mes projets. Mais que faire? J'ai pour elle le plus sot et le plus invincible attachement. Son désespoir m'ôte toutes mes forces. Je ne puis la voir pleurer sans être à ses pieds... Tu crois qu'elle se laisserait corrompre? Non, tu ne la connais pas; jamais elle ne se laissera vaincre par la cupidité. Mais le dépit? dis-tu. Oui, cela est plus vraisemblable. Quelle est la femme qui ne fasse par colère ce qu'elle ne ferait pas par amour? Juliette est, fière, j'en ai acquis la certitude dans ces derniers temps. Si tu lui dis un peu de mal de moi, si lu lui fais entendre que je suis infidèle...., peut-être!.... Mais, mon Dieu! je ne puis y penser sans que mon âme se déchire... Essaie: si elle succombe, je la mépriserai et je l'oublierai; si elle résiste... ma foi! nous verrons. Quel que soit le résultat de tes efforts, j'aurai un grand désastre à craindre ou une grande peine de coeur à supporter.»

—Maintenant, dit le marquis quand j'eus fini, je vais chercher lord Edwards.

Je cachai ma tête dans mes mains et je restai longtemps immobile et muette. Puis tout à coup je cachai cet exécrable billet dans mon sein et je sonnai avec violence.

—Que ma femme de chambre fasse en cinq minutes un porte-manteau, dis-je au laquais, et que Beppo amène la gondole.

—Que voulez-vous faire, ma chère enfant? me dit le vicomte étonné; où voulez-vous aller?

—Chez lord Edwards, apparemment! lui dis-je avec une ironie amère dont il ne comprit pas le sens. Allez l'avertir, repris-je; dites-lui que vous avez gagné votre salaire et que je vole vers lui.

Il commença à comprendre que je le raillais avec fureur. Il s'arrêta irrésolu. Je sortis du salon sans dire un mot de plus, et j'allai mettre un habit de voyage. Je descendis suivie de ma femme de chambre, portant le paquet. Au moment de passer dans la gondole, je sentis une main agitée qui me retenait par mon manteau; je me retournai, je vis Chalin troublé et effrayé.—Où donc allez-vous? me dit-il d'une voix altérée. Je triomphais d'avoir enfin troublé son sang-froid de scélérat.

—Je vais à Milan, lui dis-je, et je vous fais perdre les deux ou trois cents sequins que lord Edwards vous avait promis.

—Un instant, dit le vicomte furieux; rendez-moi la lettre, ou vous ne partirez pas.

—Beppo! m'écriai-je avec l'exaspération de la colère et de la peur en m'élançant vers le gondolier, délivre-moi de ce rufian, qui me casse le bras.

Tous les domestiques de Leoni me trouvaient douce et m'étaient dévoués. Beppo, silencieux et résolu, me saisit par la taille et m'enleva de l'escalier. En même temps il donna un coup de pied à la dernière marche, et la gondole s'éloigna au moment où il m'y déposait avec une adresse et une force extraordinaires. Chalin faillit être entraîné et tomber dans le canal. Il disparut en me lançant un regard qui était le serment d'une haine éternelle et d'une vengeance implacable.




XIV.

J'arrive à Milan après avoir voyagé nuit et, jour sans me donner le temps de me reposer ni de réfléchir. Je descends à l'auberge où Leoni m'avait donné son adresse, je le fais demander, on me regarde avec étonnement.

—Il ne demeure pas ici, me répond le camérière. Il y est descendu en y arrivant, et il y a loué une petite chambre où il a déposé ses effets; mais il ne vient ici que le matin pour prendre ses lettres, faire sa barbe et s'en aller.

—Mais où loge-t-il? demandai-je. Je vis que le cameriere me regardait avec curiosité, avec incertitude, et que, soit par respect, soit par commisération, il ne pouvait se décider à me répondre. J'eus la discrétion de ne pas insister, et je me fis conduire à la chambre que Leoni avait louée.—Si vous savez où on peut le trouver à cette heure-ci, dis-je au cameriere, allez le chercher, et dites lui que sa soeur est arrivée.

Au bout d'une heure, Leoni arriva, les bras étendus pour m'embrasser.—Attends, lui dis-je en reculant; si tu m'as trompée jusqu'ici, n'ajoute pas un crime de plus à tous ceux que tu as commis envers moi. Tiens, regarde ce billet; est-il de toi? Si on a contrefait ton écriture, dis-le-moi vite, car je l'espère et j'étouffe.

Leoni jeta les yeux sur le billet et devint pâle comme la mort.

—Mon Dieu! m'écriai-je, j'espérais qu'on m'avait trompée! Je venais vers toi avec la presque certitude de te trouver étranger à cette infamie. Je me disais: il m'a fait bien du mal, il m'a déjà trompée; mais, malgré tout, il m'aime. S'il est vrai que je le gêne et que je lui sois nuisible, il me l'aurait dit il y a à peine un mois, lorsque je me sentais le courage de le quitter, tandis qu'il s'est jeté à mes genoux pour me supplier de rester. S'il est un intrigant et un ambitieux, il ne devait pas me retenir; car je n'ai aucune fortune, et mon amour ne lui est avantageux en rien. Pourquoi se plaindrait-il maintenant de mon importunité? Il n'a qu'un mot à dire pour me chasser. Il sait que je suis fière; il ne doit craindre ni mes prières ni mes reproches. Pourquoi voudrait-il m'avilir?

Je ne pus continuer; un flot de larmes saccadait ma voix et arrêtait mes paroles.

—Pourquoi j'aurais voulu t'avilir? s'écria Leoni hors de lui; pour éviter un remords de plus à ma conscience déchirée. Tu ne comprends pas cela, Juliette. On voit bien que tu n'as jamais été criminelle!...

Il s'arrêta; je tombai sur un fauteuil, et nous restâmes atterrés tous deux.

—Pauvre ange! s'écria-t-il enfin, méritais-tu d'être la compagne et la victime d'un scélérat tel que moi? Qu'avais-tu fait à Dieu avant de naître, malheureuse enfant, pour qu'il te jetât dans les bras d'un réprouvé qui te fait mourir de honte et de désespoir? Pauvre Juliette! pauvre Juliette!

Et à son tour il versa un torrent de larmes.

—Allons, lui dis-je, je suis venue pour entendre ta justification ou ma condamnation. Tu es coupable, je te pardonne, et je pars.

—Ne parle jamais de cela! s'écria-t-il avec véhémence. Haie à jamais ce mot-là de nos entretiens. Quand tu voudras me quitter, échappe-toi habilement sans que je puisse t'en empêcher; mais tant qu'il me restera une goutte de sang dans les veines, je n'y consentirai pas. Tu es ma femme, tu m'appartiens, et je t'aime. Je puis te faire mourir de douleur, mais je ne peux pas te laisser partir.

—J'accepterai la douleur et la mort, lui dis-je, si tu me dis que tu m'aimes encore.

—Oui, je t'aime, je t'aime, cria-t-il avec ses transports ordinaires; je n'aime que toi, et je ne pourrai jamais en aimer une autre!

—Malheureux! tu mens, lui dis-je. Tu as suivi la princesse Zagarolo.

—Oui, mais je la déteste.

—Comment! m'écriai-je frappée d'étonnement. Et pourquoi donc l'as-lu suivie? Quels honteux secrets cachent donc toutes ces énigmes? Chalm a voulu me faire entendre qu'une vile ambition t'enchaînait auprès de cette femme; qu'elle était vieille..., qu'elle te payait... Ah! quels mots vous me faites prononcer!

—Ne crois pas à ces calomnies, répondit Leoni; la princesse est jeune, belle; j'en suis amoureux...

—A la bonne heure, lui dis-je avec un profond soupir, j'aime mieux vous voir infidèle que déshonoré. Aimez la, aimez-la beaucoup; car elle est riche, et vous êtes pauvre! Si vous l'aimez beaucoup, la richesse et la pauvreté ne seront plus que des mots entre vous. Je vous aimais ainsi; et quoique je n'eusse rien pour vivre que vos dons, je n'en rougissais pas; à présent je m'avilirais et je vous serais insupportable. Laissez-moi donc partir. Votre obstination à me garder pour me faire mourir dans les tortures est une folie et une cruauté.

—-C'est vrai, dit Leoni d'un air sombre; pars donc! je suis un bourreau de vouloir t'en empêcher.

Il sortit d'un air désespéré. Je me jetai à genoux, je demandai au ciel de la force, j'invoquai le souvenir de ma mère, et je me relevai pour faire de nouveau les courts apprêts de mon départ.

Quand mes malles furent refermées, je demandai des chevaux de poste pour le soir même, et en attendant je me jetai sur un lit. J'étais si accablée de fatigue et tellement brisée par le désespoir, que j'éprouvai, en m'endormant, quelque chose qui ressemblait à la paix du tombeau.

Au bout d'une heure je fus réveillée par les embrassements passionnés de Leoni.

—C'est en vain que tu veux partir, me dit-il; cela est au-dessus de mes forces. J'ai renvoyé tes chevaux, j'ai fait décharger tes malles. Je viens de me promener seul dans la campagne, et j'ai fait mon possible pour me forcer à te perdre. J'ai résolu de ne pas te dire adieu. J'ai été chez la princesse, j'ai tâché de me figurer que je l'aimais; je la hais et je t'aime. Il faut que tu restes.

Ces émotions continuelles m'affaiblissaient l'âme autant que le corps; je commençais à ne plus avoir la faculté de raisonner; le mal et le bien, l'estime et le mépris devenaient pour moi des sons vagues, des mots que je ne voulais plus comprendre, et qui m'effrayaient comme des chiffres innombrables qu'on m'aurait dit de supputer. Leoni avait désormais sur moi plus qu'une force morale; il avait une puissance magnétique à laquelle je ne pouvais plus me soustraire. Son regard, sa voix, ses larmes agissaient sur mes nerfs autant que sur mon coeur; je n'étais plus qu'une machine qu'il poussait à son gré dans tous les sens.

Je lui pardonnai, je m'abandonnai à ses caresses, je lui promis tout ce qu'il voulut. Il me dit que la princesse Zagarolo, étant veuve, avait songé à l'épouser; que le court et frivole engouement qu'il avait eu pour elle lui avait fait croire à son amour; qu'elle s'était follement compromise pour lui, et qu'il était obligé de la ménager et de s'en détacher peu à peu, ou d'avoir affaire à toute la famille.—S'il ne s'agissait que de me battre avec tous ses frères, tous ses cousins et tous ses oncles, dit-il, je m'en soucierais fort peu; mais ils agiront en grands seigneurs, me dénonceront comme carbonaro, et me feront jeter dans une prison, où j'attendrai peut-être dix ans qu'on veuille bien examiner ma cause.

J'écoutai tous ces contes absurdes avec la crédulité d'un enfant. Leoni ne s'était jamais occupé de politique; mais j'aimais encore à me persuader que tout ce qu'il y avait de problématique dans son existence se rattachait à quelque grande entreprise de ce genre. Je consentis à passer toujours dans l'hôtel pour sa soeur, à me montrer peu dehors et jamais avec lui, enfin à le laisser absolument libre de me quitter à toute heure sur la requête de la princesse.