XIX
Je m'éveillai encore dans ses bras, et jamais, il n'eut tant d'éloquence, tant de tendresse et tant de larmes pour implorer son pardon. Il avoua qu'il était le dernier des hommes; mais il me dit qu'une seule chose le relevait à ses propres yeux, c'était l'amour qu'il avait toujours eu pour moi, et qu'aucun de ses vices, aucun de ses crimes, n'avait eu la force d'étouffer. Jusque-là il s'était débattu contre les apparences qui l'accusaient de toutes parts. Il avait lutté contre l'évidence pour conserver mon estime. Désormais, ne pouvant plus se justifier par le mensonge, il prit une autre voie et embrassa un nouveau rôle pour m'attendrir et me vaincre. Il se dépouilla de tout artifice (peut-être devrais-je dire de toute pudeur), et me confessa toutes les turpitudes de sa vie. Mais, au milieu de cet abîme, il me fit voir et comprendre ce qu'il y avait de vraiment beau en lui, la faculté d'aimer, l'éternelle vigueur d'une âme où les plus rudes fatigues, les plus dangereuses épreuves n'éteignaient point le feu sacré.—Ma conduite est vile, me dit-il; mais mon coeur est toujours noble; il saigne toujours de ses torts; il a conservé, aussi énergique, aussi pur que dans sa première jeunesse, le sentiment du juste et de l'injuste, l'horreur du mal qu'il commet, l'enthousiasme du beau qu'il contemple. Ta patience, tes vertus, ta bonté angélique, ta miséricorde inépuisable comme celle de Dieu, ne peuvent s'exercer en faveur d'un être qui les comprenne mieux et qui les admire davantage. Un homme de moeurs régulières et de conscience délicate les trouverait plus naturelles et les apprécierait moins. Avec cet homme-là d'ailleurs tu ne serais qu'une honnête femme; avec un homme tel que moi, tu es une femme sublime, et la dette de reconnaissance qui s'amasse dans mon coeur est immense comme tes souffrances et tes sacrifices. Va, c'est quelque chose que d'être aimée et que d'avoir droit à une passion immense; sur quel autre auras-tu jamais ce droit comme sur moi? Pour qui recommenceras-tu les tourments et le désespoir que tu as subis? Crois-tu qu'il y ait autre chose dans la vie que l'amour? Pour moi, je ne le crois pas. Et crois-tu que ce soit chose facile que de l'inspirer et de le ressentir? Des milliers d'hommes meurent incomplets, sans avoir connu d'autre amour que celui des bêtes; souvent un coeur capable de le ressentir cherche en vain où le placer, et sort vierge de tous les embrassements terrestres pour l'aller trouver peut-être dans les cieux. Ah! quand Dieu nous l'accorde sur la terre, ce sentiment profond, violent, ineffable, il ne faut plus, Juliette, désirer ni espérer le paradis; car le paradis, c'est la fusion de deux âmes dans un baiser d'amour. Et qu'importé, quand nous l'avons trouvé ici-bas, que ce soit dans les bras d'un saint ou d'un damné? qu'il soit maudit ou adoré parmi les hommes, celui que tu aimes, que t'importe, pourvu qu'il te le rende? Est-ce moi que tu aimes ou est-ce le bruit qui se fait autour de moi? Qu'as-tu aimé en moi dès le commencement? est-ce l'éclat qui m'environnait? Si tu me hais aujourd'hui, il faudra que je doute de ton amour passé; il faudra qu'au lieu de cet ange, au lieu de cette victime dévouée dont le sang répandu pour moi coule incessamment goutte à goutte sur mes lèvres, je ne voie plus en toi qu'une pauvre fille crédule et faible qui m'a aimé par vanité et qui m'abandonne par égoïsme, Juliette, Juliette, songe à ce que tu fais si tu me quittes! Tu perdras le seul ami qui te connaisse, qui t'apprécie et qui te vénère, pour un monde qui te méprise déjà, et dont tu ne retrouveras pas l'estime. Il ne te reste que moi au monde, ma pauvre enfant; il faut que tu t'attaches à la fortune de l'aventurier, ou que tu meures oubliée dans un couvent. Si tu me quittes, tu es aussi insensée que cruelle; tu auras eu tous les maux, toute la peine, et tu n'en recueilleras pas les fruits; car à présent, si, malgré tout ce que tu sais, tu peux encore m'aimer et me suivre, sache que j'aurai pour toi un amour dont tu n'as pas l'idée, et que jamais je n'aurais seulement soupçonné si je t'eusse épousée loyalement et si j'eusse vécu avec toi en paix au sein de ta famille. Jusqu'ici, malgré tout ce que tu as sacrifié, tout ce que tu as souffert, je ne t'ai pas encore aimée comme je me sens capable de le faire. Tu ne m'avais pas encore aimé tel que je suis; tu t'attachais à un faux Leoni en qui tu voyais encore quelque grandeur et quelque séduction. Tu espérais qu'il deviendrait un jour l'homme que tu avais aimé d'abord; tu ne croyais pas serrer dans tes bras un homme absolument perdu. Et moi, je me disais: Elle m'aime conditionnellement; ce n'est pas encore moi qu'elle aime, c'est le personnage que je joue. Quand elle verra mes traits sous mon masque, elle s'enfuira en se couvrant les yeux, elle aura en horreur l'amant qu'elle presse maintenant sur son sein. Non, elle n'est pas la femme et la maîtresse que j'avais rêvée, et que mon âme ardente appelle de tous ses voeux. Juliette fait encore partie de cette société dont je suis l'ennemi; elle sera mon ennemie quand elle me connaîtra. Je ne puis me confier à elle, je ne puis épancher dans le sein d'aucun être vivant la plus odieuse de mes angoisses, la honte que j'ai de ce que je fais tous les jours. Je souffre, j'amasse des remords. S'il existait une créature capable de m'aimer sans me demander de changer, si je pouvais avoir une amie qui ne fût pas un accusateur et un juge!.... Voilà ce que je pensais, Juliette. Je demandais cette amie au ciel; mais je demandais que ce fût toi, et non une autre; car tu étais déjà ce que j'aimais le mieux sur la terre avant de comprendre tout ce qui nous restait à faire l'un et l'autre pour nous aimer véritablement.
Que pouvais-je répondre à de semblables discours? Je le regardais d'un air stupéfait. Je m'étonnais de le trouver encore beau, encore aimable; de sentir toujours auprès de lui la même émotion, le même désir de ses caresses, la même reconnaissance pour son amour. Son abjection ne laissait aucune trace sur son noble front; et quand ses grands yeux noirs dardaient leur flamme sur les miens, j'étais éblouie, enivrée comme autrefois; toutes ses souillures disparaissaient, et jusqu'aux taches du sang d'Henryet, tout était effacé. J'oubliai tout pour m'attacher à lui par des promesses aveugles, par des serments et des étreintes insensées. Alors en effet je vis son amour se rallumer ou plutôt se renouveler, comme il me l'avait annoncé. Il abandonna à peu près la princesse Zagarolo et passa tout le temps de ma convalescence à mes pieds, avec les mêmes tendresses, les mêmes soins et les mêmes délicatesses d'affection qui m'avaient rendue si heureuse en Suisse; je puis même dire que ces marques de tendresse furent plus vives et me donnèrent plus d'orgueil et de joie, que ce fut le temps le plus heureux de ma vie, et que jamais Leoni ne me fut plus cher. J'étais convaincue de tout ce qu'il m'avait dit; je ne pouvais plus d'ailleurs craindre qu'il s'attachât à moi par intérêt, je n'avais plus rien au monde à lui donner, et j'étais désormais à sa charge et soumise aux chances de sa fortune. Enfin, je sentais une sorte d'orgueil à ne pas rester au-dessous de ce qu'il attendait de ma générosité, et sa reconnaissance me sembla il plus grande que mes sacrifices.
Un soir il rentra tout agité, et, me pressant mille fois sur son coeur:
—Ma Juliette, dit-il, ma soeur, ma femme, mon ange, il faut que lu sois bonne et indulgente comme Dieu, il faut, me donner une nouvelle preuve de ta douceur adorable et de ton héroïsme: il faut que tu viennes demeurer avec moi chez la princesse Zagarolo.
Je reculai confondue de surprise; et, comme je sentis qu'il n'était plus en mon pouvoir de rien refuser, je me mis à pâlir et à trembler comme un condamné en présence du supplice.
—Écoute, me dit-il, la princesse est horriblement mal. Je l'ai négligée à cause de toi; elle a pris tant de chagrin que sa maladie s'est aggravée considérablement, et que les médecins ne lui donnent pas plus d'un mois à vivre. Puisque tu sais tout....., je puis te parler de cet infernal testament. Il s'agit d'une succession de plusieurs millions, et je suis en concurrence avec une famille attentive à profiter de mes fautes et à m'expulser au moment décisif. Le testament en ma faveur existe en bonne forme, mais un instant de dépit peut l'anéantir. Nous sommes ruinés, nous n'avons plus que cette ressource. Il faut que tu ailles à l'hôpital et que je me fasse chef de brigands si elle nous échappe.
—O mon Dieu! lui dis je, nous avons vécu en Suisse à si peu de frais! Pourquoi la richesse est-elle une nécessité pour nous? A présent que nous nous aimons si bien, ne pouvons-nous vivre heureux sans faire de nouvelles infamies?...
Il ne me répondit que par une contraction des sourcils qui exprimait la douleur, l'ennui et la crainte que lui causaient mes reproches. Je me tus aussitôt et lui demandai en quoi j'étais nécessaire au succès de son entreprise.
—Parce que la princesse, dans un accès de jalousie assez bien fondée, a demandé à te voir et à l'interroger. Mes ennemis avaient eu soin de l'informer que je passais toutes les matinées auprès d'une femme jeune et jolie qui était venue me trouver à Milan. Pendant longtemps j'ai réussi à lui faire croire que tu étais ma soeur; mais, depuis un mois que je la délaisse entièrement, elle a des doutes et refuse de croire à la maladie, que je lui ai fait valoir comme une excuse. Aujourd'hui elle m'a déclaré que, si je la négligeais dans l'état où elle se trouve, elle ne croirait plus à mon affection et me retirerait la sienne.
—Si votre soeur est malade aussi et ne peut se passer de vous, a-t-elle dit, faites-la transporter dans ma maison; mes femmes et mes médecins la soigneront. Vous pourriez la voir à toute heure; et, si elle est vraiment votre soeur, je la chérirai comme si elle était la mienne aussi. En vain j'ai voulu combattre celle étrange fantaisie. Je lui ai dit que tu étais très-pauvre et très-fière, que rien au monde ne te ferai consentir à recevoir l'hospitalité, et qu'il était en effet inconvenant et indélicat que tu vinsses demeurer chez la maîtresse de ton frère. Elle n'a rien voulu entendre, et à toutes mes objections elle répond:—Je vois bien que vous me trompez; ce n'est pas votre soeur. Si tu refuses, nous sommes perdus. Viens, viens, viens; je t'en supplie, mon enfant, viens!
Je pris mon chapeau et mon châle sans répondre. Pendant que je m'habitais, des larmes coulaient lentement sur mes joues. Au moment de sortir avec moi de ma chambre, Leoni les essuya avec ses lèvres et me pressa mille fois encore dans ses bras, en me nommant sa bienfaitrice, son ange tutélaire et sa seule amie.
Je traversai eu tremblant les vastes appartements de la princesse. Envoyant la richesse de cette maison, j'avais un serrement de coeur indicible, et je me rappelais les dures paroles d'Henryet:—Quand elle sera morte, vous serez riche, Juliette; vous hériterez de son luxe, vous coucherez dans son lit et vous pourrez porter ses robes. Je baissais les yux en passant auprès des laquais; il me semblait qu'ils me regardaient avec haine et avec envie; et je me sentais plus vile qu'eux. Leoni serrait mon bras sous le sien en sentant trembler mon corps et fléchir mes jambes:—Courage, courage! me disait-il tout bas.
Enfin nous arrivâmes à la chambre à coucher. La princesse était étendue sur une chaise longue et semblait nous attendre impatiemment. C'était une femme de trente ans environ, très-maigre, d'un jaune uni, et magnifiquement élégante quoique en déshabillé. Elle avait dû être très-belle au temps de sa fraîcheur, et elle avait encore une physionomie charmante. La maigreur de ses joues exagérait la grandeur de ses yeux, dont le blanc, vitrifié par la consomption, ressemblait à de la nacre de perle. Ses cheveux, fins et plats, étaient d'un noir luisant et semblaient débiles et malades comme toute sa personne. Elle fit, en me voyant, une légère exclamation de joie, et me tendit une longue main effilée et bleuâtre que je crois voir encore. Je compris, à un regard de Leoni, que je devais baiser cette main, et je me résignai.
Leoni se sentait mal à l'aise sans doute, et cependant son aplomb et le calme de ses manières me confondirent. Il parlait de moi à sa maîtresse comme si elle n'eût jamais pu découvrir sa fourberie, et il lui exprimait sa tendresse devant moi comme s'il m'eût été impossible d'en ressentir de la douleur ou du dépit. La princesse semblait de temps en temps avoir des retours de méfiance, et je vis, à ses regards et à ses paroles, qu'elle m'étudiait pour détruire ses soupçons ou pour les confirmer. Ma douceur naturelle excluant toute espèce de haine, elle prit vite confiance en moi; et, jalouse qu'elle était avec emportement, elle pensa qu'il était impossible à une autre femme de consentir au rôle que je jouais. Une intrigante aurait pu l'accepter, mais mon ton et ma physionomie démentaient cette conjecture. La princesse se prit de passion pour moi. Elle ne voulait plus que je sortisse de sa chambre, elle m'accablait de dons et de caresses. Je fus un peu humiliée de sa générosité et j'eus envie de refuser; mais la crainte de déplaire à Leoni me fit supporter encore cette mortification. Ce que j'eus à souffrir dans les premiers jours, et les efforts que je fis pour assouplir à ce point mon orgueil, sont des choses inouïes. Cependant peu à peu ces souffrances s'apaisèrent et ma situation d'esprit devint tolérable. Leoni me témoignait à la dérobée une reconnaissance passionnée et une tendresse délirante. La princesse, malgré ses caprices, ses impatiences, et tout le mal que son amour pour Leoni me causait, me devint agréable et presque chère. Elle avait le coeur ardent plutôt que tendre, et le caractère prodigue, plutôt que généreux. Mais elle avait dans les manières une grâce irrésistible; l'esprit dont pétillait son langage, au milieu des plus vives souffrances, le choix des mots ingénieux et caressants avec lesquels elle me remerciait de mes complaisances ou me priait d'oublier ses emportements, ses petites flatteries, ses finesses, sa coquetterie qui la suivit jusqu'au tombeau, tout en elle avait un caractère d'originalité, de noblesse et d'élégance, dont j'étais d'autant plus frappée que je n'avais jamais vu de près aucune femme de son rang, et que je n'étais point accoutumée à ce grand charme que leur donne l'usage de la bonne compagnie. Elle possédait ce don à un tel point, que je ne pus y résister, et que je me laissai dominer à son gré; elle était si malicieuse et si aimable avec Leoni, que je concevais qu'il fût devenu amoureux d'elle, et que j'avais fini par m'habituer à voir leurs baisers et à entendre leurs fadeurs sans en être révoltée. Il y avait vraiment des jours où ils avaient assez de grâce et d'esprit l'un et l'autre pour que j'eusse du plaisir à les écouter, et Leoni trouvait le moyen de m'adresser des choses si délicates, que je me sentais encore heureuse dans mon abominable abaissement. La haine que les laquais et les subalternes m'avaient d'abord témoignée s'était vite apaisée, grâce au soin que j'avais pris de leur abandonner tous les petits présents que me faisait leur maîtresse. J'eus même l'affection et la confiance des neveux et des cousins; une très-jolie petite nièce, que la princesse refusait obstinément de voir, fut enfin introduite par mes soins jusqu'à elle et lui plut extrêmement. Je la priai alors de me permettre de donner à cet enfant un joli écrin qu'elle m'avait forcée d'accepter dans la matinée; et cet acte de générosité l'engagea à remettre à la petite fille un présent beaucoup plus considérable. Leoni, qui n'avait rien de mesquin ni de petit dans sa cupidité, vit avec plaisir le secours accordé à une orpheline pauvre, et les autres parents commencèrent à croire qu'ils n'avaient rien à craindre de nous, et que nous n'avions pour la princesse qu'une amitié noble et désintéressée. Les tentatives de délation contre moi cessèrent donc entièrement, et, pendant deux mois, nous eûmes une vie très calme. Je m'étonnai d'être presque heureuse.
XX.
La seule chose qui m'inquiétât sérieusement, c'était de voir toujours autour de nous le marquis de... Il s'était introduit, je ne sais à quel titre, chez la princesse, et l'amusait par son babil caustique et médisant. Il entraînait ensuite Leoni dans les autres appartements et avait avec lui de longs entretiens dont Leoni sortait toujours sombre.—Je hais et je méprise Lorenzo, me disait-il souvent; c'est la pire canaille que je connaisse, il est capable de tout. Je le pressais alors de rompre avec lui; mais il me répondait:—C'est impossible, Juliette; tu ne sais pas que lorsque deux coquins ont agi ensemble, ils ne se brouillent plus que pour s'envoyer l'un l'autre à l'échafaud. Ces paroles sinistres résonnaient si étrangement dans ce beau palais, au milieu de la vie paisible que nous y menions, et presque aux oreilles de cette princesse si gracieuse et si confiante, qu'il me passait un frisson dans les veines en les entendant.
Cependant les souffrances de notre malade augmentaient de jour en jour, et bientôt vint le moment où elle devait succomber infailliblement. Nous la vîmes s'éteindre peu à peu; mais elle ne perdit pas un instant sa présence d'esprit, ses plaisanteries et ses discours aimables.
—Que je suis fâchée, disait-elle à Leoni, que Juliette soit ta soeur! Maintenant que je pars pour l'autre monde, il faut bien que je renonce à toi. Je ne puis exiger ni désirer que tu me restes fidèle après ma mort. Malheureusement tu vas faire des sottises et te jeter à la tête de quelque femme indigne de toi. Je ne connais au monde que ta soeur qui te vaille; c'est un ange, et il n'y a que toi aussi qui sois digne d'elle.
Je ne pouvais résister à ces cajoleries bienveillantes, et je me prenais pour cette femme d'une affection plus vive à mesure que la mort la détachait de nous. Je ne voulais pas croire qu'elle put nous être enlevée avec toute sa raison, tout son calme, et au milieu d'une si douce intimité. Je me demandais comment nous ferions pour vivre sans elle, et je ne pouvais m'imaginer son grand fauteuil doré vide, entre Leoni et moi, sans que mes yeux s'humectassent de larmes.
Un soir que je lui faisais la lecture pendant que Leoni était assis sur le tapis et lui réchauffait les pieds dans un manchon, elle reçut une lettre, la lut rapidement, jeta un grand cri et s'évanouit. Tandis que je volais à son secours, Leoni ramassa la lettre et en prit connaissance. Quoique l'écriture fût contrefaite, il reconnut la main du vicomte de Chalm. C'était une délation contre moi, des détails circonstanciés sur ma famille, sur mon enlèvement, sur mes relations avec Leoni; puis mille calomnies odieuses contre mes moeurs et mon caractère.
Au cri qu'avait jeté la princesse, Lorenzo, qui planait toujours comme un oiseau de malheur autour de nous, entra je ne sais comment, et Leoni, l'entraînant dans un coin, lui montra la lettre du vicomte. Lorsqu'ils se rapprochèrent de nous, le marquis était très-calme, et avait, comme à l'ordinaire, un sourire moqueur sur les lèvres, et Leoni, agité, semblait interroger ses regards pour lui demander conseil.
La princesse était toujours évanouie dans mes bras. Le marquis haussa les épaules.—Ta femme est insupportablement niaise, dit-il assez haut pour que je l'entendisse; sa présence ici désormais est du plus mauvais effet; renvoie-la, et dis-lui d'aller chercher du secours. Je me charge du tout.
—Mais que feras-tu? dit Leoni dans une grande anxiété.
—Sois tranquille, j'ai un expédient tout prêt depuis longtemps: c'est un papier qui est toujours sur moi. Mais renvoie Juliette..
Leoni me pria d'appeler les femmes; j'obéis et posai doucement la tête de la princesse sur un coussin. Mais quand je fus au moment de franchir la porte, je ne sais quelle force magnétique m'arrêta et me força de me retourner. Je vis le marquis s'approcher de la malade comme pour la secourir; mais sa figure me sembla si odieuse, celle de Leoni si pale, que la peur me prit de laisser cette mourante seule avec eux. Je ne sais quelles idées vagues me passèrent par la tête; je me rapprochait du lit vivement, et, regardant Leoni avec terreur je lui dis:—Prends garde, prends garde!...—A quoi? me répondit-il d'un air étonné. Le fait est que je ne le savais pas moi-même, et que j'eus honte de l'espèce de folie que je venais de montrer. L'air ironique du marquis acheva de me déconcerter. Je sortis et revins un instant après avec les femmes et le médecin. Celui-ci trouva la princesse en proie à une affreuse crispation de nerfs, et dit qu'il faudrait lâcher de lui faire avaler tout de suite une cuillerée de la potion calmante. On essaya en vain de lui desserrer les dents.—Que la signora s'en charge, dit une des femmes en me désignant; la princesse n'accepte rien que de sa main et ne refuse jamais ce qui vient d'elle. J'essayai en effet, et la mourante céda doucement. Par un reste d'habitude, elle me pressa faiblement la main en me rendant la cuiller; puis elle étendit violemment les bras, se leva comme si elle allait s'élancer au milieu de la chambre, et retomba raide morte sur son fauteuil.
Cette mort si soudaine me fit une impression horrible; je m'évanouis, et l'on m'emporta. Je fus malade quelques jours; et quand je revins à la vie, Leoni m'apprit que j'étais désormais chez moi, que le testament avait été ouvert et trouvé inattaquable de tous points, que nous étions à la tête d'une belle fortune et maîtres d'un palais magnifique.
—C'est à toi que je dois tout cela, Juliette, me dit-il, et de plus, je te dois la douceur de pouvoir songer sans honte et sans remords aux derniers moments de notre amie. Ta sensibilité, ta bonté angélique, les ont entourés de soins et en ont adouci la tristesse. Elle est morte dans tes bras, cette rivale qu'une autre que toi eût étranglée! et tu l'as pleurée comme si elle eût été ta soeur, tu es bonne, trop bonne, trop bonne! Maintenant jouis du fruit de ton courage; vois comme je suis heureux d'être riche, et de pouvoir t'entourer de nouveau de tout le bien-être dont tu as besoin.
—Tais-toi, lui dis-je, c'est à présent que je rougis et que je souffre. Tant que cette femme était là, et que je lui sacrifiais mon amour et ma fierté, je me consolais en sentant que j'avais de l'affection pour elle et que je m'immolais pour elle et pour toi. A présent je ne vois plus que ce qu'il y avait de bas et d'odieux dans ma situation. Comme tout le monde doit nous mépriser!
—Tu te trompes bien, ma pauvre enfant, dit Leoni; tout le monde nous salue et nous honore, parce que nous sommes riches.
Mais Leoni ne jouit pas longtemps de son triomphe. Les cohéritiers, arrivés de Rome, furieux contre nous, ayant appris les détails de cette mort si prompte, nous accusèrent de l'avoir hâtée par le poison, et demandèrent qu'on déterrât le corps pour s'en assurer. On procéda à cette opération, et l'on reconnut au premier coup d'oeil les traces d'un poison violent.—Nous sommes perdus! me dit Leoni en entrant dans ma chambre; Ildegonda est morte empoisonnée, et l'on nous accuse. Qui a fait cette abomination? il ne faut pas le demander; c'est Satan sous la figure de Lorenzo. Voilà comme il nous sert; il est en sûreté, et nous sommes entre les mains de la justice. Te sens-tu le courage de sauter par la fenêtre?
—Non, lui dis-je, je suis innocente, je ne crains rien; si vous êtes coupable, fuyez.
—Je ne suis pas coupable, Juliette, dit-il en me serrant le bras avec violence; ne m'accusez pas quand je ne m'accuse pas moi-même. Vous savez qu'ordinairement je ne m'épargne pas.
Nous fûmes arrêtés et jetés en prison. On instruisit contre nous un procès criminel; mais il fut moins long et moins grave qu'on ne s'y attendait; notre innocence nous sauva. En présence d'une si horrible accusation, je retrouvai toute la force que donne une conscience pure. Ma jeunesse et mon air de sincérité me gagnèrent l'esprit des juges au premier abord. Je fus promptement acquittée. L'honneur et la vie de Leoni furent un peu plus longtemps en suspens. Mais il était impossible, malgré les apparences, de trouver une preuve contre lui, car il n'était pas coupable; il avait horreur de ce crime, son visage et ses réponses le disaient assez. Il sortit pur de cette accusation. Tous les laquais furent soupçonnés.
Le marquis avait disparu; mais il revint secrètement au moment où nous sortions de prison, et intima à Leoni l'ordre de partager la succession avec lui. Il déclara que nous lui devions tout, que, sans la hardiesse et la promptitude de sa résolution, le testament eût été déchiré. Leoni lui fit les plus horribles menaces, mais le marquis ne s'en effraya point. Il avait, pour le tenir en respect, le meurtre de Henryet, commis sous ses yeux par Leoni, et il pouvait l'entraîner dans sa perte. Leoni furieux se soumit à lui payer une somme considérable. Ensuite nous recommençâmes à mener une vie folle et à étaler un luxe effréné: se ruiner de nouveau fut pour Leoni l'affaire de six mois. Je voyais sans regret s'en aller ces biens que j'avais acquis avec honte et douleur; mais j'étais effrayée pour Leoni de la misère qui s'approchait encore de nous. Je savais qu'il ne pourrait pas la supporter, et que, pour en sortir, il se précipiterait dans de nouvelles fautes et dans de nouveaux dangers. Il était malheureusement impossible de l'amener à un sentiment de retenue et de prévoyance; il répondait par des caresses ou des plaisanteries à mes prières et à mes avertissements. Il avait quinze chevaux anglais dans son écurie, une table ouverte à toute la ville, une troupe de musiciens à ses ordres. Mais ce qui le ruina le plus vite, ce furent les dons énormes qu'il fut obligé de faire à ses anciens compagnons pour les empêcher de venir fondre sur lui, et de faire de sa maison une caverne de voleurs. Il avait obtenu d'eux qu'ils n'exerceraient pas leur industrie chez lui; et, pour les décider à sortir du salon quand ses hôtes commençaient à jouer, il était obligé de leur payer chaque jour une certaine redevance. Cette intolérable dépendance lui donnait parfois envie de fuir le monde et d'aller se cacher avec moi dans quelque tranquille retraite. Mais il est vrai de dire que celle idée l'effrayait encore plus; car l'affection que je lui inspirais n'avait plus assez de force pour remplir toute sa vie. Il était toujours prévenant avec moi; mais, comme à Venise, il me délaissait pour s'enivrer de tous les plaisirs de la richesse. Il menait au dehors la vie la plus dissolue, et entretenait plusieurs maîtresses qu'il choisissait dans un monde élégant, auxquelles il faisait des présents magnifiques, et dont la société flattait sa vanité insatiable. Vil et sordide pour acquérir, il était superbe dans sa prodigalité. Son mobile caractère changeait avec sa fortune, et son amour pour moi en subissait toutes les phases. Dans l'agitation et la souffrance que lui causaient ses revers, n'ayant que moi au monde pour le plaindre et pour l'aimer, il revenait à moi avec transport; mais au milieu des plaisirs il m'oubliait, et cherchait ailleurs des jouissances plus vives. Je savais toutes ses infidélités; soit paresse, soit indifférence, soit confiance en mon pardon infatigable, il ne se donnait plus la peine de me les cacher; et quand je lui reprochais l'indélicatesse de cette franchise, il me rappelait ma conduite envers la princesse Zagarolo, et me demandait si ma miséricorde était déjà épuisée. Le passé m'enchaînait donc absolument à la patience et à la douleur. Ce qu'il y avait d'injuste dans la conduite de Leoni, c'est qu'il semblait croire que désormais je dusse accomplir tous ces sacrifices sans souffrir, et qu'une femme pût prendre l'habitude de vaincre sa jalousie...
Je reçus une lettre de ma mère, qui enfin avait eu de mes nouvelles par Henryet, et qui, au moment de se mettre en route pour venir me chercher, était tombée dangereusement malade. Elle me conjurait de venir la soigner, et me promettait de me recevoir sans reproches et avec reconnaissance. Cette lettre était mille fois trop douce et trop bonne. Je la baignai de mes larmes; mais elle me semblait malgré moi déplacée, les expressions en étaient inconvenantes à force de tendresse et d'humilité. Le dirai-je, hélas! ce n'était pas le pardon d'une mère généreuse, c'était l'appel d'une femme malade et ennuyés. Je partis aussitôt et la trouvai mourante. Elle me bénit, me pardonna et mourut dans mes bras, en me recommandant de la faire ensevelir dans un certaine robe qu'elle avait beaucoup aimée.
XXI.
Tant de fatigues, tant de douleurs, avaient presque épuisé ma sensibilité. Je pleurai à peine ma mère; je m'enfermai dans sa chambre après qu'on eut emporté son corps, et j'y restai morne et accablée pendant plusieurs mois, occupée seulement à retourner le passé sous toutes ses faces, et ne songeant pas à me demander ce que je ferais de l'avenir. Ma tante, qui d'abord m'avait fort mal accueillie, fut touchée de cette douleur muette, que son caractère comprenait mieux que l'expansion des larmes. Elle me donna des soins en silence, et veilla à ce que je ne me laissasse pas mourir de faim. La tristesse de cette maison, que j'avais vue si fraîche et si brillante, convenait à la situation de mon âme. Je revoyais les meubles qui me rappelaient les mille petits événements frivoles de mon enfance. Je comparais ce temps où une égratignure à mon doigt était l'accident le plus terrible qui put bouleverser ma famille, à la vie infâme et sanglante que j'avais menée depuis. Je voyais, d'une part, ma mère au bal, de l'autre, la princesse Zagarolo empoisonnée dans mes bras, et peut-être de ma propre main. Le son des violons passait dans mes rêves au milieu des cris d'Henryet assassiné; et, dans l'obscurité de la prison où, pendant trois mois d'angoisses, j'avais attendu chaque jour une sentence de mort, je voyais arriver à moi, au milieu de l'éclat des bougies et du parfum des fleurs, mon fantôme vêtu d'un crêpe d'argent et couvert de pierreries. Quelquefois, fatiguée de ces rêves confus et effrayants, je soulevais les rideaux, je m'approchais de la fenêtre et je regardais cette ville où j'avais été si heureuse et si vantée, les arbres de cette promenade où tant d'admiration avait suivi chacun de mes pas. Mais bientôt je m'apercevais de l'insultante curiosité qu'excitait ma figure pâle. On s'arrêtait sous ma fenêtre, on se groupait pour parler de moi en me montrant presque au doigt. Alors je me retirais, je faisais retomber les rideaux, j'allais m'asseoir auprès du lit de ma mère, et j'y restais jusqu'à ce que ma tante vint, avec sa ligure et ses pas silencieux, me prendre le bras et me conduire à table. Ses manières en cette circonstance de ma vie me parurent les plus convenables et les plus généreuses qu'on pût avoir envers moi. Je n'aurais pas écouté les consolations, je n'aurais pu supporter les reproches, je n'aurais pas cru à des marques d'estime. L'affection muette et la pitié délicate me furent plus sensibles. Cette figure morne qui passait sans bruit autour de moi comme un fantôme, comme un souvenir du temps passé, était la seule qui ne put ni me troubler ni m'effrayer. Quelquefois je prenais ses mains sèches, et je les pressais sur ma bouche pendant quelques minutes, sans dire un mot, sans laisser échapper un soupir. Elle ne répondait jamais à cette caresse, mais elle restait là sans impatience et ne retirait pas ses mains à mes baisers; c'était beaucoup.
Je ne pensais plus à Leoni que comme à un souvenir terrible que j'éloignais de toutes mes forces. Retourner vers lui était une pensée qui me faisait frémir comme eût fait la vue d'un supplice. Je n'avais plus assez de vigueur pour l'aimer ou le haïr. Il ne m'écrivait pas, et je ne m'en apercevais pas, tant j'avais peu compté sur ses lettres. Un jour il en arriva une qui m'apprit de nouvelles calamités. On avait trouvé un testament de la princesse Zagarolo dont la date était plus récente que celle du nôtre. Un de ses serviteurs, en qui elle avait confiance, en avait été le dépositaire depuis sa mort jusqu'à ce jour. Elle avait fait ce testament à l'époque où Leoni l'avait délaissée pour me soigner, et où elle avait eu des doutes sur notre fraternité. Depuis, elle avait songé à le déchirer en se réconciliant avec nous; mais, comme elle était sujette à mille caprices, elle avait gardé pres d'elle les deux testaments, afin d'être toujours prête à en laisser subsister un. Leoni savait dans quel meuble était déposé le sien; mais l'autre était connu seulement de Vincenzo, l'homme de confiance de la princesse; et il devait, à un signe d'elle, le brûler ou le conserver.
Elle ne s'attendait pas, l'infortunée, à une mort si violente et si soudaine. Vincenzo, que Leoni avait comblé de ses générosités, et qui lui était tout dévoué à cette époque, n'ayant d'ailleurs pas pu savoir les dernières intentions de la princesse, conserva le testament sans rien dire, et nous laissa produire le nôtre. Il eût pu s'enrichir par ce moyen en nous menaçant ou en vendant son secret aux héritiers naturels; mais ce n'était pas un malhonnête homme ni un méchant coeur. Il nous laissa jouir de la succession sans exiger de meilleurs traitements que ceux qu'il recevait. Mais, quand j'eus quitté Leoni, il devint mécontent; car Leoni était brutal avec ses gens, et je les enchaînais seule à son service par mon indulgence. Un jour Leoni s'oublia jusqu'à frapper ce vieillard, qui aussitôt tira le testament de sa poche et lui déclara qu'il allait le porter chez les cousins de la princesse. Aucune menace, aucune prière, aucune offre d'argent ne put apaiser son ressentiment. Le marquis arriva et résolut d'employer la force pour lui arracher le fatal papier; mais Vincenzo, qui, malgré son âge, était un homme remarquablement vigoureux, le renversa, le frappa, menaça Leoni de le jeter par la fenêtre s'il s'attaquait à lui, et courut produire les pièces de sa vengeance. Leoni fut aussitôt dépossédé, condamné à représenter tout ce qu'il avait mangé de la succession, c'est-à-dire les trois quarts. Incapable de s'acquitter, il essaya vainement de fuir. Il fut mis eu prison, et c'est de là qu'il m'écrivait, non pas tous les détails que je viens de vous dire et que j'ai sus depuis, mais en peu de mots l'horreur de sa situation. Si je ne venais à son secours, il pourrait languir toute sa vie dans la captivité la plus affreuse, car il n'avait plus le moyen de se procurer le bien-être dont nous avions pu nous entourer lors de notre première réclusion. Ses amis l'abandonnaient et se réjouissaient peut-être d'être débarrassés de lui. Il était absolument sans ressources, dans un cachot humide où la lèpre le dévorait déjà. On avait vendu ses bijoux et jusqu'à ses hardes; il avait à peine de quoi se préserver du froid.
Je partis aussitôt. Comme je n'avais jamais eu l'intention de me fixer à Bruxelles, et que la paresse de la douleur m'y avait seule enchaînée depuis une demi-année J'avais converti à peu près tout mon héritage en argent comptant; j'avais formé souvent le projet de l'employer à fonder un hôpital pour les filles repenties, et à m'y faire religieuse. D'autres fois j'avais songé à placer cet argent sur la Banque de France, et à en faire pour Leoni une rente inaliénable qui le préservât à jamais du besoin et des bassesses. Je n'aurais gardé pour moi qu'une modique pension viagère, et j'aurais été m'ensevelir seule dans la vallée suisse, où le souvenir de mon bonheur m'aurait aidé à supporter l'horreur de la solitude. Lorsque j'appris le nouveau malheur où Leoni était tombé, je sentis mon amour et ma sollicitude pour lui se réveiller plus vifs que jamais. Je fis passer toute ma fortune à un banquier de Milan. Je n'en réservai qu'un capital suffisant pour doubler la pension que mon père avait léguée à ma tante. Ce capital fut, à sa grande satisfaction, la maison que nous habitions, et où elle avait passé la moitié de sa vie. Je lui en abandonnai la possession et je partis pour rejoindre Leoni. Elle ne me demanda pas où j'allais, elle le savait trop bien; elle n'essaya point de me retenir; elle ne me remercia point, elle me pressa la main; mais, en me retournant, je vis couler lentement sur sa joue ridée la première larme que je lui eusse jamais vu répandre.
XXII.
Je trouvai Leoni dans un état horrible, hâve, livide et presque fou. C'était la première fois que la misère et la souffrance l'avaient étreint réellement. Jusque-là il n'avait fait que voir crouler son opulence peu à peu, tout en cherchant et en trouvant les moyens de la rétablir. Ses désastres en ce genre avaient été grands; l'industrie et le hasard ne l'avaient jamais laissé longtemps aux prises avec les privations de l'indigence. Sa force morale s'était toujours maintenue, mais elle fut vaincue quand la force physique l'abandonna. Je le trouvai dans un état d'excitation nerveuse qui ressemblait à de la fureur. Je me portai caution de sa dette. Il me fut aisé de fournir les preuves de ma solvabilité, je les avais sur moi. Je n'entrai donc dans sa prison que pour l'en faire sortir. Sa joie fut si violente, qu'il ne put la soutenir, et qu'il fallut le transporter évanoui dans la voiture.
Je l'emmenai à Florence et l'entourai de tout le bien-être que je pus lui procurer. Toutes ses dettes payées, il me restait fort peu de chose. Je mis tous mes soins à lui faire oublier les souffrances de sa prison. Son corps robuste fut vite rétabli, mais son esprit resta malade. Les terreurs de l'obscurité et les angoisses du désespoir avaient fait une profonde impression sur cet homme actif, entreprenant, habitué aux jouissances de la richesse ou aux agitations de la vie aventureuse. L'inaction l'avait brisé. Il était devenu sujet à des frayeurs puériles, à des violences terribles; il ne pouvait plus supporter aucune contrariété; et ce qu'il y eut de plus affreux, c'est qu'il s'en prenait à moi de toutes celles que je ne pouvais lui éviter. Il avait perdu cette puissance de volonté qui lui faisait envisager sans crainte l'avenir le plus précaire. Il s'effrayait maintenant de la pauvreté, et me demandait chaque jour quelles ressources j'aurais quand celles que j'avais encore seraient épuisées. Je ne savais que répondre, j'étais épouvantée moi-même de notre prochain dénûment. Ce moment arriva. Je me mis à peindre à l'aquarelle des écrans, des tabatières et divers autres petits meubles en bois de Spa. Quand j'avais travaillé douze heures par jour, j'avais gagné huit ou dix francs. C'eût été assez pour mes besoins; mais pour Leoni c'était la misère la plus profonde. Il avait envie de cent choses impossibles; il se plaignait avec amertume, avec fureur de n'être plus riche. Il me reprochait souvent d'avoir payé ses dettes, et de ne pas m'être sauvée avec lui en emportant mon argent. J'étais forcée, pour l'apaiser, de lui prouver qu'il m'eût été impossible de le tirer de prison en commettant cette friponnerie. Il se mettait à la fenêtre et maudissait avec d'horribles jurements les gens riches qui passaient dans leurs équipages. Il me montrait ses vêtements usés, et me disait avec un accent impossible à rendre: «Tu ne peux donc pas m'en faire faire d'autres? Tu ne veux donc pas?» il finit par me répéter si souvent que je pouvais le tirer de cette détresse et que j'avais l'égoïsme et la cruauté de l'y laisser, que je le crus fou et que je n'essayai plus de lui faire entendre raison. Je gardais le silence chaque fois qu'il y revenait, et je lui cachais mes larmes, qui ne servaient qu'à l'irriter. Il pensa que je comprenais ses abominables suggestions, et traita mon silence d'indifférence féroce et d'obstination imbécile. Plusieurs fois il me frappa violemment et m'eût tuée si on ne fût venu à mon secours. Il est vrai que quand ces accès étaient passés, il se jetait à mes pieds et me demandait pardon avec des larmes. Mais j'évitais, autant que possible, ces scènes de réconciliation, car l'attendrissement causait une nouvelle secousse à ses nerfs et provoquait le retour de la crise. Cette irritabilité cessa enfin et fit place à une sorte de désespoir morne et stupide plus affreux encore. Il me regardait d'un air sombre et semblait nourrir contre moi une haine cachée et des projets de vengeance. Quelquefois, en m'éveillant au milieu de la nuit, je le voyais debout auprès de mon lit avec sa figure sinistre, je croyais qu'il voulait me tuer, et je poussais des cris de terreur. Mais il haussait les épaules et retournait à son lit avec un rire hébété.
Malgré tout cela, je l'aimais encore, non plus tel qu'il était, mais à cause de ce qu'il avait été et de ce qu'il pouvait redevenir. Il y avait des moments où j'espérais qu'une heureuse révolution s'opérerait en lui, et qu'il sortirait de cette crise, renouvelé et corrigé de tous ses mauvais penchants. Il semblait ne plus songer à les satisfaire, et n'exprimait plus ni regrets ni désirs de quoi que ce soit. Je n'imaginais pas le sujet des longues méditations où il semblait plongé. La plupart du temps ses yeux étaient fixés sur moi avec une expression si étrange, que j'avais peur de lui. Je n'osais lui parler, mais je lui demandais grâce par des regards suppliants. Alors il me semblait voir les siens s'humecter et un soupir imperceptible soulever sa poitrine; puis il détournait la tête comme s'il eût voulu cacher ou étouffer son émotion, et il retombait dans sa rêverie. Je me flattais alors qu'il faisait des réflexions salutaires, et que bientôt il m'ouvrirait son coeur pour me dire qu'il avait conçu la haine du vice et l'amour de la vertu.
Mes espérances s'affaiblirent lorsque je vis le marquis de... reparaître autour de nous. Il n'entrait jamais dans mon appartement, parce qu'il savait l'horreur que j'avais de lui; mais il passait sous les fenêtres et appelait Leoni, ou venait jusqu'à ma porte et frappait d'une certaine manière pour l'avertir. Alors Leoni sortait avec lui et restait longtemps dehors. Un jour je les vis passer et repasser plusieurs fois; le vicomte de Chalm était avec eux.—Leoni est perdu, pensai-je, et moi aussi; il va se commettre sous mes yeux quelque nouveau crime.
Le soir Leoni rentra tard; et, comme il quittait ses compagnons à la porte de la rue, je l'entendis prononcer ces paroles:—Mais vous lui direz bien que je suis fou; absolument fou, que, sans cela, je n'y aurais jamais consenti. Elle doit bien savoir que la misère m'a rendu fou. Je n'osai point lui demander d'explication, et je lui servis son modeste repas. Il n'y toucha pas et se mit à attiser le feu convulsivement; puis il me demanda de l'éther, et après en avoir pris une très forte dose, il se coucha et parut dormir. Je travaillais tous les soirs aussi longtemps que je le pouvais sans être vaincue par le sommeil et la fatigue. Ce soir-là, je me sentis si lasse, que je m'endormis dès minuit. A peine étais-je couchée, que j'entendis un léger bruit, et il me sembla que Leoni s'habillait pour sortir. Je l'appelai et lui demandai ce qu'il faisait.—Rien, dit-il, je veux me lever et t'aller trouver; mais je crains ta lumière, tu sais que cela m'attaque les nerfs et me cause des douleurs affreuses à la tête; éteins-la.—J'obéis.—Est-ce fait? me dit-il. Maintenant recouche-toi, j'ai besoin de t'embrasser, attends-moi. Cette marque d'affection, qu'il ne m'avait pas donnée depuis plusieurs semaines, fit tressaillir mon pauvre coeur de joie et d'espérance. Je me flattai que le réveil de sa tendresse allait amener celui de sa raison et de sa conscience. Je m'assis sur le bord de mon lit et je l'attendis avec transport. Il vint se jeter dans mes bras ouverts pour le recevoir, et, m'étreignant avec passion, il me renversa sur mon lit. Mais, au même instant, un sentiment de méfiance, qui me fut envoyé par la protection du ciel ou par la délicatesse de mon instinct, me fit passer la main sur le visage de celui qui m'embrassait. Leoni avait laissé croître sa barbe et ses moustaches depuis qu'il était malade; je trouvai un visage lisse et uni. Je fis un cri et le repoussai violemment.
—Qu'as-tu donc? me dit la voix de Leoni.
—Est-ce que tu as coupé ta barbe? lui dis-je.
—Tu le vois bien, me répondit-il.
Mais alors je m'aperçus que la voix parlait à mon oreille en même temps qu'une autre bouche se collait à la mienne. Je me dégageai avec la force que donnent la colère et le désespoir, et, m'enfuyant au bout de la chambre, je relevai précipitamment la lampe, que j'avais couverte et non éteinte. Je vis lord Edwards, assis sur le bord du lit, stupide et déconcerté (je crois qu'il était ivre), et Leoni, qui venait à moi d'un air égaré.—Misérable! m'écriai-je.
—Juliette, me dit-il avec des yeux hagards et une voix étouffée, cédez, si vous m'aimez. Il s'agit pour moi de sortir de la misère où vous voyez que je me consume. Il s'agit de ma vie et de ma raison, vous le savez bien. Mon salut sera le prix de votre dévouement; et quant à vous, vous serez désormais riche et heureuse avec un homme qui vous aime depuis longtemps, et à qui rien ne coûte pour vous obtenir. Consens-y, Juliette, ajouta-t-il à voix basse, ou je te poignarde quand il sera hors de la chambre.
La frayeur m'ôta le jugement: je m'élançai par la fenêtre au risque de me tuer. Des soldats qui passaient me relevèrent; on me rapporta évanouie dans la maison. Quand je revins à moi, Leoni et ses complices l'avaient quittée. Ils avaient déclaré que je m'étais précipitée par la fenêtre dans un accès de fièvre cérébrale, tandis qu'ils étaient allés dans une autre chambre pour me chercher des secours. Ils avaient feint beaucoup de consternation. Leoni était resté jusqu'à ce que le chirurgien qui me soigna eût déclaré que je n'avais aucune fracture. Alors Leoni était sorti en disant qu'il allait rentrer, et depuis deux jours il n'avait pas reparu. Il ne revint pas, et je ne le revis jamais.
Ici Juliette termina son récit, et resta accablée de fatigue et de tristesse.—C'est alors, ma pauvre enfant, lui dis-je, que je fis connaissance avec toi. Je demeurais dans la même maison. Le récit de ta chute m'inspira de la curiosité. Bientôt j'appris que tu étais jeune et digne d'un intérêt sérieux; que Leoni, après t'avoir accablée des plus mauvais traitements, t'avait enfin abandonnée mourante et dans la misère. Je voulus te voir; tu étais dans le délire quand j'approchai de ton lit. Oh! que tu étais belle, Juliette, avec tes épaules nues, tes cheveux épars, tes lèvres brûlées du feu de la fièvre, et ton visage animé par l'énergie de la souffrance! Que tu me semblas belle encore, lorsque, abattue par la fatigue, tu retombas sur ton oreiller, pâle et penchée comme une rose blanche qui s'effeuille à la chaleur du jour! Je ne pus m'arracher d'auprès de toi. Je me sentis saisi d'une sympathie irrésistible, entraîné par un intérêt que je n'avais jamais éprouvé. Je fis venir les premiers médecins de la ville; je te procurai tous les secours qui te manquaient. Pauvre fille abandonnée! je passai les nuits près de toi, je vis ton désespoir, je compris ton amour. Je n'avais jamais aimé, aucune femme ne me semblait pouvoir répondre à la passion que je me sentais capable de ressentir. Je cherchais un coeur aussi fervent que le mien. Je me méfiais de tous ceux que j'éprouvais, et bientôt je reconnaissais la prudence de ma retenue en voyant la sécheresse et la frivolité de ces coeurs féminins. Le tien me sembla le seul qui pût me comprendre. Une femme capable d'aimer et de souffrir comme tu avais fait était la réalisation de tous mes rêves. Je désirai, sans l'espérer beaucoup, obtenir ton affection. Ce qui me donna la présomption d'essayer de te consoler, ce fut la certitude que je sentis en moi de t'aimer sincèrement et généreusement. Tout ce que tu disais dans ton délire te faisait connaître à moi autant que l'a fait depuis notre intimité. Je connus que tu étais une femme sublime aux prières que tu adressais à Dieu à voix haute, avec un accent dont rien ne pourrait rendre la sainteté déchirante. Tu demandais pardon pour Leoni, toujours pardon, jamais vengeance! Tu invoquais les âmes de tes parents, tu leur racontais d'une voix haletante par quels malheurs tu avais expié ta fuite et leur douleur. Quelquefois tu me prenais pour Leoni et tu m'adressais des reproches foudroyants; d'autres fois tu te croyais avec lui en Suisse, et tu me pressais dans tes bras avec passion. Il m'eût été bien facile alors d'abuser de ton erreur, et l'amour qui s'allumait dans mon sein me faisait de tes caresses insensées un véritable supplice. Mais je serais mort plutôt que de succomber à mes désirs, et la fourberie de lord Edwards, dont tu me parlais sans cesse, me semblait la plus déshonorante infamie qu'un homme pût commettre. Enfin, j'ai eu le bonheur de sauver ta vie et ta raison, ma pauvre Juliette; depuis ce temps j'ai bien souffert et j'ai été bien heureux par toi. Je suis un fou peut-être de ne pas me contenter de l'amitié et de la possession d'une femme telle que toi, mais mon amour est insatiable. Je voudrais être aimé comme le fut Leoni, et je te tourmente de cette folle ambition. Je n'ai pas son éloquence et ses séductions, mais je t'aime, moi. Je ne t'ai pas trompée, je ne te tromperai jamais. Ton coeur, longtemps fatigué, devrait s'être reposé à force de dormir sur le mien. Juliette! Juliette! quand m'aimeras-tu comme tu sais aimer?
—A présent et toujours, me répondit-elle; tu m'as sauvée, tu m'as guérie et tu m'aimes. J'étais une folle, je le vois bien, d'aimer un pareil homme. Tout ce que je viens de te raconter m'a remis sous les yeux des infamies que j'avais presque oubliées. Maintenant je ne sens plus que de l'horreur pour le passé, et je ne veux plus y revenir. Tu as bien fait de me laisser dire tout cela; je suis calme, et je sens bien que je ne peux plus aimer son souvenir. Tu es mon ami, toi; tu es mon sauveur, mon frère et mon amant.
—Dis aussi ton mari, je t'en supplie, Juliette!
—Mon mari, si tu veux, dit-elle en m'embrassant avec une tendresse qu'elle ne m'avait jamais témoignée aussi vivement et qui m'arracha des larmes de joie et de reconnaissance.