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Les affinités électives / Suivies d'un choix de pensées du même cover

Les affinités électives / Suivies d'un choix de pensées du même

Chapter 17: CHAPITRE IX.
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About This Book

The narrative follows a married couple on a rural estate whose decision to host an acquaintance and a young woman unsettles their household; mutual attractions arise, tested against duty and social expectation, and lead to irreversible consequences. The action is organized around an extended chemical metaphor that explores human attraction, and is interspersed with reflective passages examining free will, moral responsibility, and the tension between natural impulse and social order. Domestic scenes and intimate exchanges give way to a restrained moral reckoning.

—Je conviens, dit Édouard, que les termes techniques, lorsqu'on ne vient pas à leur secours par des objets que la vue puisse saisir, ont quelque chose de fatigant, de ridicule même. Il me semble pourtant, qu'en attendant mieux, nous pourrions donner à ma femme une idée des affinités électives, en nous servant de lettres alphabétiques à la place de substances.

—Je crains que cette manière de s'exprimer ne vous paraisse trop pédantesque, dit le Capitaine à Charlotte; je m'en servirai pourtant à cause de sa précision. Figurez-vous A si étroitement uni à B, que plus d'une expérience déjà a prouvé qu'ils étaient inséparables; supposez les mêmes rapports entre C et D, mettez les deux couples en contact, et vous verrez A s'unir à D, et C à B, sans qu'il soit possible de dire lequel a le premier abandonné l'autre, lequel a le premier cherché et formé un lien nouveau.

—Puisque nous ne pouvons pas encore voir tout cela s'opérer sous nos yeux, s'écria Édouard, tâchons, en attendant, de tirer de cette charmante formule un enseignement utile et applicable à notre position. Il est évident, ma chère Charlotte, que tu es A et que je suis B, dépendant de toi, et très-irrévocablement attaché à ta suite. Le Capitaine représente le méchant C qui m'attire assez puissamment pour nous éloigner, sous certains rapports, bien entendu. Il est donc très-juste de te procurer un D qui t'empêche de te perdre dans le vague, et ce D indispensable, c'est la pauvre petite Ottilie que tu es dans la nécessité d'appeler enfin auprès de toi.

—Ta parabole ne me paraît pas entièrement exacte, répondit Charlotte; mais je n'en sais pas moins très-bon gré à tes affinités électives, puisqu'elles ont amené entre nous une explication que je redoutais. Oui, je te l'avoue, depuis ce matin je suis décidée à faire venir Ottilie au château. Ma femme de charge m'a annoncé qu'elle allait se marier et par conséquent me quitter, voilà ce qui justifie ma résolution sous le rapport de mon intérêt personnel. Quant à l'intérêt d'Ottilie, tu vas en juger par ces papiers que je te prie de lire tout haut. Je te promets de ne pas y jeter les yeux pendant que tu les liras, mais je dois t'avertir que j'en connais le contenu.

A ces mots elle remit à son mari les deux lettres suivantes:

CHAPITRE V.

LETTRE DE LA MAITRESSE DE PENSION.

Pardonnez-moi, Madame, si je suis forcée d'être aujourd'hui très-concise. La distribution des prix vient d'avoir lieu, et je dois en faire connaître le résultat aux parents de toutes mes élèves. Au reste, je pourrai vous dire beaucoup en peu de mots. Mademoiselle votre fille a été toujours et en tout la première. Vous en trouverez la preuve dans les certificats ci-joints. Mademoiselle Luciane s'est chargée de vous donner elle-même les détails de cette distribution de prix, et de vous exprimer en même temps la joie que lui cause ses éclatants succès, que vous ne pouvez manquer de partager. Mon bonheur serait sans égal, si je n'étais pas forcée de me dire que bientôt on retirera de ma maison cette brillante élève à laquelle je n'ai plus rien à enseigner.

Veuillez, Madame, me continuer vos bontés, et permettez-moi de vous communiquer, sous peu, un projet concernant mademoiselle votre fille. Il paraît réunir toutes les chances de bonheur que vous pouvez souhaiter pour elle.

Le professeur qui a déjà eu l'honneur de vous parler d'Ottilie, se charge de vous rendre compte de sa position actuelle.

LETTRE DU PROFESSEUR.

La maîtresse du pensionnat m'a prié de vous instruire, Madame, de tout ce qui concerne mademoiselle votre nièce, non-seulement parce qu'il lui serait pénible de vous dire ce que vous devez savoir enfin, mais parce que, sous certains rapports du moins, elle vous doit des excuses, qu'elle a préféré vous faire faire par mon organe.

Je sais, plus que tout autre, combien la bonne Ottilie est incapable de manifester publiquement ce qu'elle sait et ce qu'elle vaut; aussi ai-je tremblé pour elle à mesure que je voyais approcher la distribution des prix. Nous ne tolérons point, dans notre institution, les mille petites ruses par lesquelles on vient ailleurs au secours des jeunes personnes ignorantes ou timides; au reste, Ottilie ne s'y serait pas prêtée. En un mot, mes sinistres pressentiments se sont réalisés, la pauvre enfant n'a pas eu un seul prix! Pour l'écriture, toutes ses camarades la surpassaient; car, si ses lettres, prises isolément sont nettes et belles, l'ensemble manque de régularité et d'assurance; elle calcule avec exactitude, mais beaucoup plus lentement que ses compagnes. Des examens sur des points plus importants où elle aurait pu se distinguer, ont été supprimés faute de temps. Pour la langue française, elle s'est intimidée; tandis que d'autres, moins avancées qu'elle, parlaient, péroraient même sans se troubler. Quant à l'histoire, sa mémoire se refuse à retenir les dates et les noms; et dans la géographie, elle oublie toujours les classifications politiques. En musique, elle ne conçoit que des mélodies touchantes et modestes que l'on n'a pas jugées dignes de faire entendre. Je suis persuadé qu'elle aurait emporté, du moins, le prix de dessin, car ses lignes sont correctes et pures, et son exécution soignée et spirituelle, mais elle avait entrepris un travail trop grand; il ne lui a pas été possible de le terminer.

Lorsqu'avant de distribuer les prix les examinateurs consultèrent les professeurs, je vis avec chagrin que l'on ne me parlait point d'Ottilie. J'espérais qu'un exposé fidèle de son caractère lui rendrait ses juges favorables, et je m'exprimai avec d'autant plus de chaleur, que je pensais en effet tout ce que je disais, et que dans ma première jeunesse je m'étais trouvé dans le même cas que mon intéressante protégée. On m'écouta avec attention, puis le chef des examinateurs me dit d'un air bienveillant, mais très-décidé:

«Les dispositions sont sous-entendues, et l'on ne peut les admettre que lorsqu'elles s'annoncent par l'habileté. C'est vers ce but que tendent et doivent tendre sans cesse les instituteurs, les parents et les élevés eux-mêmes. Le devoir des examinateurs se borne à juger jusqu'à quel point les professeurs et les élèves suivent cette route. Ce que vous venez de nous apprendre sur la jeune personne si mal partagée aujourd'hui, nous fait bien augurer de son avenir, et nous vous félicitons sincèrement du soin que vous mettez à saisir les dispositions les plus cachées de vos élèves. Tâchez que l'année prochaine, celles de votre protégée puissent être visibles pour nous, et notre suffrage ne lui manquera pas.»

Après cette espèce de réprimande, je ne pouvais plus espérer devoir prononcer le nom d'Ottilie à la distribution des prix, mais je ne croyais pas que cet échec dût avoir des résultats aussi fâcheux pour elle.

La maîtresse du pensionnat, qui, semblable à une bonne bergère, veut que chacun de ses agneaux ait sa parure spéciale, n'eut pas la force de cacher son dépit, lorsqu'après le départ des examinateurs elle vit Ottilie regarder tranquillement par la fenêtre, tandis que ses camarades se félicitaient mutuellement des prix qu'elles avaient obtenus.

Au nom du Ciel, lui dit-elle, apprenez-moi comment on peut avoir l'air si bête, quand on ne l'est pas.

—Pardonnez-moi, chère mère, répondit tranquillement Ottilie, j'ai en ce moment mon mal de tête, et même plus fort que jamais.

—Il est fâcheux que cela ne se voie pas, car on n'est pas obligé de vous croire sur parole, s'écria avec emportement cette femme que j'ai toujours vue si bonne et si compatissante; puis elle s'éloigna avec dépit.

Malheureusement il est impossible en effet de s'apercevoir des souffrances d'Ottilie; ses traits ne subissent aucune altération, on ne la voit pas même porter, parfois, la main sur le côté de la tète où elle souffre.

Ce n'est pas tout encore. Mademoiselle votre fille, naturellement vive et pétulante, exaltée par le sentiment de son triomphe, était ce jour-là d'une gaîté folle; sautant et courant à travers la maison, elle montrait ses prix à tout venant, et finit par les passer assez rudement sous les yeux d'Ottilie.

—Tu as bien mal dirigé ton char aujourd'hui, lui dit-elle d'un air moqueur.

Sa cousine lui répondit avec calme que ce n'était pas la dernière distribution des prix.

—Et que t'importe! tu n'en seras pas moins toujours la dernière, s'écria votre trop heureuse fille en s'éloignant d'un bond.

Tout autre que moi aurait pu croire qu'Ottilie était parfaitement indifférente, mais le sentiment vif et pénible contre lequel elle luttait se trahit à mes yeux par la couleur inégale de son visage. Je remarquai que sa joue droite venait de pâlir et que la gauche s'était couverte d'un vif incarnat. Je tirai la maîtresse du pensionnat à l'écart et je lui communiquai mes craintes sur l'état de cette jeune fille qu'elle avait si cruellement blessée. Elle reconnut la faute qu'elle avait commise, et nous convînmes ensemble que je vous prierais, en son nom, de rappeler Ottilie près de vous, pour quelque temps du moins, car mademoiselle votre fille ne tardera pas à nous quitter. Alors tout sera oublié, et votre intéressante nièce pourra, sans inconvénient, revenir dans notre maison où elle sera traitée avec tous les égards qu'elle mérite.

Permettez-moi maintenant, Madame, de vous donner un avis important. Je n'ai jamais entendu Ottilie exprimer un désir et encore moins formuler une prière pour obtenir quelque chose, mais parfois il lui arrive de refuser de faire ce qu'on lui demande; alors elle accompagne ce refus d'un geste irrésistible dès qu'on en comprend la portée. Ses deux mains jointes, qu'elle élève d'abord vers le ciel, se rapprochent insensiblement de sa poitrine, tandis que son corps se penche en avant et que son regard prend une expression si suppliante que l'esprit le plus indifférent, le coeur le plus insensible devrait comprendre que ce qu'on lui a demandé, n'importe à quel titre, lui est en effet impossible. Si jamais vous la voyez ainsi devant vous, ce qui n'est pas présumable, oh! alors, Madame, souvenez-vous de moi et ménagez la pauvre Ottilie.

* * * * *

Pendant cette lecture Édouard avait souri malignement; parfois même il avait hoché la tête d'un air de doute, et s'était interrompu pour faire des observations ironiques.

—En voilà assez! s'écria-t-il enfin, tout est décidé, ma chère Charlotte, tu vas avoir une aimable compagne. Cela m'enhardit à te communiquer mon projet. Écoute-moi bien: Le Capitaine a besoin que je le seconde dans ses travaux, et je désire m'établir dans l'aile gauche qu'il habite, afin de pouvoir lui consacrer les premières heures de la matinée et les dernières de la soirée qui sont les plus favorables au travail. Cet arrangement te procurera en même temps l'avantage de pouvoir installer ta nièce commodément auprès de toi.

Charlotte ne s'opposa point à ce désir, et le Baron peignit avec feu la vie délicieuse qu'ils allaient mener désormais.

—Sais-tu bien, ma chère Charlotte, dit-il en s'interrompant tout à coup, que c'est bien aimable de la part de ta nièce d'avoir mal précisément au côté gauche de la tête, car je souffre fort souvent du côté droit. Si nos accès nous prennent quelquefois en même temps, je m'appuierai sur le coude droit, elle sur le coude gauche, et nos têtes suivront chacune une direction opposée. Te fais-tu une juste idée de la suave harmonie d'un pareil tableau?

Le Capitaine assura en riant que cette opposition apparente pourrait finir par un rapprochement dangereux.

—Ne songe qu'à toi, mon cher ami, s'écria gaiement Édouard, oui, oui, surveille-toi de près, garde-toi du D; que deviendrait le B, si on lui arrachait son C?

—Il me semble, dit Charlotte, que sa position ne serait ni embarrassante ni malheureuse.

—C'est juste, répondit Édouard, il reviendrait tout entier à son A chéri.

Et se levant vivement, il pressa sa femme dans ses bras.

CHAPITRE VI.

La voiture qui ramenait Ottilie venait d'entrer dans la cour du château, et Charlotte s'empressa d'aller recevoir l'aimable enfant qui se prosterna devant elle et enlaça ses genoux.

—Pourquoi t'humilier ainsi? dit Charlotte en la relevant d'un air embarrassé.

—Je n'ai pas l'intention de m'humilier, répondit Ottilie, sans changer de position; mais j'aime à me rappeler le temps où ma tête s'élevait à peine à vos genoux, car alors déjà j'étais sûre de votre tendresse maternelle.

Charlotte l'attira sur son coeur, puis elle la présenta à son mari et au Capitaine qui la reçurent avec une politesse affectueuse. Elle était belle, et la beauté trouve toujours et partout un accueil favorable.

Ottilie écouta attentivement, mais elle ne prit aucune part à la conversation.

Le lendemain matin Édouard dit à sa femme:

—Ta nièce est très-aimable et sa conversation est fort amusante.

—Fort amusante? mais elle n'a pas ouvert la bouche, répondit
Charlotte en riant.

—C'est singulier! murmura le Baron, comme s'il cherchait à recueillir ses souvenirs.

Quelques indications générales sur les habitudes et les allures de la maison, suffirent à Ottilie pour la mettre bientôt à même de la diriger sans le secours de sa tante. Saisissant avec un tact merveilleux ce qui pouvait être agréable à chacun, elle donnait des ordres sans avoir l'air de commander; on lui obéissait avec plaisir, et lorsqu'elle s'apercevait d'un oubli ou d'une négligence, elle y remédiait sans gronder et en faisant elle-même ce qu'elle avait ordonné de faire.

Ses fonctions de ménagère lui laissant beaucoup d'heures de loisir, elle pria sa tante de lui aider à les employer à la continuation des études qui, au pensionnat, occupaient toutes ses journées. Elle travaillait avec ordre, et de manière à confirmer tout ce que le professeur avait dit de ses facultés intellectuelles. Pour donner plus d'assurance à sa main, Charlotte lui glissait des plumes déjà fatiguées, mais la jeune fille les retaillait aussitôt pour les rendre dures et pointues.

Les dames étaient convenues de ne parler entre elles qu'en français; c'était un moyen d'exercer Ottilie en cette langue qui semblait avoir le pouvoir de la rendre plus communicative, parce qu'en employant cet idiome, elle accomplissait le devoir qu'on lui avait imposé de se le rendre plus familier par la pratique. Quand elle s'en servait, elle disait souvent plus qu'elle n'en avait l'intention. Le tableau spirituel, quoique toujours bienveillant, qu'elle faisait de la vie et des intrigues du pensionnat, amusa beaucoup Charlotte; et la bonté qui dominait dans tous ses récits et que sa conduite justifiait, lui prouva que bientôt cette jeune fille serait pour elle une amie aussi sûre que fidèle.

Voulant comparer les rapports du professeur et de la sous-maîtresse sur Ottilie avec ce que cette enfant disait et faisait sous ses yeux, Charlotte relisait souvent ces rapports. Selon ses principes, on ne pouvait jamais apprendre trop tôt à connaître le caractère des personnes avec lesquelles on devait vivre, parce que c'est le seul moyen de savoir ce que l'on peut craindre ou espérer de leur part; quels travers il faut se résigner à pardonner, et de quels défauts il est possible de les corriger. Cet examen ne lui apprit rien de nouveau; mais ce qu'elle savait sur son compte lui devint plus clair et elle y attacha plus d'importance. Ce fut ainsi que la trop grande sobriété de cette enfant lui donna des inquiétudes sérieuses.

S'occupant avant tout de la toilette de sa nièce, Charlotte exigea qu'elle mît plus d'élégance et de richesse dans sa mise.

A peine lui eut-elle exprimé ce désir, que la jeune fille tailla elle-même les belles étoffes qu'elle avait refusé d'employer au pensionnat, et elle leur donna les formes les plus gracieuses et les plus variées. Ces vêtements à la mode rehaussaient les charmes de sa personne. Les grâces naturelles embellissent les costumes les plus simples; mais lorsqu'une femme douée de ces grâces y ajoute des parures bien choisies et souvent renouvelées, ces séduisantes qualités semblent se multiplier et varier sous nos yeux.

Cette innocente coquetterie qui n'était chez Ottilie que l'effet de l'obéissance, lui valut l'attention spéciale d'Édouard et du Capitaine; tous deux éprouvaient en la regardant un plaisir doux et bienfaisant. Si, par sa magnifique couleur, l'émeraude réjouit la vue et exerce sur cet organe une influence salutaire, pourquoi la beauté de la forme humaine n'agirait-elle pas en même temps et avec une puissance irrésistible sur tous nos sens et même sur nos facultés morales? La simple contemplation de cette beauté ne suffit-elle pas pour nous faire croire que nous sommes à l'abri de tout mal, et pour nous mettre en harmonie avec l'univers et avec nous-même?

Le séjour d'Ottilie au château y amena plus d'un changement favorable pour tous. Les deux amis ne se faisaient plus attendre pour les heures des repas ou des promenades; ils se montraient, surtout, beaucoup moins empressés à quitter la table, et ne parlaient jamais que de choses qui pouvaient intéresser ou amuser la jeune fille. Ce désir de lui être agréable se révélait aussi dans le choix des lectures qu'ils faisaient à haute voix; ils poussaient même l'attention jusqu'à suspendre ces lectures, dès qu'elle s'éloignait, et ils ne les reprenaient que lorsqu'elle rentrait au salon.

Ce changement n'avait point échappé à Charlotte: aussi désirait-elle savoir lequel des deux hommes l'avait principalement amené, et se mit-elle à les observer avec une attention scrupuleuse; mais elle ne découvrit rien, sinon que tous deux étaient devenus plus sociables, plus doux et plus communicatifs.

Ottilie avait appris à connaître les habitudes et même les manies et les caprices de chacune des personnes au milieu desquelles elle vivait. Devinant mieux qu'elles-mêmes ce qui pouvait leur être agréable, elle accomplissait leurs souhaits sans leur donner le temps de les exprimer; un mot, un geste, un regard suffisait pour la guider. Cette persévérance active resta cependant toujours calme et tranquille. Le service le plus régulier se faisait par ses ordres, et souvent par elle-même, sans aucune apparence d'empressement ou d'inquiétude. Sa démarche était si légère, qu'on ne l'entendait ni s'en aller, ni revenir; et ses allures, quoique toujours paisibles, étaient si gracieuses, que nos amis se sentaient heureux en la voyant se mouvoir sans cesse pour prévenir leurs désirs. Cette obligeance infatigable, ces attentions permanentes devaient nécessairement plaire à Charlotte, ce qui ne l'empêcha pas de remarquer que, sur un point du moins, sa jeune parente poussait la prévenance trop loin, et elle lui en fit l'observation.

—C'est sans doute une attention fort aimable, lui dit-elle, que de se baisser à l'instant pour relever un objet qu'une personne placée près de nous a laissé tomber par mégarde; mais, dans la bonne société, cette attention est soumise à certaines règles de bienséance qu'il faut respecter. Tu es si jeune encore que tu peux, sans inconvénient, rendre à toutes les femmes ce petit service que l'on doit toujours aux personnes âgées ou d'un rang élevé. Envers ses pareils, il est une gracieuse politesse; envers ses inférieurs, il devient une preuve de bonté et d'humanité; mais il est une inconvenance de la part d'une femme envers des hommes encore jeunes, quel que soit leur rang.

—Je ferai tout mon possible pour ne plus m'en rendre coupable, répondit Ottilie. Permettez-moi cependant de mériter à l'instant même votre pardon de cette mauvaise habitude, en vous racontant comment je l'ai contractée:

J'ai retenu fort peu de choses du cours d'histoire qu'on m'a fait faire au pensionnat, parce que je ne concevais pas à quoi cette science pouvait m'être utile; les faits isolés, seuls, sont restés dans ma mémoire et je vais vous en citer un:

Lorsque Charles Ier, roi d'Angleterre, se trouva devant ses prétendus juges, la pomme d'or de la canne qu'il tenait à la main se détacha et tomba par terre. Accoutumé à voir, en pareille circonstance, tout le monde s'empresser autour de lui, il regarda avec une surprise douloureuse les hommes au milieu desquels il se trouvait en ce moment, et dont pas un ne songea à relever cette pomme. Il fut obligé delà ramasser lui-même.

Je ne sais si j'ai eu tort ou raison: mais cette anecdote m'a si fortement impressionnée, la position de ce roi m'a paru si cruelle, qu'il m'est presque impossible de voir tomber quelque chose sans le relever à l'instant. Cependant, puisque cela n'est pas toujours convenable, je me surveillerai désormais; car, ajouta-t-elle en souriant, je ne pourrais pas expliquer ma conduite à tout le monde, comme je viens de le faire avec vous, en racontant mon anecdote.

Le Baron et le Capitaine continuèrent à s'occuper de la réalisation de leurs projets de réforme et d'embellissement; et souvent des circonstances imprévues leur en suggérèrent de nouveaux.

Un jour qu'ils traversaient le village, ils ne purent s'empêcher de remarquer qu'il offrait un contraste aussi frappant que désagréable avec les jolis villages suisses dont ils avaient souvent admiré ensemble l'aspect riant et propre. Le Capitaine fit observer à son ami, que l'ordre et la propreté résultent naturellement de la nécessité d'utiliser un espace étroit.

—Tu n'as sans doute pas oublié, continua-t-il, que pendant notre tournée en Suisse, tu t'es promis d'établir, dans tes domaines, des hameaux semblables à ceux que tu y avais remarqués. Cette ressemblance ne devait pas consister dans la construction, mais dans l'ordre et la propreté qui règnent dans les chalets?

—Je m'en souviens fort bien, répondit Édouard, et je crois qu'il serait facile de réaliser cette intention. La montagne qui porte le château descend en angle saillant jusqu'au village, et ce village forme un demi-cercle assez régulier, à travers lequel serpente le ruisseau. Malheureusement chaque pluie d'orage fait sortir ce ruisseau de son lit; nos paysans se défendent contre ces petites inondations chacun à sa façon; loin de s'aider mutuellement, ils prennent à tâche de se contrarier et de se nuire. Nous venons de nous convaincre par nous-mêmes des inconvénients qui résultent de ce défaut d'harmonie. Presque à chaque maison, nous sommes forcés de descendre ou de monter brusquement; et s'il était tombé de l'eau cette nuit, nous marcherions tantôt sur des amas de grosses pierres, tantôt sur des poutres entassées ou sur des planches vacillantes, et souvent même dans des mares bourbeuses. Si ces gens-là voulaient me seconder, il serait facile d'enfermer le ruisseau dans un lit muré, d'unir la route et d'élever des trottoirs de chaque côté des maisons; par là nous ferions disparaître la foule de petits inconvénients qui empoisonnent leur vie, et donnent à leurs habitations et à l'ensemble du village un air de malpropreté et de confusion qui attriste.

—Nous pourrions essayer du moins, dit le Capitaine, en laissant errer ses regards autour de lui; car déjà sa pensée calculait les avantages et les difficultés qu'offrait la situation du terrain.

—Je n'aime pas à avoir affaire aux paysans, surtout dans les cas où je ne puis pas leur donner des ordres positifs, répliqua Édouard.

—Tu n'as pas tort, répondit le Capitaine, et je conviens que de semblables entreprises m'ont causé plus d'un chagrin. Les hommes comprennent en général très-difficilement l'importance d'un petit sacrifice en faveur d'un grand avantage; il est rare de tendre vers un but sans dédaigner les moyens qui peuvent y conduire. Souvent même ils se trompent aussi complètement sur les moyens que sur le but. Persuadés qu'il faut remédier au mal à la place où ils le voient et où ils le sentent, ils s'inquiètent fort peu du point d'où part son action malfaisante. Au reste, ce point est presque toujours insaisissable pour la multitude dont l'intelligence, souvent très-grande pour l'instant actuel, ne va jamais jusqu'à prévoir le lendemain. Ajoute à cela que les réformes qui favorisent le bien-être général froissent toujours quelques intérêts particuliers, et tu comprendras sans peine pourquoi il est si difficile de les exécuter quand on n'est pas armé du pouvoir d'une souveraineté absolue.

Pendant qu'ils s'entretenaient ainsi, un homme robuste, d'un extérieur effronté, leur demanda l'aumône. Édouard, qui n'aimait pas à être interrompu, chercha plusieurs fois à s'en débarrasser tranquillement et finit par l'apostropher avec emportement. Le mendiant se retira à petits pas et en injuriant les deux amis, il poussa même l'audace jusqu'à les menacer de Dieu et des lois, qui, disait-il, protègent le mendiant aussi bien que le grand seigneur. Il ajouta que lorsqu'on avait le coeur dur on pouvait refuser un pauvre, mais qu'on n'avait pas le droit de l'insulter.

La colère aurait, sans doute, fait commettre au Baron quelqu'imprudence, si son ami n'avait pas cherché à le calmer.

—Que ce fâcheux incident, lui dit-il, devienne pour nous une leçon utile; prenons une mesure sage et prudente qui en rende le retour impossible. Tu ne peux te dispenser de faire l'aumône aux pauvres qui passent tes terres; mais il n'est ni nécessaire ni prudent de distribuer tes dons toi-même ni chez toi. Il faut être juste et modéré en tout, même dans la bienfaisance: des dons trop fréquents et trop considérables sont plutôt un appât qu'un secours pour le pauvre, tandis qu'il est juste et bon de lui apparaître parfois sur la route, sous la forme d'un hasard heureux qui lui procure un soulagement momentané. J'ai conçu à ce sujet un projet dont la situation du château et du village rend l'exécution très-facile. Le cabaret est situé à l'une des extrémités du village, à l'autre demeure un vieux couple honnête et sédentaire; dépose dans ces deux maisons une petite somme que tu renouvelleras périodiquement, et dont chaque mendiant qui passera aura sa part; il faudra surtout qu'elle lui soit remise non en entrant, mais en sortant du village.

—Viens, dit Édouard, et arrangeons cela à l'instant. Il sera temps plus tard de nous occuper des détails.

Ils se rendirent aussitôt chez l'aubergiste, puis chez le vieux couple, et la sage mesure proposée par le Capitaine eut un commencement d'exécution.

—Tu viens de me prouver de nouveau, dit le Baron en reprenant le chemin du château, que tout en ce monde dépend d'une bonne pensée et d'une forte résolution. C'est ainsi qu'en jugeant sainement et au premier coup d'oeil les promenades et les plantations de ma femme, tu m'as suggéré des idées pour corriger ses méprises. Je me suis empressé de les lui communiquer et …

—Oh! je m'en suis aperçu, interrompit le Capitaine en riant, et tu as fait là une grande faute, car tu l'as offensée, blessée même sans la convaincre. Depuis le jour où tu lui as fait cette imprudente révélation, elle a entièrement abandonné des travaux qui lui procuraient une distraction agréable. N'as-tu pas remarqué qu'elle ne nous mène plus jamais dans la cabane de mousse, qu'elle visite parfois en secret avec Ottilie?

—Cette petite bouderie ne me décourage point. Quand j'ai la certitude qu'un projet est utile et bon, je n'ai de repos que lorsqu'il est exécuté. Avec un peu d'adresse et beaucoup de prévenances, nous parviendrons facilement à faire adopter à Charlotte nos manières de voir. Montrons-lui d'abord la nouvelle carte de mes domaines que tu viens d'achever. Tu arriveras ensuite avec des dessins et des gravures représentant des établissements et des promenades qui pourraient trouver place sur ce plan. Commençons par des suppositions et des plaisanteries qu'il nous sera facile de convertir en entreprises réelles.

D'après cette convention, on chercha les livres dans lesquels se trouvaient les plans de la contrée, sous le rapport rural, et dans son état naturel, puis on indiqua sur des feuilles séparées les changements que l'art pourrait lui faire subir, en profitant sagement des avantages qu'elle offrait déjà, et en créant des beautés nouvelles. Le passage de ces suppositions à leur réalisation devenait facile.

C'était une occupation agréable que de prendre la carte du Capitaine pour base de tous ces projets; mais on ne s'arracha qu'avec peine aux premières idées d'après lesquelles Charlotte avait dirigé ses plantations. On finit cependant par trouver une route plus facile pour arriver au haut de la montagne. Sur le penchant de cette montagne, à l'entrée d'un petit bois, on se proposa de construire une maison d'été qui devait communiquer avec le château, par la vue du moins; car il était convenu que des fenêtres de l'une, le regard embrasserait l'autre.

Après avoir bien pris ses mesures, le Capitaine parla de nouveau d'un chemin à travers le village, et d'un mur qui maintiendrait le ruisseau dans son lit.

—Un chemin plus commode creusé dans la montagne, dit-il, me fournira les pierres nécessaires pour ce mur. Dès que les entreprises se tiennent et s'enchaînent, tout se fait plus facilement, plus vite et à moins de frais.

—Le reste me regarde dit Charlotte. Il faudra, avant tout, se faire une juste idée des dépenses; lorsque nous serons d'accord sur ce point, nous les diviserons, sinon par semaine, du moins par mois. La caisse sera sous ma direction, je paierai les mémoires et je tiendrai les comptes.

—Il paraît, dit Édouard en souriant, que tu n'as pas beaucoup de confiance en notre modération?

—J'en conviens, mon ami. Les femmes accoutumées à se dominer toujours, savent beaucoup mieux que vous autres, Messieurs, renfermer leurs volontés et leurs désirs dans les bornes de la raison et du devoir.

Les mesures préliminaires furent bientôt prises et les travaux commencèrent. Le Capitaine les dirigea seul, et Charlotte, que la curiosité amenait sans cesse sur les lieux où s'exécutaient ces travaux, ne tarda pas à se convaincre de la supériorité de cet homme dans lequel, jusque là, elle n'avait vu qu'un être ordinaire. De son côté le Capitaine, en voyant plus souvent et plus intimement la femme de son ami, apprit à la connaître et à l'apprécier. Tous deux se demandaient des conseils et des avis, ils se communiquaient les motifs de leurs manières de voir, et bientôt ils n'avaient plus qu'une seule et même opinion.

Il en est des affaires et des relations sociales comme de la danse: les personnes qui vont toujours en mesure ensemble se deviennent bientôt indispensables, et se sentent entraînées l'une vers l'autre par une bienveillance réciproque. Charlotte était tellement sous l'empire de ce charme, qu'elle n'éprouva ni chagrin ni regret lorsque le Capitaine détruisit un de ses lieux de repos favoris, et qu'elle s'était plue à décorer de toutes les beautés champêtres. Cette retraite gênait son ami dans l'exécution de ses plans, et elle y renonça sans chagrin.

CHAPITRE VII.

Tandis que le Capitaine et Charlotte se rapprochaient toujours plus intimement, un tendre penchant entraînait Édouard vers Ottilie. Cette affection naissante lui avait fait remarquer que la belle enfant, si prévenante pour tout le monde, n'en avait pas moins trouvé le moyen de s'occuper de lui plus et autrement que des autres. Elle connaissait les mets qu'il préférait, et savait, au juste, la quantité de sucre qu'il lui fallait pour une tasse de thé. Jamais elle n'oubliait de le garantir des courants d'air dont il avait une crainte exagérée, qui amenait plus d'une altercation désagréable entre lui et sa femme; car Charlotte ne trouvait jamais les appartements assez aérés.

Dans les pépinières et dans les jardins, à la promenade et à la maison, partout, enfin, Ottilie prévenait les désirs d'Édouard: semblable à un génie protecteur, elle éloignait les objets qui auraient pu lui déplaire, et ne mettait jamais à sa portée que ce qu'elle savait lui être agréable. Aussi ne se sentait-il vivre qu'à ses côtés, et près de lui la silencieuse jeune fille devenait communicative.

Le caractère du Baron avait conservé quelque chose d'enfantin et de naïf, parfaitement en rapport avec l'extrême jeunesse d'Ottilie. Tous deux aimaient à se rappeler l'époque où ils s'étaient vus pour la première fois, et qui se rattachait aux amours de Charlotte et d'Édouard. Ottilie soutenait qu'elle les avait admirés alors, comme le plus beau couple de la ville et de la cour; et quand son ami lui répondait qu'alors elle était encore trop enfant pour avoir pu conserver un souvenir net et clair de ce passé, elle lui racontait le fait suivant, que lui aussi n'avait point oublié:

Un soir le Baron était entré brusquement chez Charlotte, et la petite Ottilie, qui se trouvait près de sa belle tante, se réfugia dans ses bras, par enfantillage, par timidité, disait elle; mais son coeur ajoutait tout bas que la beauté du jeune homme l'avait si vivement émue, qu'elle craignait de trahir cette émotion en s'exposant à ses regards.

Tout entiers à leurs nouvelles relations, Édouard et son ami négligèrent la correspondance et la tenue des livres, dont ils s'étaient d'abord occupés avec tant de zèle. La marche des affaires leur fit enfin comprendre la nécessité de reprendre ces travaux. Ils se donnèrent rendez-vous au bureau, où ils trouvèrent le vieux secrétaire que le défaut de direction avait fait retomber dans son ancienne apathie. Ne se sentant pas la force de travailler eux-mêmes, ils l'accablèrent de besogne, ce qui acheva de le décourager: pour le ranimer par leur exemple, le Capitaine se mit à rédiger un mémoire sur les nouvelles réformes à faire, et Édouard se disposa à répondre à quelques-unes des lettres reçues depuis longtemps; mais il fut si peu satisfait de sa rédaction, qu'il déchira plusieurs fois ses brouillons, et finit par demander l'heure à son ami.

Pour la première fois depuis bien des années, le Capitaine avait oublié de monter sa montre chronométrique, et tous deux sentirent que le cours des heures commençait à leur devenir indifférent.

Si sous certains rapports l'activité des hommes diminuait, celle des dames semblait s'augmenter chaque jour.

Lorsqu'une passion naissante ou contrariée vient se mêler aux allures habituelles d'une famille, la fermentation que cause ce nouvel élément reste toujours si longtemps imperceptible, que l'on ne s'en aperçoit que lorsqu'il est trop tard pour l'arrêter.

Les liens nouveaux qui commençaient à se former entre nos quatre amis produisirent d'abord les résultats les plus heureux; les coeurs s'épanouissaient et les penchants particuliers s'annonçaient sous la forme d'une bienveillance générale. Chaque couple se sentait heureux et s'applaudissait du bonheur de l'autre. De semblables situations élèvent l'esprit, dilatent le coeur et donnent à toutes les facultés intellectuelles un vague désir de l'immense, un pressentiment de l'infini.

Nos amis subirent cette loi jusque dans les circonstances les plus insignifiantes; ils se confinèrent beaucoup moins souvent au château, et poussèrent leurs promenades beaucoup plus loin qu'à l'ordinaire. Édouard et Ottilie prenaient presque toujours le devant, tantôt pour aller chercher une voiture, et tantôt pour découvrir des lieux de repos inconnus. Le Capitaine et Charlotte suivaient sans défiance et sans inquiétude les traces des deux aventuriers; souvent ils les oubliaient complètement, tant leur conversation calme et grave en apparence avait de charme pour eux.

Un jour ils dirigèrent leur promenade vers l'auberge du village, passèrent les ponts et arrivèrent auprès des étangs dont ils suivirent les bords que fermaient les collines boisées jusqu'au point où des rochers arides les rendaient impraticables. Il paraissait impossible de pousser la promenade plus loin. Édouard cependant gravit la montagne avec Ottilie; car il savait que dans cette agreste solitude il trouverait un moulin aussi remarquable par sa situation que par l'ancienneté de sa structure.

Après avoir erré pendant quelque temps au milieu de rochers couverts de mousse, il s'aperçut qu'il s'était égaré, ce qui l'inquiéta d'autant plus, qu'il n'osa l'avouer à sa compagne. Heureusement il ne tarda pas à entendre le bruit du traquet du moulin et le bruissement d'un torrent. En suivant la direction de ce bruit, ils s'avancèrent sur la pointe d'un roc d'où ils aperçurent à leurs pieds, au fond d'un ravin que traversait un ruisseau rapide, une noire et antique maison de bois ombragée par des arbres centenaires et des rochers à pic. Ottilie se décida courageusement à descendre vers cet abîme, Édouard marcha devant elle; se retournant à chaque instant, il admirait l'équilibre gracieux avec lequel cette jeune fille se balançait, pour ainsi dire, au-dessus de sa tête; mais dès que les pierres qui lui servaient de marches se trouvaient à des distances trop éloignées, il lui tendait la main et elle y posait la sienne. Parfois même elle s'appuyait sur son épaule, et alors il lui semblait qu'un être céleste daignait le toucher pour se mettre en rapport avec lui. Dans son exaltation, il aurait voulu la voir chanceler, afin d'avoir un prétexte pour la recevoir dans ses bras et la presser sur son coeur, et cependant il n'aurait pas osé appuyer sa poitrine sur la sienne; il aurait craint non-seulement de l'offenser, mais même de la blesser.

Nous ne tarderons pas à apprendre à connaître la cause de cette crainte.

Arrivé enfin au moulin, il s'assit en face d'Ottilie devant une petite table sur laquelle la meunière venait de placer une jatte de lait, tandis que le meunier courait au-devant de Charlotte et du Capitaine pour les amener par un sentier commode et sûr.

Après avoir contemplé un instant en silence sa charmante compagne,
Édouard lui dit avec un trouble visible:

—J'ai une grâce à vous demander, chère Ottilie, et si vous croyez devoir me la refuser, pardonnez-moi, du moins, de ne pas avoir eu le courage de me taire. Vous portez sur votre poitrine le portrait de votre père, homme excellent que vous avez à peine connu, et qui, certes, mérite une place sur votre coeur; mais le médaillon est si grand … je tremble quand vous prenez un enfant sur vos bras, quand la voiture penche, quand un valet passe trop près de vous, quand vous marchez sur un sentier raboteux … Si le verre venait à se briser!… Cette idée me torture sans cesse!… J'ai souffert horriblement tout à l'heure en vous voyant descendre les rochers … Ne bannissez pas ce portrait de votre pensée, donnez-lui la place la plus belle dans votre chambre, au chevet de votre lit; mais éloignez-le de votre sein … Ma crainte est exagérée peut-être, mais il m'est impossible de la surmonter.

Ottilie l'avait écouté en silence et les yeux fixés vers la terre. Dès qu'il cessa de parler, elle détacha le portrait de la chaîne qui le retenait, le pressa contre son front, leva les yeux vers le ciel plutôt que vers son ami, et lui remit le médaillon sans hésitation et sans empressement.

—Prenez-le, lui dit-elle, vous me le rendrez quand nous serons de retour au château, ou plutôt, lorsque je lui aurai trouvé une place convenable dans ma chambre. Voilà tout ce que je puis faire pour vous prouver que je sais apprécier votre bienveillante sollicitude.

Édouard n'osa appuyer ses lèvres sur le médaillon; mais il saisit la main de la jeune fille et la porta sur ses yeux. C'étaient les deux plus belles mains qui se fussent jamais unies. Il lui semblait qu'une barrière mystérieuse qui, jusque là, l'avait séparé d'elle, venait de disparaître pour toujours.

Le meunier revint en ce moment suivi de Charlotte et du Capitaine. Les amis se retrouvèrent avec plaisir: on se rafraîchit en buvant du lait, on se reposa sur le gazon, et le temps s'écoula au milieu d'une douce conversation.

Il fallut songer au retour. Suivre le chemin que le meunier avait fait prendre à Charlotte et au Capitaine, eût été trop monotone, Édouard proposa un sentier qui conduisait à travers les rochers jusque sur les bords de l'étang. On le prit sans hésiter, et tous eurent lieu d'en être satisfaits. Cette route, quoique fatigante, n'avait rien de dangereux, et offrait à chaque instant les points de vue les plus pittoresques et les plus inattendus. Ici s'étendaient des villages, des bourgs et des prairies; là, des collines boisées s'échelonnaient avec grâce, et plus loin une charmante métairie se cachait au milieu des arbres qui couronnaient la plus haute de ces collines.

Un bois touffu borna tout à coup la vue, et lorsque nos promeneurs l'eurent traversé, ils se trouvèrent, à leur grande satisfaction, sur la montagne en face du château, et à la place où, d'après les plans du Capitaine, devait bientôt s'élever une jolie maison d'été. Après une courte halte, on descendit jusqu'à la cabane de mousse, et, pour la première fois, les quatre amis s'y trouvèrent réunis. La conversation roula naturellement sur les difficultés du terrain que l'on venait de parcourir. Le Capitaine assura que rien n'était plus facile que d'y tracer une route commode et pittoresque. Chacun donna son opinion sur cette route, et les imaginations s'exaltèrent au point que, de la pensée du moins, on la voyait déjà finie, et l'on s'y promenait avec délices. Charlotte détruisit tout à coup ces rêves charmants en calculant la dépense qu'occasionnerait un pareil travail.

—Il sera facile de lever cette difficulté, répliqua Édouard: la petite métairie si pittoresquement située sur la colline ne me rapporte presque rien, je la vendrai, et ce capital, employé à nous procurer un plaisir de tous les jours, sera mieux placé que dans ce bien dont j'ai tant de peine à me faire payer le mince fermage.

Charlotte ne trouva plus d'objection à faire, et le Capitaine proposa de vendre les terres en détail, afin d'en tirer une somme plus forte. Les tracasseries inséparables d'un pareil morcellement effrayèrent Édouard et l'on décida, d'un commun accord, que la métairie serait vendue à un bon fermier qui la désirait depuis longtemps. On savait qu'il faudrait lui accorder des termes, ce qui était facile, puisqu'on pouvait régler la marche des travaux d'après les époques du paiement.

A peine nos amis furent-ils de retour au château, que le Capitaine étala ses plans et ses cartes sur une grande table; on les consulta afin d'harmoniser les nouveaux projets avec les anciens. Plusieurs changements étaient en effet devenus indispensables; mais la place de la maison d'été resta irrévocablement fixée sur le penchant de la montagne en face du château.

Ottilie qui ne se permettait jamais de donner son avis avait gardé un profond silence. Le Baron poussa devant elle les cartes et les plans que le Capitaine ne semblait avoir étalés que pour Charlotte, et la pria si instamment et avec tant de bonté de dire sa pensée, puisque rien n'était fait encore, qu'elle se laissa entraîner.

—C'est là, dit-elle, en posant le bout de son doigt sur le point le plus élevé de la montagne, oui, c'est là que je ferais construire la maison d'été. Il est vrai qu'on n'y verrait pas le château, mais on jouirait d'un avantage réel, celui d'avoir sous ses yeux des sites nouveaux et des objets tout à fait différents de ceux que nous voyons tous les jours ici. Sur cette plate-forme, la vue est vraiment admirable; j'en ai été frappée, et cependant je n'ai fait qu'y passer.

—Elle a raison, s'écria Édouard, comment cette idée ne nous est-elle pas venue? N'est-ce pas, Ottilie, continua-t-il en posant à son tour le doigt sur la carte, c'est bien là que doit s'élever la maison d'été?

Ottilie fit un signe affirmatif, et le Baron traça un grand carré long, au crayon, sur le point indiqué. Le Capitaine se sentit blessé au coeur en voyant ainsi salir sa carte si soigneusement dessinée et lavée. Il se contint cependant, et eut même la générosité d'approuver l'avis d'Ottilie.

—Oui, oui, dit-il, ce n'est pas seulement pour prendre une tasse de café ou pour manger un poisson avec plus d'appétit qu'à l'ordinaire qu'on fait de longues promenades et qu'on construit des maisons de campagne. Nous demandons de la variété et des objets nouveaux. Tes ancêtres, mon cher Édouard, ont sagement placé ce château à l'abri des vents et à la portée de toutes les choses nécessaires à la vie. Une demeure spécialement consacrée aux parties de plaisir ne saurait être mieux située que sur la plate-forme qu'Ottilie vient de désigner; nous y passerons certainement des heures fort agréables.

Édouard était triomphant, la certitude que l'idée de sa jeune amie était réellement bonne, le rendait plus fier et plus heureux que s'il avait eu lui-même cette idée.

CHAPITRE VIII.

Dès le lendemain matin, le Capitaine visita le lieu indiqué, et il le trouva en effet le seul convenable. Dans le courant de la journée, il y conduisit ses amis; on fit et on refit des dessins, des plans et des calculs, puis on s'occupa sérieusement de la vente de la métairie. Ce fut ainsi que les deux hommes se trouvèrent jetés de nouveau dans une vie active et agitée.

L'anniversaire de la naissance de Charlotte n'était pas très-éloigné, et le Capitaine chercha à persuader à son ami qu'il était de son devoir de célébrer ce jour en faisant poser à sa femme la première pierre de la maison d'été. Connaissant l'aversion du Baron pour ces sortes de solennités, il s'était attendu à une vive opposition; mais Édouard céda sans difficultés. Il s'était dit à lui-même qu'une fête en l'honneur de sa femme, l'autoriserait à en donner une plus tard pour célébrer l'anniversaire de la naissance d'Ottilie.

Tant d'entreprises projetées, qui toutes avaient déjà un commencement d'exécution, occupèrent sérieusement Charlotte; parfois même elles lui causèrent de graves inquiétudes, et alors elle passait une partie de ses journées à calculer les dépenses probables en les comparant à l'état de leur fortune. On se voyait peu pendant le jour, mais le soir on se cherchait avec plus d'empressement.

Pendant ce temps Ottilie acheva de s'assurer, sans le savoir, le gouvernement absolu de la maison; et pouvait-il en être autrement? La nature l'avait créée pour la vie domestique, l'intérieur du ménage était son univers, là seulement elle se sentait heureuse et libre. Le Baron ne tarda pas à s'apercevoir qu'elle ne se prêtait que par complaisance aux longues excursions, et qu'elle aimait, surtout, à revenir le soir assez tôt pour diriger et surveiller les apprêts du souper. Toujours empressé de prévenir ses moindres désirs, il abrégea les heures de promenades, et remplit les soirées par la lecture de poésies passionnées dont il augmentait le charme dangereux par la chaleur de son débit.

Une convention tacite semblait avoir fixé la place que chacun des quatre amis devait occuper pendant ces lectures: Charlotte était assise sur le canapé; Ottilie, en face d'elle sur une chaise, avait le Capitaine à sa gauche et Édouard à sa droite. Quand il lisait, il poussait la bougie du côté de la jeune fille qui s'approchait toujours plus près de lui, et suivait les lignes des yeux; car elle aimait mieux se fier à sa vue qu'à la voix d'un autre. Loin de se fâcher, ainsi qu'il en avait l'habitude, en pareille occasion, il penchait son livre vers elle, s'arrêtait quand il était arrivé à la fin de la page, et attendait, pour la retourner, qu'elle l'eût averti par un regard qu'il le pouvait sans la gêner. Ce manège n'échappa ni à Charlotte ni au Capitaine, qui se bornèrent à en plaisanter entre eux. L'amour qui unissait Édouard et Ottilie ne commença à les inquiéter, que lorsqu'une circonstance fortuite leur en révéla tout à coup l'existence et la force.

Un soir, une visite importune les avait tous mis de mauvaise humeur. Édouard proposa de chasser cette fâcheuse disposition en faisant de la musique, et il demanda sa flûte dont il ne s'était pas servi depuis très-longtemps. Charlotte chercha les sonates qu'elle avait l'habitude d'exécuter avec son mari; mais elle ne les trouva pas, et Ottilie finit par avouer en balbutiant qu'elle les avait emportées dans sa chambre pour les étudier.

—En ce cas, vous pourriez m'accompagner? s'écria Édouard dont les yeux étincelèrent de joie.

—Je l'espère, répondit la jeune fille.

Elle courut chercher les sonates, et revint se placer au piano. Son jeu frappa le petit auditoire de surprise, presque d'admiration, car elle s'était identifiée avec les manières d'Édouard, qu'elle avait quelquefois entendu exécuter ces morceaux avec sa femme.

Si Charlotte savait presser et ralentir le mouvement et se plier à toutes les imperfections musicales de son mari, par complaisance et peut-être aussi pour lui donner une preuve de la supériorité de son talent, Ottilie ne jouait que pour accompagner l'ami dont les défauts étaient devenus les siens; elle se les était appropries, parce que tout ce qui venait de cet ami lui était cher et lui paraissait une perfection. Les morceaux exécutés, avec cette harmonie de coeur, formaient un tout souvent très-irrégulier, et si agréable, pourtant, que le compositeur lui-même n'aurait pu, sans un vif plaisir, entendre son oeuvre ainsi défigurée et embellie en même temps.

Après ce singulier événement Charlotte et le capitaine se regardèrent en silence, et avec le sentiment qu'on éprouve en voyant des enfants commettre certaines inconséquences qui peuvent avoir des suites fâcheuses. Cependant on n'ose les leur défendre, dans la crainte de les éclairer sur des dangers qu'ils ignorent, et qu'un hasard favorable peut faire disparaître, tandis qu'un avertissement direct hâte souvent la catastrophe que l'on veut prévenir, et a toujours l'inconvénient de prouver l'existence d'un mal dont il ne faudrait pas même supposer la possibilité.

Au reste, en lisant ainsi dans ces coeurs naïfs, Charlotte et son ami furent forcés de reconnaître qu'un penchant semblable les unissait. Chez eux il était peut-être plus dangereux encore, car ils le prenaient au sérieux, et la nature de leur caractère les autorisait à compter l'un sur l'autre, dans toutes les éventualités possibles.

Dès le lendemain, le Capitaine évita de se trouver sur les lieux où s'exécutaient les travaux, à l'heure où Charlotte avait l'habitude de s'y rendre. La première fois elle attribua son absence au hasard, puis elle devina son intention, et l'estime, l'admiration se mêlèrent à l'amour qu'il lui avait inspiré malgré lui.

Si le Capitaine évitait Charlotte, il cherchait à se dédommager de cette privation, en s'occupant plus activement des préparatifs de la fête dont elle devait être l'héroïne. Sous prétexte de faire tirer les pierres dont il avait besoin pour la maison, il fit travailler secrètement aux deux routes qui devaient conduire à la montagne en face du château, car il voulait qu'elles fussent prêtes pour la veille de cette fête. La cave de la maison d'été était creusée, et une belle pierre semblait attendre l'instant d'être posée. Cette activité mystérieuse, la résolution qu'il avait prise de vaincre son amour, le rendait silencieux et embarrassé, lorsque le soir il se trouvait pour ainsi dire seul avec Charlotte, le Baron ne s'occupant que d'Ottilie.

Un soir cependant Édouard s'aperçut que sa femme et son ami ne s'adressaient que des monosyllabes, et à des intervalles très-éloignés. Attribuant leur silence à l'ennui, il les engagea à exécuter ensemble un morceau de piano et de violon. Il eût été difficile de justifier un refus; ils choisirent une ouverture difficile qu'ils aimaient tous deux et qu'ils exécutèrent avec autant d'ensemble que de talent. L'autre couple les écouta avec satisfaction.

—Ils sont plus forts que nous, chère Ottilie, murmura le Baron à l'oreille de la jeune fille; admirons-les et soyons heureux ensemble.

CHAPITRE IX.

Tout avait réussi au gré des désirs du Capitaine. Un mur enfermait le ruisseau, une route nouvelle traversait le village, passait à côté de l'église, se confondait avec l'ancien sentier de Charlotte, le quittait pour s'élever en serpentant, laissait la cabane de mousse à gauche, et montait doucement, et par un détour nouveau, jusqu'au haut de la montagne.

Dès le matin le château était rempli par les hôtes invités pour la fête de Charlotte. Tout le monde se rendit à l'église, où l'on trouva les habitants de la commune vêtus de leurs plus beaux habits. Le sermon terminé, le cortège se mit en marche dans l'ordre indiqué par le Capitaine. Les enfants mâles, les jeunes garçons et les hommes ouvraient le marche; les maîtres du château et leurs invités suivaient cette avant-garde; les femmes de Charlotte, les petites filles, les jeunes villageoises et leurs mères, fermaient le cortège.

A un détour de la route on arriva sur un plateau de rochers où le Capitaine fit faire une courte halte à ses amis et à leurs hôtes, autant pour les reposer que pour leur faire remarquer la beauté du coup d'oeil dont on jouissait de ce point de vue si adroitement ménagé. En levant les yeux vers la cime de la montagne, ils voyaient les hommes gravir lentement et en bon ordre vers cette cime; en laissant errer leurs regards dans le fond, ils découvraient non-seulement une campagne riche et fertile, mais le gracieux cortège des femmes qui montaient légèrement vers eux. Un beau soleil éclairait ce tableau, et Charlotte, émue jusqu'aux larmes, pressa en silence la main de son ami.

Lorsqu'on atteignit enfin la plate-forme où devait s'élever la maison d'été, les hommes s'étaient déjà placés en demi-cercle autour des fossés destinés aux murs des fondements. Un maçon, en costume de fête et décoré de tous les insignes de son état, invita Charlotte et sa suite à descendre dans ces fossés. Personne ne se fit répéter cette invitation. Une belle pierre de taille était disposée de manière à être facilement posée. Le maçon, tenant le marteau d'une main et la truelle de l'autre, prononça en vers naïfs un discours dont nous ne donnons ici que le résumé en prose.

«Lorsqu'on veut élever un bâtiment, il ne faut jamais perdre de vue trois points principaux, sans lesquels il n'y a pas de bonne construction possible. Le premier est le choix d'un emplacement convenable, le second la solidité des fondements, le troisième la perfection de l'exécution des détails et de l'ensemble.

«Le premier dépend de celui qui fait bâtir. Dans les villes, les souverains ou les autorités légales déterminent la place que doit occuper telle ou telle maison, tel ou tel édifice. A la campagne, le seigneur du canton a, seul, le droit de dire, sans autre considération que celle de sa volonté: C'est ici et non ailleurs que s'élèvera mon château ou ma maison de plaisance.»

Édouard et Ottilie, placés très-près l'un de l'autre, n'osèrent ni se regarder, ni lever les yeux sur le Capitaine et sur Charlotte, dans la crainte de lire sur leurs traits que ce n'était pas le seigneur, mais une jeune fille qui avait choisi la place de la maison d'été.

«Le troisième point, continua l'orateur, c'est-à-dire, la perfection de l'exécution des détails et de l'ensemble, demande le concours de tous les métiers. Le second, c'est-à-dire la solidité des fondements, ne regarde que le maçon; et ce point, une fausse modestie ne m'empêchera pas de le proclamer hautement, est le plus important. C'est un travail solennel, aussi est-ce solennellement que nous vous invitons à le sanctionner par votre présence et par votre concours. Il s'accomplit dans les profondeurs mystérieuses que nous creusons après de longues et graves méditations. Bientôt les nobles témoins qui tiennent de nous faire l'honneur de descendre ici avec nous pour voir poser la première pierre, remonteront sur la surface de la terre. Bientôt ils seront remplacés dans ces galeries souterraines par des pierres cimentées, qui en rendront l'entrée impossible.

«Cette pierre fondamentale dont les angles réguliers indiquent la régularité du bâtiment, et dont la position perpendiculaire doit faire pressentir quel sera l'aplomb des murailles et l'équilibre parfait de l'ensemble de l'édifice, nous pourrions nous borner à la poser sur le sol, ainsi que toutes celles qui vont la suivre. Leur surface polie et uniforme et leur pesanteur suffiraient pour les consolider, et cependant nous ne leur refuserons pas la chaux qui les unira plus étroitement encore. C'est ainsi que les époux que l'amour a rapprochés deviennent inséparables quand la loi a cimenté les liens du coeur.

«Il est peu agréable de rester oisifs au milieu de travailleurs ardents; nous espérons donc que vous ne nous refuserez pas l'honneur de travailler avec nous.»

A ces mots il présenta à Charlotte sa truelle remplie de chaux mêlée de sable, et lui fit signe d'étendre ce mélange sous la pierre; ce qu'elle exécuta avec autant de grâce que d'adresse. Le Baron, le Capitaine, Ottilie et une partie des invités se prêtèrent avec la même bonne volonté à cette cérémonie. La pierre tomba sur la couche de chaux; le maçon présenta le marteau à Charlotte et la pria d'annoncer, par trois coups vigoureusement frappés, l'union inséparable de la pierre avec le sol qui portera la construction nouvelle. Cette formalité remplie, le maçon reprit son discours.

«Le travail du maçon, dit-il, est prédestiné d'avance à passer inaperçu. La terre cache les fondements qu'il a construits avec tant de peines et tant d'intelligence; il n'a pas même le droit de se plaindre, quand le menuisier, le peintre et le sculpteur décorent ses plus hardies murailles, et font oublier ainsi son oeuvre en faveur des leurs. Pour lui point de gloire, point de triomphe de vanité! S'il fait bien, c'est pour sa propre satisfaction; il faut que le témoignage de sa conscience lui suffise, il n'a pas d'autre récompense à espérer. Lorsqu'il passe près d'un palais qu'il a bâti, lui seul reconnaît son ouvrage dans les murs et les voûtes, décorés avec tant d'éclat; si, en les construisant, il avait commis la plus légère faute, ils s'écrouleraient et feraient rentrer dans le néant tous ces ornements fragiles qui, seuls cependant, attirent l'attention et obtiennent des éloges.»

«Celui qui fait le mal à l'ombre du mystère, vit dans la crainte perpétuelle qu'un événement imprévu vienne le trahir; pourquoi celui qui fait le bien sans qu'on daigne s'en apercevoir, n'espérerait-il pas qu'un jour on lui rendra justice?

«Les hommes qui vivront longtemps après nous fouilleront peut-être ces fondements, et alors leur solidité témoignera de notre zèle, de notre adresse et de notre mérite. Qu'ils trouvent auprès de ces pierres quelques autres témoins de notre existence, et que ces témoins soient d'une nature moins sévère et moins grave. Voyez ces boîtes de métal, elles renferment des narrations écrites; sur ces plaques de cuivre, on lit plus d'une inscription curieuse; ce beau flacon de cristal contient un vin généreux, et l'on trouvera dans l'étui qui le renferme le nom de son cru, la date de l'année où il fut porté au pressoir; ces pièces de monnaies, toutes frappées depuis peu, donneront la date de cette construction.

«Nous tenons tous ces objets de la libéralité du noble seigneur qui fait bâtir. Si quelques-uns des spectateurs éprouvaient le désir d'envoyer à la postérité un messager de leurs pensées, une preuve de leur passage sur la terre, il y a encore de la place près de la pierre que nous venons de poser!»

L'orateur se tut et regarda autour de lui; mais, ainsi que cela arrive presque toujours en pareil cas, personne ne s'était préparé, et tout le monde garda le silence, honteux de s'être laissé surprendre ainsi. Tout à coup un jeune officier sortit de la foule et s'écria gaîment:

—Je ne laisserai pas ce dépôt mystérieux se fermer pour toujours, sans y ensevelir mon offrande. Arrachant aussitôt un des boutons de son uniforme, il le remit au maçon.

—J'espère, continua-t-il, que cet insigne belliqueux vaut bien la peine de parler un jour de nous à ceux qui n'existent pas encore.

Cette heureuse idée trouva de nombreux imitateurs; les dames surtout se dépouillaient avec un empressement passionné de leurs flacons, de leurs bijoux, petits peignes et autres objets de toilette. Ottilie seule n'avait rien donné encore. A un signe d'Édouard, elle ôta de son cou la chaîne dont elle avait déjà détaché le portrait de son père, et la posa doucement sur les autres objets jetés pêle-mêle dans un coffre solide. Le Baron ferma aussitôt le couvercle, le fit cimenter et le couvrit lui-même de chaux.

La cérémonie était terminée, et le maçon reprit la parole d'un air grave:

«En posant ces fondements nous croyons travailler pour l'éternité, et cependant la conscience de la fragilité des choses humaines nous domine malgré nous; le petit trésor que nous venons de renfermer dans ce coffre en est une preuve certaine. Nous pressentons qu'un jour on l'ouvrira, et pour qu'on puisse l'ouvrir, il faut qu'il soit détruit, le bâtiment qui n'est pas encore terminé!

«Nous le terminerons cependant! pour nous en donner le courage, repoussons les pensées d'avenir, revenons au présent! Après la joyeuse fête de ce jour, nous reprendrons notre travail avec une ardeur nouvelle. Que les nombreux artisans qui ne peuvent exercer leurs talents qu'après nous, ne soient pas réduits à attendre que la maison s'élève promptement, et que bientôt, par les fenêtres qui n'existent pas encore, le maître qui fait bâtir, sa noble dame et ses hôtes, puissent admirer la belle et fertile contrée que l'on découvre du haut de cette montagne. Qu'ils me permettent tous de boire à leur santé.»

Un de ses camarades lui présenta un grand et beau verre à patte. Il le vida d'un trait et le lança en l'air, car en brisant le vase où l'on a bu dans un moment de joie, on prouve que cette joie était excessive et sans pareille.

Les débris du verre ne retombèrent point sur la terre; on allait crier au miracle, lorsqu'on découvrit la cause toute naturelle de ce singulier incident.

Le côté du bâtiment opposé à celui dont l'on venait de poser la première pierre, était déjà fort avancé, et les murs si hauts qu'on ne pouvait y travailler que sur des échafaudages. Une partie des habitants de la contrée était montée sur ces échafaudages, et l'un d'eux reçut le verre que le maçon avait lancé dans cette direction.

Voyant dans ce hasard un heureux pronostic pour son avenir, il montra en triomphe le verre sur lequel étaient gravées les lettres E, O, initiales des prénoms du Baron (Édouard-Othon). Ce verre était un présent qu'un de ses parents lui avait fait dans sa première jeunesse, et comme il n'y attachait pas un très-grand prix, il avait permis qu'on le donnât au maçon pour la cérémonie.

La foule avait quitté l'échafaudage. Les invités du château les plus jeunes et les plus lestes s'empressèrent d'y monter; ils savaient combien une belle vue dont on jouit sur le haut d'une montagne, s'embellit encore quand on peut s'élever de quelques toises de plus. Ils découvrirent en effet plusieurs villages nouveaux, et prétendirent qu'ils distinguaient le long sillon d'argent du fleuve qui coulait à plusieurs lieues de là; quelques-uns furent jusqu'à soutenir qu'ils voyaient les clochers de la capitale.

Lorsqu'on se tournait vers les collines boisées derrière lesquelles s'élevait une longue chaîne de montagnes bleuâtres, on se croyait transporté dans un autre monde; car le regard se reposait avec bonheur sur la large et paisible vallée où dormaient, entre de vertes prairies, trois étangs entourés d'aulnes, de platanes et de peupliers.

—Si ces nappes d'eau étaient réunies et formaient un seul lac, s'écria un jeune homme, ce point de vue ne laisserait plus rien à désirer, il aurait le cachet de grandeur qui lui manque.

—La chose serait faisable, dit le Capitaine.

—C'est possible, répondit vivement Édouard; mais je m'y opposerais formellement, s'il fallait sacrifier mes platanes et mes peupliers. Voyez comme ils se groupent délicieusement autour de l'étang du milieu. Tous ces beaux arbres, ajouta-t-il en se penchant à l'oreille d'Ottilie, je les ai plantés moi-même.

—En ce cas, ils sont encore bien jeunes.

—Ils ont à peu près votre âge. Oui, chère Ottilie, je plantais déjà lorsque vous n'étiez encore qu'au berceau.

Un dîner splendide avait été préparé au château; les convives y firent honneur. En sortant de table l'on fut visiter le village, où, d'après les ordres du Capitaine, chaque famille s'était réunie sur le seuil de sa demeure: les vieillards étaient assis sur des bancs neufs, et les jeunes gens se tenaient debout sous les arbres nouvellement plantés, comme si le hasard seul les eût groupés ainsi. Il était impossible de ne pas admirer la métamorphose subite qui, d'un hameau sale, pauvre et irrégulier, avait fait un village où tout respirait la propreté, l'ordre et l'aisance.

Lorsque les invités se furent retirés, et que nos quatre amis se retrouvèrent seuls dans la grande salle que quelques instants plus tôt une société bruyante avait encombrée, ils respirèrent plus librement; car un petit cercle que des affections sincères ont formé, souffre toujours quand une société nombreuse le force à s'étendre. Leur satisfaction cependant ne fut pas de longue durée, le Baron reçut une lettre qui lui annonçait de nouveaux hôtes.

—Le Comte arrive demain, s'écria-t-il après avoir lu cette lettre.

—En ce cas la Baronne n'est pas loin, répondit Charlotte.

—Elle arrivera deux heures après le Comte, et ils partiront ensemble après avoir passé une journée et une nuit avec nous.

—Il faut nous préparer de suite à les recevoir; à peine en avons-nous le temps. Qu'en penses-tu, Ottilie? dit Charlotte.

La jeune fille demanda à sa tante quelques instructions générales sur ses intentions, et s'éloigna aussitôt pour les faire exécuter.

Le Capitaine profita de son absence pour demander à Charlotte et à son mari quels étaient ces deux personnages qu'il ne connaissait que de nom. Les époux lui apprirent que le Comte et la Baronne, quoique mariés chacun de leur côté, n'avaient pu se voir sans s'aimer passionnément. Cet amour, qui avait troublé deux ménages, avait causé tant de scandale, que le divorce était devenu nécessaire. La Baronne seule avait pu l'obtenir, et le Comte s'était vu forcé de rompre avec elle, en apparence du moins, car s'il ne pouvait plus la voir en ville et à la cour, il se dédommageait de cette privation aux eaux et pendant les voyages auxquels il consacrait la plus grande partie de sa vie.

Si Édouard et sa femme n'approuvaient pas entièrement cette conduite, ils ne se sentaient pas le courage de condamner des personnes avec lesquelles ils étaient liés depuis leur première jeunesse, aussi avaient-ils conservé avec elles des relations de bonne amitié. En ce moment cependant leur arrivée au château causa à Charlotte une vague inquiétude, dont sa nièce était l'objet involontaire; car elle craignait l'influence qu'un pareil exemple pourrait exercer sur l'esprit de cette enfant. Édouard aussi était peu satisfait de cette visite, mais pour des causes bien différentes.

—Ils auraient mieux fait de venir quelques jours plus tard, dit-il au moment où Ottilie rentrait dans la salle, nous aurions eu au moins le temps de terminer la vente de la métairie. Le projet du contrat est rédigé, j'en ai fait une copie, il nous en faudrait une seconde, et le vieux secrétaire est malade.

Charlotte et le Capitaine offrirent de faire cette copie, mais il refusa, parce qu'il ne voulait pas, dit-il, abuser de leur complaisance.

—Je me charge de ce travail, s'écria Ottilie.

—Toi? dit Charlotte, mais tu n'en finiras jamais.

—Il est vrai, ajouta le Baron, que cet acte est fort long, et qu'il me faudrait la copie après-demain matin.

—Vous l'aurez.

Et s'emparant du papier qu'il tenait à la main, Ottilie sortit avec précipitation.

Le lendemain matin nos amis se placèrent de bonne heure aux fenêtres du salon, et leurs regards se fixèrent sur la route par laquelle le Comte et la Baronne devaient arriver. Bientôt Édouard aperçut un cavalier dont les allures ne lui étaient pas inconnues; craignant de se tromper, il pria son ami, dont la vue était meilleure que la sienne, de lui décrire le costume et la tournure de ce voyageur. Le Capitaine s'empressa de lui donner ces détails, mais le Baron l'interrompit et s'écria:

—C'est lui! oui, c'est Mittler! Par quel hasard inexplicable permet-il à son cheval de marcher ainsi d'un pas tranquille et lent?

C'était en effet Mittler; on l'accueillit avec une joie cordiale.

—Pourquoi n'êtes-vous pas venu hier? lui demanda le Baron.

—Parce que je n'aime pas les fêtes bruyantes. J'arrive aujourd'hui, pour célébrer avec vous seuls, et en paix, le lendemain de l'anniversaire de la naissance de notre excellente amie.

—Comment vous a-t-il été possible de trouver assez de temps pour nous faire ce plaisir? dit Édouard en riant.

—Je désire que ma visite vous soit en effet agréable; en tout cas, vous la devez à une observation que je me suis faite à moi-même ce matin. J'ai tout récemment rétabli l'harmonie dans une famille qu'un malentendu avait divisée, et j'y ai fort gaîment passé une partie de la journée d'hier. Ce matin je me suis dit: Tu ne partages jamais que le bonheur qui est ton ouvrage, c'est de l'égoïsme, c'est de l'orgueil. Réjouis-toi donc aussi avec les amis dont jamais rien n'a troublé la bonne intelligence. Aussitôt dit, aussitôt fait, je savais qu'on venait de célébrer ici une fête de famille, et me voilà.