WeRead Powered by ReaderPub
Les affinités électives / Suivies d'un choix de pensées du même cover

Les affinités électives / Suivies d'un choix de pensées du même

Chapter 18: CHAPITRE X.
Open in WeRead

Explore more books like this:

About This Book

The narrative follows a married couple on a rural estate whose decision to host an acquaintance and a young woman unsettles their household; mutual attractions arise, tested against duty and social expectation, and lead to irreversible consequences. The action is organized around an extended chemical metaphor that explores human attraction, and is interspersed with reflective passages examining free will, moral responsibility, and the tension between natural impulse and social order. Domestic scenes and intimate exchanges give way to a restrained moral reckoning.

—Je conçois, dit Charlotte, qu'une société bruyante et nombreuse vous déplaise et vous fatigue; mais j'aime à croire que vous verrez avec plaisir les amis que nous attendons aujourd'hui. Ils ne vous sont pas inconnus; je dirai plus, ils ont déjà plus d'une fois mis votre esprit conciliant à l'épreuve; vos efforts ont échoué contre une passion obstinée … Enfin, le Comte et la Baronne ne tarderont pas à arriver.

Mittler saisit son chapeau et sa cravache, et s'écria avec colère:

—Ma mauvaise étoile ne me laissera donc pas un instant de repos! Aussi, pourquoi suis-je sorti de mon caractère? pourquoi suis-je venu ici sans y avoir été appelé? J'ai mérité d'en être chassé! Oui, je suis chassé d'ici par ces gens-là, car je ne resterai pas un seul instant sous le toit qui les abrite. Prenez garde à vous, ils portent malheur! Leur présence est un levain qui met tout en fermentation!

Charlotte chercha vainement à le calmer; il continua avec une véhémence toujours croissante:

—Celui qui par ses paroles ou par ses actions attaque le mariage, cette base fondamentale de toute société civilisée, de toute morale possible, celui-là, dis-je, a affaire à moi! Si je ne puis le convaincre, le maîtriser, je n'ai plus rien à démêler avec lui! Le mariage est le premier et le dernier échelon de la civilisation; il adoucit l'homme sauvage et fournit à l'homme civilisé des moyens nobles et grands pour pratiquer les vertus les plus difficiles. Aussi faut-il qu'il soit indissoluble, car il donne tant de bonheur général qu'on ne saurait faire attention au malheur individuel. Ce malheur, au reste, existe-t-il en effet? Non, mille fois non! On cède à un mouvement d'impatience, on cède à un caprice et on se croit malheureux! Calmez votre impatience, domptez votre caprice, et vous vous applaudirez d'avoir laissé exister ce qui doit être toujours! Il n'est point de motifs assez puissants pour justifier une séparation! Le cours de la vie humaine amène avec lui tant de joies et tant de douleurs, qu'il est impossible de déterminer la dette que deux époux contractent l'un envers l'autre; ce compte-là ne peut se régler que dans l'éternité. Je conviens que le mariage gêne quelquefois, et cela doit être ainsi. Ne sommes-nous pas aussi mariés avec notre conscience, qui souvent nous tourmente plus que ne pourrait le faire le plus mauvais mari ou la plus méchante femme? et qui oserait dire hautement qu'il a divorcé avec sa conscience?

Mittler aurait sans doute encore continué pendant longtemps ce discours passionné, si le roulement de deux voitures et le son du cor des postillons ne lui avaient pas annoncé la visite qu'il voulait éviter. Le Comte et la Baronne entrèrent en effet, et en même temps, dans la cour du château, mais chacun par une porte différente.

Charlotte et son mari se hâtèrent d'aller les recevoir. Mittler descendit par un escalier dérobé, traversa le jardin et se rendit au cabaret du village. Un domestique du château, à qui il en avait donné l'ordre, lui amena son cheval, il le monta précipitamment, partit au galop et de très-mauvaise humeur.

CHAPITRE X.

Le Comte et la Baronne revirent avec plaisir le château où ils avaient passé plus d'une agréable journée, et leur présence rappela d'heureux souvenirs aux époux. Au reste, tous deux plaisaient généralement. Grands, bien faits et d'un extérieur imposant, ils étaient du petit nombre des personnes qui arrivent à l'âge mûr sans avoir rien perdu, parce qu'elles n'ont jamais possédé la fraîcheur et les grâces naïves de la première jeunesse.

Les avantages qui leur manquaient étaient amplement compensés par une bonté digne, qui attire les coeurs et inspire une confiance illimitée. L'aisance de leurs manières, et leur gaîté tempérée par une haute convenance, rendaient leur commerce aussi facile qu'agréable. Leur costume et tout ce qui les entourait respirait un parfum de cour et de grand monde, ce qui ne laissait pas de former un certain contraste avec les allures des époux, auxquels la vie de campagne avait déjà donné quelque chose de champêtre. Ils ne tardèrent pourtant pas à se mettre à l'unisson avec leurs anciens amis, qui facilitèrent ce rapprochement par une foule de gracieuses concessions, que leur délicatesse exquise savait rendre imperceptibles.

La conversation ne tarda pas à devenir générale et très-animée, et cette petite société ne semblait plus faire qu'une seule et même famille.

Au bout de quelques heures, les dames se retirèrent dans l'aile du château qui leur était spécialement réservée; elles avaient tant de choses à se dire! La coupe des robes, la couleur des étoffes et la forme des chapeaux à la mode jouèrent un grand rôle dans leurs causeries confidentielles. De leur côté, les hommes se montrèrent leurs chevaux, leurs voitures, leurs équipages de chasse, et se mirent à troquer, à vendre et à acheter selon leurs caprices et leurs fantaisies.

A l'heure du dîner on se retrouva avec un plaisir nouveau. Le changement que le Comte et la Baronne avaient fait subir à leur toilette, annoncèrent un tact parfait, car s'ils ne possédaient que des vêtements à la dernière mode, et par conséquent encore inconnus aux habitants du château, ils avaient su les ajuster de manière à modifier le cachet de nouveauté et d'élégance qui aurait pu choquer leurs amis ou blesser leur amour-propre.

On parla français, afin de ne pas être compris par les domestiques qui servaient à table. Il était bien naturel qu'après une assez longue séparation on eût beaucoup de choses à se demander et à s'apprendre. Charlotte s'informa avec intérêt d'une amie qui, depuis qu'elle l'avait perdue de vue, s'était avantageusement mariée. Le comte lui dit qu'elle était sur le point de divorcer.

—Voici une nouvelle, s'écria-t-elle, qui m'afflige autant qu'elle me surprend. Rien n'est plus douloureux que d'apprendre qu'une personne qui nous intéresse et que l'on croyait heureuse et tranquille au port, a été jetée de nouveau sur une mer incertaine et orageuse.

—De pareils changements, reprit le Comte, nous étonneraient moins, si nous n'attachions pas aux relations de cette vie passagère, et principalement aux liens du mariage, une idée de stabilité impossible. Le mariage, surtout, nous apparaît toujours tel qu'on nous le représente au théâtre, c'est-à-dire, comme un but final vers lequel les héros tendent pendant toute la durée de la pièce, et dont une foule d'obstacles, sans cesse renaissants, les repoussent malgré eux, jusqu'au moment où le rideau va et doit tomber: car, dès que ce but est atteint, la pièce est finie. Les spectateurs emportent un sentiment de satisfaction complet, qu'ils voudraient retrouver dans la vie réelle. Mais comment le pourraient-ils? Dans la vie réelle, l'action continue derrière le rideau, et quand il se relève enfin, elle est arrivée à des résultats dont on détourne la tête avec dépit, et souvent même avec horreur.

—Vous exagérez un peu, dit Charlotte en souriant, je connais plus d'un acteur qui, après avoir fini son rôle dans ces sortes de drames, reparaît avec plaisir dans une pièce du même genre.

—J'en conviens, répondit le Comte, car il est toujours agréable de jouer un rôle nouveau. Quiconque connaît le monde, sait que les divers liens sociaux, et surtout ceux du mariage, ne deviennent fatigants et souvent même insupportables, que parce qu'on a eu la folie de vouloir les rendre immuables au milieu du mouvement perpétuel de la vie. Un de mes amis, qui, dans ses moments de gaîté, se pose en législateur et propose des lois nouvelles, prétendit un jour que le mariage ne devrait être valable que pour cinq ans.

«Ce nombre impair et sacré, disait-il, suffit pour apprendre à se connaître, pour donner le jour à deux ou trois enfants, pour se brouiller, et, ce qui est le plus charmant, pour se réconcilier. Les premières années seraient infailliblement heureuses; si, pendant la dernière, l'amour diminuait chez un des contractants, l'autre, stimulé par la crainte de perdre l'objet de ses affections, redoublerait d'égards et d'amabilité. De pareils procédés touchent et séduisent toujours, et l'on oublierait, au milieu de ce charmant petit commerce, l'époque fixée pour la résiliation du contrat d'association, comme on oublie dans une bonne société l'heure à laquelle on s'était promis de se retirer. Je suis persuadé qu'on ne s'apercevrait de cet oubli qu'avec un sentiment de bonheur, parce qu'il aurait tacitement renouvelé le contrat.»

Ces paroles qui, sous les apparences d'une plaisanterie gracieuse, agitaient une haute question morale, inquiétèrent Charlotte par rapport à Ottilie. Elle savait que rien n'est plus dangereux pour une jeune fille que des conversations dans lesquelles on regarde comme peu importantes, et parfois même comme louables, les actions qui blessent les principes et les conventions regardées, plus ou moins justement, comme sacrées et inviolables; et certes, toutes celles qui ont rapport au mariage se trouvent en ce cas.

Après avoir vainement cherché à détourner l'entretien, elle regarda autour d'elle pour trouver quelque chose à blâmer dans le service, afin de mettre sa nièce dans la nécessité de sortir pour donner des ordres. Malheureusement il n'y avait pas moyen de faire la plus légère observation. Depuis le maître d'hôtel jusqu'à deux valets maladroits qui endossaient la livrée pour la première fois, tous lisaient dans les yeux de l'aimable enfant ce qu'ils avaient à faire, et le faisaient ponctuellement et avec intelligence.

Dans tout autre moment, le Comte se serait aperçu que la légèreté avec laquelle il parlait contre un lien aussi sacré que celui du mariage, blessait Charlotte. Mais les obstacles toujours renaissants qui s'opposaient à son divorce avec sa femme, l'avaient tellement irrité contre ce lien, que cependant il était très-disposé à former de nouveau avec la Baronne, qu'il saisissait avec empressement toutes les occasions qui lui permettaient d'exprimer sa colère sous le masque de la raillerie.

—Ce même ami, continua-t-il, disait encore, et toujours en plaisantant, que si l'on voulait absolument un mariage indissoluble, il fallait regarder comme tel un troisième essai; parce qu'en renouvelant deux fois les mêmes engagements, soit avec la même, soit avec une autre personne, on avait proclamé, pour ainsi dire, qu'on le regardait comme indispensable par rapport à soi du moins. Il ajoutait, pour donner plus de poids à cet argument, que deux essais ou deux divorces précédents, fournissaient à la personne qui voudrait s'engager dans un lien indissoluble, avec celle qui avait demandé ou subi ses essais et ses divorces, le moyen de s'assurer si les ruptures étaient le résultat d'un travers d'esprit, d'un vice de coeur ou de caractère, ou d'une fatalité indépendante de la volonté humaine.

«Une pareille loi, continuait mon ami, aurait en outre l'avantage de reporter l'intérêt et l'attention de la société sur les personnes mariées, puisqu'on pourrait un jour aspirer à leur possession si on les trouvait dignes d'amour et d'estime.»

—Il faut avouer, dit vivement Édouard, que cette réforme donnerait aux relations sociales plus de vie et plus de mouvement. Dans l'ordre actuel des choses, le mariage est une espèce de mort; dès que le lien conjugal est authentiquement formé, on ne s'occupe plus ni de nos vices, ni de nos vertus.

—Si les suppositions de l'ami du Comte étaient une réalité, interrompit la Baronne avec un sourire malin, nos aimables hôtes auraient déjà subi les deux premières épreuves, et il ne leur resterait plus qu'à se préparer à la troisième.

—C'est juste, dit le Comte, mais il faut convenir, du moins, que les deux premières leur ont été très-faciles; la mort a fait volontairement ce que le consistoire ne fait presque jamais que malgré lui.

—Laissons les morts en paix, murmura Charlotte d'un air mécontent.

—Et pourquoi? reprit le Comte, je ne vois rien qui puisse vous empêcher d'en parler, puisque vous n'avez qu'à vous louer d'eux. En échange du bien qu'ils vous ont fait, ils ne vous ont pris que quelques années …

—Oui, mais les plus belles, interrompit Charlotte avec un soupir mal étouffé.

—Je conviens que cela serait désespérant, continua le Comte, si en ce monde il ne fallait pas s'attendre toujours et partout à voir nos espérances déçues. Les enfants ne deviennent jamais ce qu'ils promettaient de devenir, les jeunes gens fort rarement; et s'ils restent fidèles à eux-mêmes, le monde les trahit.

Charlotte s'applaudit de voir enfin la conversation prendre une autre tournure, et elle répondit gaîment:

—Ce que vous venez de dire, cher Comte, prouve que nous ne saurions nous accoutumer trop tôt à nous contenter d'un bonheur imparfait qui nous arrive par pièces et par morceaux.

—Cela vous est plus facile qu'à tout autre, car vous et votre mari vous avez eu de brillantes années, on vous appelait le plus beau couple de la cour. Quand vous dansiez ensemble, on ne regardait que vous, tandis que vous vous miriez l'un dans l'autre; et chacun se répétait tout bas: Il ne voit qu'elle! elle ne voit que lui! Édouard a manqué de persévérance, je l'en ai souvent blâmé, car je suis sûr que ses parents auraient fini par céder. Dix années de bonheur perdu, perdu! par sa propre faute, certes, il y a là de quoi se repentir!

—Charlotte n'est pas tout-à-fait exempte de reproches, ajouta la Baronne. Je conviens qu'elle aimait Édouard de tout son coeur; mais, pour exciter sa jalousie sans doute, ses regards s'arrêtaient parfois sur un autre. Elle poussait cette manie bien loin; tourmenter son amant était pour elle un bonheur. Ils ont eu des moments d'orage pendant lesquels il a été très-facile de décider le pauvre Édouard à former un autre lien, afin de se séparer à jamais de celle qui se faisait un jeu de ses souffrances.

Édouard remercia la Baronne par un signe de tête, elle feignit de ne pas s'en apercevoir, et continua d'un air gracieux:

—Je dois ajouter cependant, non-seulement pour justifier Charlotte, mais pour rendre hommage à la vérité, que son premier mari, qui dès cette époque cherchait à obtenir sa main, était un homme d'un mérite rare et possédait des qualités supérieures. Oui, supérieures, vous avez beau sourire, messieurs, aujourd'hui comme alors vous chercheriez en vain à les nier.

—Convenez, chère amie, dit vivement le Comte, que cet homme ne vous était pas indifférent, et que vous étiez pour Charlotte une rivale redoutable? Je ne vous fais pas un crime du souvenir que vous en avez conservé. Le temps et la séparation n'effacent jamais dans le coeur des femmes l'amour que nous avons eu le bonheur de leur inspirer, ne fût-ce que pour quelques jours, et c'est là un des plus beaux traits de leur caractère.

—Il existe aussi chez les hommes, chez vous surtout, cher Comte, répliqua la Baronne. L'expérience m'a prouvé que personne n'a plus d'empire sur vous que les femmes pour lesquelles vous avez eu autrefois un tendre penchant. Tout récemment encore, vous fîtes, à la recommandation d'une de ces dames, et en faveur de sa protégée, des démarches auxquelles vous ne vous seriez pas décidé si je vous en avais prié.

—Un pareil reproche, répondit le Comte en souriant, est un compliment très-flatteur; mais revenons au premier mari de Charlotte. Je n'ai jamais pu l'aimer parce qu'il a séparé un beau couple prédestiné à sortir victorieux des deux premières épreuves de cinq années, pour conclure hardiment la troisième et irrévocable union.

—Nous essaierons du moins, dit Charlotte, de regagner le temps que nous avons perdu.

—Et je vous conseille de ne rien négliger à cet effet, s'écria le Comte. Vos premiers mariages étaient à coup sûr de l'espèce la plus détestable. Au reste, tous les mariages ont quelque chose de grossier qui gâte et empoisonne les relations les plus délicates et les plus douces. Ce n'est pas la faute du mariage, mais de la sécurité vulgaire et matérielle qu'il procure. Grâce à cette sécurité, l'amour et la fidélité ne sont plus qu'un sous-entendu, dont il est inutile de parler; enfin, les amants ne semblent s'être mariés que pour avoir le droit de ne plus s'occuper l'un de l'autre.

Cette nouvelle et brusque sortie contre le mariage déplut tellement à Charlotte, qu'elle jeta tout à coup, et par un détour non moins brusque, la conversation sur un terrain où tout le monde pouvait y placer son mot, sans même en excepter Ottilie. Dans cette nouvelle disposition d'esprit, on se sentit assez calme pour admirer et savourer le dessert, qui se distinguait surtout par un luxe peu ordinaire de fruits et de fleurs. On parla beaucoup des promenades et des plantations nouvelles, aussi s'empressa-t-on d'aller les visiter immédiatement après le dîner. Ottilie resta au château, sous prétexte qu'elle avait des ordres à donner pour faire préparer les appartements et régler le souper; mais dès que tout le monde fut parti, elle courut s'enfermer dans sa chambre pour travailler à la copie qu'elle avait promise à Édouard.

Pendant la promenade le Comte s'était trouvé assez près du Capitaine pour engager avec lui une conversation particulière qui dut l'intéresser beaucoup, car elle se prolongea très-longtemps. Lorsqu'il revint enfin auprès de Charlotte, il lui dit avec chaleur:

—Cet homme m'a étonné au plus haut degré; il est aussi profondément instruit que sérieusement actif. S'il employait dans un cercle plus vaste les grandes facultés qu'il prodigue ici à de simples amusements, il pourrait rendre des services incalculables. J'espère, au reste, que le hasard qui la fait trouver sur mon passage, nous sera utile à tous deux. Je lui destine un poste qui lui assurera un sort digne de son mérite, et rendra en même temps un service à un ami puissant que je m'applaudis de pouvoir obliger ainsi.

Charlotte avait écouté l'éloge du Capitaine avec un sentiment d'orgueil et de bonheur, que le respect des convenances put seul lui donner la force de renfermer en elle-même; mais les dernières paroles du Comte la frappèrent comme un coup de foudre. Il ne s'en aperçut point et continua avec beaucoup de vivacité:

—Quand j'ai pris une résolution, il faut que je l'exécute à l'instant. La lettre par laquelle je vais annoncer à mon ami le trésor que j'ai trouvé pour lui, est faite dans ma tête, je vais aller l'écrire; procurez-moi, avant la fin du jour, un messager à cheval qui puisse la porter à son adresse.

Cruellement blessée au coeur, mais accoutumée, ainsi que toutes les femmes bien élevées, à maîtriser ses émotions, Charlotte ne laissa point deviner ce qu'elle souffrait, et le Comte continua à lui détailler tous les avantages de la position qu'il allait assurer à son ami, et dont elle ne pouvait pas douter.

Le Capitaine, qui était allé chercher ses plans et ses cartes, vint les rejoindre et mit le comble au trouble de Charlotte. L'idée qu'il allait, selon toutes les probabilités, la quitter pour toujours, lui donna à ses yeux un charme si puissant, qu'elle se serait infailliblement trahie si elle ne s'était pas éloignée, sous prétexte de le laisser libre de montrer au Comte ses dessins, sur les lieux mêmes où ils avaient été levés.

Éperdue, hors d'elle, la malheureuse Charlotte descendit vers la cabane de mousse, et s'enfermant dans ce réduit solitaire, elle éclata en sanglots et s'abandonna à un désespoir dont quelques heures plus tôt elle ne supposait pas même la possibilité.

De son côté, Édouard avait conduit la Baronne vers les étangs. Cette femme spirituelle, qui ne laissait jamais échapper l'occasion d'exercer sa pénétration, ne tarda pas à s'apercevoir qu'Édouard éprouvait un plaisir extraordinaire à parler d'Ottilie et de ses perfections. En laissant l'entretien suivre cette pente naturelle, elle reconnut bientôt qu'il ne s'agissait pas d'un amour naissant, mais d'une passion déjà formée.

Il existe entre les femmes mariées, même entre celles qui se haïssent et se calomnient, un pacte instinctif et tacite, qui les liguent contre les jeunes filles. Il était donc bien naturel que la Baronne prît, dans sa pensée, le parti de Charlotte contre Ottilie. Dans la matinée du même jour, elle avait parlé à son amie de cette enfant, elle l'avait même blâmée de l'avoir appelée près d'elle et de la réduire ainsi à une vie de campagne monotone, qui ne servait qu'à l'affermir dans le penchant qu'elle avait pour la retraite et pour les occupations domestiques; penchant qu'il était indispensable de combattre, puisqu'il ne pouvait manquer de l'empêcher d'acquérir les qualités nécessaires pour faire un mariage sortable. Charlotte avait trouvé ses observations fort justes, en ajoutant, toutefois, qu'elle était très-embarrassée, ne sachant quel parti prendre à l'égard de sa nièce. Cet aveu avait rappelé à la Baronne qu'une dame de ses connaissances cherchait une jeune personne douce et aimable qui, à la seule condition de tenir compagnie à sa fille unique, recevrait la même éducation qu'elle et serait traitée en tout comme l'enfant de la maison. Il dépendait d'elle de faire obtenir à Ottilie cette position qui, sous tous les rapports, était très-favorable pour elle. Charlotte l'avait compris; aussi, sans accepter définitivement cette offre, elle avait promis d'y réfléchir.

Le regard pénétrant que la Baronne venait de jeter dans le coeur d'Édouard, lui rappela l'entretien qu'elle avait eu le matin avec Charlotte, et elle comprit qu'il était indispensable de la décider à tout prix à éloigner Ottilie. Mais plus elle était décidée à contrarier la passion du Baron, plus elle feignit de partager son enthousiasme pour celle qui en était l'objet; car personne ne possédait à un plus haut degré qu'elle cet art que dans les grands événements on appelle la force de se commander à soi-même, et qui, dans les circonstances ordinaires de la vie, n'est que de la dissimulation. Les personnes douées de cette faculté, au point de l'appliquer aux incidents les plus simples, cherchent toujours à exercer sur les autres le pouvoir qu'elles ont sur elles-mêmes, pour se dédommager, sans doute, des sacrifices qu'elles sont souvent forcées de s'imposer. Les caractères francs et naïfs leur inspirent une pitié dédaigneuse; c'est avec une joie maligne qu'elles les voient courir au-devant des pièges qu'elles aiment à leur tendre; et ce n'est presque jamais l'espoir d'un succès, mais celui de préparer aux autres une grande humiliation, qui leur cause cette joie.

La Baronne poussa ce genre de malice jusqu'à prier Édouard de venir, avec sa femme, passer la prochaine saison des vendanges dans son château, et à faire cette invitation en termes si perfidement calculés, que le Baron pouvait facilement croire qu'Ottilie y était comprise. Déjà il revoyait de la pensée la magnifique contrée où il se flattait de pouvoir la conduire, et qui sans doute lui paraîtrait plus belle encore lorsqu'il l'admirerait à ses côtés. L'impression que le fleuve majestueux qui traverse cette contrée, les hautes montagnes avec leurs ruines du moyen âge, les vignobles et le tumulte joyeux des vendanges, ne pourraient manquer de faire sur l'imagination neuve et impressionnable de sa jeune amie, lui causa une joie d'enfant qu'il exprima sans détour et avec beaucoup d'exaltation.

En ce moment Ottilie s'avança vers eux; il allait courir au-devant d'elle pour lui annoncer ce voyage, mais la Baronne le retint.

—Ne lui parlez pas de ce projet, lui dit-elle, et vous-même n'y songez plus, si vous ne voulez pas qu'il manque. L'expérience m'a prouvé que les parties de plaisir arrêtées longtemps d'avance et dont on se promet beaucoup de bonheur, réussissent rarement et ne répondent jamais à notre attente.

Édouard promit de se taire et pressa le pas pour arriver plus vite près d'Ottilie. La Baronne contrariée ralentit le sien. Édouard, oubliant alors les convenances les plus vulgaires, dégagea brusquement son bras, courut au-devant de la jeune fille, lui baisa la main et lui remit le petit bouquet de fleurs des champs qu'il avait cueillies pendant sa promenade.

La Baronne regarda Ottilie avec une malveillance jalouse. Si la passion d'Édouard lui avait d'abord paru coupable, elle la trouvait en ce moment absurde et offensante pour toutes les femmes d'un vrai mérite. L'enfant simple et timide qui était devant elle, lui paraissait tout à fait indigne d'inspirer un autre sentiment que celui de la pitié, et il lui était impossible de comprendre comment le beau, le brillant Édouard pouvait prodiguer tant d'attentions délicates à une petite niaise.

Lorsqu'on se réunit le soir au château, où l'on venait de servir le souper, chacun se trouva dans une disposition d'esprit bien différente de celle qui avait présidé au dîner. Le Comte, qui avait fait partir sa lettre, ne s'occupa que du Capitaine. Altéré par la promenade, Édouard ne ménagea point le vin; aussi sa tête ne tarda-t-elle pas à s'exalter au point que, sans songer aux témoins dont il était entouré, il approcha sa chaise toujours plus près de celle d'Ottilie et lui parla comme s'ils eussent été entièrement seuls. Charlotte fit de vains efforts pour cacher les angoisses qui déchiraient son coeur et que la vue du Capitaine redoublait. La Baronne, placée entre Édouard et le Comte, et par conséquent inoccupée, devait nécessairement remarquer que son amie souffrait; elle attribua naturellement son chagrin à la conduite de son mari envers Ottilie, dans laquelle il était impossible de ne pas reconnaître une véritable passion.

On se leva de table, et la société se divisa plus complètement encore. Naturellement laconique et calme, le Capitaine n'avait pas entièrement satisfait la juste curiosité du Comte. Excité par cette réserve, il s'était promis de s'en dédommager après le souper. Ce fut dans cette intention qu'il le conduisit à une des extrémités de la salle, où il réussit à l'engager dans une conversation suivie qui ne tarda pas à devenir si intéressante, qu'ils oublièrent entièrement tout ce qui se passait autour d'eux. De son côté Édouard, enhardi par le vin, riait et plaisantait avec Ottilie qu'il avait attirée dans l'embrasure d'une fenêtre. Les deux dames entièrement abandonnées à elles-mêmes, se promenaient l'une à côté de l'autre dans la salle, mais en silence; la pensée de Charlotte était près du Capitaine, et la Baronne rêvait au moyen de faire partir Ottilie le plus tôt possible.

L'isolement des deux dames finit par être remarqué par les autres membres de la société, ce qui les embarrassa péniblement. Aussi ne tarda-t-on pas à se retirer, les dames dans l'aile gauche, et les hommes dans l'aile droite du château. Les plaisirs comme les inquiétudes de la journée paraissaient terminés.

CHAPITRE XI.

Édouard avait accompagné le Comte dans sa chambre, et comme ni l'un ni l'autre n'avaient envie de dormir, ils se laissèrent aller à une conversation intime, dans laquelle ils se rappelèrent mutuellement diverses aventures de leur première jeunesse. La beauté de Charlotte occupa de droit la place d'honneur dans ces souvenirs, le Comte en parla en connaisseur enthousiaste.

—Oui, dit-il après avoir posé méthodiquement toutes les conditions de la beauté, ta belle maîtresse les réunissait toutes. Une seule est restée intacte, celle-là brave toujours le temps, je veux parler du pied. J'ai remarqué aujourd'hui celui de Charlotte lorsqu'elle marchait devant moi, et je l'ai retrouvé aussi parfait qu'il y a dix ans. Convenons-en, cet usage, des Sarmates qui, pour honorer leurs belles, leur prenaient un soulier dans lequel ils buvaient à leur santé, est barbare sans doute, mais le sentiment sur lequel il est fondé est juste; car c'est un culte d'admiration rendu à un beau pied.

Entre deux amis intimes qui parlent d'une femme aimée, la conversation ne se borne pas longtemps à faire l'éloge de son pied. Les charmes de Charlotte, à l'époque ou Édouard n'était encore que son amant, furent vantés et décrits avec exaltation, puis on parla des difficultés que le Baron était obligé de surmonter pour obtenir un instant d'entretien avec sa bien-aimée.

—Te souvient-il encore, dit le Comte, de l'aventure où je te secondai d'une manière bien désintéressée, ma foi? Nous venions d'arriver dans le vieux château où notre souverain s'était rendu avec toute la cour pour y recevoir la visite de son oncle. La journée s'était passée en cérémonies et en représentations ennuyeuses. Il ne t'avait pas été possible de t'entretenir avec Charlotte; une heure de douce causerie pendant la nuit devait vous dédommager de cette privation.

—Oui, oui, répondit Édouard, et tu connaissais si bien les sombres détours par lesquels on arrivait aux appartements des filles d'honneur, que je te choisis pour guide. Tu ne te fis pas prier, et nous arrivâmes sans accident chez ma belle …

—Qui, songeant beaucoup plus aux convenances qu'à mon plaisir, avait garde près d'elle la plus laide des ses amies. Certes, ma position était fort triste tandis que vous étiez si heureux, vous autres.

—Notre retour aurait pu me faire expier ce bonheur. Nous nous trompâmes de route, et quelle ne fut pas notre surprise, lorsqu'en ouvrant une porte, la seule de la galerie où nous nous étions égarés, nous vîmes le plancher d'une grande chambre garni de matelas, sur lesquels ronflaient les gardes du palais, dont les tailles gigantesques nous avaient plus d'une fois étonnés. Un seul ne dormait pas, et il nous regarda avec une muette surprise, tandis que, n'écoutant que l'audace de la jeunesse, nous passâmes, sans façon, sur les bottes de ces enfants d'Énac[1], dont aucun ne se réveilla.

—Je t'avoue, continua le Comte en riant, que je fus plus d'une fois tenté de butter et de me laisser tomber sur les dormeurs. Si tous ces géants s'étaient levés tout à coup pêle-mêle, quelle délicieuse résurrection cela aurait fait!

En ce moment la cloche du château sonna minuit.

—Voici l'heure des tendres aventures, reprit gaiement le Comte. Voyons, cher Baron, feras-tu aujourd'hui pour moi ce qu'autrefois j'ai fait pour toi, me conduiras-tu chez la Baronne? Nous avons été depuis bien longtemps privés du plaisir de nous rencontrer chez de vrais amis, et nous avons besoin de quelques heures d'entretien intime. Montre-moi seulement le chemin pour y aller; quant au retour, je me tirerai d'affaire tout seul … En tout cas, je ne serai pas exposé chez toi à enjamber quelques douzaines de paires de bottes emmanchées dans les jambes de gigantesques gardes du palais.

—Je te rendrais volontiers ce petit service, répondit Édouard, mais les dames habitent seules l'aile gauche du château. Peut-être sont-elles encore ensemble; et Dieu sait à quelles suppositions bizarres notre excursion pourrait donner lieu.

—Oh! ne crains rien, la Baronne est avertie, je suis sûr de la trouver seule dans sa chambre.

Édouard prit un bougeoir, et, marchant devant son ami, il descendit le grand escalier, traversa un long vestibule et monta ensuite un escalier dérobé qui les conduisit dans un passage fort étroit. Là, il remit le bougeoir au Comte, et lui indiqua du doigt une petite porte en tapisserie; cette porte s'ouvrit au premier signal, se referma aussitôt, et laissa Édouard seul, dans une profonde obscurité et à quelques pas d'une autre porte dérobée, donnant dans la chambre à coucher de sa femme.

Le Baron prêta l'oreille, car il venait d'entendre Charlotte demander à sa femme de chambre qui venait de la déshabiller, si Ottilie était couchée.

—Non, madame, elle est encore occupée à écrire, répondit la femme de chambre.

—C'est bien. Allumez la veilleuse, j'éteindrai moi-même la bougie; il est tard, retirez-vous.

La femme de chambre sortit par les appartements donnant sur le grand escalier, et Charlotte resta seule dans sa chambre à coucher.

En apprenant qu'Ottilie travaillait pour lui, le Baron s'était laissé aller à un mouvement de joie; son imagination s'exalta, il voyait la jeune fille assise devant lui, il entendait les battements de son coeur, il respirait son haleine. Un désir brûlant, irrésistible le poussa vers elle; mais sa chambre ne donnait pas sur ce passage secret, elle n'avait point de communication mystérieuse, La porte dérobée devant laquelle il se trouvait conduisait chez sa femme, chez cette belle Charlotte, dont la conversation intime avec le Comte lui avait rappelé les charmes; ce souvenir donna le change à son délire, et il frappa à cette porte.

Charlotte n'entendit rien, car elle se promenait à grands pas dans la pièce voisine. La douleur que lui causait l'idée du prochain départ du Capitaine était si vive, qu'elle en fut effrayée. Pour rappeler son courage, elle se répétait à elle-même que le temps guérit toutes les blessures du coeur; et si, dans un instant, elle désirait que cette guérison fût déjà achevée, elle maudissait presque aussitôt le jour où cette oeuvre de destruction serait accomplie. Elle aimait sa douleur, car son amour pour celui qui en était l'objet, était d'autant plus violent, qu'elle s'était promis de le vaincre. Au milieu de cette lutte cruelle, des larmes abondantes se firent jour; épuisée de fatigue elle se jeta sur un canapé et pleura amèrement.

L'attente et les obstacles avaient tellement irrité la bizarre exaltation d'Édouard, qu'il se sentit comme enchaîné à la porte de la chambre à coucher de sa femme. Déjà il avait frappé une seconde, une troisième, une quatrième fois, lorsque Charlotte l'entendit enfin.

C'est le Capitaine! telle fut la première pensée de son coeur, mais sa raison ajouta aussitôt: C'est impossible!

Quoique persuadée qu'une illusion l'avait abusée, il lui semblait qu'elle avait entendu frapper; elle le craignait, elle le désirait!

Rentrant aussitôt dans sa chambre à coucher, elle s'approcha doucement de la porte dérobée.

La Baronne peut-être a besoin de moi, se dit-elle machinalement.

Puis elle demanda d'une voix étouffée:

—Y a-t-il quelqu'un?

—C'est moi, répondit Édouard, mais si doucement qu'elle ne reconnut point sa voix.

—Qui? demanda-t-elle de nouveau.

Et l'image du Capitaine était devant ses yeux, dans son âme!

Son mari répondit d'une voix plus distincte:—C'est Édouard.

Elle ouvrit la porte. Il plaisanta sur sa visite inattendue, et elle eut la force de répondre sur le même ton.

—Tu veux savoir ce qui m'amène, dit-il enfin, eh bien, je vais te l'avouer. J'ai fait voeu, ce soir, de baiser ton soulier.

—Cette pensée-là ne t'est pas venue depuis bien longtemps.

—Tant pis, ou peut-être tant mieux.

Charlotte s'était blottie dans une grande bergère, afin de ne pas attirer l'attention de son mari sur son léger déshabillé. Ce mouvement de pudeur produisit l'effet contraire, Édouard se prosterna devant elle, baisa son soulier, et pressa sur son coeur ce beau pied qui quelques instants plus tôt avait fait le sujet de sa conversation avec le Comte.

Charlotte était une de ces femmes naturellement modestes et calmes, qui conservent encore dans le rôle d'épouse quelque chose de la réserve d'une chaste amante. Si elle n'excitait et ne prévenait jamais les désirs de son mari, elle ne leur opposait pas non plus une froideur qui blesse et révolte; en un mot, elle était restée la mariée de la veille qui tremble encore devant ce que Dieu et les lois viennent de permettre.

Ce fut ainsi, et peut-être plus que jamais, que ce soir-là elle se montra à son époux; car l'image aérienne du Capitaine était toujours devant elle, et semblait lui demander une fidélité impossible. Son agitation était visible, et la rougeur de ses yeux prouvait qu'elle avait pleuré. Si les larmes ennuient et fatiguent chez les personnes faibles qui en répandent à tout propos, elles ont un attrait irrésistible quand nous en découvrons les traces chez une femme que nous avons toujours connue forte et maîtresse de ses émotions; aussi Édouard se montra-t-il plus aimable, plus empressé que jamais.

Plaisantant et suppliant tour à tour, mais sans jamais invoquer ses droits, il feignit de renverser la bougie par maladresse; son intention avait été de l'éteindre, et il réussit.

A la faible clarté de la veilleuse, les penchants du coeur reprirent leurs droits, et l'imagination mit l'idéal à la place de la réalité: C'était Ottilie qu'Édouard tenait dans ses bras, et l'âme de Charlotte se confondait avec celle du Capitaine. Ce fut ainsi, et par un singulier mélange de vérité et d'illusion, que les absents et les présents s'unirent et se confondirent par un lien plein de charmes et de bonheur!

Le présent sait toujours rentrer dans l'exercice plein et entier de son immense privilège. Les deux époux passèrent une partie de la nuit dans des conversations d'autant plus gracieuses, que le coeur n'y était pour rien.

Édouard se réveilla au point du jour; en se voyant dans les bras de sa femme, il lui sembla que le soleil ne se levait que pour éclairer le crime de la nuit, et il s'enfuit avec égarement.

Quelle ne fut pas la surprise de Charlotte, lorsqu'en se réveillant à son tour elle se trouva seule!

CHAPITRE XII.

Un observateur attentif aurait facilement deviné les diverses sensations de nos amis, dans la manière dont ils s'abordèrent en entrant dans la salle à manger où le déjeuner les attendait.

Le Comte et la Baronne se saluèrent avec la douce satisfaction de deux amants qui, après une longue séparation, ont pu se renouveler leurs serments d'amour, et de fidélité. Les terreurs du repentir, du remords même altéraient les traits d'Édouard et de Charlotte; et quand leurs regards rencontraient ceux d'Ottilie et du Capitaine, un tremblement involontaire agitait leurs membres.

L'amour est insatiable dans ses exigences; il ne se borne pas à se croire des droits sans limites, il veut encore anéantir tous les autres droits, quelle que soit leur nature.

Ottilie était candidement gaie et presque communicative, mais le Capitaine avait quelque chose de grave et de sérieux. Sans parler du poste qu'il lui destinait, le Comte lui avait fait sentir que la vie qu'il menait au château n'était qu'une agréable oisiveté, et que cette vie, si elle se prolongeait, l'amollirait au point, qu'en dépit de ses hautes facultés, il ne tarderait pas à devenir incapable de les employer d'une manière réellement utile pour lui et pour les autres.

Après le déjeuner, le Comte et la Baronne montèrent en voiture et continuèrent leur voyage. A peine étaient-ils sortis de la cour du château, que de nouveaux hôtes y entrèrent, à la grande satisfaction de Charlotte, qui ne cherchait qu'à s'arracher à elle-même. Mais Édouard qui désirait être seul avec Ottilie, en fut très-contrarié; pour la jeune fille aussi, cette visite était importune, car elle n'avait pas encore terminé sa copie. Vers la fin du jour elle courut s'enfermer dans sa chambre, tandis que Charlotte, Édouard et le Capitaine reconduisaient les visiteurs jusqu'à la grande route, où leur voiture les avait devancés. La soirée était belle, et nos amis, qui désiraient prolonger la promenade, se décidèrent à revenir au château par un sentier qui passait devant les étangs.

Le Baron avait fait venir de la ville, à grands frais, un élégant bateau, afin de procurer aux siens le plaisir de la promenade sur l'eau, et l'on se proposa de 'essayer pour s'assurer qu'il était léger et facile à mouvoir. Ce bateau était attaché près d'une touffe de chênes, sous laquelle on devait, par la suite, établir un point de débarquement, et élever un lieu de repos architectonique, vers lequel pourraient se diriger tous ceux qui navigueraient sur le lac.

—Et que ferons-nous sur la rive opposée? demanda Édouard, il me semble que c'est sous mes platanes chéris qu'il faut créer le lieu de débarquement qui doit répondre à celui-ci?

—Ce point, répondit le Capitaine, est un peu trop éloigné du château; au reste, nous avons encore le temps d'y songer.

Tout en prononçant ces mots, il entra dans le bateau, y fit monter Charlotte et saisit une rame. Déjà Édouard avait pris l'autre rame, lorsqu'il pensa tout à coup que cette promenade sur l'eau retarderait l'instant où il pourrait revoir Ottilie. Sa résolution fut bientôt prise: jetant au hasard un mot d'excuse que personne ne comprit, il sauta sur la rive et se rendit en hâte au château. Là on lui apprit qu'Ottilie s'était enfermée dans sa chambre.

La certitude qu'elle travaillait pour lui le flattait, mais le désir de l'entretenir avant le retour de sa femme et du Capitaine, l'emportait sur tout autre sentiment. Chaque instant de retard augmentait son impatience. Il commençait à faire nuit, on venait d'allumer les bougies, lorsque la jeune fille entra enfin au salon. La vive satisfaction qui brillait sur ses traits lui donnait un charme nouveau, l'idée d'avoir pu faire quelque chose agréable à son ami l'élevait au-dessus d'elle-même.

—Voulez-vous collationner cet acte avec moi? dit-elle, en posant l'original et la copie sur la table.

Surpris et embarrassé, le Baron feuilleta la copie en silence. Il remarqua d'abord une gracieuse et timide écriture de femme, mais peu à peu le trait devenait plus hardi et se rapprochait du sien; sur les dernières pages enfin, la ressemblance était si parfaite qu'il en fut presque effrayé.

—Au nom du Ciel! s'écria-t-il, qu'est-ce que cela? On dirait que ces pages ont été écrites par moi.

La jeune fille le regarda avec une expression ineffable de joie et de satisfaction intérieure.

—Tu m'aimes donc? murmura Édouard, oui, Ottilie, tu m'aimes!

Ils étaient dans les bras l'un de l'autre, sans savoir lequel des deux avait le premier ouvert ou tendu les siens.

Le monde avait changé de face pour le Baron. Debout devant la jeune fille, son regard brûlant plongeait dans le regard timide de la belle enfant; ses mains tremblantes pressaient les siennes, il allait de nouveau l'attirer sur son coeur …

La porte s'ouvrit, Charlotte et le Capitaine entrèrent et cherchèrent à justifier leur retard. Édouard sourit dédaigneusement.

—Hélas! se dit-il à lui-même, vous êtes arrivés trop tôt, beaucoup trop tôt.

On se mit à table, et la conversation roula sur les voisins qui avaient passé une partie de la journée au château. Trop heureux pour être malveillant, le Baron n'avait que du bien à en dire. Charlotte était loin de partager son opinion, et son indulgence l'étonna; il ne l'y avait point accoutumée, car d'ordinaire il critiquait sévèrement et sans pitié. Elle lui en fit l'observation.

—Ce changement est fort naturel, répondit-il; quand on aime de toutes les forces de son âme une noble créature humaine, toutes les autres nous paraissent aimables.

Ottilie baissa les yeux, Charlotte resta pensive. Le Capitaine prit la parole.

—Je crois, dit-il, qu'il en est de même de l'estime que de la vénération; quand on a trouvé un être digne que l'on fixe ses sentiments sur lui, on aime à les étendre sur tous les autres.

Charlotte ne tarda pas à se retirer dans ses appartements où elle s'abandonna au souvenir de ce qui s'était passé entre elle et le Capitaine dans le cours de la soirée.

En sautant sur le rivage, Édouard avait poussé la nacelle sur l'étang qu'enveloppait le crépuscule du soir, et Charlotte regarda avec une douce tristesse l'ami pour lequel elle avait déjà tant souffert et qui la guidait seul en ce moment. Le balancement du bateau, le bruit des rames, le souffle du vent du soir sous lequel la surface mobile de l'étang se ridait légèrement, le murmure des roseaux qu'il agitait, le vol inquiet des oiseaux attardés qui cherchaient un refuge pour la nuit, le scintillement des premières étoiles, la pose gracieuse de son conducteur dont elle ne pouvait déjà plus distinguer les traits, si profondément gravés dans son coeur, tout, jusqu'au silence solennel de la nature, donnait à sa position quelque chose d'idéal et de fantastique. Il lui semblait que son ami la conduisait loin, bien loin de là, pour la laisser seule sur quelque plage aride et inconnue. Une émotion profonde et douloureuse l'agitait, et cependant elle ne pouvait pas pleurer.

De son côté, le Capitaine, trop ému pour s'exposer au danger du silence dans un pareil moment, fit l'éloge du bateau, qui était assez léger pour être facilement gouverné par une seule personne.

—Il faudra apprendre à ramer, ajouta-t-il. Rien n'est plus agréable que d'errer parfois seul sur l'eau, et de se servir à soi-même de rameur, de timonier et de pilote.

Charlotte vit dans ces paroles une allusion à leur prochaine séparation.

—A-t-il tout deviné? se dit-elle, ou serait-il prophète sans le savoir?

Un sentiment douloureux mêlé d'impatience s'empara d'elle et lui fit désirer d'arriver au château le plus tôt possible. A peine avait-elle exprimé ce désir, que le Capitaine, accoutumé à lui obéir aveuglément, chercha du regard un point où il pourrait aborder. C'était pour la première fois qu'il traversait l'étang dans un bateau, et s'il en avait sondé et calculé la profondeur en général, plus d'une place lui était entièrement inconnue; aussi suivait-il prudemment la route sur laquelle il était sûr de ne pas se tromper.

Bientôt Charlotte le pria de nouveau d'abréger la promenade; alors il rama plus directement vers le point qu'elle-même lui désigna. Au bout de quelques instants le bateau s'arrêta, il venait de toucher le fond, et, malgré ses efforts vigoureux et réitérés, il lui fut impossible de le remettre à flot. Que faire? un seul parti lui restait, il n'hésita pas à le prendre. Sautant dans l'eau, assez basse pour qu'il pût y marcher sûrement, il prit Charlotte dans ses bras pour la porter vers le rivage.

Aussi robuste qu'adroit, il ne fit pas un mouvement qui pût lui donner de l'inquiétude, et cependant elle enlaçait son cou et il la pressait tendrement contre sa poitrine. Arrivé sur le rivage, il la déposa sur un tertre couvert de gazon. Son agitation tenait du délire; ses bras qui enlaçaient le corps de son amie, toujours suspendue à son cou, ne pouvaient se détacher. Eperdu, hors de lui, il l'attira sur son coeur, et imprima sur ses lèvres un baiser brûlant; mais presque au même instant il se jeta à ses pieds.

—Me pardonnerez-vous! oh! me pardonnerez-vous, Charlotte? s'écria-t-il avec désespoir.

Le baiser qu'elle avait reçu, qu'elle avait rendu, rappela Charlotte à elle-même. Sans relever le Capitaine, elle posa une main dans les siennes et appuya l'autre sur son épaule.

—Il n'est pas au pouvoir humain, dit-elle, d'effacer cet instant de notre vie, il y fera époque; que cette époque du moins soit honorable! Sous peu le Comte va vous assurer un sort digne de votre mérite. Je ne devais vous en parler que lorsque tout serait décidé; la faute que nous venons de commettre, me force à trahir ce secret. Oui, pour nous pardonner à nous-mêmes, il faut que nous ayons le courage de changer de position; car désormais il ne dépend plus de nous de changer le sentiment qui nous a rapprochés.

Elle le releva, prit son bras, s'y appuya avec confiance, et tous deux retournèrent au château sans échanger une parole.

Lorsque Charlotte fut seule dans sa chambre à coucher, elle sentit la nécessité de revenir entièrement aux sensations et aux pensées convenables à l'épouse d'Édouard. Son caractère éprouvé, l'habitude de se juger elle-même et de se dicter des lois, la secondèrent si bien, qu'elle crut à la possibilité de rétablir bientôt et complètement, non-seulement dans son coeur, mais encore dans celui de tous les siens, l'équilibre troublé par un instant d'oubli. Le souvenir de la visite nocturne de son mari qui lui avait été d'abord si pénible, lui causa un frémissement mystérieux auquel succéda bientôt un pieux et doux espoir. Dominée par cet espoir, elle s'agenouilla, et répéta au fond de son âme le serment qu'elle avait prononcé au pied des autels, le jour de son union avec Édouard. Les inclinations, les penchants contraires à ce serment, n'étaient plus pour elle que des visions fantastiques, que la force de sa volonté reléguait dans un lointain ténébreux; et elle se retrouva tout à coup telle qu'elle avait été, et que désormais elle voulait rester toujours. Une douce fatigue s'empara de ses sens et elle ne tarda pas à s'endormir d'un sommeil bienfaisant et tranquille.

[1] Énac était un géant qui demeurait à Hébron. Lorsque Moyse envoya reconnaître la terre promise, ses messagers revinrent lui dire qu'ils avaient vu en ce pays les enfants d'Énac, qui étaient si grands, qu'auprès d'eux ils ressemblaient à des sauterelles. (Note du Traducteur.)

CHAPITRE XIII.

Le Baron se trouvait dans une situation d'esprit bien différente. Le sommeil était si loin de lui, qu'il ne songeait pas même à se déshabiller. Tenant toujours dans ses mains l'acte copié par Ottilie, il couvrait les premières pages de baisers, et regardait avec une muette admiration celles qui paraissaient écrites de sa main à lui. L'idée que ce papier était un contrat de vente, l'avait désespéré d'abord; mais il se rappela bientôt que ce contrat accomplissait un de ses plus chers désirs, et que la copie qui lui était si chère devait rester entre ses mains. Quoique profanée par des signatures authentiques, son coeur pourrait toujours reconnaître dans cette copie les caractères de la main d'Ottilie, et cette conviction le consola.

La lune venait de se lever au-dessus des plus grands arbres de la forêt. L'air était tiède: entraîné par un vague besoin de mouvement, Édouard descendit au jardin. Il s'y trouva trop à l'étroit, et se mit à courir à travers la campagne, et la campagne lui parut trop vaste; c'est qu'il était à la fois le plus heureux et le plus agité des mortels. L'instinct le ramena sous les murs du château, sous les fenêtres d'Ottilie.

—Des murailles et des verroux nous séparent, se dit-il, mais nos coeurs sont unis. Si elle était là, devant moi, elle volerait dans mes bras, je me précipiterais dans les siens! Cette certitude ne doit-elle pas suffire à mon bonheur?

Autour de lui, tout était silence et repos, et s'il n'avait pas été absorbé par des rêves séduisants, il aurait pu entendre le travail nocturne de ces animaux infatigables, ennemis nés des jardiniers, et pour lesquels il n'y a ni jour ni nuit.

Bercé par ses heureuses illusions, il s'assit sur les premières marches d'une terrasse où il finit enfin par s'endormir. Lorsqu'il se réveilla, les brouillards du matin fuyaient déjà devant les premiers rayons du soleil.

Tandis que tout dormait encore dans ses domaines, il fut visiter les constructions nouvelles; les ouvriers n'y arrivèrent qu'après lui. Leur nombre lui parut insuffisant, et il donna l'ordre d'en faire venir le double. On le satisfit dans le courant de la même journée; concession inutile: les travaux marchaient toujours trop lentement pour son impatience. Il eût voulu finir tout à la fois, afin qu'Ottilie pût jouir à l'instant même de la maison d'été, des promenades et des plantations nouvelles, du lac formé par les trois étangs, et de tous les embelissements projetés. Au reste, l'anniversaire de la naissance de cette jeune fille n'était pas très-éloigné, et rien ne lui paraissait assez grand, assez beau, pour célébrer dignement cette fête. Ses voeux n'avaient plus de bornes, ses désirs plus de limites, la certitude d'aimer et d'être aimé le jetait dans l'incommensurable.

L'agitation de son esprit était telle, qu'il ne reconnaissait plus ni ses domaines, ni son château; Ottilie y était, il ne voyait qu'elle. Pour lui, tout s'absorbait dans cette enfant, tout, jusqu'à la voix de la conscience. Les divers liens qui semblaient avoir enchaîné et dompté son ardente nature s'étaient rompus brusquement; et la surabondance de ses forces aimantes se précipitait au-devant d'Ottilie avec l'impétuosité d'un torrent qui vient de rompre ses digues.

L'activité passionnée du Baron n'avait pu échapper au Capitaine, qui s'en alarma sérieusement. On était convenu de faire marcher les travaux lentement et, d'un commun accord, Édouard les faisait aller à pas de géant et au gré de ses désirs à lui. La métairie était vendue, Charlotte avait encaissé le premier paiement, et cette somme, qui devait suffire jusqu'au second terme, se trouva épuisée en peu de semaines. Était-il juste, était-il possible de l'abandonner dans un pareil embarras? Lors même que le Capitaine n'aurait eu que de l'amitié pour elle, il se serait cru obligé de la seconder. Il lui expliqua donc franchement ses craintes et ses inquiétudes. Tous deux comprirent qu'ils chercheraient en vain à arrêter Édouard, et qu'au reste il valait mieux terminer les travaux tant que le Capitaine pouvait encore les diriger. Ces divers motifs leur firent prendre la résolution d'emprunter une somme suffisante pour achever tout ce qui était commencé, dans le plus court délai possible.

Ces arrangements les avaient rapproches de nouveau, et ils s'expliquèrent sur la passion d'Édouard pour Ottilie. Déjà Charlotte avait sondé le coeur de cette jeune fille, et acquis la certitude qu'elle partageait cette passion. Dans un pareil état de choses il n'y avait pas d'autre moyen de salut possible que de séparer les amants. Le hasard venait de lui fournir un prétexte pour rendre cette séparation simple et facile, car la grande tante de Luciane, charmée des brillantes qualités de cette jeune personne, l'avait appelée près d'elle pour l'introduire dans le grand monde, ce qui rendait le retour d'Ottilie à la pension aussi simple que naturel.

Constamment guidée par la raison, Charlotte se croyait en droit d'espérer qu'après le départ d'Ottilie et du Capitaine, elle parviendrait facilement à rétablir ses rapports avec son mari, tels qu'ils étaient avant l'arrivée des deux personnes qui les avaient troublés. Enfin, ses projets étaient si bien combinés, ses résolutions si sages et si prudentes, qu'elle ne supposa pas même combien il est difficile de rentrer dans une position bornée, quand ces bornes ont été brisées par une explosion violente.

Édouard ne tarda pas à s'apercevoir qu'on cherchait à l'éloigner d'Ottilie, car il ne pouvait presque plus l'entretenir sans témoins, ce qui l'irrita au point que quand il pouvait lui glisser quelques mots, c'était moins pour l'assurer de son amour que pour se plaindre de la tyrannie que sa femme et son ami se permettaient d'exercer contre eux. Sans songer que par son empressement à terminer les travaux il avait lui-même épuisé la caisse, il accusa sa femme et son ami d'avoir violé leurs premières conventions, et poussa l'injustice jusqu'à leur faire un crime de l'emprunt qu'ils venaient de négocier et que cependant il avait approuvé.

La haine est partiale, l'amour l'est plus encore; aussi la douce et bonne Ottilie devint-elle malveillante pour Charlotte et pour le Capitaine. Lorsqu'un jour Édouard se plaignait amèrement de ce dernier, elle lui répondit qu'elle avait depuis longtemps la preuve de sa perfidie.

—Plus d'une fois, lui dit-elle, je l'ai entendu se plaindre à Charlotte de votre obstination à leur déchirer les oreilles avec votre flûte; vous pouvez vous imaginer combien cette injustice m'a blessée, moi qui aime tant à vous accompagner, et surtout à vous entendre.

A peine avait elle prononcé ces mots, qu'elle sentit la faute qu'elle venait de commettre, car une colère concentrée altéra les traits du Baron; jamais rien ne l'avait aussi douloureusement offensé. Il faisait de la musique sans prétention et pour s'amuser. Ne pas respecter un plaisir aussi innocent, c'était manquer non-seulement aux devoirs de l'amitié, mais encore à ceux de l'humanité, dans son dépit, il ne songeait pas que pour des oreilles musicales il n'y a pas de tortures plus cruelles que d'écouter une exécution au-dessous du médiocre. Il était offensé et exalta sa colère jusqu'à la fureur, afin de ne point pardonner. Il lui semblait que Charlotte et le Capitaine venaient de le dégager de tous ses devoirs envers eux.

Le besoin de confier toutes ses pensées à Ottilie devint chaque jour plus dominant chez Édouard. Les difficultés toujours croissantes contre lesquelles il était obligé de lutter pour lui adresser quelques mots, lui suggérèrent l'idée de lui écrire et de l'engager à une correspondance secrète. Il venait d'exprimer laconiquement ce désir sur un petit morceau de papier, lorsque son valet de chambre entra pour lui friser les cheveux. Le courant d'air qu'il avait occasionné en ouvrant la porte, fit tomber ce papier sur le parquet; le valet de chambre le ramassa pour essayer le degré de chaleur du fer à friser; Édouard le lui arracha des mains, mais trop tard: une partie de l'écriture était brûlée.

Un second billet qu'il écrivit dans la même journée lui parut moins bien; il éprouva même quelques scrupules sur la démarche dans laquelle il allait engager sa jeune amie. Il hésita et se promit d'attendre; mais dès qu'il en trouva l'occasion, il lui glissa son billet dans la main. Dans la même soirée, Ottilie trouva le moyen de lui remettre sa réponse; ne pouvant la lire à l'instant, il la cacha dans la poche de son gilet. Mais ce gilet, fait à la dernière mode, était très-court et la poche si petite, qu'au premier mouvement qu'il fit, le papier tomba par terre. Charlotte le releva et y jeta un regard fugitif.

—Voici, dit-elle, en lui remettant ce billet, quelque chose de ton écriture que tu ne serais peut-être pas content de perdre.

Édouard la remercia d'un air embarrassé.

—Est-ce de la dissimulation, se dit-il à lui-même, ou prend-elle en effet l'écriture d'Ottilie pour la mienne?

Ce hasard et plusieurs autres du même genre qu'on peut regarder comme des avertissements par lesquels la Providence daigne quelquefois chercher a nous garantir contre les dangers qui nous menacent, étaient perdus pour lui. Les entraves que l'on opposait à sa passion l'irritèrent toujours plus fortement, et bientôt un sentiment de malveillance, de haine, remplaça son ancienne affection pour sa femme et pour son ami. Parfois, cependant, il se reprochait ce changement, et alors il cherchait à cacher ses remords sous une gaîté folle; mais comme cette gaîté ne partait pas du coeur, elle dégénérait en ironie amère.

Charlotte supporta toutes ces boutades avec patience et courage. Irrévocablement décidée à renoncer au Capitaine, ce sacrifice la rendait satisfaite et fière d'elle-même, et lui inspirait le désir de venir en aide au couple qui marchait si imprudemment vers l'abîme qu'elle avait su éviter. Elle sentait que pour éteindre une passion arrivée à un aussi haut degré de violence, il ne suffit pas de séparer les amants, elle essaya de donner quelques conseils généraux à Ottilie. Malheureusement ces conseils se rapportaient aussi bien à sa propre position qu'à celle de sa nièce; et plus elle cherchait à détourner cette jeune fille de la route funeste où elle s'était engagée, plus elle sentait qu'elle-même était bien loin encore de se retrouver sur le chemin du devoir.

Forcée ainsi de garder le silence, elle se borna à tenir les amants éloignés l'un de l'autre, ce qui ne rendit pas la position meilleure. Les allusions délicates par lesquelles elle cherchait parfois à avertir Ottilie, ne produisirent aucun effet; car Édouard était parvenu à lui prouver que sa femme aimait le Capitaine, et que, par conséquent, elle aussi désirait le divorce, pour lequel il ne s'agissait plus que de trouver un prétexte décent. Soutenue par le sentiment de son innocence, elle croyait pouvoir sans crime s'avancer vers le but où elle devait trouver un bonheur si ardemment désiré; elle ne respirait plus que pour Édouard: cet amour l'affermissait dans le bien, embellissait sou cercle d'activité et la rendait plus expansive envers tout le monde; elle se croyait au ciel sur la terre.

C'est ainsi que nos quatre amis continuèrent à vivre, en apparence du moins, de leur vie habituelle. Rien dans leurs allures n'était changé, ainsi que cela arrive souvent dans les positions les plus terribles; tout est remis en question, les habitudes quotidiennes suivent leur cours ordinaire, comme si rien ne menaçait cette existence paisible.

CHAPITRE XIV.

Le Capitaine venait de recevoir deux lettres du Comte: l'une, qu'il devait montrer à ses amis, contenait des promesses, des espérances; l'autre, écrite pour lui seul, renfermait l'offre positive d'une charge importante d'administration et de cour, le grade de major, de forts appointements et plusieurs autres avantages brillants. Comme il était indispensable de tenir cette offre secrète pendant quelque temps encore, le Capitaine ne parla à ses amis que des espérances que lui donnait la première de ces deux lettres.

S'occupant avec toutes les précautions nécessaires, des préparatifs de son prochain départ, il chercha surtout à hâter les travaux commencés. Édouard le seconda de son mieux, car il désirait que tout fût fini pour la fête d'Ottilie.

Le projet de réunir les trois étangs pour en former un lac, avait déjà eu un commencement d'exécution; il était donc impossible d'y renoncer. Sachant qu'il ne pourrait le mener à fin lui-même, le Capitaine fit venir, sous un prétexte spécieux, un jeune architecte, autrefois son élève, et qu'il savait être capable d'achever dignement cette entreprise difficile.

Le Capitaine avait un mérite réel et un caractère noble et généreux, aussi était-il loin de ressembler à ces êtres vaniteux qui, pour mieux faire sentir leur importance, jettent le désordre et la confusion dans les entreprises qu'ils doivent cesser de diriger, afin de laisser après eux la certitude qu'il est impossible de les remplacer.

Le Baron ne pouvait avouer la véritable de cause l'ardeur fiévreuse avec laquelle il hâtait les travaux, car il savait que sa femme ne consentirait jamais à célébrer avec éclat et ostensiblement le jour anniversaire de la naissance d'Ottilie. Au reste, il comprit lui-même que l'âge de cette jeune fille et sa position de protégée qui devait tout à la bienfaisance de sa tante, ne lui permettait pas de paraître publiquement en reine d'une grande fête. Aussi les préparatifs et les invitations se firent-ils sous le prétexte de l'inauguration de la maison d'été et des promenades nouvelles.

Décidé à prouver à Ottilie par tous les moyens qui étaient en son pouvoir, que tout se faisait pour elle, il lui destinait des présents qu'il voulait mettre en harmonie avec la force de sa passion. Les conseils que Charlotte lui donnait à ce sujet étaient si opposés à ses intentions, qu'il prit le parti de s'adresser à son valet de chambre, qui soignait sa garde-robe, et se trouvait, par conséquent, en relation avec les marchands de nouveautés. Cet adroit serviteur commanda aussitôt un coffre d'une forme élégante, couvert eu maroquin rouge et garni de clous d'acier; les parures et les objets de toilette dont il le fit remplir, répondaient à la magnificence de ce coffre. Il avait depuis longtemps deviné la passion de son maître, et, sans lui en parler directement, il la servait toutes les fois que l'occasion s'en présentait. Ce fut dans ce but qu'il rappela au Baron qu'il avait depuis longtemps au château tous les matériaux nécessaires pour un feu d'artifice, et que si on s'en servait pour célébrer l'anniversaire de la naissance d'Ottilie, cette fête n'en aurait que plus d'éclat. Édouard saisit cette proposition avec empressement, et le valet de chambre se chargea des préparatifs, qui devaient se faire avec le plus grand mystère afin de surprendre la société.

De son côté, le Capitaine prenait toutes les mesures de précaution nécessaires pour prévenir les accidents qui troublent presque toujours les solennités auxquelles assiste une foule nombreuse.

Édouard et son confident ne s'occupèrent que du feu d'artifice. L'échafaudage devait s'élever sur les bords de l'étang et au milieu des chênes centenaires. La place des spectateurs était naturellement en face, sous les platanes, d'où l'on pourrait, sans danger, voir l'ensemble du feu, ainsi que ses merveilleux effets dans l'eau. Lorsqu'on débarrassa cette place des plantes et des buissons qui l'embarrassaient, Édouard remarqua avec plaisir que ses arbres chéris étaient plus beaux et plus robustes encore qu'il ne le croyait.

—C'est à peu près dans cette saison que je les ai plantés, se dit-il à lui-même, mais dans quelle année?

La date précise lui était échappée, il se souvint toutefois qu'elle se rapportait à un événement de famille qui était resté gravé dans sa mémoire. Il chercha cet événement sur le journal dans lequel son père enregistrait tout ce qui lui arrivait d'important. Quel ne fut pas son ravissement, lorsqu'il reconnut que, par le plus merveilleux des hasards, le jour et l'année où il avait planté ces arbres étaient le jour et l'année de la naissance d'Ottilie!