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Les affinités électives / Suivies d'un choix de pensées du même cover

Les affinités électives / Suivies d'un choix de pensées du même

Chapter 24: CHAPITRE XVI.
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About This Book

The narrative follows a married couple on a rural estate whose decision to host an acquaintance and a young woman unsettles their household; mutual attractions arise, tested against duty and social expectation, and lead to irreversible consequences. The action is organized around an extended chemical metaphor that explores human attraction, and is interspersed with reflective passages examining free will, moral responsibility, and the tension between natural impulse and social order. Domestic scenes and intimate exchanges give way to a restrained moral reckoning.

CHAPITRE XV.

Dès les premières heures de la matinée, si impatiemment attendue, les invités arrivèrent en foule au château du Baron. Les personnes présentes à la pose de la première pierre de la maison d'été, avaient conservé un agréable souvenir de cette cérémonie, et celles qui n'avaient pu y assister en avaient entendu parler avec beaucoup d'éloges; aussi chacun s'empressa-t-il de venir prendre sa part d'une nouvelle fête de ce genre.

Au moment où on allait se mettre à table, les charpentiers, précédés par une joyeuse musique, firent leur entrée solennelle dans la cour du château. L'un d'eux prononça une courte harangue et fit circuler une immense couronne de chêne, ornée de mouchoirs et de rubans de soie. Les dames s'empressèrent d'enrichir cette couronne de toutes sortes de dons gracieux qu'elles y attachèrent elles-mêmes. Puis on se mit à table, et les charpentiers, heureux et fiers, continuèrent leur marche à travers le village, où ils enlevèrent aux jeunes filles leurs plus beaux mouchoirs, leurs plus beaux rubans; et le cortège grossi par la foule des curieux arriva, au milieu des cris de joie, à la maison d'été, dont le toit fut aussitôt orné de la couronne de chêne surchargée d'offrandes de tout genre.

Après le dîner, Charlotte, qui ne voulait ni cortège ni marche régulière, se borna à proposer à ses hôtes une promenade sur la montagne de la maison d'été, où l'on arriva par groupes isolés et sans ordre; Ottilie, qu'elle avait retenue afin de l'empêcher de jouer un rôle dans cette fête, arriva la dernière sur la plate-forme, circonstance qui causa précisément le mal que Charlotte avait voulu éviter. Les trompettes et les cymbales qui devaient saluer la société, et qui avaient attendu qu'elle fût toute réunie, n'entonnèrent leurs bruyantes fanfares qu'au moment où la jeune fille parut, et ils la proclamèrent ainsi la reine de la fête.

Pour mettre la maison d'été en harmonie avec la solennité de ce jour, on l'avait décorée de guirlandes de fleurs disposées selon les règles architectoniques. Le Baron avait fait placer sur le fronton, des chiffres en fleurs qui indiquaient la date de cette inauguration. Il avait en même temps donné l'ordre de faire figurer le nom d'Ottilie dans le tympan du fronton; heureusement le Capitaine était arrivé assez tôt pour enlever les lettres en fleurs et les remplacer par d'autres ornements.

Les rubans et les mouchoirs bigarrés qui ornaient la couronne flottaient dans l'air, et le vent emporta la nouvelle et courte allocution du charpentier. La cérémonie était terminée et la place devant la maison avait été nivelée et entourée de branches d'arbres, afin de la disposer en salle de danse.

Un jeune charpentier présenta au Baron une svelte et jolie villageoise, et pria fort poliment Ottilie de lui faire l'honneur d'ouvrir le bal avec lui. Les deux couples trouvèrent de nombreux imitateurs, et Édouard ne tarda pas à changer sa rustique danseuse contre la charmante Ottilie. Les invités pour lesquels ce genre de plaisir n'avait point d'attrait, se dispersèrent dans les alentours et admirèrent les promenades et les plantations nouvelles; mais avant de se séparer, on s'était donné rendez-vous sous les platanes, à la chute du jour.

Édouard arriva le premier à ce rendez-vous, et donna ses derniers ordres au valet de chambre, qui se rendit aussitôt, avec l'artificier, sur la rive opposée de l'étang où déjà tout était prêt pour la surprise que l'on réservait à la société. Ce ne fut qu'en ce moment que le Capitaine devina le mystère qu'on lui avait caché jusqu'ici. Prévoyant que la foule allait se porter sur les bords de l'étang, il allait faire prendre des mesures de précaution; mais le Baron lui dit sèchement qu il voulait diriger seul un divertissement de son invention.

Ainsi que le Capitaine l'avait prévu, les campagnards, qui ne croyaient jamais pouvoir s'approcher assez près du lieu où devait s'opérer la merveille qu'on venait de leur annoncer, se pressèrent sur les digues auxquelles l'on avait déjà commencé à ôter une partie de leurs soutiens, la réunion des trois étangs en un seul ayant rendu leur destruction nécessaire.

Le soleil venait enfin du se coucher, le crépuscule du soir enveloppait déjà la contrée, et les nobles spectateurs, réunis sous les platanes où l'on venait de servir une magnifique collation, attendaient fort commodément une obscurité plus complète. La soirée était calme, pas un souffle n'agitait le feuillage, et tout permettait d'espérer que le feu d'artifice réussirait complètement.

Tout à coup des cris horribles se firent entendre, d'immenses mottes de terre s'étaient détachées des digues, et des hommes, des femmes, des enfants roulaient avec elles dans l'eau. On se précipita vers le lieu du désastre, pour voir plutôt que pour secourir, car le malheur paraissait sans remède. Les digues, dégarnies et trop faibles pour supporter le poids qui les surchargeait, s'affaissaient de plus en plus. Enfin la confusion était telle, que tous ceux qui se trouvaient sur ces digues ne pouvaient plus ni avancer ni reculer. Le Capitaine seul conserva assez de présence d'esprit pour faire chasser, de force, de ces digues, la foule éperdue, ce qui empêcha de nouveaux éboulements, et donna aux hommes courageux dont il s'était entouré assez de place pour secourir les malheureux qui luttaient contre les flots. Au bout de quelques minutes, tous avaient été ramenés sur le rivage. Un jeune garçon seul avait été poussé trop avant dans l'eau pour gagner la terre, et les efforts qu'il fit pour s'en approcher l'éloignèrent toujours davantage; ses forces l'abandonnèrent, et l'on n'aperçut plus que ses bras qu'il élevait vers le Ciel comme pour implorer son secours. Le bateau était rempli de pièces d'artifice qu'on devait brûler sur l'eau, et le temps que l'on aurait mis à le décharger était plus que suffisant pour rendre certaine la mort du malheureux enfant. La résolution du Capitaine fut bientôt prise, il se dépouilla en hâte de son habit et se précipita dans l'étang.

Un long cri de surprise et d'admiration retentit dans la foule; tous les yeux étaient fixés sur l'intrépide nageur qui, après avoir plongé plusieurs fois, reparut avec l'enfant. Il l'amena sur le rivage et le remit au chirurgien, car il ne donnait plus aucun signe de vie; puis il demanda s'il ne manquait plus personne et fit faire à ce sujet une enquête sévère. En vain Charlotte le supplia de retourner au château et de s'y faire donner les soins nécessaires, il ne consentit à s'éloigner qu'après avoir acquis la certitude que tout le monde était sauvé; le chirurgien le suivit avec l'enfant qui avait repris l'usage de ses sens.

A peine les eut-on perdus de vue que Charlotte se souvint que le thé, le sucre, le vin et les autres objets dont ils avaient besoin étaient enfermés sous clef, et que par conséquent sa présence et celle d'Ottilie étaient nécessaires au château. Pour y retourner il fallait passer sous les platanes, où elle vit son mari occupé à réunir et à retenir la société, en l'assurant que le feu d'artifice allait commencer. Elle le supplia de remettre un plaisir dont personne en ce moment n'était en état de profiter, et lui fit sentir qu'il serait inhumain de s'amuser avant de savoir qu'il n'y avait en effet plus rien à craindre pour le malheureux enfant et pour son généreux sauveur.

—Le chirurgien fera son devoir, répondit sèchement le Baron, il a tout ce qu'il faut pour cela et notre présence au château ne ferait que le gêner.

Charlotte n'insista pas davantage, mais elle fit signe à Ottilie de la suivre; elle allait obéir, Édouard la retint.

—Je ne veux pas, s'écria-t-il, qu'on la traite en soeur de charité; cette journée est trop belle pour la terminer à l'hôpital! L'enfant noyé est sauvé et le Capitaine se séchera fort bien sans nous.

Charlotte partit seule et en silence; quelques invités la suivirent d'abord, et après une courte hésitation, toute la société prit le chemin du château. Restée seule sous les platanes avec Édouard, la tremblante Ottilie le supplia d'imiter l'exemple qu'on venait de leur donner.

—Non, non, dit-il, restons ici ensemble: les choses exceptionnelles ne se font pas sur les routes ordinaires. Que la catastrophe de ce soir hâte notre union, tu m'appartiens, je te l'ai juré assez de fois, que les actions succèdent enfin aux paroles!

Le bateau traversa l'étang et s'approcha des platanes: c'était le valet de chambre qui venait demander à son maître ce que deviendrait le feu d'artifice.

—Fais-le partir, s'écria le Baron.

Et le valet de chambre retourna à son poste. Édouard prit les deux mains d'Ottilie.

—C'est pour toi seule qu'il a été préparé, qu'il s'exécute pour toi seule, permets-moi seulement de l'admirer à tes côtés.

Puis il s'assit près d'elle d'un air tendrement ému, mais avec une réserve respectueuse.

Au milieu des explosions principales et terribles comme le tonnerre des canons, on entendait le sifflement des fusées, des balles luisantes et des serpenteaux, le craquement des roues et des soleils, et le bruissement des pluies de feu.

Édouard suivait avec ravissement du regard et de la pensée tous ces météores qui s'élançaient dans les airs, tantôt les uns après les autres, et tantôt tous à la fois. Mais pour la tendre et douce Ottilie, déjà intimidée par tout ce qui avait précédé cet instant, ces apparitions bruyantes et éphémères furent plutôt un objet d'effroi que de plaisir. Dominée par la peur, elle se rapprocha de son ami, qui ne vit dans ce mouvement qu'une preuve de confiance, et la promesse réitérée de lui appartenir pour toujours.

La nuit avait repris ses droits que l'éclat du feu d'artifice venait de lui disputer; la lune argentait seule les étangs, et éclairait l'étroit sentier sur lequel les deux amants retournaient au château. Tout à coup un homme se présenta devant eux et leur demanda l'aumône, et Édouard reconnut l'insolent qui l'avait forcé à prendre des mesures contre l'importunité des mendiants. Trop heureux pour ne pas chercher à étendre ce bonheur sur tout ce qui l'entourait, il jeta une pièce d'or dans le chapeau de cet homme.

Grâce à l'habileté du chirurgien et aux soins empressés de Charlotte, l'enfant était presque entièrement remis, et la santé du Capitaine et des hommes qui l'avaient secondé ne courait plus aucun danger; toutes les mesures de précaution nécessaires en pareil cas ayant été prises a temps.

La catastrophe de l'étang avait laissé une certaine inquiétude dans l'esprit de tout le monde, aussi les invités s'était-ils empressés de regagner leurs demeures.

Resté seul avec Charlotte, le Capitaine l'informa de son prochain départ; cette nouvelle inattendue la surprit sans la troubler. La soirée avait été si fertile en événements graves et extraordinaires, que tout ce qui pouvait les suivre n'était plus pour elle que la réalisation de l'avenir solennel dont ces mêmes événements lui avaient paru le présage certain. Telle était la disposition de son esprit lorsqu'elle vit entrer Édouard et Ottilie. Son premier soin fut de leur apprendre que le Capitaine était sur le point de les quitter pour aller remplir un poste brillant. Le Baron ne vit dans ce changement de fortune subit, qu'un hasard favorable qui ne pouvait manquer de hâter l'accomplissement de ses voeux. Son imagination devançant les événements, lui montrait d'un côté Charlotte heureuse et fière de son nouvel époux, et de l'autre Ottilie établie par lui en qualité de maîtresse légitime du château et de ses vastes domaines.

Éblouie par des rêves semblables, la jeune fille s'était retirée dans sa chambre, où elle trouva le riche coffre qui contenait les cadeaux de son ami. Les mousselines, les soieries, les dentelles, les schalls étaient aussi riches qu'élégants; de magnifiques bijoux complétaient ce trousseau. Elle devina sans peine que l'intention d'Édouard était de l'habiller d'une manière digne du rang qu'il lui destinait; mais tous ces objets étaient si bien rangés et surtout si brillants, qu'elle osa à peine les soulever, et encore moins se les approprier même de la pensée.

CHAPITRE XVI.

Le lendemain matin le Capitaine avait quitté le château, laissant au Baron quelques lignes par lesquelles il lui exprimait sa reconnaissance et son invariable attachement. La veille, déjà, il avait fait à demi mot ses adieux à Charlotte; elle avait le pressentiment que cette séparation serait éternelle, et elle eut la force de s'y résigner.

Le Comte ne s'était pas borné à élever son protégé à un poste honorable; il voulait encore lui faire faire un mariage brillant; il s'en occupa avec tant d'ardeur, que, dans la pensée de Charlotte, cette seconde affaire lui parut tout aussi certaine que la première. En un mot, elle avait complètement et pour jamais renoncé à un homme qui n'était plus à ses yeux que le mari d'une autre femme.

Convaincue que tout le monde avait son courage, et que ce qui n'avait pas été impossible pour elle ne devait l'être pour personne, elle prit la résolution d'amener son mari, par une explication franche et sincère, au point où elle était arrivée elle-même.

—Notre ami, lui dit-elle, vient de nous quitter, et avec lui disparaîtra une partie des changements survenus dans notre manière d'être. Il dépend de nous maintenant de redevenir, sous tous les rapports, ce que nous étions naguère.

N'écoutant que la voix de la passion, Édouard crut voir dans ces paroles une allusion à leur veuvage et à un divorce prochain qui les rendrait libres comme ils l'étaient alors.

—Rien, en effet, dit-il, ne parait plus facile et plus juste, il s'agit seulement de bien nous entendre afin d'éviter le scandale.

—Je conviens, reprit Charlotte, qu'il faut, avant tout, assurer à Ottilie une position avantageuse. Deux partis se présentent à cet effet: nous pouvons la renvoyer à la pension, puisque ma tante a fait venir près d'elle Luciane, qu'elle veut introduire dans le grand monde. D'un autre côté, une dame respectable, riche et noble, est prête à la recevoir chez elle, en qualité de compagne de sa fille unique, et de la traiter, sous tous les rapports, comme sa propre enfant.

Édouard reconnut enfin qu'il s'était trompé sur les intentions de sa femme, et répondit avec nu calme affecté:

—Depuis son séjour au château, Ottilie a contracté des habitudes qui lui rendraient, je le crois du moins, un changement de position fort peu agréable.

—Nous avons tous contracté des habitudes folles, funestes! toi surtout, dit vivement Charlotte. Cependant il arrive une époque où l'on se réveille de ses rêves dangereux, où l'on sent la nécessité de les sacrifier à ses devoirs de famille.

—Tu conviendras, sans doute, qu'il serait injuste de sacrifier Ottilie à ces prétendus devoirs de famille? Et, certes, la repousser, l'envoyer loin de nous, ce serait la sacrifier. La fortune est venue chercher le Capitaine ici, aussi avons-nous pu le voir partir sans regret et même avec joie. Attendons; qui sait si un avenir brillant n'est pas réservé à Ottilie?

Charlotte ne chercha pas à maîtriser son émotion, car elle était décidée à s'expliquer sans détour.

—L'avenir qui nous est réservé est assez clair: tu aimes Ottilie; elle aussi nourrit depuis long temps pour toi un penchant qui déjà touche de près à la passion. Ce langage te déplaît? Pourquoi ne pas rendre en termes précis ce que chaque instant nous révèle? Pourquoi n'oserais-je pas te demander quel sera le dénouement de ce drame?

—Il est impossible de répondre à une pareille question, dit Édouard avec un dépit concentré. Notre position est une de celles où il est indispensable d'attendre la marche des événements. Qui peut deviner les secrets du destin?

—Pour ce qui nous concerne, on le peut sans être doué d'une haute sagesse ou d'une grande pénétration, répliqua Charlotte. Au reste, nous ne sommes plus assez jeunes pour nous avancer au hasard sur une route que nous ne devons pas suivre. Personne ne cherchera à nous en détourner, car, à notre âge, on doit savoir se gouverner soi-même. Oui, il ne nous est pas permis de nous égarer; on ne nous pardonnera plus ni fautes ni ridicules.

Incapable d'imiter, ni même d'apprécier la noble franchise de sa femme, Édouard répondit avec un sourire affecté:

—Peux-tu blâmer l'intérêt que je prends au bonheur de ta nièce? non à son bonheur à venir qui dépend toujours des chances du hasard, mais à son bonheur actuel? Ne te fais pas illusion à toi-même. Pourrais-tu te figurer sans chagrin cette pauvre enfant arrachée à notre cercle domestique et jetée dans un monde étranger? Moi, du moins, je n'ai pas le courage de supposer la possibilité d'un pareil changement.

Charlotte sentit pour la première fois toute la distance qui séparait le coeur d'Édouard du sien.

—Ottilie, s'écria-t-elle, ne peut être heureuse ici, puisqu'elle arrache un mari à sa femme, un père à ses enfants.

—Quant à nos enfants, répondit le Baron d'un air moqueur, nous aurions tort de nous alarmer pour eux, puisqu'ils ne sont pas encore nés. Au reste, pourquoi se perdre ainsi dans des suppositions exagérées?

—Parce que les passions déréglées engendrent l'exagération. Il en est temps encore, ne repousse pas les conseils, l'assistance sincère que je t'offre. Lorsqu'on cherche sa route à travers l'obscurité, le rôle de guide appartient de droit au plus clairvoyant, et, certes, dans le cas où nous nous trouvons, j'y vois mieux que toi. Édouard, mon ami, mon bien-aimé, laisse-moi tout essayer, tout entreprendre pour te conserver. Ne me suppose pas capable de renoncer à un bonheur dont j'ose me croire digne, au seul bien que j'ambitionne en ce monde, à toi enfin.

—Et qui parle de cela? dit Édouard d'un air embarrassé.

—Mais puisque tu veux garder Ottilie auprès de toi, mon ami, pourrais-tu ne pas prévoir les conséquences inévitables d'une pareille conduite? Je n'insisterai pas davantage; mais si tu ne veux pas te vaincre, bientôt du moins tu ne pourras plus te tromper.

Édouard fut forcé de s'avouer qu'elle avait raison, mais il ne se sentit pas la force de le déclarer ouvertement. Un mot qui formule tout à coup d'une manière positive ce que le coeur s'est permis vaguement et par degrés, est terrible à prononcer; aussi ne chercha-t-il qu'à éluder ce mot.

—Tu me demandes une résolution, dit-il, et je ne sais même pas encore quel est en effet ton projet à l'égard d'Ottilie.

—Mon projet, répondit Charlotte, est de peser avec toi lequel des deux partis dont je t'ai parlé pour elle offre le plus d'avantages.

Après avoir peint la vie du pensionnat sous tous ses rapports, elle s'étendit avec chaleur sur la douce existence qu'elle pourrait trouver près de la dame qui voulait l'associer à sa fille.

—Je voterais pour cette dernière position, dit elle, non-seulement parce que la pauvre enfant sera plus heureuse, mais parce qu'en la renvoyant à la pension, nous nous exposons à faire renaître et augmenter l'amour, qu'à son insu elle a inspiré à son professeur.

Le Baron feignit de l'approuver, mais dans le seul but de gagner du temps; et Charlotte, qui déjà se croyait sûre de sa victoire, fixa le départ d'Ottilie pour la fin de la semaine.

Ne voyant plus dans la conduite de sa femme qu'une perfidie adroitement combinée pour lui enlever à jamais son bonheur, il prit le parti désespéré de quitter lui-même sa maison, afin de ne pas en faire chasser Ottilie, ce qui, pour l'instant du moins, lui paraissait le point principal. La crainte de voir Charlotte s'opposer à son départ, le poussa à lui dire qu'il allait s'absenter pour quelques jours, parce qu'une sage prudence lui faisait craindre de revoir Ottilie et d'être témoin de son départ.

Cette ruse eut tout l'effet qu'il en avait attendu, Charlotte se chargea elle-même des préparatifs de son voyage, ce qui lui donna le temps d'écrire le billet suivant:

ÉDOUARD A CHARLOTTE.

Je ne sais si le mal qui est venu nous frapper est guérissable ou non, mais je sens que pour échapper au désespoir, j'ai besoin d'un délai, et le sacrifice que je m'impose me donne le droit de l'exiger. Je quitterai ma maison jusqu'à ce que notre avenir à tous soit décidé. En attendant cette décision, tu en seras la maîtresse absolue, mais à la condition expresse que tu partageras cet empire avec Ottilie. Ce n'est pas au milieu d'étrangers, c'est à tes côtés que je veux qu'elle vive. Continue à être bonne et douce pour elle, redouble d'égards et de délicatesse envers cette chère enfant; je te promets, en échange, de n'entretenir avec elle aucune relation. Je veux même rester, pour un certain temps, dans une ignorance complète sur tout ce qui vous concernera toutes deux. Mon imagination rêvera que tout va pour le mieux, et vous pourrez en penser autant sur mon compte.

Je te prie, je te conjure encore une fois de ne pas éloigner Ottilie. Si elle dépasse le cercle dans lequel se trouve ce domaine et ses dépendances, si elle entre dans une sphère étrangère, elle n'appartient plus qu'à moi, et je saurai m'emparer de mon bien. Si tu respectes mes voeux, mes espérances, mes douleurs, mes illusions, eh bien! alors je ne repousserai peut-être pas la guérison, si toutefois elle venait s'offrir à mon coeur malade …

A peine sa plume avait-elle tracé cette dernière phrase, que son âme tout entière la démentit; en la voyant sur le papier, tracée par sa main, il éclata en sanglots. Une puissance irrésistible lui disait plus clairement que jamais qu'il n'était pas en son pouvoir de cesser d'aimer Ottilie, soit que cet amour fût un bonheur ou un malheur pour lui.

En ce moment d'agitation fiévreuse, il se rappela tout à coup qu'il allait s'éloigner de son amie, sans savoir même si jamais il lui serait possible de la revoir. Mais il avait promis de partir, et dans son trouble il lui semblait que l'absence le rapprochait du but de ses désirs, tandis qu'en restant il lui serait impossible d'empêcher sa femme d'éloigner Ottilie de la maison. Poussé par cette dernière pensée, il descendit rapidement l'escalier et s'élança sur le cheval qui l'attendait dans la cour.

En passant devant l'auberge du village, il reconnut, sous un berceau en fleurs et devant une table bien servie, le mendiant auquel il avait donné la veille une pièce d'or. Cette vue lui rappela douloureusement les plus belles heures de sa vie, et l'immensité de sa perte.

Combien j'envie ton sort! se dit-il à lui-même, sans détourner les yeux du mendiant. Tu jouis encore aujourd'hui du bien que je t'ai fait hier; mais moi, il ne me reste plus rien du bonheur dont je m'enivrais alors.

CHAPITRE XVII.

Le bruit des pas d'un cheval au trot avait attiré Ottilie à sa fenêtre, où elle était arrivée assez tôt pour voir sortir Édouard de la cour. Ne pouvant s'expliquer pourquoi il s'éloignait ainsi sans l'en avertir, et même sans l'avoir vue une seule fois dans la matinée, elle devint triste et pensive; et son inquiétude augmenta lorsque Charlotte vint la prendre et lui lit faire une longue promenade, pendant laquelle elle évita avec une affectation visible de parler de son mari. Mais quand à son retour au château elle entra dans la salle à manger, sa surprise toucha de près à l'effroi, car elle ne vit que deux couverts sur la table.

Il est toujours pénible de se voir déranger dans ses habitudes quelqu'insignifiantes qu'elles puissent être; mais quand ces habitudes tiennent à vos affections, y renoncer, c'est renoncer au bonheur. Au reste, tout contribuait à jeter Ottilie dans un autre monde. Charlotte avait, pour la première fois, ordonné elle-même le dîner; son extérieur cependant annonçait le calme et la tranquillité d'esprit, et elle parlait de la nouvelle position du Capitaine, comme d'un événement heureux, tout en assurant qu'elle le mettait dans l'impossibilité de jamais revenir au château.

Remise enfin de son premier mouvement de terreur, Ottilie se flatta qu'Édouard avait été reconduire son ami, et qu'il ne tarderait pas à revenir. Cette consolation lui fut bientôt enlevée, car, en sortant de table, elle s'approcha de la fenêtre et vit une berline de voyage arrêtée dans la cour.

Charlotte demanda pourquoi cette voiture n'était pas encore partie; le domestique répondit que le valet de chambre du Baron l'avait fait attendre, parce qu'il lui manquait encore une foule de petites choses dont son maître pourrait avoir besoin en voyage. Ottilie eut recours à toute sa présence d'esprit pour cacher sa surprise et sa douleur.

En ce moment le valet de chambre entra d'un air affairé et réclama plusieurs objets peu importants, mais qui faisaient deviner l'intention d'une longue absence.

—Je ne comprends pas ce que vous venez faire ici, lui dit Charlotte d'un ton irrité; vous avez toujours été chargé seul de tout ce qui concerne le service personnel de votre maître, et vous n'avez besoin de personne pour vous procurer les choses qui vous sont nécessaires.

L'adroit valet s'excusa de son mieux, mais sans renoncer à l'espoir de faire sortir Ottilie; car c'était là le seul but de sa démarche. Elle le devina et allait s'éloigner avec lui, mais Charlotte la retint et ordonna sèchement au valet de chambre de se retirer. Il fut forcé d'obéir, et bientôt la berline sortit du château.

Quel instant terrible pour la pauvre jeune fille! elle ne comprit, elle ne sentit rien, sinon qu'Édouard venait de lui être arraché pour un temps illimité. Sa souffrance était telle que Charlotte en eut pitié et la laissa seule.

Qui oserait décrire sa douleur, ses larmes, ses angoisses? Elle pria Dieu de lui aider à passer cette cruelle journée; la nuit fut plus terrible encore, mais elle y survécut, et le lendemain matin il lui semblait qu'elle avait changé d'existence et de nature. Elle ne s'était pas résignée à son malheur; elle l'avait approfondi, elle avait acquis la certitude qu'il pouvais s'augmenter encore. Le départ d'Édouard ne lui paraissait que le prélude du sien; car elle ignorait la menace par laquelle il avait su forcer sa femme à garder sa rivale près d'elle, et à la traiter avec indulgence et bonté.

Charlotte s'acquitta noblement de la tâche difficile que son mari lui avait imposée. Pour arracher Ottilie à elle-même, elle la surchargeait d'occupations, et ne la laissait que fort rarement seule. Sans se flatter qu'il serait possible de combattre une grande passion par des paroles, elle chercha du moins à lui donner une juste idée de la puissance de la volonté et d'une sage résolution.

—Sois persuadée, mon enfant, lui dit elle un jour, que rien n'égale la reconnaissance d'un noble coeur, quand nous avons eu le courage de lui aider à dompter les emportements d'une passion mal entendue. J'ai osé entreprendre un pareil ouvrage, ose me seconder, aide-moi à l'achever. C'est à la modération, à la patience de la femme qu'il appartient de conserver ce que l'homme veut détruire par sa violence et par ses excès.

—Puisque vous parlez de modération, chère tante, répondit Ottilie, je dois vous dire que je me suis aperçue avec chagrin que cette vertu manque absolument aux hommes; ils ne savent pas même l'exercer à table quand le vin leur plaît. Les plus remarquables d'entre eux troublent ainsi pour plusieurs heures leur raison, perdent toutes les aimables qualités qui les distinguent, et semblent ne plus aimer que le désordre et la confusion. Je suis sûre que plus d'un funeste projet a été arrêté et exécuté dans un pareil moment.

Charlotte fut de son avis; mais elle changea d'entretien, car elle avait compris qu'il ramenait la pensée de la jeune fille sur Édouard, qui cherchait, sinon habituellement, du moins plus souvent qu'elle ne l'aurait voulu, à augmenter sa gaieté en à chasser un souvenir fâcheux en buvant quelques verres de vin de trop. Pour achever de détourner la pensée de sa nièce d'un pareil sujet, elle parla du prochain mariage du Capitaine avec la femme que le Comte lui destinait, et ses discours et sa contenance annonçaient qu'elle regardait cette union comme un bonheur qui devait achever de consolider l'avenir d'un ami pour lequel elle avait l'affection d'une soeur.

Cette révélation inattendue jeta l'imagination d'Ottilie dans une sphère bien différente de celle qu'Édouard lui avait fait envisager. Dès ce moment, elle observa et commenta chaque parole de sa tante; le malheur l'avait rendue soupçonneuse.

Charlotte persista dans la route qu'elle s'était tracée avec la persévérance, l'adresse et la pénétration qui faisaient la base fondamentale de son caractère. A peine était-elle parvenue à faire rentrer ses penchants dans les bornes étroites du devoir, qu'elle soumit sa vie extérieure et toute sa maison à la même réforme. Au milieu du calme monotone et de la paix régulière qui régnaient autour d'elle, elle s'applaudit des incidents qui avaient si violemment troublé son intérieur, puisqu'ils avaient mis un terme à des travaux et à des projets d'embellissement devenus si vastes qu'ils menaçaient de compromettre sa fortune et celle de son mari. Trop sage pour arrêter ce qu'il était indispensable d'achever, elle suspendit les travaux au point où ils pouvaient, sans danger, attendre le retour du maître; car elle voulait laisser à son mari le plaisir de mener paisiblement à fin ce qui avait été entrepris dans un état d'agitation fiévreuse. L'architecte comprit ses intentions et les seconda avec autant de sagesse que de réserve.

Déjà les trois étangs ne formaient plus qu'un lac, dont on embellissait les bords par des plantations utiles, au milieu desquelles on pouvait, plus tard, placer facilement des points de repos, des pavillons et des retraites pittoresques. La maison d'été était finie autant qu'elle avait besoin de l'être pour braver la rigueur des saisons, et le soin de la décorer fut remis à une autre époque.

Satisfaite d'elle-même, Charlotte était réellement heureuse et tranquille. Ottilie s'efforça de le paraître; mais, au fond de son âme elle ne prenait part à ce qui se passait autour d'elle, que pour y chercher un présage du prochain retour d'Édouard. Aussi vit-elle avec un vif plaisir qu'on venait d'exécuter une mesure dont elle l'avait souvent entendu parler comme d'un projet favori.

Ce projet consistait à réunir les petits garçons du village pendant les longues soirées d'été, pour leur faire nettoyer les plantations et les promenades nouvelles. Peu de semaines avaient suffi à Charlotte pour les faire habiller tous d'une espèce d'uniforme qui restait déposé au château, car ils ne devaient s'en servir que pendant les heures de travail. L'architecte, qui les guidait avec une rare intelligence, ne tarda pas à donner à l'ensemble de cette petite troupe quelque chose de régulier et de gracieux. Rien, en effet, n'était plus agréable à voir que ces enfants. Les uns, armés de serpettes, de râteaux de bêches et de balais, parcouraient les routes, les sentiers et les massifs, tandis que les autres les suivaient avec des paniers, dans lesquels ils entassaient les pierres, les épines et les branches de bois mort. Leurs diverses attitudes fournissaient presque chaque jour à l'architecte des modèles de groupes gracieux pour des bas-reliefs, dont il se proposait d'orner les frises de la première belle maison de campagne qu'il aurait à construire.

Pour Ottilie, ce corps de petits jardiniers si bien disciplinés, n'était qu'une attention par laquelle ou se proposait de surprendre agréablement le maître que, sans doute, on attendait sous peu. Ranimée par cette pensée, elle se promit d'offrir à son ami un établissement d'utilité de son invention.

L'embellissement du village, ainsi que le Capitaine l'avait prévu, avait inspiré à tous les habitants l'amour de la propreté, de l'ordre et du travail. Ce fut ce penchant qu'Ottilie se proposa de développer chez les petites filles. A cet effet, elle les réunit au château à des heures fixes, et leur enseigna à filer, à coudre et d'autres travaux analogues à leur sexe. On ne saurait enrégimenter les petites Elles comme les petits garçons. Ottilie le sentit, aussi ne leur imposa-t-elle aucune uniformité de costume ou de mouvement, mais elle s'efforça d'augmenter leur activité et de les rendre plus attachées à leurs familles, plus utiles dans leurs maisons. Chez une seule de ses élèves, la plus vive et la plus éveillée de toutes, ses conseils ne produisirent pas le résultat qu'elle en avait attendu. La petite espiègle se détacha entièrement de ses parents, pour ne plus vivre que pour sa belle et bonne maîtresse.

Comment Ottilie aurait-elle pu rester insensible à tant d'affection? Bientôt la petite Nanny, qu'elle avait tolérée d'abord, devint sa compagne inséparable, et, par conséquent, commensale du château. Sans cesse à ses côtés, elle aimait surtout à la suivre dans les jardins, où la petite gourmande se régalait avec les cerises et les fraises tardives dont le Baron avait su se procurer les espèces les plus rares. Les arbres fruitiers, qui promettaient pour l'automne une riche récolte, fournissaient au jardinier l'occasion de parler de son maître dont il désirait le prochain retour. Ottilie l'écoutait avec plaisir, car il connaissait son état et aimait sincèrement Édouard.

Un jour qu'elle lui faisait remarquer avec satisfaction que tout ce que le Baron avait greffé pendant le printemps avait parfaitement réussi, il lui répondit d'un air soucieux:

—Je désire que ce bon seigneur en recueille beaucoup de joie; mais s'il nous revient pour l'automne, il verra qu'il y a dans l'ancien jardin du château des espèces précieuses qui datent du temps de feu son père. Les pépiniéristes d'aujourd'hui ne sont pas aussi consciencieux que les Chartreux. Leurs catalogues sont remplis de noms curieux, on achète, on greffe, on cultive, et quand les fruits arrivent, on reconnaît que de pareils arbres ne méritent pas la place qu'ils occupent.

Le fidèle serviteur demandait surtout à Ottilie l'époque du retour d'Édouard, et lorsqu'elle lui disait qu'elle l'ignorait, il devenait triste et pensif, car il croyait qu'elle le jugeait indigne de sa confiance. Et cependant elle ne pouvait se séparer des plates-bandes, des carrés où tout ce qu'elle avait semé et planté avec son ami était en pleine fleur, et n'avait plus besoin d'autres soins que d'un peu d'eau, que Nanny, qui la suivait toujours un arrosoir à la main, versait avec prodigalité. Les fleurs d'automne, encore en boutons, lui causaient surtout une douce émotion. Il était certain que pour la fête d'Édouard elles brilleraient dans tout leur éclat, et elle espérait s'en servir à cette occasion, comme d'autant de témoins de son amour et de sa reconnaissance. Mais l'espoir de célébrer cette fête n'était pour elle qu'une ombre vacillante: le doute et les soucis entouraient sans cesse de leurs tristes murmures l'âme de la pauvre fille.

Dans de pareilles dispositions d'esprit, un rapprochement sincère entre elle et sa tante était impossible. Au reste, la position de ces deux femmes devait naturellement les éloigner l'une de l'autre. Un retour complet au passé et dans la vie légale, rendait à Charlotte tout ce qu'elle pouvait jamais avoir espéré, tandis qu'il enlevait à Ottilie tout ce que la vie pouvait lui promettre, et dont elle n'avait eu aucune idée avant sa liaison avec Édouard. Cette liaison lui avait appris à connaître la joie et le bonheur; et sa situation actuelle n'était plus qu'un vide effrayant.

Un coeur qui cherche, sent vaguement qu'il lui manque quelque chose; un coeur qui a trouvé et perdu ce qu'il cherchait, a la conscience du malheur; et, alors, les tendres rêveries, les désirs incertains qui le berçaient doucement deviennent des regrets amers, du dépit, du découragement. Alors le caractère de la femme, quoique façonné pour l'attente, sort de ce cercle passif pour entreprendre, pour faire quelque chose qui puisse lui rendre son bonheur.

Ottilie n'avait point renoncé à Édouard; Charlotte cependant fut assez prudente pour feindre de regarder comme une chose convenue et certaine, qu'il ne pouvait plus désormais y avoir entre sa nièce et son mari que des relations de protection bienveillante, d'amitié paisible.

Ottilie passait une partie de ses nuits à genoux devant le coffre ouvert où les riches présents d'Édouard se trouvaient encore tels qu'il les y avait placés lui-même. Pour elle, tous ces objets étaient tellement sacrés, qu'elle aurait craint de les profaner en s'en servant. Après ces nuits cruelles, elle sortait, avec les premiers rayons du jour, du château où, naguère; elle avait été si heureuse, et se réfugiait dans les solitudes les plus agrestes. Parfois même il lui semblait que le sol ne la portait qu'à regret; alors elle se jetait dans la nacelle, la faisait glisser jusqu'au milieu du lac, tirait une relation de voyage de sa poche; et doucement bercée par les vagues, elle se laissait aller à des rêves qui la transportaient dans les pays lointains dont parlait son livre, et où elle rencontrait toujours l'ami que rien ne pouvait éloigner de son coeur.

CHAPITRE XVIII.

Mittler, dont nos lecteurs connaissent déjà l'humeur bizarre et l'activité inquiète, avait entendu parler sourdement des troubles survenus au château de ses bons amis, dont il croyait le bonheur à l'abri de tout orage. Persuadé que le mari ou la femme ne tarderait pas à réclamer son intervention, qu'il était très-disposé à leur accorder, il s'attendait à chaque instant à recevoir un message de l'un ou de l'autre. Leur silence l'étonna sans diminuer ses bienveillantes intentions à leur égard, et il finit par se décider à aller leur offrir ses services. Cependant il remettait cette démarche de jour en jour; l'expérience lui avait prouvé que rien n'est plus difficile que de ramener des personnes douées d'une intelligence supérieure, sur la route dont elles n'ont pu s'éloigner sans le savoir. Après une assez longue hésitation, il prit enfin le parti d'aller trouver Édouard, dont il venait de découvrir la retraite.

La route qu'il fallait suivre pour se rendre près de ce mari égaré, le conduisit à travers une agréable vallée tapissée de prairies que sillonnait un rapide et bruyant ruisseau. Des champs et des vergers séparaient les villages qui s'élevaient çà et là sur le penchant des collines, et donnaient à la contrée quelque chose de paisible et de riant. Rien dans cette vaste vallée ne frappait l'imagination, tout y développait l'amour de la vie.

Bientôt une grande métairie, entourée de jardins, attira l'attention de Mittler par son air de propreté et d'élégance champêtre; et il devina sans peine que c'était en ce lieu que le Baron se cachait à tous les siens.

Édouard avait en effet choisi cette demeure silencieuse, où il s'abandonnait entièrement à tous les rêves que lui suggérait sa passion. Souvent il se flattait qu'Ottilie pourrait partager avec lui cette retraite, s'il trouvait le moyen de l'y attirer. Plus souvent encore, il bornait ses voeux à lui assurer la propriété de ce joli petit domaine, afin qu'elle pût y vivre tranquille, indépendante surtout. Parfois même il poussait la résignation jusqu'à supporter l'idée qu'elle pourrait redevenir heureuse, en partageant cette existence paisible avec un autre que lui. C'était ainsi que ses journées s'écoulaient dans un passage perpétuel de l'espérance à la douleur, de la résignation au désespoir.

L'arrivée de Mittler ne l'étonna point; il s'était attendu à le voir plus tôt, mais en qualité de messager de Charlotte; aussi s'était-il préparé d'avance à le charger de propositions assez claires et assez tranchées, pour terminer enfin leurs incertitudes mutuelles. L'idée qu'il ne pouvait manquer de lui donner des nouvelles d'Ottilie acheva de lui faire regarder la visite de ce vieil ami comme l'apparition d'un messager du ciel.

Lorsqu'il apprit que non-seulement Mittler ne venait pas de la part de Charlotte, mais qu'il ignorait complètement ce qui se passait au château, où il n'était pas retourné depuis le jour où il en avait été chassé par l'arrivée du Comte et de la Baronne, son coeur se serra et il se renferma dans un silence absolu.

Mittler comprit que pour l'instant, du moins, il fallait renoncer au rôle de médiateur, et accepter franchement celui de confident. Le Baron céda au besoin d'épancher ses douleurs, et son vieil ami l'écouta sans le blâmer; il se borna seulement à lui reprocher avec beaucoup de douceur la retraite absolue à laquelle il s'était condamné.

—Et comment, s'écria Édouard, pourrais-je supporter l'existence ailleurs que dans la solitude? là, du moins, je puis toujours penser à elle, je la vois marcher et agir, et mon imagination lui fait faire tout ce que mon coeur désire. Elle m'écrit des lettres pleines d'amour et m'avoue qu'elle cherche le moyen d'arriver jusqu'à moi! Eh! n'est-ce pas ainsi, en effet, qu'elle devrait se conduire? J'ai promis de m'abstenir de toute démarche qui pourrait nous rapprocher; mais elle, rien ne la retient! Ou bien Charlotte aurait-elle eu la cruauté de lui arracher le serment de ne point m'écrire, de ne point chercher à me revoir? c'est probable, c'est naturel; et cependant, si cela était, je ne pourrais m'empêcher de dire que cela est inouï, horrible!

Ottilie m'aime, je le sais, qu'elle vienne donc se jeter dans mes bras! Cette pensée me domine au point qu'au plus léger bruit mes regards se fixent vers la porte, comme si je devais la voir entrer. Je m'y attends, je l'espère, je le crois; il me semble que tout ce qui est impossible doit devenir facile. Si la vie vulgaire a pour nous des obstacles insurmontables, rien au moins ne doit être impossible dans la vie intellectuelle. Qu'Ottilie trouve dans son amour la force de faire pour moi, intellectuellement, ce que des causes matérielles l'empêchent de faire matériellement. Que, pendant la nuit, quand la veilleuse répand dans ma chambre une lueur incertaine, son âme vienne parler à la mienne, qu'elle m'apparaisse en fantôme vaporeux, et me prouve ainsi qu'elle pense à moi, qu'elle m'appartient.

Une seule consolation me reste. Depuis que j'ai fait connaissance avec quelques femmes aimables qui demeurent dans le voisinage, Ottilie occupe plus exclusivement mes rêves, comme si elle voulait me dire: «Tu as beau chercher, tu ne trouveras jamais une amie aussi gracieuse, aussi aimante que moi.» Les plus légers incidents de nos doux rapports se reproduisent pêle-mêle dans ces éphémères créations de mon cerveau, mais elles ne sont pas toujours sans amertume. Parfois, nous signons ensemble notre contrat de mariage, nos mains se confondent et effacent alternativement nos noms enlacés. Souvent même il y a quelque chose de contraire à la pureté angélique que j'adore en elle, et alors je sens plus que jamais combien elle m'est chère, car mon chagrin touche de près au désespoir. Dans un de mes derniers rêves encore elle m'agaçait et me tourmentait d'une manière tout à fait opposée à son caractère. Il est vrai que son beau visage rond et candide s'était allongé, ses traits avaient changé d'expression, enfin ce n'était pas elle, c'était une autre femme. Je n'en ai pas moins été troublé, bouleversé, anéanti!

Souriez, mon cher Mittler, je vous le permets, je ne rougis pas de cette passion. Appelez-la folle, extravagante, furieuse, que m'importe; je sens qu'elle est mon premier, mon seul amour! Tout ce que j'ai éprouvé jusqu'ici n'était qu'un prélude, qu'un divertissement, qu'un jeu; maintenant j'aime! Ma femme et mon ami ont eu la bonté de dire, non devant moi, mais entre eux, que j'étais et que je serais toujours médiocre en tout. Ils se sont trompés; je suis arrivé, en fort peu de temps, à la perfection dans l'art d'aimer, jamais personne ne m'y surpassera! Je conviens que c'est un talent qui ne vaut à celui qui le possède que des larmes et des souffrances, mais il m'est si naturel que je ne pourrais plus y renoncer.

En se laissant aller ainsi au plaisir d'exprimer ses douloureuses sensations à un ami qu'il croyait disposé à le plaindre, Édouard s'était affaibli au point qu'il éclata en sanglots.

Naturellement vif et impatient, et doué d'une raison impitoyable, Mittler blâma d'autant plus cette explosion d'une passion coupable, qu'elle renversait toutes ses prévisions, et semblait le jeter pour toujours loin du but qu'il s'était proposé en se rendant près du Baron. L'imminence du danger lui donna cependant la force de se contraindre.

Après avoir exhorté Édouard à se remettre, il lui dit de ne pas oublier ainsi sa dignité d'homme, de se rappeler que le courage honore le malheur, et que, pour conserver l'estime de soi-même et celle des autres, il faut savoir supporter les souffrances avec résignation et modérer son désespoir.

Le Baron ne pouvait voir dans ces généralités que des paroles vides de sens; elles irritaient sa douleur au lieu de la calmer.

—Il est facile à l'homme heureux, s'écria-t-il, de sermonner celui qui souffre, et s'il savait tout le mal qu'il lui fait, il aurait honte de lui-même! Rien ne lui paraît plus simple, plus facile qu'une patience infinie, tandis qu'il ne croit pas à la possibilité d'une douleur infinie, pour laquelle la consolation est une bassesse et le désespoir un devoir. L'immortel chantre de la Grèce, lui qui savait si bien peindre les héros, ne craignait pas de les faire pleurer. Il dit même très-positivement qu'il n'y a de véritablement bon que les hommes riches en larmes. Qu'il fuie loin de moi celui dont les yeux sont toujours secs, car son coeur est sec aussi! Qu'il soit maudit l'homme heureux qui ne cherche dans l'homme malheureux qu'un spectacle édifiant! qu'un héros de théâtre qu'il n'applaudit qu'autant qu'il exprime ses angoisses par des paroles mesurées, par des gestes et des attitudes nobles et imposantes! qu'un gladiateur qui sait mourir avec grâce sous les yeux du spectateur.

Je vous sais gré cependant de votre visite, mon cher Mittler, mais je crois qu'en ce moment nous devrions faire, chacun de notre côté, une petite promenade dans les jardins; quand nous nous retrouverons, je serai plus calme.

Mittler savait qu'il lui serait difficile de faire revenir la conversation sur le même terrain, aussi chercha-t-il à la continuer en promettant plus d'indulgence; et le Baron se laissa entraîner par l'espoir d'arriver à une solution quelconque.

—Je conviens, dit-il, que les longs pourparlers et les diverses combinaisons de la réflexion ne servent à rien; c'est par la réflexion cependant que je suis arrivé à savoir ce que je veux, ce que je dois faire. J'ai pesé le présent et l'avenir, et je n'y ai vu que des malheurs inouïs ou un bonheur ineffable. Dans une pareille alternative, le choix peut-il être difficile? Non, non, vous comprenez vous-même la nécessité d'un divorce. Il existe déjà de fait, aidez-nous à le légaliser, obtenez le consentement de Charlotte et assurez ainsi notre bonheur à tous.

Mittler garda le silence, et le Baron continua avec une chaleur toujours croissante.

—Mon sort est désormais inséparable de celui d'Ottilie. Regardez ce verre où nos chiffres sont enlacés depuis longtemps et sans notre participation. Il a été lancé en l'air en signe de réjouissance, et devait se briser en retombant sur le sol rocailleux. Un témoin de la fête a eu le bonheur de recevoir dans ses mains ce verre prophétique; il me l'a vendu fort cher, j'y bois chaque jour et je me répète sans cesse, que les arrêts formés par le destin sont seuls indissolubles.

—Malheur à moi! s'écria Mittler, la superstition a toujours été à mes yeux l'ennemie la plus funeste à l'homme, et me voilà réduit à la combattre chez vous. Songez donc qu'en jouant avec des pronostics, des pressentiments, des rêves, on donne une importance dangereuse même aux choses et aux positions les plus vulgaires. Mais quand notre position est importante par elle-même, quand tout autour de nous est agité, tumultueux, menaçant, ces fantômes-là rendent l'orage plus terrible.

—Oh! permettez du moins au malheureux qui lutte au milieu de ces orages, de lever ses regards vers un fanal protecteur. Qu'importe que ce fanal ne soit qu'une illusion, puisqu'il aura toujours le pouvoir réel de soutenir ses forces.

C'est possible, et je pourrais peut-être excuser ces sortes de folies, si je n'avais pas remarqué que l'homme ne s'y abandonne que pour s'affermir dans ses erreurs. Jamais il ne voit les symptômes qui pourraient être pour lui un avertissement utile, il ne se confie, il ne croit qu'à ceux qui flattent sa passion.

Le caractère que l'entretien venait de prendre jeta Mittler dans des régions ténébreuses pour lesquelles il avait une aversion innée. Ne cherchant plus qu'à le terminer le plus tôt possible, et persuadé enfin qu'il n'obtiendrait rien du Baron, il lui proposa d'aller trouver Charlotte. Édouard accepta avec plaisir, et Mittler partit, plein d'espoir dans la démarche qu'il allait faire; car elle avait l'avantage certain de gagner du temps, et de lui fournir le moyen de connaître la situation d'esprit, les projets et les espérances des deux femmes.

Lorsqu'il arriva au château, il trouva Charlotte telle qu'il l'avait toujours vue. Elle lui raconta avec calme et franchise les événements dont Édouard ne lui avait fait connaître que les résultats, et il vit le mal dans toute sa gravité, dans toute son étendue. Aucun remède possible ne se présenta à son esprit, et cependant il ne parla point du divorce que le Baron lui avait si fortement recommandé de proposer. Quelle ne fut pas sa joie quand Charlotte lui dit avec un doux sourire:

—Rassurez-vous, mon ami, j'ai lieu d'espérer que mon mari ne tardera pas à revenir à moi. Comment pourrait-il songer à m'abandonner, quand il saura que je vais être bientôt mère?

—Vous ai-je bien comprise? s'écria Mittler.

—Il me semble que l'équivoque est impossible, répondit Charlotte en rougissant.

—Qu'elle soit bénie mille fois, cette bienheureuse nouvelle! Quel argument irrésistible ne pourra-t-on pas en tirer? J'en connais la toute-puissance sur l'esprit des hommes! Il est vrai que pour ma part je n'ai pas lieu de m'en réjouir; je perds tous mes droits à votre reconnaissance, puisque votre réconciliation se fera d'elle-même. Je ressemble à un de mes amis, excellent médecin quand il traite les pauvres pour l'amour de Dieu, mais incapable de guérir un riche qui le paierait généreusement. Puisque tel est mon sort, il est heureux que vous n'ayez pas besoin de mon intervention, car elle eût été impuissante pour vous, puisque vous êtes riche.

Charlotte le pria de porter une lettre de sa part à son mari, et de chercher à connaître le parti qu'il prendrait en apprenant le changement survenu dans leur position respective. Mittler lui refusa ce service.

—Tout est fait, tout est arrangé, s'écria-t-il, vous pouvez lui envoyer votre lettre par un messager quelconque. J'ai affaire ailleurs, je ne reviendrai que pour vous faire mon compliment sur votre réconciliation, et pour assister au baptême.

A ces mots il sortit avec précipitation, laissant Charlotte fort mécontente et très-inquiète; elle savait que la pétulance de cet homme bizarre lui avait valu presque autant de défaites que de succès, et qu'il avait, en général, la funeste habitude de regarder comme des faits accomplis les espérances que lui suggéraient les impressions du moment; aussi était-elle loin de partager sa confiance et sa sécurité.

Édouard s'était flatté que Mittler lui apporterait la réponse de sa femme, et la lettre qui lui fut remise par un messager lui causa un mouvement de terreur. Après l'avoir longtemps tenue dans ses mains sans oser l'ouvrir, il la décacheta enfin et la parcourut des yeux. Qui oserait peindre les émotions contradictoires dont son âme fut bouleversée en lisant le passage suivant de la lettre de Charlotte:

«Souviens-toi de l'heure nocturne où tu vins visiter ta femme en amant aventureux, où tu l'attiras presque malgré elle dans tes bras, sur ton coeur!… Ne voyons plus désormais dans cet événement bizarre qu'un arrêt de la Providence. Oui, la Providence a resserré nos rapports par un lien nouveau, au moment même où le bonheur de notre vie était sur le point de s'anéantir!»

Lorsqu'un gentilhomme se trouve réduit à chercher les moyens de s'arracher à lui-même et de tuer le temps, la chasse et la guerre se présentent naturellement à son esprit.

Nous ne chercherons pas à donner une juste idée de tout ce qui se passait alors dans le coeur d'Édouard. Craignant de succomber dans le combat qu'il se livrait à lui-même, il éprouva le besoin de braver des périls matériels. Au reste, la vie lui était devenue si insupportable, qu'il se fortifiait avec complaisance dans l'idée que sa mort seule pouvait rendre le repos à ses amis, et surtout à sa chère Ottilie.

Ses sinistres projets ne rencontrèrent aucun obstacle, car il ne les confia à personne. Son premier soin fut de faire son testament avec toutes les formalités nécessaires, et il se sentit presque heureux en dictant la clause par laquelle il léguait à Ottilie, la métairie qu'il habitait depuis sa fuite du château; puis il régla les intérêts de Charlotte et de son enfant, assura l'avenir du Capitaine, et fit des pensions à tous ses serviteurs.

Une guerre nouvelle venait de succéder à un court intervalle de paix. Dans sa première jeunesse, le Baron s'était trouvé sous les ordres d'un chef d'un mérite très-médiocre qui l'avait dégoûté du service. Un grand Capitaine était en ce moment à la tête de l'armée; il fut se ranger sous sa bannière, car là, la mort était probable et la gloire certaine.

Lorsqu'Ottilie fut instruite de l'état de Charlotte, elle se refoula complètement sur elle-même. Malgré son inexpérience, elle avait compris qu'il ne lui était plus ni possible ni permis d'espérer. Un regard rapide que nous jetterons plus tard sur son journal, nous donnera quelques éclaircissements sur ce qui se passait alors dans son coeur.

DEUXIÈME PARTIE.

CHAPITRE PREMIER.

Nous voyons souvent dans la vie ordinaire ce que dans l'épopée nous appelons un artifice de poète. Les figures principales s'éloignent, se voilent ou restent dans l'inaction, afin de laisser à celles que l'on avait à peine remarquées jusque là, le temps et la place d'agir et de mériter à leur tour la louange ou le blâme.

C'est ainsi qu'immédiatement après le départ du Capitaine et du Baron l'Architecte se fit remarquer par sa sage activité dans les affaires, et par son empressement à distraire les dames pendant les heures de loisir.

Son extérieur seul aurait suffi pour inspirer un bienveillant intérêt. Jeune, svelte, grand et bienfait, il était modeste sans timidité, et prévenant sans jamais importuner. Toujours prêt à se rendre utile et agréable, il ne tarda pas à étendre sa bienfaisante influence jusque sur les affaires domestiques. Lui seul recevait les visites désagréables ou importunes, et lorsqu'il ne pouvait entièrement les épargner aux dames, il savait prendre pour lui ce qu'elles avaient de plus fâcheux.

Un jour sa complaisance à cet égard fut mise à une cruelle épreuve, par un jeune avocat qu'un gentilhomme du voisinage avait envoyé au château pour traiter une affaire qui, sans être importante par elle-même, occupait Charlotte très-désagréablement. Ce dernier motif nous oblige de la rapporter avec tous ses détails.

L'on n'a pas oublié sans doute les changements que Charlotte avait fait exécuter dans le cimetière du village: les croix et les monuments avaient été rangés contre la muraille du fond et le socle de l'église; le reste du terrain nivelé et semé de trèfle formait une riante prairie traversée par une seule route qui conduisait de la porte du cimetière à celle de l'église. Les nouveaux tombeaux étaient creusés au fond près du mur et sans former de tertre; Charlotte avait même ordonné de semer sur la terre nouvellement remuée, du trèfle et de l'herbe afin de cacher, autant que possible, l'image de la mort aux yeux des vivants. Le vieux pasteur, attaché aux anciennes routines, avait d'abord blâmé cette mesure. Mais lorsque le soir, semblable à Philémon, il venait s'asseoir avec sa Baucis sur les tilleuls qui ornaient l'entrée du presbytère, il comprit qu'il était plus agréable d'avoir en face de lui une belle prairie dont l'herbe servait à la nourriture de ses vaches, qu'un champ de mort hérissé de tertres et d'insignes lugubres.

Quelques habitants du village continuaient cependant à blâmer une réforme qui leur enlevait la consolation de voir la place où l'on avait enterré leurs pères. Les croix et les monuments rangés avec ordre, leur disaient toujours les noms des personnes qu'ils avaient perdues et la date de leur mort; mais ces noms et ces dates les intéressaient beaucoup moins que la place où reposaient leurs restes. Telle était aussi l'opinion du gentilhomme qui protestait contre les réformes de Charlotte; car il avait dans ce cimetière une place réservée pour sa famille, privilège en échange duquel il avait assez généreusement doté l'église.

L'avocat chargé de faire valoir ses droits les exposa avec chaleur, mais avec convenance; Charlotte l'écouta avec attention.

—Je suis persuadé, Madame, lui dit-il enfin, que vous êtes maintenant convaincue vous-même que l'homme, dans toutes les positions sociales, éprouve le besoin de connaître la place où dorment les siens. Le campagnard le plus pauvre veut pouvoir planter une croix de bois sur la tombe de son enfant, pour y suspendre une couronne; l'une et l'autre dure autant que sa douleur, son modeste deuil n'en demande pas davantage. Les classes plus aisées convertissent ces croix de bois en fer qu'elles entourent et protègent de différentes manières. Voici déjà la prétention d'une durée de plusieurs années. Mais ces croix de fer aussi finissent par tomber et disparaître, voilà pourquoi les riches ont conçu l'idée d'élever des monuments de pierre qui survivent à plusieurs générations et qu'on peut relever de leurs ruines. Est-ce le monument qui demande et obtient la vénération? Non, c'est la cendre qu'il couvre. Il ne représente donc pas un souvenir, mais une personne; il n'appartient pas au passé, mais au présent. Ce n'est pas dans le monument, mais dans la terre que l'imagination cherche et retrouve un mort chéri; c'est autour de cette terre que se réunissent les amis, les parents; il est donc bien naturel qu'ils demandent le droit d'en exclure ceux qui ont été hostiles ou étrangers à ce mort.

Selon moi, Madame, mon client donnerait une grande preuve de modération s'il se contentait du remboursement de la somme dont il a doté l'église; rien ne saura jamais le dédommager du mal que vous avez fait à tous les membres de sa famille, puisque vous les avez privés du bonheur douloureux de pleurer sur les tombes de leurs pères, et de l'espoir de dormir un jour à leurs côtés.

—Je ne me repens pas de ce que j'ai fait, répondit Charlotte, l'église rendra le don qu'elle a reçu, je me charge de l'en dédommager. C'est donc une affaire terminée; permettez-moi seulement d'ajouter que vos arguments ne m'ont point convaincue: la pensée qui se fonde sur une égalité parfaite, du moins après la mort, me paraît plus juste et plus consolante que celle qui perpétue les individualités et les distinctions sociales, même au-delà de la tombe. N'est-ce pas là aussi votre avis? continua-t-elle en s'adressant à l'Architecte.

—Je ne me crois pas capable de décider une pareille question, répondit l'artiste; mais puisque vous l'exigez, Madame, je vous dirai l'opinion qui m'a été suggérée à ce sujet par mes sentiments et par mon art: on nous a privés de l'avantage inappréciable de renfermer les cendres des objets de nos regrets dans des urnes cinéraires que nous pouvions presser sur notre coeur; nous ne sommes pas assez riches pour embaumer leurs restes et les exposer, magnifiquement parés, dans de superbes sarcophages, et nous sommes devenus si nombreux, que nos églises ne sauraient plus contenir tous nos morts. Il faut donc nécessairement leur creuser des fosses en plein air. Dans un pareil état de choses, je me vois forcé d'approuver complètement votre réforme. Oui, Madame, faire dormir ensemble tous les membres d'une même commune, c'est rapprocher ce qui doit être uni, et puisque nous sommes réduits à déposer nos morts dans la terre, il est juste et naturel de ne point la hérisser de tertres disgracieux.

Au reste, en étendant sur tous une seule et même couverture, elle devient plus légère pour chacun.

—Ainsi, dit Ottilie, tout sera terminé pour nous, sans que nous ayons laissé une marque, un signe qui puisse aller au-devant de la mémoire, pour lui rappeler que nous avons été.

—Non, non, répondit vivement l'Architecte, ce n'est pas au désir de perpétuer le souvenir de notre existence, mais à la place où nous avons cessé d'être, qu'il faudrait renoncer. L'architecture, la sculpture, la plupart des arts, enfin, ont besoin que l'homme leur demande une marque durable de ce qu'il a été. Pourquoi donc les placer au hasard, dans des lieux exposés à toutes les intempéries des saisons? tandis qu'il serait possible, facile même de les réunir dans des monuments spéciaux, et de leur donner ainsi plus de noblesse et de durée. Depuis que les grands ne jouissent plus du privilège de faire déposer leurs restes dans les églises, ils s'y font élever des monuments! Que cet exemple nous éclaire enfin. Il y a mille et mille formes pour ennoblir un édifice consacré à de pareils souvenirs.

—Puisque l'imagination des artistes est si riche, dit Charlotte, vous devriez bien m'apprendre comment ils pourraient faire autre chose que des urnes, des obélisques et des colonnes. Quant à moi, je n'ai jamais vu, au milieu des mille et mille formes dont vous venez de me parler, que mille et mille répétitions de ces trois types.

—Cette uniformité désespérante existe chez nous, Madame, mais elle est loin d'être universelle. Je conviens, au reste, qu'il est fort difficile de rendre un sentiment grave d'une manière gracieuse et d'exprimer agréablement la tristesse. Je possède une assez jolie collection de dessins représentant les ornements funéraires des genres les plus opposés; mais il me semble que le plus beau de tous sera toujours l'image de l'homme, dont on veut perpétuer le souvenir. Elle seule donne une juste idée de ce qu'il a été, et devient un texte inépuisable pour les notes et les commentaires les plus variés. Il est vrai qu'elle ne saurait remplir ces conditions que si elle a été faite à l'époque la plus favorable de la vie de celui qu'elle représente, ce qui arrive fort rarement, car on ne songe point à reproduire des formes encore vivantes. Quand on a moulé la tête d'un cadavre et posé un pareil marbre sur un piédestal, on ose lui donner le nom de buste. Hélas! où sont-ils, les artistes capables de rendre le cachet de la vie aux empreintes de la forme que la mort a frappée?

Vous défendez mes opinions sans le vouloir et sans le savoir peut-être, dit Charlotte. L'image de l'homme est indépendante du lieu où on la place; partout où elle est, elle est pour elle-même; il serait donc impossible de la réduire à orner des tombes véritables, c'est-à-dire le coin de terre dans lequel se décompose l'être qu'elle représente. Faut-il vous dire ma pensée tout entière à ce sujet? Les bustes et les statues, considérés comme monuments funéraires, ont quelque chose qui me répugne. J'y vois un reproche perpétuel qui, en nous rappelant ce qui n'est plus, nous accuse de ne pas assez honorer ce qui est. Et comment pourrait-on, en effet, ne pas rougir de soi-même, quand nous songeons au grand nombre de personnes que nous avons vues et connues, et dont nous avons fait si peu de cas? Combien de fois n'avons-nous pas rencontré sur notre route des êtres spirituels, sans nous apercevoir de leur esprit? des savants, sans utiliser leur science; des voyageurs, sans profiter de leurs récits; des coeurs aimants, sans chercher à mériter leur affection? Cette vérité ne s'applique pas seulement aux individus que nous avons vus passer; non, elle est l'exacte mesure de la conduite des familles envers leurs plus dignes parents, des cités envers leurs plus estimables habitants, des peuples envers leurs meilleurs princes, des nations envers leurs plus grands citoyens.

J'ai entendu plusieurs fois demander pourquoi on louait les morts sans restriction, tandis qu'un peu de blâme se mêle toujours au bien qu'on dit des vivants; et alors des hommes sages et francs répondaient qu'on agissait ainsi parce qu'on n'avait rien à craindre des morts, et qu'on était toujours exposé à rencontrer, dans les vivants, un rival sur la route que l'on suivait soi-même. En faut-il davantage pour prouver que notre sollicitude à entretenir des rapports vivants entre nous et ceux qui ne sont plus, ne découle point d'une abnégation grave et sacrée de nous-mêmes, mais d'un égoïsme railleur.