CHAPITRE II.
Excités par la conversation de la veille, on visita, dès le lendemain matin, le cimetière, et l'Architecte donna plus d'un heureux conseil pour embellir ce lieu. L'église, qui déjà avait attiré son attention, devait également devenir l'objet de ses soins. Cet édifice, d'un style éminemment allemand, existait depuis plusieurs siècles. Il était facile de reconnaître la manière et le génie de l'architecte qui, dans la même contrée, avait construit un magnifique monastère. Malgré les changements intérieurs rendus indispensables par les exigences du culte protestant, l'ensemble du temple avait conservé une partie de son ancien cachet de majesté calme et imposante.
L'Architecte sollicita et obtint sans peine de Charlotte la somme nécessaire pour restaurer cette église dans le style antique et, pour la mettre en harmonie avec les réformes qu'avaient subies le cimetière dont elle était entourée. Assez adroit pour faire beaucoup de choses par lui-même, il se fit seconder par les ouvriers que la suspension de la construction de la maison d'été avait laissés sans ouvrage, et qu'on lui permit de garder pour achever sa pieuse entreprise.
En examinant cet édifice et ses dépendances, il découvrit, à sa grande satisfaction, une chapelle latérale d'un style remarquable et décorée par des ornements d'un travail exquis. Ce lieu renfermait une foule d'objets peints ou sculptés à l'aide desquels le catholicisme célèbre et désigne spécialement la fête de chacun de ses saints.
Entrevoyant la possibilité de faire de ce lieu un monument dans le goût artistique des siècles passés, le jeune Architecte se promit d'orner la partie vide des murailles de peintures à fresque, car il n'était pas novice dans ce bel art. Mais, pour l'instant, il jugea à propos de garder le silence sur ses intentions.
Les dames l'avaient déjà prié plusieurs fois de leur montrer ses copies et ses projets de monuments funéraires, et il se décida à mettre sous leurs yeux les portefeuilles qui contenaient ses dessins. Pendant qu'il les leur faisait examiner, la conversation tomba naturellement sur les tombeaux des anciens peuples du Nord, ce qui l'autorisa à produire, dès le lendemain, sa collection d'armes et autres antiquités trouvées dans ces tombeaux.
Tous ces objets étaient fixés sur des planches couvertes de drap, et avec tant d'art et d'élégance, qu'au premier abord on aurait pu les prendre pour des cartons d'un marchand de nouveautés. La solitude profonde dans laquelle les dames vivaient leur rendait une distraction nécessaire, et comme il s'était décidé une fois à leur montrer ses trésors, il arriva presque chaque soir avec une curiosité nouvelle. Ces curiosités étaient presque toutes d'origine germaine, et se composaient spécialement de bractéates, de monnaies, de sceaux et autres objets semblables; çà et là, seulement, il y avait quelques modèles des premiers essais de l'imprimerie et de la gravure sur bois et sur cuivre.
Si l'examen de cette collection et les souvenirs du passé qu'elle suggérait, occupaient agréablement les soirées des dames, elles jouissaient pendant le jour du plaisir plus grand encore de voir l'église reculer, pour ainsi dire, vers ce même passé, sous l'influence magique de l'Architecte. Aussi étaient-elles souvent tentées de lui demander si elles ne vivaient pas, en effet, à une autre époque, et si les moeurs, les habitudes et les croyances qu'elles voyaient se dérouler, s'agiter et vivre autour d'elles, n'étaient pas une illusion prophétique, un rêve de l'avenir.
Un dernier portefeuille contenant des personnages dessinés au trait seulement, et dont le jeune artiste tournait, chaque soir, quelques feuillets, acheva de les plonger toujours plus avant dans cette disposition d'esprit. Ces divers personnages calqués sur les originaux avaient conservé leur caractère d'antiquité, de noblesse et de pureté. L'amour et la résignation, une douce sociabilité, une pieuse vénération pour l'être invisible qui est au-dessus de nous, respiraient sur tous ces visages, se manifestaient dans chaque pose, dans chaque mouvement. Le vieillard à la tête chauve, et l'enfant à la riche chevelure bouclée, l'adolescent courageux et l'homme grave et réfléchi, les saints aux corps transfigurés et les anges planant dans les nuages, tous enfin semblaient jouir du même bonheur, parce que tous étaient sous l'empire de la même satisfaction innocente, de la même espérance pieuse et calme. Les actions les plus vulgaires de ces personnages paraissaient se rapporter à la vie céleste, et une offrande en l'honneur de la divinité semblait découler d'elle-même de la nature de ces êtres si saintement sublimes.
La plupart d'entre nous lèvent leurs regards vers de semblables régions comme vers un paradis perdu; Ottilie seule s'y sentait dans sa sphère et au milieu de créatures semblables à elle.
L'Architecte promit de décorer la chapelle de peintures d'après ses esquisses, afin de perpétuer son souvenir dans un lieu où il avait été si heureux, et que bientôt il serait forcé de quitter. Sur ce dernier point il s'exprima avec une émotion visible, car tout lui prouvait qu'il ne jouissait que momentanément d'une aussi aimable société.
Au reste, si les jours offraient peu d'événements remarquables, ils fournissaient de nombreux sujets pour de graves entretiens. Nous profiterons de ce moment pour signaler ici les extraits de ses conversations que nous avons trouvés dans les feuilles du Journal d'Ottilie. Nous ne croyons pouvoir mieux préparer nos lecteurs à ce passage, qu'en leur communiquant la comparaison que ces gracieuses feuilles nous ont suggérée.
En Angleterre tous les cordages de la marine royale sont traversés par un fil rouge qu'on ne saurait faire disparaître sans détruire le travail du cordier qui ne les a enlacés ainsi, que pour prouver à tout le monde que ces cordages appartiennent à la couronne de la grande Bretagne. C'est ainsi qu'à travers le Journal d'Ottilie règne le fil d'un tendre penchant qui unit entre elles les observations et les sentences, et fait de leur ensemble un tout qui appartient spécialement à cette jeune fille!
Nous espérons que les extraits de ce Journal, que nous citerons à plusieurs reprises, suffiront pour justifier notre comparaison.
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EXTRAIT DU JOURNAL D'OTTILIE.
«Toutes les fois que la pensée de l'homme dépasse la vie d'ici bas, il ne saurait rien espérer de plus doux que de dormir auprès des personnes qu'il a aimées. Comme elle est chaleureuse, comme elle part sincèrement du coeur, cette phrase si simple: Aller rejoindre les siens!
«Il y a plus d'une manière de perpétuer le souvenir d'une personne morte ou absente; la meilleure de toutes est, sans contredit, le portrait. Lors même qu'il ne serait pas parfaitement ressemblant, il charme et attire; et l'on aime à s'entretenir avec lui, comme on aime parfois à discuter avec un ami; car alors, seulement, on sent distinctement qu'on est à deux, et qu'il serait impossible de se séparer.
«Combien de fois l'ami présent n'est-il pour nous autre chose qu'un portrait! Il ne nous parle pas, il ne s'occupe pas de nous, mais nous nous occupons de lui en nous abandonnant au plaisir de le regarder; nous sentons ce qu'il est pour nous, et souvent notre affection augmente sans qu'il ait contribué à ce résultat plus que n'aurait pu le faire son portrait.
«On n'est jamais content du portrait d'une personne qu'on aime, voilà ce qui me fait plaindre sincèrement les peintres de portraits. On leur demande l'impossible; on veut qu'ils représentent la personne non telle qu'ils la voient, ou qu'elle est en effet, mais telle que l'exige la nature de ses rapports avec les individus qui regardent cette représentation, et qui y cherchent, non la vérité, mais la justification de leur affection ou de leur haine. Il est donc bien naturel que les peintres de portraits finissent par devenir indifférents, capricieux, opiniâtres, et que, par conséquent, un bon portrait de l'être qui nous est le plus cher au monde, est presque une impossibilité.
«La collection d'armes et d'autres objets trouvés dans les tombes antiques que fermaient d'immenses blocs de rochers, et que l'Architecte nous a montrés n'est à mes yeux qu'une preuve de la futilité des efforts humains pour la conservation de notre individualité après la mort. Quelle n'est pas la force de l'esprit de contradiction, et qui de nous peut se flatter d'en être exempt, puisque ce sage Architecte, après avoir fouillé lui-même plusieurs de ces tombes, où il n'a pu trouver que des insignes indépendants de la personne du mort, n'en continue pas moins à s'occuper de monuments funéraires?
«Mais pourquoi nous juger si sévèrement? Ne pouvons, ne devons-nous donc travailler que pour l'éternité? Ne nous habillons-nous pas le matin pour nous déshabiller le soir? Ne nous mettons-nous pas en voyage avec l'espoir de revenir au lieu du départ? Pourquoi ne souhaiterions-nous pas de reposer auprès des nôtres, quand ce ne serait que pour un siècle ou deux?
«Les pierres mortuaires usées par les genoux des fidèles, les églises dont les voûtes se sont écroulées sur ces lugubres monuments, nous montrent, pour ainsi dire, une seconde époque de la vie de souvenir que nous aimons à faire à nos morts, et, en général, cette vie est plus longue que la vie d'action. Mais elle aussi a un terme et finit par s'évanouir. Pourquoi le temps, dont l'inflexible tyrannie est toujours sans pitié pour l'homme, serait-il plus indulgent pour l'oeuvre de ses mains ou de son intelligence?»
CHAPITRE III.
Il est si agréable de s'occuper d'une chose qu'on ne sait qu'à demi, que nous ne devrions jamais nous permettre de rire aux dépens de l'amateur qui s'occupe sérieusement d'un art qu'il ne possédera jamais, ni blâmer l'artiste qui dépasse les limites de l'art où son talent a acquis droit de cité, pour s'égarer dans les champs voisins où il est étranger.
C'est avec cette disposition bienveillante que nous allons juger les peintures dont l'Architecte se disposa à orner la voûte et les places vides des murailles de la chapelle. Ses couleurs étaient prêtes, ses mesures prises, ses cartons dessinés. Trop modeste pour prétendre à la création, il se borna à reproduire avec goût et intelligence les délicieuses figures et les ornements antiques dont il possédait les esquisses et les plans.
L'échafaudage était dressé et son travail s'avançait rapidement, car les fréquentes visites de Charlotte et d'Ottilie doublaient son courage et enflammaient son imagination. De leur côté, les dames ne pouvaient se lasser d'admirer ces vivantes figures d'anges dont les draperies savamment éclairées, se détachaient si bien de l'azur du ciel, et qui, par leur cachet de piété simple et calme, invitaient à une douce méditation.
Un jour l'artiste avait fait monter Ottilie près de lui sur son échafaudage. La vue d'objets commodément étalés, et dont elle avait appris à se servir à la pension, éveilla tout à coup chez cette jeune fille un sentiment artistique dont elle n'avait jamais supposé l'existence; et, saisissant la palette et les pinceaux, elle termina très-heureusement une draperie commencée.
Satisfaite de voir sa nièce s'occuper ainsi, Charlotte devint plus solitaire; l'isolement était un besoin pour elle, car là, seulement, il lui était possible de se livrer aux tristes pensées qu'elle ne pouvait communiquer à personne.
L'agitation fiévreuse et les tourments outrés que les événements les plus communs causent aux hommes vulgaires, nous font sourire de pitié; mais nous nous sentons pénétrés d'un saint respect quand nous voyons devant nous un noble coeur où le destin mûrit une de ses plus mystérieuses combinaisons, sans lui permettre d'en hâter le développement et d'aller ainsi au-devant du bien ou du mal qui doit en résulter pour lui et pour les autres.
Édouard avait répondu à la lettre de sa femme, avec calme, avec résignation, mais sans abandon, sans amour surtout. Quelques jours après avoir écrit cette lettre, il disparut de sa retraite, et cacha si bien les traces de la route qu'il avait prise qu'il fut impossible de les découvrir. La voie de la publicité, celle des journaux apprit enfin à Charlotte que son mari était rentré dans la carrière militaire, car son nom figurait avec honneur dans le récit d'une bataille où il s'était distingué. La pauvre femme osa à peine se féliciter du bonheur avec lequel il venait d'échapper à tant de dangers, car elle savait qu'il en chercherait de nouveaux, non par amour pour la gloire, mais parce qu'il préférait la mort à la nécessité de renouer ses anciennes relations avec sa femme. Plus elle s'affermissait dans cette conviction, si douloureuse pour elle, plus elle s'efforçait de la cacher au fond de son âme.
Ignorant toujours le parti extrême que le Baron avait pris, et heureuse de cette ignorance, Ottilie s'était passionnée pour la peinture. Charlotte lui avait accordé avec plaisir la permission de travailler avec l'Architecte au plafond de la chapelle, et le ciel que représentait ce plafond se peupla rapidement de gracieux habitants. Devenus plus habiles par l'exercice et par l'émulation, les deux artistes faisaient des progrès visibles à mesure qu'ils avançaient dans leur travail. Les figures, surtout, dont l'Architecte s'était spécialement chargé, avaient une ressemblance plus ou moins grande avec Ottilie. Sa présence constante impressionnait le jeune artiste au point qu'il ne pouvait plus rêver d'autre physionomie que celle de cette belle enfant. Un seul ange restait encore à faire, il devait être le plus beau, et il le devint en effet: en le voyant, on eût dit qu'Ottilie planait dans les sphères célestes.
L'Architecte s'était promis d'abord de laisser les murs tels qu'ils étaient, en les couvrant toutefois d'une couche de brun clair, sur laquelle les gracieuses colonnes et les riches boiseries sculptées devaient ressortir naturellement par leur ton plus foncé. Mais, ainsi que cela arrive presque toujours en pareil cas, il modifia son premier plan, et décora ces places de corbeilles, de guirlandes et de couronnes de fruits et de fleurs; la représentation de ces dons précieux de la nature unissait, pour ainsi dire, le ciel à la terre. Dans ce dernier travail, Ottilie surpassa presque son maître: les jardins lui fournissaient les modèles les plus riches et les plus variés, et quoiqu'ils dotassent très-richement ces corbeilles et ces couronnes, les peintures se trouvèrent achevées plus tôt qu'ils ne l'auraient désiré tous deux.
Tout était terminé enfin; mais les bois des échafaudages et autres objets dont on s'était servi pour peindre gisaient pêle-mêle sur les pavés, cassés et bariolés de couleurs, et l'Architecte pria les deux dames de ne revenir dans la chapelle que lorsqu'il l'aurait fait débarrasser et nettoyer. Pendant une belle soirée, il vint les prier de s'y rendre, demanda la permission de ne pas les accompagner, et s'éloigna aussitôt.
—Quelle que soit la surprise qui nous est réservée, dit Charlotte, je ne me sens pas disposée à en profiter en ce moment. Va voir, seule, ce qu'il a fait, et tu m'en rendras compte. Je suis sûre que tu vas jouir d'un coup d'oeil agréable; mais je veux le juger d'abord par ce que tu m'en diras, je verrai ensuite avec mes propres yeux.
Ottilie, qui savait que sa tante évitait avec soin tout ce qui pouvait l'impressionner ou la surprendre, partit aussitôt et se détourna plusieurs fois dans l'espoir de voir l'Architecte, mais il ne parut point. L'église qui était achevée depuis longtemps n'avait rien de neuf à lui offrir; elle s'avança donc vers la porte de la chapelle, qui, quoique surchargée d'airain, s'ouvrit sans effort; et l'aspect de ce lieu, qu'elle croyait connaître parfaitement, lui causa un étonnement mêlé d'admiration: a travers la haute et unique fenêtre qui l'éclairait, tombait un jour grave et bizarrement nuancé; les vitraux étaient peints, ce qui donnait à l'ensemble un ton étrange, et disposait l'âme à des impressions mélancoliques. Les pavés cassés avaient été remplacés par des briques de forme différente, et unies entre elles par une couche de plâtre, de manière à former des dessins allégoriques. Ce double ornement, que l'Architecte avait fait préparer et exécuter en secret, rehaussait la beauté des peintures. Les stalles antiques savamment sculptées, qu'on avait trouvées parmi les bois et les meubles qui encombraient cette chapelle, étaient symétriquement rangées contre la muraille et offraient de solennels lieux de repos.
Ottilie contemplait avec plaisir ces détails connus, qui se présentaient devant elle comme un tout inconnu; elle fut s'asseoir dans une des stalles, et ses regards errèrent autour d'elle sans se fixer sur aucun objet; il lui semblait qu'elle était et qu'elle n'était point; qu'elle sentait et qu'elle ne sentait point; que tout disparaissait devant elle, et qu'elle disparaissait devant tout.
Lorsque le soleil, qui avait fait briller les vitraux peints d'un éclat singulier, disparut, Ottilie se réveilla tout à coup de l'inconcevable rêverie dans laquelle elle s'était abîmée, et retourna en hâte au château. Son émotion était d'autant plus vive, que ce jour était la veille de l'anniversaire de la naissance d'Édouard, fête qu'elle s'était flattée de célébrer dans une autre disposition d'esprit, et dans une situation bien différente. Les magnifiques fleurs d'automne brillaient encore sur leurs tiges; le tournesol levait toujours vers les cieux sa tête altière, et les marguerites aux mille couleurs s'inclinaient modestement vers la terre. Si une faible partie de ce luxe de la nature avait été cueillie, ce n'était pas pour tresser des couronnes à Édouard, mais pour servir de modèle aux peintures qui décoraient un lieu destiné à recevoir des monuments funéraires.
La tristesse et la mélancolie de cette soirée rappelaient cruellement à la jeune fille la joie bruyante que le Baron avait fait régner le jour de l'anniversaire de sa naissance à elle; le feu d'artifice, surtout, pétillait encore à ses oreilles, et brillait à ses yeux; illusion pleine de charmes et de désespoir, car elle était seule! Son bras ne se reposait plus sur celui de son ami; il ne lui restait pas même le vague espoir de retrouver tôt ou tard en lui une consolation, un appui.
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EXTRAIT DU JOURNAL D'OTTILIE.
«Il faut que je signale ici une observation de notre jeune Architecte, car elle m'a paru très-juste: Lorsque nous examinons de près la destinée de l'artiste, et même celle de l'artisan, nous reconnaissons qu'il n'est pas permis à l'homme de s'approprier un objet quelconque, pas même celui qui semble lui appartenir de droit, puisqu'il émane de lui. Ses oeuvres l'abandonnent comme l'oiseau abandonne le nid où il est éclos.
«Sous ce rapport la destinée de l'Architecte est la plus cruelle de toutes. Il consacre une partie de son existence et toutes les ressources de son génie à construire et à décorer un édifice; mais dès qu'il est achevé, il en est banni. C'est à lui que les rois doivent la magnificence et la pompe imposante des salles de leurs palais; et, cependant, ils ne lui permettent pas de jouir de l'effet merveilleux de son oeuvre. Dans les temples, une limite infranchissable l'exile du sanctuaire dont la beauté imposante est son ouvrage, et il lui est défendu de monter les marches qu'il a posées, de même que l'orfèvre ne peut adorer que de loin l'ostensoir qu'il a fabriqué de ses mains. En remettant aux riches la clef d'un palais terminé, il leur donne à jamais la jouissance exclusive de tout ce qu'il a pu inventer pour rendre la vie de tous les jours commode, agréable et brillante. L'art ne doit-il pas s'éloigner de l'artiste, puisque ses oeuvre ne réagissent plus sur lui, et se détachent de lui comme la fille richement dotée se détache du père à qui elle doit cette dot? Ces réflexions nous expliquent pourquoi l'art avait plus de puissance, lorsqu'il était presque entièrement consacré au public, c'est-à-dire, aux choses qui continuent à appartenir à l'artiste, parce qu'elles appartiennent à tout le monde.
«Les anciens peuples du Nord se sont formé, sur la vie au-delà de la tombe, des idées imposantes et graves; on peut même dire qu'elles ont quelque chose d'effrayant. Ils se figuraient leurs ancêtres réunis dans d'immenses cavernes, assis sur des trônes et plongés dans de muets entretiens, puisqu'ils ne se parlaient que de la pensée. Et lorsqu'un nouveau venu, digne d'eux par sa valeur et par ses vertus, se présentait dans cette majestueuse réunion, tous se levaient et s'inclinaient devant lui. Hier j'étais assise dans la chapelle, dans une stalle sculptée, et, en face et près de moi, je voyais beaucoup de stalles semblables, mais vides. Alors les idées de ces anciens peuples me sont revenues à la mémoire, et je les ai trouvées douces et bienfaisantes. Pourquoi, me suis-je dit, ne peux-tu rester assise ici, silencieuse et pensive, jusqu'à ce qu'il arrive le bien-aimé devant lequel tu te lèveras avec joie pour lui assigner une place à tes côtés?
«Les vitraux peints font du jour un crépuscule solennel; mais il faudrait inventer une lampe permanente, afin que la nuit ne fût pas aussi noire.
«Oui, l'homme a beau faire, il ne peut se concevoir que voyant, et je crois qu'il ne rêve pendant son sommeil que pour ne pas cesser de voir. Peut-être aussi portons-nous en nous-mêmes une lumière cachée et prédestinée à sortir un jour de ces profondeurs mystérieuses, afin de rendre toute autre clarté inutile.
«L'année touche à sa fin, le vent passe sur le chaume et ne trouve plus de moissons à faire ondoyer. Les baies rouges de ces jolis arbres au feuillage dentelé semblent seules vouloir nous retracer quelques images riantes de la saison passée, comme les coups mesurés du batteur en grange nous rappellent que dans les épis dorés tombés sous la faucille du moissonneur, il y avait un principe de vie et de nourriture.»
CHAPITRE IV.
Lorsqu'il ne fut plus possible de cacher à Ottilie qu'Édouard était allé braver les chances incalculables de la guerre, elle en fut d'autant plus vivement affectée que, depuis longtemps déjà, elle n'éprouvait plus que des sensations qui lui rappelaient la fragilité des choses humaines. Heureusement, notre nature ne peut accepter qu'une certaine dose de malheur; tout ce qui dépasse cette dose l'anéantit ou ne l'atteint point. Oui, il est des positions où la crainte et l'espérance ne font plus qu'un même sentiment morne et silencieux, qu'on pourrait presque appeler de l'insensibilité. S'il n'en était pas ainsi, comment pourrions-nous continuer à vivre de la vie vulgaire, et suivre le cours de nos habitudes et nos travaux, tout en sachant que des dangers, sans cesse renaissants, enveloppent l'objet de nos affections qui vit loin de nous.
Ottilie allait pour ainsi dire s'abîmer dans la solitude silencieuse au milieu de laquelle elle vivait, lorsque le bon génie, qui veillait encore sur elle, introduisit au château une espèce de horde sauvage. Le désordre qu'elle y causa, rappela les forces actives de la jeune fille sur les objets extérieurs, et lui rendit la conscience de son être.
Luciane, la brillante fille de Charlotte, avait, ainsi que nous l'avons déjà dit, quitté le pensionnat, pour aller habiter avec sa grande-tante, qui s'était empressée de l'introduire dans le monde élégant. Là, le désir de plaire qui l'animait, devint une fascination qui captiva bientôt un jeune et riche seigneur, auquel il ne manquait, pour réunir tout ce qu'il y avait de mieux en tout genre, qu'une femme accomplie, dont tout le monde lui envierait la possession. Pour arrêter définitivement cet avantageux mariage, il fallait entrer dans des explications et des détails sans nombre, et établir des relations nouvelles; ce qui augmenta tellement la correspondance de Charlotte, qu'elle ne pouvait plus s'occuper d'autre chose.
On savait que les jeunes fiancés devaient venir voir leur mère; mais l'époque de cette visite n'était pas fixée. Ottilie se borna donc à faire lentement et par degrés les préparatifs de cette réception. Rien n'était terminé encore, lorsque le tourbillon s'abattit à l'improviste sur le château.
Des voitures découvertes amenèrent d'abord un monde de femmes de chambre et de valets; des brancards chargés de caisses et de cartons suivaient de près cette bruyante avant-garde, à laquelle succéda immédiatement le gros de l'armée, c'est-à-dire, la grande-tante, Luciane, plusieurs de ses jeunes amies du pensionnat et un nombre considérable de gentilshommes des plus à la mode. Le prétendu s'était également entouré d'un cortège d'amis de son âge et de son rang. Une pluie battante survenue tout à coup augmenta le désordre de cette entrée tumultueuse et imprévue. Les bagages gisaient pêle-mêle dans les vestibules et les antichambres, il n'y avait pas assez de bras pour les porter, pas assez de voix pour dire à qui appartenaient telle ou telle malle, caisse ou porte-manteau; les hôtes encombraient les salons et chacun voulait être logé le premier. Ottilie seule resta calme et tranquille. Son activité impassible domina la confusion générale; en peu d'heures tout le monde fut convenablement casé, et s'il était impossible de servir tant de personnes à la fois, on laissait du moins à chacun la liberté de se servir soi-même.
La route, quoique courte, avait été fatigante, les voyageurs avaient besoin de repos, et le futur désirait passer, du moins les premières journées, dans la société intime de sa belle-mère, afin de lui parler de son amour pour sa fille et de son désir de la rendre heureuse. Luciane en avait décidé autrement. Son prétendu avait amené plusieurs magnifiques chevaux de selle qu'elle ne connaissait pas encore, et elle les essaya à l'instant, en dépit de la tempête et de la pluie; il lui semblait que l'on n'était au monde que pour se mouiller et pour se sécher.
Les constructions et les promenades nouvelles dans les environs du château et dont on lui avait parlé souvent, piquaient également sa curiosité; elle voulait tout voir, tout examiner dans le plus court délai possible. Sans égard pour ses vêtements ou pour ses chaussures, elle visitait à pied les lieux où on ne pouvait se rendre ni à cheval ni en voiture. Aussi les femmes de chambre étaient-elles forcées de consacrer, non-seulement les journées, mais encore une partie des nuits à décrotter, laver et repasser.
Quand il ne lui resta plus rien à voir dans la contrée, elle se mit à faire des visites dans le voisinage; et comme elle allait toujours au galop, les limites de ce voisinage s'étendaient fort loin. On s'empressa de venir la voir à son tour, ce qui acheva d'encombrer le château. Parfois ces visites arrivaient pendant que Luciane était absente; pour remédier à cet inconvénient, elle fixa des jours de réception, et dans ces jours, une foule aussi brillante que nombreuse accourait de tous côtés.
Pendant ce temps, Charlotte réglait avec sa tante et le chargé d'affaires du futur les intérêts du jeune couple; Ottilie entretenait, par son esprit d'ordre et sa bonté, le zèle des domestiques, des chasseurs, des jardiniers, des pêcheurs et des fournisseurs de toute espèce, afin de pouvoir satisfaire aux besoins et aux caprices de cette nombreuse société.
Semblable à une comète vagabonde qui traîne après elle une crinière enflammée, Luciane n'accordait de repos à personne. A peine les visiteurs les plus âgés et les plus calmes avaient-ils arrangé leurs parties de jeu, qu'elle renversait les tables et forçait tout ce qui pouvait se mouvoir à prendre part aux danses et aux divertissements bruyants. Et qui aurait osé rester immobile, quand une aussi séduisante jeune fille exigeait le mouvement et l'action?
Toutefois, si elle ne voyait et ne demandait jamais que son plaisir à elle, les autres trouvaient aussi leur compte dans son humeur bruyante; les hommes surtout; car, grâce au tact merveilleux avec lequel elle distribuait ses prévenances et ses agaceries, chacun d'eux se croyait le mieux partagé. Dominée par le besoin de plaire toujours et à tout le monde, elle n'épargna pas même les hommes d'un caractère grave ou avancés en âge, quand leur rang ou leur position sociale leur donnait quelqu'importance. Pour les captiver, elle avait recours à toutes sortes d'attentions délicates, telles que de célébrer leurs fêtes de naissance ou de nom, dont elle s'était procurée les dates par des détours adroits.
Chez elle la malignité était pour ainsi dire érigée en système; peu satisfaite d'humilier la sagesse et le mérite, en les réduisant à rendre hommage à ses extravagances, elle aimait à se jouer des hommes jeunes et étourdis, en les enchaînant à son char, au jour et à l'heure qu'elle avait fixés d'avance pour leur défaite.
L'Architecte avait attiré son attention, beaucoup moins par ses manières distinguées, que par sa chevelure noire et bouclée, à travers laquelle il regardait avec tant d'ingénuité; mais il continua à se tenir éloigné d'elle, répondit laconiquement à ses questions, et l'évita avec un calme si parfait, qu'elle se sentit presque offensée de sa conduite. Pour l'en punir et le forcer à grossir le cortège de ses adorateurs, elle se promit de le faire le héros d'une brillante journée.
Ce n'était pas seulement par manie qu'elle se faisait toujours précéder dans ses voyages par une immense quantité de malles et de caisses; elle en avait réellement besoin pour satisfaire les nombreux caprices dont la prompte réalisation était pour elle un besoin. Jamais elle ne faisait moins de quatre toilettes par jour, et souvent même il ne lui suffisait pas de varier ainsi les costumes que les usages du monde élégant assignent à chaque partie de la journée, elle inventait encore les déguisements les plus extraordinaires, qu'elle réalisait dans les moments où on s'y attendait le moins. C'est ainsi qu'après une courte absence des salons, elle s'y glissait furtivement vêtue en paysanne, en fée, en bouquetière, et même en vieille femme, car il lui était agréable d'entendre les cris d'admiration qui retentissaient de toutes parts, quand elle rejetait brusquement le capuchon qui cachait son joli visage. Ses allures naturellement gracieuses, s'accordaient toujours si bien avec les personnages qu'elle représentait, qu'on ne pouvait la regarder sans se croire sous l'empire du plus charmant et du plus espiègle des farfadets.
Ces sortes de déguisements lui valaient encore un autre genre de triomphe, auquel elle attachait le plus grand prix; celui de faire paraître dans tout son éclat, le talent avec lequel elle exécutait des danses de caractère et des pantomimes.
Un jeune cavalier de sa suite, qui s'était exercé à accompagner sur le piano ses attitudes et ses gestes par des airs analogues, savait si bien lire ses désirs dans ses yeux, qu'il lui suffisait d'un coup d'oeil pour deviner sa pensée.
Au milieu d'une brillante soirée dansante, elle jeta sur lui un de ces regards significatifs; il la comprit et la supplia aussitôt de surprendre la société par une représentation improvisée. Cette demande parût l'embarrasser; elle se fit prier longtemps contre son habitude, feignit d'hésiter sur le choix du sujet et finit, à l'exemple de tous les improvisateurs, par demander qu'on lui en donnât un; le jeune cavalier lui indiqua celui d'Artémise au tombeau de son mari.
Luciane s'éloigna et reparut bientôt sous le costume de la royale veuve. Sa démarche était grave et imposante, une marche funèbre savamment exécutée sur le piano soutenait ses gestes et ses attitudes, et ses yeux ne quittaient point l'urne funèbre qu'elle tenait dans ses mains. Deux pages en grand deuil la suivaient, portant un grand tableau noir et un morceau de crayon blanc. Un autre cavalier de sa suite, qui était également dans le secret, poussa l'Architecte au milieu du cercle qui s'était formé autour d'Artémise; mais il avait eu soin de l'avertir qu'il ne pouvait se dispenser de jouer, dans cette scène, le rôle qui lui appartenait de droit, c'est-à-dire de dessiner sous les yeux de la reine un mausolée digne de sa douleur et du mort qui en était l'objet.
Cette exigence lui fut d'autant plus désagréable que son costume noir, il est vrai, mais étroit et à la mode, contrastait d'une manière bizarre avec la couronne, les franges, les glands de jais, les voiles de crêpe et les draperies de velours de la reine. Prenant toutefois son parti en homme d'esprit et de bonne compagnie, il s'avança gravement vers le tableau, prit le crayon qu'un des pages lui présenta et dessina un mausolée imposant et beau, mais qui semblait plutôt appartenir à un prince lombard qu'à un roi de Carie.
Tout entier à son travail il ne fit aucune attention à la reine, et ce ne fut qu'après avoir donné le dernier coup de crayon qu'il se tourna vers elle, pour lui annoncer, par une respectueuse inclination, qu'il avait accompli ses ordres. Persuadé que son rôle était joué, il allait se retirer; mais Luciane lui montra l'urne qu'elle tenait à la main, en cherchant à lui faire comprendre qu'elle voulait la voir reproduite sur le haut du monument.
L'Architecte n'obéit qu'à regret et d'un air contrarié, car ce nouvel ornement ne s'accordait nullement avec le caractère de son esquisse. De son côté, la reine était mécontente, presque humiliée: elle s'était flattée qu'il tracerait en hâte quelque chose de semblable à un tombeau, pour ne s'occuper que d'elle, et lui témoigner ainsi qu'il était sensible à la préférence marquée qu'elle venait de lui accorder sur tous les autres jeunes hommes de la société, en le choisissant pour jouer cette pantomime avec elle. Stimulée par sa vanité blessée, elle chercha plusieurs fois à établir des rapports directs avec lui, tantôt en admirant son travail avec enthousiasme, et tantôt en l'engageant indirectement à la consoler en partageant sa douleur.
Malgré ces avances, l'Architecte resta immobile et froid, ce qui la mit dans la nécessité d'occuper seule les spectateurs par l'expression de son désespoir. Plusieurs fois déjà elle avait pressé l'urne sur son coeur, levé ses regards vers le ciel, et fait plusieurs autres gestes semblables; en cherchant à les varier, elle les exagéra au point, qu'elle finit par ressembler beaucoup plus à la matrone d'Éphèse qu'à la royale veuve de Carie.
Cette scène s'était tellement prolongée, que le pianiste ne savait plus comment varier ses airs de deuil; aussi passa-t-il tout à coup à des mélodies gaies et bruyantes qui forcèrent Luciane à donner un autre caractère à ses attitudes, au moment même où elle allait exprimer à l'artiste sa larmoyante reconnaissance. On se pressa autour d'elle en l'accablant d'éloges et de remercîments, et l'Architecte eut sa part du succès; car son dessin excita une admiration générale et sincère. Le futur, surtout, en fut très-satisfait et le lui témoigna en termes flatteurs.
—Il est fâcheux, continua-t-il, que, dans peu de jours, il ne restera plus rien de ce beau dessin. Je vais le faire porter dans ma chambre, afin d'en jouir du moins aussi longtemps que possible.
—Si vous le désirez, répondit l'Architecte, je vous montrerai une collection de monuments funéraires dont cette esquisse n'est qu'une réminiscence très-imparfaite.
Ottilie, qui se trouvait près d'eux, s'empressa de lui dire qu'il ne pourrait jamais montrer ses chefs-d'oeuvre à un connaisseur plus capable de les apprécier.
Luciane accourut en ce moment et demanda quel était le sujet de leur conversation.
—Nous parlions d'une collection de dessins, lui dit son futur, que cet aimable artiste m'a promis de me montrer incessamment.
—Qu'il l'apporte tout de suite, s'écria Luciane.
Et saisissant les deux mains de l'artiste, elle ajouta d'une voix caressante:
—N'est-il pas vrai, Monsieur, que vous l'apporterez tout de suite?
—Il me semble, Madame, que cet instant est peu convenable pour un pareil examen.
—Quoi! Monsieur, dit-elle d'un ton ironiquement impérieux, vous oseriez résister aux ordres de votre reine!
Puis elle se remit à le prier et à lui prodiguer les plus gracieuses flatteries.
—N'y mettez pas d'obstination, murmura Ottilie en se penchant à l'oreille de l'artiste, qui s'éloigna aussitôt après avoir fait une inclination respectueuse, mais qui ne promettait rien.
Dès qu'il fut sorti, Luciane se mit à jouer à travers le salon avec un grand lévrier. Le pauvre animal se réfugia auprès de Charlotte. La jeune étourdie le poursuivit avec tant d'ardeur qu'elle manqua de renverser sa mère.
—Ah! que je suis malheureuse de ne pas avoir amené mon singe! s'écria-t-elle tout à coup. J'en avais l'intention, on m'en a détourné pour flatter la paresse de mes gens; mais je veux qu'on aille le chercher dès demain. Si j'avais seulement son portrait! Oh! je le ferai faire, et son image du moins ne me quittera jamais; elle me consolera, quand je ne pourrai pas avoir l'original près de moi.
—Je puis dès ce moment t'offrir cette consolation, dit Charlotte, car j'ai dans ma bibliothèque un grand nombre de gravures représentant toutes les variétés de singes.
Luciane poussa un cri de joie, et un domestique apporta l'in-folio qu'elle se mit aussitôt à feuilleter avec enthousiasme, trouvant à chacune de ces hideuses créatures, qu'on regarde à juste titre comme la plus laide parodie de l'homme, une ressemblance frappante avec les diverses personnes de sa connaissance.
—Regardez celui-ci, dit-elle, n'est-ce pas le véritable portrait de mon oncle? Et cet autre? Ah! c'est le célèbre marchand de nouveautés M——. Voici le Curé S——. Et celui-là? Ne reconnaissez-vous pas Monsieur … Monsieur … chose …? En vérité, les singes sont les vrais incroyables[2] de la bonne société; et je ne sais de quel droit on se permet de les en exclure.
Et c'était au milieu d'une bonne société qu'elle parlait ainsi, sans supposer la possibilité qu'elle pouvait blesser quelqu'un. On avait commencé par tant pardonner à ses grâces et à son esprit, qu'on était arrivé à tout pardonner à son impertinence.
Ce genre de plaisanterie avait peu d'attraits pour le futur, qui s'entretenait dans un coin avec Ottilie sur le mérite de l'Architecte, dont la jeune fille attendait le retour avec impatience; car elle espérait qu'il mettrait un terme à l'inconvenant babillage de Luciane à l'occasion des singes. A son grand étonnement, il se fit encore attendre longtemps, et lorsqu'il reparut, il se perdit dans la foule. Non-seulement il n'avait point apporté ses dessins, mais il semblait avoir oublié qu'on les lui avait demandés. Ottilie l'accusa intérieurement et avec chagrin du peu de cas qu'il faisait de sa prière. Au reste, elle ne lui avait adressé cette prière que pour procurer à son futur cousin une distraction agréable; car il était facile de voir que, malgré son amour sans bornes pour Luciane, il souffrait parfois de ses extravagances.
Bientôt les singes firent place à une splendide collation, à laquelle succédèrent des danses animées. Puis il y eut un moment de causerie paisible, et les jeux bruyants recommencèrent de nouveau et se prolongèrent bien avant dans la nuit. Luciane, que le pensionnat avait accoutumée à une vie réglée, s'était promptement façonnée aux allures du monde élégant et dissipé, et jamais elle ne pouvait ni se coucher ni se lever assez tard.
Malgré les nombreuses occupations dont elle était surchargée, Ottilie ne négligea point son journal; elle n'y inscrivit cependant pas des événements, mais des pensées et des maximes que nous n'osons pas lui attribuer. Il est probable qu'elle les puisa dans un livre qu'on lui avait prêté, et dont elle s'appropria tout ce qui portait le cachet de son caractère; car on y retrouve toujours le fil rouge des cordages de la marine royale d'Angleterre.
* * * * *
EXTRAIT DU JOURNAL D'OTTILIE.
«Nous aimons à regarder dans l'avenir, parce que nous espérons que nos voeux secrets dirigeront en notre faveur les chances du hasard qui s'y agitent.
«Nous ne nous trouvons presque jamais dans une société nombreuse sans croire, vaguement du moins, que le hasard, qui rapproche tant de choses, y amènera quelques-uns de nos amis.»
«On a beau vivre dans une retraite profonde, on devient tôt ou tard, et sans s'y attendre, créancier ou débiteur.»
«Quand nous rencontrons une personne qui nous doit de la reconnaissance, nous nous en souvenons à l'instant; mais nous pouvons rencontrer plus de cent fois celles qui ont le droit d'en exiger de notre part, sans nous le rappeler.»
«La nature nous pousse à communiquer nos sensations; l'éducation nous apprend à recevoir les communications des autres pour ce qu'ils nous les donnent.»
«Nous parlerions fort peu en société, si nous savions que nous comprenons presque toujours nous-mêmes fort mal ceux qui nous parlent.»
«C'est sans doute parce que nous ne comprenons jamais complètement les paroles des autres, que nous les changeons toujours en les rapportant.»
«Celui qui parle longtemps seul sans flatter son auditoire, excite sa malveillance.»
«Chaque parole prononcée éveille naturellement une antinomie.»
«La contradiction est aussi nuisible au charme de la conversation que la flatterie.»
«Une réunion n'est réellement agréable, que lorsque tous ceux qui la composent s'estiment et se respectent sans se craindre.»
«L'homme ne dessine jamais plus complètement son caractère, que par ce qui lui paraît ridicule.»
«Le ridicule n'est autre chose qu'une opposition aux convenances sociales, opposition qui s'harmonise avec nos penchants naturels d'une manière inoffensive.»
«L'homme qui se laisse aller à ses penchants naturels, rit souvent là, où les autres ne voient rien de risible. C'est que, pour lui, la satisfaction intérieure domine toujours les impressions qu'il reçoit des objets extérieurs.»
«Tout est ridicule pour l'homme raisonnable, rien ne l'est pour le sage.»
«On reprocha un jour à un homme âgé d'adresser toujours ses hommages aux jeunes personnes. C'est le seul moyen de se rajeunir, répondit-il; et qui de nous oserait prétendre que se rajeunir n'est pas ce qu'il désire le plus au monde?»
«Nous nous laissons tranquillement reprocher nos défauts, nous supportons même avec patience les châtiments et autres maux qu'ils entraînent; mais on nous indigne, on nous désespère, quand on veut nous contraindre à nous en corriger.»
«Il est des défauts nécessaires au bien-être des existences individuelles, et nous serions nous-mêmes peu satisfaits, si nos anciens amis se débarrassaient tout à coup des bizarreries qui les caractérisent.»
«Lorsqu'un individu se conduit d'une manière entièrement opposée à ses habitudes, on dit: Il mourra bientôt.»
«Quels sont les travers d'esprit que nous devons plutôt chercher à cultiver qu'à déraciner en nous? Ceux qui flattent les personnes au milieu desquelles nous vivons, au lieu de les offenser.»
«Les passions sont des défauts et des vertus exagérés.»
«Chaque passion est un phénix qui, au moment même où on le croit consumé, renaît de sa cendre.»
«Les passions sont des maladies sans espoir de guérison, car les moyens qui devraient les guérir, ne servent presque jamais qu'à les augmenter.»
«Lorsque nous faisons l'aveu d'une passion qui nous domine, nous en augmentons la force; mais parfois aussi cet aveu l'affaiblit.»
«Un juste équilibre n'est nulle part plus nécessaire et plus difficile, que dans notre conduite envers un objet aimé; car nous y mettons presque toujours ou trop de confiance ou trop de réserve.»
Note:
[2] Ce mot est en français dans le texte. C'est une allusion aux jeunes élégants de la France du temps de la République, que l'on désignait sous le nom d'incroyables.
CHAPITRE V.
Entraînée par le tourbillon des plaisirs les plus bruyants et les plus bizarres, Luciane continua à fouetter devant elle l'ivresse de la vie au milieu du tourbillon des plaisirs sociaux. Son cortège grossissait de jour en jour; car elle savait s'attacher, par sa bienveillance et par sa générosité, tous ceux qu'elle n'avait pu réussir à attirer par son extravagance et ses folies.
Sa grande-tante et son futur rivalisaient entre eux pour prévenir ses désirs, aussi ne connaissait-elle pas même la valeur des choses qu'elle prodiguait. Lorsqu'une dame de sa société lui paraissait moins richement habillée que les autres, elle l'affublait à l'instant d'un châle magnifique ou de toute autre parure qui lui manquait; et elle imposait ces dons avec tant d'adresse et de bonté, qu'il était aussi impossible de les refuser que de s'en offenser.
Quand elle se transportait d'un lieu à un autre, un des jeunes gentilshommes qui l'accompagnaient toujours, était spécialement chargé d'aller à la découverte des vieillards et des malades indigents, et de leur distribuer, de sa part, de riches aumônes; ce qui lui donnait la réputation d'ange tutélaire, de seconde providence des malheureux. Cette réputation flattait agréablement sa vanité, mais elle l'exposait en même temps à des inconvénients graves et réels; car cette orgueilleuse bienfaisance la rendait le point de mire, non-seulement des pauvres, mais des paresseux et des intrigants.
Le hasard qui semblait lui être toujours favorable, fit qu'on parla un jour devant elle d'un jeune homme du voisinage fort beau et fort bien fait, mais qui avait perdu la main droite dans une bataille. Cette mutilation, quoiqu'honorable, l'avait rendu si misanthrope qu'il s'était consacré tout entier à l'étude, et ne voyait qu'un très-petit nombre d'anciens amis avec lesquels il ne se trouvait pas réduit à la fâcheuse nécessité d'expliquer toujours de nouveau la catastrophe qui l'avait privé de sa main.
Luciane se promit d'attirer ce jeune homme au château. Elle réussit d'abord à le faire assister à ses réunions intimes, où elle le traita avec tant de prévenances et tant d'égards, qu'il finit par se décider à venir à ses assemblées quotidiennes, et même à ses fêtes brillantes. Dans toutes les circonstances possibles, elle avait toujours soin de le placer à ses côtés, et toutes ses attentions étaient pour lui. A table, elle le servait elle-même; et quand la présence de quelque personnage important la forçait à l'éloigner, les domestiques avaient ordre de prévenir tous ses désirs. Enfin elle témoigna tant d'égards pour son malheur, et semblait chercher si sincèrement à le lui faire oublier, qu'il finit par s'en applaudir. Pour mettre le comble à ses séductions, elle l'engagea à écrire de la main gauche et à lui adresser ses essais. Le malheureux jeune homme sentit que par ce moyen il pourrait prolonger ses rapports avec la plus séduisante des femmes, même lorsqu'il serait loin d'elle. Aussi se livra-t-il avec passion au travail qu'elle lui avait conseillé, et il lui semblait qu'il venait de s'éveiller à une vie nouvelle et pleine de charmes. Les lettres et les vers qu'il adressait à Luciane, et la préférence marquée qu'elle continuait à lui accorder, loin d'exciter la jalousie du futur, n'étaient à ses yeux qu'une preuve nouvelle du haut mérite de sa fiancée. Au reste, il avait assez observé son caractère pour être certain que la plupart de ses bizarreries étaient de nature à détruire les soupçons à mesure qu'elle les faisait naître. Elle aimait à se jouer de tout le monde, à railler et à tourmenter tantôt l'un, tantôt l'autre; à pousser, heurter, culbuter tous ceux qui l'entouraient, sans distinction de sexe, d'âge ou de rang; mais elle n'accordait à personne le droit d'en agir de même envers elle. S'offensant de la moindre liberté, elle savait tenir les autres dans les bornes de la plus sévère bienséance, que cependant elle dépassait à chaque instant. Etait-ce légèreté ou principe? mais si elle aimait passionnément les louanges, elle savait braver le blâme; et si elle cherchait à captiver les coeurs par ses prévenances, elle ne craignait pas de les blesser par son humeur moqueuse et satirique.
Dans tous les châteaux de la contrée on s'empressait de lui faire, ainsi qu'à sa société, l'accueil le plus gracieux et le plus distingué, et cependant elle ne revenait jamais de ses visites sans prouver, par ses observations railleuses, que son esprit ne saisissait jamais que le côté ridicule des diverses situations de la vie.
Là, c'étaient trois frères qui avaient vieilli dans le célibat parce que chacun d'eux aurait cru manquer à la politesse, s'il n'avait pas cédé à l'autre le privilège de se marier le premier. Ici une petite jeune femme tourbillonnait autour d'un mari vieux et grand, et ailleurs un petit homme éveillé vivait à l'ombre d'une géante disgracieuse. Ailleurs encore on butait à chaque pas dans les jambes d'un enfant, tandis qu'un autre château, malgré la nombreuse société qu'elle y réunissait, lui avait semblé vide, parce qu'il n'y avait pas d'enfants.
—Les vieux époux, disait-elle, devraient se faire ensevelir le plus tôt possible, afin que l'on pût du moins entendre, dans leur lugubre demeure, les bruyants éclats de rire des collatéraux. Quant aux jeunes époux, il faut qu'ils voyagent, car la vie de ménage les rend souverainement ridicules.
Les choses inanimées ne trouvaient pas chez elle plus d'indulgence; sa malignité s'excitait sur les antiques tapisseries de haute lisse, comme sur les tentures les plus modernes; sur les respectables tableaux de famille, comme sur les plus frivoles gravures des modes du jour.
Tous ces travers, cependant, n'étaient pas le résultat d'une méchanceté réfléchie, mais d'une pétulance folle et présomptueuse. Jamais encore elle ne s'était montrée malveillante pour personne, Ottilie seule lui inspira ce sentiment, et elle ne chercha pas même à le déguiser. Tout le monde remarquait et louait son activité infatigable, tandis que Luciane n'en parlait jamais qu'avec une amertume dédaigneuse. Pour la convaincre du mérite de cette jeune fille, on lui apprit qu'elle étendait ses soins jusque sur les jardins et sur les serres, et dès le lendemain Luciane se plaignit de la rareté des fleurs et des fruits, comme si elle avait oublié que l'on était au milieu de l'hiver. Elle poussa même la malice jusqu'à faire enlever chaque jour, sous prétexte d'orner les appartements et les tables, les fleurs en boutons et les branches vertes des arbres, afin de détruire ainsi, pour toute la saison prochaine, les espérances d'Ottilie et du jardinier dont elle secondait les intelligents travaux.
Persuadée que la pauvre enfant ne pouvait se mouvoir à son aise que dans le cercle domestique, Luciane l'en arracha malgré elle, tantôt pour aller aux assemblées ou aux bals du voisinage, tantôt pour grossir le cortège de ses promenades en traîneau et à cheval, à travers la neige, la glace et la tempête. En vain Ottilie chercha-t-elle à lui faire comprendre que ses devoirs de ménagère la retenaient à la maison, et que sa santé était trop délicate pour un pareil genre de vie, Luciane avait pour principe que tout ce qui lui convenait ne devait gêner ni incommoder personne.
Bientôt cependant elle eut lieu de se repentir de ce despotisme; car Ottilie, quoique toujours la moins parée, était, aux yeux des hommes du moins, la plus belle. Sa mélancolie pensive les attirait, et sa douceur inaltérable les fixait. Le futur lui-même subissait, sans le savoir, cette fascination; il aimait à s'entretenir avec elle, et à la consulter sur un projet qui le préoccupait fortement.
L'Architecte S'était décidé enfin à lui montrer ses dessins et sa collection d'objets d'antiquité, il consentit même à lui faire voir les travaux qu'il avait exécutés dans les domaines du Baron, ainsi que les restaurations et les peintures de l'église et de la chapelle. Cette complaisance eut le résultat qu'elle ne pouvait manquer d'avoir: le futur de Luciane conçut une haute idée du talent et du caractère de l'Architecte.
Riche, et amateur passionné des arts, ce jeune seigneur était assez sage pour sentir qu'il perdrait son temps et son argent, s'il suivait au hasard le penchant qui le poussait à faire bâtir et à réunir des objets curieux. La direction d'un homme prudent et expérimenté lui était indispensable, et personne ne pouvait mieux remplir son but que l'Architecte, dont il venait de faire connaissance d'une manière si inattendue: il en parla à Luciane qui l'excita à s'attacher sans délai ce jeune artiste.
En allant ainsi au-devant des désirs de son futur, elle n'avait d'autre intention que d'enlever à Ottilie un homme remarquable qui lui avait voué une amitié si tendre, qu'on ne pouvait manquer d'y reconnaître un commencement d'amour. L'idée que les conseils et les secours d'un artiste aussi distingué pourraient lui être utiles à elle-même, n'entrait pour rien dans sa conduite. Cependant il avait déjà plus d'une fois donné à ses fêtes improvisées un mérite réel; mais loin de lui en savoir gré, elle ne supposait pas même la possibilité qu'elle pût avoir besoin de ses avis; elle se croyait supérieure en tout et à tout le monde. Au reste, l'intelligence et l'adresse de son valet de chambre qui lui avaient suffi jusque là, étaient en effet tout ce qu'il fallait pour exécuter ses inventions vulgaires et bornées; car jamais elle ne voyait, pour célébrer les anniversaires ou tout autre jour remarquable, qu'un autel où brûlait l'encens et la flamme du sacrifice, un buste, des couronnes, des guirlandes et des transparents.
Ottilie était parfaitement à même de donner à son futur cousin une juste idée de la position dans laquelle se trouvait l'Architecte. Elle savait que Charlotte ne pouvait ni ne voulait plus l'employer, et que, sans l'arrivée de Luciane et de sa brillante suite, il aurait déjà quitté le château; la rigueur de la saison rendant d'ailleurs toute construction impossible, lors même qu'on aurait voulu en faire exécuter. L'intelligent artiste avait donc plus que jamais besoin d'un protecteur qui eût le pouvoir et la volonté d'utiliser son talent.
Les rapports de cet artiste avec l'aimable Ottilie étaient nobles et purs comme elle. La jeune fille aimait à le voir déployer sous ses yeux les forces actives de sa belle intelligence, comme on aime à être témoin des utiles travaux et des honorables succès d'un frère. Son affection calme et paisible ne sortait pas de ses limites; une passion quelconque ne pouvait plus trouver de place dans son coeur qu'Édouard remplissait tout entier; Dieu, lui qui pénètre partout, pouvait seul y régner avec lui.
Plus l'hiver devenait rigoureux et les routes impraticables, plus on s'applaudissait du hasard qui avait mis tout le voisinage à même de passer, en bonne compagnie, cette triste saison avec ses courtes journées et ses nuits interminables. Le torrent des visiteurs qui inondait le château allait toujours en croissant; on avait tant parlé de la vie joyeuse qu'on y menait, que ces bruits attirèrent les officiers en garnison dans les environs. Les uns, aussi bien élevés que bien nés augmentèrent la satisfaction générale, tandis que les autres causèrent plus d'un désordre par leur manque d'usage et leur grosse gaîté.
Au milieu de ce mouvement perpétuel, le Comte et la Baronne arrivèrent de la manière la plus inattendue; leur présence convertit tout à coup cette cohue bigarrée en une véritable cour. Les hommes les plus distingués par leur rang et leurs manières se groupèrent autour du Comte, et la Baronne donna l'impulsion aux dames qui, toutes, rendaient justice à son mérite supérieur.
On avait été surpris d'abord de les voir arriver ensemble et publiquement. L'air de satisfaction qui respirait sur leur visage avait mis le comble à cette surprise. En apprenant que la femme du Comte venait de mourir, et que, par conséquent, il pouvait épouser la Baronne dès que les convenances sociales le lui permettraient, on comprit leur gaîté et on la partagea franchement.
Ottilie seule se rappela avec une vive douleur leur première visite, et tout ce qui avait été dit alors sur le mariage et le divorce, sur le devoir et les penchants, sur les désirs et sur la résignation. Ces deux amants dont, à cette époque, rien encore n'autorisait les espérances, se représentaient devant elle, sûrs enfin de leur bonheur, au moment même où tout lui imposait la loi de renoncer au sien. Il était donc bien naturel qu'elle ne pût les revoir sans étouffer un soupir et essuyer furtivement une larme de regret.
A peine Luciane eut-elle appris que le Comte aimait la musique, qu'elle organisa des concerts, où elle espérait briller par son chant qu'elle accompagnait de la guitare, instrument dont elle se servait avec art. Quant à sa voix, elle était belle et bien cultivée; mais il était aussi impossible de comprendre les paroles qu'elle chantait que celles de toutes les belles chanteuses allemandes qui font les délices des salons. Un soir son triomphe fut troublé par un incident peu flatteur pour son amour-propre.
Au nombre des auditeurs se trouvait un jeune poète qui, pour l'instant, était l'objet de ses préférences, parce qu'elle voulait le mettre dans la nécessité de composer des vers pour elle, et de les lui dédier authentiquement. Pour hâter ce résultat, elle avait pris le parti de ne chanter que les vers de ce poète. Dès que le premier morceau fut fini, il vint comme tout le monde, ainsi que la politesse l'exige, la féliciter sur son admirable talent. Luciane, qui en avait espéré davantage de sa part, hasarda, mais en vain, plusieurs allusions sur le choix des paroles. Forcée enfin de reconnaître qu'il ne la comprenait pas, ou qu'il ne voulait pas la comprendre, elle chargea un des gentilshommes de sa suite, accoutumé à exécuter ses ordres, de demander directement au poète récalcitrant si ses vers, chantés par une si belle bouche et une voix si séduisante, ne lui avaient pas paru plus beaux qu'à l'ordinaire.—Mes vers? demanda le poète surpris, mais je n'ai entendu que des voyelles, et pas même nettement articulées! N'importe, il est de mon devoir de remercier cette dame de son aimable attention, et je m'en acquitterai.
Le Courtisan était trop bien appris pour rendre à sa souveraine un compte fidèle de sa mission, le poète paya sa dette par des phrases sonores, mais banales, et Luciane lui exprima assez clairement le désir de pouvoir chanter à la première occasion une romance composée par lui et pour elle. Piqué de cette demande, il eut un instant la pensée de lui présenter un alphabet, et de lui conseiller de prendre au hasard les premières lettres venues, avec l'intention d'en former un hymne à sa louange, qu'elle pourrait ensuite appliquer au premier air qu'il lui plairait de choisir; mais il sentit à temps que cette ironie eût été trop amère, et même inconvenante. La soirée cependant ne devait pas se passer sans faire subir à Luciane une humiliation complète, car on ne tarda pas à lui apprendre que le jeune poète venait de glisser dans le cahier de musique d'Ottilie un charmant petit poème qu'il avait composé sur un des airs favoris de la jeune fille, et dans lequel respirait un sentiment trop tendre pour qu'il fût possible de ne l'attribuer qu'à la simple galanterie.
Les personnes avides de louanges et dominées par le besoin de briller, se croient ordinairement aptes à tout, et s'attachent presque toujours de préférence à ce qu'elles font mal. Luciane était plus que toute autre soumise à cette loi; aussi ne tarda-t-elle pas à chercher de nouveaux succès dans la déclamation. Sa mémoire était bonne, mais son débit était calculé sans intelligence, et exalté sans passion. Elle avait, en outre, contracté la mauvaise habitude de ne jamais rien réciter sans faire des gestes qui confondaient désagréablement le genre lyrique et épique avec le genre dramatique.
Le Comte, dont l'esprit pénétrant avait saisi en peu de jours tous les travers de la société dont il était, pour ainsi dire, le chef et le directeur, suggéra à Luciane un projet qui devait lui fournir le moyen de se poser d'une manière nouvelle devant ses admirateurs.
—Vous avez autour de vous, lui dit-il, beaucoup de personnes spirituelles et gracieuses, et je suis étonné qu'avec leur secours vous n'ayez pas encore représenté quelques tableaux célèbres. Ces sortes de représentations demandent une foule de soins et d'apprêts, j'en conviens, mais elles ont un charme infini.
Ce genre d'amusement convenait parfaitement au goût et au caractère de Luciane, aussi s'empressa-t-elle de suivre le conseil indirect que le Comte venait de lui donner, et dont elle avait le droit d'espérer de grands succès. Sa taille élégante, ses formes arrondies, sa figure régulière et expressive, ses beaux cheveux bruns, son cou blanc et souple, tout en elle enfin était parfait et digne de servir de modèle au plus grand peintre; et son penchant pour les tableaux vivants serait sans doute devenu une passion exclusive, si elle avait su qu'elle était plus belle encore quand elle était tranquille et calme, que lorsqu'elle se mouvait sans cesse; car alors elle avait quelque chose de turbulent qui devenait parfois disgracieux.
Ne pouvant se procurer les tableaux des grands maîtres que l'on voulait représenter, on se contenta des gravures qui se trouvaient au château. On choisit d'abord le Bélisaire de Van-Dick. Le personnage assis du vieux général aveugle fut confié à un gentilhomme déjà avancé en âge, grand, bien fait et d'une physionomie noble. L'Architecte se chargea du guerrier qui, debout devant le général, le regarde avec une tristesse compatissante; par un hasard singulier, il avait réellement beaucoup de ressemblance avec ce guerrier. Luciane s'était modestement contentée de la jolie jeune femme que l'on voit au fond du tableau, faisant passer de sa bourse dans sa main, l'aumône qu'elle destine à l'aveugle. La vieille qui semble lui dire qu'elle va trop donner, et la troisième femme qui déjà remet son offrande à Bélisaire ne furent point oubliées.
Les préparatifs nécessaires pour exécuter ce tableau et ceux qui devaient le suivre, conduisirent beaucoup plus loin qu'on ne l'avait pensé d'abord; à chaque instant on avait besoin d'une foule de choses qu'il était difficile de se procurer à la campagne, et surtout au milieu de l'hiver, où les communications sont lentes et souvent même impossibles.
Tout retard était antipathique à Luciane, aussi sacrifia-t-elle sans hésiter tous les objets de sa garde-robe qui pouvaient servir pour faire des draperies et des costumes tels que les exigeaient les tableaux. L'Architecte s'occupa activement de la construction du théâtre et de la manière de l'éclairer; le Comte le seconda de son mieux, et lui donna souvent d'utiles et sages conseils.
Lorsque tout fut prêt enfin, on réunit une société nombreuse et brillante qui, depuis longtemps déjà, attendait avec impatience la première représentation.
Après avoir préparé les spectateurs par une musique appropriée au sujet du tableau de Bélisaire, on leva le rideau. Les attitudes étaient si justes, les couleurs si heureusement harmonisées, la lumière si savamment disposée, qu'on se croyait transporté dans un autre monde. Au premier abord cependant, cette réalité, mise ainsi à la place d'une fiction artistique, avait quelque chose d'inquiétant.
Le rideau retomba, mais les voeux unanimes des spectateurs le firent relever plus d'une fois. Bientôt la musique les occupa de nouveau, et jusqu'au moment où tout fut prêt pour la représentation d'un second tableau d'un genre plus élevé. Ce tableau causa une surprise générale et agréable, car c'était la célèbre Esther, du Poussin, devant Assuérus. Dans le personnage de la reine à demi évanouie, Luciane parut dans tout l'éclat de sa beauté et de ses grâces. Les filles qui la soutenaient étaient jolies, mais elle les avait si prudemment choisies, qu'aucune ne pouvait lui porter ombrage. Il est inutile, sans doute, d'ajouter qu'Ottilie fut toujours exclue par elle de la représentation de tous ces tableaux. L'homme le plus beau de la société, et le plus imposant en même temps, avait été chargé d'occuper le trône d'or du grand roi, si semblable à Jupiter; ce qui acheva de donner à l'ensemble un cachet de perfection qui tenait du merveilleux.
La réprimande paternelle de Terburg, que la belle gravure de Wille a rendue familière à tous les amis des arts, était le sujet du troisième tableau, aussi intéressant dans son genre que les deux premiers.
Un vieux chevalier assis et les jambes croisées semble parler à sa fille avec l'intention de toucher sa conscience. L'expression de ses traits et de son attitude prouve, toutefois, qu'il ne lui dit rien d'humiliant, et qu'il est plutôt peiné qu'irrité. La contenance de la jeune personne, debout devant lui, mais dont on ne voit pas le visage, annonce qu'elle cherche à maîtriser une vive émotion. La mère, témoin de la réprimande, a l'air embarrassée; elle regarde au fond d'un verre plein de vin blanc qu'elle tient à la main et dans lequel elle parait boire à longs traits.
En choisissant la position de la fille réprimandée, Luciane savait sans doute qu'elle lui fournirait l'occasion de faire ressortir tous ses avantages. Il était en effet impossible de voir quelque chose de plus beau et de plus suave que les tresses de ses longs cheveux bruns, que les contours de sa tête, de son cou, de ses épaules. Sa taille, que les modes du jour cachaient et déguisaient si désagréablement, se dessinait avec une grâce parfaite sous ce costume du moyen-âge. L'Architecte avait eu soin de draper lui-même les nombreux plis de sa robe de satin blanc; et il ne put s'empêcher de convenir que cette copie vivante était infiniment supérieure à l'original jeté sur la toile par le pinceau d'un grand artiste. L'admiration qu'elle excita fut telle qu'on ne cessa de faire relever le rideau. Le bonheur qu'éprouvaient les spectateurs en contemplant cette belle personne qui leur tournait le dos, devait nécessairement faire naître le désir de voir son visage; mais personne n'osait exprimer ce désir. Tout à coup un jeune gentilhomme, vif jusqu'à l'audace, prononça à haute voix cette formule qu'on met parfois à la fin des pages: Tournez, s'il vous plaît! Tous les spectateurs la répétèrent aussitôt en choeur, mais en vain. Les personnages du tableau connaissaient trop bien leurs intérêts pour répondre à un appel aussi contraire à l'esprit et à la nature de l'oeuvre d'art dont ils voulaient donner une juste idée. La jeune fille resta immobile, le chevalier conserva l'attitude d'un père qui gronde doucement un enfant chéri, et la mère ne détourna point ses regards du fond du verre dans lequel elle buvait toujours sans faire diminuer le vin qu'il contenait.
Nous croyons pouvoir nous dispenser de donner le détail d'une foule d'autres représentations qui étaient presque toutes empruntées aux délicieuses scènes de cabarets et de foires que nous devons aux meilleurs peintres de l'école flamande.
Le Comte et la Baronne annoncèrent enfin leur départ, en promettant de venir passer au château les premières semaines de leur mariage; et Charlotte vit avec plaisir que Luciane et sa suite ne tarderaient pas à imiter cet exemple. Le séjour de plus de deux mois que sa fille venait de faire près d'elle, l'avait suffisamment convaincue que son union avec l'homme qu'on lui destinait, lui assurerait un heureux avenir. Ce jeune gentilhomme, en effet, ne se bornait pas à l'aimer tendrement, il était fier d'elle. Riche, mais modéré dans ses désirs, toute son ambition se renfermait dans la possession d'une femme généralement admirée. Son besoin de voir tout en cette femme, et de n'être quelque chose que pour et par elle, était si prononcé, qu'il se sentait douloureusement affecté, lorsqu'une connaissance nouvelle ne donnait pas toute son attention à Luciane, et cherchait plutôt à se mettre en rapport avec lui, ainsi que cela lui arrivait quelquefois, surtout avec les hommes d'un certain âge et d'un caractère grave, dont il gagnait l'estime et la bienveillance par son mérite et son amabilité.
Les arrangements du futur avec l'Architecte n'avaient pas été longs à conclure. Après le nouvel an, l'artiste devait venir rejoindre le jeune couple dans la capitale, où il se proposait de passer le carnaval. Luciane se promettait d'exploiter cette époque de folies par les plaisirs les plus vifs et les plus variés. La représentation des tableaux qui lui avaient déjà valu tant de brillants succès, occupaient le premier rang sur la liste de ses projets d'amusement. Elle ne songea pas même à l'argent que pourrait coûter la réalisation de ces projets, car sa grande-tante et son futur l'avaient accoutumée à n'attacher aucune importance aux sommes qu'elle dissipait pour ses plaisirs.
Le départ de Luciane et de sa suite était définitivement arrêté; mais il ne pouvait s'effectuer de la manière habituelle et vulgaire, car chez elle tout avait un cachet en dehors des allures ordinaires de la vie.
A la fin d'un splendide dîner qui avait surexcité la gaîté des convives, on railla la maîtresse du château sur la rapidité avec laquelle on avait dévoré toutes ses provisions d'hiver, et sur la fausse honte qui l'empêchait d'avouer franchement à ses hôtes qu'ils n'avaient qu'à chercher fortune ailleurs puisqu'elle ne pouvait plus les nourrir.
Le gentilhomme qui, dans la représentation des tableaux, s'était chargé du personnage de Bélisaire, aspirait depuis longtemps au bonheur de posséder la charmante Luciane chez lui; son immense fortune lui permettait de satisfaire toutes les fantaisies de cet objet de son adoration. Encouragé par la plaisanterie que l'on venait de faire, il osa exprimer nettement ce désir.
—Puisque la famine vous chasse d'ici, belle dame, lui dit-il, ayez le courage d'en agir à la polonaise: venez me dévorer chez moi, et ainsi de suite à la ronde, jusqu'à ce que vous ayez affamé la contrée tout entière.
Cette proposition charma la jeune étourdie; on fit les paquets à la hâte et, dès le lendemain, l'essaim s'abattit dans sa nouvelle ruche. On y trouva plus d'espace, plus d'abondance et de profusion, et par conséquent moins d'ordre, de commodité et de bien-être réel; d'où il résultait une foule de quiproquo et de situations comiques, qui achevèrent d'enchanter Luciane.
La vie qu'elle menait et qu'elle faisait mener aux siens, devenait toujours plus désordonnée et plus sauvage: des battues dans les forêts, des courses à pied et à cheval, des collations et des danses en plein air au milieu des neiges et des glaces, enfin tout ce qu'il était possible d'imaginer de plus fatigant, de plus bizarre et de plus anti-civilisé, remplissait ses jours et une partie de ses nuits. Ne pas assister à ses folles parties, c'était lui déplaire; et qui aurait osé braver un pareil anathème?