Ottilie parlait avec un désordre et une vivacité extraordinaires; elle se sentait si heureuse en présence d'Édouard, et cependant elle comprenait la nécessité de l'éloigner.
—Je t'en conjure, mon bien-aimé, retourne au hameau, va attendre le
Major.
—Je t'obéis, répondit Édouard, en arrêtant sur elle un regard passionné; puis il l'attira dans ses bras: la jeune fille l'enlaça des siens et le pressa tendrement sur son coeur.
L'espérance passa sur leurs têtes comme une étoile qui se détache du ciel pour éclairer la terre de plus près. Se sentant unis ils échangèrent pour la première fois, et sans contrainte, des baisers brûlants; puis ils se séparèrent avec violence et douloureusement.
Le crépuscule du soir et les exhalaisons humides du lac enveloppaient la contrée. Restée seule, Ottilie tremblante et confuse leva les yeux vers la maison d'été; il lui semblait, qu'elle voyait flotter sur le balcon la robe blanche de Charlotte. La route qui conduisait à cette maison, en faisant le tour du lac, était longue; et elle savait combien sa tante était sujette à s'inquiéter quand, en rentrant chez elle, elle ne trouvait pas son enfant. Les platanes de la place de débarquement de la rive opposée se balançaient à ses regards, l'espace étroit du lac la séparait seule de cette place et du sentier court et commode qui, de là, conduisait à la maison d'été. Déjà ses regards et sa pensée avaient passé l'eau, et la crainte de s'y hasarder avec l'enfant disparut devant la crainte plus forte encore d'arriver trop tard. S'avançant rapidement vers la nacelle, elle ne sentit point que son coeur battait avec violence, que ses jambes tremblaient sous elle, que ses sens étaient près de l'abandonner.
D'un bond elle s'élança vers la nacelle et saisit la rame. Pour mettre à flot la légère embarcation, elle a besoin de toutes ses forces, et renouvelle le coup de rame. La nacelle se balance et glisse en avant. Tenant sur son bras et dans sa main gauche l'enfant et le livre, elle agite la rame de la main droite, chancelle et tombe au fond du bateau. La rame lui échappe et en cherchant à la retenir, elle laisse glisser l'enfant et le livre, et tout tombe dans le lac. Par un mouvement spontané elle saisit la robe de l'enfant, mais la position dans laquelle elle est tombée l'empêche de se relever; la main droite, qui seule est restée libre, ne lui suffit pas pour se retourner et se redresser. Après de longs et cruels efforts, elle y réussit enfin et retire l'enfant de l'eau; ses yeux sont fermés, il ne respire plus!
En ce moment terrible, elle retrouva toute sa présence d'esprit, et sa douleur n'en fut que plus cruelle. La nacelle était arrivée presqu'au milieu du lac, la rame flottait sur sa surface immobile, pas un être vivant ne paraissait sur le rivage: au reste, quels secours aurait-elle pu attendre dans cette nacelle qui la balançait au milieu d'un élément inaccessible et perfide?
Ce n'était qu'en elle-même que la malheureuse Ottilie pouvait trouver des ressources, elle avait souvent entendu parler des moyens par lesquels on rappelait les noyés à la vie; elle les avait même vu appliquer à la suite du feu d'artifice par lequel Édouard avait célébré l'anniversaire de sa naissance.
Encouragée par ces souvenirs, elle déshabille l'enfant, l'essuie avec la robe de mousseline dont elle était vêtue, découvre pour la première fois à la face du ciel son chaste sein, y presse l'infortunée petite créature dont le froid glacial engourdit son coeur. Les larmes brûlantes dont elle inonde les membres raides et immobiles de l'enfant lui rendent quelque apparence de chaleur et de vie. Ivre de joie, elle l'entoure de son schall, le couvre de baisers, le réchauffe de son haleine, lui communique son souffle et croit avoir remplacé ainsi les secours plus efficaces que son isolement ne lui permet pas de lui prodiguer.
Vains efforts! l'enfant reste sans vie dans les bras d'Ottilie, et la nacelle semble enracinée au milieu du lac! Dans cette situation terrible, elle trouve encore des ressources dans sa belle âme qui s'adresse au Ciel. Agenouillée au fond de la nacelle, elle élève l'enfant glacé au-dessus de sa poitrine découverte, blanche et froide comme celle d'une statue de marbre. Ses yeux humides s'attachent aux nuages et demandent assistance et protection, là où les nobles coeurs placent leurs espérances quand tout leur manque sur la terre.
Ottilie n'avait pas en vain invoqué les étoiles, qui, çà et là, étincelaient au firmament. Une légère brise s'éleva tout à coup et poussa doucement la nacelle vers les platanes.
CHAPITRE XIV.
Ottilie se dirigea en hâte vers la maison d'été. Dès qu'elle y fut arrivée, elle fit appeler le chirurgien et lui remit l'enfant. Cet homme expérimenté et toujours prêt à remédier à tous les accidents possibles, prodigua à cette frêle créature des secours proportionnés à sa constitution. La jeune fille le seconda avec activité; apportant elle-même les objets qu'il demandait, elle allait, venait et donnait des ordres avec suite et précision. En la voyant se mouvoir ainsi, on eût dit qu'elle marchait, agissait et vivait dans un autre monde; c'est que les grands événements, qu'ils soient heureux ou malheureux, nous font croire que tout autour de nous a changé de nature.
L'habile chirurgien continua ses efforts gradués; Ottilie chercha à lire ses espérances dans ses yeux, car il ne répondait rien à ses questions réitérées. Bientôt cependant il secoua la tête d'un air de doute, et lorsqu'elle lui demanda positivement s'il croyait pouvoir sauver le malheureux enfant, il laissa échapper de ses lèvres un non à peine articulé. Au même instant Ottilie quitta l'appartement, qui était la chambre a coucher de sa tante, pour passer dans la pièce voisine; mais, à quelques pas du canapé, elle tomba sans mouvement sur le tapis.
On entendit la voiture de Charlotte entrer dans la cour, et le chirurgien courut au-devant d'elle pour la préparer au malheur qui venait d'arriver. Il ne la rencontra pas; car, au lieu de monter directement à sa chambre à coucher, elle entra au salon où elle vit sa nièce étendue par terre sans apparence de vie. Une femme de chambre accourut du côté opposé en poussant des cris lamentables; le chirurgien arriva presque aussitôt et fut forcé de tout avouer. Charlotte cependant croyait encore à la possibilité de rappeler son enfant à la vie; le prudent chirurgien s'en applaudit et se borna à la prier de ne pas demander à voir son fils en ce moment, puis il s'éloigna pour l'entretenir dans son erreur, en lui faisant croire que sa présence était nécessaire auprès de son petit malade.
Charlotte s'est assise sur le canapé, Ottilie est toujours couchée sur le tapis. Sa malheureuse tante la soulève par un effort pénible, et attire sur ses genoux la belle tête de la jeune fille. Le chirurgien entre et sort à chaque instant; il feint de redoubler d'efforts pour l'enfant, tandis qu'il ne s'occupe plus que des deux dames. Minuit vient de sonner, le silence de la mort règne dans la contrée et dans la maison. Charlotte comprend enfin qu'elle a perdu son enfant, elle veut du moins avoir près d'elle ses restes inanimés, et l'on dépose sur le canapé un panier où repose ce petit corps glacé, enveloppé dans des mouchoirs de laine chauds et blancs; son visage seul est découvert; il semble dormir.
Le bruit de cette catastrophe ne tarda pas à mettre tout le village en émoi. Dès qu'il arriva au Major, il quitta l'auberge et se rendit à la maison d'été. N'osant y entrer, il interrogea les domestiques qui couvaient çà et là, et finit par dire à l'un d'eux de faire descendre le chirurgien. Celui-ci ne se fit pas long-temps attendre; quelle ne fut pas sa surprise, en reconnaissant son ancien protecteur! Sa présence dans un pareil moment lui parut de bonne augure; aussi se chargea-t-il avec plaisir de préparer Charlotte à le recevoir. Voulant s'acquitter de cette tâche délicate avec toute la prudence nécessaire, il commença par lui parler de plusieurs personnes absentes qui ne pouvaient manquer de partager sa juste douleur. Ce genre de conversation l'amena naturellement à prononcer le nom du Major; et il l'imposa pour ainsi dire à la pensée de la malheureuse mère, en lui rappelant le dévouement sans bornes dont cet ami sincère lui avait déjà donné tant de preuves. Passant du récit à la réalité, il lui apprit qu'il était là, à sa porte, et n'attendait qu'un mot pour paraître.
Au même instant le Major entra, Charlotte l'accueillit avec un sourire douloureux. Il s'avança doucement et s'arrêta en face d'elle. Elle releva la couverture de soie verte qui couvrait le cadavre de l'enfant, et, à la faible lueur d'une seule bougie, le Major reconnut avec une secrète terreur, dans les traits de cet enfant, sa propre image immobilisée par la mort. D'un geste, Charlotte lui désigna un siège près d'elle, et tous deux restèrent ainsi en face l'un de l'autre pendant toute la nuit, sans prononcer un seul mot. Ottilie était toujours appuyée sur les genoux de sa tante, dans une attitude calme et respirant doucement. Elle dormait ou semblait dormir.
La bougie s'était éteinte, le crépuscule du matin éclairait l'appartement, et semblait arracher le Major et son amie à un rêve lugubre. Charlotte le regarda d'un air résigné et lui dit à voix basse, comme si elle craignait de réveiller Ottilie:
—Dites-moi, mon ami, quelle combinaison du destin vous a fait arriver ici, pour être témoin d'une pareille scène de deuil et de douleur?
—Je crois, répondit-il sur le même ton, que la réserve et les moyens préparatoires seraient en ce moment inutiles et déplacés. Je vous trouve dans une situation si terrible, que la mission dont je suis chargé et que je croyais importante et grave, ne me parait plus qu'un événement ordinaire.
Puis il l'instruisit avec calme et simplicité de l'arrivée d'Édouard et du but dans lequel il l'avait envoyé près d'elle. Il lui parla même des espérances personnelles qu'Édouard l'avait autorisé à concevoir, si tous ses projets pouvaient se réaliser. Son langage était franc, mais aussi délicat que l'exigeaient les circonstances. Charlotte l'écouta tranquillement, et sans manifester ni surprise ni irritation.
—Je ne me suis encore jamais trouvée dans un cas semblable, dit-elle d'une voix si faible, que, pour l'entendre, le Major fut obligé d'approcher son siège du canapé; mais j'ai toujours eu l'habitude, quand il s'agissait de prendre une détermination grave, de me demander: Que ferai-je demain? Je sens que le sort de plusieurs personnes qui me sont chères est en ce moment entre mes mains; je ne doute plus de ce que je dois faire, et je vais l'énoncer clairement: Je consens au divorce. Ce consentement, j'aurais dû le donner plus tôt; mes hésitations, ma résistance ont tué ce malheureux enfant! Quand le destin veut une chose qui nous paraît mal, elle se fait en dépit de tous les obstacles que nous nous croyons obligés d'y opposer par raison, par vertu, par devoir. Au reste, je ne puis plus me le dissimuler, le destin n'a réalisé que mes propres intentions, dont j'ai eu l'imprudence de me laisser détourner. Oui, j'ai cherché à rapprocher Ottilie d'Édouard, j'ai voulu les marier; et vous, mon ami, vous avez été le confident, le complice de ce projet. Comment ai-je pu voir dans l'entêtement d'Édouard un amour invariable? Pourquoi, surtout, ai-je consenti à devenir sa femme, puisqu'on restant son amie je faisais son bonheur et celui de la malheureuse enfant qui dort là, à mes pieds? Je tremble de la voir sortir de ce sommeil léthargique! Comment pourra-t-elle supporter la vie, si nous ne lui donnons pas l'espoir de rendre un jour à Édouard plus qu'elle ne lui a fait perdre, par la catastrophe dont elle a été l'aveugle instrument? Et elle le lui rendra, j'en ai la certitude, car je connais toute l'étendue de sa passion pour lui. L'amour qui donne la force de tout supporter, peut tout remplacer. Quant à ce qui me concerne, il ne doit pas en être question en ce moment. Eloignez-vous en silence, cher Major, dites à votre ami que je consens au divorce, que je m'en remets, pour le réaliser, à lui, à vous, à Mittler. Je signerai tout ce que l'on voudra; qu'on me dispense seulement d'agir, de donner des conseils, des avis.
Le Major se leva et pressa sur ses lèvres la main que Charlotte lui tendit par-dessus la tête d'Ottilie.
—Et moi, murmura-t-il d'une voix à peine intelligible, que puis-je espérer?
—Dispensez-moi de vous répondre, mon ami; nous n'avons pas mérité d'être toujours malheureux, mais sommes-nous dignes de trouver le bonheur ensemble?
Le Major s'éloigna, vivement pénétré de la douleur de Charlotte; mais il lui fut impossible de s'affliger, comme elle, de la mort de son fils, qui n'était, à ses yeux, qu'un sacrifice, indispensable pour assurer le bonheur de tous. Déjà il voyait de la pensée, d'un côté, la jeune Ottilie tenant dans ses bras un bel enfant plus cher au Baron que celui dont elle avait innocemment causé la mort; et de l'autre, Charlotte berçant sur ses genoux un fils dont les traits animés lui offriraient, à plus juste titre, la ressemblance qu'il avait reconnue avec effroi sur le visage glacé de la jeune victime du sort.
Préoccupé de ces riants tableaux qui passaient devant son âme, il descendit vers le hameau où il espérait trouver Édouard. Il le rencontra avant d'y arriver. Lui aussi avait passé la nuit dans une cruelle agitation. Espérant toujours entendre ou voir le signal qui devait lui annoncer l'accomplissement de ses voeux, il s'était constamment promené dans les environs de la maison d'été; aussi n'avait-il pas tardé à apprendre la mort de l'enfant. Cette catastrophe le touchait de plus près que le Major, et cependant il ne pouvait s'empêcher de l'envisager sous le môme point de vue. Le compte fidèle que son ami lui rendit de son entrevue avec Charlotte, acheva de le convaincre que rien ne s'opposait plus à ses désirs, et il se décida sans peine à retourner avec lui au hameau. De là ils se rendirent à la petite ville, lieu de leur premier rendez-vous, où ils se proposaient de combiner ensemble les moyens les plus convenables pour réaliser enfin ce divorce depuis si longtemps demandé et refusé.
Après le départ du Major, Charlotte resta plongée dans ses réflexions, mais elle en fut bientôt arrachée par le réveil d'Ottilie. La jeune fille leva la tête et regarda sa tante avec de grands yeux étonnés. Puis elle s'appuya sur ses genoux, se redressa et se tint debout devant elle.
—C'est pour la seconde fois de ma vie, dit la noble enfant avec une imposante et douce gravité, que je me trouve dans l'état auquel je viens de m'arracher. Tu m'as dit souvent que les mêmes choses nous arrivent parfois de la même manière et toujours dans des moments solennels. L'expérience vient de me convaincre que tu disais vrai; pour te le prouver, il faut que je te fasse un aveu.
Peu de jours après la mort de ma mère, j'étais bien jeune alors, et pourtant je m'en souviendrai toujours, j'avais approché mon tabouret du sopha où tu étais assise avec une de tes amies; la tête appuyée sur tes genoux, je n'étais ni éveillée ni endormie, j'entendais tout, mais il m'était impossible de faire un mouvement, d'articuler un son. Tu parlais de moi avec ton amie, et vous déploriez le sort de la pauvre petite orpheline, restée seule dans le monde, où elle ne pourrait trouver que déception et malheur, si le Ciel, par une grâce spéciale, ne lui donnait pas un caractère et des goûts en harmonie avec sa position. Je compris parfaitement le sens de vos paroles, et je me posai à moi-même des lois, trop sévères peut-être, mais que je croyais conformes à tes voeux pour moi. Je les ai religieusement observées pendant tout le temps que ton amour maternel a veillé sur moi, et je leur suis restée fidèle, même quand tu m'as fait venir dans ta maison, pendant les premiers mois, du moins.
J'ai fini par sortir de la route que je devais suivre, j'ai violé les lois que je m'étais imposée, j'ai été jusqu'à oublier qu'elles étaient pour moi un devoir sacré, et maintenant qu'une catastrophe terrible m'en a punie, c'est encore toi qui viens de m'éclairer sur ma position, cent fois plus déplorable que celle de la pauvre orpheline qui retrouvait une mère en toi. Couchée comme je l'étais alors sur tes genoux, et plongée dans la même inexplicable léthargie, j'ai entendu ta voix, comme si elle sortait d'un autre monde, parler de moi et me révéler ainsi ce que je suis devenue. J'ai eu horreur de moi-même; mais aujourd'hui, comme autrefois, je me suis, pendant mon sommeil de mort, tracé la route sur laquelle je dois marcher.
Oui, ma résolution est irrévocablement prise, et tu vas la connaître à l'instant: Je ne serai jamais la femme d'Édouard! Dieu vient de m'ouvrir les yeux d'une manière terrible sur les crimes que j'ai commis; je veux les expier! Ne cherche pas à me faire revenir de cette résolution, prends tes mesures en conséquence, rappelle le Major ou écris-lui à l'instant que le divorce est impossible! Combien n'ai-je pas souffert pendant mon immobilité! car à chaque mot que tu lui disais, je voulais me relever et m'écrier: Ne lui donne pas d'aussi sacrilèges espérances!
Charlotte comprit l'état d'Ottilie, tout en croyant toutefois qu'il serait facile de la faire changer de résolution, quand le sentiment qui la lui avait fait prendre se serait émoussé; mais à peine eut-elle prononcé quelques phrases dont le but était de faire entrevoir les consolations et les espérances que le temps apporte naturellement aux plus grandes infortunes, que la jeune fille s'écria avec une élévation d'âme qui tenait de l'exaltation:
—Ne cherchez jamais à m'émouvoir, à me tromper! au moment où j'apprendrai que tu as consenti au divorce, je me punirai de mes fautes, de mes crimes, en me précipitant dans ce même lac où s'est éteinte la vie de ton enfant!
CHAPITRE XV.
Dans le cours ordinaire et paisible de la vie domestique, les parents, les amis aiment à parler entre eux, même au risque de s'ennuyer mutuellement, de leurs travaux, de leurs entreprises, de leurs projets; d'où il résulte que tout se fait d'un commun accord, sans que l'on ait songé à se demander des conseils ou des avis. Mais dans les moments graves, importants, où l'homme a plus que jamais besoin de l'approbation d'un autre homme digne de sa confiance, chacun se refoule sur lui-même et agit suivant ses propres inspirations; tous se cachent les moyens qu'ils emploient, et ce n'est que par les résultats, par les faits accomplis dont chacun est forcé d'accepter sa part, que la communauté de pensée et d'action se rétablit.
C'est ainsi qu'après une foule d'événements aussi singuliers que malheureux, chacune des deux dames s'était renfermée dans une gravité imposante, qui ne les empêcha cependant pas d'avoir l'une pour l'autre les procédés les plus délicats. Charlotte avait fait déposer en silence et presque avec mystère son malheureux enfant dans la chapelle, où il dormait comme une première victime d'un avenir encore gros de catastrophes funestes.
Mille autres soins, plus ou moins importants et dont elle s'acquittait avec une exactitude scrupuleuse, prouvaient que le sentiment du devoir avait donné à Charlotte la force d'agir de nouveau dans la vie active. Là, elle trouva d'abord Ottilie qui, plus que tout autre, avait besoin de sa sollicitude, et elle ne s'occupa plus que d'elle, mais avec tant de délicatesse, que la noble enfant ne put pas même s'apercevoir de cette préférence. Elle savait enfin combien cette enfant aimait Édouard, et par les aveux qui lui échappaient malgré elle, et par les lettres que le Major lui écrivait chaque jour.
De son côté, Ottilie faisait tout ce qui était en son pouvoir pour rendre plus douce la position actuelle de sa tante. Elle était franche, communicative même; mais jamais elle ne parlait du présent ou d'un passé trop rapproché. Elle avait toujours beaucoup écouté, beaucoup observé, et elle recueillit enfin les fruits de cette louable habitude; car elle lui fournit le moyen d'amuser, de distraire Charlotte qui, au fond de son coeur, nourrissait l'espoir de voir uni, tôt ou tard, le couple qui lui était devenu si cher.
L'âme d'Ottilie était dans une situation bien différente. Elle avait révélé le secret de sa vie à sa tante, qui était devenue enfin son amie; et elle se sentait affranchie de la servitude dans laquelle elle avait vécu jusque là; le repentir et la résolution qu'elle avait prise la débarrassaient du fardeau de ses fautes et du crime dont le destin l'avait rendue coupable. Elle n'avait plus besoin de se dominer elle-même, elle s'était pardonnée au fond de son coeur, à la condition de renoncer à tout bonheur personnel: aussi cette condition devait-elle nécessairement être irrévocable.
Plusieurs semaines s'écoulèrent ainsi, et Charlotte finit par sentir que cette délicieuse maison d'été, son lac, ses rochers et ses promenades pittoresques n'avaient plus que des souvenirs pénibles pour elle et pour sa jeune amie; qu'enfin il fallait changer de demeure: mais il était plus facile d'éprouver ce besoin que de le satisfaire.
Les deux dames devaient-elles rester inséparables? La première déclaration d'Édouard leur en avait fait un devoir, et les menaces qui avaient suivi cette déclaration en rendaient nécessaire l'exact accomplissement. Cependant il était facile de voir que, malgré leur bonne volonté, leur raison et leur complète abnégation, elles ne pouvaient plus, en face l'une de l'autre, éprouver que des sensations pénibles. Les entretiens les plus étrangers à leur position, amenaient parfois des allusions que la réflexion repoussait en vain, car le coeur les avait senties. Enfin, plus elles craignaient de s'affliger et de se blesser, plus elles devenaient faciles à s'affliger, à se blesser mutuellement.
Mais dès que Charlotte songeait à changer de demeure et à se séparer momentanément d'Ottilie, les anciennes difficultés renaissaient, et elle était forcée de se demander en quel lieu elle placerait cette jeune personne. Le poste honorable de compagne d'étude, de soeur adoptive d'une jeune et riche héritière était encore vacant, la Baronne ne cessait d'en parler à Charlotte dans ses lettres, et elle crut devoir enfin s'en expliquer franchement avec sa nièce. La pauvre enfant refusa avec beaucoup de fermeté, non-seulement cette offre, mais encore toutes celles qui la réduiraient à vivre dans ce qu'on est convenu d'appeler le grand monde.
—N'allez cependant pas, continua-t-elle, m'accuser d'aveuglement, d'obstination, et permettez-moi de vous donner des explications que, dans toute autre circonstance, il serait de mon devoir de passer sous silence. Un être coupable, lors même qu'il ne l'est pas devenu volontairement, est marqué du sceau de la réprobation; sa présence inspire une terreur mêlée d'une curiosité désespérante, car chacun désire et croit découvrir dans ses traits, dans ses gestes, dans ses paroles les plus insignifiantes, les indices du monstre qu'il porte dans son sein et qui l'a poussé au crime. C'est ainsi qu'une maison, une ville où a été commise une action monstrueuse, reste un objet de terreur pour quiconque en franchit le seuil. On s'imagine que là, le jour est plus sombre et que les étoiles ont perdu leur éclat. L'importunité par laquelle certains amis aussi maladroits que bienveillants cherchent à rendre au monde ces infortunés qu'il repousse, est presque un crime, quoiqu'il soit excusable.
Pardonnez-moi, chère tante; mais je ne puis m'empêcher de vous dire ce qui s'est passé en moi, lorsque Luciane jeta brusquement au milieu d'une fête joyeuse la pauvre jeune fille condamnée à l'isolement et au repentir, parce qu'elle avait involontairement causé la mort de son jeune frère. Effrayée par l'éclat des lumières et des parures, et surtout par l'aspect des danses et des jeux auxquels on voulait lui faire prendre part, elle resta d'abord interdite; puis sa tête s'égara, elle s'enfuit éperdue et tomba sans connaissance dans mes bras. Eh bien, le croiriez-vous! cette catastrophe augmenta la curiosité de la société, chacun voulait voir de plus près la pauvre criminelle! je ne croyais pas alors qu'un sort semblable m'était réservé; mais ma compassion était si vive que je souffrais plus qu'elle peut-être, et je me hâtai de la ramener dans sa chambre. Qu'il me soit permis aujourd'hui d'avoir pitié de moi, et d'éviter toute position où je pourrais devenir l'héroïne d'une scène semblable.
—Songe, du moins, chère enfant, répondit Charlotte, qu'il n'en est point qui puisse entièrement te cacher au monde. Les couvents qui, dans de semblables extrémités, offrent aux catholiques un refuge paisible, n'existent pas pour nous autres protestants.
—La solitude et l'isolement, chère tante, ne font pas le seul mérite d'un refuge; à mes yeux, il n'en est de véritablement estimable que celui qui nous offre la possibilité de nous occuper utilement. Les pénitences et les macérations ne sauraient nous soustraire aux arrêts de la Providence, quand elle les a prononcés sur nous. L'attention du monde ne serait mortelle pour moi que s'il fallait lui servir de spectacle, plongée dans une coupable oisiveté. Si son regard malveillant me trouve infatigable au travail et remplissant un devoir utile, je le soutiendrai sans rougir, car alors je ne serai plus réduite à trembler devant le regard de Dieu!
—Ou je me trompe fort, dit Charlotte, ou tes voeux te rappellent au pensionnat.
—J'en conviens. Il me paraît beau de guider les autres sur les routes ordinaires de la vie, quand on s'est formée soi-même à l'école de l'adversité et de l'erreur. L'histoire nous apprend que les hommes poussés dans les déserts par le remords ou la persécution, n'y sont pas restés oisifs et ignorés. On les a rappelés dans le monde pour y soutenir les faibles, ramener les égarés, consoler les malheureux! Et cette tâche, le Ciel lui-même la leur imposait; car ils pouvaient seuls l'accomplir dignement, ces nobles initiés aux fautes, aux faiblesses dont ils avaient su se relever, ces martyrs de la vie, malheureux au point qu'aucun malheur terrestre ne pouvait plus les frapper.
—La carrière que tu choisis est pénible! n'importe; je ne m'opposerai point à ton désir, me flattant toutefois que tu ne tarderas pas à y renoncer pour revenir près de moi.
—Je vous remercie d'un consentement qui me permet d'essayer mes forces; j'en espère trop peut-être, car il me semble que je réussirai. Qu'est-ce que les épreuves du pensionnat que naguère je trouvais si cruelles, auprès de celles que j'ai subies depuis? Quel ne sera pas mon bonheur, lorsque je pourrai diriger de jeunes élèves à travers cette foule d'embarras qui causent leurs premières douleurs et dont j'ai déjà acquis le droit de sourire? Les heureux ne savent pas conseiller et guider les heureux, car il est dans notre nature d'augmenter nos exigences pour nous et pour les autres, en proportion des faveurs que le Ciel nous accorde. Celui qui a souffert et qui a su se relever, sait seul développer dans de jeunes coeurs le sentiment qui empêche le sien de se briser, en lui faisant accepter le plus petit bienfait comme un grand bonheur.
—Je te le répète, chère enfant, je ne m'oppose point à ton projet; mais je dois te faire une observation dont tu comprendras toi-même l'importance, car elle ne porte pas sur toi, mais sur cet excellent et sage Professeur qui ne m'a pas laissé ignorer ses sentiments à ton égard. En te destinant à la carrière où il voulait te voir marcher à ses côtés, tu lui deviendras chaque jour plus chère, et lorsqu'il se sera accoutumé à ta coopération et à ta présence, tu le rendras malheureux et incapable en l'abandonnant.
—Le sort a été si sévère envers moi, dit Ottilie, que tous ceux qui osent m'aimer, sont peut-être condamnés d'avance à de rudes épreuves. Au reste, l'ami dont vous venez de me parler est si noble et si généreux, que j'ose espérer qu'il finira par ne plus ressentir pour moi que le saint respect qu'on doit à une personne vouée à une pieuse expiation. Oui, il comprendra que je suis un être consacré, qui ne peut conjurer le mal immense qui plane sans cesse sur elle et sur les autres, qu'en ne respirant plus que pour les puissances supérieures qui nous entourent d'une manière invisible, et peuvent seules nous protéger contre les puissances malfaisantes dont nous sommes sans cesse assiégés.
Chaque entretien dans lequel l'aimable enfant dévoilait ainsi ses pensées, devint pour Charlotte un sujet de graves réflexions. Plusieurs fois déjà elle avait cherché à la rapprocher d'Édouard; mais le plus léger espoir, la plus faible allusion à ce rapprochement n'avaient servi qu'à blesser la jeune fille au point qu'un jour elle se crut forcée de renouveler l'assurance positive qu'elle avait pour toujours renoncé à lui.
—Si ta résolution est en effet irrévocable, répondit Charlotte, tu dois avant tout éviter de revoir Édouard. Tant que l'objet de nos affections est loin de nous, il nous semble facile de dominer la passion qu'il nous inspire, car plus elle a de force, plus elle nous refoule alors sur nous-mêmes, et augmente les facultés énergiques qui nous rendent maîtres de nos actions; mais dès que cet objet dont nous croyons pouvoir nous séparer reparaît devant nous, nous sentons de nouveau, et plus fortement que jamais, qu'il nous est indispensable. Fais en ce moment ce que tu crois convenable à ta situation, interroge ton coeur, reviens sur ta résolution s'il le faut, mais que ce soit de ta propre volonté et non dans l'entraînement d'une passion aveugle. Si tu renouais tes relations passées par surprise, C'est alors que tu ne pourrais plus te retrouver d'accord avec toi-même, et que ta vie s'écoulerait dans des contradictions perpétuelles, qui seules la rendent réellement insupportable. En un mot, avant de te séparer de moi pour entrer dans une carrière qui te conduira peut-être plus loin que tu ne penses et sur des routes que nous ne prévoyons pas, demande-toi une dernière fois si tu peux renoncer pour toujours à Édouard. Si tu te reconnais cette force, formons ensemble une alliance indissoluble dont la principale condition est que tu ne lui répondras pas un seul mot, si, à force de témérité, il trouvait le moyen de pénétrer jusqu'à toi et de te parler.
Ottilie n'hésita pas un instant, et fit à sa tante la promesse qu'elle s'était déjà faite à elle-même.
Charlotte, cependant, se souvenait toujours avec une secrète inquiétude des menaces par lesquelles son mari l'avait mise naguère dans l'impossibilité de se séparer d'Ottilie. Les graves événements qui s'étaient passés depuis pouvaient lui faire présumer qu'il souffrirait aujourd'hui l'éloignement de cette jeune personne, sans se croire pour cela autorisé à s'emparer d'elle par tous les moyens possibles. La crainte de l'offenser l'emporta néanmoins sur toute autre considération, et elle prit le parti de le faire sonder par Mittler, sur l'effet que pourrait produire sur lui le retour d'Ottilie à la pension.
Mittler avait toujours continué à venir la voir souvent, mais pour quelques instants seulement, surtout depuis la mort de l'enfant. Ce malheur l'avait d'autant plus vivement affecté, qu'il rendait la réunion des époux moins certaine. La résolution d'Ottilie ranima bientôt toutes ses espérances, et persuadé que le pouvoir bienfaisant du temps ferait le reste, il se représenta de nouveau Édouard heureux et content auprès de Charlotte. Les passions qui les avaient jetés un instant hors de la route du devoir, n'étaient plus à ses yeux, que des épreuves dont la fidélité conjugale ne pouvait manquer de sortir triomphante et plus forte que jamais.
Charlotte s'était empressée d'écrire au Major pour lui faire connaître les intentions qu'Ottilie avait manifestées en revenant à la vie, et pour le prier d'engager Édouard à s'abstenir de toute démarche relative au divorce, du moins jusqu'à ce que la pauvre enfant eût retrouvé plus de calme et de tranquillité d'esprit. Elle avait également eu soin de l'instruire de tout ce qui se passait chaque jour, et cependant ce fut à Mittler, qu'elle crut devoir confier la tâche difficile de préparer son mari au changement total de leur position respective.
L'expérience avait plus d'une fois prouvé à ce médiateur passionné, qu'il est plus facile de nous faire accepter un malheur devenu un fait accompli, que d'obtenir notre consentement à une démarche qui nous contrarie; il persuada donc à Charlotte que le parti le plus sage était d'envoyer Ottilie à la pension.
A peine avait-il quitté la maison, qu'on disposa tout pour ce départ précipité. Ottilie aida elle-même à faire les paquets; mais il était facile de voir qu'elle ne voulait emporter ni le beau coffre qu'elle avait reçu d'Édouard ni aucun des objets qu'il contenait. Charlotte laissa agir la silencieuse enfant au gré de ses désirs. Le voyage devait se faire dans sa voiture, et l'on était convenu qu'elle passerait la première nuit à moitié chemin, dans une auberge où Charlotte et les siens avaient l'habitude de descendre; la seconde nuit elle ne pouvait manquer d'arriver à la pension; Nanny devait l'accompagner et rester près d'elle en qualité de domestique.
Immédiatement après la mort de l'enfant, cette impressionnable jeune fille était revenue près d'Ottilie, qu'elle paraissait aimer plus passionnément que jamais. Cherchant à la distraire par son babil et l'entourant des soins les plus tendres, elle ne respirait plus que pour sa chère maîtresse. En apprenant qu'on lui permettait de la suivre et de rester près d'elle, et qu'elle verrait des contrées inconnues, car elle n'était jamais sortie de son village, elle ne se connaissait plus de joie, et courait à chaque instant chez ses parents, chez ses amis et ses connaissances pour prendre congé d'eux et leur faire part de son bonheur. Malheureusement elle entra dans une chambre où il y avait des enfants malades de la rougeole, et elle ressentit aussitôt l'effet de la contagion.
Charlotte ne voulait pas retarder le départ de sa nièce qui, elle-même, ne le désirait point. Au reste, elle connaissait la route et les maîtres de l'auberge où elle devait passer la première nuit. Le cocher du château à qui l'on avait confié la tâche de la conduire était un homme sûr, il n'y avait donc rien à craindre.
Depuis longtemps Charlotte désirait quitter la maison d'été et s'arracher ainsi aux images qu'elle lui retraçait; mais, avant de retourner au château, elle voulait faire remettre les appartements qu'Ottilie y avait habitée, dans l'état où ils étaient lorsqu'Édouard les occupait avant l'arrivée du Major.
L'espoir de ressaisir un bonheur perdu vient souvent nous surprendre malgré nous, et Charlotte pouvait se croire de nouveau autorisée à nourrir cet espoir.
CHAPITRE XVI.
Lorsque Mittler arriva près du Baron pour lui faire part du départ d'Ottilie, il le trouva seul, et la tête appuyée dans sa main droite. Il paraissait souffrir.
—Est-ce que votre mal de tête vous tourmente encore? lui dit-il.
—Oui, et j'aime cette souffrance, car elle me rappelle Ottilie. Peut-être est-elle en ce moment appuyée sur sa main gauche; car, vous le savez, pour elle, le mal est au côté gauche de la tête. Il est sans doute plus fort que le mien, pourquoi ne le supporterais-je pas avec autant de patience qu'elle? Au reste, cette souffrance a pour moi quelque chose d'utile, de salutaire; elle me rappelle puissamment la patience angélique qui complète toutes les perfections dont elle est douée. Ce n'est que lorsque nous souffrons que nous comprenons combien il faut de grandes et hautes qualités pour supporter la douleur.
Enhardi par l'air de résignation de son jeune ami, Mittler s'acquitta de sa commission par degrés, et en racontant comment le retour d'Ottilie à la pension n'avait d'abord été chez les deux dames qu'une pensée, un vague désir, puis un projet, et bientôt après une résolution définitivement arrêtée.
Édouard ne répondit que par des monosyllabes qui semblaient prouver qu'il laissait Charlotte et sa nièce maîtresses de faire ce qu'elles Voulaient, et que pour l'instant son mal de tête l'absorbait au point de le rendre indifférent à tout.
Mais à peine Mittler l'eut-il quitté qu'il se leva et se promena à grands pas dans sa chambre. Jeté violemment en dehors de lui-même, il ne sentait plus son mal de tête, son imagination d'amant était surexcitée; il voyait Ottilie seule, sur une route qu'il connaissait parfaitement et dans une auberge dont il avait successivement habité toutes les chambres. Il pensait, il réfléchissait, ou plutôt il ne pensait, il ne réfléchissait point; il désirait, il voulait, quoi? la voir, lui parler? mais pourquoi, dans quel but? comment aurait-il pu se le demander? Il ne chercha pas même à lutter; une puissance irrésistible l'entraîna machinalement.
Son premier soin fut de se confier à son valet de chambre, qui se procura en peu d'heures tous les renseignements nécessaires.
Dès le lendemain matin, Édouard se rendit seul et à cheval à l'auberge ou Ottilie devait passer la nuit. Il y arriva beaucoup trop tôt. L'hôtesse l'accueillit avec des transports de joie; elle lui devait un grand bonheur de famille, son fils avait servi sous ses ordres et fait une action d'éclat dont lui seul avait été témoin. Guidé par la justice, le Baron avait fait valoir cette action auprès du général en chef, et obtenu pour le jeune soldat une décoration méritée, et que l'envie et la jalousie avaient cherché à lui disputer. L'heureuse mère ne négligea rien pour lui prouver sa reconnaissance, et pour le recevoir dignement; elle fit nettoyer en hâte son salon qui, malheureusement, lui servait en même temps de garde-meuble et d'office. Il refusa d'en prendre possession, lui dit de le réserver pour une jeune dame qu'il attendait; et se fit arranger pour lui un petit cabinet qui donnait sur le corridor.
L'hôtesse présuma que ces mesures cachaient quelque mystère, et elle s'estima heureuse de trouver sitôt l'occasion de faire quelque chose qui pût être agréable au protecteur de son fils.
Pendant le reste de la journée Édouard fut en proie aux sensations les plus contradictoires; tantôt il visitait la chambre qui devait servir de demeure à Ottilie, et qui, malgré son singulier mélange d'élégance et de rusticité, lui paraissait un séjour céleste, et tantôt il formait des projets sur la manière de se présenter à elle, et il se demandait s'il devait la surprendre ou la préparer à sa présence. Cette dernière opinion lui parut la plus sage, et il se mit à lui écrire le billet suivant.
ÉDOUARD A OTTILIE.
«Pendant que tu liras ce billet, ma bien-aimée, je serai là, tout près de toi. Ne t'en effraie point; que pourrais-tu craindre de ton ami? Je ne te contraindrai pas à me recevoir, non; je ne me présenterai devant toi que lorsque tu me l'auras permis.
«Avant de m'accorder ou de me refuser cette grâce, songe à ta position, à la mienne. Je te remercie de t'être abstenue jusqu'ici de toute démarche irrévocable; celle que tu es sur le point de faire, cependant, est grave, significative. Je t'en conjure, reviens sur tes pas, car tu marches vers un point où nous serons forcés de dire: Là notre route nous sépare! Demande-toi de nouveau si tu peux, si tu veux être à moi. Si tu le peux, tu nous accorderas à tous un grand bienfait, pour moi surtout, il sera incommensurable.
«Souffre que je te revoie, de ton consentement et avec joie. Que ma bouche puisse t'adresser cette douce question: Veux-tu m'appartenir? et que ta belle âme y réponde. Ma poitrine, Ottilie, cette poitrine sur laquelle tu t'es appuyée quelquefois, c'est là ta place pour toujours!…»
Tout en traçant ces mots, l'idée que l'objet de ses plus chères affections ne tarderait pas à arriver le saisit avec tant de force, qu'il la croyait déjà à ses côtés.
—C'est par cette porte qu'elle entrera, se dit-il; elle lira ce billet, je la verrai en réalité, ce ne sera plus une douce vision comme il m'en est apparu tant de fois; mais sera-t-elle toujours la même? Son extérieur, ses sentiments seraient-ils changés?
Tenant toujours la plume à la main, il allait jeter sur le papier les pensées qui se présentaient à son imagination. Au même instant une voiture entra dans la cour et il ajouta en hâte les mots suivants:
«C'est toi, je t'entends arriver, adieu, pour un instant seulement, adieu!»
Puis il plia le billet et écrivit l'adresse; mais il était trop tard pour le cacheter, et il se sauva dans un cabinet qui donnait sur le corridor, Se souvenant tout à coup qu'il avait laissé sur la table sa montre et le cachet qui y était attaché, il sentit qu'Ottilie ne devait pas voir ces objets avant d'avoir lu sa lettre, et il retourna sur ses pas pour les enlever. Déjà il les tenait dans sa main, quand il entendit la voix de l'hôtesse qui désignait à la jeune voyageuse la chambre où elle allait l'introduire. Craignant d'être surpris, il s'élança vers le cabinet; mais avant de l'atteindre, un courant d'air en ferma violemment la porte, et la clef qui était restée en dedans, tomba sur le plancher du cabinet. Hors de lui il secoua la porte avec violence, mais elle ne céda point. Combien n'envia-t-il pas alors le sort des fantômes qui se glissent à travers les serrures! Ne sachant plus ce qu'il voulait où ce qu'il devait faire, il se cacha le visage contre le chambranle de la porte. Ottilie entra du côté opposé, et l'hôtesse qui la suivait se retira presque aussitôt, car la présence inattendue et l'attitude singulière d'Édouard l'avait surprise et même effrayée.
La jeune fille aussi venait de le reconnaître, et il se tourna vers elle, car il avait conservé assez de présence d'esprit pour sentir qu'elle devait l'avoir vu. Ce fut ainsi que les deux amants se trouvèrent de nouveau en face l'un de l'autre.
Muette et immobile, Ottilie le regarda d'un air sérieux et calme; mais au premier mouvement qu'il fit pour s'approcher d'elle, elle recula jusqu'à la table.
—Ottilie! s'écria-t-il, pourquoi ce terrible silence? Ne sommes-nous déjà plus que des ombres qui se dressent en face l'une de l'autre? Écoute-moi, c'est par un hasard funeste que tu me trouves ici. Regarde, là, sur cette table, je t'ai écrit, j'y ai déposé le billet qui devait te préparer à ma présence. Je t'en conjure, lis-le, et puis décide, prononce notre arrêt.
Elle baissa les yeux vers le billet, le prit après une courte hésitation, le déploya, le lut sans aucune émotion apparente, le replia et le replaça en silence sur la table. Puis elle éleva ses mains jointes vers le ciel, les rapprocha de sa poitrine, s'inclina en avant comme si elle voulait se prosterner devant Édouard, et le regarda avec une expression si déchirante, qu'il s'enfuit désespéré, et chargea l'hôtesse, qui était restée dans la salle d'entrée, d'aller veiller sur la malheureuse jeune fille.
Ne sachant plus que faire, que devenir, il se promena à grands pas dans cette salle. La nuit était venue et le plus morne silence régnait chez Ottilie. L'hôtesse sortit enfin et ferma la porte à clef. La pauvre femme était émue, embarrassée. Après un instant d'hésitation, elle offrit au Baron la clef de la chambre d'Ottilie; il la refusa d'un geste désespéré. L'hôtesse posa la chandelle sur une table et se retira.
Édouard se jeta sur le seuil de la porte d'Ottilie et l'arrosa de ses larmes. Jamais encore deux amants n'ont passé si près l'un de l'autre une nuit aussi cruelle.
Le jour parut enfin, le cocher était pressé de partir; l'hôtesse vint ouvrir la chambre d'Ottilie et y entra. En voyant la jeune fille qui s'était jetée tout habillée sur son lit, où elle paraissait dormir paisiblement, elle revint sur ses pas et invita Édouard par un sourire compatissant à s'approcher. Il se tint un instant debout devant son lit, mais il lui fut impossible de soutenir la vue de la malheureuse enfant qui l'avait banni de sa présence. L'hôtesse n'eut pas le courage de la réveiller; elle prit une chaise et s'assit en face d'elle. Bientôt Ottilie ouvrit ses beaux yeux et se leva. L'hôtesse lui offrit à déjeuner, elle refusa d'un geste. Édouard renvoya l'hôtesse qui venait de rassembler toutes ses forces, et se présenta devant la jeune fille.
—Je t'en supplie, lui dit-il, adresse-moi un mot, un seul mot. Fais-moi du moins connaître ta volonté? donne-moi tes ordres, je t'obéirai.
Elle garda le silence. Il lui demanda de nouveau avec amour, avec délire, si elle voulait lui appartenir. Elle baissa les yeux et sa belle tête s'agita avec une grâce ineffable, mais ce mouvement était un signe négatif.
—Veux-tu te rendre à la pension? lui demanda Édouard avec égarement.
Elle secoua la tête d'un air indifférent; mais lorsqu'il lui demanda si elle voulait lui permettre de la ramener près de Charlotte, elle y consentit par un geste plein de confiance. Il ouvrit la fenêtre pour donner des ordres au cocher, Ottilie profita de ce moment pour glisser rapidement derrière lui. Sortant de la chambre avec la rapidité de l'éclair, elle descendit l'escalier et s'élança dans la voiture. Le cocher prit le chemin du château; Édouard suivit la voiture à cheval, mais à une certaine distance.
CHAPITRE XVII.
Quelle ne fut pas la surprise de Charlotte, lorsqu'elle vit entrer en même temps dans la cour du château la voiture qui ramenait Ottilie, et son mari qui la suivait à cheval. Sans se rendre compte de ce singulier événement, elle courut recevoir ces hôtes inattendus. La jeune fille s'avança vers elle avec Édouard, saisit les mains des époux, les unit avec un geste passionné, et s'enfuit dans sa chambre.
Le malheureux Édouard se jette au cou de sa femme, éclate en sanglots, la supplie d'avoir pitié de lui, et de secourir Ottilie. Charlotte s'empresse d'aller la rejoindre dans sa chambre; mais en y entrant elle frémit malgré elle. On en avait déjà emporté tous les meubles, à l'exception du magnifique coffre dont on ne savait que faire et qu'on avait laissé au milieu de l'appartement. Ottilie s'était jetée par terre à côté de ce fatal objet; elle y appuyait sa tête et l'entourait de ses bras. Charlotte la relève et l'interroge, mais en vain; la Jeune fille ne répond pas. Une femme de chambre vient apporter des sels et des fortifiants propres à la tirer de son état de stupeur, et Charlotte court près d'Édouard qu'elle trouve au salon, mais hors d'état de l'instruire de ce qui vient de se passer. Il se prosterne devant elle, baigne ses mains de larmes et finit par s'enfuir dans son appartement. En voulant le suivre, elle rencontre son valet de chambre qui lui en apprend enfin assez pour lui faire deviner le reste. Toujours maîtresse d'elle-même, elle s'occupe avant tout des exigences du moment, et fait rapporter les meubles dans les appartements d'Ottilie. Quant à Édouard, il a retrouvé les siens dans l'état où il les avait quittés; pas un meuble, pas un papier n'avait été dérangé.
Tous trois semblaient s'entendre et ne vivre que les uns pour les autres. Ottilie cependant persista à se renfermer dans un silence désespérant. Édouard continua à exhorter sa femme à la patience, car la sienne l'abandonnait à chaque instant. Charlotte envoya un messager à Mittler et l'autre au Major pour les appeler près d'elle; il fut impossible de trouver Mittler, mais le Major accourut en hâte. Édouard ouvrit son coeur à cet ami fidèle et lui raconta jusque dans les plus petits détails tout ce qui venait de se passer. Ce fut par lui que Charlotte apprit enfin à connaître les causes secrètes qui avaient de nouveau troublé leurs esprits et changé leur position. Entourant son mari des soins les plus tendres et les plus délicats, elle ne cessa de le supplier de ne pas importuner la malheureuse enfant en lui demandant une résolution qu'elle n'était pas en état de prendre.
Édouard apprécia plus que jamais la haute raison de sa femme, mais sa passion pour Ottilie le dominait toujours exclusivement. En vain Charlotte chercha-t-elle à entretenir ses espérances, en lui promettant de consentir au divorce, il soupçonna sa sincérité et s'abandonna aux conjectures les plus bizarres. Poussé par le doute et la défiance, il exigea qu'elle prît formellement l'engagement d'épouser le Major. Elle consentit à tout pour le conserver et le tranquilliser, car le désordre de son esprit tenait de la démence. Cependant elle mit, au consentement de son mariage avec le Major, la condition expresse qu'Ottilie deviendrait la femme d'Édouard, et que, pour l'instant, les deux amis feraient ensemble un voyage de quelques mois.
Cette derrière condition était facile à remplir, car le Major venait d'être chargé d'une mission secrète pour une cour étrangère, et le Baron promit de l'accompagner. On fit aussitôt les apprêts du voyage, ce qui leur procura à tous une distraction salutaire.
Malgré cette activité inquiète, on s'aperçut qu'Ottilie ne prenait presque plus de nourriture; ses amis lui firent les représentations les plus douces et les plus tendres, mais sans rompre le silence absolu qu'elle s'était imposé, elle trouva moyen de leur faire comprendre que leurs soins l'importunaient et l'affligeaient. Ils n'insistèrent plus, car, par une faiblesse inexplicable, nous craignons toujours de tourmenter les personnes que nous aimons, même lorsque nous sommes convaincus que c'est pour leur bien.
Après avoir longtemps cherché dans sa pensée un nouveau moyen d'action sur l'esprit malade d'Ottilie, Charlotte conçut l'idée de faire venir le Professeur, dont elle connaissait l'influence sur son ancienne élève. Déjà elle avait eu soin de l'instruire du retour de la jeune fille à la pension, et comme elle ne s'y était pas rendue, il avait écrit à Charlotte pour lui demander la cause de ce retard. Cette lettre qui exprimait la tendre inquiétude d'un véritable ami, était restée sans réponse.
Trop prudente pour vouloir surprendre la malade par une visite qui pouvait ne pas lui être agréable, elle parla devant elle du projet d'engager le Professeur à venir passer quelque temps au château. Un mécontentement douloureux se manifesta sur les traits d'Ottilie; elle devint pensive comme si elle cherchait à prendre une résolution, puis elle se leva et se retira en hâte dans sa chambre. Bientôt ses amis encore réunis au salon, reçurent le billet suivant:
OTTILIE A SES AMIS.
«Pourquoi, mes bien-aimés, faut-il que je vous dise clairement ce que vous devez déjà avoir deviné? Je me suis laissée écarter de la route que je devais suivre, et je ne puis plus y rentrer. Le démon qui m'a égarée a pris tant d'empire sur moi, que j'ai beau être d'accord avec moi-même au fond de mon âme, il fait surgir des circonstances extérieures par lesquelles il m'empêche d'exécuter mes bonnes résolutions.
«Je m'étais sincèrement promis de renoncer à Édouard et de ne plus jamais le revoir. Le sort en a décidé autrement; nous nous sommes revus malgré moi, malgré lui-même. J'ai peut-être trop fidèlement tenu la promesse que j'avais faite de ne plus jamais lui parler. Dans l'agitation cruelle du moment terrible où je l'ai vu en face de moi, ma conscience m'a dit que je devais agir comme je l'ai fait. J'ai gardé le silence, je suis devenue muette devant mon ami, et je n'ai plus rien à dire à personne. Les voeux de certains ordres religieux peuvent, parfois, peser péniblement sur celui qui les a acceptés volontairement; le mien m'a été imposé par l'impression du moment, souffrez donc que j'y persiste tant que mon coeur m'y obligera. Ne mettez aucun médiateur entre nous, ne cherchez ni à me faire parler ni à me faire prendre plus de nourriture que je n'en ai rigoureusement besoin. Que votre indulgence, que votre bonté m'aident à sortir de cette cruelle époque de ma vie! je suis jeune, et la jeunesse se remet facilement et au moment où on s'y attend le moins. Supportez-moi dans votre cercle, consolez-moi par votre amour, éclairez-moi par vos entretiens, mais permettez à ma conscience de ne suivre que ses propres inspirations pour tout ce qui ne concerne qu'elle.»
* * * * *
Le voyage projeté des deux amis ne se réalisa point, car la mission du Major fut remise à une époque indéterminée. Ce contre-temps charma Édouard, car le billet d'Ottilie avait ranimé toutes ses espérances; se sentant de nouveau la force de persévérer et d'attendre, il déclara positivement que, sous aucun prétexte, il ne consentirait à s'éloigner du château.
—Il n'y a rien de plus extravagant, s'écria-t-il, qu'une renonciation volontaire et anticipée; quand un bien précieux est sur le point de nous échapper, ne vaut-il pas mieux chercher à le ressaisir? Une pareille folie ne peut découler que de la sotte prétention de conserver du moins les apparences de la liberté du choix. Trop de fois déjà je me suis laissé égarer par cette vanité insensée. Elle m'a fait fuir des amis qui m'étaient chers et dont je ne m'éloignais que parce que je savais que tôt ou tard je serais contraint de me séparer d'eux, et que je ne voulais pas avoir l'air de céder à la nécessité. Pourquoi m'éloignerais-je d'elle? Ne sommes-nous pas déjà que trop séparés? Je n'ose plus ni presser sa main ni l'attirer sur mon coeur, je ne puis pas même le penser sans tressaillir! Elle ne s'est pas détournée de moi, non, elle s'est élevée au-dessus de moi!
Ce fut ainsi que tout resta sur l'ancien pied. Rien n'égalait le bonheur d'Édouard lorsqu'il se trouvait près d'Ottilie, et la jeune fille aussi éprouvait une douce sensation qu'elle ne pouvait chercher à éviter, puisqu'elle lui devenait toujours plus indispensable. Le magnétisme mystérieux qu'ils avaient toujours exercé l'un sur l'autre, n'avait rien perdu de sa puissance. Quoiqu'habitant sous le même toit, ils ne pensaient pas toujours exclusivement l'un à l'autre, s'occupaient souvent d'objets différents et suivaient les impulsions opposées de leur entourage, et cependant ils se trouvaient et se rapprochaient toujours. Quand ils entraient au salon, on les voyait bientôt debout ou assis côte à côte: pour se sentir calmes et heureux, ils avaient besoin de se tenir ainsi le plus près possible; mais ce rapprochement leur suffisait, sans leur faire désirer les communications plus positives du regard et de la parole. Alors ce n'étaient plus que deux personnes réunies en une seule par le sentiment instinctif d'un bien-être parfait, et qui se sentaient aussi contentes d'elles-mêmes que du monde. Si l'un d'eux s'était trouvé retenu malgré lui à une extrémité de l'appartement, l'autre se serait aussitôt dirigé vers ce point, sans avoir la conscience de ce mouvement. La vie était pour eux une énigme dont ils ne comprenaient le mot que lorsqu'ils étaient ensemble.
Ottilie semblait avoir retrouvé un calme parfait et une entière sérénité d'esprit, au point que l'on croyait n'avoir plus rien à redouter pour elle. Jamais elle ne se dispensait de paraître aux réunions de la famille, la table seule exceptée. Elle avait si vivement manifesté le désir de manger seule dans sa chambre, qu'on s'était cru obligé de céder à cette fantaisie. Nanny seule était chargée de la servir.
Les choses qui arrivent ordinairement à tels ou tels individus, se représentent plus souvent que nous ne le croyons, parce qu'elles sont pour ainsi dire une conséquence de leur nature. Le sentiment de l'individualité, les penchants, les tendances, les localités, les entourages et l'habitude, forment un élément, une atmosphère où seuls nous vivons et respirons à notre aise. Voilà pourquoi nous retrouvons presque toujours, après une longue absence, les amis dont la versatilité nous a souvent désespérés, tels que nous les avons quittés.
C'était ainsi que nos amis semblaient, dans leurs rapports de chaque jour, se mouvoir dans le même cercle. Malgré son silence obstiné, Ottilie trouvait moyen de prouver par une foule de petites prévenances qu'elle était toujours serviable et bonne, et chacun avait repris ses allures et son caractère. Enfin, cet intérieur reflétait si parfaitement l'image du passé, qu'il était possible, permis même de croire que rien n'y était changé, ou que, du moins, tous s'y remettraient bientôt complètement sur l'ancien pied.
On était en automne et les jours ressemblaient par leur durée à ceux du printemps, où le Capitaine et Ottilie furent appelés au château. Les heures de promenades et celles des réunions au salon étaient les mêmes; et les fruits et les fleurs de la saison actuelle paraissaient être les produits de cet heureux printemps. On croyait les avoir cultivés et semés ensemble; tout ce qui s'était passé entre ces deux époques était tombé dans l'oubli.
Le Major allait et venait sans cesse du château à la résidence, et de la résidence au château; Mittler aussi venait souvent voir les amis. Les amusements des soirées avaient repris leur cours régulier. Édouard mettait, dans ses lectures habituelles, plus de feu et de sentiment que jamais, on aurait dit qu'il cherchait, tantôt par la gaîté et tantôt par le sentiment, à faire revenir Ottilie de son engourdissement et à triompher de son silence obstiné. Tenant comme autrefois son livre de manière à ce qu'elle pût y lire, il était inquiet, distrait chaque fois qu'il n'avait pas la certitude qu'elle devançait du regard chaque mot qu'il prononçait.
Les soupçons, les inquiétudes, les susceptibilités du passé s'étaient complètement évanouis. Le violon du Major s'unissait instinctivement au piano, quand Charlotte le tenait, et la flûte d'Édouard se mariait avec bonheur au jeu d'Ottilie, quand les touches de cet instrument vibraient sous les doigts de la jeune fille.
Ce fut dans cette disposition d'esprit qu'on vit approcher l'anniversaire de la naissance du Baron, pour laquelle l'année précédente on avait vainement espéré son retour au château. Cette fois on s'était promis de célébrer ce jour dans une douce et silencieuse intimité. A mesure qu'il approchait, Ottilie devenait plus grave et plus solennelle. Quand elle visitait les jardins, elle semblait passer les fleurs en revue, et faisait signe au jardinier de veiller avec soin sur elles, et, surtout, sur les marguerites, qui, cette année, donnaient avec une abondance extraordinaire.
CHAPITRE XVIII.
Les amis ne tardèrent pas à s'apercevoir avec bonheur qu'Ottilie s'était décidée enfin à ouvrir le riche coffre, et à en tirer plusieurs objets et pièces d'étoffes qu'elle disposa et tailla elle-même, afin d'en composer un habillement aussi complet qu'élégant.
En aidant à sa maîtresse à replacer dans ce coffre les effets parmi lesquels se trouvaient beaucoup de gants, de jarretières, de bas, de souliers, Nanny s'aperçut qu'il serait difficile de les replier assez adroitement pour les faire tenir tous dans ce même coffre, et elle la pria de lui donner quelques-unes de ces bagatelles qui avaient vivement excité sa coquetterie et sa cupidité. Ottilie refusa positivement, mais elle lui fit signe de prendre dans sa commode tout ce qu'elle y trouverait à son goût. Charmée de cette permission, elle en usa avec autant d'indiscrétion que de maladresse, et courut aussitôt montrer son butin à tous les domestiques du château.
Pendant ce temps, Ottilie replaça si adroitement tous les dons d'Édouard dans le riche coffre, qu'ils ne paraissaient pas avoir été dérangés. Puis elle ouvrit le tiroir secret placé dans le couvercle, qui contenait divers billets d'Édouard, une boucle de ses cheveux, des fleurs sèches qu'ils avaient cueillies ensemble dans des moments de bonheur et d'espérance, et plusieurs autres souvenirs de ce genre. Elle y ajouta le portrait de son père, ferma le tiroir et le coffre, et passa son élégante clef à une petite chaîne d'or qu'elle portait au cou.
Les changements survenus dans les allures d'Ottilie, avaient fait naître les plus heureuses espérances chez ses amis. Charlotte surtout était convaincue que le jour de la fête d'Édouard elle se remettrait à parler, car elle avait cru reconnaître dans son sourire la joie secrète qu'on cherche vainement à cacher quand on prépare une heureuse surprise aux objets de ses affections. Personne ne savait que la pauvre enfant passait des heures entières dans un état voisin de l'anéantissement, et que la force qui la soutenait en présence de ses amis était factice.
Mittler venait souvent au château et s'y arrêtait plus longtemps qu'à l'ordinaire. Cet homme opiniâtre savait qu'il est des moments où l'exécution des projets les plus difficiles devient facile. Le refus d'Ottilie d'épouser Édouard et le silence qu'elle s'obstinait à garder étaient à ses yeux des augures favorables. Aucune démarche concernant le divorce n'avait été faite, il pouvait donc espérer encore que la jeune fille trouverait à se placer dans le monde sans troubler l'union des deux époux. Mais il se borna à observer, il céda même parfois et se contenta de laisser deviner, de donner à entendre; en un mot, il se conduisit assez sagement, du moins d'après son caractère.
Ce caractère cependant le dominait toutes les fois que l'occasion de raisonner sur des matières importantes se présentait. Depuis longtemps il vivait presque toujours seul, et lorsqu'il se trouvait en contact avec les autres, ce n'était que pour agir; mais lorsque dans un cercle d'amis il se laissait aller au plaisir de parler, sa parole, ainsi que nous avons déjà eu occasion de le voir, roulait comme un torrent, sans songer s'il blessait ou s'il guérissait, s'il faisait du bien ou du mal.
La veille de l'anniversaire de la naissance d'Édouard Charlotte et le Major étaient réunis au salon, en attendant le retour du Baron qui était allé faire une promenade à cheval. Ottilie était restée dans sa chambre, où elle travaillait à la parure du lendemain, secondée par Nanny, qui comprenait et exécutait à merveille les ordres muets de sa maîtresse.
Mittler, qui venait d'arriver au château, se promena d'abord à grands pas dans le salon, puis la conversation tomba sur un de ses sujets favoris. Selon lui, il n'y avait rien de plus barbare et de plus contraire à l'éducation des enfants, et même à celle des peuples, que de leur imposer des lois qui commandent ou défendent certaines actions.
—L'homme est naturellement actif, dit-il, et, pour le faire bien agir, il suffit de le bien diriger. Quant à moi, j'aime mieux supporter un défaut jusqu'à ce qu'il se soit converti en qualité, que de le faire disparaître pour ne rien mettre de bon à sa place. Nous aimons tous à faire ce qui est bien et juste, pourvu qu'on nous en fournisse l'occasion; alors nous le faisons, uniquement pour avoir quelque chose à faire, et sans y attacher plus d'importance qu'aux sottises et aux absurdités dont nous ne nous rendons coupables que pour échapper à l'ennui et à l'oisiveté.
—Quel avantage, par exemple, continua-t-il, les enfants peuvent-ils tirer des dix commandements de Dieu qu'on leur enseigne au catéchisme? Passe encore pour le quatrième commandement: Honore ton père et ta mère. Que l'enfant se pénètre bien de ce commandement pendant la leçon, il trouvera, le long du jour, le moyen de le mettre en pratique; mais le cinquième, à quoi bon: Tu ne tueras pas: comme si c'était une chose toute simple et très-récréative que de s'entre-tuer. Un homme fait s'abandonne à la colère, à la haine, à d'autres funestes passions, et peut, égaré par elles et par la force des circonstances, aller jusqu'à tuer son semblable; mais n'est-ce pas une atroce folie que de défendre à de pauvres enfants le meurtre et l'assassinat? Si on leur disait: Occupe-toi du bien-être des autres, cherche à leur procurer ce qui leur est utile, à éloigner d'eux ce qui peut leur nuire; expose ta vie pour sauver la leur, et songe que le mal que tu pourrais leur faire retomberait sur toi-même, ce serait là des enseignements tels qu'on doit en donner à des peuples civilisés, et cependant on leur accorde à peine une petite place dans les instructions supplémentaires du catéchisme.
—Et le sixième commandement! N'est-il pas horrible? Attirer la curiosité des enfants sur les mystères les plus dangereux, et enflammer leur imagination par des paroles énigmatiques, n'est-ce pas les jeter de force au milieu des écueils qu'on veut leur faire éviter? et ne vaudrait-il pas cent fois mieux abandonner au bon plaisir d'un tribunal secret le châtiment de pareils crimes, que d'en bavarder en pleine église devant la commune réunie?
Ottilie entra doucement et Mittler continua avec feu:
—Tu ne commettras point d'adultère! Que c'est grossier! Que c'est inconvenant! Est-ce que cela ne sonnerait pas mieux aux oreilles si l'on disait: Respecte les liens du mariage, et quand tu verras des époux heureux, réjouis-toi de leur bonheur comme de l'éclat d'un beau jour; s'il existe quelque sujet de mésintelligence entre eux, fais-les disparaître, rapproche leurs coeurs, réconcilie-les; fais-leur sentir les avantages de leur position avec un généreux désintéressement; fais-leur comprendre surtout que si l'accomplissement de chaque devoir est une source de bonheur, celui de ce devoir qui unit indissolublement le mari et la femme est la base de tous les autres devoirs, de tous les autres bonheurs de la vie sociale.
Charlotte était sur des charbons ardents, sa position était d'autant plus pénible qu'elle savait que Mittler n'avait pas la conscience de ce qu'il disait et devant qui il prononçait ces imprudentes paroles. Elle allait l'interrompre lorsque Ottilie, dont le visage avait tout à coup changé d'expression, se retira brusquement.
—J'espère, mon cher Mittler, dit Charlotte en s'efforçant de sourire, que vous me ferez grâce du septième commandement.
—Des neuf commandements, si vous voulez, pourvu que celui qui concerne le mariage soit respecté, car c'est le plus important de tous.
Au même instant Nanny se précipita hors d'elle dans le salon en poussant ces cris terribles:
—Au secours! au secours! mademoiselle va mourir, mademoiselle se meurt!
Ottilie était retournée dans sa chambre en se soutenant à peine, les vêtements dont elle voulait se parer le lendemain étaient encore étalés sur les chaises, et Nanny qui venait de les contempler de nouveau, avait exprimé son admiration à sa maîtresse en disant que c'était une véritable parure de fiancée. A peine avait-elle prononcé ces mots qu'Ottilie était tombée sur le canapé sans apparence de vie. Egarée par la terreur, la jeune villageoise s'était précipitée dans le salon pour appeler des secours.
Charlotte se rend en hâte chez sa nièce, accompagnée du Chirurgien qui, attribuant l'état de la malade à la faiblesse, fait apporter un consommé. Ottilie le repousse avec dégoût, presque avec horreur. Surpris de cette répugnance il demande quels aliments elle peut avoir pris dans le cours de la journée. Nanny hésite, se trouble, et finit par avouer que sa maîtresse à refusé toute espèce de nourriture. Son agitation excite les soupçons du Chirurgien; il l'entraîne dans une pièce voisine, Charlotte les suit. La jeune fille se jette à leurs pieds et confesse que depuis longtemps déjà c'était elle qui mangeait les mets qu'on apportait à Ottilie pour ses repas.
—Mademoiselle m'y a forcée par des gestes tantôt suppliants et tantôt menaçants, et puis, ajouta-elle dans toute l'innocence de son coeur, j'avais tant de plaisir à manger ces mets délicats!
Lorsque le Major et Mittler vinrent prendre des nouvelles de la malade, ils trouvèrent le Chirurgien et Charlotte autour d'elle. La céleste enfant, malgré sa pâleur mortelle, n'avait pas perdu connaissance; mais elle était toujours muette et immobile. On la pria de se coucher; elle refusa d'un geste et fit approcher le coffre sur lequel elle appuya ses pieds. Ainsi à demi étendue sur le canapé, elle paraissait plus à son aise, et son regard et sa physionomie annonçaient l'amour, la reconnaissance et le désir de dire à tous ses amis un dernier et tendre adieu.
En rentrant au château Édouard apprend ce qui vient de s'y passer; il se précipite dans la chambre d'Ottilie, se prosterne devant elle, saisit sa main et l'inonde de larmes. Après un long et terrible silence, il s'écrie tout à coup:
—N'entendrai-je plus jamais le son de ta voix? Ne peux-tu revenir à la vie pour m'adresser un mot, un seul? Eh bien! soit, je te suivrai! au-delà de la tombe nous parlerons un autre langage!
Ottilie lui pressa la main avec force et arrêta sur lui un regard plein de vie et d'amour; les lèvres s'agitèrent longtemps en vain, elle respira profondément et laissa enfin échapper ces paroles:
—Promets-moi de vivre …
Epuisée par ce dernier effort de sa tendresse, elle retomba sur ses coussins.
—Je le promets, murmura Édouard.
Cette promesse ne la rencontra plus sur la terre, elle la suivit dans un meilleur monde: Ottilie avait cessé de vivre!…
La nuit se passa dans les larmes, Charlotte se chargea du triste soin de faire ensevelir sa nièce. Le Major et Mittler la secondèrent de tout leur pouvoir. Le désespoir semblait avoir anéanti Édouard, il ne s'arracha à cet état que pour défendre positivement que l'on sortît sa bien-aimée du château; puis il donna des ordres afin qu'elle fût traitée comme une malade, car il soutenait qu'elle n'était pas morte, qu'elle ne pouvait pas l'être. Craignant de l'irriter par la contradiction, on laissa le corps d'Ottilie au château, et il ne demanda point à le voir.
Un nouvel incident se joignit bientôt à tant de sujets de douleur et d'alarmes, Nanny venait de disparaître. Après de longues recherches on la retrouva enfin, mais dans un état d'égarement qui tenait de la folie. Les reproches du Chirurgien lui avaient fait voir que, sous plus d'un rapport, elle avait contribué à la mort de sa maîtresse. On la ramena chez ses parents; les consolations et les procédés les plus doux restèrent sans effet, et pour l'empêcher de s'échapper de nouveau on fut obligé de l'enfermer.
On réussit peu à peu à arracher Édouard à la stupeur où il était tombé d'abord, et par là on augmenta son malheur; car il ne pouvait plus se dissimuler que tout espoir était à jamais perdu pour lui. Le voyant plus tranquille en apparence, on chercha à lui faire comprendre qu'il était indispensable de déposer dans la chapelle les restes d'Ottilie, en ajoutant, toutefois, que dans cette silencieuse et riante demeure qu'elle-même avait aidé à décorer, elle ne cesserait pas de compter parmi les vivants. Il y consentit, mais à la condition expresse qu'elle serait déposée dans un cercueil ouvert qui ne pourrait jamais être fermé que par un couvercle de verre, et qu'une lampe, toujours allumée, serait suspendue au plafond de la chapelle.
Le beau corps d'Ottilie fut revêtu de la parure qu'elle s'était préparée elle-même, et l'on entoura son front d'une couronne de marguerites, dont les nuances variées formaient autour de sa tête une auréole prophétique. Pour orner le cercueil, l'église et la chapelle, on avait dépouillé les jardins de toutes leurs parures; ils étaient sombres et déserts, comme si déjà l'hiver avait engourdi la végétation.
Dès les premiers rayons du jour, ou emporta Ottilie du château dans un cercueil découvert, et le soleil levant éclaira pour la dernière fois son beau visage et lui prêta les nuances de la vie. La foule se pressa autour d'elle; on ne voulait ni la devancer ni la suivre, mais la voir, la regarder et lui adresser un dernier adieu. L'émotion fut générale; mais les jeunes filles surtout, dont elle avait été la protectrice, étaient inconsolables. Nanny manquait au cortège; pour ne pas augmenter son irritation par des images douloureuses, on lui avait caché le jour et l'heure de l'enterrement. Quoique enfermée chez ses parents dans une chambre qui donnait sur le jardin, elle entendit le son des cloches qui lui fit deviner ce qui allait se passer. La garde chargée de veiller sur elle l'avait imprudemment quittée pour assister à la cérémonie. Restée seule, elle s'échappa par une fenêtre qui donnait sur le corridor, d'où elle monta au grenier, car toutes les autres portes de la maison étaient fermées.