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Les affinités électives / Suivies d'un choix de pensées du même cover

Les affinités électives / Suivies d'un choix de pensées du même

Chapter 50: DERNIER CONSEIL.
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About This Book

The narrative follows a married couple on a rural estate whose decision to host an acquaintance and a young woman unsettles their household; mutual attractions arise, tested against duty and social expectation, and lead to irreversible consequences. The action is organized around an extended chemical metaphor that explores human attraction, and is interspersed with reflective passages examining free will, moral responsibility, and the tension between natural impulse and social order. Domestic scenes and intimate exchanges give way to a restrained moral reckoning.

En ce moment le cortège s'avançait lentement sur la route jonchée de feuilles et de fleurs qui traversait le village. Bientôt il passa sous la lucarne du grenier par laquelle Nanny voyait sa maîtresse mieux et plus distinctement que tous ceux qui suivaient le cortège. Il lui semblait qu'elle était portée sur des nuages et que, par un geste surnaturel, elle l'appelait, et la jeune fille éperdue, hors d'elle, se précipita par la lucarne.

La foule se dispersa de tous côtés avec des cris d'effroi, et les porteurs déposèrent le cercueil auprès duquel Nanny était tombée sans mouvement et comme si tous ses membres eussent été brisés. On la releva, et soit hasard, soit prédestination, on l'appuya sur le cadavre; car le dernier souffle de sa vie semblait vouloir rejoindre celui de sa maîtresse bien-aimée. Mais à peine ses membres flottants eurent-ils touché les vêtements d'Ottilie, qu'elle se redressa d'un bond, leva les bras et les yeux vers le ciel, s'agenouilla devant le cercueil et contempla la morte dans une pieuse extase. Puis elle se leva comme animée d'une vie nouvelle, et s'écria avec une sainte joie:

—Oui, elle m'a pardonné le crime dont personne en ce monde n'aurait pu m'absoudre, que je ne me serais jamais pardonné à moi-même, Dieu vient de me le remettre par son regard, par son geste, par sa bouche à elle!… La voilà redevenue silencieuse et immobile; mais vous l'avez vue tous se redresser et me bénir les mains déjointes et levées sur moi! Vous l'avez vue me sourire avec bonté, vous l'avez entendue! Oui, vous êtes tous témoins qu'elle m'a dit: Tout est pardonné!… Je ne suis plus une meurtrière parmi vous. Elle m'a absous, Dieu a confirmé ce pardon, personne n'a plus le droit de m'adresser le moindre reproche.

La foule qui s'était réunie de nouveau, se tint immobile; tout le monde était surpris; on prêtait l'oreille, on regardait çà et là, on ne savait plus que faire ni que devenir.

Portez-la maintenant à l'asile du repos, continua Nanny, elle a courageusement supporté sa part d'action et de souffrance; elle ne peut plus demeurer parmi nous.

Le cercueil se remit en marche, la jeune villageoise le suivit de près et arriva avec lui à la chapelle.

En déposant les restes d'Ottilie dans cette chapelle, on avait placé à sa tête le cercueil de l'enfant, et à ses pieds le magnifique coffre renfermé dans une caisse de chêne. Une garde spéciale devait pendant les premiers jours veiller sur le corps qui, à travers le couvercle de verre du cercueil, charmait encore tous les yeux. Mais Nanny ne voulait pas se laisser enlever ce qu'elle appelait son droit, elle demanda à rester seule auprès de sa maîtresse et à veiller sur la lampe qu'on alluma pour la première fois. L'accent passionné dont elle exprima ce désir, fit qu'on y céda dans la crainte de porter à sa raison une atteinte dangereuse.

Nanny cependant ne resta pas longtemps seule dans la chapelle. Dès que la nuit fut venue, et que la lumière vacillante de la lampe y répandit sa clarté lugubre, la porte s'ouvrit, et l'Architecte franchit le seuil de ce lieu dont les murs pieusement décorés par lui et doucement éclairés par la lampe nocturne, se présentaient à ses regards sous un aspect d'antiquité prophétique, dont il ne les aurait jamais crus susceptibles.

Nanny, assise près du cercueil, le reconnut aussitôt, et lui indiqua par un geste silencieux les restes inanimés de sa maîtresse. L'extérieur de l'Architecte annonçait la force et les grâces de la jeunesse, mais une puissance surnaturelle semblait l'avoir tout à coup refoulé sur lui-même. Muet, immobile, les regards fixés sur le corps d'Ottilie, il la contemplait en joignant ou plutôt en se tordant les mains avec un mouvement de désespoir compatissant.

C'est ainsi que naguère il s'était tenu debout devant Bélisaire; en ce moment ce n'était pas l'art, c'était la nature qui le faisait retomber dans la même position. Ottilie, morte comme Bélisaire aveugle, offrait un exemple terrible des abîmes où s'engloutissent toutes les espérances de la terre. Si Bélisaire nous force à regretter la valeur, la sagesse, le rang et la richesse perdus par la volonté du même prince qui avait d'abord cherché à développer, à utiliser ses rares qualités; on ne peut s'empêcher de voir dans Ottilie l'exemple de toutes les vertus modestes et bienfaisantes, à peine sorties des profondeurs mystérieuses où la nature se plaît à les cacher. Sa main froide et dédaigneuse, les avait détruites presqu'aussitôt comme si elle se plaisait à se jouer de l'espèce humaine, qui accueille toujours avec une joyeuse satisfaction, ces aimables et rares vertus dont l'influence lui est si nécessaire; tandis qu'elle déplore leur absence par un deuil sincère.

L'Architecte garda le silence, Nanny ne proféra pas une parole; mais lorsqu'elle le vit fondre en larmes et prêt à succomber sous le poids de sa douleur, elle lui parla avec tant de force et de vérité, tant de bienveillance et de persuasion, que tout en s'étonnant du pouvoir qu'elle exerçait sur lui, il voyait avec elle la belle Ottilie planer et agir dans les régions célestes. Ses larmes s'arrêtèrent, sa douleur s'adoucit, il se prosterna devant le cercueil, prit congé de Nanny par un cordial serrement de main, s'élança sur son cheval, et franchit avant le jour les limites de la contrée où il n'avait été ni vu, ni reconnu par personne.

Le Chirurgien, qui avait, à l'insu de Nanny, passé la nuit dans l'église, se rendit de bonne heure auprès d'elle, et s'étonna beaucoup de la trouver calme et sensée; car il s'attendait à l'entendre parler de visions et d'entretiens nocturnes avec Ottilie. Mais si elle avait retrouvé complètement le souvenir du passé et la conscience du présent, sous tous les autres rapports elle persistait à croire à la réalité de ce qui lui était arrivé pendant l'enterrement de sa jeune maîtresse, et elle répétait sans cesse, avec autant de joie que de conviction, que le cadavre s'était redressé sur son cercueil pour l'appeler, lui pardonner et la bénir.

Ottilie continua à paraître endormie, aucun symptôme de destruction ne se fit sentir, et ce phénomène, joint au miracle que Nanny racontait à tout venant, attira les habitants de la contrée. Les uns venaient pour se moquer, les autres pour se confirmer dans leurs doutes, un très-petit nombre pour espérer et croire.

Tout besoin dont la satisfaction matérielle est impossible engendre la foi. Nanny, brisée par une chute terrible aux yeux de la population de tout un village, avait été rappelée à la vie par le simple attouchement des restes d'Ottilie, pourquoi d'autres malades ne jouiraient-ils pas du même bonheur? Cette pensée devait nécessairement germer dans la tête des jeunes mères dont les enfants souffraient de quelque mal incurable, elles les apportèrent en secret près du cercueil, et les guérisons subites, qui peut-être n'étaient qu'imaginaires, augmentèrent tellement la confiance générale, que l'affluence des infirmes devint telle, qu'on se vit forcé de leur interdire l'entrée de la chapelle.

Édouard n'avait osé une seule fois aller visiter Ottilie. Ne vivant plus que de la vie animale, la source des larmes s'était tarie dans son coeur, il semblait être devenu inaccessible à la douleur morale. Ne prenant plus aucun intérêt à ce qui se passait autour de lui, on le voyait chaque jour diminuer la dose de nourriture qu'il avait l'habitude de prendre. S'il se ranimait parfois, ce n'était qu'en buvant dans le verre qui, malheureusement, n'avait été pour lui qu'un faux prophète. Cependant il contemplait toujours avec plaisir ses chiffres enlacés, et son regard semblait dire qu'il continuait à y voir le pronostic d'une prochaine réunion.

Si l'homme heureux s'appuie sur chaque hasard, sur chaque circonstance fortuite, pour s'élever toujours plus haut dans la sphère de son bonheur, les incidents les plus légers suffisent pour abattre et désespérer ceux qui souffrent.

Un jour qu'Édouard allait porter à ses lèvres son verre chéri, il l'éloigna tout à coup avec effroi, car il venait de s'apercevoir de l'absence d'un signe particulier dont il l'avait marqué, et que lui seul connaissait. Le valet de chambre fut forcé d'avouer que le véritable verre avait été cassé et remplacé par un autre parfaitement semblable et qui datait également de la première jeunesse du Baron.

Édouard ne manifesta ni colère ni chagrin; convaincu, que le sort venait de prononcer son arrêt, l'emblème de cet arrêt ne pouvait l'émouvoir; cependant, si jusque là il s'était abstenu de manger, il était facile de voir que, dès ce moment, les boissons ne lui plaisaient plus; et bientôt après il cessa de parler.

Une inquiétude cruelle le dominait de temps en temps, alors il redemandait de la nourriture et se remettait à parler.

—Hélas! dit-il, dans un de ces moments au Major qui ne le quittait jamais, que je suis malheureux! tous mes efforts pour l'imiter ne sont qu'une vaine parodie. Ce qui était un bonheur pour elle, est une torture pour moi. C'est par respect pour ce bonheur que je supporte cette torture, il faut que je la suive sur la route qu'elle a choisie pour me quitter; mais la force de ma constitution, et la promesse que j'ai eu l'imprudence de lui faire me retiennent. Quelle terrible tâche que de vouloir imiter ce qui est inimitable! Je le sens, cher ami, il faut du génie pour tout, même pour subir le martyre.

L'état d'Édouard était si désespéré qu'il nous paraît inutile de parler de la tendresse conjugale, des attentions, de l'amitié et des secours de l'art qui, pendant quelque temps encore, entourèrent cet infortuné.

Un matin Mittler le trouva mort dans son lit; il appela le Chirurgien et examina, avec sa présence d'esprit habituelle, toutes les circonstances de ce trépas subit. Charlotte accourut, le soupçon d'un suicide se présenta à sa pensée; elle accusa tout le monde et s'accusa elle-même d'une négligence impardonnable. Mittler et le Chirurgien la convainquirent bientôt du contraire. L'un s'appuyait sur des causes morales et l'autre sur des preuves matérielles. Il était facile de voir qu'Édouard avait été surpris par la mort. Un petit coffre et un portefeuille contenant des fleurs qu'Ottilie avait cueillies pour lui dans des moments de bonheur; les billets qu'il lui avait écrits, sans en excepter celui que Charlotte avait relevé et qu'elle lui avait remis d'une manière si prophétique; une boucle de ses cheveux et plusieurs autres souvenirs de son amie qu'il avait toujours soigneusement cachés, étaient ouverts devant lui; et, certes, il ne pouvait pas avoir eu l'idée d'exposer ces précieux trésors aux regards indiscrets du premier valet que le hasard aurait pu conduire dans sa chambre.

Ce coeur, que la veille encore des émotions violentes faisaient tressaillir, avait enfin trouvé le repos, et l'on pouvait croire à son salut éternel, puisqu'il avait cessé de battre en s'occupant d'une bienheureuse, d'une sainte.

Charlotte lui accorda une place à côté d'Ottilie, et donna des ordres, pour que jamais personne ne fût à l'avenir déposé dans cette chapelle. Ce fut à cette condition expresse qu'elle dota richement l'église et l'école, le pasteur et le maître d'école.

Les deux amants reposent enfin l'un à côté de l'autre; la paix règne dans leur éternelle demeure, et, du haut de la voûte de cette demeure, des anges, auxquels une mystérieuse parenté semble les unir, les regardent avec un sourire céleste. Quel ne sera pas le bonheur de ces amants lorsqu'un jour ils se réveilleront ensemble, et si près l'un de l'autre!

FIN DES AFFINITÉS ÉLECTIVES.

* * * * *

MAXIMES ET RÉFLEXIONS

DE
GOËTHE.

Les sciences naturelles ont des problèmes qu'on ne saurait résoudre sans appeler la métaphysique a son secours, non cette métaphysique d'école qui n'est qu'un bavardage vide de sens; mais la science réelle qui était, qui est et qui sera, avant, avec et après la physique.

L'autorité qui s'appuie sur des choses qui ont déjà été faites ou dites à, sans doute, un très-grand prix; mais les sots seuls demandent toujours et partout une semblable autorité.

Il est bon de respecter les anciennes fondations, mais il ne faut pas pour cela renoncer au droit de fonder quelque chose à son tour.

Maintiens-toi là où tu es! Cette maxime devient chaque jour plus nécessaire; car si d'un côté les hommes forment d'immenses associations, de l'autre chaque individu cherche à se faire valoir selon ses vues et ses facultés individuelles.

Il vaut toujours mieux exprimer tout simplement son opinion que de l'appuyer sur des preuves, car les preuves ne sont que les variations de l'opinion, et nos adversaires n'écoutent volontiers ni le thème ni les variations.

Je me familiarise chaque jour davantage avec l'histoire naturelle et avec sa marche progressive, ce qui me suggère une foule de réflexions sur les pas que nous faisons à la fois en avant et en arrière. Je n'exprimerai qu'une seule de ces réflexions: La science ne saurait vous débarrasser des erreurs mêmes reconnues comme telles. La cause de cette singularité est un secret à la portée et connu de tout le monde.

J'appelle erreur la fausse interprétation d'un événement, les faux enchaînements auxquels il a donné lieu, et la fausse conséquence qu'on en tire. Il arrive pourtant parfois, dans la marche de l'expérience et de la pensée humaine, qu'un événement ait été conséquemment noué et déduit d'un autre événement. Le monde tolère ce redressement d'une erreur sans y attacher une grande importance; aussi l'erreur reste-t-elle intacte à côté de la vérité. Je connais un petit magasin de ces sortes d'erreurs que l'on garde très-soigneusement.

L'homme ne s'intéresse réellement qu'à ses propres opinions; aussi dès qu'il en énonce une, le voit on chercher de tous côtés des moyens d'appui. Tant que le vrai peut lui être utile, il l'accepte et s'en sert; mais quand le faux se trouve dans le même cas, sa rhétorique passionnée s'en empare et l'exploite, lors même qu'elle n'y trouverait que des demi-arguments qui éblouissent, des remplissages et des lieux communs qui donnent une apparence d'unité aux choses le plus bizarrement morcelées. En découvrant cette vérité, je me suis d'abord mis en colère, puis je me suis affligé; maintenant j'en ris avec une joie maligne, et je me suis promis à moi-même de ne plus jamais dévoiler de semblables perfidies.

Chaque chose qui existe est analogue à tout ce qui existe, voilà pourquoi l'existence nous paraît si unie et si morcelée. Si l'on s'attache à l'analogie, tout se confond dans l'identité; si on l'évite, tout se disperse dans l'infini. Dans l'un et l'autre cas, la réflexion reste stagnante, tantôt dans une vitalité surexcitée, et tantôt dans une mort apparente.

L'esprit s'occupe de ce qui sera, sans demander pourquoi cela sera ainsi; la raison s'attache à ce qui est, sans s'inquiéter des motifs qui font que cela est ainsi. L'esprit se plaît dans les développements; la raison veut tout fixer afin que tout puisse être utile.

Par une particularité innée chez l'homme, ce qui est le plus près de lui ne saurait lui suffire. Cependant ce que nous voyons nous-mêmes, et qui, par conséquent, est, pour l'instant du moins, le plus près de nous, peut, si nous le voulons fortement, s'expliquer par lui-même.

Voilà pourtant ce que les hommes ne comprendront jamais, parce que cela est contraire à leur nature. Les plus instruits eux-mêmes, lorsqu'ils découvrent quelque part une vérité, ne la rattachent jamais aux choses qui leur sont les plus près et les plus connues, mais à celles qui leur sont les plus éloignées et les plus inconnues. D'où il résulte une foule d'erreurs. Le phénomène qui se passe près de nous ne tient à celui qui se passe au loin, que sous un seul rapport: celui qui fait que tout, dans la nature, se rattache au petit nombre de lois fondamentales qui se manifestent partout.

Qu'est-ce qui est général? Un fait isolé. Qu'est-ce qui est particulier? Des millions de faits semblables.

L'analogie doit se garder de deux écueils également dangereux. Si elle se laisse aller aux saillies, aux jeux d'esprit, aux pointes, elle se réduit à rien; quand elle s'enveloppe de tropes et de comparaisons, elle est moins funeste, mais complètement inutile.

La science ne peut admettre ni les mythologies ni les légendes; elles appartiennent au poète qui a mission de les exploiter pour notre amusement. Le savant se renferme dans le présent le plus positif et le plus clair. S'il puise aux mêmes sources que le poète, il devient rhéteur, ce qu'au reste on n'a pas le droit de lui défendre.

Pour me garantir de l'erreur, je cherche à rendre les événements indépendants les uns des autres et à les isoler; puis je les considère comme autant de corrélatifs, et ils s'unissent aussitôt et s'animent d'une vie positive. J'applique surtout ce procédé à la nature; mais il est également utile dans l'étude de l'histoire du monde agissant et vivant autour de nous.

Tout ce que nous pouvons inventer ou découvrir dans le sens le plus élevé, n'est que l'action spontanée du sentiment primitif du vrai qui dormait en nous, et qu'un événement imprévu convertit tout à coup en intuition. Ce réveil est une révélation qui agit de l'intérieur à l'extérieur, et donne à l'homme la conscience de sa ressemblance avec Dieu; c'est la synthèse de la matière et de l'esprit qui conduit à l'heureuse certitude de l'éternelle harmonie de l'existence.

Si l'homme ne croyait pas que l'inconcevable est concevable, il ne ferait jamais usage de son entendement.

Chaque particularité qui peut s'appliquer d'une manière déterminée, est concevable; en envisageant l'inconcevable sous ce point de vue, il peut devenir utile.

Il existe un empyrisme épuré qui s'identifie tellement avec son objet, qu'il devient une théorie; mais cette gradation des facultés intellectuelles n'appartient qu'aux époques de haute civilisation.

Il n'y a rien de plus fâcheux que les observateurs malveillants et les théoriciens fantasques. Leurs essais son mesquins et compliqués, et leurs hypothèses obstrues et bizarres.

Il est des pédants qui sont en même temps des fripons, et c'est la pire espèce.

Il n'est pas besoin de faire le tour du monde pour se convaincre que le ciel est bleu partout.

Le général et le particulier se tiennent, car le particulier n'est que le général qui se présente à nous sous des conditions différentes.

Il n'est pas nécessaire d'avoir tout vu, tout éprouvé par soi-même; et lorsqu'on veut se confier aux récits d'un autre, il ne faut pas oublier qu'alors on a à faire à trois choses: à l'objet et à deux sujets.

Les propriétés fondamentales de l'unité vivante sont: se séparer et se réunir, se répandre dans les faits généraux et se fixer dans les faits particuliers; se métamorphoser, se spécifier, se manifester enfin sous les mille conditions diverses qui caractérisent la vie, et qui consistent à s'avancer et à disparaître, à se consolider ou à se dissoudre, à s'étendre ou à se concentrer. Puisque ces divers effets s'accomplissent à des époques semblables, tout pourrait se passer dans un seul et même moment. Paraître et disparaître, créer et détruire, naître et mourir, éprouver de la joie ou de la douleur, tout cela agit pêle-mêle dans le même sens et dans la même mesure; voilà pourquoi les événements qui nous paraissent les plus extraordinaires, ne sont que l'image et la comparaison des généralités les plus vulgaires.

L'existence dans son ensemble n'est qu'une séparation et une réunion perpétuelle, d'où il résulte que les hommes, en considérant de près cet état monstrueux, ne songeront bientôt plus qu'à séparer et à réunir.

Tout ce qui est séparé doit se poser séparément devant nous, c'est ainsi que la physique ne doit rien avoir de commun avec les mathématiques. La première doit se maintenir dans son indépendance déterminée, et s'armer de toutes les forces que peuvent lui prêter l'amour, la piété et la vénération, pour pénétrer dans la vie sacrée de la nature, sans s'inquiéter de ce que les mathématiques pourront faire et prouver de leur côté. Les mathématiques doivent se détacher de toute influence extérieure, marcher librement sur la grande route intellectuelle qui leur est propre, et s'y perfectionner avec une pureté qu'elles n'atteindront jamais, tant qu'elles continueront à s'occuper de ce qui est, pour lui enlever ou pour lui faire adopter quelque chose.

On peut étudier la nature et la morale sans adopter un mode catégoriquement impératif; mais il ne faudrait pas se croire arrivé à la fin, car alors on n'en est encore qu'au commencement.

Le plus haut degré de perfection serait de comprendre que tout ce qui est factice est une théorie. La couleur bleue du ciel nous révèle la loi fondamentale du chromatisme. Ne cherchez jamais rien au-delà d'un phénomène; il est lui-même un enseignement complet.

Les sciences renferment beaucoup de certitudes, quand on ne se laisse pas égarer par les exceptions et qu'on sait respecter les problèmes.

Si je suis parvenu à envisager avec calme les inexplicables phénomènes primitifs, c'est que j'ai appris à me résigner; mais il y aura toujours une différence immense entre la résignation qui nous arrête devant les limites de l'humanité, et celle qui nous renferme dans l'arène hypothétique d'une réalité bornée.

Lorsqu'on réfléchit sur les problèmes d'Aristote, on s'étonne du merveilleux don d'observation qui mettait, pour ainsi dire, les anciens Grecs à même de tout savoir. Mais on ne tarde pas à les accuser de précipitation, car ils passent immédiatement du phénomène à son explication, et tombent ainsi dans des décisions théoriques très-insuffisantes. Hâtons-nous d'ajouter que c'est encore là aujourd'hui notre défaut dominant.

Les hypothèses sont des chants de berceuses par lesquels les maîtres endorment leurs élèves. L'observateur sincère et consciencieux se pénètre toujours plus intimement de son insuffisance, et il sent que les problèmes augmentent à mesure qu'il étend son savoir.

Notre plus grand défaut est de douter du certain et de vouloir fixer l'incertain. Mon principe à moi, surtout dans l'étude de la nature, est de fixer le certain, et d'être toujours en garde contre l'incertain.

J'appelle une hypothèse détestable, celle que l'on établit, pour ainsi dire, malicieusement, afin de la faire réfuter par la nature.

Comment pourrait-on se faire accepter comme maître dans une profession quelconque, si l'on n'enseignait jamais rien d'inutile?

Ce qu'il y a de plus fou en ce monde, c'est que chacun se croit obligé d'enseigner aux autres ce qu'il croit savoir.

Le discours didactique doit être décidé. Les auditeurs ne veulent pas qu'on leur parle de doute et d'incertitude, ce qui met l'orateur dans l'impossibilité de laisser certains problèmes sans les résoudre ou de les tourner à distance. Quand on a entendu arrêter, affirmer quelque chose, on croit avoir conquis un terrain immense, et l'on conserve cette croyance jusqu'à ce qu'un nouveau venu resserre ou agrandisse ce terrain, en reculant ou en rapprochant les bornes que le premier avait posées.

Les questions vives sur les causes, le mélange confus des causes et des effets, tranquillisent celui qui se perd dans de fausses théories; mais leurs conséquences sont incalculables et impossibles à éviter.

Il est des personnes qui auraient entièrement changé de caractère, si elles n'avaient pas pensé qu'il était de leur devoir de soutenir et de répéter un mensonge, uniquement parce qu'elles l'ont dit une fois.

Le faux a l'avantage de fournir d'inépuisables sujets de causeries; le vrai ne peut qu'être utilisé, sans cela il serait comme non avenu.

Celui qui ne reconnaît pas combien le vrai facilite la pratique, le fausse et le tiraille afin de fournir des aliments à son pénible besoin d'activité.

Les Allemands possèdent le don de rendre les sciences inaccessibles, mais ce n'est cependant pas là une propriété exclusive.

Les Anglais profitent à l'instant même de chaque découverte, jusqu'à ce qu'elle les mène à une découverte nouvelle. Que l'on se demande encore pourquoi ils nous devancent toujours et en tout.

L'homme pensant possède la faculté bizarre de rêver une image fantastique, là où il voit un problème qui n'est pas encore résolu. Et quand le problème est résolu, et que la vérité s'est fait jour, il cherche en vain à se débarrasser de cette image.

Il faut une disposition d'esprit particulière pour saisir la réalité sans forme, telle qu'elle est, et pour la distinguer des vagues créations du cerveau qui ne laissent pas de s'imposer vivement et avec une certaine apparence de réalité.

En observant la nature dans ses plus grands comme dans ses plus petits effets, je me suis constamment demandé: Est-ce l'objet de tes observations, ou bien est-ce toi qui te prononces ainsi? J'ai toujours envisagé mes prédécesseurs et mes collaborateurs sous le même point de vue.

Chacun de nous ne voit dans la création achevée, réglée, accomplie, qu'un élément avec lequel il s'efforce de créer un monde à sa guise. Les hommes robustes s'emparent sans hésiter de cet élément, et le forcent à enfanter tant bien que mal; les faibles jouent et badinent avec lui en tremblant, il y en a qui vont jusqu'à douter de son existence.

Si nous pouvions nous pénétrer complètement de cette vérité fondamentale, on ne disputerait plus; car on ne verrait dans les opinions des autres comme dans les siennes, que des phénomènes de diverses espèces. L'expérience, au reste, ne nous prouve-t-elle pas, chaque jour, que tel homme pense facilement ce que tel autre ne saurait jamais penser? et cette différence existe non seulement dans les questions relatives au bien ou au mal réel, mais encore dans les choses qui nous sont complètement indifférentes.

Tout ce qu'on sait, on ne le sait que pour soi-même. Dès que je m'entretiens avec quelqu'un sur une chose que je crois savoir, il croit la savoir mieux que moi, et je me vois forcé de refouler mon savoir sur moi-même.

Le vrai hâte et favorise le bien; l'erreur ne développe rien et embrouille tout.

L'homme se trouve jeté au milieu de tant d'effets, qu'il ne peut s'empêcher d'en demander la cause; la première venue lui étant la plus commode, il la croit la meilleure et s'en contente. C'est ainsi du moins qu'agit le sens commun général.

Dès qu'on voit un mal on se met à le combattre, c'est-à-dire qu'on exerce l'art de guérir sur les symptômes et non sur la maladie.

L'entendement n'a d'empire que sur ce qui vit. Le monde dont s'occupe la géognosie est mort; il n'y a donc pas de géologie, car cette science serait inaccessible à l'entendement.

Lorsque je vois les parties éparses d'un squelette, je puis les rassembler et les replacer dans l'ordre voulu; car l'entendement me parle d'après les analogies éternelles et immuables, lors même que ce squelette serait celui du Léviathan.

Il ne nous est pas possible de voir naître en pensées, ce qui ne naît plus sous nos yeux. Une création définitivement accomplie, achevée et sans variation, n'est pas concevable pour nous.

Le système des vulcanistes modernes, n'est qu'un effet hardi pour rattacher l'inconcevable monde présent au monde passé qui nous est entièrement inconnu.

Les forces actives de la nature produisent souvent des effets semblables par des moyens différents.

Rien n'est plus absurde que la majorité, car elle se compose d'un très-petit nombre de prédécesseurs énergiques, de fripons qui s'accommodent entre eux, de faibles qui cherchent à s'assimiler, et d'une masse qui trotte toujours à la suite de quiconque veut bien se donner la peine de la faire mouvoir.

Les mathématiques sont, comme la dialectique, l'organe d'un sens noble et élevé; dans la pratique elles deviennent un art semblable à celui de l'éloquence, car, pour l'un comme pour l'autre, la forme est tout, et l'objet n'est rien: il est aussi indifférent aux mathématiques de calculer des oboles ou des guinées, qu'à la rhétorique de servir à la défense du vrai ou du faux.

En pareil cas tout dépend du mérite de l'homme qui pratique cette science, qui exerce cet art. L'avocat éloquent et entraînant qui défend et gagne une cause juste, et le mathématicien profond qui calcule avec justesse la marche des étoiles, sont deux êtres également divins.

Il n'y a d'exact dans les mathématiques que l'exactitude qui n'est elle-même qu'une conséquence du sentiment inné du vrai.

Les mathématiques ne sauraient faire disparaître les préjugés, modifier l'entêtement ou calmer l'esprit de parti; elles sont impuissantes pour tout ce qui concerne le monde moral.

Pour être un mathématicien parfait, il faut être avant tout un homme accompli. Ce n'est qu'en sentant tout ce qu'il y a de beau dans le vrai qu'il devient profond, pénétrant, clair, gracieux et même élégant; car il faut être tout cela pour ressembler à un Lagrange.

Ce n'est pas le langage par lui-même qui est juste, énergique ou agréable, mais l'esprit qui se corporifie pour ainsi dire par le langage. Il ne dépend pas de nous de donner à nos calculs, à nos discours, à nos poèmes, les qualités désirables, si la nature nous a refusé les qualités morales et intellectuelles nécessaires pour arriver à ce résultat. Les qualités intellectuelles consistent dans la pénétration et dans le pouvoir de méditer; et les qualités morales, dans la force de conjurer le mauvais esprit qui nous empêche de rendre hommage à la vérité.

Expliquer le simple par le composé, le facile par le difficile, est un mal profondément enraciné dans le corps des sciences; la plupart des savants le savent, mais fort peu en conviennent.

En méditant consciencieusement sur la physique, on reconnaît que les phénomènes et les expériences qui lui servent de base n'ont pas tous la même valeur.

Les phénomènes originels et les expériences primitives sont de la plus haute importance, et tout ce qui en découle immédiatement est immuable. En accordant le même droit aux phénomènes et aux expériences secondaires, on confond et on obscurcit tout ce que les premiers avaient expliqué et éclairci.

Rien n'est plus funeste à la science que les hommes qui, sans posséder un grand fonds d'idées qui leur soient propres, se permettent d'établir des théories; car ils ne conçoivent pas que même beaucoup de savoir acquis ne suffit pas pour leur donner ce droit. Dans leurs premières tentatives ils sont, à la vérité, toujours guidés par le bon sens; mais ce bon sens a des limites fort étroites, et, quand ils les dépassent, ils tombent dans l'absurde; son véritable domaine est l'action. Oui, le bon sens agissant ne s'égare jamais, mais il n'est pas propre à argumenter, à conjecturer, à juger; les hautes spéculations de la pensée, les fonctions élevées de l'esprit lui sont interdites.

L'expérience est d'abord utile à la science, puis elle lui devient nuisible, parce qu'elle enseigne à la fois le lois et les exceptions; et c'est toujours en vain qu'on croira trouver la vérité dans le résultat d'une règle de proportion entre les unes et les autres.

On prétend communément qu'entre deux opinions opposées, la vérité se trouve dans le centre. Rien n'est plus faux; ce n'est pas la vérité qu'on y trouve, c'est le problème, c'est la vie invisible et éternellement active supposée visible et en état de repos.

* * * * *

DERNIER CONSEIL.

Rien de ce qui est ne peut être réduit à ne plus être; l'éternité se meut en tout. Sois heureux d'exister, l'existence est éternelle; des lois éternelles veillent sur les trésors vivants où le grand tout puise ses parures.

Depuis longtemps il a été trouvé, le vrai, et de nobles esprits se sont unis en lui. Fils de la terre, attache-toi à cet ancien vrai, et remercie les sages qui lui ont montré le chemin qui tourne autour du soleil et des étoiles.

Concentre tes regards sur toi-même, tu y trouveras le centre dont pas un noble coeur n'ose douter. Tu comprendras toutes les règles et toutes les exceptions; la conscience indépendante et ne subsistant que par elle-même, est le soleil qui éclaire chaque jour de ta vie morale.

Que ta raison veille toujours et tu pourras te confier à tes sens, ils ne te feront rien voir de faux. Observe tout d'un regard satisfait et marche d'un pas ferme et sûr à travers les monts et les vallons de ce monde si richement doté.

Jouis avec modération et avec sagesse de tant de biens, de tant de richesses. Quand la vie se réjouit de la vie, le passé s'arrête, l'avenir s'anime d'avance et le présent est éternel!

Et quand tu auras réussi à te pénétrer de la conviction que l'utile seul est vrai; quand tu auras étudié le mouvement de la foule qui tourne toujours dans le même cercle, alors tu la laisseras se mouvoir à sa manière et tu viendras te réunir au plus petit nombre.

Et, semblable au poète, au philosophe qui depuis l'antiquité la plus reculée, se sont créé en silence une oeuvre chérie s'harmonisant avec leurs penchants et leurs désirs, tu arriveras par degrés à ce résultat si heureux et si beau! Précéder les belles âmes sur la route de leurs plus nobles sensations, n'est-ce pas là une destinée digne d'envie?

* * * * *

Tout ce qui est raisonnable a déjà été pensé, mais il faut essayer de le penser de nouveau.

Comment peut-on apprendre à se connaître soi-même? Ce n'est pas par le raisonnement, c'est par l'action. Essaie de faire ton devoir, et tu verras tout de suite ce que tu vaux.

Qu'est-ce que ton devoir? L'exigence de chaque jour.

La partie pensante de l'espèce humaine doit être regardée comme une grande et immortelle individualité qui, en faisant sans cesse l'indispensable et le nécessaire, finit par se rendre maître de l'éventuel.

Plus j'avance dans la vie, plus je me dépite, quand je vois l'homme placé assez haut sur l'échelle de la création pour commander à la nature et s'affranchir de ses impérieuses nécessités, manquer à cette vocation en se laissant entraîner par de fausses idées à faire précisément le contraire de ce qu'il veut; quand je le vois, surtout, gâter volontairement l'ensemble, et se réduire ainsi à se débattre péniblement au milieu d'une foule de détails gênants et mesquins.

Sois utilement actif, tu auras mérité d'obtenir et tu pourras t'attendre à trouver: chez les grands, des grâces; chez les puissants, des faveurs; chez les hommes actifs et utiles, de l'appui, dans la multitude, de la sympathie; chez les individus isolés, de l'affection.

Dis-moi qui tu hantes, je dirai qui tu es, dit un vieux proverbe. J'ajouterai: dis-moi de quoi tu t'occupes, et je te dirai ce que tu pourras devenir.

Chaque individu doit penser à sa façon, car il trouve toujours sur sa route une vérité ou une espèce de vérité qui lui sert de guide; mais il ne doit pas se laisser aller sans aucun contrôle: le pur instinct ne suffit pas à l'homme, il le ravale au-dessous de sa dignité.

L'activité sans frein, quelle que soit sa nature, finit par faire banqueroute à la raison.

Dans les oeuvres des hommes comme dans celles de la nature, il n'y a de réellement digne de notre attention que les intentions.

L'homme ne se trompe si souvent par rapport à lui et par rapport aux autres, que parce qu'il voit un but dans un moyen; et qu'à force de vouloir agir en ce sens, il ne fait rien, ou fait le contraire de ce qu'il devrait faire.

Quand nous avons réfléchi sur une chose, et que nous avons pris la résolution de l'exécuter, elle devrait être si pure et si belle, que le monde ne pourrait plus que gâter notre oeuvre; par là nous conserverions toujours intact l'immense avantage de rétablir ce qui a été détruit, de rassembler ce qui a été dispersé.

Les erreurs, lors même qu'elles ne seraient pas complètes, sont toujours difficiles à rectifier; car il faut conserver ce qu'il y avait de vrai et le mettre à la place où il doit être.

Le vrai n'a pas toujours besoin de se corporifier; c'est déjà beaucoup quand il plane çà et là comme un pur esprit et éveille des sympathies intellectuelles, quand il vibre dans l'air doux et grave comme le son d'une cloche.

Les idées générales et les grandes vanités sont toujours sur le point de causer d'immenses malheurs.

Souffler dans une flûte, ce n'est pas en jouer; il faut remuer les doigts.

Les botanistes admettent une classe de plantes qu'ils appellent incomplètes. On pourrait dire avec autant de justesse qu'il y a une classe d'hommes incomplets; et j'appelle ainsi tous ceux qui ne savent pas mettre leurs désirs et leurs tendances en harmonie avec leurs facultés. L'homme le plus insignifiant est complet s'il sait se renfermer dans le cercle de ses capacités, tandis que les plus belles qualités s'obscurcissent, s'anéantissent même sans cette indispensable loi de proportion. L'absence de cette loi est un mal que l'esprit des temps modernes augmente chaque jour; car qui pourrait suffire à la marche rapide et aux exigences d'un présent toujours progressif?

Les hommes sagement actifs, qui connaissent leurs forces et qui les utilisent avec prudence, prospèrent toujours dans les affaires de ce monde.

C'est un grand défaut de se croire plus qu'on n'est, ou de s'estimer moins qu'on ne vaut.

Je rencontre de temps en temps des jeunes gens auxquels je ne trouve rien à changer, rien à corriger, et cependant ils me donnent des inquiétudes, parce que je les vois disposés à suivre le torrent de leur époque. C'est précisément de cette disposition que je voudrais les garantir. Il n'a été donné une rame à l'homme, réduit à naviguer dans une nacelle fragile, que pour qu'il puisse se guider selon sa volonté et son jugement, au lieu de suivre le cours aveugle des flots.

Comment un jeune homme pourrait-il trouver blâmable et nuisible ce que tout le monde fait et approuve? Pourquoi résisterait-il seul à la tendance de tous?

Le plus grand mal de notre époque où rien ne peut arriver à sa maturité, est de consommer chaque jour le produit de chaque jour, sans jamais songer à garder quelque chose pour l'avenir. Nous avons des journaux pour le soir et d'autres pour le matin, et l'on ne tardera sans doute pas à en inventer pour les heures intermédiaires. Cette manie traîne à la barre du public tout ce que chacun rêve ou se propose de faire; on ne peut plus ni souffrir ni se réjouir que pour amuser les autres. Les événements les plus intimes sont colportés de maison en maison, de ville en ville, et d'empire en empire; bientôt ils passeront d'une partie du monde à l'autre à l'aide de quelques vélocifères.

Il serait aussi impossible d'éteindre les machines à vapeur du monde matériel, que d'arrêter ce mouvement du monde moral. La vivacité du commerce, le froissement du papier qui remplace l'argent monnayé, la recrudescence de la dette pour payer des dettes, voilà les éléments monstrueux au milieu desquels les jeunes hommes se trouvent jetés aujourd'hui. Qu'ils rendent grâce à la nature si elle leur a donné un esprit assez juste et assez calme pour ne pas se laisser entraîner par le monde, ou pour ne pas lui demander l'impossible.

Dans chaque cercle d'activité l'esprit de l'époque poursuit et menace les jeunes hommes; aussi ne saurait-on leur montrer trop tôt le point vers lequel ils doivent diriger leur volonté.

Plus on avance en âge, plus on sent l'importance des paroles et des actions les plus innocentes. Cette conviction m'engage à faire remarquer à tous ceux qui m'entourent, la différence qui existe entre la sincérité, la confiance et l'indiscrétion; c'est-à-dire, qu'il n'y a pas de différence, mais une gradation lente comme celle qui conduit de la chose la plus indifférente à la plus nuisible, et qu'il faut sentir, car elle ne peut se raisonner.

C'est sur cette gradation qu'il faut régler notre conduite, si nous ne voulons pas perdre la bienveillance des hommes, sur la même route où nous sommes parvenus à la gagner. L'expérience nous apprend toujours cette vérité, mais elle la fait payer par un cher apprentissage, que par malheur on cherche toujours vainement à épargner à ses descendants.

L'influence des arts et des sciences sur la vie, est tellement soumise au degré de perfection de l'esprit du temps, et à mille autres circonstances fortuites, qu'il est impossible de la déterminer.

La poésie est toute-puissante dans les débuts de la société, que ces débuts soient la barbarie, la demi-civilisation, une réorganisation, ou un changement résulté du contact d'une civilisation étrangère; d'où l'on peut conclure que l'influence de la poésie se fait sentir dans tout ce qui est nouveau.

La musique a moins besoin de cette nouveauté; elle lui est presque nuisible, car plus elle est ancienne, plus on y est accoutumé, plus elle a de puissance.

C'est dans la musique, surtout, que la dignité de l'art est éminente, car il n'y a en elle rien de matériel à déduire; à la fois forme et fond, elle ennoblit tout ce qu'elle exprime.

La musique est ou profane ou sacrée. Le caractère sacré, surtout, lui convient; il lui donne sur la vie une haute influence, qui reste invariable à travers toutes les variations de l'esprit des temps. La musique profane devrait toujours être joyeuse et gaie.

La musique qui mêle le sacré au profane est impie; celle qui exprime des sensations faibles, lamentables ou mesquines est absurde; car n'étant pas assez imposante et assez grave pour être sacrée, il lui manque la gaîté qui fait le seul mérite de la musique profane.

La sainteté de la musique d'église et l'espièglerie des chants populaires sont les deux pivots, sur lesquels la musique doit toujours rouler, c'est l'unique moyen de produire les deux grands effets qui lui sont propres: la prière et la danse. Si elle confond les genres, elle jette de la confusion dans l'âme; si elle les affaiblit, elle devient fade; si elle veut s'associer à la poésie didactique ou descriptive, elle glace et ennuie.

La plastique ne peut agir que sur un degré élevé de l'échelle artistique. Le médiocre peut, sous plus d'un rapport, avoir quelque chose d'imposant; mais une oeuvre d'art médiocre sera toujours plus propre à induire en erreur qu'à plaire. Voilà pourquoi la sculpture doit s'associer un intérêt matériel qu'elle trouvera sans peine dans la représentation des personnages importants; mais, malgré ce secours, il lui faut encore un haut degré de perfection pour être à la fois vraie et digne.

La peinture est de tous les arts le plus nonchalant et le plus commode. Lors même qu'elle n'est que du métier, elle plaît à cause de son sujet. Son exécution, ne serait-elle que mécanique et par conséquent dépourvue d'intelligence, a quelque chose de si merveilleux qu'elle étonne les esprits les plus cultivés comme les plus vulgaires; et dès qu'elle s'élève sur l'échelle artistique, elle est préférée aux autres arts arrivés au même degré de perfection. La vérité dans la couleur, dans les superficies et dans les rapports que les objets visibles ont entre eux, suffit pour la rendre agréable. Et comme les yeux ont été forcés de s'accoutumer à tout voir, même le laid, une difformité ne les affecte pas aussi péniblement que la dissonance blesse l'oreille; ils supportent une mauvaise copie de la réalité, parce qu'il y a des réalités plus vilaines encore. Enfin, le peintre médiocrement artiste aura toujours plus d'amis, plus de partisans dans le public, que le musicien qui ne serait pas plus avancé que lui dans son art. En tous cas, le peintre peu habile a du moins l'avantage de pouvoir travailler seul et pour lui seul, tandis que le musicien est toujours obligé de s'associer d'autres musiciens, car ce n'est que par l'association qu'il peut produire des effets.

On se demande si, en examinant les diverses productions artistiques, il faut les comparer entre elles? Je répondrai que le connaisseur parfait peut et doit juger par comparaison, car la pensée fondamentale de l'art plane devant lui, et il a la conscience de tout ce que l'on pourrait, de tout ce que l'on devrait faire. Mais l'amateur, qui en est encore aux premiers pas sur la route de l'appréciation du vrai beau, doit considérer isolément chaque genre de mérite; par là seulement le sens et le sentiment s'accoutument par degrés à agir sur les généralités. En tous cas, la manie de comparer n'est qu'une paresse de l'esprit qui veut s'épargner la peine de juger.

Le propre de l'amour de la vérité est de nous faire découvrir et apprécier le bon partout où il est.

Le sentiment humain peut s'appeler historique, quand il s'est perfectionné au point de faire entrer le passé en ligne de compte, dans l'appréciation des mérites du présent.

Ce qu'il y a de mieux dans l'histoire, c'est l'enthousiasme qu'elle excite en nous.

L'individualité engendre l'individualité.

Il ne faut jamais oublier qu'il y a une foule de personnes qui veulent absolument dire ou produire quelque chose de remarquable, sans avoir pour cela les facultés nécessaires, et que de là doit nécessairement résulter le bizarre, l'extravagant.

Les penseurs profonds et sérieux sont rarement bien vus du public.

Si l'on veut que j'écoute avec attention l'opinion d'un autre, il faut du moins qu'elle soit positivement énoncée; car j'ai toujours en moi-même un assez grand fonds de données problématiques.

La superstition fait pour ainsi dire partie de l'homme, et il se flatte en vain de pouvoir la bannir complètement; au lieu de le quitter, elle se réfugie dans les profondeurs les plus mystérieuses de son être, d'où elle reparaît tout à coup dès qu'elle se sent moins rigoureusement poursuivie.

Que de choses nous pourrions savoir mieux, si nous ne voulions pas les savoir trop bien. Ce n'est que dans l'angle de quarante-cinq degrés que les objets deviennent accessibles à notre vue.

Les microscopes et les lunettes d'approche ne servent qu'à égarer le bon sens.

Je garde le silence sur beaucoup de choses, car je ne veux causer ni trouble ni désordre. Je vois même sans déplaisir les hommes se réjouir des choses qui me scandalisent et me chagrinent.

Tout ce qui affranchit l'esprit sans lui donner un pouvoir absolu sur nous-mêmes est nuisible.

Quand les hommes examinent et jugent une production de l'art, ils cherchent plus tôt à savoir ce qu'elle est, que pourquoi et comment elle est. Guidé par ce sentiment, on s'attache aux détails, on fait des extraits. Il est vrai que par ce procédé on finit toujours par saisir l'ensemble, mais c'est toujours sans le savoir.

L'art, et surtout celui de la poésie, a seul le pouvoir de soumettre l'imagination aux règles qui lui sont indispensables, car l'imagination sans goût est une monstruosité.

Le maniéré est la subjectivité de l'idée; voilà pourquoi il a toujours quelque chose de spirituel.

La tâche du philologue consiste à approfondir le contenu des traditions écrites. Il examine un manuscrit et il y voit des lacunes, des erreurs ou des omissions de copiste, et d'autres fautes semblables qui nuisent à la clarté du texte. On découvre une seconde, une troisième copie du même manuscrit; il les compare entre elles et arrive ainsi à savoir ce qu'il y a de croyable, de sensé dans la tradition. Il va plus loin, il demande à sa propre raison de saisir et de rendre, sans le secours des moyens extérieurs, et avec une perfection toujours croissante, les convenances et les rapports qu'ont entre elles les matières qu'il traite; les vérités, les erreurs et les mensonges qu'elles contiennent. Pour arriver à ce résultat, il a besoin de beaucoup de tact, d'une étude approfondie des auteurs morts, et même d'un certain degré d'imagination. Il n'est donc pas étonnant que le philologue arrive à se croire juge compétent dans le domaine du goût; malheureusement il y réussit rarement.

Le poète doit tout mettre en action, en représentation, et il n'est au niveau de sa tâche que lorsque ses représentations rivalisent avec la réalité, et séduisent l'esprit au point que tout le monde croit voir et entendre ce qu'il décrit ou représente. Quand la poésie a atteint ce haut degré de perfection, elle paraît n'appartenir qu'au monde extérieur; et cela est si vrai, que, lorsqu'elle se refoule dans le monde intérieur, elle est en décadence. La poésie qui ne représente que des sensations intérieures sans les corporifier par des objets extérieurs, ou celle qui ne représente que des objets extérieurs, sans les animer par des sensations intérieures, sont toutes deux arrivées au plus bas degré de l'échelle poétique, d'où il ne leur reste plus qu'à entrer dans la vie vulgaire.

L'éloquence jouit de toutes les faveurs, de tous les privilèges de la poésie, elle s'en empare; elle en abuse même pour s'assurer dans la vie sociale un avantage momentané, moral où immoral, juste ou injuste.

La littérature n'est qu'un fragment des fragments de l'esprit humain. On n'a écrit que la plus petite partie de ce qui a été fait et dit, et l'on n'a conservé que la plus petite partie de ce qui a été écrit.

Le talent de lord Byron a une vérité et une grandeur naturelles qui se sont développées dans une sauvagerie dont le principal effet est d'étonner et de mettre mal à son aise; aussi son talent ne peut-il être comparé à aucun autre talent.

Le véritable mérite des chants populaires est d'avoir pris immédiatement leurs motifs dans la nature. Les poètes les plus avancés en civilisation pourraient tirer de grands avantages de cette source s'ils savaient y puiser.

J'ajouterai cependant qu'ils n'en seraient pas moins inférieurs à ces grands modèles, du moins sous le rapport de la concision; car l'homme de la nature sera toujours plus laconique que l'homme civilisé.

L'étude de Shakespeare est fort dangereuse pour les talents naissants, car elles les force à l'imiter quand ils se flattent de créer.

Pour apprécier l'histoire, il faut qu'il y ait eu de l'histoire dans notre vie. Il en est de même des nations: les Allemands ne peuvent juger la littérature que depuis qu'ils en ont une.

On ne vit réellement, que lorsqu'on se sent heureux par la bienveillance et l'affection dont on est l'objet.

La piété n'est pas un but, mais un moyen pour arriver à un haut degré de civilisation par une douce tranquillité d'esprit.

On peut conclure de là que tous ceux qui font de la piété un but sont des hypocrites.

On a plus de devoirs à remplir dans la vieillesse que dans la jeunesse.

Un devoir contracté est une créance perpétuelle, car il est impossible de la solder complément.

La malveillance seule voit les imperfections et les défauts, il faut donc se faire malveillant pour les voir; mais gardons-nous de le devenir plus que cela n'est rigoureusement nécessaire.

Le plus grand bonheur qui puisse nous arriver, est celui qui corrige nos imperfections et répare nos fautes.

Si tu sais lire, il faut que tu comprennes; si tu sais écrire, il faut que tu saches quelque chose; si tu crois, tu es forcé de concevoir; si tu désires, tu t'imposes des obligations; si tu exiges, tu obtiendras; si tu as de l'expérience, on te demande d'être utile.

Nous ne reconnaissons de l'autorité qu'à ceux qui nous sont utiles. Si nous nous soumettons à nos souverains, c'est parce qu'ils nous assurent la tranquille possession de nos propriétés, et qu'ils nous protègent contre tout ce qui pourrait nous arriver de désagréable.

Le ruisseau est l'ami du meunier qui l'utilise. Il aime mieux se précipiter par-dessus les roues qu'il fait mouvoir, que de rouler à travers la vallée avec une tranquillité stérile.

Celui qui se contente de régler sa conduite sur une simple expérience, est toujours dans le vrai. Considéré sous ce point de vue, l'enfant qui commence à raisonner est un grand sage.

La théorie n'a d'autre mérite réel que celui de nous faire croire à la coïncidence des événements.

Toutes les choses abstraites deviennent inaccessibles au sens commun, lorsqu'on veut les mettre en oeuvre; et le sens commun arrive toujours à l'abstrait par l'action et par l'observation.

Lorsqu'on demande trop et qu'on se plaît datas les combinaisons compliquées, on s'expose à s'égarer dans le désordre.

Il est bon de penser par analogie, car l'analogie ne conclue rien. L'induction est dangereuse, car elle se pose un but déterminé qu'elle ne perd jamais de vue, et vers lequel elle entraîne indistinctement le faux et le vrai.

L'intuition juste mais vulgaire des choses terrestres, est une propriété du simple sens commun. L'intuition pure des objets extérieurs et intérieurs est fort rare.

La première se manifeste d'une manière tout à fait pratique, c'est-à-dire par l'action immédiate; la seconde, par symboles, tels que les chiffres, les formules de mathématiques, et la parole ou plutôt les tropes, que l'on peut regarder comme la poésie du génie et la manifestation proverbiale du sens commun.

Le passé ne peut agir sur nous que par la narration écrite ou parlée. La plus ordinaire, la plus sensée est historique; celle qui tient le plus près à l'imagination est mythique. Dès que l'on cherche dans cette dernière quelque chose d'important et de caché, elle devient mystique, et prend un cachet si sentimental, que nous n'en acceptons que ce qui concerne le sentiment.

Si nous voulons réellement arriver à quelque chose, il faut soutenir notre activité par les facultés qui préparent, accompagnent, coïncident, secondent, accélèrent, fortifient, arrêtent et réagissent.

Pour observer comme pour agir, il faut séparer l'accessible de l'inaccessible, sans cela notre vie et notre savoir seront toujours également stériles.

Un Français a dit: «Le sens commun est le génie de l'humanité.» mais avant d'accepter ce sens commun comme le génie de l'humanité, il faudrait du moins l'examiner dans ses divers modes de manifestation. Si nous nous demandons en quoi il est utile aux hommes, nous arrivons aux résultats suivants:

L'humanité est soumise à des besoins; si elle ne peut les satisfaire, elle s'agite et s'impatiente; dès qu'ils sont satisfaits, elle redevient calme, indifférente. L'homme de la nature est donc toujours dans l'un ou l'autre de ces deux états, et il doit nécessairement employer la simple raison, c'est-à-dire le sens commun des Français, pour trouver le moyen de satisfaire ses besoins. Ces moyens, il les trouve toujours tant que ses besoins restent dans les limites du nécessaire; mais s'ils s'étendent, s'ils s'élèvent au-dessus du commun, le sens commun devient insuffisant, il cesse d'être un génie protecteur; car les régions de l'erreur se sont ouverte devant l'humanité.

Il ne se fait rien de déraisonnable que la raison ou le hasard ne puissent réparer; il ne se fait rien de raisonnable que le hasard ou la déraison ne puissent gâter.

Toute idée vaste et grande qui vient de surgir, agit tyranniquement: voilà pourquoi les préjugés qu'elle fait naître deviennent si vite nuisibles, et qu'il n'y a point d'institution qu'on ne puisse défendre et louer, si l'on remonte à son origine; il ne s'agit que de faire valoir ce qu'elle avait alors de bon, et ce qu'elle en a su conserver.

Lessing, qui s'indignait sincèrement contre toute espèce d'entraves, fait dire à un de ses personnages: «Personne ne doit devoir faire ou penser une chose;» un homme fort spirituel répondit: Celui qui le veut le doit. Un troisième, penseur plus subtil, ajouta: «Celui qui peut comprendre doit vouloir.» On croyait avoir terminé ainsi la discussion sur le vouloir et le devoir, sans songer qu'en général les actions des hommes sont déterminées par le degré de leur intelligence et de leur instruction; aussi n'y a-t-il rien de si épouvantable que l'ignorance et la stupidité en action.

Il existe deux substances pacifiques: le dû et le convenable.

La justice demande le dû, la police le convenable; la justice examine et juge, la police surprend et ordonne. La justice s'occupe des individus, la police de l'ensemble d'une population.

L'histoire est une longue fugue dans laquelle chaque peuple élève la voix à son tour.

L'homme ne pourrait satisfaire à ce qu'on exige de lui, que s'il se croyait beaucoup plus qu'il n'est. C'est, au reste, une erreur qu'on lui pardonne volontiers tant qu'elle ne tombe pas dans l'absurde.

Il est des livres qui semblent avoir été écrits non pour apprendre quelque chose, mais pour prouver que l'auteur savait quelque chose.

J'ai vu des gens qui fouettaient du lait dans l'espoir de le faire tourner en crème.

Il est plus facile de se faire une juste idée de l'état d'un cerveau qui nourrit les erreurs les plus complètes, que de celui qui s'attache à des demi-vérités.

Le penchant des Allemands pour l'indéfini et pour le vague dans les arts, vient de leur peu d'habileté.

L'artiste médiocre doit rejeter les lois du vrai beau qui réduiraient son talent à rien.

Il est triste de voir un homme remarquable lutter toute sa vie contre lui-même, contre l'esprit de son époque, et contre les événements, sans pouvoir sortir de la foule où le préjugé le retient. La bourgeoisie nous offre plus d'un pareil exemple.

Un auteur ne saurait mieux prouver son estime pour le public, qu'en lui donnant, non ce qu'il demande, mais ce que lui-même trouve juste et bon.

La sagesse n'est que dans la vérité.

Quand nous commettons une erreur, tout le monde peut s'en apercevoir; il n'en est pas de même quand nous avançons un mensonge.

Les Allemands ont de la liberté dans la pensée, voilà pourquoi ils ne s'aperçoivent pas quand ils manquent de liberté dans le goût et dans l'esprit.

N'y a-t-il donc pas assez d'énigmes en ce monde? Et pourquoi cherche-t-on à convertir en énigmes les choses les plus simples?

Le cheveu le plus fin projette une ombre.

J'ai souvent essayé de faire des choses vers lesquelles je n'avais été poussé que par de fausses tendances, et cependant j'ai toujours fini par les concevoir.

La libéralité excite toujours la bienveillance, surtout quand elle est accompagnée par la modestie.

La poussière ne se soulève jamais avec plus de force, qu'au moment où l'orage qui va la faire retomber pour longtemps, est sur le point d'éclater.

Les hommes se connaissent fort difficilement entre eux, lors même qu'ils en ont réellement l'intention; le mauvais vouloir qui les guide presque toujours achève de les aveugler.

On apprendrait plus facilement à connaître les autres, si on n'avait pas toujours la manie de se comparer à eux.

Voilà pourquoi les hommes les plus distingués sont les plus maltraités; n'osant se comparer à eux on cherche à leur trouver des défauts.

Pour parvenir en ce monde, il n'est pas nécessaire de connaître les hommes, mais d'être plus fin et plus adroit que celui auquel on a affaire pour l'instant. Les charlatans qui, à chaque foire, débitent une grande quantité de mauvaises marchandises, sont une preuve palpable de cette vérité.

Il n'y a pas des grenouilles partout où il y a de l'eau, mais il y a de l'eau partout où l'on entend croasser des grenouilles.

Quand on ne sait aucune langue étrangère on ne sait pas la sienne.

Il est des erreurs qui ne vont pas mal aux jeunes gens; mais il ne faut pas qu'ils les traînent après eux jusque dans la vieillesse.

Quand un travers a vieilli, il est aussi inutile que désagréable à tout le monde.

La despotique déraison du cardinal de Richelieu, a fait douter
Corneille de lui-même.

La nature s'égare quelquefois dans des spécifications où elle se trouve arrêtée comme dans une impasse. C'est ce qui nous explique l'opiniâtreté avec laquelle chaque peuple se renferme dans son caractère national.

Les métamorphoses dans le sens le plus élevé, c'est-à-dire celles qui s'opèrent par la perte ou le gain, par l'action de donner ou de prendre, sont admirablement dépeintes par le Dante.

Chacun de nous a, dans sa nature, quelque chose qui, s'il osait l'avouer publiquement, lui attirerait le blâme général.

Toutes les fois que l'homme se met à réfléchir sur son état physique ou moral, il se trouve malade.

L'assoupissement sans sommeil est une situation dont la nature a fait à l'homme un besoin, ce qui explique son goût pour le tabac, l'eau-de-vie et l'opium.

L'important pour l'homme d'action est de faire ce qui est justes sans s'inquiéter si ce qui est juste se fait partout.

Il est des personnes qui frappent au hasard avec leur marteau contre la muraille, en s'imaginant que chaque coup tombe sur la tête d'un clou.

Les mots français ne tirent pas leur origine de la langue latine écrite, mais de la langue latine parlée.

Nous appelons réalité vulgaire, celle qui se présente fortuitement et sans que nous puissions y reconnaître, pour l'instant du moins, une loi de la nature.

Le tatouage du corps humain est un retour vers l'état de brute.

Écrire l'histoire, c'est se débarrasser utilement du passé.

On ne saurait posséder ce qu'on ne comprend pas.

Les choses les plus vulgaires, lorsqu'elles sont dites d'une manière burlesque, peuvent paraître piquantes.

Nous conservons toujours assez de force pour agir, lorsque nous sommes guidés par une conviction profonde.

La mémoire peut nous faire défaut impunément, pourvu qu'au même instant le jugement ne nous abandonne pas aussi.

Les poètes qui ne reconnaissent ou n'admettent d'autres lois que celles de leur propre nature, sont des talents frais et neufs, rejetés par l'esprit d'une époque artistique, qui, à force de vouloir cultiver et perfectionner les arts, est devenu stagnant et maniéré. Comme il est impossible à ces talents d'éviter toujours la platitude, on peut, sous ce rapport, les regarder comme rétrogrades; mais, sous tous les autres, ils méritent le titre de régénérateurs, car ils font entrer les autres dans la voie du progrès.

Le jugement d'une nation ne se développe que lorsqu'elle peut se juger elle-même, avantage dont elle ne commence à jouir que dans l'âge mûr de la civilisation.