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Les affinités électives / Suivies d'un choix de pensées du même cover

Les affinités électives / Suivies d'un choix de pensées du même

Chapter 52: FIN DES MAXIMES ET RÉFLEXIONS.
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About This Book

The narrative follows a married couple on a rural estate whose decision to host an acquaintance and a young woman unsettles their household; mutual attractions arise, tested against duty and social expectation, and lead to irreversible consequences. The action is organized around an extended chemical metaphor that explores human attraction, and is interspersed with reflective passages examining free will, moral responsibility, and the tension between natural impulse and social order. Domestic scenes and intimate exchanges give way to a restrained moral reckoning.

Lorsque je suis contraint de cesser d'être convenable, je cesse d'être fort.

La censure et la liberté de la presse seront toujours en guerre ensemble. Le supérieur demande et exerce la censure, l'inférieur demande la liberté de la presse; car l'un ne veut pas être troublé dans ses projets et dans son activité par des observations et des contradictions prématurées; c'est de l'obéissance qu'il lui faut, tandis que l'autre éprouve le besoin de faire connaître publiquement les motifs par lesquels il compte légitimer sa désobéissance.

Il ne faut pas oublier cependant que lorsque le parti faible et opprimé conspire et craint d'être trahi, il cherche également à gêner, à sa façon, la liberté de la presse.

On n'est jamais trompé, mais on se trompe soi-même.

Nous ne demandons jamais de quel droit nous régnons, et si le peuple n'aurait pas le droit de nous destituer; tous nos efforts se bornent à le mettre dans l'impossibilité de le faire.

Si l'on pouvait abolir la mort, personne ne s'y opposerait; mais il sera toujours difficile d'abolir la peine de mort: si cela arrive parfois, on y revient tôt ou tard.

La société ne peut renoncer au droit d'infliger la peine de mort, sans rendre à la défense personnelle tous ses droits; et alors l'expiation du sang par le sang vient frapper à chaque porte.

Les lois ont été faites par les anciens et par des hommes; les adolescents et les femmes demandent des exceptions, les anciens s'en tiennent à la règle.

Ce n'est pas l'homme spirituel, c'est l'esprit; ce n'est pas l'homme raisonnable, c'est la raison qui gouverne.

On se compare toujours à la personne qu'on loue.

Il ne suffit pas de savoir, il faut vouloir; il ne suffit pas de vouloir, il faut faire.

Il n'y a ni sciences ni arts patriotiques; les unes et les autres appartiennent, ainsi que tout ce qui est souverainement bien, au monde entier, où ils ne peuvent se propager que par un échange perpétuel entre tous les contemporains. Il ne faut cependant jamais perdre de vue ce qui était déjà connu dans le passé, et ce qui nous en est resté.

La femme la plus digne du titre de femme de mérite, est celle qui, si ses enfants venaient à perdre leur père, serait capable de le remplacer.

Les étrangers qui se mettent aujourd'hui à étudier sérieusement notre littérature, ont l'avantage immense de passer par-dessus les maladies de développement que nous avons été forcés de supporter pendant près d'un siècle. S'ils savaient s'y prendre, notre exemple achèverait leur éducation littéraire de la manière la plus désirable.

Là où les Français du dix-huitième siècle détruisaient, Wieland raillait.

Le talent poétique a été accordé au paysan aussi bien qu'à son seigneur; la grande question est que chacun se renferme dans son état et s'y comporte dignement.

Les tragédies ne sont autre chose que la mise en vers des passions de certaines personnes, qui font de tous les objets extérieurs un je ne sais quoi.

Yoric Stern est un des meilleurs esprits qui ait jamais agi sur ses contemporains. Sa gaîté est inimitable, et toutes les gaîtés ne soulagent pas l'âme oppressée.

La vue est le plus noble des sens; les quatre autres ne nous instruisent qu'à l'aide du toucher; c'est par le toucher que nous entendons, que nous sentons, que nous goûtons; la vue s'élève plus haut; se purifiant pour ainsi dire de la matière, elle s'approche des facultés intellectuelles.

Si nous nous mettions à la place des personnes qui excitent notre jalousie et notre haine, nous cesserions de les envier et de les haïr; et si nous les mettions à la nôtre, elles auraient moins de présomption et d'orgueil.

La pensée et l'action peuvent se comparer à Rachel et à Lia; l'une était plus gracieuse et l'autre plus fertile.

Après la santé et la vertu, il n'y a rien de plus désirable que la connaissance et le savoir; et rien n'est plus facile à obtenir. Le travail consiste à se tenir tranquille, et la dépense se borne au temps, qu'en tout cas on ne saurait utiliser sans le dépenser.

Si l'on pouvait entasser le temps comme on entasse l'argent qu'on laisse dormir chez soi, les oisifs auraient du moins une excuse; mais elle serait toujours très-imparfaite, car, en ce cas même, leur conduite ressemblerait à celle d'un ménage qui vivrait aux dépens du capital, au lieu de chercher à lui faire rapporter des intérêts.

Les poètes modernes mettent beaucoup d'eau dans leur encre.

De toutes les bizarres absurdités des écoles, les discussions sur l'authenticité des vieux manuscrits me paraît la plus ridicule. Est-ce l'auteur ou le manuscrit que nous admirons ou que nous blâmons? Ce n'est jamais que le manuscrit que nous avons devant nous; et que nous importent les noms, quand il s'agit de juger une production de l'esprit?

Qui oserait dire qu'il voit Virgile ou Homère, quand nous lisons les écrits qu'on leur attribue? Nous voyons ces écrits, que nous faut-il davantage? Les savants qui mettent tant d'importance à une chose si insignifiante, me rappellent une jeune et belle femme qui me demanda un jour avec un de ses plus séduisants sourires, quel pouvait avoir été l'auteur des pièces de théâtre de Shakespeare.

Il vaut mieux s'occuper de la plus grande futilité du monde, que de regarder comme sans importance une demi-heure perdue.

Le courage et la modestie sont les moins équivoques de toutes les vertus, car l'hypocrisie ne saurait les imiter. Elles ont encore cela de commun entre elles, que toutes deux se montrent sous la même couleur.

Les fous sont les voleurs les plus dangereux, car ils nous volent le temps et les dispositions d'esprit nécessaires au travail.

L'estime que nous avons pour nous-mêmes décide de notre moralité; l'estime que nous avons pour les autres règle notre conduite.

L'art et la science sont des mots dont on se sert souvent, sans en connaître la véritable signification; aussi les emploie-t-on presque toujours l'un pour l'autre.

Les définitions qu'on nous donne de ces deux mots ne me plaisent pas. J'ai lu quelque part une comparaison de la science avec l'art; elle m'a donné une idée de la différence qui sépare l'une de l'autre, et non des propriétés qui les caractérisent tous deux.

Je crois qu'on pourrait appeler science, la connaissance générale, le savoir abstrait; tandis que l'art est la science en action. On pourrait ajouter que la science est la raison et l'art son mécanisme, c'est-à-dire la science pratique. Par là, la science deviendrait le théorème et l'art le problème.

On m'objectera peut-être que la poésie est un art, et que pourtant elle n'a rien de mécanique; mais je nie que la poésie soit un art et même une science. Les arts et les sciences s'apprennent par la pensée, et la poésie ne s'apprend jamais; elle est inspirée, et ses premiers mouvements se font sentir dans l'âme; voilà pourquoi il ne faudrait l'appeler ni une science ni un art, mais un génie.

Toutes les personnes bien élevées devraient se remettre à lire Stern, afin que le dix-neuvième siècle aussi apprenne ce qu'il lui doit et ce qu'il pourrait lui devoir encore.

La marche de la littérature a cela de particulier qu'elle plonge dans l'oubli les oeuvres qui ont exercé le plus d'influence, et qu'elle donne toujours plus de valeur et d'étendue aux effets qu'elles ont produit; aussi devrions-nous, de temps en temps, regarder derrière nous. Le meilleur moyen de conserver l'originalité que nous pouvons avoir, est de ne pas perdre nos prédécesseurs de vue.

Puisse l'étude de la littérature grecque et latine rester toujours la base d'une éducation distinguée.

Les antiquités chinoises, indiennes, égyptiennes, ne sont que des curiosités. Il est toujours bon de les faire connaître au reste du monde; mais elles ne sont jamais d'aucune utilité pour notre perfectionnement moral et esthétique.

Rien n'est plus dangereux pour la nation allemande, que de vouloir s'élever avec et par ses voisins. Il n'est peut-être pas de nation plus propre à se développer d'elle-même, et elle peut s'estimer très-heureuse que les étrangers aient tant tardé à vouloir bien la prendre en considération.

Si nous regardons en arrière dans notre littérature, d'un demi-siècle seulement, nous trouvons que rien n'a été fait par rapport aux étrangers.

Les Allemands ont été piqués du dédain du grand Frédéric qui les regardait comme non avenus; aussi ont-ils fait leur possible pour être quelque chose à ses yeux.

En ce moment une littérature universelle est sur le point de s'organiser. Tout bien considéré, les Allemands y perdront le plus; je les engage à prendre cet avertissement à coeur.

Désormais on sera fort embarrassé si on ne possède pas un art ou un métier. Le savoir ne suffit plus au milieu du mouvement rapide du monde; on s'y perd jusqu'à ce qu'on ait pu parvenir à prendre des notions sur tout.

La civilisation générale nous est imposée par le monde, sans que nous ayons besoin d'y contribuer; bornons-nous donc à acquérir des connaissances spéciales.

Les plus grandes difficultés sont toujours là où nous ne les cherchons pas.

Les auteurs modernes et plus originaux, ne le sont pas parce qu'ils disent quelque chose de neuf, mais par ce qu'ils disent des choses qui semblent ne jamais encore avoir été dites.

La plus grande preuve d'originalité est de faire fructifier et de développer une pensée qui nous a été suggérée, de manière qu'on ne puisse pas facilement deviner que tant de choses y étaient enfermées.

Il est des pensées qui sortent de la civilisation générale, comme les fleurs sortent des branches vertes d'un arbre. Dans la saison des roses, on voit partout fleurir des roses.

Tout dépend de la manière de sentir; elle fait surgir les pensées et leur donne son caractère.

Rien ne peut être reproduit avec une fidélité parfaite. On dira peut-être que le miroir du moins fait une exception, je répondrai que le miroir ne rend jamais parfaitement notre visage; il fait plus, il renverse toute notre personne, au point que la main droite devient la main gauche. Que ceci nous serve de guide pour nos observations sur nous-mêmes.

Au printemps et dans l'automne, on songe rarement à se chauffer, et cependant, lorsqu'on passe par hasard près d'un feu de cheminée, on trouve la sensation qu'il procure si agréable qu'on s'y laisse aller. N'en est-il pas de même de toutes les sensations?

Ne t'impatiente jamais quand on ne veut pas admettre tes arguments.

Il n'arrive pas, à celui qui occupe longtemps une position importante, tout ce qui peut arriver aux hommes, mais tout ce qui est analogue à tout ce qui peut arriver et parfois même il lui arrive ce qui est sans exemple.

Les sciences dans leur ensemble s'éloignent de la vie, mais elles y reviennent par un détour.

Elles sont les véritables abrégés de la vie qui unissent entre elles les expériences de la pensée et de l'action.

Cependant l'intérêt qu'elles inspirent ne peut se réveiller que dans un monde à part, c'est-à-dire, dans le monde scientifique. Associer le reste du monde à cet intérêt, est une manie des temps modernes plus nuisible qu'utile; car les sciences sont naturellement ésotériques et ne peuvent devenir exotériques que par l'amélioration d'un faire quelconque. Toute autre participation du monde vulgaire au monde scientifique ne sert à rien.

Cependant la culture des sciences dépend, même dans leur sphère intérieure, d'un intérêt actuel et momentané. Une forte impulsion donnée par quelque chose de neuf, d'inouï ou de puissamment secondé, excite un intérêt général qui peut durer longtemps, et qui, de nos jours surtout, produit de grands effets.

Un fait important, un simple aperçu du génie occupe toujours un grand nombre d'individus. On veut d'abord savoir ce que c'est, puis on l'étudie, on y travaille et on cherche à le faire aller plus loin.

A chaque nouvelle découverte, la foule demande: A quoi cela pourra-t-il servir? et elle a raison, car elle ne peut juger de l'importance d'une chose que par son utilité.

Les vrais sages ne s'occupent que des rapports d'une découverte nouvelle avec elle-même et avec les choses existantes, sans songer à son utilité, c'est-à-dire, à son application aux choses connues et nécessaires. Trouver cette application est la tâche des esprits plus pénétrants, plus techniquement exercés et plus amoureux de la vie.

Les faux sages ne cherchent qu'à exploiter à leur profit et le plus vite possible chaque découverte nouvelle. Leur vanité mal entendue leur fait croire qu'ils s'immortaliseront par la propagation, la correction ou la rapide prise de possession de ces découvertes. De pareils efforts prématurés donnent à la véritable science quelque chose d'incertain et de confus, qui appauvrit la plus belle de ces conséquences, la fleur pratique.

Croire qu'il serait possible d'exciter ou de supprimer un acte quelconque de la nature, est le plus funeste des préjugés.

L'observateur doit se regarder comme un individu appelé à faire partie du jury; sa tâche se borne à examiner la fidélité des rapports et l'authenticité des preuves sur lesquelles il forme sa conviction et donne sa voix. Peu lui importe que cette conviction soit conforme ou opposée à celle du référendaire.

Que la majorité se range de son côté ou le jette dans la minorité, il peut être également tranquille; il a fait son devoir en donnant son opinion, il n'est pas le maître de celle des autres.

Dans les sciences, au contraire, l'opinion n'est rien: là il s'agit de dominer ou de se laisser dominer; et comme les hommes forts par eux-mêmes sont rares, le plus grand nombre entraîne presque toujours les individus isolés.

L'histoire de la philosophie, des sciences et de la religion prouve que toutes les opinions se répandent par degrés, mais qu'on accorde toujours la préférence à la plus saisissable, c'est-à-dire, à celle qui s'accorde le plus facilement et le plus commodément avec l'esprit humain dans son état vulgaire. L'homme qui a su s'élever au-dessus de cet état, doit s'attendre à avoir la majorité contre lui.

Comment la nature pourrait-elle arriver à la vue incommensurable et incalculable, si, dans ses points de départ inanimés, elle n'était pas si sévèrement stéréo-métrique?

L'homme, par lui-même et jouissant du libre exercice de tous ses sens, est le plus grand et le plus exact appareil de physique qui puisse exister; c'est un grand défaut de la physique moderne d'avoir isolé, détaché toutes les expériences de cet appareil, et de vouloir sonder, prouver et limiter les forces de la nature, d'après les expériences faites avec des instruments artificiels.

Il en est de même des calculs. Que de vérités qu'on ne saurait prouver mathématiquement! Beaucoup d'autres se refuseront toujours à l'épreuve d'une expérience physique.

Il y a quelque chose de si élevé dans l'homme, qu'il représente ce qui, sans lui, ne saurait être représenté. Qu'est-ce que la corde d'un instrument et ses divisions mécaniques, à côté de l'oreille du musicien? Que sont même les événements élémentaires de la nature, auprès de l'homme qui les dompte et les modifie afin de pouvoir se les assimiler?

Vouloir qu'une expérience scientifique produise de suite tout ce qu'elle est susceptible de produire, c'est trop en exiger. L'électricité ne se manifesta d'abord que par le frottement; aujourd'hui, ses plus grands phénomènes s'obtiennent par un simple attouchement.

Personne ne contestera à la langue française l'avantage d'être la langue des cours et du grand monde, et de se propager de plus en plus en cette qualité. Il en est de même de la langue des mathématiciens; c'est par elle qu'ils traitent les affaires les plus importantes de ce monde et règlent, déterminent et distinguent tout ce qui, même dans le sens le plus élevé, peut être soumis au nombre et à la mesure.

Tout être pensant qui consulte son calendrier ou sa montre, se souvient avec reconnaissance qu'il doit ces guides bienfaisants aux mathématiciens. Mais si nous les laissons respectueusement régler le temps, ils n'en doivent pas moins reconnaître que nous voyons quelque chose de plus élevé qui appartient à tout le monde, et sans quoi ils ne pourraient rien voir eux-mêmes: ce quelque chose c'est l'idée et l'amour.

Rien n'est plus nuisible à une vérité nouvelle qu'une ancienne erreur.

Un joyeux naturaliste disait un jour: Ou ne s'aperçoit de l'existence de l'électricité que lorsqu'on caresse un chat dans les ténèbres, ou lorsque le tonnerre gronde et que les éclairs brillent autour de nous. Mais alors même que vaut le peu ou le beaucoup que nous en savons?

«La passion des voyageurs à gravir les montagnes, a pour moi quelque chose de barbare et d'impie. Les montagnes sont une preuve de la force de la nature et non de la bonté de la Providence, car de quelle utilité sont-elles pour l'homme? S'il veut y demeurer, il est englouti en hiver par une avalanche, en été par un rocher qui glisse dans la vallée; un torrent entraîne ses troupeaux, un coup de vent enlève ses moissons. S'il se met en route, chaque montée est pour lui la torture de Sisyphe, et chaque descente, la chute de Vulcain. Ses sentiers sont encombrés de pierres, et le torrent refuse de porter sa nacelle. Si les éléments épargnent ses troupeaux nains qu'il nourrit péniblement, les bêtes féroces les dévorent; il végète seul et tristement comme la mousse sur une pierre sépulcrale! Enfin tous ces zigzags perpétuels, ces hautes murailles de montagnes, ces rochers pyramidaux qui répandent sur les plus belles contrées les terreurs des pôles, quel être bienveillant, quel ami des hommes pourrait les voir avec plaisir?»

On peut répondre à ce paradoxe d'un digne homme, que s'il avait plu à Dieu de continuer les montagnes de la Nubie jusqu'à l'Océan et de les entrecouper de vallées, plus d'un patriarche Abraham y aurait trouvé un Chanaan où ses descendants auraient pu se multiplier à leur aise.

Les pierres sont des instituteurs muets, l'observateur reste muet devant elles, et leurs muets enseignements ne peuvent se redire.

Ce que je sais le mieux, je ne le sais que pour moi. Les paroles par lesquelles on essaie de rendre ce que l'on sait n'excitent presque jamais que de la contradiction, de l'hésitation et du silence.

La cristallographie considérée comme science, mène à des vues singulières. Toujours improductive, elle n'est que par elle-même et n'a point de conséquences, surtout depuis qu'on a découvert plusieurs corps isomorphes, et très-différents entre eux cependant par leurs substances. C'est précisément parce que la cristallographie n'est applicable nulle part, qu'elle se complète par elle-même. Si elle ne procure à l'esprit qu'une satisfaction limitée, elle a, dans ses détails, une variété inépuisable, voilà pourquoi, sans doute, elle captive parfois, et pour très-longtemps, des hommes d'un grand mérite.

On pourrait dire qu'elle a quelque chose de l'orgueil et de la suffisance des moines et des célibataires, puisqu'elle se suffit à elle-même. Son influence pratique sur la vie est nulle; les plus beaux produits de son domaine, les pierres précieuses cristallines, ont besoin d'être polies avant que nous puissions en parer nos femmes.

Il n'en est pas de même de la chimie; son influence sur la vie est universelle et illimitée.

Les idées précises sur la formation primitive nous manquent totalement, aussi croyons-nous, quand nous voyons quelque chose se former, que cela existait déjà, du moins en partie.

Nous voyons tant de choses importantes se former et se composer de différentes parties, que les idées anatomiques se présentent naturellement à nous, et que nous ne craignons pas de les appliquer aux corps organisés.

Celui qui ne sait pas faire la différence entre le fantastique et l'idéal, le légal et l'hypothétique, sera toujours un mauvais observateur de la nature.

Il est des hypothèses où l'esprit et l'imagination se mettent à la place de l'idée.

Il ne faut pas s'arrêter trop longtemps aux choses abstraites. L'ésotérique n'est nuisible que lorsqu'il cherche à devenir exotérique. La vie ne s'enseigne que par ce qui est vivant.

Le mot école, tel qu'on l'emploie dans l'histoire des arts, où il est question d'école vénitienne, florentine, romaine, etc. ne peut plus s'appliquer au théâtre allemand. Il y a trente ou quarante ans on le pouvait encore, car alors il était possible de se figurer un art qui se développe dans des limités étroites selon les règles de la nature et de l'art. Tout bien considéré, le mot école ne peut s'appliquer qu'aux débutants; car dès qu'une école a produit de grands maîtres, elle s'en détache pour exercer son influence ailleurs. C'est ainsi que Florence exerce son influence sur la France et sur l'Espagne: les Flamands et les Allemands doivent aux Italiens plus de liberté d'esprit et de sentiment, tandis que les méridionaux ont appris des habitants du nord à mettre plus d'exactitude dans leur exécution.

Le théâtre allemand est arrivé à cette époque, de conclusion où la culture générale est tellement répandue, qu'elle n'appartient plus à aucun pays, et ne peut avoir aucun point de départ déterminé.

Le vrai et le naturel sont la base fondamentale de l'art dramatique et de tous les autres arts. L'élévation du théâtre dépend du point de vue sous lequel le poète et l'acteur envisagent et pratiquent leur art. Heureusement pour l'Allemagne on y a pris l'habitude de dire avec talent de bons vers, même en dehors du théâtre.

La déclamation et la mimique se fondent sur le débit, et comme ce dernier est seul employé lorsqu'on lit haut, on peut en conclure que des lectures à haute voix sont la meilleure école pour l'artiste dramatique qui, pénétré de la dignité de sa vocation, tient toujours à être naturel et vrai.

Shakespeare et Calderon ont fait un brillant éloge de ces lectures. Mais il ne faut pas oublier qu'un talent étranger imposant et poussé jusqu'à l'exagération, peut devenir funeste au développement de l'art allemand.

L'individualité dans l'expression, est le commencement et la fin de tout art. Chaque nation a son individualité différente, sous certains rapports, de l'individualité humaine en général. Au premier abord, elle répugne à une autre nation, mais peu à peu on s'y accoutume, et si l'on n'y prend garde, on court risque d'y perdre sa propre nature caractéristique et nationale.

C'est aux littérateurs de l'avenir à prouver historiquement tout ce que Shakespeare et Calderon nous ont transmis de faux et de nuisible, et jusqu'à quel point ces deux grandes lumières du ciel poétique n'étaient pour nous que des feux follets qui égarent le voyageur au lieu de l'éclairer.

Je n'approuverai jamais ceux qui placent le théâtre espagnol aussi haut que le nôtre. Le sublime Calderon est si conventionnel qu'il est difficile de deviner le talent du grand poète à travers son étiquette théâtrale. En donnant de pareilles oeuvres à un autre public, on est forcé de lui supposer assez de bonne volonté pour renoncer momentanément à ses goûts et à ses habitudes, afin d'admettre l'existence de ce qui lui est complètement étranger, et de s'amuser des manières de voir et de sentir, du ton et du rhythme d'un autre peuple.

* * * * *

VERS INSPIRÉS PAR LA VUE DU CRANE DE SCHILLER.

Au milieu d'un amas d'ossements humains j'appris comment les crânes alignés s'ajustent et s'accordent; et je pensai au temps qui n'est plus, au temps qui s'est perdu dans le lointain grisâtre du passé. Les voilà debout, étroitement rangés sur une même file, ceux qui naguère se haïssaient, et les bras robustes qui se sont porté des coups meurtriers, on les a entassés pêle-mêle, afin que, tranquilles et paisibles, ils puissent se reposer ici. Omoplates arrachées des épaules qui vous devaient leur vigueur, qui songe à vous demander quel fardeau il vous a fallu porter? Et vous qui fûtes plus gracieusement actifs, vos mains, vos pieds délicats ont été jetés loin des sillons de la vie! Pauvres pèlerins épuisés de fatigues, c'est en vain que vous avez espéré trouver le repos dans la nuit des sépulcres, on vous a fait revenir à la lumière du jour! Quelque précieux qu'ait été lenoyau, qui peut aimer l'écorce sèche et vide? Elle a été tracée pour moi, adepte bienheureux, l'écriture dont le sens sacré ne se révèle pas à tout le monde! Je l'ai saisi ce sens sacré lorsqu'au milieu d'une masse d'ossements inertes j'ai reconnu une image précieuse, inestimable. A son aspect, l'étroit espace qui renfermait ces ossements s'est élargi pour moi, ces murs glacés couverts de moisissures se sont échauffés, embaumés, et je me suis senti ranimé comme si une source de vie venait de s'échapper tout à coup du sein de la mort! Comme elle m'enchantait mystérieusement la forme qui portait encore la trace de la pensée divine! Son aspect m'a transporté sur les rives de cette mer dont les vagues agitées charrient sans cesse des créations éphémères et gonflées comme elle! Vase mystérieux! toi qui prononças des oracles, suis-je digne de te tenir dans ma main? O toi, le plus grand des trésors, je veux te voler pieusement à la destruction, je veux te porter à l'air libre et me tourner dévotement avec toi vers les rayons du soleil. Quel plus grand bien l'homme peut-il espérer en ce monde, si ce n'est que la nature daigne se révéler à lui, en lui montrant comment elle fait s'évaporer en pur esprit ce qui était solide, et comment elle solidifie les productions du pur esprit.

FIN DES MAXIMES ET RÉFLEXIONS.

End of Project Gutenberg's Les affinites electives, by Johann Wolfgang Goethe