[18] Julien, Misopogon, p. 344, 365, etc.; Eunape, Vies des Soph., p. 496, édit. Boissonade (Didot); Ammien Marcellin, XXII, 14.
[19] Jean Chrys., De Lazaro, ii, 11 (t. I, p. 722–723).
[20] Cic., Pro Archia, 3, en tenant compte de l'exagération ordinaire à l'avocat.
[21] Philostrate, Vie d'Apollonius, III, 58.
[22] Malala, p. 287–289.
[23] Jean Chrysost., Homil. vii in Matth., 5, 6 (t. VII, p. 113). Voir O. Müller, Antiquit. Antioch., 33, note.
[24] Libanius, Antiochicus, p. 355–356.
[25] Juvénal, iii, 62 et suiv., et Forcellini, au mot ambubaja, en observant que le mot ambuba est syriaque.
[26] Libanius, Antioch., p. 315; De carcere vinctis, p. 455, etc., Julien, Misopogon, p. 367, édit, Spanheim.
[27] Libanius, Pro rhetoribus, p. 211.
[28] Libanius, Antiochicus, p. 363.
[29] Libanius, Antiochicus, p. 354 et suiv.
[30] L'enceinte actuelle, qui est du temps de Justinien, présente les mêmes particularités.
[31] Libanius, Antioch., p. 337, 338, 339.
[32] Le lac Ak-Deniz, qui forme de ce côté la limite actuelle du territoire d'Antakieh, n'existait pas, à ce qu'il semble, dans l'antiquité. V. Ritter, Erdkunde, XVII, p. 1149, 1613 et suiv.
[33] Josèphe, Ant., XII, iii, 1; XIV, xii, 6; B. J., II, xviii, 5; VII, iii, 2–4.
[34] Josèphe, Contre Apion, II, 4; B. J., VII, iii, 3–4; v, 2.
[35] Malala, p. 244–245.; Jos., B. J., VII, v, 2.
[36] Act., vi, 5.
[37] Ibid., xi, 19 et suiv.
[38] Comparez Jos., B. J., II, xviii, 2.
[39] Act., xi, 20–21. La bonne leçon est Ἕλληνας. Ἑλληνιστἀς est venu d'un faux rapprochement avec ix, 29.
[40] Malala, p. 245. Le récit de Malala ne peut, du reste, être exact. Josèphe ne dit pas mot de l'invasion dont parle le chronographe.
[41] Ibid., p. 243, 265–266 (Comparez Comptes rendus de l'Acad. des Inscr. et B.-L., séance du 17 août 1865.
[42] S. Athanase, Tomus ad Antioch, (Opp. t. I, p. 771, édit. Montfaucon); S. Jean Chrysost., Ad pop. Ant. homil. i et ii, init. (t. II, p. 1 et 20); In Inscr. Act., ii, init. (t. III, 60); Chron. Pasch., p. 296 (Paris); Théodoret, Hist. eccl., II, 27; III, 2, 8, 9. Le rapprochement de ces passages ne permet pas de rendre ἐν τῆ καλουμένῃ Παλαιᾷ par «dans ce qu'on appelait l'ancienne ville», ainsi que les éditeurs l'ont fait quelquefois.
[43] Malala, p. 242.
[44] Pococke, Descript. of the East, vol. II, part. i, p. 192 (Londres, 1745); Chesney, Expedition for the survey of the rivers Euphr. and Tigris, I, 425 et suiv.
[45] C'est-à-dire à l'opposite de la partie de la ville ancienne qui est encore habitée.
[47] Le type des Maronites se retrouve d'une manière frappante dans toute la région d'Antakieh, de Soueidieh et de Beylan.
[48] F. Naironi, Evoplia fidei cathol. (Romæ, 1694), p. 58 et suiv., et l'ouvrage de S. Ém. Paul-Pierre Masad, patriarche actuel des Maronites, intitulé Kitâb ed-durr el-manzoum (en arabe, imprimé au couvent de Tamisch dans le Kesrouan, 1863).
[49] Act., xi, 19–20; xiii, 1.
[50] Gal., ii, 14 et suiv. le suppose.
CHAPITRE XIII.
IDÉE D'UN APOSTOLAT DES GENTILS.
SAINT-BARNABÉ.
[An 42] Quand on apprit à Jérusalem ce qui s'était passé à Antioche, l'émotion fut grande[1]. Malgré la bonne volonté de quelques-uns des principaux membres de l'Église de Jérusalem, en particulier de Pierre, le collége apostolique continuait d'être assiégé des idées les plus mesquines. Chaque fois qu'on apprenait que la bonne nouvelle avait été annoncée à des païens, il se produisait, de la part de quelques anciens, des signes de mécontentement. L'homme qui cette fois triompha de cette misérable jalousie et qui empêcha les maximes exclusives des «hébreux» de ruiner l'avenir du christianisme, fut Barnabé. Barnabé était l'esprit le plus éclairé de l'Église de Jérusalem, il était le chef du parti libéral, qui voulait le progrès et l'Église ouverte à tous. Déjà il avait puissamment contribué à lever les défiances qui s'étaient élevées contre Paul. Cette fois, il exerça encore une grande influence. Envoyé comme délégué du corps apostolique à Antioche, il vit et approuva tout ce qui s'était fait; il déclara que l'Église nouvelle n'avait qu'à continuer dans la voie où elle était entrée. Les conversions continuaient à se produire en grand nombre[2]. La force vivante et créatrice du christianisme semblait s'être concentrée à Antioche. Barnabé, dont le zèle voulait toujours être au point où l'action était la plus vive, y resta. Antioche sera désormais son Église; c'est de là qu'il va exercer le ministère le plus fécond. Le christianisme a été injuste envers ce grand homme, en ne le plaçant pas en première ligne parmi ses fondateurs. Toutes les idées larges et bonnes eurent Barnabé pour patron. L'intelligente hardiesse de Barnabé fut le contre-poids à ce qu'aurait eu de funeste l'entêtement de ces Juifs bornés qui formaient le parti conservateur de Jérusalem.
Une magnifique idée germa à Antioche dans ce grand cœur. Paul était à Tarse dans un repos qui, pour un homme aussi actif, devait être un supplice. Sa fausse position, sa roideur, ses prétentions exagérées annulaient une partie de ses qualités. Il se rongeait lui-même, et restait presque inutile. Barnabé sut appliquer à son œuvre véritable cette force qui se consumait en une solitude malsaine et dangereuse. Une seconde fois, il tendit la main à Paul, et amena ce caractère sauvage à la société de frères qu'il voulait fuir. Il alla lui-même à Tarse, le chercha, l'amena à Antioche[3]. Voilà ce que les vieux obstinés de Jérusalem n'auraient jamais su faire. Gagner cette grande âme rétractile, susceptible; se plier aux faiblesses, aux humeurs d'un homme plein de feu, mais très-personnel; se faire son inférieur, préparer le champ le plus favorable au déploiement de son activité en s'oubliant soi-même, c'est là certes le comble de ce qu'a jamais pu faire la vertu; c'est là ce que Barnabé fit pour saint Paul. La plus grande partie de la gloire de ce dernier revient à l'homme modeste qui le devança en toutes choses, s'effaça devant lui, découvrit ce qu'il valait, le mit en lumière, empêcha plus d'une fois ses défauts de tout gâter et les idées étroites des autres de le jeter dans la révolte, prévint le tort irrémédiable que de mesquines personnalités auraient pu faire à l'œuvre de Dieu.
[An 43]Durant une année entière, Barnabé et Paul furent unis dans cette active collaboration[4]. Ce fut une des années les plus brillantes, et sans doute la plus heureuse de la vie de Paul. La féconde originalité de ces deux grands hommes éleva l'Église d'Antioche à une hauteur qu'aucune Église n'avait atteinte jusque-là. La capitale de la Syrie était un des points du monde où il y avait le plus d'éveil. Les questions religieuses et sociales, à l'époque romaine comme de notre temps, se faisaient jour principalement dans les grandes agglomérations d'hommes. Une sorte de réaction contre l'immoralité générale, qui plus tard fera d'Antioche la patrie des stylites et des solitaires[5], était déjà sensible. La bonne doctrine trouvait ainsi dans cette ville les meilleures conditions de succès qu'elle eût encore rencontrées.
Une circonstance capitale prouve, du reste, que la secte eut pour la première fois à Antioche pleine conscience d'elle-même. Ce fut dans cette ville qu'elle reçut un nom distinct. Jusque-là, les adhérents s'étaient appelés entre eux «les croyants», «les fidèles», «les saints», «les frères», «les disciples»; mais il n'y avait pas de nom officiel et public pour les designer. C'est à Antioche que le nom de christianus fut formé[6]. La terminaison en est latine, et non grecque, ce qui semble indiquer qu'il fut créé par l'autorité romaine, comme appellation de police[7], de même que herodiani, pompeiani, cæsariani[8]. Il est certain, en tout cas, qu'un tel nom fut formé par la population païenne. Il renfermait un malentendu; car il supposait que Christus, traduction de l'hébreu Maschiah (le Messie), était un nom propre[9]. Plusieurs même de ceux qui étaient peu au courant des idées juives ou chrétiennes, devaient être amenés par ce nom à croire que Christus ou Chrestus était un chef de parti encore vivant[10]. La prononciation vulgaire, en effet, était chrestiani[11].
Les Juifs, en tout cas, n'adoptèrent pas, au moins d'une façon suivie[12], le nom donné par les Romains à leurs coreligionnaires schismatiqnes. Ils continuèrent d'appeler les nouveaux sectaires «Nazaréens» ou «Nazoréens»[13], sans doute parce qu'ils avaient l'habitude d'appeler Jésus Han-nasri ou Han-nosri, «le Nazaréen». Ce nom a prévalu jusqu'à nos jours dans tout l'Orient[14].
C'est ici un moment très-important. L'heure où une création nouvelle reçoit son nom est solennelle; car le nom est le signe définitif de l'existence. C'est par le nom qu'un être individuel ou collectif devient lui-même et sort d'un autre. La formation du mot «chrétien» marque ainsi la date précise où l'Église de Jésus se sépara du judaïsme. Longtemps encore on confondra les deux religions; mais cette confusion n'aura lieu que dans les pays où la croissance du christianisme est, si j'ose le dire, arriérée. La secte, du reste, accepta vite l'appellation qu'on avait faite pour elle et la considéra comme un titre d'honneur[15]. Quand on songe que, dix ans après la mort de Jésus, sa religion a déjà un nom en langue grecque et en langue latine dans la capitale de la Syrie, on s'étonne des progrès accomplis en si peu de temps. Le christianisme est complètement détaché du sein de sa mère; la vraie pensée de Jésus a triomphé de l'indécision de ses premiers disciples; l'Église de Jérusalem est dépassée; l'araméen, la langue de Jésus, est inconnue à une partie de son école; le christianisme parle grec; il est lancé définitivement dans le grand tourbillon du monde grec et romain, d'où il ne sortira plus.
L'activité, la fièvre d'idées qui se produisait dans cette jeune église dut être quelque chose d'extraordinaire. Les grandes manifestations «spirites» y étaient fréquentes[16]. Tous se croyaient inspirés, sur des modes divers. Les uns étaient «prophètes», les autres «docteurs»[17]. Barnabé, comme son nom l'indique[18], avait sans doute rang de prophète: Paul n'avait pas de titre spécial. On citait encore, parmi les notables de l'Église d'Antioche, Siméon surnommé Niger, Lucius de Cyrène, Menahem, qui avait été frère de lait d'Hérode Antipas, et qui par conséquent devait être assez âgé[19]. Tous ces personnages étaient juifs. Parmi les païens convertis était peut-être déjà cet Evhode qui paraît, à une certaine époque, avoir tenu le premier rang dans l'Église d'Antioche[20]. Sans doute, les païens qui répondirent à la première prédication eurent d'abord quelque infériorité; ils devaient peu briller dans les exercices publics de glossolalie, de prédication, de prophétie.
Paul, au milieu de cette société entraînante, se laissa aller au courant. Plus tard, il se montra contraire à la glossolalie[21], et il est probable que jamais il ne la pratiqua. Mais il eut beaucoup de visions et de révélations immédiates[22]. C'est apparemment à Antioche[23] qu'il eut cette grande extase qu'il raconte en ces termes: «Je connais un homme en Christ, qui, il y a quatorze ans (la chose se passait-elle corporellement ou en dehors du corps? je l'ignore, Dieu le sait), fut ravi jusqu'au troisième ciel[24]. Et je sais que cet homme (Dieu pourrait dire si ce fut en corps ou sans corps) a été ravi dans le paradis[25], où il a entendu des paroles ineffables, qu'il n'est pas permis à un mortel de dire[26].» En général, sobre et pratique, Paul partageait cependant les idées de son temps sur le surnaturel. Il croyait faire des miracles[27], comme tout le monde; il était impossible que les dons du Saint-Esprit, qui passaient pour être de droit commun dans l'Église[28], lui fussent refusés.
[An 44]Mais des esprits possédés d'une flamme si vive ne pouvaient s'en tenir à ces chimères d'une exubérante piété. On se tourna vite vers l'action. L'idée de grandes missions destinées à convertir les païens, en commençant par l'Asie Mineure, s'empara de toutes les têtes. Une pareille idée, fût-elle née à Jérusalem, n'aurait pu s'y réaliser. L'Église de Jérusalem était dénuée de ressources pécuniaires. Un grand établissement de propagande exige une certaine mise de fonds. Or, toute la caisse commune de Jérusalem allait à nourrir les bons pauvres, et parfois n'y suffisait pas. De toutes les parties du monde, il fallait envoyer des secours pour que ces nobles mendiants ne mourussent pas de faim[29]. Le communisme avait créé à Jérusalem une misère irrémédiable et une complète incapacité pour les grandes entreprises. L'Église d'Antioche était exempte d'un tel fléau. Les Juifs, dans ces villes profanes, étaient arrivés à l'aisance, parfois à de grandes fortunes[30]; les fidèles entraient dans l'Église avec un avoir assez considérable. Ce fut Antioche qui fournit les capitaux de la fondation du christianisme. On conçoit la totale différence de mœurs et d'esprit que cette circonstance à elle seule dut établir entre les deux Églises. Jérusalem resta la ville des pauvres de Dieu, des ebionim, des bons rêveurs galiléens, ivres et comme étourdis des promesses du royaume des cieux[31]. Antioche, presque étrangère à la parole de Jésus, qu'elle n'avait pas entendue, fut l'Église de l'action, du progrès. Antioche fut la ville de Paul; Jérusalem, la ville du vieux collége apostolique, enseveli dans ses songes, impuissant en face des problèmes nouveaux qui s'ouvraient, mais ébloui de son incomparable privilège, et riche de ses inappréciables souvenirs.
Une circonstance justement mit bientôt tous ces traits en lumière. L'imprévoyance était telle dans cette pauvre Église famélique de Jérusalem, que le moindre accident mettait la communauté aux abois. Or, dans un pays où l'organisation économique était nulle, où le commerce avait peu de développement et où les sources du bien-être étaient médiocres, les famines ne pouvaient manquer d'arriver. Il y en eut une terrible la quatrième année du règne de Claude, l'an 44[32]. Quand les symptômes s'en firent sentir, les anciens de Jérusalem eurent l'idée de recourir aux frères des Églises plus riches de Syrie. Une ambassade de prophètes hiérosolymites vint à Antioche[33]. L'un d'eux, nommé Agab, qui passait pour avoir un haut degré de clairvoyance, se vit tout à coup saisi de l'Esprit, et annonça le fléau qui allait sévir. Les fidèles d'Antioche furent fort touchés des maux qui menaçaient la mère Église, dont ils se regardaient encore comme tributaires. Ils firent une collecte, à laquelle chacun contribua selon son pouvoir. Barnabé fut chargé d'aller en porter le produit aux frères de Judée[34]. Jérusalem restera encore longtemps la capitale du christianisme. Les choses uniques y sont centralisées; il n'y a d'apôtres que là[35]. Mais un grand pas est fait. Durant plusieurs années, il n'y a eu qu'une Église complétement organisée, celle de Jérusalem, centre absolu de la foi, d'où toute vie émane, où toute vie reflue. Il n'en est plus ainsi maintenant. Antioche est une Église parfaite. Elle a toute la hiérarchie des dons du Saint-Esprit. Les missions partent de là[36] et y reviennent[37]. C'est une seconde capitale, ou, pour mieux dire, un second cœur, qui a son action propre, et dont la force s'exerce dans toutes les directions.
Il est même facile de prévoir dès à présent que la seconde capitale l'emportera bientôt sur la première. La décadence de l'Église de Jérusalem, en effet, fut rapide. C'est le propre des institutions fondées sur le communisme d'avoir un premier moment brillant, car le communisme suppose toujours une grande exaltation, mais de dégénérer très-vite, le communisme étant contraire à la nature humaine. Dans ses accès de vertu, l'homme croit pouvoir se passer entièrement de l'égoïsme et de l'intérêt propre; l'égoïsme prend sa revanche en prouvant que l'absolu désintéressement engendre des maux plus graves que ceux qu'on avait cru éviter par la suppression de la propriété.
[1] Act., xi, 22 et suiv.
[2] Act., xi, 22–24.
[3] Act., xi, 25.
[4] Act., xi, 26.
[5] Libanius, Pro templis, p. 164 et suiv.; De carcere vinctis, p. 458; Théodoret, Hist. eccl., IV, 28; Jean Chrysost., Homil. lxxii in Matth., 3 (t. VII, p. 705); In Epist. ad Ephes. hom. vi, 4 (t. XI, p. 44); In I Tim. hom. xiv, 3 et suiv. (ibid. p. 628 et suiv.); Nicéphore, XII, 44; Glycas, p. 257 (éd. Paris).
[6] Act., xi, 26.
[7] Les passages I Petri, iv, 16, et Jac., ii, 7, comparés à Suétone, Néron, 16, et à Tacite, Ann., XV, 44, confirment cette idée. Voir aussi Act., xxvi, 28.
[8] Il est vrai qu'on trouve Ἀσιανός (Act., xx, 4; Philon, Legatio, 36; Strabon, etc). Mais il paraît que c'est là un latinisme, de même que Δαλδιανοί, et les noms des sectes, Σιμωνιανοί, Κηρινθιανοί, Σηθιανοί, etc. Le dérivé hellénique de χριστός eût été χρίστειος. Il ne sert de rien de dire que la terminaison anus est une forme dorique du grec ηνος, on n'avait nulle souvenance de cela au premier siècle.
[9] Tacite (loc. cit.) le prend ainsi.
[10] Suétone, Claude, 25. Nous discuterons ce passage dans notre livre suivant.
[11] Corpus inscr. gr., nos 2883 d, 3857 g, 3857 p, 3865 l; Tertullien, Apol., 3; Lactance, Divin. Inst., IV, 7. Comp. la forme française chrestien.
[12] Jac., ii, 7, n'implique qu'un usage momentané et incertain.
[13] Act., xxiv. 5; Tertullien, Adv. Marcionem, IV, 8.
[14] Nesâra. Les noms de meschihoio en syriaque, mesihi en arabe, sont relativement modernes, et calqués sur χριστιανός. Le nom de «Galiléens» est bien plus récent. Ce fut Julien qui le mit à la mode, et même le rendit officiel, en y attachant une nuance de raillerie et de mépris, Juliani Epist., vii; Grégoire de Nazianze, Orat. IV (invect. i), 76; S. Cyrille d'Alex., Contre Julien, II, p. 39 (édit. Spanheim); Philopatris, dialogue attribué faussement à Lucien, et qui est en réalité du temps de Julien, § 12; Théodoret, Hist. eccl., III, 4. Je pense que, dans Épictète (Arrien, Dissert., IV, vii, 6; et dans Marc-Aurèle (Pensées, XI, 3), ce nom ne désigne pas les chrétiens, mais qu'il faut l'entendre des «sicaires» ou zélotes, disciples fanatiques de Juda le Galiléen ou le Gaulonite et de Jean de Gischala.
[15] I Pétri, iv, 16; Jac., ii, 7.
[16] Act., xiii, 2.
[17] Ibid., xiii, 1.
[18] Voir ci-dessus, p. 105–106.
[19] Act., xiii, 1.
[20] Eusèbe, Chron., à l'année 43; Hist. eccl., III, 22; Ignatii Epist. ad Antioch. (apocr.), 7.
[21] I Cor., xiv entier.
[22] II Cor., xii, 1–5.
[23] Il place en effet cette vision quatorze ans avant l'année où il écrivait la deuxième aux Corinthiens, laquelle est de l'an 57 à peu près. Il n'est pas impossible cependant qu'il fût encore à Tarse.
[24] Pour les idées juives sur les cieux superposés, voir Testam. des 12 patr., Levi, 3; Ascension d'Isaïe, vi, 13; vii, 8 et toute la suite du livre; Talm. de Babyl., Chagiga, 12 b; Midraschim, Bereschith rabba, sect. xix, fol. 19 c; Schemoth rabba, sect. xv, fol. 115 d;Bammidbar rabba, sect. xiii, fol. 218 a; Debarim rabba, sect. ii, fol. 253 a; Schir hasschirim rabba, fol. 24 d.
[25] Comparez Talmud de Babyl., Chagiga, 14 b.
[26] Comparez Ascension d'Isaïe, vi, 15; vii, 3 et suiv.
[27] II Cor., xii, 12; Rom., xv, 19.
[28] I Cor., xii entier.
[29] Act., xi, 29; xxiv, 17; Gal., ii, 10; Rom., xv, 26; I Cor., xvi, 1; II Cor., viii, 4, 14; ix, 1, 12.
[30] Jos., Ant., XVIII, vi, 3, 4; XX, v, 2.
[31] Jac., ii, 5 et suiv.
[32] Act., xi, 28; Jos., Ant., XX, ii, 6; v, 2; Eusèbe, Hist. eccl., II, 8 et 12. Comp. Act., xii, 20; Tac. Ann., XII, 43; Suétone, Claude, 18; Dion Cassius, LX, 11. Aurélius Victor, Cœs., 4; Eusèbe, Chron., années 43 et suiv. Le règne de Claude fut affligé presque chaque année par des famines partielles de l'Empire.
[33] Act., xi, 27 et suiv.
[34] Le livre des Actes (xi, 30; xii, 25) met Paul de ce voyage. Mais Paul déclare qu'entre son premier séjour de deux semaines et son voyage pour l'affaire de la circoncision, il n'alla pas à Jérusalem (Gal., ii, 1, en tenant compte de l'argumentation générale de Paul à cet endroit). Voir ci-dessus, Introd., p. xxxii-xxxiii.
[35] Gal., i, 17–19.
[36] Act., xiii, 3; xv, 36; xviii, 23.
[37] Ibid., xiv, 25; xviii, 22.
CHAPITRE XIV.
PERSÉCUTION D'HÉRODE AGRIPPA Ier.
[An 44] Barnabé trouva l'Église de Jérusalem dans un grand trouble. L'année 44 fut très-orageuse pour elle. Outre la famine, elle vit se rallumer le feu de la persécution, qui s'était ralenti depuis la mort d'Étienne.
Hérode Agrippa, petit-fils d'Hérode le Grand, avait réussi, depuis l'année 41, à recomposer la royauté de son aïeul. Grâce à la faveur de Caligula, il était parvenu à réunir sous sa domination la Batanée, la Trachonitide, une partie du Hauran, l'Abilène, la Galilée, la Pérée[1]. Le rôle ignoble qu'il joua dans la tragi-comédie qui porta Claude à l'empire[2], acheva sa fortune. Ce vil Oriental, en récompense des leçons de bassesse et de perfidie qu'il avait données à Rome, obtint pour lui la Samarie et la Judée, et pour son frère Hérode la petite royauté de Chalcis[3]. Il avait laissé à Rome les plus mauvais souvenirs, et on attribuait en partie à ses conseils les cruautés de Caligula[4]. Son armée et les villes païennes de Sébaste, de Césarée, qu'il sacrifiait à Jérusalem, ne l'aimaient pas[5]. Mais les Juifs le trouvaient généreux, magnifique, sympathique à leurs maux. Il cherchait à se rendre populaire auprès d'eux, et affectait une politique toute différente de celle d'Hérode le Grand. Ce dernier vivait bien plus en vue du monde grec et romain qu'en vue des Juifs. Hérode Agrippa, au contraire, aimait Jérusalem, observait rigoureusement la religion juive, affectait le scrupule, et ne laissait jamais passer un jour sans faire ses dévotions[6]. Il allait jusqu'à recevoir avec douceur les avis des rigoristes, et se donnait la peine de se justifier de leurs reproches[7]. Il fit remise aux Hiérosolymites du tribut que chaque maison lui devait[8]. Les orthodoxes, en un mot, eurent en lui un roi selon leur cœur.
Il était inévitable qu'un prince de ce caractère persécutât les chrétiens. Sincère ou non, Hérode Agrippa était un souverain juif dans toute la force du terme[9]. La maison d'Hérode, en s'affaiblissant, tournait à la dévotion. Ce n'était plus cette large pensée profane du fondateur de la dynastie, aspirant à faire vivre ensemble et sous l'empire commun de la civilisation les cultes les plus divers. Quand Hérode Agrippa devenu roi mit pour la première fois le pied à Alexandrie, ce fut comme roi des Juifs qu'on l'accueillit; ce fut ce titre qui irrita la population et donna lieu à des bouffonneries sans fin[10]. Or, que pouvait être un roi des Juifs, si ce n'est le gardien de la Loi et des traditions, un souverain théocrate et persécuteur? Depuis Hérode le Grand, sous lequel le fanatisme fut tout à fait comprimé, jusqu'à l'explosion de la guerre qui amena la ruine de Jérusalem, il y eut ainsi une progression toujours croissante d'ardeur religieuse. La mort de Caligula (24 janvier 41) avait produit une réaction favorable aux Juifs. Claude fut en général bienveillant pour eux[11], par l'effet du crédit qu'avaient sur lui Hérode Agrippa et Hérode, roi de Chalcis. Non-seulement il donna raison aux juifs d'Alexandrie dans leurs querelles avec les habitants, et leur octroya le droit de se choisir un ethnarque; mais il publia, dit-on, un édit par lequel il accordait aux juifs, dans toute l'étendue de l'Empire, ce qu'il avait accordé à ceux d'Alexandrie, c'est-à-dire la liberté de vivre selon leurs lois, à la seule condition de ne pas outrager les autres cultes. Quelques essais de vexations analogues à celles qui s'étaient produites sous Caligula, furent réprimés[12]. Jérusalem s'agrandit beaucoup; le quartier de Bézétha s'ajouta à la ville[13]. L'autorité romaine se faisait à peine sentir, bien que Vibius Marsus, homme prudent, mûri par les grandes charges, et d'un esprit très-cultivé[14], qui avait succédé à Publius Pétronius dans la fonction de légat impérial de Syrie, fît de temps en temps remarquer à Rome le danger de ces royautés à demi indépendantes d'Orient[15].
L'espèce de féodalité qui, depuis la mort de Tibère, tendait à s'établir en Syrie et dans les contrées voisines[16], était, en effet, un arrêt dans la politique impériale, et n'avait guère que de mauvais résultats. Les «rois» venant à Rome étaient des personnages, et y exerçaient une détestable influence. La corruption et l'abaissement du peuple, surtout sous Caligula, vinrent en grande partie du spectacle que donnaient ces misérables qu'on voyait successivement traîner leur pourpre au théâtre, au palais du césar, dans les prisons[17]. En ce qui concerne les Juifs, nous avons vu[18] que l'autonomie signifiait l'intolérance. Le souverain pontificat ne sortait par instants de la famille de Hanan que pour entrer dans celle de Boëthus, non moins altière et cruelle. Un souverain jaloux de plaire aux Juifs ne pouvait manquer de leur accorder ce qu'ils aimaient le mieux, c'est-à-dire des sévérités contre tout ce qui s'écartait de la rigoureuse orthodoxie[19].
Hérode Agrippa, en effet, devint sur la fin de son règne un violent persécuteur[20]. Quelque temps avant la Pâque de l'an 44, il fit trancher la tête à l'un des principaux membres du collége apostolique, Jacques, fils de Zébédée, frère de Jean. L'affaire ne fut pas présentée comme religieuse; il n'y eut pas de procès inquisitorial devant le sanhédrin; la sentence fut prononcée en vertu du pouvoir arbitraire du souverain, comme cela eut lieu pour Jean-Baptiste[21]. Encouragé par le bon effet que cette exécution produisit sur les Juifs[22], Hérode Agrippa ne voulut pas s'arrêter en une veine si facile de popularité. On était aux premiers jours de la fête de Pâque, époque ordinaire de redoublement du fanatisme. Agrippa ordonna d'enfermer Pierre dans la tour Antonia. Il voulait le faire juger et mettre à mort avec grand appareil, devant la masse de peuple alors assemblé.
Une circonstance que nous ignorons, et qui fut tenue pour miraculeuse, ouvrit la prison de Pierre. Un soir que plusieurs des fidèles étaient assemblés dans la maison de Marie, mère de Jean-Marc, où Pierre demeurait d'habitude, on entendit tout à coup frapper à la porte. La servante, nommée Rhodé, alla écouter. Elle reconnut la voix de Pierre. Transportée de joie, au lieu d'ouvrir, elle rentre en courant et annonce que Pierre est là. On la traite de folle. Elle jure qu'elle dit vrai. «C'est son ange,» disent quelques-uns. On entend frapper à plusieurs reprises; c'était bien lui. L'allégresse fut infinie. Pierre fit sur-le-champ annoncer sa délivrance à Jacques, frère du Seigneur, et aux autres fidèles. On crut que c'était l'ange de Dieu qui était entré dans la prison de l'apôtre, et avait fait tomber les chaînes et les verrous. Pierre racontait, en effet, que tout cela s'était passé pendant qu'il était dans une espèce d'extase; qu'après avoir passé la première et la deuxième garde et franchi la porte de fer qui donnait sur la ville, l'ange l'accompagna encore l'espace d'une rue, puis le quitta; qu'alors il revint à lui et reconnut la main de Dieu, qui avait envoyé un messager céleste pour le délivrer[23].
Agrippa survécut peu à ces violences[24]. Dans le courant de l'année il alla à Césarée pour célébrer des jeux en l'honneur de Claude. Le concours fut extraordinaire; les gens de Tyr et de Sidon, qui avaient des difficultés avec lui, y vinrent pour lui demander merci. Ces fêtes déplaisaient beaucoup aux Juifs, et parce qu'elles avaient lieu dans la ville impure de Césarée, et parce qu'elles se donnaient dans le théâtre. Déjà, une fois, le roi ayant quitté Jérusalem dans des circonstances semblables, un certain rabbi Siméon avait proposé de le déclarer étranger au judaïsme et de l'exclure du temple. Le roi avait poussé la condescendance jusqu'à placer le rabbi à côté de lui au théâtre, pour lui prouver qu'il ne s'y passait rien de contraire à la Loi[25]. Croyant avoir ainsi satisfait les rigoristes, Hérode Agrippa se laissa aller à son goût pour les pompes profanes. Le second jour de la fête, il entra de très-bon matin au théâtre, revêtu d'une tunique en étoffe d'argent, d'un éclat merveilleux. L'effet de cette tunique resplendissante aux rayons du soleil levant fut extraordinaire. Les Phéniciens qui entouraient le roi lui prodiguèrent des adulations empreintes de paganisme, «C'est un dieu, disaient-ils, et non un homme.» Le roi ne témoigna pas son indignation et ne blâma pas cette parole. Il mourut cinq jours après. Juifs et chrétiens crurent qu'il avait été frappé pour n'avoir pas repoussé avec horreur une flatterie blasphématoire. La tradition chrétienne voulut qu'il fût mort du châtiment réservé aux ennemis de Dieu, une maladie vermiculaire[26]. Les symptômes rapportés par Josèphe feraient croire plutôt à un empoisonnement, et ce qui est dit dans les Actes de la conduite équivoque des Phéniciens et du soin qu'ils prirent de gagner Blastus, valet de chambre du roi, fortifierait cette hypothèse.
La mort d'Hérode Agrippa Ier amena la fin de toute indépendance pour Jérusalem. La ville recommença d'être administrée par des procurateurs, et ce régime dura jusqu'à la grande révolte. Ce fut un bonheur pour le christianisme; car il est bien remarquable que cette religion qui devait soutenir, plus tard, une lutte si terrible contre l'empire romain, grandit à l'ombre du principe romain et sous sa protection. C'était Rome, ainsi que nous l'avons déjà plusieurs fois remarqué, qui empêchait le judaïsme de se livrer pleinement à ses instincts d'intolérance, et d'étouffer les développements libres qui se produisaient dans son sein. Toute diminution de l'autorité juive était un bienfait pour la secte naissante. Cuspius Fadus, le premier de cette nouvelle série de procurateurs, fut un autre Pilate, plein de fermeté ou du moins de bon vouloir. Mais Claude continuait de se montrer favorable aux prétentions juives, surtout à l'instigation du jeune Hérode Agrippa, fils d'Hérode Agrippa Ier, qu'il avait près de lui, et qu'il aimait beaucoup[27]. Après la courte administration de Cuspius Fadus, on vit les fonctions de procurateur confiées à un Juif, à ce Tibère Alexandre, neveu de Philon, et fils de l'alabarque des Juifs d'Alexandrie, qui arriva à de hautes fonctions et joua un grand rôle dans les affaires politiques du siècle. Il est vrai que les Juifs ne l'aimaient pas et le regardaient, non sans raison, comme un apostat[28].
Pour couper court à ces disputes sans cesse renaissantes, on eut recours à un expédient conforme aux bons principes. On fit une sorte de séparation du spirituel et du temporel. Le pouvoir politique resta aux procurateurs; mais Hérode, roi de Chalcis, frère d'Agrippa Ier, fut nommé préfet du temple, gardien des habits pontificaux, trésorier de la caisse sacrée, et investi du droit de nommer les grands prêtres[29]. A sa mort (an 48), Hérode Agrippa II, fils d'Hérode Agrippa Ier, succéda à son oncle dans ces charges. qu'il garda jusqu'à la grande guerre. Claude, en tout ceci, se montrait plein de bonté. Les hauts fonctionnaires romains, en Syrie, bien qu'ils fussent moins portés que l'empereur aux concessions, usèrent aussi de beaucoup de modération. Le procurateur Ventidius Cumanus poussa la condescendance jusqu'à faire décapiter, au milieu des Juifs formant la haie, un soldat qui avait déchiré un exemplaire du Pentateuque[30]. Tout était inutile; Josèphe fait avec raison dater de l'administration de Cumanus les désordres qui ne finirent plus que par la destruction de Jérusalem.
Le christianisme ne jouait aucun rôle dans ces troubles[31]. Mais ces troubles étaient, comme le christianisme lui-même, un des symptômes de la fièvre extraordinaire qui dévorait le peuple juif, et du travail divin qui s'accomplissait en lui. Jamais la foi juive n'avait fait de tels progrès[32]. Le temple de Jérusalem était un des sanctuaires du monde dont la réputation s'étendait le plus loin, et où l'on faisait le plus d'offrandes[33]. Le judaïsme était devenu la religion dominante de plusieurs parties de la Syrie. Les princes asmonéens y avaient converti violemment des populations entières (Iduméens, Ituréens, etc.)[34]. Il y avait beaucoup d'exemples de la circoncision ainsi imposée par la force[35]; l'ardeur pour faire des prosélytes était très-grande[36]. La maison d'Hérode elle-même servait puissamment la propagande juive. Pour épouser des princesses de cette famille, dont les richesses étaient immenses, les princes des petites dynasties, vassales des Romains, d'Emèse, de Pont et de Cilicie, se faisaient juifs[37]. L'Arabie, l'Éthiopie, comptaient aussi un grand nombre de convertis. Les familles royales de Mésène et d'Adiabène, tributaires des Parthes, étaient gagnées, surtout du côté des femmes[38]. Il était reçu qu'on trouvait le bonheur en connaissant et en pratiquant la Loi[39]. Même quand on ne se faisait pas circoncire, on modifiait plus ou moins sa religion dans le sens juif; une sorte de monothéisme devenait l'esprit général de la religion en Syrie. A Damas, ville qui n'était nullement d'origine israélite. presque toutes les femmes avaient adopté la religion juive[40]. Derrières le judaïsme pharisaïque, se formait ainsi une sorte de judaïsme libre, de moindre aloi, ne sachant pas tous les secrets de la secte[41], n'apportant que sa bonne volonté et son bon cœur, mais ayant bien plus d'avenir. La situation était, à quelques égards, celle du catholicisme de nos jours, où nous voyons, d'une part, des théologiens bornés et orgueilleux, qui seuls ne gagneraient pas plus d'âmes au catholicisme que les pharisiens n'en gagnèrent au judaïsme; de l'autre, de pieux laïques, mille fois hérétiques sans le savoir, mais pleins d'un zèle touchant, riches en bonnes œuvres et en poétiques sentiments, tout occupés à dissimuler ou à réparer par de complaisantes explications les fautes de leurs docteurs.
Un des exemples les plus extraordinaires de ce penchant qui entraînait vers le judaïsme les âmes religieuses, fut celui que donna la famille royale de l'Adiabène sur le Tigre[42]. Cette maison, persane d'origine et de mœurs[43], déjà en partie initiée à la culture grecque[44], se fit presque tout entière juive, et entra même dans la haute dévotion; car, comme nous l'avons dit, ces prosélytes étaient souvent plus pieux que les Juifs de naissance. Izate, chef de la famille, embrassa le judaïsme sur la prédication d'un marchand juif, nommé Ananie, qui, en entrant pour son petit commerce dans le sérail d'Abennérig, roi de Mésène, avait converti toutes les femmes et s'était constitué leur précepteur spirituel. Les femmes mirent Izate en rapport avec lui. Vers le même temps, Hélène, sa mère, se faisait instruire dans la vraie religion par un autre juif. Izate, dans son zèle de nouveau converti, voulait aussi se faire circoncire. Mais sa mère et Ananie l'en dissuadèrent vivement. Ananie lui prouva que l'observation des commandements de Dieu était plus importante que la circoncision, et qu'on pouvait être fort bon juif sans cette cérémonie. Une pareille tolérance était le fait d'un petit nombre d'esprits éclairés. Quelque temps après, un Juif de Galilée, nommé Éléazar, ayant trouvé le roi qui lisait le Pentateuque, lui montra, par les textes, qu'il ne pouvait pas observer la Loi sans être circoncis. Izate en fut persuadé, et se fit faire l'opération sur le champ[45].
La conversion d'Izate fut suivie de celle de son frère Monobaze et de presque toute la famille. Vers l'an 44, Hélène vint se fixer à Jérusalem, où elle fit bâtir pour la maison royale d'Adiabène un palais et un mausolée de famille, qui existe encore[46]. Elle se rendit fort chère aux Juifs par son affabilité et ses aumônes. C'était une grande édification de la voir, comme une pieuse juive, fréquenter le temple, consulter les docteurs, lire la Loi, l'enseigner à ses fils. Dans la peste de l'an 44, cette sainte personne fut la providence de la ville. Elle fit acheter une grande quantité de blé en Égypte, et de figues sèches à Chypre. Izate, de son côté, envoya des sommes considérables pour être distribuées aux pauvres. Les richesses de l'Adiabène se dépensaient en partie à Jérusalem. Les fils d'Izate vinrent y apprendre les usages et la langue des Juifs. Toute cette famille fut ainsi la ressource de ce peuple de mendiants. Elle avait pris dans la ville comme droit de cité; plusieurs de ses membres s'y trouvaient lors du siège de Titus[47]; d'autres figurent dans les écrits talmudiques, présentés comme des modèles de piété et de détachement[48].
C'est par là que la famille royale d'Adiabène appartient à l'histoire du christianisme. Sans être chrétienne, en effet, comme certaines traditions l'ont voulu[49], cette famille représenta sous différents égards les prémices des gentils. En embrassant le judaïsme, elle obéit au sentiment qui devait amener au christianisme le monde païen tout entier. Les vrais Israélites selon Dieu étaient bien plutôt ces étrangers, animés d'un sentiment religieux si profondément sincère, que le pharisien rogue et malveillant, pour lequel la religion n'était qu'un prétexte de haines et de dédains. Ces bons prosélytes, parce qu'ils étaient vraiment saints, n'étaient nullement fanatiques. Ils admettaient que la vraie religion pouvait se pratiquer sous l'empire des codes civils les plus divers. Ils séparaient complètement la religion de la politique. La distinction entre les sectaires séditieux qui devaient défendre Jérusalem avec rage, et les pacifiques dévots qui, au premier bruit de guerre, devaient fuir vers les montagnes[50], se manifestait de plus en plus.
On voit, du moins, que la question des prosélytes se posait dans le judaïsme et le christianisme de la même manière. De part et d'autre, on sentait le besoin d'élargir la porte d'entrée. Pour ceux qui se plaçaient à ce point de vue, la circoncision était une pratique inutile ou nuisible; les observances mosaïques étaient un simple signe de race, n'ayant de valeur que pour les fils d'Abraham. Avant de devenir la religion universelle, le judaïsme était obligé de se réduire à une sorte de déisme, n'imposant que les devoirs de la religion naturelle. Il y avait là une sublime mission à remplir, et une partie du judaïsme, dans la première moitié du premier siècle, s'y prêta d'une manière fort intelligente. Par un côté, le judaïsme était un de ces innombrables cultes nationaux[51] qui remplissaient le monde, et dont la sainteté venait uniquement de ce que les ancêtres avaient adoré de la sorte; par un autre côté, le judaïsme était la religion absolue, faite pour tous, destinée à être adoptée de tous. L'épouvantable débordement de fanatisme qui prit le dessus en Judée, et qui amena la guerre d'extermination, coupa court à cet avenir. Ce fut le christianisme qui reprit pour son compte la tâche que la synagogue n'avait pas su accomplir. Laissant de côté les questions rituelles, le christianisme continua la propagande monothéiste du judaïsme. Ce qui avait fait le succès du judaïsme auprès des femmes de Damas, au sérail d'Abennérig, auprès d'Hélène, auprès de tant de prosélytes pieux, fit la force du christianisme dans le monde entier. En ce sens, la gloire du christianisme est vraiment confondue avec celle du judaïsme. Une génération de fanatiques priva ce dernier de sa récompense, et l'empêcha de recueillir la moisson qu'il avait préparée.